CHAPITRE CCXVI.

Dernier degré du malheur.--Tentative de suicide.--Deux nouvelles rencontres.--Tableau du Mont-de-Piété.--Les deux Soeurs.

Je repris le cours de mon travail jusqu'à ce que l'excès des douleurs qui vinrent m'assaillir me l'eurent rendu impossible.

J'avais revu l'excellent, le généreux Béclard; c'était quelques mois avant sa mort trop précoce. Il me conseilla de nouveau l'opération, et préalablement m'engagea à me placer dans une maison de santé. Je le promis, mais ma caisse entièrement vide ne m'en laissait plus aucuns moyens. Je fus plus d'une fois prête à me décourager. En bien peu de temps j'avais dissipé des ressources qui eussent pu suffire deux ans à une vie obscure; rien ne pouvait me corriger de mes prodigalités, et je ne frémissais qu'à l'idée d'un hospice. Quand je me portais passablement, il ne fallait souvent qu'un rayon du soleil, une tasse de café prise à ma fantaisie, pour me rendre tout l'élan d'une imagination qui m'a perdue. Jetée en dehors de ma position naturelle dans le monde, en hostilité avec tous les usages, avec toutes les salutaires convenances qu'il impose, je n'avais, abandonnée de la terre entière, à espérer que les consolations que le hasard, devenu fort avare, pouvait m'envoyer.

On a dit depuis long-temps que plus on a moins on vaut.--Je pouvais donc, à l'époque dont je parle, me vanter de valoir beaucoup, car je ne possédais plus rien. Me demander comment, avec 50 fr. par mois, et à peu près 20 fr. que me valaient mes leçons, je pouvais me trouver réduite à cet état de dénuement, je répondrai ici avec sincérité que je n'y ai jamais rien compris moi-même, et je suis obligée de souscrire à ce jugement d'un homme qui me connaît bien: pour cette excellente Saint-Elme, une somme de vingt francs reçus représente toujours 40 francs de dépenses, et 60 francs de dettes. Hélas, oui, je faisais des dettes, mais sans avoir jamais provoqué la confiance de personne par des mensonges et de belles promesses. Les personnes qui m'offraient des facilités pour mes modiques besoins de toilette voulaient se faire une haute opinion de mes moyens; parlant plusieurs langues, écrivant avec facilité, on croyait sans peine que je paierais un jour si je voulais travailler, et j'ai eu le bonheur d'y répondre. Ma bonne foi n'a point manqué à ces témoignages de confiant intérêt. Mais avant, quelle agonie de privations n'ai-je pas eue chaque jour à subir!

L'époque de la mort de Louis XVIII est celle de mon plus affreux dénuement. J'étais au fond de l'abîme creusé par vingt années de folies, dont l'âge et l'expérience du besoin ne m'avaient point éloignée. Il ne me restait plus que l'alternative de solliciter la pitié par circulaire ou de m'y soustraire par une minute de courage. J'avais depuis plusieurs mois perdu jusqu'au charme de ma liaison avec Léopold, le seul être dont la présence et l'attachement auraient pu redonner de l'énergie à mon âme et me faire vivre de cette vie de liberté, de mystère et d'illusion, dont aucune femme n'eut jamais besoin comme moi. Il était loin; ses lettres devenaient plus rares; je n'y répondais presque plus, parce que (et ceci me paraît une confession bien sincère et bien complète) il m'obéissait trop dans cette dernière correspondance: il ne me donnait bien exclusivement que ce nom de mère que j'avais placé entre lui et ma faiblesse, comme la seule condition de nos rapports, que j'avais seul voulu, malgré ses prières, malgré ses désirs alors si passionnés; ce nom dont je me sentais toutes les nobles qualités pour lui, dans ses lettres me parut une sorte d'outrage, une sorte d'abdication de ses anciens sentimens. Je me disais, en froissant sa dernière lettre avec amertume entre mes doigts: Il m'aime comme sa mère maintenant; un jour il me demandera mon consentement pour posséder celle qu'il aura choisie par amour. Jamais! jamais!... Et dès ce moment la vie perdit tout ce qui m'y attachait encore. Si je pouvais aimer comme beaucoup d'autres femmes, bien plus que moi dignes d'être aimées, il me serait resté du bonheur pour une paisible intimité. Mais sans passion que peuvent être des attachemens sur la terre?

J'ai eu l'ambition de l'amour comme Napoléon avait celle du pouvoir: des peines déchirantes, des résolutions terribles, point d'obstacles aux sacrifices qui le prouvent à l'objet aimé; mais aussi point de doutes, point de raisonnement, une réciprocité passionnée, ou... rien... J'avais trop senti ces blessures du regret, de la jalousie, du devoir, pour me flatter d'être moins femme qu'une autre femme, et de donner bien sûrement le change à tout ce qui restait de mon sexe; il me fallait encore des épreuves pour arriver à ce calme du coeur qui ne cherche plus qu'à réparer par une fin honorable une vie d'agitation et de délices. Je n'y suis parvenue que par une série d'inconcevables scènes, il est vrai; mais lorsque je pense au noble appui que me prêta la plus noble amitié, oui, j'en atteste le ciel, quand je me rappelle tout ce que firent pour moi Alexandre Duval, et Talma, son associé de bienfaits; quand je me rappelle cette constance à obliger, cette patience pour l'ennui de mes irrésolutions, il y a des momens où je suis prête à dire que j'ai été heureuse d'être malheureuse comme cela. Mais, avant d'en venir à ce dernier épisode, à ce terme de mes innombrables vicissitudes, je veux consigner un trait de bonté, de générosité rare d'un homme dont rien n'a pu me faire pénétrer le rigoureux incognito.

Mon habitude était, je l'ai dit, de sortir le matin, et de ne rentrer qu'à l'heure du dîner. J'appelais cela une vie de garçon; mais ma vie de garçon n'allait pas jusqu'à sortir le soir, tant que je pus payer ma pension; mais, depuis un mois en arrière de mon loyer, j'aurais rougi de me prévaloir de la confiante amitié de mon hôtesse pour prendre à table une place qu'un hôte plus lucratif pouvait occuper, et je lui avais dit que je donnais leçon dans des quartiers trop éloignés pour pouvoir rentrer de bonne heure. Femme excellente, elle me dit tout ce qui pouvait rassurer mon amour-propre, et bien plus que d'ordinaire on ne peut attendre des personnes dont on est le débiteur, pour m'engager à ne pas me gêner. Mais mon parti était pris, et il y avait bien quinze jours que, sortant vers deux heures alors, je ne rentrais que vers huit, courant, l'oeuvre de mon déjeuner une fois accomplie, du Père Lachaise au Luxembourg, et souvent encore passant devant les divers logemens que j'avais occupés aux diverses époques de ma vie. Je ne ferai jamais comprendre à mes lecteurs tout ce que mon imagination et mon âme me créèrent encore de nouvelles douleurs dans ces courses qui me détournèrent de tout travail, et me poussèrent enfin, par regret et lassitude de la vie, à la presque résolution de me l'ôter. Le jour que je veux rappeler, j'avais erré dans les environs du Champ-de-Mars: assise sur le beau pont d'Iéna, il se fit un tel bruit dans mon coeur que, sans penser à ce qui m'entourait, je sais que je pris ma tête à deux mains et que, dans l'abîme de mes pensées, je m'écriai: «Quelle existence d'effroi et de désespoir peut renfermer une minute!»

Je me retirai par le côté droit du quai, près la pompe à feu; mon regard se tourna sur Chaillot. Toi aussi, pensai-je, tu n'es plus; et même la gloire, même cette brillante chimère s'éloignera de ta tombe... Eux du moins sont tombés dans les rangs français, où... pour y avoir toujours combattu... Moi aussi je vais mourir, et ne veux penser qu'au bonheur de quitter une existence vouée à de si déchirans souvenirs, à de si mortels regrets... J'étais arrivée au milieu du Cours-la-Reine, lorsque je remarquai quelqu'un qui paraissait m'observer et me suivre; je retournai sur mes pas, et continuai à marcher jusqu'à ce que la personne se fût tout-à-fait éloignée. Nous étions en septembre, et le jour était baissé. Je suis peu facile à intimider le jour; mais, n'ayant jamais eu l'habitude de sortir le soir sans être accompagnée, je fis tout à coup une première et triste réflexion sur mon isolement, et j'avançai de nouveau vers la barrière, très résolue à ne plus rentrer dans Paris... Dois-je le dire?... oui, je pensai une heure froidement et avec calme aux moyens de me donner la mort. Mes papiers étaient depuis un mois arrangés et déposés de façon à ce que cette terrible résolution apparût dans toute sa vérité. Je vais dire avec naïveté, au risque même d'un ridicule, la pensée qui me sauva la vie. J'étais arrivée tout près de l'établissement des eaux minérales de Passy, à l'endroit où le quai mal réparé offrait une facile descente sur la grève, qui en ce moment était à sec à une grande dimension; je m'assis derrière le parapet. Le bruit de la route diminuait insensiblement; la nuit était devenue obscure. J'avais, le matin, ôté le sachet contenant le sanglant souvenir de la Maternité, mis sous enveloppe, et adressé, comme tous mes papiers, à Alexandre Duval. Je m'étais assurée de l'exactitude avec laquelle la remise de ce précieux dépôt serait faite en cas d'événement. Je ne croyais pas que, pour ma tranquillité, j'eusse droit de causer du trouble à mes amis; mais ils m'eussent pleurée, regrettée; car bons, si bons, ils savent que Saint-Elme est une bonne femme, et c'est quelque chose, puisque cela donne de tels amis quand le malheur est là escorté de vieillesse et de souffrance.

Je regardais depuis quelques instans l'eau qui coulait doucement devant moi; je commençais à sentir le froid de la soirée, et je me disais: Ce sera pire, mais cela n'est pas long; je me glisserai la tête en avant.--Ah! quelle différence de ce moment à celui où j'eus le bonheur de trouver madame de T*** et de la sauver. Cette pensée me fut douce, elle fit qu'un moment je me crus une victime du sort, et je m'attendrissais sur moi-même, tandis que je n'aurais dû que maudire mes extravagances qui seules m'avaient conduite au bord de l'abîme dont je mesurais depuis long-temps la profondeur. Les larmes sont un bienfait; pleurer, c'est presque échapper au désespoir; l'attendrissement ne fait point commettre d'attentat: aussi déjà je me retirais avec horreur et effroi du lieu où j'avais formé de si sinistres projets. En remontant lentement vers le parapet, une autre terreur vint me saisir. La solitude de la route prouvait que l'heure était avancée, et à la brune même elle serait indue en pareil lieu pour une femme seule. Je ne saurais rendre toutes les peurs qui me saisirent à la fois. Seule sur une grande route, au milieu de la nuit, et voyageant, j'aurais marché sans crainte.

Je restai comme clouée au parapet. Un homme vint à moi; c'était la personne que j'avais évitée; je m'élançai au-devant, et saisissant son bras: «Ne me fuyez pas avant de m'entendre, lui dis-je d'une voix entrecoupée de pleurs, protégez-moi, ne me laissez pas seule ici.» Son cabriolet était à la pompe à feu, il me le disait tout en m'entraînant pour y arriver, criant du plus loin à son domestique: «Pierre, venez par ici, du côté de l'eau.» À ce mot si simple je frémis involontairement; l'inconnu me comprit, car son bras répondit au mouvement du mien. Il y eut dans ce mouvement sympathique une sensation si consolante qu'elle me ranima presqu'entièrement, et prenant une haute opinion du coeur de mon guide, je résolus de ne lui rien déguiser de ma résolution, et même peut-être de lui confier ma position tout entière. Au réverbère, je levai mes yeux sur lui, et je vis une belle et noble figure où les passions avaient laissé leurs empreintes; il était d'une taille fort élevée. À peine étions-nous montés, qu'il me demanda si je voulais permettre qu'il me reconduisît chez moi, ou si je voulais descendre sur la place.

--«Oh! descendez-moi à ma porte, je sens que je ne supporterais pas ce soir de me voir encore seule dans la rue.

--«Pauvre malheureuse femme! confiez-vous à mon honneur; vous êtes donc bien à plaindre?

--«Ah! plus que toutes les expressions ne pourraient le peindre, et... par ma seule faute.

--«Cet aveu seul les diminue grandement à mes yeux, et si je puis les réparer, comptez dès ce moment sur un véritable ami. Me suis-je trompé, vous n'êtes pas Française?

--Non de naissance, mais de coeur, d'adoption passionnée.

Nous passions, au moment où je disais ces mots, près du Pont Louis XV; tout à coup un cri de déchirant souvenir m'échappa, et tendant machinalement mes bras vers ce lieu, il y a bien près de neuf ans que j'ai éprouvé là plus que la mort. Ah, monsieur, pourquoi survit-on à de pareils jours? Et mes larmes coulèrent par torrens.

--Pauvre malheureuse femme, répétait l'étranger, je crois vous comprendre... et je vous plains bien plus encore; mais calmez-vous, et surtout ne me faites aucune confidence au sujet du 7 décembre. Si les bornes d'un cabriolet n'eussent arrêté mon élan, je me serais jetée au côté opposé de la place, tant ces mots me parurent renfermer de tristes désappointemens de mes nouvelles espérances. C'est un ennemi, fut l'idée qui me tomba sur le coeur comme un poids terrible; et sans autrement réfléchir je fais un mouvement pour saisir les guides.

--Que faites-vous?

--Je veux, je dois descendre ici; vous m'épouvantez, vous me faites horreur.

--Moi?

Et il avait à ce mot saisi mes mains, les tenait si fortement que le cheval s'arrêta du mouvement; l'accent de ce moi? était au-dessus de toute idée; je voyais qu'il allait parler, ajouter une rassurante explication à cette syllabe unique, et mon âme était dans mes regards. Tout à coup la physionomie si expressive de l'inconnu devient froide, compassée. Vous avez raison, me dit-il, et poussant vers un fiacre de la rue Royale il m'y descendit, ordonna au cocher de me conduire, me pressa la main, et me dit à voix basse en italien: Mon adresse est dans votre sac, écrivez-moi. J'étais encore sur le marchepied du fiacre qu'il avait déjà tourné la rue Saint-Honoré.

Je n'avais pas de quoi payer une course, et aller à pied à plus de onze heures jusqu'à la rue Bergère... le portier payera; j'ai encore quelques pièces; avec cette pensée je donnai mon adresse, et le fiacre, par son monotone balancement, rendit mes idées mille fois plus lugubres encore. Je ne sais quelle épouvante profonde m'avait saisie au coeur, mais je ne savais proférer que les mots: ah, mon Dieu! Dieu de miséricorde! aurai-je dû la vie à un ennemi? L'inconnu m'avait dit d'une voix tout émue: pas un mot du 7 décembre. Le remords, le regret peut-être... est-ce un parent du maréchal? Mais non, ceux-là ne doivent pas repousser les regrets que sa perte a causés. Arrivée à l'hôtel, je fis payer et montai rapidement à ma chambre. Le matin, la maîtresse de l'hôtel me fit prier de ne pas sortir sans la voir. C'est mon congé, disais-je, qu'on est contraint de signifier à qui ne paye pas; cela est naturel; et tout en achevant de m'habiller je réglai ce qui revenait à mon hôtesse par deux bons sur mes 50 francs par mois, et me disposai à chercher quelque autre obscur réduit. Je descendis dans d'assez maussades dispositions. Ce n'était pas ce que je croyais, ou plutôt c'était cela avec quelque ménagement. On me proposa une autre petite chambre plus haut: je refusai la jolie chambre plus haut; car il faut avouer ici une faiblesse dont le dénûment de toute ressource n'a pu me corriger, c'est la manie d'être logée avec quelque agrément. Puisque la vie est un voyage, pourquoi ne vivrait-on pas en voyageur?

Je reviens à mon changement de domicile. Ce que j'avais de ressources passa à l'acquit du logement que je quittais, et il ne me restait rien pour mes autres besoins. Sans argent, éprouvant toutes les douleurs d'une cruelle maladie, humiliée jusque dans ma toilette, je me mis à chercher un asile. Ce fut encore la journée aux rencontres et aux aventures. Vers la rue d'Enghien, j'aperçus un élégant cabriolet, et reconnus un M. d'Or..., dont ma vertueuse mère avait sauvé la famille. La sainteté de ce souvenir m'enhardit à aller droit à lui. Il me reconnut, je ne pus m'y tromper; mais inspectant encore plus vite ma toilette que mes traits, ses yeux prirent cet air insolemment compatissant qui ne promettent qu'une sèche et stérile pitié. «Quoi! c'est vous, vous ici?

--«Oui, monsieur le chevalier, c'est moi, la fille de la baronne Van-N***, la bienfaitrice de vos parens aussi malheureux alors que moi maintenant.» Ici je regardai ma robe en pensant au dénûment encore plus triste de sa famille, auquel ma bonne mère avait si promptement et si généreusement pourvu.

--Je suis bien pressé, dit le chevalier; je ne vous offre pas de monter dans mon cabriolet, mais je vous verrai, je vous aiderai.

--«Vous le devez, car c'est le remboursement d'une dette d'honneur et de reconnaissance; et... cependant je n'y compte pas.»

--«Mon Dieu, n'allez-vous pas vous fâcher! Vous avez une singulière tête, au moins, madame Van-N***.»

--«Je vous défends de m'appeler de ce nom; puisque vous ne pouvez oublier qu'il fut le mien, c'est en me rendant ce que vous devez à ma famille, que vous pourrez seulement acquérir le droit de le prononcer.--«Madame, madame, voilà de grands et terribles mots. Mais convenez qu'avec votre brillante fortune il a fallu bien des folies pour en être réduite où je vous vois; cependant veuillez m'indiquer votre domicile.»

«--Ne vous en occupez pas, monsieur, je saurai bien vous donner de mes nouvelles.» Mon regard dit le reste, et je le quittai. J'avais besoin, un besoin étouffant d'être avec moi-même, mais la fatigue me gagna, et je me décidai à rester encore une nuit à mon ancien hôtel, fût-ce même dans l'élégante mansarde dont on m'avait offert la perspective. Cette journée devait être celle des plus cruelles impressions. En revenant par le faubourg Montmartre, je me trouvai en présence de deux personnes qui m'avaient connue chez le général Moreau et qui avaient souvent dîné à ma maison de Passy. La seule délicatesse m'interdit de mentionner leur accueil, et de répéter les paroles et les propositions humiliantes qui l'accompagnèrent, et auxquelles je répondis avec tout ce qui me restait de courage et de fierté. De tant de bijoux, débris d'un luxe qui dépasse toute croyance, il me restait, et par oubli, des boucles d'oreilles plus jolies que précieuses. Dans le désespoir d'une détresse qui venait de m'humilier, je songeai à les livrer au Mont-de-Piété, et j'eus la force de me présenter moi-même dans ces tristes lieux où tout rappelle ce qu'il y a de plus hideux dans la vie, la cupidité et la misère. Témoin de ce spectacle pour la première fois, je vis là une scène de douleur qu'avec bien peu de chose je changeai en joyeuse reconnaissance, et qui me fit vraiment sentir qu'on est toujours assez riche quand on éprouve le besoin de consoler et de secourir. Je venais d'obtenir de l'usure par privilége 80 francs. Je pouvais donner encore; et à la vue d'une misère que le cinquième de ma somme pouvait alléger, je fis de bon coeur un sacrifice que j'appellerai une bonne action, car elle me rendit heureuse et fière. Les mourantes lèvres de l'objet de ma compassion me donnèrent des avis qui m'encouragèrent à réclamer l'appui de mes amis véritables, et de chercher dans une occupation constante les moyens d'une existence tranquille et honorable.

Voici les détails de cette félicité singulière dans mon infortune. J'attendais mon tour dans le bureau, observant les dix ou douze personnes qui s'y pressaient avec impatience. Quel mélange de tous les rangs et de tous les états! Des femmes élégantes déposaient des bijoux et des pierreries, et d'autres des draps grossiers; un militaire jetait sa montre avec colère, et de pauvres ouvriers se débarrassaient avec gaieté de leur habit jusqu'au dimanche. Je ne répéterai pas tout ce que j'entendis; mais mes regards se fixèrent sur une femme à l'air timide, aux vêtemens de cette propreté pauvre qui m'a toujours fait tant pitié, qui, repoussée, coudoyée, se trouva contre moi. Apparemment que le malheur n'avait pas effacé de mes traits cette expression qui n'a jamais été méconnue par les infortunés, parce qu'elle n'a jamais été trompeuse pour l'infortune; car une voix bien douce et presque suppliante me dit: «Madame, vous paraissez bien bonne; laissez-moi passer avant vous; ma soeur est seule à la maison, et en couche de cette nuit, et...--Passez, et attendez-moi sur l'escalier; ne vous en allez pas sans m'avoir parlé.--Oh! ma chère dame, que je vous remercie!» La pauvre petite femme présenta au bureau deux chemises de grosse toile, mais si blanches qu'elles en étaient belles, et un drap...

«Combien?

«--Le plus que vous pourrez.

«--Il faut fixer.

«--Eh bien, huit francs.

«--Cinq, voulez-vous?

«--Mon Dieu, il le faut bien.»

Je pris la petite par la main, crainte qu'elle ne s'en allât, et lui remis dix francs dans la main, me trouvant riche et heureuse de pouvoir les lui offrir. «Ce n'est pas tout, pauvre petite; je veux vous accompagner, je vous suivrai de loin.--Ah! madame, que vous êtes bonne! Pauvre soeur, elle nourrira son enfant.» La jeune fille pleurait tout en marchant, et nous arrivâmes en haut de la rue Cadet, à une assez belle maison. «Je vais voir si ma soeur dort; voulez-vous, madame, attendre un moment.» Elle revint presque aussitôt, et m'introduisit dans une chambre lambrissée qui m'offrit l'exact spectacle de la touchante lithographie de la pauvre femme en couche, avec la seule différence que les arts ont placé près de ce triste lit où repose une jeune mère donnant son sein pour berceau à son premier né, le père, l'époux de l'accouchée, tenant une de ses mains et la regardant avec une expression de mélancolique tendresse. Il n'y avait là qu'une mère et son enfant; elle était posée plutôt que couchée sur un seul et dur matelas, tenant son enfant bien étroitement serré contre son coeur.

J'étais debout, suffoquée, contre le pied du lit; la jeune soeur de l'accouchée m'avança une des chaises, et le nouveau-né jeta un faible cri. «Ah! Lise, soulève-moi un peu, dit celle-ci d'une voix affaiblie.» Aussitôt je m'empressai de le faire. «Vous êtes bien bonne, madame. Voyez mon joli enfant, cela console de tout.

«--Ne vous agitez pas. Je puis bien peu; mais nous allons causer en amies, et tout s'arrangera.

«--Mais mon Dieu, madame, vous ne nous connaissez pas; comment avons-nous pu vous intéresser?... Lise me l'a dit, c'est la peine où vous l'avez vue. Ah! il faut que vous ayez bien bon coeur; car l'ordinaire est de fuir les malheureux. Que je regrette que mon pauvre François ne soit pas ici!

«--Que fait-il votre mari?

«--Ce n'est pas mon mari, madame, c'est notre frère, l'ami de nous tous. Mon mari, le père de cette pauvre petite, voilà bien le sixième mois qu'il est entre la vie et la mort.»

La soeur continua en ces termes: «C'était, madame, dix francs qui manquaient au loyer; votre bonté y a pourvu, et nous arriverons à la fin de la semaine. Ma soeur Agathe n'est pas exigeante: un bon repas, une soupe samedi, répareront trois jours de privations.»

L'accouchée était, forte, et cette bien petite aisance que je venais de lui procurer l'avait absolument ranimée; elle voulut me conter son histoire. Je me plaçai au pied du lit; et je ne pus m'empêcher, en comparant la différence, de me dire que, toute fière et heureuse que j'étais lorsqu'à Florence je m'asseyais sur le pied du lit impérial, où mon rôle était assez digne d'envie, près de la soeur de Napoléon, j'éprouvai beaucoup plus de véritable satisfaction, plus de contentement réel sur la dure couche, dans ce réduit de l'indigence dont j'adoucissais les rigueurs. La jeune accouchée était fille d'une riche lingère de province; elle reçut une assez bonne éducation, mais aucun bon exemple. Sa mère, veuve fort jeune, recevait les officiers de la garnison. Ernestine s'effrayait du ton leste de cette société, et attachée depuis son enfance à un cousin de son âge, elle s'était accoutumée à le regarder comme son mari et son protecteur. Mais à quatorze ans, le désir de se débarrasser d'une rivale décida sa mère à lui proposer un mariage, dont la seule idée la remplit d'épouvante; le refus fut puni par un exil à la campagne. Le cousin avait été aussi inhumainement renvoyé; il prit du service, fit les désastreuses campagnes de Russie et de France, et se retira blessé, pauvre et sans état. La mère d'Ernestine s'était remariée en la privant de tout ce qu'elle avait pu lui ôter. Bientôt ruinée, cette mère ne reçut de l'enfant qu'elle avait repoussé que des bienfaits. Ernestine avait instruit le cousin de tout. On s'écrivait; on s'était revu, et on fit enfin l'imprudence de s'en rapporter à l'amour pour pourvoir à la fortune; mais la fortune fut sans pitié. Le cousin, vieilli par la guerre, n'était propre à aucun travail, et avait en outre rapporté des habitudes contraires. Toute au bonheur du ménage, Ernestine fut bien à plaindre. Elle avait un frère qui avait également servi, et dont le caractère plus solide n'avait conservé de sa carrière militaire que le sentiment de tous les nobles devoirs; il devint autant qu'il le put l'appui de sa soeur, dont un accident venait de mettre le mari, depuis plusieurs mois, hors d'état de travailler. La belle-soeur d'Ernestine (celle que j'avais rencontrée) s'était dévouée au ménage de son frère, dont elle supporta seule les peines pendant la pénible grossesse et les couches d'Ernestine, qui, depuis la maladie de son mari, avait tout sacrifié peu à peu pour ajouter un peu de superflu au bien strict nécessaire que donnent les hospices. Enfin accouchée sans autre aide que la nature, Ernestine n'avait manqué de résignation qu'à la crainte de ne pouvoir conserver le triste asile où elle venait de donner le jour à l'être dont «le premier cri m'a, disait-elle, fait croire que ma chambre est plus belle que la riche chambre que j'avais chez ma mère.»

J'ai déjà trop répété les louanges que la reconnaissance arracha à ces excellens coeurs. Je les quittai heureuse plus qu'eux encore, et ayant, je puis l'assurer, entièrement oublié que je cherchais un logement, et que mon fond de caisse consistait en 20 ou 25 fr. En route, j'eus lieu de me rappeler qu'un bienfait n'est jamais perdu. En rentrant au logement que j'allais quitter, je cherchai quelque note dans mon sac, et quel fut mon étonnement en fouillant d'y trouver un papier ployé qui renfermait un billet de 1,000 fr., et ces mots: Écrivez-moi, avec l'adresse, que j'ai dû croire celle de la personne qui hier m'a suivie. Jamais je n'aurais cru que l'argent pût causer tant d'émotion; la pensée de ceux que je venais de consoler n'y était pas étrangère. Je meublais déjà en idée une jolie chambre pour Ernestine, j'arrangeais une layette pour son enfant; je me disais: Léopold, cher Léopold, tu ne te priveras plus de tout pour moi. Tout cela fut une seule sensation, qui disparut comme elle était née, elle fut remplacée par une seule réflexion: «Ne me parlez jamais du 7 décembre,» Non, Ida, tu ne dois jamais rien devoir qu'à ceux qui regarderont ce jour comme une terrible et affreuse catastrophe.

Je ployai le billet, je n'y mis que ces mots: «Saint-Elme ne devra jamais rien à ceux pour qui le 7 décembre fut un calcul, une joie, une vengeance ou un remords.» Je l'adressai sous double enveloppe, et reçus le surlendemain cette réponse: «Vous avez bien et mal deviné; j'espère vous servir un jour malgré vous-même.»

Toutes ces agitations animèrent tellement mon sang, que force me fut de me résigner à l'opération. Je sortis pour m'entendre avec une femme qui prenait des pensionnaires, sur les moyens de me faire soigner; la dépense m'épouvanta, et j'en revins désolée et plus malheureuse que jamais, lorsqu'une pensée sur ce qu'Ernestine m'avait dit de la consolation d'avoir trouvé un ami sûr dans son beau-frère, me reporta au souvenir des nobles qualités de mes anciens amis. Duval, Talma, me disais-je, je vous dirai tout, vous sauverez la pauvre Saint-Elme de l'horreur d'entrer, de mourir peut-être dans un hospice... Je les vis, ils me sauvèrent; ils firent bien plus, comme on va le voir au chapitre suivant.


CHAPITRE CCXVII.

Duval.--Talma.--Lemot.--Leurs bienfaits.--Nouvelle et inutile tentative auprès de ma famille.--M. Arnault.

A. Duval demeurait alors rue de Chartres; je cherchais à m'encourager pour aller tout dire à cet ami éprouvé. Son coeur, ses qualités généreuses m'étaient connus depuis long-temps; j'étais même sûre que l'aspect de mes chagrins et de mon dénuement, loin d'exciter la répugnance qu'éprouvent souvent même ceux qui vous ont plaint un moment, ajouterait encore à l'intérêt généreux qu'il m'avait toujours témoigné. Pleine de ces idées, je m'étais décidée à monter dans sa maison devant laquelle je venais à plusieurs reprises de passer. Il me semblait voir ce regard de bonté qui m'avait dit si souvent: «Pauvre amie, je vous plains.»--J'avais, après quelques hésitations, tiré le cordon de la sonnette, et la bonne m'ouvrit. C'était le moment du déjeuner de la famille.

Je fis machinalement un pas en arrière, en jetant un regard sur ma toilette; ni le regard ni le mouvement n'échappèrent à Duval, qui, se levant de table avec vivacité, vint à moi, m'ouvrit la porte de son cabinet, m'y entraîna presque par cette bienveillante violence qui promet un accueil consolant. «Comme vous voilà changée! s'écria-t-il.»--Le ton dont ces mots furent prononcés fut déjà un immense bienfait qui prédisait tous les autres. J'avais connu Duval dans mes beaux jours, on le sait, mais jamais il n'avait montré à ma jeunesse brillante le tendre empressement qu'il prodiguait à cette même Saint-Elme vieille et presque indigente. Noble pitié que l'orgueil dédaigne, qui offense la vanité, belle vertu du coeur humain, je place ma fierté aujourd'hui dans le malheur qui m'en a fait connaître tous les bienfaits de la part de Duval, de Talma, de Lemot; j'y retrouvai des titres à quelque estime peut-être. Placée par l'amitié près du foyer bienfaisant, non pas consultée sur mes besoins, mais prévenue dans toutes mes espérances, encouragée dans la possibilité d'un travail honorable par des éloges indulgens, je repris de l'énergie et du courage.

«--Talma et moi, nous n'avons pas cessé de parler de vous, bonne folle que vous êtes. Il faut maintenant travailler. Il faut écrire avec suite, avec ordre, avec liberté, mais avec décence. Avez-vous quelque chose de fait?

«--J'ai, hélas! mon pauvre ami, j'ai plus de manuscrits que de robes.

«--Mais plus de courses, d'extravagances, surtout plus d'enthousiasme politique, je n'aime pas cela chez les femmes. Je ne veux pas vous affliger, mais vous avez une tête, une tête... Il est vrai que le coeur par compensation est excellent.» Je répète ces éloges, car ils me sont comme des brevets d'indulgence pour mes fautes passées.

Je quittai Duval, heureuse, consolée; il venait d'être convenu que je me placerais dans un logement commode, et que je travaillerais assidûment. Je ne parlai à Duval de ma souffrance que bien légèrement... je ne la sentais plus, j'étais tout entière aux douces consolations de coin du feu, où un vieil ami, un homme plein de bonté et de génie m'expliquait en frère, et comme le meilleur des frères, tout ce que son coeur lui inspirait d'espoir, et tout ce que son expérience lui donnait de garantie pour mes succès. Je le voyais sourire de cet air malin et bon à la fois, type particulier de sa physionomie.

Duval, en s'informant avec intérêt de mes manuscrits, me donna le courage de lui dire tout ce que je croyais avoir dans ma chanceuse existence de sujets pour occuper la curiosité du public.

«Vous mériterez son intérêt, je n'en doute point; écrivez comme vous me parlez, comme vous avez senti, comme vous sentez encore.»

Je quittai donc Duval avec la promesse de travailler, et la certitude sous ses auspices de réussir. Il m'écrivit d'aller voir Talma, qui me prodigua les mêmes encouragemens. Je lus plusieurs fragmens à cet homme aussi éclairé, aussi instruit qu'il était sensible et généreux. À mesure que les cahiers avançaient, je les faisais tenir à Duval, qui mettait en marge quelque observation encourageante. Chaque fois que je recevais une pareille approbation, je passais la nuit à écrire, et bientôt ma douleur au sein s'aggrava tellement que je fus enfin contrainte de m'en occuper soigneusement.

Je ne saurais trop dire le sentiment qui m'avait empêchée de faire confidence à Duval de cette grave incommodité. Sa bonne réception m'avait fait oublier mes souffrances, et depuis j'avais toujours remis à l'en instruire, espérant guérir sans l'inquiéter de ce surcroît de malheur. Je consultai de nouveau mon excellent Béclard, et le dernier avis fut qu'il fallait de toute nécessité commencer mon traitement. Épouvantée à l'idée des sommes qu'il en coûterait à mes généreux amis, je résolus de vaincre ma plus invincible répugnance, et de frapper à la porte d'un hospice. Depuis quarante-huit heures j'épuisais ma philosophie à ne plus voir dans un hôpital qu'une dernière retraite suffisante pour mourir.

Depuis mon retour à Paris, j'avais cherché à renouer les traités avec les parens de mon mari, pour une faible pension dont j'avais quelquefois touché les arrérages, mais sans avoir pu l'obtenir garantie par contrat. Depuis trois mois, une personne chargée de me transmettre les lettres et les fonds, m'avait presque donné la certitude qu'on allait enfin me constituer une rente de 1,800 francs si je voulais promettre de ne jamais signer le nom de mon mari, et renouveler la renonciation positive que j'avais déjà faite lors de ma fuite d'Amsterdam. Je le promis, et reçus 450 francs. N'ayant pas revu M. Duha... je me rendis chez lui, et au lieu de l'accueil ordinaire que j'en recevais, je ne rencontrai qu'un autre fort grossier personnage, qui me lassa si vite de ses intempestives observations, que je lui tournai le dos sans lui en dire davantage.

En rentrant, j'écrivis la lettre suivante au fondé de pouvoir de la famille de mon mari.

Paris, 2 février 1825.

MONSIEUR,

«Je ne répondrai jamais à l'homme qui vous remplace si peu dignement; mais je vous dois une justification après toutes les preuves d'intérêt que vous m'avez données. Votre départ inopiné dans le moment le plus pénible où je me sois vue depuis que le sort me poursuit, me laisserait sans espoir ni courage si je ne savais que cette résolution est le résultat de la calomnie; mais il me sera facile de vous détromper, et de vous ramener à cette bienveillance pour moi qui déjà me fut si favorable et qui peut tout pour assurer la fin de ma triste existence. J'ose attester Dieu que depuis mon départ de la Hollande je n'ai rien signé du nom de mon mari, et ne l'ai même jamais prononcé à personne. Sa famille n'eût même rien fait et ne voudrait rien faire pour moi, que le seul respect pour la mémoire de l'homme bon et aimable dont ma jeunesse fit le malheur m'imposerait un éternel silence. Je fus bien égarée, bien coupable, monsieur, mais mon coeur n'est point dégradé, mon âme n'est point avilie, et j'aurai toujours également en horreur la bassesse et l'ingratitude. Ceux qui me peignent comme si adroite et si dangereuse par mon esprit, oublient que cette qualité qu'ils m'accordent si largement n'a servi presque toujours qu'à m'entraîner à une fatale indépendance, mais que jamais je ne m'en suis servie comme instrument d'intrigue, comme moyen de fortune; et pourtant ces personnes si pures doivent savoir que j'aurais eu bien beau jeu si comme elles j'eusse consenti à servir tour à tour Baal et le Dieu d'Israël. Il est faux que j'aie abjuré à Florence ni à Rome. J'ai été baptisée protestante réformée, et c'est pour toujours; parce que je fréquente peu le Temple, cela ne veut pas dire que j'aie changé de religion. Je les crois toutes aussi bonnes les unes que les autres; respecter les ministres et obéir aux lois du pays que j'habite, ne faire jamais aux autres que ce que je voudrais qu'on fît pour moi, voilà, je puis l'attester, la morale qui au sein même de mes égaremens a réglé ma conduite. Il est vrai que je m'occupe à rédiger l'histoire de ma vie depuis ma naissance jusqu'à nos jours, mais je n'ai parlé à qui que ce soit de vous, de la famille de mon mari ni de ses intentions à mon égard, et elle ne sera point nommée dans mes Mémoires, que j'écris sous la protection d'un de nos littérateurs les plus distingués, mon ami de trente ans, et qui ne sait cependant que mon nom de famille et non celui de mon mari. Aucun libraire n'est encore dans le secret de l'ouvrage. Je crois deviner la source des propos qui m'ôtent votre bienveillance et que rien ne justifie. Je vous ai fait passer le reçu des trois derniers 450 fr. que vous avez eu la bonté de m'avancer sans autorisation. Si on ne doit plus rien faire pour moi, vous ne perdrez point, monsieur, soyez-en convaincu: ma mauvaise santé a paralysé mes ressources; mais avec le temps, si la famille ne vous tient point compte de vos avances, je parviendrais encore à acquitter cette dette que je regarde comme sacrée.

Daignez, monsieur, écrire directement à l'oncle de mon mari; il fut toujours indulgent pour moi dans ma jeunesse; il plaidera la cause de celle qu'aima si tendrement le fils bien-aimé d'une soeur chérie; il rendra ses bontés à mon infortune qu'il protégea seul dans ma jeunesse.

Parvenue aujourd'hui à l'âge où cessent toutes les illusions, souffrante et sans ressources, je regrette encore moins l'opulence que je dus à un amour légitime que les torts qui me rendirent indigne d'un nom respectable, et de cet amour qui me l'avait assuré. C'est à la parfaite justice que je rends à toutes vos qualités que vous devez l'ennui de ces longues explications, et je ne crois pas avoir besoin d'en demander excuse à celui qui donna plus d'une fois des larmes à mes malheurs, et qui n'y peut devenir indifférent. Veuillez, monsieur, faire observer aux parens de mon ami que le manuscrit de mes Mémoires est encore entre mes mains, et même fort peu avancé; je peux vous en procurer la lecture avant d'en disposer. Vous acquerrez la certitude de tous les changemens de noms et de ma religieuse fidélité à une promesse dont entre vos mains je garantis l'exécution immuable sur le souvenir du douloureux respect que je conserve pour la mémoire d'un époux outragé. Je suis fort souffrante depuis quelque temps, et j'attends votre réponse avec toute l'impatiente inquiétude du malheur. Si la décision de la famille m'est favorable, elle me soulagera de mille maux; dans le cas contraire, elle voue le reste de mes jours à d'effroyables peines. Je vous avoue donc, monsieur, que j'espère tout de votre obligeante et sûre entremise.

Agréez, je vous prie.

J'attendis huit jours avec assez d'agitation une réponse qui pouvait et qui eût dû me donner les moyens de ne pas épuiser les généreuses bontés de mes amis Duval et Talma qui alors à eux deux suffisaient à tout mon nécessaire. Lemot ignorait encore la triste position du modèle de sa femme endormie. Après huit jours d'attente, je reçus à la lettre que je viens de transcrire une réponse de deux lignes si réfléchies, si froides de prudence que la patience m'échappa; je les déchirai de dépit et en renvoyai les morceaux sous enveloppe avec ces mots: «Voilà des gens qui ne valent pas leur réputation, et je leur prouverai que je vaux mieux que celle qu'ils voudraient me donner.» Depuis je reçus une seule fois 300 fr. et n'entendis plus parler du négociateur que peu après le prospectus de mes Mémoires.

Peu de jours avant de me décider pour l'opération inévitable et trop retardée déjà, je reçus deux lignes de mon excellent ami Duval, qui, infatigable dans son zèle, me marquait qu'il avait parlé de moi à son ami Lemot, et qu'il m'engageait à l'aller voir; parce qu'étant légèrement indisposé il ne sortait pas; qu'il prenait une part très-vive à mes peines, et qu'il voulait être de la Société de bienfaisance. Il y avait bien loin de chez moi chez Lemot qui occupait une superbe maison de la rue Notre-Dame-des-Champs. Plus d'une fois la douleur me força de m'arrêter en route; mais une vieille amitié, cela donne du courage, et mes espérances ne furent point trompées. Du plus loin que Lemot m'aperçut, il s'écria: Ah! c'est vous, chère St.-Elme: mon Dieu, comment ne vous êtes-vous pas souvenue de moi plus tôt?--Cet accueil chassa toute autre idée pour ne laisser qu'un profond sentiment de joie et de gratitude.--Votre modèle est un peu déformé, mon cher Lemot: m'auriez-vous reconnue?

--Partout entre mille; puis, comme dans sa jeunesse toujours occupé de son art: Savez-vous que vous faites une superbe Agrippine à présent?--Mon cher ami, le temps des vanités est évanoui. Autrefois je me portais fort pour Hébé, pour Diane, pour Vénus: mon amour-propre ne reculait devant aucune audace de ce genre. Aujourd'hui je vous assure que cela me paraît un rêve. Lemot me dit qu'il avait conservé copie d'une lettre que j'avais écrite à un ami du général Moreau, au moment où il était question de me faire modeler; cette lettre a couru la société de ce temps-là, et je vous la cite, ajoute Lemot, pour vous rassurer sur une vanité qui ne fut jamais ridicule. Ayant reçu de Lemot cette pièce, qui date d'une époque antérieure à toute idée de confessions, je la transcrirai tout à l'heure; puisse-t-elle inspirer à mes lecteurs l'indulgence qu'elle me valut dans mes beaux jours! Lemot m'avait remis fort largement sa première part de la généreuse association de l'amitié. J'avais eu toute ma vie un si grand bonheur de donner, que je concevais les procédés de mes trois bienfaiteurs; je ne pouvais m'y montrer sensible qu'en redoublant d'assiduité au travail, ce que je fis aux dépens de ma santé, déjà si ébranlée. Nous faisions alors avec ces trois amis des projets pour l'avenir. Talma, qui savait que j'avais beaucoup connu M. Arnault lorsqu'il était attaché au ministère de l'intérieur, l'avait aussi intéressé en ma faveur. L'auteur de Germanicus m'accueillit une fois avec un entier et aimable souvenir du passé; depuis il eut sans doute ses raisons pour ne pas persévérer dans la généreuse fraternité de Duval, de Talma et de Lemot. Je lui écrivis plusieurs fois: ni mes lettres ni moi ne pénétrèrent plus auprès de lui, et je me persuade tellement que le refus de l'obligeance en prouve l'impossibilité que je n'en ai gardé aucune rancune, et que j'aurais tout simplement oublié si Talma ne m'eût souvent témoigné son étonnement à ce sujet.


CHAPITRE CCXVIII.

J'entre dans une maison de santé.--Béclard.--Sa mort.--Je quitte la maison de santé.--Nouveaux bienfaits de Duval et de Talma.--Bonté de mademoiselle Mars.--Je commence mes Mémoires.--Nouvelles terreurs.

Je me décidai à entrer dans une maison de santé. J'avais une fort jolie petite chambre au rez de chaussée qui, de plain-pied, donnait sur la terrasse du jardin. J'avais, avant de prendre ma résolution, prévenu mes bienfaiteurs; leur prévoyante et généreuse amitié avait été grandement au-devant de tous mes besoins, et j'entrai riche dans ce lieu de souffrance. J'étais assurée aussi des soins de mon excellent Béclard. Hélas! pourquoi ma reconnaissance n'est-elle plus qu'un hommage à sa cendre! Béclard, au premier abord, avait une physionomie peu prévenante; mais quelle âme sous cette apparente froideur de la science.

Je ne mets aucune ostentation à savoir souffrir, car je trouve que la faiblesse et les larmes vont à mon sexe; mais les sachant inutiles et souvent nuisibles, j'ai toujours cherché à les surmonter quand il a fallu me soumettre à quelque opération, et je ne montrai pas plus d'effroi dans ce dernier combat de la douleur que je n'en avais ressenti lors du pansement de ma blessure après la bataille d'Eylau. Béclard parut étonné et charmé à la fois de me voir si résolue. «Je réponds de vous, me disait-il, votre sang est pur et riche comme à quinze ans; vous êtes forte de corps et d'âme.» Aux visites suivantes, je lui confiai ma position, les souvenirs de ma brillante carrière et les noms célèbres de mes amis; sa bienveillance prit un caractère d'amitié vive et zélée; ses visites devinrent d'intimes causeries dans lesquelles il encourageait mes projets et flattait toutes mes espérances. Il y avait près de vingt jours que j'étais chez madame Deprés, lorsqu'une nuit je crus entendre sangloter dans la chambre où logeait une jeune fille. J'écoutai attentivement; la cloison était fort mince, et ses paroles m'agitèrent jusqu'à l'heure où je réussis à faire parvenir deux mots à ma pauvre et triste voisine. «--Ô ma bonne mère! disait une voix douce et entrecoupée de larmes, si j'avais suivi tes sages conseils, je serais heureuse et honorée près de toi..., et maintenant, que devenir! me voilà déshonorée, malade et abandonnée...! Oh mon Dieu! mon Dieu!...» Les pleurs ne cessèrent qu'au jour. Je ne voulus rien demander aux gardes, car en général ce sont des femmes d'une sensibilité émoussée, sur qui l'aspect de la souffrance est sans pouvoir ainsi que la pitié. Mais je frappai légèrement à la cloison, contre le chevet de mon lit, et il s'établit entre cette jeune fille et moi le dialogue suivant:

«--Ne craignez rien, je vous ai entendue cette nuit; je puis vous aider et je le ferai. Où voulez-vous aller, et que vous faut-il? Pouvez-vous venir au jardin?»

«--Madame, on me renvoie aujourd'hui faute de paiement; je ne possède plus rien; je suis bien mal encore! mais comment attendre quelque chose de la pitié? l'espérer des étrangers, quand celui qui me doit un intérêt sacré m'abandonne!»

«--Ne vous désolez pas; quand devez vous sortir?»

«--Ce soir.»

«--Je vais payer une semaine, puis je tâcherai de vous faire donner pour votre voyage.»

«--Mais je ne pourrai jamais rendre cela.»

«--Ne vous en tourmentez point.»

J'avais ici encore cédé aux premières impulsions de mon coeur, sans réfléchir que moi-même devant tout à l'amitié, il y avait indiscrétion d'accroître la charge par des infortunes étrangères. Mon Dieu! j'étais loin de vouloir abuser de la générosité de mes amis; mais il m'est impossible de faire taire mon coeur dans de pareilles circonstances; puis l'époque du trimestre de la pension de Léopold approchait: aussi je commençai par payer une semaine de la pension de la pauvre Céline.

Je venais depuis deux jours de subir, sans pousser un cri, sans trembler une minute, la douloureuse opération à laquelle je m'étais résignée; la fièvre m'avait quittée, et déjà ma santé si menacée ne présentait plus que des chances d'un prompt rétablissement. À côté de moi, la pauvre jeune fille que j'avais consolée retomba plus malade, et trois heures suffirent pour mettre sa jeunesse à l'extrémité; elle mourut dans la nuit; et lorsqu'à midi je crus la voir arriver chez moi, on me dit qu'elle venait de rendre le dernier souffle. La veille encore nous faisions des projets d'avenir. J'avais cru si peu faire en assurant sa pension pour huit jours, et cette courte prévoyance était encore moins avare que celle de la nature.

Je ne pus rester dans cette chambre, j'y entendais encore les gémissemens de la pauvre Céline; il me semblait la voir au pied de mon lit, avec ses regards doux et expressifs. Toutes ces images m'agitèrent horriblement; on me mit au bain, le bandage de mon sein se détacha. Au moment même de cette espèce de rechute on m'apporta un billet très-pressé: ce billet m'annonçait que M. Béclard, alité avec une fièvre cérébrale fort violente, m'avait recommandée aux soins d'un de ses collègues, lequel me prévenait qu'il viendrait dans la matinée du lendemain. Je ne vis pas même le nom; je ne sais ce que je fis, mais je m'étais élancée de la baignoire en simple peignoir, et je ne repris mes esprits que saisie par le froid et la neige qui me couvraient de la tête aux pieds; j'étais dans le jardin, sans vêtemens, nus pieds; j'étais frappée de l'idée qu'on m'avait écrit la mort de Béclard. On me reporta dans ma chambre; je repris bientôt connaissance, mais j'avais une fièvre ardente, et ma blessure était rouverte.

L'idée d'un nouveau chirurgien m'accablait; il ne vint pas, et cette négligence changea ma crainte en aversion. L'enterrement de Céline allait avoir lieu; tout à coup il me prit un besoin de n'être plus dans cette maison qui me rendit insensible à mes souffrances physiques. Mon âme seule sentait, et elle me poussait vers Paris, où je pourrais avoir des nouvelles sûres de celui dont l'habileté m'avait sauvé la vie, et qui allait peut-être...

J'avais écrit trois lettres à Talma, restées sans réponse; ce me fut un autre motif de crainte et d'agitation. Je réglai mes comptes, et malgré toutes les remontrances j'étais une heure après sur le chemin de Passy, dans une de ces mauvaises voitures de Versailles qui rendraient malade une personne bien portante, et qui, dans la position où j'étais, était un véritable supplice.

Arrivée à la place Louis XV, je crus mourir en mettant pied à terre; je fis avancer un fiacre, et me fis conduire chez Béclard pour savoir de ses nouvelles. Hélas! j'y appris qu'on désespérait de ses jours.

Je repris pour une nuit ma chambre rue Bergère; j'étais anéantie. J'écrivis à Duval et à Talma toutes mes tribulations. Je reçus du dernier le billet suivant, dont l'original, ainsi que plusieurs autres, est entre mes mains:

«Ma chère,

«Je n'ai pu faire de réponse: vos deux premières lettres me sont parvenues lorsque j'étais à la campagne, la troisième lorsque j'étais sorti; et j'ignorais votre adresse, de sorte qu'il a fallu attendre le retour de votre commissionnaire. Quelle maladie avez-vous donc sur les yeux? J'espère, d'après ce que vous me dites, qu'ils vont mieux.

«Tout à vous,

«Signé TALMA.

«Je vous envoie 150 francs.»

Non-seulement je n'avais rien demandé, mais l'amitié de ces trois hommes rares pour le coeur autant que célèbres pour leurs talens, ces amis de la pauvre Saint-Elme ne lui laissèrent pas le temps de dire: J'ai besoin de quelque chose; je souffris pendant quarante-huit heures des douleurs inouïes, et jamais cependant mon âme n'eut plus d'énergie. J'étais soutenue par l'espérance des succès prédits par mes bienfaiteurs; il me semblait que tant que durerait la tâche d'écrire mes souvenirs, la mort ne m'atteindrait pas. Je pris encore cette fois le dangereux parti des palliatifs, et pendant deux mois je parvins à si bien engourdir ma blessure au sein, que je me crus guérie radicalement. Six mois après j'ai expié mon imprudence par tous les tourmens de l'enfer. Je voulais enfin trouver un autre logement, et le hasard me fit enfin rencontrer juste ce qui me convenait, rue Saint-Nicolas d'Antin, n° 36, hôtel des étrangers. Je donne cette adresse comme une marque d'estime et de reconnaissant souvenir pour madame Petit, maîtresse de cet hôtel où j'ai composé les tomes 4 et 5 de mes Mémoires, cette maison où j'ai eu dans l'espace de treize mois, toutes les illusions du bonheur, avec pourtant tous les embarras du désordre, mais où je me vis constamment appréciée pour le peu de qualités que je crois avoir.

J'aime à parler de mon séjour dans cette petite chambre au premier, où je vivais en garçon, où mes papiers, mes souvenirs réunis, composaient à mes yeux un mobilier plus riche que tous ceux que naguère Jacob avait créés pour moi. Je n'avais qu'un lit, trois chaises, un bureau, mais j'avais quelques portraits et quelques fleurs, c'était pour moi le monde.

Voilà le domicile où j'ai passé des momens qui ne valurent jamais les plaisirs vaniteux de mes premières années. Depuis 1815, pleurer, écrire, rêver en liberté, voilà ma vie, et là, heureuse de l'amitié des trois amis, sûre d'y répondre, nourrissant l'espérance de revoir bientôt Léopold, de passer ma vieillesse sous l'égide de sa filiale protection. J'étais assez heureuse, dans mon réduit, pour ne souffrir dans mes douleurs que par la crainte de mourir, crainte que j'étais fort étonnée d'éprouver. J'avais apporté une sorte d'arrangement dans le désordre de mes journées. Je sortais toujours de neuf jusqu'à trois heures, moment du dîner chez madame Petit, qui ne reçoit à sa table que deux ou trois personnes, et toujours des locataires de son choix. Je ne m'y suis jamais trouvée qu'en bonne compagnie. Riche des bienfaits de l'amitié, je commençais enfin à vivre avec quelque économie. J'avais bien un peu de dettes, et j'aime à avouer que je dus beaucoup de repos à la confiance que j'inspirai à mon hôtesse; je crois aussi y avoir loyalement répondu. Si je n'avais eu avec Léopold un lien plus cher, c'est dans la maison de madame Petit que j'aurais voulu vivre. C'est là que j'eus, le bonheur de retrouver un médecin qui remplaça mon excellent Béclard, M. Boulu.

C'est dans cette bonne et aimable famille que je continuai d'écrire mes Mémoires. Mon travail s'avançait, non pas comme celui d'un auteur qui fait un livre, mais comme celui d'une femme qui, dans ses souvenirs, cherchait des illusions et des hommages à l'amitié. Ce bon Duval, qui avait alors à s'occuper de ses propres affaires, trouvait néanmoins le temps de songer à ce qui pouvait un jour réparer mes malheurs, et peut-être affaiblir mes torts.

Un jour, je ne l'oublierai jamais, j'étais assise à mon bureau, la porte de mon corridor étant restée ouverte, Duval était entré doucement, et je fis un saut joyeux en le voyant. Il me parut ému: il l'était en effet, mais d'une assez bonne nouvelle qu'il m'apportait. «J'ai parlé de vous à M. Ladvocat, me dit-il, de ce que vous avez déjà écrit de vos Mémoires, de ce que vous pouvez écrire encore; il entend à merveille les relations délicates de la société, et il voit autre chose dans son état qu'un commerce. Je crois que j'obtiendrai un bon prix de votre ouvrage, quoique vous ne soyez pas auteur, et peut-être justement parce que vous ne l'êtes pas.»

«Mon cher, mon bon Duval, peu m'importe la valeur de l'ouvrage; vous savez bien qu'en écrivant j'obéis encore plus à la religion de mes souvenirs qu'aux exigences de ma position. Quel que soit l'allégement que le travail y apporte, ce sera immense, et je serai riche.»--«Vous, riche... jamais! vous savez bien qu'il n'y a point de trésor avec votre tête;» et ses observations raisonnables prenaient la teinte de l'attendrissement.

Je l'interrompis toute en larmes en m'écriant: «Laissez-moi désormais vous prouver combien je suis reconnaissante de vos bienfaits en sachant me suffire. Je ne suis pas, ajoutai-je, sans autre ressource que celle dont votre bonté s'est occupée de m'ouvrir la source, et là-dessus je prêtai aux parens de mon mari des procédés dont ils sont incapables, et qui pourtant n'eussent été qu'une faible restitution de l'illégale et folle renonciation à la fortune considérable qu'on m'avait arrachée. Je persuadai à Duval que ma rente était assurée: il le crut, et il partit de là pour me démontrer que l'ordre n'en était pour moi que plus nécessaire et plus possible.»

Duval me quitta satisfait et rassuré sur cet avenir, objet de ses nobles sollicitudes. Il ajouta en me serrant la main: «Je ne vous verrai pas riche et brillante comme madame Moreau de 92, mais vous serez du moins encore heureuse, paisible, à l'abri de l'adversité.» En me parlant ainsi, ses regards fixaient mes traits flétris par les souffrances, mais alors animés par tout l'enthousiasme de la reconnaissance.

Pour ne pas abuser de la générosité d'un semblable ami, j'avais caché quelque chose de ma position. Plus tard ils ont dû prendre pour de nouvelles folies l'emploi pourtant régulier que je fis, pour la première fois de ma vie de mon argent, enfin de l'acquittement des dettes que j'avais dissimulées de peur d'être trop à charge à mes bienfaiteurs.

J'avais agi en cela avec Duval comme je l'avais fait avec Ney dans de plus heureuses circonstances. Duval était alors sur son départ pour les eaux; il était souffrant, et certes les peines qu'il se donna pour moi ne contribuèrent pas peu à augmenter ses souffrances; mais elles allaient finir. Je courus le jour même chez Talma lui annoncer mes espérances, qu'il partagea avec l'âme qu'on lui a connue. C'est ce jour-là que je vis pour la première fois chez lui la mère de ses enfans, qui me parut spirituelle, aimable, et qui était fort belle encore. Son accueil fut plein de grâce, et j'y répondis avec toute la cordiale facilité de mon caractère; Talma paraissait m'en remercier du regard. Je passai là deux heures délicieuses. Nous parcourions du haut en bas sa magnifique retraite où je lui promettais de longs jours. Talma souriait à toutes ces espérances d'avenir. «L'entends-tu, disait-il à son amie, comme elle est bonne, comme elle me connaît bien: c'est un si bon coeur, que notre Saint-Elme.

--Dites, Talma, notre vieille amie, comme Duval.

--Oh! Duval, c'est notre Mentor.»

Et là-dessus de rire tous trois. Il répétait à chaque instant: «C'est un ami rare que notre Alexandre Duval; il ne cesse pas de penser à vos intérêts. J'ai parlé à Ladvocat, qui m'a paru bien disposé. Ma sollicitation était celle d'un ami; mais Duval, c'est une autorité. Je l'aime comme un frère, et je ne connais pas au monde un plus honnête et un meilleur homme. Allons, il faut maintenant travailler, ne plus voyager, courir. Nous irons à Brunoy, ce séjour nous inspirera.

Ces visites de consolation se renouvelaient souvent, et qu'elles étaient délicieuses ces heures d'amitié que j'allais passer le matin chez un homme de génie qui avait la candeur d'un enfant. Il faut que je remonte un peu plus haut pour raconter une politesse, une obligeance tout aimable de mademoiselle Mars. J'ai assez dit que j'étais plus que gênée, et que ma toilette était comme l'aveu public de ma position, lorsqu'enfin j'eus l'heureux courage de me confier aux coeurs de mes anciens amis. Voici la description de mon costume qui fera sourire mes aimables lectrices. J'avais pris dans mes voyages à Londres un goût pour les spincers, auquel je fus forcée d'être fidèle. J'avais donc un spincer gris à longue taille, un jupon de mérinos ponceau, un foulard noué en sautoir, un chapeau noir et un schall gris à franges, tout cela singulièrement empreint des traces d'un trop long service. Duval n'y avait fait nulle attention, et mes traits altérés l'avaient frappé davantage.

Dans l'une de mes visites Talma me dit: «Ma bonne Saint-Elme, il ne faut pas rester comme cela à l'anglaise, avec ce vilain chapeau noir: comme vous ne savez pas acheter, Caroline s'est chargée d'y pourvoir. Quelles étoffes aimez-vous?» et il me montra de charmans échantillons.

«--C'est trop beau.

«--Pas du tout, c'est bien.--Mais, mon bon Talma, cheveux qui grisonnent et visage qui se ride ne valent pas qu'on dépense tant pour réparer des ans l'irréparable outrage. Si votre amie si obligeante me donnait un de ses chapeaux, je le porterais avec plaisir.

«--Voulez-vous que je vous fasse une confidence? eh bien mademoiselle Mars veut vous en offrir un, elle la commandé hier.» Talma, on le sait, était ami intime de cette actrice inimitable. Je sus aussi que Duval avait parlé de moi à mademoiselle Mars, et qu'elle avait paru prendre intérêt à une si grande infortune, après une vie si brillante. Je reçus en effet une capote du meilleur goût, que j'ai portée long-temps; et lorsque je la montrai à Talma, il me fit écrire chez lui deux lignes de remerciement à cette aimable fille de mon premier maître 9, plus heureuse aujourd'hui; je me souviens de tout, et je ne veux passer sous silence aucun des détails de l'obligeance qui m'était alors si précieuse. Cette foule de services qui me furent rendus par des personnes avec lesquelles je n'avais point d'intimité, je les rapportais au bien que mes amis pensaient et disaient de celle qu'ils secouraient si noblement. Il y a bien long-temps qu'on doit me croire capable de tout, excepté d'ingratitude.

J'allais presque tous les deux jours voir Talma, et il était bien rare que je ne trouvasse quelques uns de ses pauvres pensionnaires dont le nombre était grand; on eût dit que, comme les rois réels, Talma avait aussi sa liste civile, et qu'il en faisait le plus noble usage. Je me trouvai un matin de meilleure heure qu'à l'ordinaire chez Talma, on me dit qu'il était au bain; je rencontrai sous le vestibule une actrice que j'avais vue à Bruxelles faisant nombre parmi celles qui jouent la comédie, comme on fait des souliers pour vivre. Son air affligé me fit soupçonner sa position; elle avait fait passer un mot à Talma; le domestique vint dire qu'on répondrait, et en se tournant vers moi, il ajouta: «Montez, madame, monsieur vous attend.» «Vous n'avez besoin de rien, et vous allez le voir, et moi je manque de tout, et la réponse n'arrivera peut-être plus à temps.» Telles furent les paroles de la personne qui s'éloignait. En deux sauts j'étais au haut du petit escalier et près de Talma, lui contant ce que j'avais cru voir, ce que j'avais senti.--«Ah! j'en suis bien fâché, mais je vais envoyer à l'instant même.--Oh, oui, cher Talma, à l'instant même.»

--«Mais il n'y a pas d'adresse à sa lettre.»

«Mon Dieu, tenez, elle n'est pas loin; voulez-vous que je coure après?»--Son regard me remercia, et il répétait: Quelle excellente femme.--Et me voilà dehors courant après la pauvre solliciteuse.

Je la rejoignis au milieu de la rue St-George, et ce ne fut que tout auprès d'elle que je sentis quelque gêne de ma brusque manière de l'arrêter, mais je n'eus pas besoin de m'excuser. «Talma vous prie, madame, de bien vouloir revenir, il désire causer avec vous.» À ces mots la tristesse disparut, la joie anima des traits flétris par le malheur, et j'appris, avant d'être arrivées rue de la Tour-des-Dames, une série d'infortunes si cruelle, qu'en pensant à mes peines passées, je crus m'être trop appitoyée sur mon sort. Rien ne fut aimable, généreux et délicat, comme les manières de Talma avec cette pauvre actrice. Il me semble le voir encore l'encourager du regard, il me semble entendre cet organe plus touchant encore dans les accens de son extrême bonhomie, que dans l'expression des plus pathétiques douleurs.

«Je suis bien fâché de ne vous avoir pas reçue d'abord; mais je réparerai cela. Je me rappelle très-bien votre père; il avait de l'intelligence, du zèle. Croyez-vous qu'il ne pourra plus jouer? «Tenez, voilà une lettre qui ne vous sera pas inutile près de votre nouveau directeur, et voici, ma chère camarade, de quoi partir tranquille. Je ne puis mieux pour le moment, et voilà mon grand regret; mais écrivez-moi librement: ma recommandation est quelque chose en province, et je vous la promets partout.» J'étais restée dans un coin au pied du lit près de la porte de l'escalier dérobé; en passant près de moi la pauvre et reconnaissante actrice me montra l'or qu'elle tenait à la main, et de grosses larmes coulaient sur ses joues. Celui qui, par la plus noble générosité, venait de causer cette émotion, s'était remis paisiblement à son bureau, lisant son rôle du soir, et ne songeant pas à ce qu'il venait de faire de si touchant. Ce qu'il y avait surtout d'admirable en Talma, c'était sa simplicité, sa bonhomie dans des choses sublimes.

Dans toutes ces agitations, et depuis mon obscur séjour à Paris, le souvenir de mon affreux D. L. ne s'était que bien rarement présenté à mon esprit, et j'avoue que je tâchais de l'en chasser entièrement. Vers cette époque, je reçus une invitation de me rendre rue Bourbon, qui portait son paraphe et ses initiales. Je refusai net; alors on prit une maison tierce, et là, qui le croirait, cet homme abominable, que j'avais si long-temps aidé de ma bourse pour plus de 6,000 fr., osa faire valoir une dette d'argent qui était bien moindre encore, mais que dans les jours d'angoisse et de terreur il m'avait fait accepter. Ce n'était pas cependant ce remboursement qui le tourmentait, mais le besoin de connaître mes liaisons, l'appui que j'avais pu trouver, ce que je faisais, si un jour je ne serais pas disposée à me venger de lui. Il est des gens qui ne veulent pas croire aux qualités dont le sacrifice peut être utile. Moi qui ai manqué à tant de devoirs d'un lien sacré, moi qui ai si lestement agi avec les vertus de mon sexe, je n'ai jamais pu concevoir qu'on pût être infidèle à une parole librement donnée pour obtenir un service. J'aurais fait un serment de ne le jamais nommer à un assassin qui eût respecté les jours d'un être chéri, ou qui m'eût procuré le déchirant bonheur de recevoir son dernier regard, qu'aucun pouvoir, qu'aucune séduction, ne m'arracheraient jamais un secret juré. D. L. en fut si convaincu qu'il ne s'en inquiéta plus. Voulant néanmoins connaître mes ressources, il réclamait deux mille et quelques francs. Encore orgueilleuse dans mon indigence, je répondis sans hésiter: «Dans moins d'un mois vous recevrez ce que vous avez l'infamie d'exiger.» C'était lui donner l'éveil sur mes ressources et lui inspirer le besoin de connaître mes relations. J'ajoutai dans mon billet: «Je vous indiquerai bientôt le jour; mais puisque vous demandez ce que je ne vous dois pas, moi je veux mes papiers et la cassette que vous avez osé me retenir.» Je me crus quitte; mais, peu de jours après, il me fit écrire qu'il avait à me prévenir d'une chose qui me touchait directement. J'ai dit déjà que de temps en temps j'adressais quelques notes à des journaux: j'avais moi-même porté quelques lignes à l'un de ces journaux sur le tableau de la barrière de Clichy. Qu'on juge de ma surprise quand je vis que ma lettre, au lieu d'être parvenue au rédacteur, se trouvait entre les mains de D. L. J'avoue que j'éprouvai une sorte d'effroi à l'aspect de ma propre écriture entre les mains de cet agent du comité des noires recherches, comme dit Figaro.

--«Les boîtes sont donc visitées par la police? m'écriai-je.

--«Je n'ai rien de commun avec elle.

--«La protestation n'est pas admissible, vous êtes la police personnifiée à vous seul.

--«Et vous, belle dame, l'extravagance même: quelle folie que d'être le don Quichotte femelle d'une opinion qu'il convient de ne pas afficher, et que vous, par exemple, cachez à merveille sous votre royalisme de 1815! lui répondis-je.»

De 1814 aussi, reprit-il avec un sourire que rien ne pourrait peindre. Cette conversation est textuelle. D. L. existe; il sert aujourd'hui le trône et l'autel; au fond il est républicain et athée; mais il paraît que tout cela s'arrange à merveille. D. L. me déroula dans ce court entretien une série de promesses qui ne pouvaient augmenter mon aversion pour lui, mais qui augmentaient mon effroi. Nous étions alors au temps de la grande comédie des comités-directeurs, aux rêves des conspirations de toute espèce; en fabriquer une bien gentille eût été une si bonne fortune pour les honnêtes gens qui comptent sur leurs états de service les délations! J'avais parcouru la Belgique, l'Angleterre, l'Espagne, tous les pays suspects; j'étais sans fortune, et je vivais avec encore un air d'aisance. Je passais ma vie à écrire; je sortais toujours seule; enfin toutes mes allures avaient comme une odeur de faction très-capable d'attirer les mouches. J'observai et je crus voir que D. L. travaillait à quelque chose; cette expression est encore de son dictionnaire; il savait mieux que moi-même le nom de toutes les personnes militaires et autres avec lesquelles j'avais eu des relations. Je connaissais entre autres trois officiers à demi-solde que je voyais peu, mais que suivait partout mon intérêt; ils n'étaient pas heureux. D. L. en me répétant leurs noms avec affectation m'effraya pour eux plus que pour moi-même. J'affectai cependant assez de calme pour le désorienter; mais en le quittant ce jour-là je pris un cabriolet, et me fis conduire fort loin. J'écrivis trois billets que je déposai au domicile des officiers; puis en rentrant en hâte j'adressai à mon excellent Duval un billet à peu près dans ces termes: «Je suis forcée de quitter Paris; ne me blâmez pas; si mes craintes se réalisent, si vos nobles soins pour mon repos doivent encore être sans effet par ma seule faute, pardonnez à la fatalité que je me suis créée et qui me poursuit encore; ne regrettez pas ce que vous fîtes pour moi; n'importe où je finirai mes jours, mon dernier soupir sera un souvenir reconnaissant des bienfaits dont vous avez comblé la malheureuse

SAINT-ELME.»

Duval, je le savais, allait dans les premiers momens se fâcher; car il m'avait si fort défendu de rien écrire; puis l'indépendance de ses opinions ne s'était jamais accommodée de l'empire ni même de ses souvenirs; mais je connaissais aussi sa bonté, et j'étais sûre qu'elle me reviendrait.

Avec Talma j'avais en fait d'opinion un peu plus mon franc parler. Je lui écrivis ce qui m'était arrivé, et lui envoyai même copie de l'article où il y avait bien un peu de culte pour le rocher de St.-Hélène. Je le prévenais que la seule crainte des interprétations de mon mauvais génie, D. L., m'imposait la loi de ne pas aller moi-même lui tout raconter. Madame Petit me dit avec un air que je crus effaré qu'on était venu me demander; cette chose si simple me parut un signe de danger; des têtes organisées comme la mienne éprouvent souvent comme une certaine coquetterie de persécution. Je ne balançai plus à croire que D. L. allait me faire arrêter. Oubliant tout, excepté mes papiers, je me sauvai, mon énorme porte-feuille sous le bras, comme si tous les agens de police eussent été sur mes pas; je pris un cabriolet rue de Provence; une terrible épreuve m'attendait en prenant le chemin du Père La Chaise, où je voulais faire une dernière station. J'aperçus en haut, de la rue des Amandiers un militaire dont je ne pouvais méconnaître les traits. Léopold, mon fils, fut le cri de mon âme; il se retourna, me tendit les bras, et je m'y jetai ivre de joie et de douleur. Nous nous rendîmes ensemble au lieu du repos. Ah! malgré les jours heureux et tranquilles qui doivent luire sur moi, je regrette de n'avoir pas expiré ce jour-là sur le peu de terre qui couvre les restes de Ney et sur le sein de mon fils d'adoption. Lorsqu'il prononça le serment d'adopter toutes mes douleurs, je fus un moment tentée de confier à Léopold mon projet de quitter Paris; mais je me rappelai ses devoirs, et j'évitai des explications qui n'étaient pas nécessaires à notre sensibilité. Quelle volupté de répandre ainsi ses douleurs dans un coeur tout à nous! Je me réservai d'instruire Léopold par une lettre de mon nouveau voyage; je le prévins seulement que, fort occupée, je ne le verrais pas d'un mois; il comptait ceux qui devaient encore s'écouler jusqu'à son congé: ma résolution manqua m'abandonner lorsqu'il me fit part de toutes ses espérances d'avenir, de tous ses projets dont mon repos et notre commun bonheur étaient seuls le but. Il s'était passé beaucoup de temps depuis que je n'avais vu Léopold, et l'idée de le quitter peut-être pour toujours me rendit d'une faiblesse que je ne pus surmonter. Je tenais son bras sans pouvoir le quitter; son bras, répondant au mouvement du mien, me causa une si violente douleur au sein que j'en perdis presque connaissance.

Léopold, épouvanté de mon affreuse pâleur, m'emporta jusqu'à une maison voisine où l'on me donna un verre d'eau. Il m'interrogeait avec une extrême anxiété sur une douleur que je n'avouais plus, parce que, soit vanité ou raison, je me donnais comme guérie; circonstance qui réfute au moins l'intimité qu'on s'obstinait à trouver à cette époque entre nous deux. Ah! que de faux jugemens n'ai-je pas subis! Si je n'eusse été soumise qu'à ceux de gens sans reproche; mais que d'airs de tête, de haussemens d'épaules et de sourires dédaigneux sur mon inconduite de la part de plus d'une dame de mes vieilles connaissances qui n'ont eu de mieux ou de pire que la prudence de cacher ce que j'ai avoué avec franchise! Les femmes jeunes et sages sont indulgentes; mais les autres, ah! les autres!... J'aurais pu me venger de leurs procédés... Cela me ferait plus de mal qu'à elles; je ne veux pas finir par un si vilain sentiment que la haine.

Ah! que je fus malheureuse quand Léopold me quitta! C'est pour toujours, disait mon pauvre coeur; et la tête perdue, je me jetai dans mon cabriolet, et me fis conduire à la barrière Clichy. J'y connaissais une bonne femme. Je lui demandai de me trouver une chambre pour deux nuits; elle m'offrit la sienne: c'était une sombre alcôve, et je ne pus en souffrir l'aspect; j'acceptai seulement à dîner; et prétextant un oubli de quelque affaire importante, je la quittai vers le soir, et fus chercher l'hospitalité dans une auberge hors barrière.

Les réflexions me vinrent enfin. J'avais été tellement sous l'empire de mes terreurs paniques, que je n'avais pas même pris 60 à 80 fr. que j'avais dans mon bureau, et il ne me restait que 20 fr. Je descendis pour demander combien les lettres mettaient de temps pour aller et revenir de Paris, lorsqu'en entrant dans la salle la vue de trois gendarmes me glaça la langue; je commandai mon souper au lieu de faire la question pour laquelle j'étais descendue. Je passai la nuit à ma fenêtre, et à six heures je retournai à Paris. À la borne de la rue Blanche, je m'arrêtai pour écrire deux lignes à Talma, qui lui peignirent ma position, et surtout la nécessité où je croyais être de quitter la France: «Dites à votre belle amie, lui marquai-je, qu'en fait de garde-robe et de linge, j'ai emporté ce que j'ai sur moi, ce qui indique le besoin de renfort.» Je reçus un paquet énorme, et dans un foulard roulé 300 fr., et ces mots: «Pour Dieu, allez à Londres; voilà une adresse. Ne vous perdez donc pas ainsi.» Je restai deux jours; car je ne voulais pas m'éloigner sans avoir soldé madame Petit et retiré ce que j'avais chez elle. J'écrivis à une personne sûre et prudente; et, faisant le tour des barrières, j'allais expédier ma lettre, lorsqu'en réfléchissant je préférai me rendre la nuit moi-même chez madame Petit, en qui j'avais pleine confiance, quoiqu'elle fût d'opinion contraire à la mienne en politique. Je suivis cette idée, et je fis bien. Je fis demander madame Petit, et elle m'assura que personne n'était venu depuis, et qu'elle savait que le monsieur qui m'avait demandée venait pour me proposer de donner des leçons d'italien dans une pension de demoiselles. Il ne faut qu'un rien pour me métamorphoser. Aux premières paroles de madame Petit, je me trouvai bien ridicule, et j'en ris aux éclats avec elle. Donner leçon chez une seule écolière est déjà fort ennuyeux pour une tête comme la mienne; mais 2,000 fr. de rente ne me feraient pas passer deux heures par jour dans un pensionnat.