12 février.
La neige, encore la neige, qui ne reste pas longtemps sur la terre, il est vrai, mais qui chaque jour, pour quelques heures, suffit à teinter de blanc les arbres, les maisons, les pagodes.
Ce soir, à la nuit tombante, dans la concession européenne, à cent mètres de haut, je cheminais sur une belle route qui était blanche, qui était «poudrée à frimas» comme tous les objets alentour. On voyait de différents côtés se déployer les lointains des montagnes, les lointains de la mer chargée de navires de combat. Pas un souffle; l'atmosphère à peine froide, tant elle était immobile. Un ciel bas et plombé; les montagnes aussi, plombées; toutes les choses terrestres, figées sous les nuances de plomb et d'encre que donne le voisinage trop éclatant de la neige. Derrière moi cette ville, en voie d'étonnante transformation, allumait ses lanternes anciennes à côté de ses lampes électriques. Sur la rade, pareille à une grande glace incolore, les navires, posés comme des insectes noirs, allumaient leurs feux pour la nuit; ils étaient immobiles, comme l'air et comme tout, mais cela semblait une immobilité d'attente, on eût dit qu'ils se recueillaient pour des événements prochains et des batailles; tant de cuirassés, réunis en Extrême-Orient, tant de croiseurs, de torpilleurs appartenant à toutes les nations d'Europe, donnaient ce soir, au milieu de cet immense calme réfléchi, le pressentiment que l'histoire du monde approchait de quelque tournant grave et décisif...
Cette route solitaire me conduisait à l'hôpital russe, où j'allais prendre don Jaime de Bourbon, et nous devions retourner ensemble, dans la ville de bois de cèdre et de papier de riz, pour un petit dîner japonais intime, avec musiques de guéchas et danses de maïkos, auquel Son Altesse avait bien voulu me convier.
Après que j'ai eu dit à ce prince, dès notre seconde entrevue, combien je suis peu carliste, je me suis trouvé libre de lui témoigner la vraie sympathie à laquelle il a droit en ce moment de notre part à tous. C'est, en somme, un Français; l'autre jour à bord, quand il était venu si simplement s'asseoir à notre table de marins en campagne, aucun de nous n'avait l'impression qu'il pouvait être un étranger. De plus, il est en ce moment un Français égaré comme moi en pays Jaune, et un qui a risqué par goût sa vie au feu, un qui a bravé aussi le typhus chinois dont il a failli mourir.
Une heure après, dans un «cabinet particulier» de la Maison du Phénix (très recommandée pour les soupers fins de bonne compagnie), nous avions pris place par terre, don Jaime, deux autres invités et moi, déchaussés tous, jambes croisées sur les éternels coussins de velours noir, et aussitôt les éternelles petites servantes, cassées en deux par des saluts sans fin, étaient venues poser devant nous, sur des trépieds de laque, des bols adorables, légers comme des coquilles d'œuf, et contenant une soupe au lichen et aux algues, la valeur de deux ou trois cuillerées environ. Ce cabinet particulier était, comme dans tous les établissements d'un réel bon ton, une vaste pièce vide et blanche, aux nattes immaculées, aux parois démontables en papier tout uni; pas un siège, pas un meuble, rien; seulement, dans une niche de mur, aussi blanche que la salle entière, un bizarre et grêle bouquet, d'un mètre de haut, s'échappant d'un vase précieux en bronze antique, deux ou trois longues branches, pas plus, de je ne sais quelles rares fleurs d'hiver, arrangées avec une adresse et une grâce qui ne se retrouvent qu'au Japon.
On gelait, au début de ce repas; chacun essayait de s'asseoir sur ses propres bouts de pieds, ou de se les frotter avec les mains, pour éviter l'onglée. Peu à peu cependant, les petits réchauds en bronze, ornés de chimères, que les mousmés nous avaient apportés, remplis de braises odorantes, ont commencé de répandre un peu de chaleur, tout en alourdissant beaucoup nos têtes, dans l'enfermement toujours si hermétique produit par les châssis de papier. A bâtons rompus, nous causions de mille choses, assis sur nos coussins d'un noir funéraire: du pays Basque, de Madrid, de la Cour d'Espagne, même de l'histoire de France, et je ne sais comment de la Révocation de l'édit de Nantes.—«Tiens, c'est vrai, m'a dit tout à coup le prince en riant, ma famille dans ce temps-là a dû bien tourmenter la vôtre!»—Plutôt oui, en effet. Mais, éternel revirement des destinées humaines: ce petit-fils de Louis XIV et ce petit-fils d'obscurs huguenots, que le roi Soleil avait dédaigneusement persécutés, réunis là côte à côte, à faire la dînette élégante, au Japon, dans une maison-de-thé...
Nous attendions les guéchas, commandées pour le dessert. On en était au saki, la liqueur de riz apportée bouillante dans de très délicates buires de porcelaines à long col. Son Altesse m'avait annoncé une merveille de petite danseuse, dont il n'avait pas retenu le nom, étant convalescent depuis peu de jours et encore novice en japonerie. «Elle est pétrie d'esprit, m'avait-il déclaré; chacun de ses gestes est spirituel.» Et cela m'avait paru beaucoup ressembler à mademoiselle Pluie-d'Avril, cette définition-là.
On entendit enfin dans l'escalier leurs froufrous de soie et leurs rires enfantins.
Elles firent leur entrée, et tombèrent à genoux, leur nez plat contre le plancher. Quatre petites créatures, dans des toilettes ahurissantes; deux musiciennes et deux ballerines. Et le premier sujet, l'étoile, j'avais deviné juste, c'était mademoiselle Pluie-d'Avril, le jeune chat habillé, le joujou favori de mes mauvaises heures.
L'autre danseuse, une fluette de douze ans à peine, fraîchement émoulue du Conservatoire, s'appelait mademoiselle Jardin-Fleuri; son nez en bec d'aigle, son petit nez de rien du tout, perdu au milieu de sa figure poudrée à blanc, ses yeux comme deux petites fentes obliques incapables de s'ouvrir, et ses sourcils minces juchés au milieu du front, réalisaient ce type idéal de la beauté japonaise, très rare dans la nature, mais divulgué chez nous par les images. Celle-ci jouait surtout les dames nobles, ancien régime, et portait une robe du vieux temps.
Elles dansèrent, un peu dans le lointain, et dans la vague fumée de braises endormeuses; elles mimèrent d'anciennes légendes, sous des masques risibles ou effroyables, au rythme des guitares et des chansons tristes. Nous ne parlions plus guère, fascinés doucement par le jeu de ces petites prêtresses de la danse, par le groupe éclatant et irréel qu'elles formaient là, dans la blancheur vide de cette salle trop grande.
A la longue pourtant le froid revint, accompagné d'un peu de lassitude et d'ennui; on recommençait à se frotter les doigts de pieds, ou à les garantir de son mieux sous le velours des coussins noirs; on s'endormait peut-être. Le prince proposa de lever la séance et de remonter en pousse-pousse.
Dehors, il neigeait, une neige pas bien méchante, des flocons lents, qui avaient l'air de voltiger plutôt que de tomber.
Pour rentrer chez nous, il fallait traverser un quartier très spécial, qui se retrouve dans toutes les villes japonaises et s'appelle toujours le Yochivara.
A Nagasaki, le Yochivara est une longue rue, en pente si roide que les pousse-pousse risquent de s'y emballer, pour descendre. D'ailleurs une longue rue; des deux côtés et d'un bout à l'autre, rien que des maisons très accueillantes, aux portes grandes ouvertes, aux vestibules fort galamment éclairés de lanternes peintes. Dans l'une quelconque de ces demeures, si l'on jette les yeux, on est toujours sûr d'apercevoir dès l'abord, à travers un léger grillage en bois, un salon d'apparence comme il faut, orné de délicates peintures murales représentant des fleurs, ou des vols de grues dans des ciels de nuance tendre; là, quelques jeunes personnes aux yeux baissés, accroupies en cercle sur des nattes, devisent à voix basse ou fument innocemment des petites pipes, dont elles secouent de temps à autre la cendre, avec autant de grâce que de précaution, dans une gentille boîte à cet usage, en faisant pan pan pan pan sur le rebord. Toutes les maisons de cette aimable rue se ressemblent, par la disposition intérieure, comme par l'aspect si cordialement hospitalier. Toutes, excepté une seule, une immense et somptueuse, qui perche au sommet de la montée, pour couronner, dirait-on, le sympathique ensemble; celle-là reste close, ou n'entr'ouvre sa porte qu'avec circonspection extrême. (Assez intrigante, cette vaste maison d'en haut, qui fait mine de n'en être pas, et qui a pourtant bien l'air d'en être... Que diable peut-il se passer là dedans?...)
Le Yochivara est, bien entendu, le quartier où l'animation et la douce gaîté extérieures se prolongent le plus tard dans la nuit, en ce moment surtout, car nombre de marins étrangers, qui hivernent à Nagasaki, ont regardé comme un agréable devoir de se faire présenter à ces jeunes dames. A l'heure où nous passons (onze heures du soir à peu près), la fête quotidienne bat son plein, malgré cette neige vraiment anodine, qui nous fait plutôt l'effet de s'amuser, elle aussi. Des messieurs japonais circulent en foule, vêtus de robes de soie ou de petits complets charmants, coiffés, qui d'un melon, qui d'un fashionable canotier, et presque tous, abritant leur vue délicate sous des lunettes bleues, que de solides mais à peine visibles crochets maintiennent derrière les oreilles. Beaucoup de matelots aussi, faisant leurs visites en pousse-pousse, groupés par nation et circulant à la file: cortège de Russes, cortège d'Allemands, etc.; même,—j'ai le regret de le constater,—ils manifestent leur joie d'une manière trop bruyante peut-être, qui risque de n'être pas appréciée dans ces milieux si courtois, et de jeter un discrédit sur nos éducations occidentales.
Maintenant voici, je crois, un cortège de Français qui s'avance! Une douzaine de permissionnaires du Redoutable, leurs pousse-pousse alignés comme à l'école de peloton. Et, si je ne m'abuse, le premier, celui qui mène la bande, l'œil au guet, examinant les numéros inscrits sur les lanternes des portes, c'est 233 Legall, fusilier breveté, mon ordonnance!
Malgré la pureté de mes intentions, j'avoue que cette rencontre me gêne: est-on jamais sûr de n'être pas jugé sur les apparences, surtout lorsqu'on a affaire à des âmes naïves, comme doit être celle de 233? A Nagasaki cependant, tout le monde passe par le Yochivara; les mères les plus timorées le traversent avec leurs filles; c'est une artère de communication très avouable...
—Par le flanc droit! Halte! commande 233, qui a sans doute enfin trouvé la maison amie.
Alors, tant mieux, nous ne nous croiserons pas.
Lestes à sauter à terre, ils entrent tous, s'essayant, non sans quelque succès, à des révérences dans le plus haut style local, et c'est au moment précis où nous passons devant le vestibule largement ouvert. J'ai donc la double satisfaction, et de garder mon incognito, et de m'assurer, à l'empressement flatteur de l'accueil, que mes hommes ont su se créer de sérieuses sympathies dans ces salons.
Au prochain tournant de rue, je dois me séparer du prince et des deux autres convives de la dînette, qui remonteront vers l'hôpital russe, tandis que je m'en irai solitairement tout le long des quais, jusqu'à l'échelle coutumière. Là, je réveillerai, pour qu'il me ramène à bord, quelqu'un de ces bateliers nippons, qui se tiennent blottis jusqu'au matin dans la cabane de leur sampan.
Minuit à peu près, quand j'arrive aux escaliers de granit qui descendent dans la mer, et la neige tombe plus fort; la rade, emplie de lourdes ténèbres, entre les montagnes de ses rives, semble un bien sinistre gouffre. J'appelle dans l'obscurité:
—Sampan! sampan!
D'en bas répond une voix étouffée, et puis une trappe s'ouvre, dans une espèce de petit sarcophage qui flottait sur l'eau sombre, et la tête d'un sampanier se montre éclairée par une lanterne.
—C'est pour aller où?
—Là-bas, au grand cuirassé français.
Mais, tandis que nous parlementons, je distingue une forme humaine, qui gît par terre et sur laquelle un peu de poudre blanche est tombée. Un col bleu! Un matelot de chez nous peut-être: cela leur arrive... Non, un allié seulement. L'allumette, qui brûle une demi-seconde et que le vent de neige m'éteint aussitôt, me montre dans un éclair une figure de Russe, à belle moustache jaune, ivre-mort. Que faire pour ce pauvre diable, que de vilains petits rôdeurs japonais sont capables de noyer, comme cela s'est vu plus d'une fois depuis l'arrivée des escadres?... Bon! voici maintenant, deux autres silhouettes humaines qui se dessinent et s'approchent. Encore des grands cols. Ah! je les connais, ceux-là: deux du Redoutable. Un peu gris, ayant envie de rentrer à bord et ne sachant comment s'y prendre. C'est bien, je leur donnerai place, mais ils emporteront le Russe, qu'en passant on déposera à bord d'un bateau quelconque de sa nation. Un par les pieds, un par la tête, ils le descendent pendant que le sampanier, tenant au bout d'un bâtonnet le petit ballon rouge de sa lanterne, éclaire de son mieux, sur les marches où l'on glisse, cette scène d'ensevelissement.
Insinuons-nous donc tous au fond du sarcophage, fermons au-dessus de nos têtes la petite trappe, car on gèle, et, à la grâce de Dieu et du sampanier, en route sur les lames sautillantes, dans ce noir d'Érèbe où tourbillonnent des flocons blancs.
Février.
Madame Ichihara la marchande de singes, et mademoiselle Matsumoto sa fille, revenaient aujourd'hui d'une promenade à la campagne, en robe de soie claire, rapportant de longs rameaux tout blancs de fleurs: c'étaient de ces pruneliers sauvages que l'on appelle chez nous de l'épine noire et dont la floraison, dans nos haies et nos bois, précède toujours le printemps. (Je suis en coquetterie, depuis une quinzaine de jours, avec madame Ichihara.)
Ces dames avaient été cueillir leurs gracieuses primeurs dans un vallon abrité, connu d'elles seules. Sur leurs instances aimables, j'ai accepté de leurs mains quelques-unes de ces nouveautés de la saison, que j'ai installées à bord dans des vases de bronze, en m'efforçant de donner à ces frêles bouquets une grâce japonaise.
Nulle part les fleurs des arbres précoces ne sont guettées avec plus d'impatience qu'au Japon, fleurs de cerisier, fleurs de pêcher ou d'abricotier, que tout le monde cueille par grandes branches, sans souci des fruits à venir pour les mettre à tremper dans des potiches, et s'en réjouir les yeux pendant un jour.
Madame Ichihara, ma nouvelle connaissance, tient un commerce de macaques apprivoisés, de ces gros macaques de l'île Kiu-Siu, qui ont toujours la fourrure usée et la chair au vif, à la partie de leur corps sur laquelle ils s'asseyent. Cette dame, qui doit être contemporaine de madame Renoncule, est restée dans sa maturité l'une des plus jolies personnes de Nagasaki; il est regrettable que ses fréquentations si spéciales imprègnent ses vêtements d'un pénible arôme: madame Ichihara sent le singe.
Chaque fois que ma fantaisie me pousse vers la grande pagode du Cheval de Jade, je m'arrête en chemin chez elle, pour flirter quelques instants. Tout le bas de sa maison est occupé par ses nombreux pensionnaires, les uns en cage, les autres simplement enchaînés et batifolant de droite et de gauche; en passant par là, on est toujours exposé à quelque avanie: une petite main leste et froide se faufile entre deux barreaux et vous attrape l'oreille, ou bien un jeune espiègle, perché sur une solive d'en haut, vous jette à la figure l'eau de son écuelle à boire. Mais quand on a réussi, par l'escalier du fond, à atteindre le premier étage, on est en sécurité dans une sorte de petit boudoir fort accueillant, où reçoivent ces deux dames.
Madame Ichihara, qui s'est enrichie dans les singes, vient d'ajouter à ce commerce un intéressant rayon d'antiquités. Elle tient surtout les vieux ivoires, risqués ou drolatiques, et, pendant qu'elle s'occupe, sans avoir l'air de rien, à vous préparer le thé, sa fille ne manque jamais de vous en faire admirer quelques-uns: ivoires articulés, truqués, groupes de personnages à peine longs comme la dernière phalange du doigt, et qui remuent, qui se livrent entre eux à des actes, hélas! souvent bien répréhensibles. Cette mademoiselle Matsumoto, une mousmé de seize ans; qui sent le singe comme sa mère, mais qui est la candeur même, peut sans inconvénient manier de tels sujets, parce qu'elle n'en saisit pas la portée; les yeux baissés et mi-clos, aux lèvres un pudique sourire, elle donne le mouvement aux subtils mécanismes; plus délicats que des ressorts de montre, et s'y entend à merveille pour mettre ainsi en valeur de menus objets d'art, qui feraient certainement rougir dans leurs cages les pensionnaires du rez-de-chaussée...
De l'obscène et du macabre; amalgamés par des cervelles au rebours des nôtres, pour arriver à produire de l'effroyable qui n'a plus de nom: c'est ainsi qu'on pourrait définir la plupart de ces minuscules ivoires; jaunis comme des dents d'octogénaire. Figures de spectres ou de gnomes, si petites qu'il faudrait presque une loupe pour en démêler toute l'horreur; têtes de mort, d'où s'échappent des serpents par les trous des yeux; vieillards ridés, au front tout bouffi par l'hydrocéphale; embryons humains ayant des tentacules de poulpe; fragments d'êtres qui s'étreignent, ricanent la luxure, et dont les corps finissent en amas confus de racines ou de viscères...
Et cette mousmé si agréablement habillée, à côté d'une fine potiche où des branches de fleurs sont posées d'une façon exquise, cette mousmé au perpétuel sourire, étalant avec grâce tant de monstruosités qui ont dû coûter jadis des mois de travail, cette mousmé est comme une vivante allégorie de son Japon, aux puériles gentillesses de surface et aux inlassables patiences, avec, dans l'âme, des choses qu'on ne comprend pas, qui répugnent ou qui font peur...
14 février.
Cette grande pagode du Cheval de Jade où j'allais si souvent jadis, à la splendeur étoilée des nuits de juillet, et qui est cause aujourd'hui de mes stations chez madame Ichihara, elle a pris un air de vétusté, d'abandon, elle me fait l'effet d'avoir vieilli, depuis quinze ans, de deux ou trois siècles. Les immenses marches de granit, les escaliers de Titans qui y conduisent, à mi-montagne, je me souviens d'y être monté jadis, aux musiques, aux lanternes, aux milliers de lanternes étranges, presque porté par des foules qui se rendaient en pèlerinage. Aujourd'hui quand j'y vais, je n'aperçois guère d'autre visiteur que moi, du haut en bas de ces escaliers superbes où je suis comme perdu. Et combien ils sont frustes, usés, disjoints, les granits des dalles, les granits des portiques religieux, échelonnés sur le parcours,—ces portiques de tous les abords de temple, toujours pareils, et toujours si en contraste avec le Japon, simples et rudes, grandioses comme des pylônes égyptiens. Tout en haut dans la dernière cour, devant l'énorme pagode en bois de cèdre, qui a pris une couleur plus grise et plus éteinte, le cheval de jade médite solitairement sur son vieux socle effrité. L'herbe pousse et les dalles mêmes verdissent. Chaque fois, je le trouve clos et silencieux, le sanctuaire au fond duquel je me souviens d'avoir aperçu jadis, par-dessus la foule prosternée, les grands dieux d'or entourés de lotus d'or... Ce Japon, qui me paraît en voie de renier tous ses vieux rêves, que va-t-il faire bientôt de ses milliers de pagodes, dont quelques-unes étaient si merveilleuses, et qui occupent infiniment plus de place que chez nous les églises?...
En sortant par la gauche de cette cour, où l'antique cheval de jade trône encore, on arrive comme autrefois sur l'esplanade aux maisons-de-thé et aux petits berceaux de verdure, d'où la vue embrasse tout Nagasaki, et sa baie profonde. Il y a même toujours cette «maison-de-thé des Crapauds[2]» où je venais avec madame Chrysanthème et la fine fleur des mousmés de son temps; les crapauds sont restés aussi, ces mêmes crapauds-monstres qui étaient la gloire de l'établissement, et comme jadis leurs grosses voix de basse font couac! couac! dans les rocailles du gentil bassin. Ce qui a changé seulement, c'est le matériel de la maison; on y voit aujourd'hui des tables de cabaret, des bouteilles de wisky, alignées avec du gin du de l'absinthe Pernod, enfin tous les breuvages civilisateurs dont notre Occident a doté le monde.
Plus haut que l'esplanade; des sentiers montent vers une région de calme et d'ombre qui a des airs de bois sacré. Des camélias à fleurs simples, presque grands comme nos ormeaux, qui sont en ce moment sur la fin de leur floraison hivernale, y jonchent la terre de leurs pétales rouges; d'autres arbres, au feuillage persistant, des arbres immenses qui ont peut-être l'âge du temple, font voûte au-dessus des tapis d'herbe fine ou de petites plantes rares. A mesure que l'on s'élève, on voit s'élever aussi dans un demi-lointain, au delà de cette vallée enclose où Nagasaki a groupé ses milliers de toitures grises, les montagnes d'en face, celles qui sont couvertes de bois funéraires, de pagodes et de tombeaux, celles dont le terrain est si mêlé de cendre humaine et d'où s'exhale éternellement le parfum des baguettes brûlées pour les morts. Plus loin, la grande échancrure bleue de la rade s'ouvre entre les escarpements et les complications charmantes de ses rives. Et enfin, tout là-bas, à peine dessinés, presque perdus dans ce bleu qui devient de plus en plus souverain, apparaissent les îlots avancés qui terminent le Japon, ces îlots que l'on dirait trop confiants en l'immensité liquide alentour, et trop jolis, avec leurs cèdres des bords, qui se penchent sur la mer...
Vers ces sommets, au-dessus des temples, on est dans un Japon admirable, quintessencié, suprêmement élégant, recueilli, presque religieux, et l'on cesse de sourire, pour admirer.
15 février.
A la réflexion, cette maison si austère, au bout de la montée du Yochivara, m'intriguant davantage, je m'en suis d'abord ouvert à 233, qui est un observateur subtil:
—Peuh! m'a-t-il répondu, une boîte comme les autres!... Seulement c'est des bonnes femmes qui fait sa duchesse et sa marquise; ça ne reçoit pas le pauv' matelot.
Cette première appréciation ne m'ayant pas suffi, j'ai eu recours aux lumières de M. Marouyama, notre interprète officiel, un jeune Japonais aussi érudit que mondain, et très au courant des choses galantes.
—Monsieur, m'a-t-il dit, c'est en effet une maison habitée par des dames, et où les messieurs sont admis à venir chercher le soir quelques distractions payantes. Mais toutes les pensionnaires sont des jeunes personnes d'excellente famille et principalement de race noble, que des revers momentanés ont contraintes à se faire une position; aussi leurs salons demeurent-ils très fermés, et nos regrettables préjugés nationaux s'opposent à ce que les étrangers y soient reçus.
De l'aveu même de M. Marouyama, ces jeunes personnes sont plutôt moins jolies que les autres et encore plus dépourvues d'yeux, mais si distinguées! Lettrées pour la plupart et même poétesses, sachant apporter dans la conversation, dans le flirt, le badinage, et en général dans tout ce qui concerne leur partie, un ton, une allure absolument hors de pair.
25 février.
A l'étalage de madame L'Ourse, dans ses tubes de bambous emplis d'eau claire, les derniers camélias disparaissent, comme avaient disparu les chrysanthèmes, et font place à des branches de prunier toutes garnies de fleurs neigeuses, à des branches de pêcher toutes roses. Le long des rues, aux devantures des boutiques, même des plus humbles échoppes d'ouvriers, on voit de ces premières fleurs du vrai printemps, disposées avec un goût délicat dans quelque vase de porcelaine ou de bronze. (Les gens du plus bas peuple, en ce pays, sont plus artistes et plus affinés que la moyenne des bourgeois de chez nous.)
Et les mousmés, entre deux giboulées, quand luit un peu de soleil, se promènent en robes de nuances plus claires,—des gris perle, des bleus de cendre ou des lilas, qui révèlent des aspects nouveaux de leur gentillesse un peu factice, mais toujours si artistement accommodée. Je crois même qu'elles ont un rire approprié à la saison, un rire de fin d'hiver, qui est encore plus gai, et plus contagieux que celui de décembre ou de janvier.
Il va donc arriver pour tout de bon, ce printemps qui nous fera partir, mais qui, heureusement pour nous, est toujours tardif au Japon, après de si beaux automnes de lumière. Dans la montagne aux temples et aux sépultures, il y a déjà quantité d'arbres fruitiers follement fleuris; ils ressemblent à des touffes de ruban rose, ou de ruban blanc, à côté des pagodes dont les grisailles se font au contraire plus tristes et plus vieilles, par contraste avec toute cette fraîcheur; on dirait d'une décoration de fête, artificielle, fragile et sans lendemain. Les Japonais du reste aiment peindre ces aspects éphémères de leurs vergers; ils en font ces images qui, transportées chez nous, paraissent trop jolies, dans une exagération de couleur.
26 février.
Madame Prune n'a jamais été mère... Ce n'est pas sans un trouble intime que je viens de l'apprendre.
A cela sans doute, elle doit d'avoir conservé cette jeunesse dans les sentiments, et, dans tout l'organisme, cette verdeur que j'admirais sans me l'expliquer. Pendant l'une de ces minutes de tête-à-tête et d'épanchement, qu'elle ne redoute plus assez de provoquer entre nous et que le printemps va rendre plus capiteuses, elle s'est décidée à la délicate confidence.
—Mais alors, et la toute mignonne et potelée madame Oyouki? Une fille adoptive, simplement?
—Hélas! non... Une erreur de feu ce pauvre monsieur Sucre... Une enfant conçue en dehors des liens sacrés du mariage...
—Madame Prune, en croirai-je à mes oreilles?... Monsieur Sucre, ce pur artiste, capable de s'être oublié à ce point!... Quelle atteinte vous venez de porter pour moi à sa mémoire!...
Et dire que j'ai pu vivre tout un été sous le même toit que ce ménage, sans soupçonner un secret si lourd...
1er mars.
Malgré les robes printanières des mousmés, malgré la floraison hâtive des vergers et l'allongement des soirs, c'étaient toujours les mauvais vents de Nord, la pluie, la neige, nous faisant un Japon plus sombre, plus humide et plus gelé qu'au cœur de l'hiver. Et les orangers s'étonnaient, et les grands cycas arborescents, dans les cours des pagodes, se disaient que depuis un siècle ils n'avaient pas vu tant de poudre blanche sur leurs beaux plumets verts.
Mais voici que la griserie d'un printemps soudain est venue nous prendre, dans ce Nagasaki où nous finissons notre quatrième mois d'un exil très enjôleur.
Là-haut, chez messieurs les Trépassés, la montagne se tapisse de fleurettes sauvages, pour nous inconnues; autour des stèles innombrables, le petit monde frileux des fougères déplie partout en confiance ses feuilles nouvelles, d'une teinte pâle et rare. Dans la verte nécropole, plus grande que le quartier des vivants,—que j'avais abandonnée par ces temps de neige, et où je recommence de venir,—ce n'est plus cette tiédeur languide et mourante de l'arrière-automne qui s'harmonisait si bien avec les tombes; c'est un ensoleillement de renouveau, une envahissante gaîté d'herbes folles, qui ne cadrent plus, qui doivent effaroucher les pauvres défunts en cendre et faire s'évanouir plus vite ce qui restait encore de leurs âmes flottantes. Tandis que les grandes pagodes gardiennes, sous ces rayons trop clairs, se révèlent plus vieilles et plus mornes, leurs boiseries plus vermoulues, leurs monstres plus caducs.
En bas, sur la ville de cèdre et de papier, la lumière est maintenant en continuelle fête; les mille petites boutiques ouvertes accrochent du soleil et des reflets sur leurs potiches, leurs laques ou leurs étoffes aux nuances de fleurs.
Et le soir, par les longs crépuscules attiédis, chaque rue s'emplit d'une myriade de petits enfants, aux têtes rondes, aux yeux de chat moitié câlins moitié mauvais. En aucun pays de la Terre on n'en voit une telle abondance. Ils sortent par douzaine de chaque porte. Presque tous jolis, eux qui deviendront si laids en grandissant, ils sont coiffés encore, comme autrefois, avec un art comique, avec une science supérieure de la drôlerie, en petites queues alternant avec des places rasées,—petites queues qui retombent sur les oreilles, ou bien petites queues qui se redressent au-dessus de la nuque, suivant le genre de minois du personnage. Leurs robes ont beaucoup d'ampleur et sont trop longues, leurs manches pagodes sont trop larges; cela leur donne des tournures empêtrées ou pompeuses. Ils ne font pas de bruit. Ils ne rient pas, en ce pays où leurs grandes sœurs et leurs mamans savent si bien rire. Ils sont la génération prochaine qui verra tout changer dans cet Empire du Soleil-Levant jadis immuable, et déjà ils ont l'air d'observer attentivement la vie, avec leurs prunelles de jais noir, mystérieuses entre leurs paupières bridées. Surtout ils se protègent et s'entr'aident les uns les autres, d'une façon gentille et touchante; il n'en est pas de si petit auquel ne soit confié un frère, moindre encore et plus poupée que lui. Pourtant on en voit aussi qui s'amusent; gravement ils tiennent la ficelle de quelqu'un de ces cerfs-volants qui, à l'heure des chauves-souris, se mettent de tous côtés à planer dans le ciel, ayant forme de chauve-souris eux-mêmes, ou de phalène ou de chimère.
Il ne fait plus froid, tout s'égaye, tout s'éclaire... Et la grâce des mousmés, que j'avais à peine comprise, il y a quinze ans, c'est aujourd'hui, dirait-on, qu'elle m'est révélée...
Une fois de plus, après tant d'autres fois, on se laisse prendre à cette éternelle duperie de la nature, qui n'a pour but que de préparer les feuilles mortes et les dépérissements jaunes d'un très prochain automne. On se laisse prendre, et cependant il y a cette année deux causes de tristesse à le sentir approcher, ce printemps: d'abord, ce n'est pas ici qu'on avait pensé le recevoir, chacun comptait bien être là-bas, dans son coin de terre natale, quand arriveraient les hirondelles: ensuite ce beau temps sonne le départ pour la Chine; les glaces de l'affreux Petchili doivent fondre sous ce soleil, et on va nous rappeler bientôt à nos postes d'énervante fatigue.
15 mars.
Dans ce rayonnement de printemps, à peine avais-je mis pied à terre aujourd'hui, que trois mousmés dans la rue ont attiré mon attention. Qu'y avait-il donc entre elles d'inusité, que je définissais mal au premier abord? Avec des petites moues particulières, des envies de rire contenues, elles cheminaient ensemble, le nez au vent tiède, l'air de se savoir drôles et de perpétrer quelque farce... Ah! cela venait de leur coiffure: elles s'étaient fait des bandeaux et des chignons comme les grand'mères. Et, quand elles eurent compris, à mon regard, que j'avais remarqué, elles répondirent des yeux: «Hein! n'est-ce pas que nous sommes cocasses?» et passèrent en riant pour tout de bon.
Quelques pas plus loin, deux vieilles dames... Qu'avaient-elles d'inusité, celles-là encore?... Ah! leur coiffure: elles s'étaient fait des bandeaux et des chignons de jeune fillette, avec un léger piquet de fleurs sur le côté, comme en porte mademoiselle Pluie-d'Avril. Et leur sourire me répondit de même: «Mais oui, c'est ainsi, ne t'en déplaise! Oh! nous le savons, va, que nous sommes comiques!»
Tout le long du chemin, pareille mascarade; renversement général des coiffures et des âges. (Bien entendu, fallait-il avoir l'œil déjà complètement fait aux japoneries pour recevoir une impression de stupeur telle que la mienne. C'était comme si, chez nous, un beau jour, toutes les aïeules apparaissaient en cheveux, avec des nattes dans le dos, et toutes les petites filles, en bonnet tuyauté, avec des anglaises.)
Quelques instants plus tard, dans le faubourg de Dioudjendji, près de mon ancienne demeure. Devant moi cheminait une dame de galante tournure, ayant cette ligne incomparable de la nuque et des épaules qui la décèlerait entre mille: madame Prune, coiffée aujourd'hui en petite mousmé, en petite écolière, avec un piquet de roses pompons se balançant au bout d'une longue épingle d'écaille!...
Avertie par son flair toujours si sûr, elle se retourna pour me montrer, dans un sourire, l'un des derniers râteliers laqués de noir que Nagasaki possède encore: «N'est-ce pas, demandaient pudiquement ses yeux baissés, n'est-ce pas, cher, que ça ne va pas trop mal?»
—Madame Prune, j'allais vous le dire. Mais je vous prie, expliquez-moi...
Alors elle me conta que, depuis le temps des ancêtres lointains, c'était de tradition que les dames, ce jour du calendrier, fussent coiffées comme les jeunes filles, et les jeunes filles comme les dames.
Et tout était joli autour de nous, aussi bizarrement joli et aussi invraisemblablement arrangé que dans une aquarelle japonaise. Ce faubourg où nous passions avait l'air en pleine ivresse de printemps. Notre sentier dominait, à soixante mètres de haut, la rade bleue, sinueuse entre ses rives boisées. Autour des vieilles maisonnettes, aux châssis de papier, il y avait des arbres tout blancs et des arbres tout roses; il y avait aussi des glycines dont les longues grappes commençaient de se colorer en violet pâle; et tout cela, maisonnettes gentilles comme des jouets, arbres roses des petits jardins, glycines en guirlandes, dévalait sous nos pieds jusqu'à la mer, dans un pêle-mêle qui semblait instable et impossible; tout cela avait l'air de tenir par ensorcellement, sans souci de l'équilibre ni de la pesanteur. Une lumière idéale, délicate, éclatante sans éblouir, s'épandait pareille, sur les choses proches et sur les lointains limpides. Dans le ciel pointaient ces cimes très singulières des montagnes de Kiu-Siu, qui ressemblent à des cônes tapissés de peluche verte. Et, là-bas, du côté où la rade s'ouvre sur la mer de Chine, plus d'habitations humaines, un manteau uniforme de verdure jeté partout, même du haut en bas des très abruptes falaises; rien que deux ou trois petits temples, perchés dans des coins presque inaccessibles, discrets d'ailleurs, émergeant à peine du fouillis des branches, et voués aux Esprits des bois qui doivent être souverains par là, sur ces côtes si vertes.
Une seule tache, dans l'immense décor souriant; un peu en arrière de nous, de l'autre côté de la baie, un lieu pelé, horrible et maudit d'où monte un bruit perpétuel de ferraille tapotée; une bouche de l'enfer qui souffle une haleine, noire par mille tuyaux: l'arsenal où se fabriquent nuit et jour les nouvelles machines à tuer.
Madame Prune, continuant de marivauder à son ordinaire, tandis que le piquet de roses pompons s'agitait au-dessus de son opulente coiffure, m'entraînait insensiblement vers sa demeure. Et moi, fasciné comme toujours par ses dents laquées, couleur d'ébène polie, je constatai qu'elles venaient d'être remises à neuf, à mon intention sans doute: de patients spécialistes y avaient introduit de place en place des petits morceaux d'or qui prenaient, sur ce fond noir, énormément d'importance et d'éclat, tout comme sur les laques des plateaux ou des boîtes.
On n'imagine pas ce qu'il y a de dentistes à Nagasaki; les moindres portefaix ont des dents dorées par leurs soins. Ils travaillent du reste sans mystère, car je me souviens d'avoir vu, par des fenêtres ouvertes, des dames au chignon d'un beau galbe, la tête renversée sur un coussinet et tenant béantes leurs mâchoires, qu'un opérateur semblait perforer avec d'étonnants petits vilebrequins. Ils ont, paraît-il, appris cet art en Amérique. Quantité de matelots de chez nous, séduits par leurs enseignes à images, se sont confiés à eux et les déclarent d'une dextérité merveilleuse.
En ce qui est affaire d'adresse, de patience et d'exactitude, ces petits Japonais ne pouvaient qu'exceller. C'est pourquoi ils se sont approprié si vite l'art de nos électriciens et de nos constructeurs de machines; on s'étonne seulement qu'ils n'aient pas inventé eux-mêmes, des millénaires avant nous, tout cela, avec quoi ils jonglent aujourd'hui comme des virtuoses.
Et nos plus modernes engins de guerre, qui ne sont en somme que bibelots de précision, vont devenir, hélas! entre leurs mains prestes et sûres, de bien effroyables jouets...
Mon Dieu, sauf madame Prune, que tout était joli ce jour-là autour de moi, aussi bien en bas, au bord de la rade profonde, qu'en haut vers le ciel pâlement bleu où montaient les étranges cimes vertes! Et qu'elle est adorable, cette île de Kiu-Siu, de finir ainsi, là-bas au loin, par des falaises magiquement garnies d'arbres, des falaises qui portent des petits temples à demi cachés sous leur verdure et qui descendent, comme les remparts de quelque forteresse enchantée, dans le grand néant de la mer, aujourd'hui si lumineux et diaphane!...
25 mars.
Amusantes et douces, à cette fin de mars, s'en vont nos journées, nos dernières journées dans ce Japon, qu'il faudra quitter bientôt, quitter demain peut-être, après-demain, qui sait, au reçu de quelque ordre brusque et sans merci.
Et je regretterai des recoins d'ombre et de mousse, parmi de vieux granits et de fraîches cascades, sur des versants de montagne, au-dessus de mystérieux temples...
La véranda ombreuse et calme de la maison-de-thé que tient madame La Cigogne, devant le temple du Renard, les antiques terrasses de la ville des morts, aux pierres grises, sous les cèdres de cent ans, je ne retrouverai jamais ces heures de silence et de presque voluptueuse mélancolie, passées là dans la nuit verte des arbres.
Et puis j'ai aussi une amie mousmé, pour laquelle je donnerais bien madame Renoncule, et madame Prune avec mademoiselle Pluie-d'Avril, et que je rencontre, au cœur même de la haute nécropole, dans une sorte de bocage enclos, environné d'un peuple de tombes.—Oh! en tout bien tout honneur, nos entrevues: cela arrive, même au Japon.—Et je crois que c'est elle, cette mousmé, qui personnifie à présent pour moi Nagasaki et la montagne délicieuse de ses morts. Il en faut presque toujours une, n'est-ce pas, n'importe où le sort vous ait exilé, une âme féminine et jeune (dont l'enveloppe soit un peu charmante, car c'est là encore un leurre nécessaire) et qui vous vienne en aide dans la grande solitude,—même très honnêtement parfois, en petite sœur de passage, pour qui l'on garde, quelque temps après le départ, une pensée douce, et puis, que l'on oublie...
Je n'en avais point parlé encore, de cette mousmé Inamoto. Voici pourtant plus de trois mois que nous avons fait connaissance; c'était encore au temps de ces tranquilles soleils rouges des soirs d'automne sur les jonchées de feuilles mortes. Et, depuis, nous n'avons cessé que par les temps de neige nos innocents rendez-vous, toujours là-haut dans ce même bois triste et muré; mais cela reste tellement enfantin que je ne suis pas sûr que ce ne soit amèrement ridicule. Est-ce elle que je regretterai le jour du départ, ou seulement cette montagne avec son mystère et son ombre, avec ses enclos de vieilles pierres et ses mousses?... Il est certain que je suis l'homme des vieux petits murs dans les bois, des vieux petits murs gris, moussus, avec des capillaires plein les trous; j'ai vécu dans leur intimité quand j'étais enfant, je les ai adorés, et ils continuent d'exercer sur moi un charme que je ne sais pas rendre. En retrouver, dans cette montagne japonaise, de tout pareils à ceux de mon pays, a été un des premiers éléments de séduction pour me faire revenir, plus encore que la paix de tout ce merveilleux cimetière, plus encore que la profondeur et l'étrangeté magnifique des lointains déployés alentour.
Quant à la mousmé dont l'attraction est venue se greffer par là-dessus, c'est un beau soir empourpré de décembre, au siècle dernier, que brusquement nous nous sommes trouvés face à face. J'errais seul dans la nécropole, à l'heure de cuivre rouge qui annonce le coucher du soleil d'automne, quand l'idée me prit d'escalader un mur, plus haut que les autres, pour pénétrer dans l'espèce de bocage qu'il semblait enclore de toutes parts.
Je tombai dans un ancien parc à l'abandon, aujourd'hui moitié jungle et moitié forêt, où une jeune fille, assise sur la mousse, l'air d'être chez elle, feuilletait un livre d'images représentant des dieux et des déesses dans les nuées.
Elle commença naturellement par rire (étant Japonaise et mousmé) avant de me demander: «Qui es-tu, d'où sors-tu, qui t'a permis de sauter ce mur?» Elle avait des yeux à peine bridés, presque des yeux comme une petite fille brune de Provence ou d'Espagne, avec un teint d'ambre roux; elle respirait la santé, la jeunesse fraîche, et son regard était si honnête que je quittai tout de suite pour elle ce ton de badinage, toujours indiqué dans les salons de madame Prune ou de madame Renoncule ma belle-mère.
J'appris, ce premier soir, qu'elle se nommait Inamoto, qu'elle était fille du bonze, ou du simple gardien peut-être, de certaine grande pagode, dont j'apercevais, cinquante mètres plus bas, à travers des branches, la toiture tourmentée et les cours au dallage funèbre.
—Petite mademoiselle Inamoto, demandai-je avant l'escalade de sortie, cela me ferait plaisir de te revoir quelquefois. Après-demain s'il ne tombe ni pluie ni neige, je reviendrai ici, à cette même heure. Et toi, est-ce que tu viendras?
—Je viendrai, dit-elle, je viens tous les jours sans pluie.
Elle ajouta, avec une révérence: «Sayanara!» (Je te salue!) et se mit à redescendre par un sentier de chèvre, vers le temple, très soucieuse de protéger les belles coques de ses cheveux lisses contre les petites branches de bambou qui, au passage, lui fouettaient la figure.
Depuis ce jour-là, j'ai bien franchi cinquante fois, à cette même place, ce même vieux mur... C'est aussi chaste qu'avec mademoiselle Pluie-d'Avril, mais différent et plus profond; il ne s'agit plus d'un petit chat habillé, mais d'une jeune fille, qui, malgré son rire de mousmé, a des yeux candides et parfois graves.
Comment cela peut-il durer entre nous, sans lassitude, puisque la différence des langages empêche toute communion approfondie entre nos deux âmes, sans doute essentiellement diverses, et puisque par ailleurs, dans nos rendez-vous, il n'y a jamais un instant d'équivoque, un instant trouble?...
Bien que la nécropole soit solitaire, à certains jours il faut des ruses d'Apache pour arriver sans être vu,—et cela encore est amusant. Elle a de plus en plus peur, la mousmé, peur que l'on nous observe, que son père la gronde, qu'on lui défende de venir. Quelquefois c'est un porteur d'eau, qui descend des sommets et nous gêne; le lendemain c'est une vieille dame qui nous tient longuement en échec, étant occupée sans hâte à disposer des branches de verdure dans des tubes de bambou aux quatre coins d'une tombe, ou bien à brûler des baguettes d'encens pour ses ancêtres, ou simplement à regarder sous ses pieds le panorama des pagodes, de la ville et de la mer. Et je reste caché derrière quelque grand cèdre, apercevant, au-dessus du mur, des cheveux biens noirs qui dépassent les pierres, un front et deux yeux au guet (jamais un bout de nez, jamais rien de plus): ma petite amie qui s'est perchée là pour surveiller, elle aussi, la solution de l'incident, toujours prête à disparaître au moindre danger, comme un gentil personnage de guignol qui retomberait dans sa boîte.
Oui, c'est bien enfantin et ridicule, et pour que tout cela ait pu durer, il a fallu l'exotisme extrême, le charme de ce lieu unique et le charme d'Inamoto combinés ensemble.
Est-ce elle que je regretterai, ou sa montagne, ou encore le vieux mur gris, protecteur de nos rendez-vous? Vraiment je ne sais plus, tant sa gentille personnalité est pour moi amalgamée aux ambiances.
26 mars.
Des nouvelles arrivées de Chine disent qu'à l'entrée du Peïho les glaces fondent; donc ce sera d'un moment à l'autre, le départ, et nous comptons les jours de grâce qui nous restent, nous sentant plus japonisés que nous ne pensions, à l'heure de tout quitter.
Ma petite amie Pluie-d'Avril est venue aujourd'hui me faire visite à bord, accompagnée de la vieille dame qu'elle appelle grand'mère. Une visite tout à fait bon enfant et sans cérémonie; elle avait pris un costume qui, pour elle, était plutôt simple, mais où tout de même de grandes fleurs aux nuances fantastiques s'étalaient sur fond ivoire.
Elle est si connue, et d'ailleurs si bébé, que messieurs les agents de police la laissent aller et venir. A bord, les matelots aussi la connaissent, et disent: «Voilà le petit chat qui arrive.»
Aujourd'hui, elle s'est intéressée à nos canons; qui aurait cru cela, et où la préoccupation de la guerre va-t-elle se nicher? «Nos bateaux, à nous Japonais, en ont-ils de pareils? Est-ce que ceux des Russes peuvent tuer aussi loin?» Oh! qu'elle était drôle, à côté de l'une de ces grosses pièces du Redoutable, que deux canonniers s'étaient amusés à lui ouvrir, et fourrant sa petite tête dedans, avec son beau chignon, pour examiner les rayures.
31 mars.
Dans la matinée, vers dix heures, s'est refermé derrière nous le long couloir de verdure, au fond duquel Nagasaki s'étale dans son cadre de pagodes et de cimetières. Ensuite, ont défilé ces petits îlots, qui sont comme les sentinelles avancées du Japon,—petits îlots charmants, que tout le monde connaît, pour les avoir vus peints sur tant de potiches et d'éventails. Et puis la mer, le large a commencé de nous envelopper de sa majesté sereine et de son silence, plus saisissants par contraste, après tant de mignardises, et de musiquettes, et de gentils rires, auxquels nous venions longuement de nous habituer.
Très brusque a été l'ordre de départ. A peine ai-je trouvé le temps de saluer ma belle-mère en émoi. C'était déjà si court, les deux heures que j'avais, pour aller dans la montagne dire adieu à la mousmé Inamoto...
Faut-il que je l'aie escaladé souvent, le vieux mur de son bois enclos, pour que les traces de mon passage se voient déjà si bien sur le gris des pierres! je ne l'avais jamais remarqué comme ce jour de départ, il y a de quoi donner l'éveil, et à mon retour il faudra changer de chemin. Dans l'herbe aussi, mon pas a dessiné une vague sente, comme ces foulées que font les bêtes en forêt.
Mousmé qui n'avait pas des yeux ordinaires de mousmé, fleur énigmatique et jolie, fleur de pagode et de cimetière, qu'ai-je su comprendre d'elle, et qu'a-t-elle compris de moi? Rien que l'un de nous soit capable de définir. Assis côte à côte sur la terre de ce bois, disant des choses forcément puérils, à cause de cette langue dont je connais trop peu de mots, nous étions comme deux sphinx qui s'amuseraient à faire les enfants, faute d'un moyen, d'une clef pour se déchiffrer, mais qui seraient retenus là chacun par l'âme inconnue de l'autre, vaguement devinée. Il est certain qu'entre nous commençait de se nouer cette sorte de lien qu'on appelle affection, qui ne se discute ni ne s'analyse, et qui souvent rapproche des êtres infiniment dissemblables... Au-dessus du mur, ce gentil front et cette paire de jeunes yeux qui m'accompagnaient hier au soir, pendant ma fuite à travers le dédale des terrasses funéraires et des tombes, je me suis retourné deux fois pour les regarder; quand je les ai vus disparaître, je crois même que je me suis senti plus seul encore dans ces lointains pays jaunes... Et ce petit serrement de cœur, en m'éloignant, était comme un reflet très atténué,—crépusculaire, si l'on peut dire ainsi,—de ces angoisses qui, à l'époque de ma jeunesse, ont accompagné tant de fois mes grands départs. Il est vrai, je suis sûr de revenir, autant qu'on peut être sûr des choses de demain, car nous restons deux ans, hélas! dans les mers de Chine, où Nagasaki sera notre lieu de ravitaillement et de repos. Et je la reverrai, cette mousmé, j'entendrai encore sa voix, très doucement bizarre, répéter, avec un accent qui fait sourire, les mots français qu'elle s'amuse à apprendre...
Quant à madame Prune, c'était trop haut perché pour cette fois, le faubourg qu'elle habite. Mais nous reviendrons, nous reviendrons, et, s'il plaît à la Déesse de la Grâce, cette idylle, ébauchée entre nous il y aura seize ans bientôt, ne se dénoue point encore...
Ce soir donc, à l'heure où le soleil se couche dans de longs voiles de brume, le Japon a disparu; l'île amusante s'est évanouie dans les lointains d'une immensité toute pâle, qui luit comme un miroir sans fin, et qui ondule très lentement, avec une câlinerie perfide. Nous faisons route vers le Nord et vers la Chine. Il y a quinze ans, après un amollissant séjour dans ce même coin du Japon et un mariage pour rire avec une certaine petite Chrysanthème, je remontais ainsi la mer Jaune, par un calme pareil, sous des brumes comme celles-ci, un soir aussi blême. Et le grand néant de la mer, comme cette fois, m'enveloppait de sa paix funèbre.
Je m'en allais avec moins de mélancolie,—sans doute parce que la vie était encore en avant de moi dans ce temps-là, tandis qu'à présent elle est plutôt en arrière...
A SÉOUL
DANS LA RUE
Juin 1901.
A la splendeur de juin, qui est là-bas rayonnante et limpide plus encore que chez nous, je me souviens de m'être posé pour quelques jours dans une maisonnette, à Séoul, devant le palais de l'empereur de Corée, juste en face de la grande porte. Dès l'aube—naturellement très hâtive à cette saison,—des sonneries de trompettes me réveillaient, et c'était la relève matinale de la garde: une longue parade militaire, où figuraient chaque fois un millier d'hommes. Les autres bruits de Séoul commençaient ensuite, dominés par le hennissement continuel des chevaux,—de ces petits chevaux coréens, ébouriffés et toujours en colère, qui se battent et qui mordent.
Ce palais d'empereur se dissimulait derrière des murs. En se mettant à ma fenêtre on n'en pouvait rien voir, que l'enceinte morose et le grand portique rouge, décoré à la chinoise, avec des monstres sur la frise. D'étranges petits soldats, vêtus à l'européenne, montaient la faction devant cette demeure fermée, ceux-là mêmes dont les trompettes sonnaient chaque jour, avant le soleil levé: sous des képis comme en portent nos troupiers, des figures plates et jaunes, paraissant tout étonnées d'un accoutrement encore si nouveau.
De ma fenêtre, on apercevait aussi, en enfilade, une rue large et droite, où s'agitait une foule uniformément habillée de mousseline blanche, entre deux rangs de maisonnettes bien basses, bien saugrenues, d'un gris monotone et d'un aspect à peu près chinois.
La parade finie, c'était l'heure des audiences et des Conseils. Alors, dans d'élégantes chaises de laque, on apportait quantité de cérémonieux personnages en robe de soie à fleurs, coiffés de ce haut bonnet,—avec deux espèces de pavillons comme des oreilles écartées, comme des antennes—qui s'est démodé en Chine depuis environ trois siècles. Et, tandis que les abords du portique rouge s'encombraient de toutes ces belles chaises au repos et de leurs longs brancards flexibles gisant par terre, je regardais ces gens de Cour gravir l'un après l'autre les marches du seuil impérial, puis disparaître dans le palais: dignitaires antédiluviens qui venaient régler les choses du vieil empire croulant; sous leur costume d'apparat, ils avaient l'air de grands insectes, aux têtes compliquées, aux élytres chatoyants.
Alentour, le soleil de juin s'épandait en lumière de fête sur les grisailles de Séoul, qui reste la plus parfaitement grise de toutes ces antiques cités, encore vivantes en extrême Asie. Et c'était un soleil brûlant, car le climat de Corée est excessif, comme celui de la Chine; à des hivers presque sibériens succèdent toujours sans transition de chauds et merveilleux printemps.
Dès le matin, il flambait, ce soleil, sur l'immense ville grise, enfermée dans ses remparts crénelés et dans son cirque de montagnes grises. Des rues droites, d'une lieue de long sur cent mètres de large, au sol gris, entre des myriades de maisonnettes poudreuses, à peu près toutes se ressemblant, toutes égales, et recouvertes de pareilles carapaces en briques couleur de cendre. Et dominant ces innombrables petites choses, de tous côtés surgissait dans le ciel, comme un terrible mur en pierrailles noirâtres, la chaîne de ces montagnes enveloppantes, qui était là comme pour emprisonner, maintenir, condenser la tristesse et l'immobilité de Séoul,—vieille capitale éloignée de la mer, et n'ayant même pas un fleuve pour lui amener les navires, toujours colporteurs d'idées et de choses nouvelles.
Si larges et si découvertes, les rues de cette ville, qu'on les voyait d'un bout à l'autre; on les voyait là-bas, là-bas dans le lointain extrême et la poussière, aboutir aux portes des remparts, qui étaient surmontées, comme à Pékin, d'énormes donjons noirs et cornus. Ces foules toutes blanches, toutes en mousseline blanche, processionnant sur les longues chaussées, évoquaient, pour nous Européens, l'idée d'un essaim de jeunes filles réunies à quelque fête d'été; mais les promeneurs étaient presque uniquement des hommes, au visage plat, à la barbiche rude et clairsemée comme les babines des phoques. Les garçons, les jeunes n'ayant pas encore convolé en justes noces, allaient tête nue, prenant un air virginal avec leur robe immaculée, leur raie au milieu et leur longue tresse dans le dos, à la manière des petites filles d'Occident. Quant aux hommes mariés, ils étaient irrésistiblement drôles, coiffés tous, d'après l'usage inéluctable, d'un nœud de cheveux et d'une espèce de petit chapeau imitant notre «haut de forme», en crin noir avec des brides pour nouer sous le menton; si petits, ces chapeaux, d'une si ridicule petitesse, qu'on eût dit ceux qu'ont inventés chez nous les clowns. Et comme on était en juin et qu'il faisait très chaud, nombre de gens portaient autour du torse et des bras, sous la robe légère, une sorte de carcasse, de crinoline en jonc tressé, pour isoler la mousseline du corps; cela donnait des bonshommes tout ronds, comme des poussahs en baudruche soufflée.
Au milieu des blancheurs de ces milliers de robes, quelques points rouges éclataient dans la foule comme des coquelicots: les bébés, tous en manteau écarlate, avec capuchon doré. Aussi quelques points couleur de feuille fraîche: les dame de qualité, toutes en manteau vert clair, coiffées d'un grand pli d'étoffe blanche comme les Napolitaines, et s'appuyant pour marcher sur de longues cannes, dans le genre des houlettes de bergère à Trianon; costumes d'ailleurs très montants, mais avec deux ouvertures pour laisser sortir les pointes des deux seins.—Et les hommes en deuil!... De blanc habillés, ceux-là comme les autres, ils disparaissaient sous des chapeaux en paille de riz, larges d'au moins trois pieds, ayant forme d'abat-jour, et, de plus, ils se cachaient derrière un écran de circonstance, à deux poignées, qu'ils tenaient des deux mains, de manière à se l'appliquer hermétiquement sur le visage[3].—D'ailleurs, dans toute cette bizarrerie des costumes, on ne sentait l'influence ni de la Chine ni du Japon, les deux redoutables pays voisins; non, c'était quelque chose de très à part, ayant germé ici même, entre ces montagnes, au pied de ces amas de pierrailles grises.
Devant les humbles boutiques ouvertes le long des rues, d'assez monotones et modestes choses s'étalaient au soleil et à la poussière. Beaucoup de harnais, pour ces méchants petits chevaux à tous crins et d'humeur si batailleuse. Beaucoup de bahuts, tous pareils, en laque rouge avec des fermoirs dorés. Et surtout des milliers d'objets en ce merveilleux cuivre de Corée, qui est pâle, pâle comme du vermeil mourant, mais dont l'éclat ne se ternit jamais: coupes, brûle-parfums et hauts flambeaux d'une grâce exquise.
Les Coréens des vieux âges furent cependant des maîtres aux inventions diverses. C'est eux qui jadis initièrent les Japonais à la fabrication de la porcelaine;—et, dans les tombeaux de leurs souverains légendaires, on retrouve d'adorables céramiques, presque toujours grises, couleur de souris, dont l'étrangeté sobre, inspirée de la feuille ou de la fleur des lotus, atteste un art déjà très avancé. C'est aussi par eux que le secret de la boussole marine, vers le XIe siècle, fut révélé à des navigateurs arabes, qui l'apportèrent dans notre Occident barbare. Mais à présent l'immense décrépitude asiatique s'est étendue sur ce peuple trop vieux, et la Corée se meurt comme le Céleste Empire.
Ces milliers de petites carapaces, longues et étroites, servant de toitures aux maisons de Séoul, je me rappelle comme elles jouaient singulièrement les pierres tombales lorsqu'on les apercevait à vol d'oiseau. La ville, regardée du haut des grands miradors couronnant les portes, produisait un étonnant effet de cimetière; on eût dit une infinie jonchée de tombes dans une enceinte crénelée,—avec de longues avenues où s'agitait une peuplade de fantômes, toujours en diaphanes vêtements blancs.
Au sortir des remparts, aussitôt franchies les lourdes portes à donjons, on trouvait une campagne infiniment paisible et mélancolique. Un sol pierreux; partout des affleurements de ces rocailles grisâtres, pareilles aux montagnes environnantes. Des cèdres, des saules, des verdures d'un éclat tout neuf: une merveilleuse apothéose du printemps, à cette fin de juin; des tapis de fleurs qu'inondait la gaie lumière; un bruissement perpétuel de cigales. Et des gens à l'air doux, qui jouaient de l'éventail—des gens vêtus de mousseline blanche, il va sans dire, et coiffés du tout petit chapeau de clown, en crin noir, avec des brides,—venaient timidement et gentiment essayer de causer, avec trois mots français ou latins, appris dans les écoles; ils vous offraient aussi de vous asseoir avec eux, au bord du chemin, sous le toit de quelque petite échoppe où l'on vendait d'innocentes boissons très sucrées rafraîchies à la neige;—tout cela avait des apparences d'inaltérable bonhomie, et pourtant, quinze jours plus tôt, dans le sud de l'empire, dans l'île de Quelpaert, de grands massacres de chrétiens venaient encore d'avoir lieu, avec des raffinements d'atroce cruauté.
Les massacres! Les massacres passés, présents ou à venir: en extrême Asie, c'est toujours avec cela qu'il faut compter... N'empêche qu'il y avait à Séoul une immense et folle cathédrale, comme nos missionnaires rêvent obstinément d'en construire dans les empires jaunes, malgré la certitude presque absolue qu'elles seront saccagées, et qu'eux-mêmes, prêtres ou religieuses, réfugiés quelque jour dans cet asile suprême, y trouveront une horrible mort... Elle était posée superbement sur une colline, cette aventureuse église de Séoul, dominant les milliers de maisonnettes à toiture en carapace, qui, regardées du haut de sa flèche gothique, semblaient un peuple de cloportes. Et tout autour c'était la mission française; un quartier pour l'heure accueillant et paisible, où des bonnes Sœurs de chez nous élevaient des bandes de petits Coréens et de petites Coréennes aux minois de chat, leur apprenant à exercer d'humbles métiers, et à parler un peu notre langue.
Plus loin il y avait aussi deux ou trois rues où l'on aurait pu se croire à Nagasaki ou à Yeddo; on y retrouvait les mousmés rieuses aux jolis chignons luisants, les boutiques proprettes et les gentilles maisons-de-thé, égayées de bouquets très prétentieux dans des vases de bronze.—Et c'était le commencement de cette infiltration japonaise, l'un des périls menaçant le plus l'existence de la Corée.
*
* *
Oh! la cocasserie, pour moi si imprévue, d'une journée de pluie à Séoul! L'amusant souvenir que j'en ai gardé! Cette fois-là, en ouvrant ma fenêtre au matin, j'avais vu tout assombri et tout nuageux ce ciel ordinairement si pur. Autour de la ville grise, les montagnes drôles et trop pointues semblaient piquer dans un même voile épais, qui descendait peu à peu, peu à peu embrumant les choses. Et des gouttes d'eau, d'abord très fines, avaient commencé de tomber: la pluie, la vraie pluie, que l'Empereur était allé demander lui-même aux dieux de la Corée, la veille au soir, en sacrifiant de sa main un mouton, dans la campagne, sur un rocher. Alors, il y avait eu changement à vue dans la saugrenuité des foules; en un clin d'œil, ce pays était devenu le royaume de la toile gommée, couleur jaune serin. Devant l'entrée impériale, où stationnaient comme toujours les chaises à porteurs de tant de grands personnages, les valets prestement avaient mis des capots en toile cirée jaune sur toutes ces belles caisses laquées noir et or. Par-dessus leur petit chapeau de clown, les passants avaient tous posé en équilibre un immense cornet de pareille toile cirée jaune; les plus craintifs de l'eau avaient aussi endossé une veste bouffante, de même étoffe et de même couleur. Des parapluies larges, à mille plissures, toujours en toile cirée jaune, s'étaient déployés partout au-dessus des têtes. Et les robes de mousseline blanche, que l'on troussait le plus haut possible, maintenant molles, fripées, s'emplissaient de crotte. Jusqu'au soir la pluie tomba du ciel lourd, tomba tranquille et incessante. Dans la rue boueuse, la foule circulait, aussi pressée; seulement, de blanche qu'elle avait coutume d'être, voici qu'elle venait de passer au jaune uniforme, et les centaines de têtes, avec leurs espèces de grands bonnets de magicien enfoncés jusqu'aux yeux, étaient à présent des cônes bien pointus, sur lesquels ruisselait l'averse.
Et enfin j'ai gardé souvenance d'un jeune moineau, trop vite échappé du nid, qui ce jour-là s'était abattu dans ma chambre, ne pouvant plus voler tant il avait reçu de pluie sur ses pauvres petites plumes neuves. Le lendemain matin, bien séché et réconforté, il s'en alla par la fenêtre ouverte rejoindre ses frères, moinillons de la même couvée, qui pépiaient au beau soleil reparu, en face, perchés sur des gnomes de plâtre et de faïence, à la frise du portique impérial.
A LA COUR
A la Cour de Corée, quand j'y suis passé, la grande affaire à l'ordre du jour était la translation des restes de l'Impératrice, poignardée par des assassins, environ sept années auparavant, une nuit, dans son vieux palais. Les immuables rites exigeaient qu'étant morte de malemort, elle commençât par deux séjours prolongés en terre, dans deux trous différents, afin de n'arriver à sa dernière demeure, chez ses tranquilles ancêtres, qu'après s'être débarrassée, dans les provisoires sépultures, de certains démons très agités qui s'acharnent toujours aux cadavres des personnes assassinées. Or, l'époque était venue d'opérer le premier transfert[4]; avant de creuser la seconde fosse, les trois grands nécromanciens de l'Empereur avaient été consultés sur le choix du terrain,—qui doit être friable, exempt de pierres et même de cailloux; mais voici qu'à cinq pieds à peine on avait trouvé le rocher! Les trois nécromanciens donc avaient été sur-le-champ condamnés à mort[5]; cependant cela ne réparait rien; le lieu de la seconde sépulture n'en demeurait pas moins indéterminé; aussi, paraît-il, était-on fort perplexe, là, en face de chez moi, derrière la muraille impériale.
Oh! le vieux palais, où cette impératrice mourut sous le couteau, et qui fut depuis la nuit du crime abandonné avec terreur!... Un matin de juin, par un beau soleil impassible, quel curieux pèlerinage on m'y fit faire,—sous la conduite de deux bonshommes en robe de mousseline blanche et en petit «haut de forme» de crin noir! Au milieu de parcs silencieux et murés, qui déjà retournaient à la brousse, au hallier primitif, c'était une confusion de lourds bâtiments pompeux ou de kiosques frêles, tout cela fermé et en pénombre sous de grands stores; quelque chose comme les quartiers de la «Ville jaune» à Pékin, avec les mêmes toitures de faïence aux lignes courbes, les mêmes terrasses de marbre; à tous les perrons, des monstres gardiens, accroupis comme là-bas, mais ayant une figure autre, un rictus de férocité différente. Dans les cours dallées, l'herbe des champs croissait entre les larges pierres blanches; parmi ces marbres, déjà très disjoints, mûrissaient de petites fraises sauvages, que je cueillais en chemin et qui montraient partout leurs gentilles taches rouges sur ces blancheurs mornes. Il y avait aussi, entre des murs ou des rochers naturels, quelques jardinets très enclos pour les mystérieuses promenades des princesses de jadis; parmi des potiches et de prétentieuses rocailles, il y fleurissait des pivoines, des roses, des iris, malgré l'envahissement des ronces et des graminées folles; les arbousiers, les cerisiers y semaient par terre leurs fruits rouges, inutiles, perdus même pour les oiseaux, qui ne semblaient guère fréquenter dans ce palais de la peur. La petite chambre du crime, sombre aussi et les stores baissés, étalait un funèbre désordre: boiseries brisées, noircies, comme léchées par le feu. La grande salle d'apparat avait une voûte à caissons, d'un rouge de sang, et partout des peintures représentant les divinités et les bêtes qui hantent le rêve des hommes d'ici; le trône de Corée, du même rouge sinistre, s'élevait au milieu; il se détachait, monumental, sur une étrange peinture crépusculaire, déployée comme la toile de fond d'un décor au théâtre, où, dans des nuages d'or livide, une planète se levait, large et sanglante, au-dessus de montagnes chaotiques.
L'Empereur donc, ne pouvant plus se sentir dans ce palais, où il voyait des mains sans corps et trempées dans du sang remuer autour de lui dès qu'il faisait noir, avait ordonné la construction de ce petit palais moderne et mesquin, à l'autre bout de Séoul, près de la concession européenne, là, en face de mon logis; et tout s'en allait en ruine chez les somptueux ancêtres.
Dans un autre palais, encore plus ancien que celui du crime, nous nous étions ensuite rendus ce matin-là, roulés en des petites voitures par des hommes coureurs qui galopaient à toutes jambes. C'était très loin, par des quartiers morts, par de longues avenues de donjons noirs. Les cours, les dépendances, les jardins, les parcs occupaient un espace infini, toute une zone sacrée, interdite, à jamais inutilisable et perdue. Là encore il y avait des bâtiments immenses, posant sur des terrasses de marbre. Il y avait une salle du trône, abandonnée depuis deux ou trois siècles, où des centaines de pigeons, nichés à la voûte de laque rouge et n'attendant point notre visite, menaient au-dessus de nos têtes un bruit d'ailes effarées; et ce plus vénérable trône se détachait lui aussi, comme le précédent, sur un paysage de cauchemar, avec des forêts, des cimes escarpées, et le lever d'une lune géante, ou de je ne sais quel fantôme d'astre sans rayons. Les chambres des princesses étaient petites, sombres, sépulcrales, ornées de peintures effrayantes, et on se demandait comment les belles du vieux temps avaient pu, dans cette obscurité, faire leur toilette, revêtir leurs traînants atours. Mais les parcs avaient une mélancolique grandeur, avec des bouquets de cèdres centenaires, des lacs pleins de roseaux et de lotus, de vraies solitudes, presque des horizons sauvages, en pleine ville, dans l'enceinte des remparts; les bêtes y vivaient comme dans la brousse, les hérons, les faisans, les cerfs et les biches;—et mes deux guides me contaient que pendant la nuit les tigres, habitants obstinés des montagnes d'alentour, escaladaient les murs d'enclos pour y venir faire la chasse.
*
* *
Trois ou quatre jours après mon arrivée à Séoul, notre amiral y était venu lui-même, avec d'autres officiers, pour une visite à l'Empereur. Et un soir on nous avait vus tous en grande tenue franchir le portique du palais nouveau.
La déception avait d'abord été complète pour nous en entrant là: aucune magnificence, ni même aucune étrangeté dans ces constructions modernes. Les nécromanciens, consultés sur l'appartement où il convenait de nous recevoir pour que notre visite n'eût point de conséquences funestes, avaient obstinément indiqué une sorte de hangar, aux boiseries vert bronze avec quelques peinturlures vermillon; on y avait jeté des tapis en hâte et apporté un grand paravent admirable, en soie blanche, seul luxe de cette salle ouverte. C'est devant ce fond d'un blanc d'ivoire, brodé et rebrodé de fleurs, d'oiseaux et de papillons, que nous étaient apparus l'Empereur et le prince héritier, debout tous les deux et dans une attitude consacrée, la main posant sur une petite table; le père vêtu de jaune impérial, le fils, de rouge cerise. Leurs robes somptueuses, toutes brochées d'or, avec des pans comme des élytres, étaient retenues à la taille par des ceintures de pierreries. Quelques personnages officiels, interprètes et ministres, se tenaient à leurs côtés en robes de soie sombre. Et tous étaient coiffés de ce haut bonnet, à antennes de scarabée, qui se portait jadis à Pékin du temps des empereurs mings,—et qui est du reste le seul emprunt fait par les Coréens aux modes chinoises. Lui, l'Empereur, un visage de parchemin pâle, très souriant, avec des babines grises; de tout petits yeux mobiles et vifs; beaucoup de distinction, d'intelligence et de bonté. Le prince au contraire, le masque dur, l'air irrité et cruel, paraissait supporter à peine notre présence; il nous semblait que tout le temps son père fût obligé de le calmer, d'un regard tendre et suppliant, d'une parole douce prononcée à voix basse, ou bien d'une main caressante qui prenait la sienne pour la reposer sur la petite table et l'y maintenir. Qui dira les drames intimes, peut-être, entre ces deux fétiches soyeux, l'un rouge et l'autre jaune?
L'Empereur, dont la physionomie s'ouvrait de plus en plus, interrogea l'amiral sur la guerre de Chine, que nous venions de finir, sur nos armements, nos cuirassés, nos torpilleurs, et, après une audience très prolongée qui semblait l'intéresser, nous congédia d'un salut courtois.
Il y eut ensuite, dans une salle toute neuve et quelconque, bâtie spécialement pour les réceptions d'Européens, un grand dîner offert à notre amiral et à ses officiers, au ministre de France et aux attachés de sa légation. Tous les vins, tous les plats de chez nous, apportés ici à grands frais; un dîner qui eût été de mise à l'Élysée[6]. La seule note exotique, donnée par les hauts bonnets étranges de quelques personnages de Cour, que le souverain, redevenu invisible, avait délégués pour s'asseoir presque silencieusement parmi nous. Mais nous savions que dans la soirée le corps de ballet de l'Empereur devait danser pour nous distraire, et c'était une attente si amusante!