Le burg du comte Neroweg.--L'Ergastule, où sont retenus prisonniers Ronan le Vagre, Loysik, l'ermite laboureur, l'évêchesse et Odille.--Vie d'un seigneur frank et de ses leudes dans son château, vers le milieu du sixième siècle (558).--Le festin.--Le mâhl.--L'épreuve des fers brûlants et de l'eau froide.--L'appartement des femmes.--Godégisèle, cinquième épouse du comte Neroweg.--Ce qu'elle apprend du meurtre de Wisigarde, quatrième femme du comte.--L'enfer et le clerc.--Chram, fils de Clotaire, roi de France, arrive au burg du comte.--Suite de Chram ou truste royale.--Leudes campagnards et antrustions de cour.--Le Lion de Poitiers.--Imnachair et Spactachair.--Irrévérence de ces jeunes seigneurs à l'endroit du bienheureux évêque Cautin, qui confond ces incrédules par un nouveau miracle.--But de la visite de Chram au comte Neroweg.--Torture de Ronan et de Loysik destinés à périr le lendemain avec la belle évêchesse et la petite Odille.--Le bateleur et son ours.--Ce qu'il advient de la présence de cet homme et de cet ours dans le burg du comte.
Le burg du comte Neroweg, situé au milieu de l'emplacement d'un ancien camp romain fortifié, est bâti sur le plateau d'une colline qui domine une immense forêt; entre cette forêt et le burg s'étendent de vastes prairies, arrosées par une large rivière; au delà de la forêt, les hautes montagnes volcaniques de l'Auvergne s'étagent à l'horizon. L'habitation seigneuriale, destinée au comte et à ses leudes, est construite à la mode germanique: au lieu de murailles, des poutres, soigneusement équarries et reliées entre elles, reposent sur de larges assises de pierre; de loin en loin, pour consolider ces boiseries épaisses d'un pied, des pilastres maçonnés, appuyés sur le soubassement, montent jusqu'au toit, construit de bardeaux de chêne et de planchettes d'un pied carré superposées les unes aux autres; toiture aussi légère qu'impénétrable à la pluie. Ce bâtiment, formant un carré long orné d'un large portique de bois, s'appuie, de chaque côté, sur d'autres constructions également en charpente, recouvertes de chaume et destinées aux cuisines, aux celliers, à la buanderie, à la filanderie, aux ateliers des esclaves tisseurs de laine, tailleurs, cordonniers ou corroyeurs; là sont aussi les chenils, les écuries, les perchoirs pour les faucons, la porcherie, les étables, le pressoir, la brasserie et d'immenses granges remplies de fourrage pour les chevaux et les bestiaux. Dans le bâtiment seigneurial se trouvait le gynécée (appartement des femmes), réservé à Godégisèle, cinquième épouse du comte (la seconde et la troisième vivaient encore). Elle passait là tristement ses jours, sortant rarement et filant sa quenouille au milieu des esclaves femelles de la maison, occupées à divers travaux d'aiguille et de tissage; une chapelle en bois, desservie par un clerc, commensal du burg, attenait à ce gynécée, sorte de lupanar dont le comte se réservait seul l'entrée. Là, sous les yeux de sa femme, il choisissait, après boire, ses nombreuses concubines; ses leudes, selon leurs caprices, toujours obéis, sous peine de coups de bâton, s'accouplaient avec les femmes esclaves du dehors.
La totalité de ces bâtiments, ainsi qu'un jardin et un vaste hippodrome, entouré d'arbres, destiné aux exercices militaires des leudes et des gens de guerre à pied, aussi libres et de race franque, est entourée d'un fossé de circonvallation, antique vestige de ce camp romain qui date de la conquête de César. Les parapets ont été dégradés par les siècles, mais ils offrent encore une bonne ligne de défense; une seule des quatre entrées de cette enceinte fortifiée, ouvertes, selon l'usage, au nord, au midi, à l'est et à l'ouest, a été conservée: c'est celle du midi; de ce côté, un pont volant, construit de madriers, est jeté, durant le jour, sur ce fossé, pour le passage des piétons, des chariots et des chevaux; mais chaque soir, pour plus de sûreté, car le comte est ombrageux et défiant, le pont est retiré par le gardien. Ce fossé profond, rendu marécageux par les suintements et par la permanence des eaux, est rempli d'un tel amoncellement de vase, que l'on s'y engloutirait si l'on tentait de traverser ce bourbier. Non loin de l'hippodrome et à une assez grande distance des bâtiments, mais en dedans de l'enceinte fortifiée, est bâti en briques impérissables, comme toutes les constructions romaines, un ergastule, sorte de cave profonde destinée, lors de la conquête romaine, à enfermer les esclaves destinés aux travaux du camp et des routes voisines; Ronan, Loysik, l'ermite laboureur, la belle évêchesse, la petite Odille et plusieurs Vagres (morts, depuis leur captivité, des suites de leurs blessures), ont été renfermés, il y a un mois, dans cet ergastule, prison du burg, ensuite du combat des gorges d'Allange, où la plupart des Vagres ont péri, les autres ont fui dans la montagne.
La position de ce burg, le repaire du noble frank, n'est-elle pas bien choisie?... Les antiques fortifications romaines mettent cette demeure à l'abri d'un coup de main. Le seigneur comte veut-il chasser la bête fauve? la forêt est si voisine du burg, qu'aux premières nuits de l'automne l'on entend au loin bramer les cerfs et les daims en rut; veut-il chasser au vol? les plaines dont sa demeure est entourée offrent aux faucons des nichées de perdrix, et non loin de là, d'immenses étangs servent de retraite aux hérons qui souvent, dans leur lutte aérienne avec le faucon, transpercent de leur bec effilé l'oiseau chasseur; le seigneur comte veut-il enfin pêcher? ses nombreux étangs regorgent de brochets, de carpes, de lamproies, et la truite au dos d'azur, la perche aux nageoires de pourpre, sillonnent les ruisseaux d'eau vive.
Oh! seigneur comte Neroweg! qu'il est doux pour toi de jouir ainsi des biens de cette terre conquise par tes rois, avec l'aide de l'épée de ton père et de ses leudes... Toi, comme tes pareils, les nouveaux maîtres de ce sol fécondé par les labeurs de notre race, vous vivez dans la paresse et l'oisiveté... Boire, manger, chasser, jouer aux dés avec tes leudes, violenter nos femmes, nos soeurs, nos filles, et communier chaque semaine en fin catholique, voilà ta vie... voilà la vie des FranksA, possesseurs de ces immenses domaines dont ils nous ont dépouillés!... Oh! comte Neroweg, qu'il fait bon d'habiter ce burg, bâti par des esclaves gaulois enlevés à leurs champs, à leur maison, à leur famille, apportant à dos d'homme, sous le bâton de tes gens de guerre, le bois des forêts, les roches de la montagne, le sable des rivières, la pierre de chaux tirée des entrailles de la terre; après quoi, ruisselants de sueur, brisés de fatigue, mourant de faim, recevant pour pitance quelques poignées de fèves, ils se couchaient sur la terre humide, à peine abrités par un toit de branchages; dès l'aube, les morsures des chiens réveillaient les paresseux... Oui, ces gardiens aux crocs aigus, dressés par les Franks, accompagnaient les esclaves au travail, hâtaient leur marche appesantie lorsqu'ils revenaient, courbés sous de lourds fardeaux, et si, dans son désespoir, le Gaulois tentait de fuir, aussitôt ces dogues intelligents les ramenaient au troupeau humain à grands coups de dents, de même que le chien du boucher ramène au bercail un boeuf ou un bélier récalcitrant.
Et ces esclaves? appartenaient-ils tous à la classe des laboureurs et des artisans, rudes hommes, rompus dès l'enfance aux durs labeurs? Non, non... parmi ces captifs, les uns, habitués à l'aisance, souvent à la richesse, avaient été, lors de la conquête franque ou des guerres civiles des fils de Clovis entre eux, enlevés de leurs maisons de ville ou des champs, eux, leurs femmes et leurs filles; celles-ci, envoyées au logis des esclaves femelles pour les travaux féminins et les débauches du Frank; les hommes, à la bâtisse, au labour, à la porcherie, aux ateliers; d'autres esclaves, jadis rhéteurs, commerçants, poëtes ou trafiquants, avaient été pris sur les routes, lorsque réunis en troupe et croyant ainsi voyager plus sûrement, en ces temps de guerre, de ravage et de pillage, ils allaient d'une ville à l'autre.
Oui, l'esclavage rendait ainsi frères en misère, en douleur, en désespérance le Gaulois riche, habitué aux loisirs, et le Gaulois pauvre, rompu aux pénibles labeurs; oui, la femme aux mains blanches, au teint délicat, et la femme aux mains gercées par le travail, au teint brûlé par le soleil, devenaient ainsi, par l'esclavage, soeurs de honte et de déshonneur, jetées pleurantes, et, si elles résistaient, saignantes, dans la couche du seigneur frank.
Oh! nos pères!... oh! nos mères!... par tout ce que vous avez souffert!... oh! nos frères et nos soeurs!... par tout ce que vous souffrez!... oh! nos fils!... oh! nos filles!... par tout ce que vous souffrirez encore!... oh! vous tous, par les larmes de vos yeux, par le sang de votre corps, par le viol de votre chair, vous serez vengés!... Vous serez vengés de ces Franks abhorrés!... dût cette vengeance terrible, aussi implacable qu'elle est juste, frapper dans des siècles la race de nos conquérants!...
Bien dit, mon Vagre!... Mais, fou révolté, tu comptes sans les évêques!... Les entends-tu? les entends-tu?...
«--Ô pieux évêque, ma maison est pillée, mon père égorgé, nous voici, moi et les miens, réduits à l'esclavage!...»
«--Bénissez Dieu, mon fils, de vous envoyer de pareilles épreuves! bénissez Dieu!...»
«--Les Franks ont violé ma fille sur le corps de sa mère éventrée!»
«--Épreuve! épreuve!... bénissez Dieu!...»
«--Quoi! pas de vengeance contre ces Franks?... quoi! ne pas leur demander oeil pour oeil, dent pour dent?...»
«--Non, mon fils; les Franks sont orthodoxes et confessent la sainte Trinité, ils expient leurs crimes en enrichissant les églises et les prêtres du Seigneur, moyennant quoi nous remettons à ces fidèles leurs gros péchés... Bénissez donc les maux qu'ils vous font, mon fils; c'est votre salut qu'ils font.»
«--J'écouterai ta voix, saint évêque, je bénirai les Franks, divins instruments de mon salut, je chérirai les épreuves qu'ils me font subir par votre volonté, ô mon doux Seigneur! merci donc, Dieu souverainement juste et bon! merci! faites, s'il vous plaît, qu'il en soit ainsi de ma descendance à travers les siècles! oui, faites, s'il vous plaît, que ma race, écrasée sous le joug des Franks, pleure, gémisse et saigne toujours ainsi, d'âge en âge, à cette fin qu'à force de maux, de misères, de désastres, elle gagne comme moi son paradis, selon que nous le promettent vos prêtres, ô Dieu tout-puissant qui souriez d'un air si paterne à mes tortures! grâces vous soient à jamais rendues! Amen.»
À la bonne heure, mon orthodoxe, voilà parler! Patrie, liberté, honneur, famille, race, vaillance, fierté, gloire d'autrefois, oublie tout, oublie tout; fais mieux, crois-moi, arrache de ta poitrine ton coeur gaulois; il pourrait, malgré toi, tressaillir encore à notre opprobre; ouvre aussi tes quatre veines, quelques gouttes du valeureux sang de nos pères pourraient y couler encore. Remplace ce sang vermeil et chaud par l'eau glaciale du baptistère de tes évêques, après quoi courbe le front, tends le dos et marche sans broncher au paradis.
En attendant que tu y arrives au paradis, mon catholique, entrons dans le burg de ton seigneur... Foi de Vagre! par la sueur et par le sang de tes pères qui ont suinté sur chaque poutre, sur chaque pierre de cette bâtisse, c'est un commode, vaste et beau bâtiment que ce burg du seigneur comte! douze poutres de chêne, bien arrondies, supportent le portique; il conduit à la salle du Mâhl, ainsi que ces chefs barbares appellent le tribunal où ils rendent leur justice seigneurialeB, salle immense, au fond de laquelle, sur une estrade, est élevé le siége du comte et le banc de ses leudes qui l'assistent. Là, il tient son mâhl, où se jugent les délits commis dans son domaine; dans un coin on voit un réchaud, un chevalet et quelques tenailles; pas de bonne justice sans torture et sans bourreau. Puis, là bas, vois, dans ce coin à fleur de terre, une grande cuve remplie d'eau, et si profonde, qu'un homme s'y pourrait noyer; non loin de la cuve sont neuf socs de charrue, posés sur le sol. Qu'est-ce que cela, le sais-tu? mon saint homme en résignation, en soumission et en contrition? Cette cuve, ces socs de charrue, ce sont les instruments de l'épreuve judiciaire, ordonnée par la loi salique, loi des Franks, puisque la Gaule subit aujourd'hui la loi des Franks.
Et cette porte de coeur de chêne, épaisse comme la paume de la main et garnie de lames de fer, de clous énormes? cette porte est celle du trésor de ce noble seigneur; lui seul en a la clef. Là, sont les grands coffres, aussi bardés de fer, où il renferme ses sous d'or et d'argent, ses pierreries, ses vases précieux, sacrés ou profanes, ses colliers, ses bracelets, son épée de parade à poignée d'or, sa belle bride à frein d'argent, et sa selle ornée de plaques et d'étriers de même métal, en un mot, mon saint homme, tout ce qu'il a rançonné, larronné, chez ceux de ta race, est rassemblé dans le trésor du comte.
Écoute donc! entends-tu ces rires bruyants? ces cris avinés dans la pièce voisine, séparée de la salle du tribunal par de grands rideaux de cuir tanné et corroyé dans le burg? On est fort gai là-dedans: dis un Oremus, demande au ciel de longs et gracieux jours pour ton noble seigneur Neroweg, sans oublier son patron le bienheureux évêque Cautin, le faiseur de miracles, et entrons dans la salle du festin.
La nuit est venue; voilà, sur ma foi, de curieux candélabres de chair et d'os; dix esclaves tannés, décharnés, à peine couverts de haillons, sont rangés, cinq d'un côté de la table, cinq de l'autre, et immobiles comme des statues, tiennent de gros flambeaux de cire allumésC, suffisant à peine à éclairer ces lieux; deux rangées de piliers de chêne arrondis, sorte de colonnade rustique, partagent cette salle en trois parties, la coupant dans sa longueur et aboutissant d'un côté à la porte du mâhl; et de l'autre à la chambre à coucher du comte, laquelle communique au logis de Godégisèle et de ses femmes, de sorte qu'après boire le noble représentant du bon roi Clotaire, en Auvergne, peut rendre la justice ou jeter ses concubines sur sa couche.
Entre les deux rangées de piliers se trouve la table du comte et des leudes ses pairs; à droite et à gauche en dehors des piliers, sont deux autres tables, l'une réservée aux guerriers d'un rang inférieur, l'autre aux principaux serviteurs du comte, son sénéchal, son maréchal, son échanson, son écuyer, ses chambellans et autres, car les seigneurs singent de leur mieux la cour de leurs roisD. Dans les quatre coins de la salle, jonchée, selon la coutume, de feuilles vertes en été, de paille en hiver, sont quatre grosses tonnes, deux d'hydromel, une de cervoise et une de vin herbéE, vin d'Auvergne mêlé d'épices et d'absinthe, boissons brassées ou foulées par les esclaves du burg; le long des boiseries sont suspendus les trophées de la vénerie du comte et des armes de chasse ou de guerre; têtes de cerfs, de chevreuils et de daims, garnies de leur ramure; têtes de buffles, d'ours et de sangliers, munies de leurs défenses ou de leurs crocs. Les chairs et les cuirs ont été enlevés, il ne reste de ces têtes que leurs ossements blanchis; épieux, piques, couteaux, trompes de chasse, filets de pêche, chaperons de fauconnerie, armes de guerre, lances, francisques, épées, hangons et boucliers peints de couleurs tranchantes, sont aussi appendus aux boiseries. Sur la table, vrai festin de Vagrerie, ce ne sont que chevreuils et sangliers rôtis tout entiers, montagnes de jambons de porcs ou de venaison fumée, avalanches de choux au vinaigre, mets favoris des Franks, pièces de boeuf, de mouton et de veau, engraissés dans les étables du comte, menu gibier, volailles, carpes et brochets, ceux-ci grands comme Léviathan, légumes, fruits et fromages de la fertile Auvergne; les cruches et les amphores, sans cesse remplies par les sommeliers qui courent aux tonneaux défoncés, sont sans cesse vidées par les Franks, dans des cornes de taureau sauvage, leur coupe habituelle. La corne dont se sert Neroweg a dû appartenir à un buffle monstrueux, elle est noire et ornée du haut en bas de cercles d'or et d'argent. De temps à autre le seigneur comte fait un signe, et plusieurs esclaves, placés à l'un des bouts de la salle, et portant les uns des tambours, les autres des trompes de chasse, font une musique endiablée, peut-être moins assourdissante et discordante que les cris et les rires de ces épais Teutons, gloutons repus, et déjà pour la plupart ivres à demi.
De ce festin que dis-tu, mon orthodoxe? ces vins, ces venaisons, ces poissons, ces boeufs, ces porcs, ces moutons, ce gibier, ces volailles, ces légumes, ces fruits, qui les a produits? La Gaule! le pays cultivé, fécondé, par ceux-là qui, affamés au milieu de ces monceaux de victuailles, servent de flambeaux vivants pour éclairer le festin; par ceux-là qui, à cette heure, au fond de masures de boue et de roseaux, partagent, épuisés de fatigue, leur maigre pitance avec leur famille, non moins affamée... Allons, mon saint homme, continue ton antienne!
«O Dieu miséricordieux! béni sois-tu de nous envoyer la disette, à nous qui produisons l'abondance! béni sois-tu de faire ainsi dévorer à nos yeux les produits de cette terre fertilisée par le travail de nos pères! béni sois-tu, équitable seigneur, voici que notre maître le conquérant est repu, ses compagnons aussi, ses serviteurs aussi, ses chiens aussi, tandis que nous, esclaves, la faim nous dévore! grâces te soient donc rendues, ô Dieu rempli de justice et de bonté! car notre faim est atroce et nous mord les entrailles... Fais, ô Seigneur! qu'il en soit ainsi chaque jour, et plus vite et plus tôt nous irons en paradis.»
Voici donc les Franks repus, avinés; rires, hoquets et défis de boire, de boire encore, de boire toujours, se croisent en tous sens; ils sont très-gais ces conquérants de la vieille Gaule; le seigneur comte est surtout en belle humeur; à côté de lui siége son clerc, qui lui sert de secrétaire, et dessert l'oratoire du burg; car, selon la nouvelle coutume autorisée par l'Église, les seigneurs franks peuvent avoir un prêtre et une chapelle dans leur maisonF. Ce clerc a été placé près de Neroweg, par Cautin. Le prélat rusé a dit au barbare stupide: «Ce clerc ne t'accordera pas la rémission des crimes que tu pourrais commettre et ne te sauvera pas des griffes de Satan; moi seul, j'ai ce pouvoir; mais la présence continuelle d'un prêtre, auprès de toi, rendra plus difficiles les entreprises du démon; cela te donnera le loisir, en cas d'urgence diabolique, d'attendre ma venue sans risquer d'être emporté en enfer.»
La bruyante gaieté des leudes est à son comble; Neroweg veut parler, par trois fois il frappe sur la table avec le manche de son long couteau nommé Scramasax par ces barbares; il s'en sert pour dépecer la viande et le porte habituellement à sa ceinture: on fait silence, ou à peu près, le comte va parler; les coudes sur la table, il passe et repasse entre le pouce et le premier doigt de sa main droite, sa longue moustache rousse graisseuse et vineuse. Ce mouvement annonce toujours chez lui quelque acte de cruauté sournoise; aussi les leudes, connaissant leur comte, font d'avance et de confiance, ces épais Teutons, entendre leur gros rire; Neroweg, sans mot dire, montre du geste à ses convives l'un des esclaves qui tenaient immobiles les luminaires du festin; ce pauvre vieux homme, ridé, décharné, à longue barbe blanche comme ses cheveux, était vêtu d'une souquenille en lambeaux qui laissait voir sa chair jaune et tannée comme du parchemin; les quelques haillons qui lui servaient de caleçon descendaient à peine au-dessus de ses genoux osseux; ses jambes nues, grêles, sillonnées de cicatrices faites par les ronces, semblaient pouvoir à peine le supporter; obligé de tenir, ainsi que ses compagnons, la torche de cire à bras tendu, sous la menace d'être martyrisé à coups de fouet, il sentait son maigre bras s'engourdir, faillir et vaciller malgré lui.
S'adressant alors à ses leudes avec une hilarité cruelle, le comte, désignant du geste le vieil esclave, leur dit:
--Hi... hi... hi... nous allons rire. Vieux chien édenté, pourquoi tiens-tu si mal ton flambeau?
--Seigneur... je suis très-âgé... mon bras se lasse malgré moi...
--Ainsi tu es fatigué?
--Hélas! oui, seigneur...
--Tu sais cependant que celui qui ne tient pas droit son flambeau est régalé, hi... hi... de cinquante coups de fouet?
--Seigneur... la force me manque...
--Tu me l'assures?
--Oh! oui, seigneur... quelques moments de plus et le flambeau s'échappait de mes doigts engourdis.
--Pauvre vieux... allons, éteins ton flambeau...
--Grâces vous soient rendues, seigneur.
--Un moment... que vas-tu faire?
--Souffler sur la mèche du flambeau pour l'éteindre...
--Oh! mais ce n'est point ainsi que je l'entends, moi... hi... hi... hi...
Et Neroweg, caressant toujours sa moustache, jeta de nouveau sur ses leudes un regard ironique et sournois.
--Seigneur, comment voulez-vous que j'éteigne mon flambeau?
--Je veux que tu l'éteignes entre tes genouxG.
À cette plaisante idée du comte, les Franks applaudirent par des cris et des rires sauvages; le vieux Gaulois trembla de tous ses membres, regarda Neroweg d'un air suppliant et murmura:
--Seigneur... mes genoux sont nus et le flambeau est ardent.
--Eh! vieille brute... crois-tu que je t'ordonnerais d'éteindre cette torche entre tes genoux s'ils étaient couverts de jambards de fer?
--Seigneur... mon bon seigneur... ce sera pour moi une grande douleur; par pitié ne m'imposez pas ce supplice!
--Bah! tes genoux, ça n'est que des os! Hi... hi... hi...
Cette saillie du comte redoubla les joyeusetés des leudes.
--Je n'ai que la peau et les os, c'est vrai,--répondit le vieillard tâchant de rire aussi afin d'apitoyer son maître,--je suis très-chétif... épargnez-moi donc ce mal, s'il vous plaît, mon bon seigneur.
--Écoute... si tu n'éteins pas à l'instant ce flambeau entre tes genoux, je te fais saisir par mes hommes, et moi je t'éteins la torche au fond du gosier... choisis donc et sur l'heure.
Une nouvelle explosion d'hilarité prouva au vieux Gaulois qu'il n'avait point à attendre merci des Franks. Il regarda en pleurant ses pauvres jambes frêles et flageolantes; puis, cédant à un dernier espoir, il dit au clerc d'une voix suppliante:
--Mon bon père en Dieu... au nom de la charité... intercédez pour moi auprès de mon seigneur le comte.
--Seigneur, je vous demande grâce pour ce vieux homme.
--Clerc! cet esclave m'appartient-il, oui ou non?
--Il vous appartient, noble seigneur.
--Puis-je disposer de mon esclave selon que je veux, et le châtier selon qu'il me plaît!
--Mon noble seigneur, c'est votre droit.
--Alors qu'il éteigne vitement cette torche entre ses genoux, sinon je jure, par le grand Saint-Martin, que je la lui éteins dans le gosier...
--Mon bon père en Dieu... intercédez encore pour moi...
--Mon cher fils... il faut avec résignation accepter les maux que le ciel nous envoie...
--Finiras-tu?--s'écria le comte en frappant sur la table avec le manche de son grand couteau.--Assez de paroles... choisis: tes genoux ou ton gosier pour éteignoir... Tu hésites... allons, mes leudes, saisissez-le...
--Non, non, mon seigneur... voici que j'obéis...
Et ce fut une scène très-comique pour les Franks... Foi de Vagre, il y avait de quoi rire en effet: le pauvre vieux Gaulois, toujours pleurant, approcha d'abord de ses genoux tremblotants la torche ardente; puis, à la première atteinte de la flamme, il retira soudain le flambeau; mais le comte, qui, les deux mains sur son ventre gonflé de vin et de viande, riait, ainsi que ses leudes, riait à crever, cessa de rire et donna sur la table, d'un air terrible, un grand coup du manche de son couteau. L'esclave, d'une main tremblante, rapprocha la torche de ses genoux frissonnants, et voulut tout d'un coup en finir avec cette torture; il écarta un peu les jambes, puis il les serra par deux fois convulsivement afin d'éteindre la flamme entre ses genoux, ce à quoi il parvint sans pouvoir retenir un grand cri de douleur; et si violente fut sa souffrance que le vieillard tomba sur le dos, presque privé de connaissance.
--Ça sent le chien grillé,--dit le comte en dilatant les narines de son nez d'oiseau de proie; et cette odeur de chair brûlée le mettant sans doute en goût, il s'écria, comme frappé d'une idée subite:--Mes vaillants leudes, la prison du burg est bien garnie, ce me semble... Nous avons, enchaînés dans l'ergastule, d'abord Ronan le Vagre et l'ermite laboureur... tous deux maintenant à peu près guéris de leurs blessures; la petite esclave blonde, non guérie celle-là, et toujours quasi mourante, ce qui me prive, à mon grand regret, de la prendre dans mon lit, car en la revoyant je la trouvais toujours avenante, malgré sa pâleur et sa blessure... Nous avons encore la belle évêchesse, non blessée, mais endiablée... j'avais fort envie d'en faire ma concubine; mais mon clerc m'a dit qu'avoir pour maîtresse une sorcière femme d'un évêque, c'était dangereux pour mon salut...
--Oui, noble comte, les liaisons charnelles avec les démoniaques sont terribles pour notre salut, et en outre les liens sacrés qui attachaient l'évêchesse à son mari, devenu son frère en Dieu, avant qu'elle fût possédée du démon, existent toujours; ce serait donc commettre un adultère avec une sorcière, double et horrible crime que peuvent punir les flammes éternelles!
--Assez, assez, mon clerc, ne parlons point ici de flammes éternelles, dont la rôtissure de ce vieux esclave donne un avant-goût; d'ailleurs il y a trop de femelles dans le gynécée de ma femme Godégisèle pour que je songe à une évêchesse sorcière.
--Mais, comte,--reprit un des leudes,--que veux-tu faire de ces Vagres maudits, de cette petite Vagredine et de cette belle sorcière, amenés ici après le combat des gorges d'Allange?
--Ah! mes chers frères, là, vous avez vu mon protecteur, le bienheureux évêque Cautin, descendre du ciel sur les ailes des anges?
--Nous l'avons vu, clerc, nous l'avons vu... ou peu s'en faut.
--Et ce grand miracle nous a frappés tous d'admiration et de frayeur...
--Avez-vous remarqué, mes chers frères en Dieu, l'espèce d'auréole dont était encore entourée la rayonnante face de mon protecteur, à sa descente du paradis? quelques-uns l'ont vue et la disent éblouissante...
--Moi et mon ami Sigivald, nous avons remarqué quelque chose d'approchant.
--Mais, pour revenir à ces Vagres maudits, ils ont été, avec plusieurs de leurs camarades, morts depuis dans l'ergastule, amenés ici prisonniers parce qu'ils étaient trop gravement blessés pour supporter le voyage de Clermont.
--Et c'est là qu'ils doivent être bientôt conduits pour y être jugés, torturés et suppliciés; ils sont maintenant en état de supporter voyage, torture et supplice...
--Ah! que n'ont-ils mille membres à brûler, à tenailler, pour expier la mort de nos compagnons d'armes qu'ils ont tués dans ce combat des gorges d'Allange et dans d'autres batailles!...
--Veux-tu donc, comte, qu'ils soient jugés ici et non à Clermont?
--Non, non... ils seront jugés à Clermont; l'évêque Cautin, mon patron, tient à avoir sa part du jugement; oh! par l'Aigle terrible! mon aïeul, qui écorchait vifs ses prisonniers, le Vagre, l'ermite renégat et les deux sorcières seront voués à de terribles supplices; mais ce n'est point d'eux qu'il s'agit ce soir... En vous parlant des prisonniers de l'ergastule, mes bons leudes, je voulais dire que nous avons là un de mes esclaves domestiques accusé de larcin par l'esclave cuisinier: celui-ci affirme le vol, l'autre le nie, qui des deux ment? Si, pour connaître la vérité, nous nous amusions, avant de nous aller coucher, à soumettre ces deux renardeaux à l'épreuve de l'eau froide et des fers ardents, selon notre loi des Franks-Saliens, loi qui régit aujourd'hui la Gaule, notre conquête?
--Tu as raison, comte... Après boire ce divertissement en vaut un autre.
--Noble seigneur, puisque tu parles de la loi salique, je te dirai que j'ai reçu, il y a quelques jours, un parchemin curieux, où est écrit son préambule en termes pleins de foi et d'orthodoxie.
--Alors, mon clerc, tu nous liras ceci au mâlh, avant le jugement, ce sera fort à propos; après quoi, selon l'usage, tu conjureras au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, l'eau et le feu de manifester la vérité par la volonté de Notre-Seigneur Dieu...
--Glorieux comte...
--Que me veux-tu, clerc?
--Vous vous rappelez... car vous-même m'avez instruit de votre pieuse promesse... vous vous rappelez votre voeu de faire bâtir une magnifique chapelle au lieu même où s'est accomplie la miraculeuse et céleste descente de notre bienheureux évêque Cautin?
--On bâtira la chapelle, clerc, on la bâtira... Il n'y a pas d'ailleurs beaucoup de temps de perdu... voilà un mois à peine que j'ai fait ce voeu... Vous êtes toujours très-hâtés, vous autres gens d'Église, lorsqu'il s'agit de mettre à exécution les voeux ou les donations; mon patron l'évêque m'a aussi plusieurs fois rappelé ma promesse de reconstruire sa villa épiscopale... puisqu'il affirme que le Seigneur Dieu lui a dit de sa divine et propre bouche, qu'il tenait fort à ce que les ravages de ces Vagres endiablés fussent réparés par moi, et que cela aiderait à mon salut...
--Douter des saintes paroles de notre bienheureux évêque serait un grand péché, noble comte; ce serait là une tentation du malin esprit... dangereuse pour votre âme.
--Clerc, ne parlons pas du diable... Je me souviens toujours de cette épouvantable bouche de l'enfer qui s'est ouverte presque à mes pieds chez l'évêque Cautin... non, ne parlons pas du diable... je tiendrai mes promesses: je réparerai la villa, je ferai bâtir la chapelle; seulement il me faut le temps de trouver l'argent nécessaire à ces grosses dépenses, car je ne veux point, moi, pour cela, dégarnir mes coffres... Laisse-moi donc le loisir de rançonner mes colons; puis voici bientôt le temps du grand marché aux esclaves qui se tient à Limoges, là se rendent des achetants juifs que l'on dit cousus d'or... Je m'embusquerai avec mes leudes en quelque bon endroit de passage vers la frontière du Limousin pour y attendre la venue de cette juiverie... et quand je devrais leur faire arracher les oreilles, les dents et les yeux, il faudra bien qu'ils m'ouvrent leur bourse et me fournissent ainsi de quoi bâtir la chapelle et réparer la villa épiscopale.
--L'on ne saurait, noble comte, user mieux de l'or de ces meurtriers de Notre-Seigneur Jésus-Christ qu'en employant leurs richesses à l'accomplissement des oeuvres pies.
--Et maintenant, clerc, allons soumettre ces deux esclaves à l'épreuve de l'eau et du feu...
Le tribunal est assemblé: le comte, sur son siége, préside ce mâhl, sept leudes l'assistent... Les esclaves porte-flambeau se tiennent debout derrière les juges; le tribunal est vivement éclairé, le fond de la salle, où se pressent les autres leudes et guerriers du burg, reste dans une demi-obscurité, où se projettent çà et là de rouges lueurs sortant d'un grand réchaud, que le forgeron des écuries attise et souffle; dans ce brasier sont rougissants les neuf socs de charrue; en face du fourneau, se trouve enfoncée, au niveau du sol, la cuve immense et remplie d'eau; au pied du tribunal, l'esclave accusé de larcin est garrotté; il est tout jeune et regarde les juges avec effroi; l'accusateur, homme d'un âge mûr, contemple le tribunal avec une confiante assurance. Autour de chacun de ces deux hommes sont, selon l'usage, six autres esclaves conjurateurs, choisis par l'accusateur et l'accusé, pour affirmer par serment ce qu'ils croient la véritéH.
--Jugeons! jugeons!--dit le comte avec un hoquet.--Toi, mon majordome, redis à cet esclave de quoi le cuisinier l'accuse.
--Justin, esclave cuisinier de notre seigneur le comte, était seul dans la cuisine; sur la table se trouvait une petite écuelle d'argent, servant à l'usage de dame Godégisèle, noble épouse de notre maître. Pierre, cet autre esclave, est entré dans la cuisine y apportant du bois; aussitôt après son départ, Justin s'est aperçu que l'écuelle avait disparu; il est venu me dénoncer, à moi, majordome, le larcin dont il accuse Pierre; à quoi je lui ai dit qu'il aurait, lui Justin, une oreille coupée si l'écuelle ne se retrouvait point; à quoi il m'a répondu qu'il jurait par le salut de son âme avoir dit vrai, et que le larron était cet esclave-ci.
--Et je le répète encore, seigneur comte, si l'écuelle a été dérobée, elle n'a pu l'être que par Pierre que voici... Je le jure sur mon paradis! je suis innocent; mes conjurateurs sont prêts à le jurer comme moi sur leur salut.
--Oui, oui...--reprirent en choeur les six esclaves,--nous jurons que Justin est innocent du larcin... nous le jurons sur notre salut...
--Tu entends, chien?--dit Neroweg en se retournant vers Pierre.--Qu'as-tu à répondre? qu'est devenue cette écuelle? Je la connais bien, je l'avais rapportée du pillage de la ville d'Issoire, lorsque nous avons conquis l'Auvergne... Répondras-tu, chien?
--Seigneur, je n'ai pas volé l'écuelle, je ne l'ai pas même vue sur la table... mes conjurateurs sont prêts aie jurer comme moi sur leur salut...
--Oui, oui...--reprirent en choeur les conjurateurs de l'accusé,--Pierre est innocent; nous le jurons sur notre salut...
--Mon cher frère en Christ,--dit le clerc à l'accusé,--songez-y, c'est un gros péché que le vol, et c'est, un autre gros péché que le mensonge... Prenez garde, le Tout-Puissant vous voit et vous entend...
--Mon bon père, j'ai grand'peur du Tout-Puissant, je suis ses commandements que tu nous enseignes, je souffre mes misères avec résignation, j'obéis à mon maître, le seigneur comte, avec la soumission que tu ordonnes pour gagner le paradis; mais, je te le jure, je n'ai pas volé l'écuelle... La preuve, bon père, c'est qu'on a fouillé mes haillons, et l'on a rien trouvé sur moi.
--Ni sur moi!--reprit Justin,--ni sur moi non plus l'on n'a rien trouvé.
--Mais, renardeaux que vous êtes! les larrons habiles savent dissimuler leur larcin!
--Seigneur comte, croyez-moi, je vous le jure par les peines éternelles, je n'ai pas volé l'écuelle...
--Et moi, Justin, je soutiens que Pierre doit être l'auteur du vol... puisque je suis innocent...
--Justin affirme, Pierre nie, moi, Neroweg, j'ordonne que pour savoir le vrai ils soient soumis, l'un à l'épreuve de l'eau froide, l'autre à l'épreuve des fers brûlants...
--Seigneur comte!
--Que veux-tu, clerc?
--Tu ordonnes que l'accusateur et l'accusé soient tous deux soumis à l'épreuve?
--Oui...
--Mais si le jugement du Tout-Puissant prouve que l'accusé est coupable, l'accusateur ne sera-t-il pas ainsi déclaré innocent? Alors à quoi bon les soumettre tous deux à l'épreuve?
--Clerc... et si l'accusateur et l'accusé se sont entendus pour voler mon écuelle? et si pour détourner nos soupçons ils s'accusent mutuellement?... ne vois-tu pas que l'épreuve dira si tous deux sont innocents ou coupables, ou bien s'il y a un coupable et un innocent?
--Oui, oui,--crièrent les leudes, se réjouissant d'avance à la pensée de ce spectacle,--la double épreuve...
--Je ne redoute pas l'épreuve, moi, je la demande!--dit Justin d'une voix ferme.--Dieu rendra témoignage de mon innocence...
--Moi aussi, je suis certain de mon innocence,--dit Pierre en tremblant,--pourtant l'épreuve m'épouvante...
--Ton compagnon, mon cher fils, te donne l'exemple d'une pieuse confiance dans la justice divine, sachant que l'Éternel ne fait condamner que des coupables...
--Hélas! bon père, si l'épreuve tourne contre moi?
--Mon fils, c'est que tu auras volé l'écuelle.
--Non, non... sur le salut de mon âme, je ne l'ai pas volée.
--Alors, mon fils, ne redoute rien du jugement de Dieu: sa justice est infaillible...
--Ah! mon bon père, quelle terrible et injuste loi!
--Ne parle pas ainsi, mon cher fils; cette loi est sainte, c'est la loi salique, loi des Franks saliens, nos nobles conquérants; elle est placée sous l'invocation de Notre-Seigneur-Jésus-Christ... Pour t'en convaincre, écoute le préambule de cette loi au nom de laquelle on va vous soumettre à l'épreuve, accusateur et accusé; tu reconnaîtras qu'une pareille loi doit inspirer un pieux respect lorsqu'elle est précédée d'une profession de foi si orthodoxe... Écoute bien, mon cher fils: «L'illustre nation des Franks, fondée par Dieu, forte dans la guerre, profonde au conseil, d'une noble stature, d'une blancheur et d'une beauté singulières, hardie, agile et rude au combat, s'est récemment convertie à la foi catholique qu'elle pratique pure de toute hérésie; elle a cherché et a dicté la loi salique par l'organe des plus anciens de la nation qui la gouvernaient alors: le gast de Wiso, le gast de Bodo, le gast de Salo, le gast de Wido, habitant les lieux appelés Salo-Heim, Bodo-Heim, Wido-Heim, se réunirent pendant trois mâhls, discutèrent avec soin et adoptèrent cette loi-ci.
Vive celui qui aime les Franks! que le Christ maintienne leur empire! qu'il remplisse leurs chefs des clartés de sa grâce! qu'il protége l'armée, qu'il fortifie la foi, qu'il accorde paix et bonheur à ceux qui les gouvernent, sous les auspices de notre seigneur Jésus-Christ. AmenI.»--Or, je te le répète, mon cher fils, une loi dont le préambule s'exprime si pieusement, ne peut être taxée d'iniquité... Bénis-la donc, au contraire, puisqu'elle t'accorde la grâce insigne de voir ton innocence manifestée par la toute-puissance de l'Éternel.
--Clerc, assez de paroles!--reprit le comte.--L'accusé va subir l'épreuve de l'eau froide... L'on va, selon l'usage, attacher sa main droite à son pied gauche et le jeter dans cette grande cuve la tête la première... S'il surnage, le jugement de Dieu le condamnera, il sera reconnu coupable, et demain il subira la peine due à son larcin; s'il reste au fond, le jugement de Dieu l'absoudraJ.
À un signe de Neroweg, plusieurs de ses hommes se jetèrent sur l'esclave gaulois, et, malgré sa résistance, ses prières, ils lièrent sa main droite à son pied gauche.
--Hélas!--disait-il en gémissant,--quelle terrible loi, pourtant, mon bon père!... Quel sort est le mien! Si je reste au fond de la cuve, je suis noyé, quoique innocent! si je surnage, je suis condamné au supplice des larrons!
--Le jugement de l'Éternel, mon cher fils, ne saurait jamais s'égarer.
Déjà les Franks, élevant l'esclave entre leurs bras, se préparaient à le lancer dans la cuve, lorsque le clerc s'écria:
--Un moment! et la consécration de l'eau!
Puis allant vers l'esclave, qui ne cessait de gémir, il approcha de ses lèvres une croix d'argent qu'il portait au cou, et lui dit:
--Baise cette croix, mon cher fils.
Le jeune garçon baisa pieusement le symbole de la mort de l'ami des affligés, pendant que le clerc lui disait, selon la formule adoptée par l'Église:
«--O toi qui vas subir le jugement de l'eau froide, je t'adjure, par notre seigneur Jésus-Christ, par le Père, le Fils et le Saint-Esprit, par la Trinité inséparable, par tous les anges, archanges, principautés, puissances, dominations, vertus, trônes, chérubins et séraphins, si tu es coupable, que la présente eau te rejette sans qu'aucun maléfice puisse l'en empêcher, et toi, seigneur Jésus-Christ, montre-nous de ta majesté un signe tel, que si cet homme a commis le crime, il soit repoussé par cette eau, à la louange et à la gloire de ton saint nom, pour que tous reconnaissent que tu es le vrai Dieu!... Et toi, eau! eau créée par le Père tout-puissant pour les besoins de l'homme, je t'adjure, au nom de l'indivisible Trinité qui a permis au peuple d'Israël de te traverser à pied sec, je t'adjure, eau, de ne pas recevoir ce corps s'il s'est allégé du fardeau des bonnes oeuvres... Je te donne ces ordres, eau, confiant dans la seule vertu de Dieu, au nom duquel tu me dois obéissance... AmenK.»
La consécration terminée par le clerc, les Franks élevèrent au-dessus de leur tête l'esclave gaulois, qui se débattait en criant, et le lancèrent de toute leur force au milieu de la cuve, à la grande risée de l'assistance.
--Hi! hi! hi!... Jamais loutre, sautant du creux d'un saule à la poursuite d'une carpe, n'a fait un plus beau plongeon!--disait le bon seigneur comte en se tenant les côtes tant il riait; l'assistance, riant aussi à coeur joie, se pressait autour de la cuve, les uns et les autres disant:
--Il surnagera!
--Il ne surnagera pas!
--Comme il bat l'eau!
--Et ces glou... glou... glou!...
--On dirait une bouteille qui s'emplit.
--Ah! le voici qui reparaît!
--Non, il replonge!
Cependant l'esclave surnagea et parvint à rester un moment sur l'eau, la figure crispée, livide, les cheveux ruisselants, les yeux hagards et renversés, comme un homme qui, d'un effort désespéré, échappe à la noyade; il agita au-dessus de l'eau la seule main qu'il eût de libre, en criant:
--À moi!... au secours!... je me noie!...
Cet innocent oubliait, dans son effroi, que cette vie qu'il demandait était réservée au cruel châtiment du larcin, dont il restait désormais convaincu de par le jugement de Dieu... Ce grand scélérat fut retiré demi-mort de la cuve; les Franks s'égayaient de plus en plus de ses contorsions et de l'expression de sa figure bleuâtre et encore épouvantée... Il tomba, gémissant, sur le sol.
--Mon fils, mon fils, je vous l'avais dit,--reprit le prêtre d'une voix menaçante,--c'est un grand péché que le larcin! c'est un grand péché que le mensonge! et voici que vous les avez commis tous deux, ces péchés, puisque le jugement sacré du seigneur Dieu, dans son infaillible et divine vérité, vous déclare coupable.
--Va, misérable voleur!--lui dit un de ses conjurateurs avec dédain et courroux, craignant sans doute d'être, lui et ses compagnons, châtiés comme les complices de Pierre.--Tu nous avais juré de ton innocence, nous t'avons cru et tu nous as trompés, le jugement de Dieu nous le prouve!... Va, infâme! je te méprise! je te hais!... Nous verrons avec joie ton supplice!...
--Je suis innocent! je suis innocent!...
--Et le jugement de Dieu, blasphémateur!--s'écria Justin.--Tu veux nous persuader que Dieu a menti!...
--Hélas! je n'ai pourtant pas volé l'écuelle!
--Tais-toi, impie!... L'épreuve que je vais subir à mon tour, avec une confiance aveugle dans la justice du Seigneur, moi, Justin, va une fois de plus témoigner de ton crime!
--Bien, bien, mon cher fils! Retirez-vous de ce misérable menteur, larron et blasphémateur!... Votre innocence sera vitement reconnue, votre piété aura sa récompense.
--Oh! je le sais, mon bon père! aussi l'épreuve me semble lente à venir.
--Ce chien étant déclaré coupable par le jugement de Notre-Seigneur tout-puissant, subira la peine de son larcin: il aura l'oreille gauche coupée. Maintenant, passons à l'épreuve des fers ardents; car si le premier témoignage prouve la laronnerie de cet esclave, cela ne prouve pas que l'autre soit innocent... Tous deux, je le répète, peuvent s'être entendus pour voler mon écuelle.
--Oh! mon noble seigneur, je ne redoute rien,--s'écria Justin le cuisinier, la figure rayonnante d'une céleste confiance.--Je bénis Dieu de m'avoir réservé cette occasion de montrer une foi profonde dans notre sainte religion catholique, et de triompher une seconde fois des accusations des méchants... Mais, fidèle à tes commandements, ô Seigneur, je triompherai avec humilité.
Pendant que ce bon croyant attendait impatiemment le nouveau triomphe de son innocence, le clerc, selon l'usage, alla consacrer et conjurer les fers au milieu du brasier, de même qu'il avait conjuré l'eau dans la cuve. À ces fers ardents, il ordonna, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, de respecter la plante des pieds de l'esclave s'il était innocent, et de la lui brûler jusqu'aux os s'il était coupable.
La conjuration terminée, les forgerons des écuries retirèrent, à l'aide de fortes tenailles, les socs de charrue de la fournaise, les rangèrent tous les neuf à plat sur le sol, à deux ou trois pouces de distances les uns des autres; on eût dit un énorme gril, d'une forme étrange, rougi au feu.
--Dépêchons,--dit le comte,--que les socs ne refroidissent pas.
--Quelle danse ce renardeau va danser sur ces fers ardents, s'il s'est entendu avec l'autre pour voler l'écuelle!
--Quel miracle pourtant va s'accomplir si le cuisinier est vraiment innocent!--dit un autre leude avec une curiosité inquiète.
--Marcher sur des socs rougis au feu sans se brûler les pieds!... il n'y a que le dieu des chrétiens pour pouvoir de pareilles choses. C'est un grand dieu que le nôtre!...
--Un incomparable dieu! Rigomer!
--Un incommensurable dieu, mes chers frères,--dit le clerc,--et de si étonnants miracles ne sont qu'un jeu pour lui!...
Si grande était la curiosité des Franks, que leur cruelle envie de voir danser l'esclave sur des fers rougis au feu était certainement combattue par le désir d'assister à un surprenant miracle. À peine le dernier des socs fut-il déposé sur le sol, que Neroweg, de crainte de les voir refroidir, dit précipitamment à Justin:
--Vite... vite... marche là-dessus!...
--Va, mon cher fils, et ne crains rien!...
--Oh! je ne redoute rien, mon bon père,--répondit le cuisinier d'une voix inspirée;--puis, croisant ses bras sur sa poitrine, il s'écria plein de ferveur:--Seigneur Dieu! tu lis dans les coeurs, tu as déjà témoigné de mon innocence... donne en faveur de ton pauvre serviteur une nouvelle preuve de ta justice infaillible... Ordonne à ces fers ardents d'être aussi doux à mes pieds que si je foulais un tapis de verdure et de fleurs.
--Dépêche... dépêche... Assez de paroles... les fers refroidissent...
--Qu'importe, seigneur comte!... ces fers ne sauraient jamais être brûlants pour moi...
Et le Gaulois, le front rayonnant de sérénité, le regard levé vers le ciel, s'avança d'un pas ferme vers les coutres de charrue. Pendant le court espace de temps qui s'écoula jusqu'au moment où l'accusé s'exposa au jugement de Dieu, le comte, son clerc et l'assistance, dominés par l'imperturbable confiance de l'esclave, s'entre-regardèrent, et Neroweg dit à demi-voix aux leudes de son tribunal:
--Il faut que le cuisinier soit vraiment innocent du larcin.
--Va, mon fils en Dieu...--cria le clerc au moment où Justin levait le pied pour le poser sur le premier des coutres,--la justice de l'Éternel est infaillible... Tu l'as dit, c'est un tapis de verdure et de fleurs que tu vas fouler.
À peine eut-il posé le pied sur le fer ardent, que notre fervent catholique poussa un cri terrible; la douleur fut si atroce que, trébuchant, il tomba en avant sur les genoux et sur les mains. Roulant ainsi au milieu des fers ardents, il se fit de nouvelles et profondes brûlures; puis, pour échapper à cette torture, il s'élança d'un bond désespéré, en rugissant de souffrance, et alla tomber à dix pas de là, auprès de son compagnon garrotté.
--Vive l'infaillible jugement du Seigneur!--s'écrièrent les leudes, frappés d'admiration.--Vive le Christ!
--Je le disais bien,--ajouta le comte,--ces deux larrons se sont entendus pour voler mon écuelle... Demain ils auront tous deux l'oreille coupée et seront mis à la torture jusqu'à ce qu'ils aient avoué où ils ont caché leur larcin...
--Tais-toi, comte!...--s'écria Justin en rugissant de douleur et de rage.--Les larrons, les pillards, c'est toi et tes hommes... J'aurais volé l'écuelle, que je n'aurais fait que voler un voleur... mais je ne l'ai pas volée... aussi vrai que je renie ce dieu menteur qui me condamne.
--Malheureux!... blasphémer!... renier Dieu!... Moi, son serviteur, je t'ordonne en son nom de...
--Tais-toi, prêtre... tu ne me tromperas plus... Ta religion n'est que mensonge et fourberie, puisque ton dieu témoigne contre les innocents... Oh! que je souffre!... que je souffre!...
--Ces souffrances sont les peines anticipées de l'enfer, où tu brûleras éternellement, larron sacrilége!... Dieu prouve ton crime, et tu as l'audace de te révolter contre son jugement!...
--Tais-toi, clerc... Non, ton dieu n'existe pas, ou s'il existe, il est méchant et menteur, comme les imposteurs qui se disent ses prêtres!...
--Scélérat!... tu veux donc attirer sur cette maison le courroux du ciel! Ah! seigneur comte... je tremble des malheurs qui nous menacent si cet audacieux impie continue ses blasphèmes.
Neroweg n'avait pas attendu l'observation de son clerc pour s'épouvanter des sacriléges paroles de l'esclave gaulois, et pâle, tremblant, il frémissait à cette pensée qu'appelé par les effrayants blasphèmes du condamné, le diable pouvait soudain paraître pour emporter ce scélérat, et, par occasion, l'emporter peut-être aussi, lui, Neroweg, pour payement de quelque restant de compte infernal non réglé avec le bienheureux évêque Cautin; aussi le comte s'écria-t-il, frappé d'une idée subite:
--Forgeron, tes tenailles sont encore dans le brasier et toutes rouges?...
--Oui, seigneur comte.
--Ce maudit ne blasphèmera plus et ne risquera pas ainsi d'attirer le diable dans mon burg... Qu'on saisisse ce sacrilége et qu'on lui coupe la langue avec le tranchant des tenailles... Dis, clerc, crois-tu le Seigneur suffisamment apaisé par ce châtiment?... Crois-tu que le diable, n'entendant plus ces effrayants blasphèmes, n'aura plus occasion de venir ici?
--Je crois, seigneur comte, qu'il n'y a pas de supplice assez terrible pour ce maudit!... Nier Dieu et traiter ses ministres d'imposteurs!...
--Veux-tu, clerc, que je le fasse écarteler pour conjurer plus sûrement la présence du démon dans mon burg?...
--Le châtiment que tu lui infliges suffit... Ce damné sera ainsi puni par là où il aura péché... Sa langue scélérate a blasphémé; elle ne blasphémera plus...
--Mais crois-tu ce châtiment suffisant?... Dis toute la vérité, clerc... Cet esclave est mon meilleur cuisinier, mais je n'hésiterais à le faire écarteler si tu regardes cela comme nécessaire à cause du démon?...
--Non, te dis-je, noble comte, ce châtiment suffira... Nous ne voulons point d'ailleurs la mort du pécheur... En lui retranchant sa langue blasphématrice, les tenailles, du même coup, feront la plaie et la cicatriseront par la brûlure.
--Si tu crois le châtiment suffisant, clerc, je le préfère, car cet esclave est excellent; mais un cuisinier n'a pas besoin de sa langue pour cuisiner.
L'esclave gaulois eut donc la langue tranchée avec les tenailles rougies au feu; après quoi, le comte, assez rassuré sur la diabolique apparition qu'il redoutait toujours, voulut néanmoins s'étourdir complétement sur ses appréhensions en vidant plusieurs coupes. Il rentra donc dans la salle du festin avec ses leudes, avant d'aller retrouver sa femme dans son gynécée, pour y passer la nuit.
Godégisèle, pendant que son seigneur et maître Neroweg buvait encore avec ses leudes, Godégisèle, la cinquième femme du comte, retirée, selon la coutume, dans sa chambre, filait sa quenouille, au milieu de ses esclaves, à la clarté d'une lampe de cuivre. Godégisèle, toute jeune encore, était délicate et frêle; elle avait le teint d'une blancheur de cire, ses longs cheveux, d'un blond pâle, tressés en nattes et à demi couverts de son obbon (ainsi que les Franks appellent cette sorte de calotte d'étoffe d'or et d'argent), tombaient sur ses épaules nues, ainsi que ses bras. Son état de grossesse avancée donnait à ses traits doux et tristes une expression de souffrance. Godégisèle portait le costume des femmes franques de haute condition: une longue robe décolletée, à manches ouvertes et flottantes, serrée par une écharpe à sa taille, alors déformée; ses bras étaient ornés de bracelets d'or, enrichis de pierreries, et autour de son cou s'arrondissait un large collier d'or, piqué de rubis, nommé murêne, du nom d'un poisson qui, lorsqu'il est pris, se cintre, de sorte que sa tête touche à sa queue. Une chose rendait ce costume étrange; bien que Godégisèle fût de frêle et petite taille, la riche robe dont elle était vêtue semblait faite pour une femme très-grande et très-forte. Une vingtaine de jeunes esclaves, misérablement habillées, assises à terre sur la feuillée dont le sol était jonché, entouraient la femme du comte, siégeant sur un escabel à bras, recouvert d'un tapis brodé d'argent; plusieurs, parmi les esclaves, étaient jolies: les unes, ainsi que leur maîtresse, filaient leur quenouille; d'autres s'occupaient de travaux d'aiguille; parfois elles causaient entre elles à voix basse, en langue gauloise, que leur maîtresse, d'origine franque, comprenait difficilement. L'une d'elles, nommée Morise, belle jeune fille à cheveux noirs, vendue à dix ans à un noble frank, parlait couramment l'idiome des conquérants, et Godégisèle s'entretenait de préférence avec elle. En ce moment elle lui disait d'une voix craintive, cessant de filer sa quenouille, qu'elle tenait posée en travers sur ses genoux:
--Ainsi, Morise, tu l'as vu tuer?...
--Oui, madame... Elle portait ce jour-là cette même robe verte, à fleurs d'argent, que vous portez maintenant, et aussi le beau collier et les riches bracelets que vous portez.
Godégisèle frissonna et ne put s'empêcher de jeter un regard effaré sur ses bracelets et sur sa robe, deux fois trop large pour elle.
--Et... à propos de quoi l'a-t-il tuée, Morise?...
--Ce soir-là il avait bu encore plus que de coutume... il est entré ici, où nous sommes, tout trébuchant... C'était l'hiver... il y avait du feu dans ce foyer.. Sa femme Wisigarde était assise au coin de la cheminée... Le seigneur comte avait alors parmi nous pour favorite une lavandière nommée Martine... Il se tenait ce soir-là, je vous l'ai dit, madame, à peine sur ses jambes... Il se mit à dire à Martine: «Viens nous coucher... et toi, Wisigarde,»--ajouta-t-il en s'adressant à sa femme,--«prends la lampe et éclaire-nous.»
--C'était pour Wisigarde beaucoup de honte.
--D'autant plus, madame, qu'elle avait le coeur fier, le caractère impétueux... Elle nous battait à la journée, souvent nous mordait et non moins souvent querellait violemment le seigneur comte.
--Quoi, Morise! elle osait le quereller?...
--Oh! rien ne l'intimidait celle-là!... rien!... Quand elle était en furie, elle rugissait et grinçait des dents comme une lionne.
--Quelle terrible femme!...
--Enfin, madame, ce soir-là, au lieu d'obéir à la fantaisie du seigneur comte et de prendre la lampe pour le conduire jusqu'à son lit, lui et Martine, Wisigarde se mit à les injurier tous deux et à leur reprocher leur débauche.
--Lui, si colère! elle bravait la mort!... Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines!...
--Alors, madame, j'ai vu, comme je vous vois, les yeux du comte devenir sanglants et l'écume blanchir ses lèvres... Il s'est élancé sur sa femme, lui a donné un coup de poing sur le visage, puis d'un coup de pied dans le ventre il l'a renversée à terre... Elle, aussi furieuse que lui, ne cessait de l'injurier et même tâchait de le mordre, lorsque, après l'avoir jetée à terre, il s'est mis à deux genoux sur sa poitrine... Finalement, il lui a tant serré le cou entre ses deux grosses mains, qu'elle est devenue violette, et il l'a étranglée... et puis après, il s'est en allé coucher avec Martine.
--Morise, il m'en arrivera quelque jour autant.
Et Godégisèle, frémissant de tout son corps, laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et sa quenouille à ses pieds.
--Oh! madame, il ne faut pas ainsi vous alarmer... Tant que vous serez grosse vous n'aurez rien à craindre... le seigneur comte ne voudrait pas tuer du même coup sa femme et son enfant.
--Mais quand je l'aurai eu mis au monde, cet enfant? je serai tuée comme Wisigarde!
--Cela dépendra, madame, de l'humeur du seigneur comte... Peut-être aussi vous répudiera-t-il et vous renverra chez vos parents, comme il a renvoyé ses autres femmes qu'il n'a pas étranglées.
--Ah! Morise!... plût au ciel que monseigneur le comte me renvoyât dans ma famille!... Pourquoi faut-il que Neroweg m'ait vue lors du voyage qu'il a fait à Mayence!... Pourquoi le brin de paille qu'il a jeté sur ma poitrine, en me prenant pour femme, n'a-t-il pas été un poignard acéré!... Je serais morte du moins au milieu des miens...
--Quel brin de paille, madame?
--N'est-ce donc pas aussi l'usage en ce pays-ci, que l'homme, en témoignage de ce qu'il épouse une fille libre, lui prenne la main droite, et, de la gauche, lui jette un brin de paille dans le seinL?
--Non, madame.
--Tel est l'usage en Germanie... Hélas! Morise, je te le répète, pourquoi ce brin de paille n'a-t-il pas été un poignard!... Je serais morte sans agonie... Et maintenant que je sais le meurtre de Wisigarde, ma vie ne sera plus qu'une agonie...
--Madame, il fallait refuser d'épouser le comte.
--Je n'ai pas osé, Morise... Oh! il me tuera! il me tuera!...
--Pourquoi voulez-vous, madame, qu'il vous tue?... Vous ne soufflez mot, quoi qu'il dise et fasse... Il abuse de nous autres esclaves, puisqu'il est le maître... vous ne vous plaignez de rien, vous ne mettez jamais le pied hors du gynécée, sinon pour faire une promenade d'une heure le long des fossés du burg... Encore une fois, madame, pourquoi voulez-vous qu'il vous tue?...
--Quand il est ivre il ne raisonne pas.
--C'est vrai... il n'y a que ce danger.
--Mais ce danger est de tous les jours, puisque tous les jours il s'enivre.
--Que faire à cela?...
--Ah! pourquoi suis-je venu en ce lointain pays des Gaules... où je suis comme une étrangère?...
Et après être restée longtemps rêveuse et de plus en plus attristée:
--Morise?
--Madame.
--Vous ne me haïssez pas, vous autres?
--Non, madame; vous n'êtes pas méchante comme Wisigarde... vous ne nous battez pas et ne nous mordez jamais.
--Morise...
--Madame... Mais quoi! vous gardez le silence et vous voici rouge comme braise, vous toujours si pâle!...
--C'est que je n'ose te dire... Enfin, écoute-moi, tu es... tu es... l'une des favorites de monseigneur le comte...
--Il le faut bien... sinon de gré, du moins de force... Malgré ma répugnance, j'aime encore mieux partager son lit quand il l'ordonne, que d'être hachée de coups de fouet ou d'aller tourner la meule du moulin... et puis ainsi, je suis employée aux travaux de la maison; c'est un métier moins rude que d'être esclave des champs... on a moins de mal et la nourriture est moins mauvaise.
--Je sais... je sais... Aussi, je ne te blâme pas, Morise; mais réponds-moi sans mentir: lorsque tu es avec monseigneur le comte, tu ne cherches pas à l'irriter contre moi?... Hélas! on a vu des esclaves faire ainsi tuer leur maîtresse, et ensuite devenir les femmes de leur seigneur.
--J'ai tant d'aversion pour lui, madame, que, je vous le jure, je ne desserre les dents qu'afin de répondre oui ou non s'il m'interroge... D'ailleurs, comme le soir presque toujours il est ivre quand il m'emmène d'ici, c'est à peine s'il me parle... Je n'ai donc ni le loisir ni l'envie de lui dire du mal de vous.
--C'est bien vrai, Morise, c'est bien vrai?...
--Oh! oui, madame...
--Je voudrais te faire quelques petits présents, mais monseigneur ne me donne jamais d'argent; il le tient sous clef dans ses coffres, et pour morghen-gab, présent du matin que dans notre pays le mari fait à son épousée, le comte m'a donné les vêtements et les bijoux de sa quatrième femme Wisigarde... Chaque jour il me demande à les voir, et il les compte... Je n'ai donc rien à te donner, Morise, que ma bonne amitié, si tu me promets de ne pas irriter monseigneur contre moi.
--Il faudrait que j'aie le coeur méchant pour agir ainsi.
--Ah! Morise!... je voudrais être à ta place.
--Vous, la femme d'un comte, désirer être esclave!...
--Il ne te tuera pas, toi!...
--Bah! il me tuera comme une autre, si l'envie de me tuer lui prend... et au moins vous, madame, en attendant, vous avez de belles robes, de riches parures, des esclaves pour vous servir... et puis enfin, vous êtes libre.
--Je ne sors pas du burg.
--Parce que vous ne le voulez pas... Wisigarde montait à cheval et chassait... Il fallait la voir sur sa haquenée noire, avec sa robe de pourpre, son faucon sur le poing!... Au moins, si elle est morte jeune, elle n'a pas perdu son temps à se chagriner, celle-là... Au lieu que vous, madame, vous filez votre quenouille, vous regardez le ciel par votre fenêtre ou vous pleurez... quelle vie!
--Hélas! c'est que je pense toujours à mon pays, à mes parents qui sont si loin... si loin de ce pays des Gaules, où je suis étrangère.
--Wisigarde ne se donnait pas tant de chagrin... elle buvait et mangeait presque autant que le comte.
--Il m'avait toujours dit, à moi et à mon père, qu'elle était morte par accident... Ainsi, tu dis, Morise, que c'est là, là qu'il l'a tuée?...
--Oui, madame... d'un coup de pied il l'a renversée ici, près de ce poteau... et puis alors...
--Qu'as-tu?
--Madame, madame... entendez-vous?
--Quoi donc?
--On marche dans la chambre du seigneur comte.
--Ah! c'est lui!...
--Oui, madame, c'est son pas.
--Oh! j'ai peur!... j'ai peur!...
C'était Neroweg... Ses dernières libations faites pour s'étourdir sur sa crainte du diable, l'avaient plongé dans une ivresse à peu près complète; aussi, entra-t-il chez sa femme trébuchant sur ses jambes avinées. À l'aspect de leur maître, les esclaves se levèrent craintives; Godégisèle tremblait si fort, qu'elle put à peine se soulever de dessus son escabeau, tant elle se sentait faible. Le comte s'arrêta un instant au seuil de la porte, une main appuyée à l'un des chambranles et balançant légèrement son corps d'avant en arrière, tout en promenant sur les esclaves intimidées un regard demi-hébêté, demi-luxurieux; enfin, après un hoquet, il dit à la confidente de sa femme:
--Morise, viens...
Et regardant Godégisèle, il ajouta:
--Tu es bien pâle... tu as l'air troublé... Pourquoi es-tu si pâle, toi?...
La pauvre créature se souvenait sans doute que la nuit où il avait étranglé sa dernière femme, le comte avait dit aussi à une esclave: Viens! de sorte que les paroles de Neroweg, la troublant et l'effrayant davantage encore, Godégisèle ne put que murmurer presque sans savoir ce qu'elle disait:
--Monseigneur!... monseigneur!...
--Quoi? qu'as-tu?... Réponds,--reprit brutalement le comte.
--Voudrais-tu te révolter parce que j'ai dit à cet esclave: viens?...
--Non... oh! non!... monseigneur n'est-il pas ici le maître, et moi, Godégisèle, son humble servante?...
Et perdant tout à fait la tête, cette malheureuse déjà se voyant étranglée comme Wisigarde, parce que celle-ci avait refusé d'éclairer son mari et sa maîtresse jusqu'à la couche conjugale, se hâta de balbutier:
--Et même... si monseigneur le désire... je vais l'éclairer, avec cette lampe, jusqu'à son lit.
--Ah! madame!--lui dit tout bas Morise,--quelle mauvaise parole que celle-là!... C'est rappeler au comte la cause du meurtre de son autre femme.
Neroweg, aux paroles de Godégisèle, tressaillit, s'avança brusquement vers elle d'un air défiant; puis, la saisissant par le bras:
--Pourquoi parles-tu de m'éclairer avec cette lampe?
--Grâce! monseigneur!... ne me tuez pas!...
Et elle tomba à genoux.
--Ne tuez pas votre servante comme vous avez tué Wisigarde!...
Soudain le comte devint aussi pâle que sa femme, et s'écria, frappé d'une terreur que redoublait son ivresse:
--Elle sait que j'ai tué Wisigarde!... elle me dit les mêmes mots qui me l'ont fait tuer!... C'est l'oeuvre du malin esprit!... Je m'en souviens, l'évêque Cautin m'a dit que Wisigarde étant morte sans l'assistance d'un prêtre, pouvait revenir la nuit me tourmenter sous forme de fantôme!... Elle va peut-être m'apparaître cette nuit, puisque ma femme a prononcé ces mêmes mots qui m'ont fait étrangler l'autre! C'est un avertissement du ciel ou de l'enfer!
Et s'adressant à Morise:
--Mon clerc! mon clerc!... cours le chercher!... Il priera près de moi toute la nuit... il ne me quittera pas... Le fantôme de Wisigarde n'osera pas approcher, un prêtre étant là... Et puis cet esclave qui a blasphémé, il peut attirer le diable dans le burg!... Oh! j'ai eu tort de ne pas faire couper en quartiers ce maudit cuisinier!... Non, ce n'est pas assez d'avoir arraché la langue à ce sacrilége!
Son épouvante augmentant pendant que Morise courait chercher le clerc et que Godégisèle, demi-morte de frayeur et toujours agenouillée, s'adossait au poteau, se sentant défaillir; le comte se jeta aussi à genoux et s'écria, se frappant la poitrine:
--Seigneur Dieu! ayez pitié d'un pauvre pécheur!... J'ai beaucoup payé à mon patron, l'évêque Cautin, pour la mort de mon frère et de ma femme Wisigarde!... Je payerai beaucoup encore, afin que l'on prie pour Wisigarde et que la nuit elle ne vienne pas me tourmenter sous forme de fantôme!... Dès demain je ferai bâtir la chapelle dans les gorges d'Allange, en mémoire du miracle du bienheureux évêque Cautin, mon patron, et je ferai aussi rebâtir sa villa... Seigneur! bon seigneur Dieu! ayez pitié d'un pauvre pécheur!... Délivrez-moi cette nuit de la présence du diable et du fantôme de ma femme Wisigarde!...
Et voilà ce fervent catholique à genoux, hébêté par la terreur et par l'ivresse, se frappant avec furie la poitrine, attendant, plein d'une anxiété terrible, l'arrivée de son clerc.
D'après cette journée d'un noble comte dans son burg, voyez qu'elle est humaine, généreuse, éclairée, cette race des conquérants de la vieille Gaule! Quel tendre attachement ils ont pour leurs femmes! quel respect pour les doux liens de la famille et pour la sainteté du foyer domestique!... Ô nos mères! viriles matrones vénérées de nos aïeux! fières Gauloises d'autrefois qui siégiez à côté de vos époux dans ces conseils solennels de l'État, où l'on décidait de la paix ou de la guerre! mâles et austères éducatrices! épouses chéries, vaillantes guerrières! vierges saintes! femmes empereurs!... Ô Margarid, Hêna, Méroë, Loyse, Geneviève, Ellèn, Sampso, Victoria la Grande, réjouissez-vous! réjouissez-vous d'avoir quitté ce monde-ci pour les mondes mystérieux où l'on va perpétuellement revivre!... Réjouissez-vous dans la fierté de votre coeur!... Quelle indignation! quelle honte! quelle douleur pour vos âmes de voir vos soeurs, quoique de races différentes et ennemies; de voir des femmes, épouses de rois, de seigneurs, de guerriers, traitées, bonnes ou méchantes, avec autant de mépris ou de férocité, par leurs maîtres barbares, que si elles étaient leurs esclavesM!