--Mon Vagre, une dernière fois, je t'en conjure! sauve-toi... Tu refuses... viens donc là, tout près, entre mes bras... passe les tiens à travers cette grille... viens, mon époux... Ah! maintenant que nos âmes s'exhalent dans un dernier baiser!...
Une vingtaine d'hommes de pied et quelques leudes accouraient en armes vers l'ergastule; un des leudes disait:
--Une partie de ces chiens d'esclaves profite de l'incendie pour se révolter; ils parlent de venir délivrer ce chef des Vagres et les prisonniers... Vite, vite, mettons-les tous à mort... ensuite nous exterminerons les esclaves... La clef de la grille, la clef?...
--La voilà...
Au moment où Sigefrid prenait la clef, il aperçut Karadeuk et s'écria:
--Le bateleur ici! Que fais-tu là, vieux vagabond?
--Noble leude, mon ours, effrayé par le feu, m'avait échappé; je cours après lui... Il est, je crois, tapis là, près la grille, dans un coin... Hélas! quel malheur que cet incendie!
--Sigefrid, la grille est ouverte,--dit un des Franks.--Commençons-nous par tuer les hommes ou les femmes?
--Moi, je commence par tuer les hommes!--s'écria Karadeuk en plantant son poignard au milieu de la poitrine de Sigefrid, duquel il s'était rapproché tout en lui répondant, et qui, la grille ouverte, entrait la hache à la main dans l'ergastule: le vieux Vagre s'y élança pour mourir, s'il le fallait, auprès de ses deux fils.
--Que dis-tu de ma griffe?--dit à son tour le Veneur en poignardant un autre Frank, et courant à l'évêchesse.
--Vagrerie! Vagrerie!...--À nous, bons esclaves!...--À nous, révoltez-vous!...--Crièrent des voix tumultueuses et lointaines qui venaient non du côté des bâtiments en feu, mais de l'espace qui séparait l'ergastule du fossé d'enceinte. Puis, se rapprochant de plus en plus, les voix répétèrent:--Vagrerie! Vagrerie!...--Mort aux Franks!--Liberté aux esclaves!--Vive la vieille Gaule!
--Les Vagres!--s'écrièrent les Franks abasourdis, stupéfaits de la mort des deux leudes.--Les Vagres!... ils sortent donc de l'enfer!...
--À moi!--cria Ronan d'une voix tonnante,--à moi, mes Vagres!...
C'étaient notre douzaine de bons Vagres, qui, attirés par les clartés de l'incendie, signal convenu, avaient traversé le fossé; mais comment? Ce fossé n'était-il point rempli d'une vase tellement profonde, qu'un homme devait s'y engloutir s'il tentait de le traverser? Certes; mais nos bons Vagres, depuis la tombée de la nuit, rôdant là comme des loups autour d'une bergerie, l'avaient sondé, ce fossé; après quoi, ces judicieux garçons allèrent abattre à coups de hache, non loin de là, deux grands frênes droits comme des flèches, les dépouillèrent ensuite de leurs branches flexibles, dont ils lièrent solidement les deux troncs d'arbres bout à bout. Jetant alors sur la largeur du fossé, non loin de l'ergastule, ce long et frêle madrier, lestes, adroits comme des chats, ils avaient, l'un après l'autre, rampé sur ces troncs arbres, afin d'atteindre le revers de l'enceinte. Deux Vagres, dans cet aérien et périlleux passage, tombèrent et disparurent au fond de la vase: c'étaient le gros Dent-de-Loup et Florent le rhéteur... Que leurs noms vivent et soient bénis et redits en Vagrerie... Leurs compagnons, arrivant de l'autre côté du fossé, rencontrèrent, courant à l'ergastule pour délivrer les prisonniers, une trentaine d'esclaves révoltés, armés de bâtons, de fourches et de faux. Les Vagres se joignirent à eux, à l'exception des gens de pied et des leudes. Revenus à la prison pour mettre à mort les condamnés, les guerriers de Chram et ceux de Neroweg, après s'être battus au milieu des ténèbres dans la salle du festin, oubliant leur querelle, et laissant les morts et les blessés sur le lieu du combat, ne songèrent qu'à courir au feu: les hommes du comte, pour éteindre l'incendie; les hommes de Chram, pour sauver les chevaux ou les bagages de leur maître, et les retirer des écuries à demi embrasées... Les Franks, accourus à l'ergastule, étaient une vingtaine au plus; ils furent entourés et massacrés par les Vagres de Ronan et par les esclaves, après une résistance enragée. Pas un des Franks n'échappa, non, pas un! c'était urgent et prudent: un seul de ces conquérants de la vieille Gaule aurait pu aller, à cinq cents pas de là, avertir les leudes de ce qui se passait à la prison... Deux esclaves chargèrent Ronan sur leurs épaules, deux autres enlevèrent Loysik, et, à la demande de son évêchesse, le Veneur emporta dans ses bras vigoureux, comme on emporte un enfant au berceau, la petite Odille, trop faible pour pouvoir marcher. Le vieux Karadeuk suivait ses deux fils qu'il couvait des yeux.
Cette lutte triomphante, aux abords de l'ergastule, s'était passée en moins de temps qu'il n'en faut pour la décrire; mais il restait fort à faire pour sortir de l'enceinte du burg. Il fallait gagner le pont, seule issue praticable à cause de Ronan, de Loysik et d'Odille, incapables de marcher. Pour atteindre le pont, on devait, après avoir pendant assez longtemps suivi le revers de l'enceinte sous les arbres de l'hippodrome, on devait traverser le terrain complétement découvert qui s'étendait en face des bâtiments en feu. Le vieux Karadeuk, sage, froid et prudent au conseil, fit faire halte à sa troupe sous les arbres où elle se trouvait alors à l'abri de tout regard ennemi, et il dit:
--Quitter le burg en bande, ce serait nous faire tuer jusqu'au dernier. Une partie des Franks, dans leur fureur, abandonnerait l'incendie pour nous exterminer; donc, en arrivant sur le terrain découvert qu'il nous faut parcourir, séparons-nous, et jetons-nous hardiment au milieu des Franks effarés, occupés à transporter ce qu'ils peuvent arracher aux flammes... Mêlons-nous à cette foule épouvantée, paraissons aussi occupés de quelque sauvetage, allant, venant, courant, nous sortirons de ce dangereux passage, et nous gagnerons isolément le pont, notre rendez-vous général...
--Mais, mon père, moi et Loysik, portés par ces bons esclaves, comment éviter que l'on nous remarque?
--Peu importe qu'on vous remarque; ces esclaves sembleront transporter deux hommes blessés par les décombres de l'incendie; vous cacherez seulement vos visages entre vos mains, et vous gémirez de votre mieux. Quant au Veneur, qui a prudemment dépouillé sa peau d'ours, il traversera la foule en courant, tenant la petite esclave entre ses bras, comme s'il venait d'arracher du milieu des flammes une jeune fille du gynécée; l'évêchesse va s'envelopper dans la casaque du Veneur, et au milieu du tumulte elle pourra passer inaperçue... Tout ceci est-il entendu, accepté?
--Oui, Karadeuk.
--Maintenant, mes bons Vagres, continuons notre marche jusqu'au bout de l'hippodrome; là, nous nous séparons... Notre rendez-vous est au pont!...
Les sages avis du père de Loysik et de Ronan furent de point en point exécutés.
Foi de Vagre et de Gaulois conquis, c'était un fier spectacle que ce vaste burg frank, dévoré par les flammes! À chaque instant les toits de chaume des étables et des granges s'effondraient avec fracas, en lançant vers le ciel étoilé d'immenses gerbes de flammes et d'étincelles; le vent du nord, frais et vif, poussait vers le sud les crêtes de ses grandes vagues de feu, ondoyant comme une mer au-dessus des bâtiments à demi écroulés. Au moment où Ronan, porté par les deux esclaves, passait devant la maison seigneuriale, construite presque entièrement en charpente et recouverte de planchettes de chêne, il vit la toiture embrasée, soutenue jusqu'alors par quelques grosses poutres carbonisées, s'abîmer avec le retentissement du tonnerre au milieu des assises et des pilastres de pierre volcanique, restés seuls debout, ainsi que quelques énormes poutres noires et fumantes, se profilant sur un rideau de feu. Aux lueurs de cette fournaise, on voyait briller les casques et les cuirasses des leudes de Chram, courant çà et là, ainsi que les gens de Neroweg, et s'efforçant de faire sortir des écuries embrasées, les chevaux et les mulets, chargés à la hâte; des hommes du comte, non moins effarés, apportaient sur leurs épaules, et jetaient loin du feu les objets qu'ils avaient pu arracher aux flammes, et retournaient aux bâtiments, afin de disputer d'autres débris à l'incendie. De bons esclaves, implorant le ciel, poussaient à grand'peine devant eux le bétail effarouché, ou tiraient en vain par le licou les chevaux cabrés d'épouvante; les plus dévots de ces captifs s'agenouillaient éperdus, se frappant la poitrine, et suppliaient le bienheureux évêque Cautin, que l'on ne voyait pas, de mettre un terme au désastre par un nouveau miracle.
Quel tumulte infernal!... qu'il est doux à l'oreille d'un Gaulois qui se venge du féroce conquérant de son pays, d'un Gaulois qui se venge de l'implacable ennemi de sa race! Par les os de nos pères! la belle musique! hennissement des chevaux, beuglements des bestiaux, imprécations des Franks, cris des blessés que les décombres enflammés brûlaient ou écrasaient en croulant! Et quelle belle lumière éclairait ce tableau! lumière rouge, flamboyante, mais moins flamboyante encore que celle de cet immense incendie qui éclairait, il y a des siècles, la marche de l'aïeul de Ronan, Albinik le marin, allant, avec sa femme Méroë, de Vannes à Paimbeuf braver César dans son camp... Oui... qu'est-ce que le maigre incendie de ce burg frank, auprès de cet embrasement de vingt lieues, de cet océan de flammes, couvrant soudain ces contrées, la veille si florissantes, si fécondes, si populeuses, et ne laissant après lui que débris fumants et solitude désolée! «Ô liberté! que tu coûtes de larmes, de désastres et de sang!» disaient nos pères, ces fiers Gaulois des temps passés, en portant la torche au milieu de leurs villes, de leurs bourgs et de leurs villages... «Ô liberté! liberté sainte!... nous nous ensevelirons avec toi sous les ruines fumantes de la Gaule; mais nous n'aurons pas vécu esclaves... et le pied d'un conquérant abhorré ne foulera que des cendres dans ces contrées dévastées!»
O nos pères! héroïques martyrs de l'indépendance! vous n'auriez pas, comme nous, Gaulois dégénérés, lâchement subi le joug de ces Franks, dont à peine nous brûlons, comme aujourd'hui, quelques burgs... Cela est peu; mais leurs complices seront frappés de terreur!... Ils parlent d'enfer, ces pieux hommes! la Vagrerie sera sur terre leur enfer; les flammes, les grincements de dents n'y manqueront pas... Non, non! foi de Vagre! il est encore en Gaule quelques vaillants hommes, ennemis acharnés de l'étranger! ceux-là, poursuivis, traqués, suppliciés, on les appelle Hommes errants, Loups, Têtes-de-loup... Mais ces loups, entre loups, se chérissent comme frères; car voici les deux fils du vieux Karadeuk, toujours portés sur les épaules des esclaves, comme la petite Odille entre les bras du Veneur, qui passent, ainsi que plusieurs Vagres et esclaves révoltés, le pont jeté sur le fossé, après avoir heureusement traversé, en s'y mêlant, la foule des Franks fourmillant autour de l'incendie. Le gardien du pont ayant crié à l'aide, on l'a envoyé, la tête la première, sonder la profondeur du fossé, et il a disparu dans la bourbe.
--Vite, passez tous! passez vite,--dit le vieux Karadeuk qui n'oublie rien.--Sommes-nous tous hors de l'enceinte du burg?
--Oui, tous! tous!
--Maintenant, tirons à nous ce pont; j'ai fait briser les chaînes qui l'attachaient de l'autre côté de l'enceinte; s'il prend envie aux Franks de nous poursuivre, nous aurons sur eux une grande avance; trouver de quoi construire un pont au milieu du tumulte et de l'épouvante où ils sont à cette heure, n'est point facile. Une fois en pleine forêt, au diable les Franks! Vive la Vagrerie et la vieille Gaule!...
--Bien dit, Karadeuk, voici le pont de notre côté.
--Ô mes fils! enfin sauvés!... Ronan, Loysik!... encore un embrassement, mes enfants.
--Par la joie sainte de ce père et de ses deux fils, belle évêchesse! tu es ma femme... je ne te quitterai qu'à la mort!
--Loysik, vous me disiez cette nuit dans la prison: «Fulvie, libre aujourd'hui, retrouvant le Veneur libre aussi, et vous offrant d'être sa femme que répondriez-vous?» Libre à cette heure, je te dis à toi, mon époux,--ajouta l'évêchesse en se retournant vers le Vagre:--Je serai femme dévouée, mère vaillante, tu peux me croire...
--Et toi, petite Odille, toi, qui n'as plus ni père ni mère, veux-tu de moi pour mari, pauvre enfant, si tu survis à ta blessure?
--Ronan, je serais morte, que l'espoir d'être votre femme à vous, si bon au pauvre monde, me ferait, il me semble, sortir du tombeau!...
Les Vagres et les esclaves révoltés se dirigent en hâte vers la forêt, Loysik et Ronan toujours portés sur les épaules de leurs compagnons. La petite Odille se prétend guérie de sa blessure depuis que Ronan, son ami, lui a promis de la prendre pour femme; elle se sent, dit-elle, de force à marcher; mais l'évêchesse n'y consent pas, et son Vagre, n'abandonnant pas son léger fardeau, continue de marcher près de Fulvie... Au bout de quelques pas, il entend deux Vagres et deux esclaves qui le suivaient à quelques pas, dire en soufflant et maugréant:
--Comme il est lourd, comme il est lourd...
--Si ce sanglier est trop pesant, relayez-vous pour le porter... Ah! ce n'est pas un léger et joli fardeau comme toi, Odille... passe ton petit bras autour de mon cou, tu seras ainsi plus à ton aise.
--De quel sanglier parles-tu donc, Veneur?
--Je parle, Ronan, de la part du butin de ton père, le vieux Karadeuk...
--Quel butin?... Mais, par le diable! c'est un homme que nos compagnons portent là...
--Oui... c'est un homme bâillonné, garrotté... Nos camarades en ont leur charge; il se fait lourd...
--Et cet homme, dis, Veneur, quel est-il?
--Réjouis-toi, Ronan, c'est le comte!...
--Neroweg!
--Lui-même... dextrement enlevé tout à l'heure au milieu de ses leudes, par ton père et deux de nos camarades!
--Neroweg! en notre pouvoir... à nous, Karadeuk, Ronan et Loysik, descendants de Scanvoch! Ciel et terre! est-ce possible?... Le comte Neroweg enlevé... je n'y puis croire!...
--Eh! vieux Karadeuk! viens donc de ce côté... Ronan ne peut croire encore à l'enlèvement du sanglier frank...
--Oui, mon fils; cet homme dont la tête est enveloppée d'une casaque, c'est Neroweg... c'est ma part du butin...
--C'est la tienne, Karadeuk... mais seulement nous te demandons, nous, anciens esclaves du comte, nous te demandons ses os et sa peau...
--Quel dommage de n'avoir pas aussi l'évêque... la fête serait complète...
--L'évêque Cautin est mort!...
--Belle évêchesse, tu serais veuve, si je n'étais ton mari.
--Cautin m'a fait beaucoup souffrir; mais, aussi vrai que je t'aime, mon Vagre, mon seul désir, à cette heure, est que sa mort n'ait pas été cruelle...
--Le Lion de Poitiers l'a tué.
--Mon père... cet évêque damné, vous l'avez vu mourir?
--Oui... frappé d'un coup d'épée, par le Lion de Poitiers... L'évêque fuyait l'un des bâtiments incendiés; le Lion de Poitiers le rencontrant face à face, lui a dit: «Tu m'as forcé de m'agenouiller devant toi, orgueilleux prélat... Je t'ai promis de me venger... je me venge... Meurs...»
--Sa fin est trop douce pour sa vie... Au diable l'évêque Cautin! il n'enterrera plus de vivants avec les morts... Et le comte, comment vous en êtes-vous emparé, mon père?
--Je vous suivais de l'oeil, toi et Loysik, portés par nos Vagres criant: «Place! place à des blessés que nous venons de retirer de dessous les décombres!» Tout en me mêlant, ainsi que trois des nôtres, à la foule éperdue, je me rapprochais peu à peu du pont; soudain, de loin, je vois accourir le comte, seul, et portant à grand'peine, entre ses bras, plusieurs gros sacs de peau remplis sans doute d'or ou d'argent, se dirigeant vers une citerne abandonnée. Neroweg était seul, et en ce moment assez éloigné du lieu de l'incendie; la pensée me vient de m'emparer de lui; moi et deux des nôtres nous nous glissons en rampant derrière des abrisseaux qui ombrageaient la citerne, au fond de laquelle le comte venait de jeter plusieurs de ses sacs, craignant sans doute qu'à travers le tumulte ils lui fussent volés, il comptait les retrouver plus tard dans cette cachette; nous tombons trois sur lui à l'improviste, il est terrassé, je lui mets les genoux sur la poitrine et la main sur la bouche pour l'empêcher de crier à l'aide... un des nôtres se dépouille de sa casaque, en enveloppe la tête de Neroweg, les autres lui lient les mains et les pieds avec leur ceinture, après quoi nos Vagres ayant ramassé les sacs restants, nous enlevons le seigneur comte... Le pont était voisin... et voici ma capture... ma part du butin à moi...
--Elle est lourde; aurons-nous loin encore à la porter, Karadeuk?
--On ne peut plus d'ici entendre au burg les cris du comte... débarrassez-le de la casaque qui lui enveloppe la tête.
--C'est fait.
--Comte Neroweg, tes mains resteront garrottées, mais tes jambes seront libres... Veux-tu marcher jusqu'à la lisière de la forêt? sinon l'on t'y portera comme on t'a porté jusqu'ici!...
--Vous allez m'égorger là!
--Veux-tu nous suivre, oui ou non?
--Marchons, bateleur maudit! vous verrez qu'un noble frank va d'un pas ferme à la mort! chiens gaulois, race d'esclaves!
On arrive à la lisière de la forêt, alors que l'aube naissait; elle est hâtive au mois de juin; au loin, l'on aperçoit, luttant contre les premières clartés du jour, une lueur immense; ce sont les ruines du burg encore embrasées.
Ronan et l'ermite laboureur sont déposés sur l'herbe; la petite Odille est assise à leurs côtés. L'évêchesse s'agenouille près de l'enfant pour visiter sa blessure; les Vagres et les esclaves révoltés se rangent en cercle; le comte, toujours garrotté, l'air farouche, résolu, car ces barbares, féroces pillards et lâches dans leur vengeance, ont une bravoure sauvage, c'est à leurs ennemis de le dire; il jette sur les Vagres un regard intrépide; le vieux Karadeuk, vigoureux encore, semble rajeuni de vingt ans; la joie d'avoir sauvé ses fils et de tenir en son pouvoir un Neroweg, semble lui donner une vie nouvelle; son regard brille, sa joue est enflammée, il contemple le comte d'un oeil avide.
--Nous allons être vengés,--dit Ronan,--tu vas être vengée, petite Odille.
--Ronan, je ne demande pas pour moi de vengeance; dans la prison je disais au bon ermite laboureur: Si je redevenais libre, je ne rendrais pas le mal pour le mal: n'est-ce pas, Loysik?
--Oui, douce enfant... douce comme le pardon; mais ne craignez rien, notre père ne tuera pas cet homme désarmé.
--Il ne le tuera pas, mon frère? Si, de par le diable! notre père tuera ce Frank, aussi vrai qu'il nous a fait mettre tous deux à la torture, qu'il a accablé de coups cette enfant de quinze ans avant de la violenter... Sang et massacre! pas de pitié!
--Non, Ronan, notre père ne tuera pas un homme sans défense.
--Vous tardez beaucoup à m'égorger, chiens gaulois! qu'attendez-vous donc? Et toi, bateleur, chef de ces bandits! qu'as-tu à me regarder ainsi en silence?
--C'est qu'en te regardant ainsi, Neroweg, je songe au passé... je me souviens...
--De quoi te souviens-tu?
--De ton aïeul...
--Quel aïeul? mes aïeux sont nombreux.
--Neroweg, l'Aigle terrible...
--Oh! c'était un grand chef...--reprit le Frank avec un accent d'orgueil farouche,--c'était un grand roi, un des plus vaillants guerriers de ma race vaillante! son nom est encore glorifié en Germanie!... Puisse ma honte à moi, prisonnier de votre bande d'esclaves révoltés, être enfouie au fond de ma fosse... si vous me creusez une fosse...
--Écoute: il y a de cela plus de trois siècles; ton aïeul était chef d'une des hordes franques, rassemblées de l'autre côté du Rhin, et qui alors menaçaient la Gaule...
--Et nous l'avons conquise, cette Gaule! elle est notre terre aujourd'hui, et vous... vous êtes nos esclaves... race bâtarde!...
--Écoute encore: mon aïeul, soldat obscur, se nommait Scanvoch.
--Par ma chevelure! ces misérables savent les noms de leurs ancêtres ainsi que nous les savons, nous autres de race illustre! Mirff et Morff, mes deux limiers, que cet autre bandit déguisé en ours a mis à mort, Mirff et Morff connaissent leurs ancêtres, si tu connais les tiens!
--Mon aïeul Scanvoch fut lâchement mis à la torture par l'Aigle terrible, la veille d'une grande bataille du Rhin; le matin de ce combat, les soldats gaulois chantaient:
«Combien sont-ils, ces Franks?... combien sont-ils donc, ces barbares?»
Le soir ils chantaient après leur victoire:
«Combien étaient-ils, ces Franks? combien étaient-ils donc ces barbares?...»
--Si cette fois les lâches Gaulois ont vaincu les Franks valeureux, ce fut par trahison...
--Donc, lors de cette grande bataille du Rhin, Scanvoch s'est battu contre ton aïeul. Ce fut, vois-tu, une lutte acharnée, non-seulement un combat de soldat à soldat, mais un combat de deux races fatalement ennemies! Scanvoch pressentait que la descendance de Neroweg serait funeste à la nôtre, et il voulait pour cela le tuer... Le sort des armes en a autrement décidé. Les pressentiments de mon aïeul ne l'ont pas trompé... Voici la seconde fois que nos deux familles se rencontrent à travers les âges... Tu as fait torturer mes deux fils; tu devais aujourd'hui les livrer au supplice...
--Assez, chien!... Et pour empêcher ma noble race de mettre, dans l'avenir, le pied sur la gorge à ta race asservie, tu veux me tuer?
--Je veux te tuer... Ton frère a péri de ta main fratricide; ta famille sera éteinte en toi!...
Un éclair de joie sinistre illumina les yeux du Frank; il répondit:
--Tue-moi...
--Ôtez-lui ses liens...
--C'est fait, Karadeuk; mais nous le tenons, et nos mains valent les liens qui le garrottaient.
--Je propose, moi, qu'il soit, avant sa mort, mis à la torture, ainsi qu'il nous y faisait mettre au burg, nous autres esclaves...
--Oui, oui... à la torture! à la torture!...
--Et après, coupé en quatre quartiers.
--Haché à coups de hache!
--Mes Vagres! cet homme est à moi... c'est ma part du butin!
--Il est à toi, vieux Karadeuk...
--Laissez-le libre.
--Tu le veux?
--Laissez-le libre; mais formez autour de lui un cercle qu'il ne puisse franchir...
--Voici un cercle de pointes d'épées, de fer, de piques et de tranchants de faux qu'il ne franchira pas...
--Un prêtre!--s'écria soudain le comte avec un accent d'angoisse mortelle,--un prêtre! je ne veux pas mourir sans un prêtre! j'irais en enfer... Toi qui es assis là-bas, ermite laboureur, le saint évêque Cautin, mon patron, te traitait de renégat; mais enfin comme moine tu es toujours un peu prêtre, toi... veux-tu m'assister? et me promettre que je n'irai pas en enfer, mais en paradis?... Ces chiens, tes compagnons, m'ont volé mes colliers d'or et les sacs que je n'avais pas jetés dans la citerne; il ne me reste que cet anneau d'or... je te le donne... mais promets-moi, sur ton salut, le paradis...
--Mon père!--s'écria Loysik,--mon père! vous ne tuerez pas ainsi cet homme...
--Je ne vous demande pas grâce de la vie, chiens d'esclaves! je saurai mourir; mais je ne veux pas aller en enfer, moi! Ô mon bon patron! bienheureux évêque Cautin, où es-tu? où es-tu? Fais un nouveau miracle... envoie-moi un prêtre!...
--En attendant le miracle, comte Neroweg, prends cette hache.
--Quoi, Karadeuk, tu l'armes?
--Prends cette hache, comte Neroweg; j'ai la mienne, défends-toi.
--Mon père! il est fort comme un taureau sauvage; il est jeune encore et vous êtes vieux!
--Mon père! au nom de vos deux fils que vous avez sauvés, renoncez à ce combat...
--Mes enfants, ne craignez rien; cette hache ne pèse pas à mon bras... J'ai foi dans mon courage; j'éteindrai en ce Frank la race des Neroweg.
--Oh! être là, incapable de bouger... ne pouvoir me battre à ta place, ô mon père!
--Mes fils, c'est aux vieux à mourir... aux jeunes de vivre... Neroweg, défends-toi...
--Moi, de race illustre, me battre contre un gueux! un Vagre! un esclave révolté! non...
--Tu refuses?...
--Oui, chien bâtard... égorge-moi si tu veux...
--Mes Vagres, qu'on le saisisse, et tondez-le comme un esclave: le tranchant d'un poignard vaudra, pour ceci, les ciseaux.
--Moi, tondu comme un vil esclave! moi, Neroweg, subir un tel outrage! moi, tondu!...
--La femme de ton glorieux roi Clovis aimait mieux voir ses petits-fils morts que tondus... je sais cela... Oui, vous autres nobles Franks, vous tenez, comme vos rois chevelus, à votre chevelure, signe d'antique et illustre race; donc, Neroweg, défends-toi, ou tu seras tondu...
--Moi, tondu!... Cette hache! cette hache!...
--La voici, comte... Et vous, mes bons Vagres, élargissez le cercle!...
--Ermite laboureur, veux-tu me promettre, si ce combat me met en danger de mort, de m'envoyer en paradis? je te donnerai mon anneau...
--Si tu es en danger mortel, Neroweg, je te dirai des paroles qui te feront, je l'espère, envisager fermement la mort.
--Ce n'est pas la mort que je crains, chien! c'est le paradis que je veux...
--Crois-nous, Karadeuk, ce lâche a moins peur de l'enfer que de ta hache... Coupons-lui cette crinière, qui ressemble à la queue d'un cheval de montagne... Allons, tondons le comte... le seigneur frank sera tondu...
Neroweg, furieux, se précipita sur le vieux Vagre, le combat s'engagea, terrible, acharné. Loysik, Ronan, l'évêchesse et la petite Odille, pâles, tremblants, suivaient la lutte d'un oeil alarmé; elle ne fut pas longue, la lutte... Le vieux Vagre l'avait dit, la hache ne pesait point à son bras vigoureux, mais elle pesa fort au front de Neroweg, qui, sanglant, roula sur l'herbe, frappé d'un coup mortel...
--Meurs donc!--s'écria Karadeuk avec une joie triomphante;--la race de l'Aigle terrible ne poursuivra plus la race de Joel... Meurs donc, comte Neroweg!
--Hi! hi!... j'ai un fils de ma seconde femme à Soissons... et ma femme Godégisèle est enceinte, chien gaulois!--murmura le Frank avec un éclat de rire sardonique.--Ma race n'est pas éteinte... j'espère qu'elle retrouvera plus d'une fois la tienne pour l'écraser...
Puis il ajouta d'une voix affaiblie, épouvantée:
--Ermite laboureur, donne-moi le paradis... bon patron, évêque Cautin, aie pitié de moi... Oh! l'enfer! l'enfer! les diables!... j'ai peur... l'enfer!...
Et Neroweg expira, la face contractée par une terreur diabolique. Son dernier regard s'arrêta sur les ruines de son burg fumant au loin sur la colline.
Les leudes du comte s'apercevant de sa disparition, durent le croire enseveli sous les décombres du burg, ou enlevé... S'ils l'ont cherché au dehors, ces fidèles, ils auront trouvé le corps du comte vers la lisière de la forêt, mort, la tête fendue d'un coup de hache, étendu au pied d'un arbre dont on avait enlevé la première écorce et sur lequel étaient ces mots tracés avec la pointe d'un poignard:
«Karadeuk le Vagre, descendant du Gaulois Joel, le brenn de la tribu de Karnak, a tué ce COMTE frank, descendant de Neroweg l'Aigle terrible... Vive la vieille Gaule!...»
Ici finit le récit de Ronan le Vagre, fils de Karadeuk le Bagaude, Karadeuk, mon frère à moi, Kervan, fils aîné de Jocelyn, et petit-fils d'Araïm. À cette histoire, j'ai ajouté les lignes suivantes, ce soir, jour du départ de mon neveu Ronan, qui retourne près des siens, en Bourgogne, après deux jours passés dans notre maison, toujours située non loin des pierres sacrées de la forêt de Karnak. Mon neveu Ronan m'ayant confié ses pensées durant son séjour ici, j'ai pu, en ce qui le touche, écrire, ainsi qu'il aurait écrit lui-même.
À propos de la forme nouvelle adoptée par lui dans ses récits, Ronan m'a dit, non sans raison:
«--Le voeu de notre aïeul Joel, en demandant à ceux de sa descendance d'ajouter tour à tour à notre légende l'histoire de leur vie, a été de perpétuer d'âge en âge dans notre famille l'amour de la Gaule et la haine de la domination étrangère. Nos aïeux, jusqu'ici, ont raconté leurs aventures sous forme de mémoires; moi, j'ai agi différemment; mais la même pensée patriotique qui inspirait nos aïeux m'a inspiré; tous les faits cités par moi sont vrais, et les scènes auxquelles je n'ai pas assisté m'ont été racontées par des gens qui ont été acteurs dans ces événements. Il en a été ainsi, entre autres faits, de l'entrevue secrète de Neroweg et de Chram au burg du comte, dans la chambre des trésors. Chram rapporta cet entretien à Spatachair, l'un de ses favoris; un esclave entendit ce récit; et plus tard, après l'incendie du burg, cet esclave s'étant joint à nous pour courir la Vagrerie jusqu'en Bourgogne, c'est de lui que j'ai tenu ces détails. Peu importe donc la forme de ces légendes, pourvu que le fond soit vrai; il nous faut, avant tout, donner à notre descendance un tableau très-réel des temps où chacune de nos générations a vécu et vivra, le tout dit avec sincérité. Ces enseignements, transmis de siècle en siècle à notre race, rempliront ainsi le voeu suprême de notre aïeul Joel.»
Moi, Kervan, je dis comme mon neveu Ronan le Vagre: Peu importe la forme de ces récits, pourvu qu'ils reproduisent fidèlement les temps où nous vivons. Je compléterai donc, ainsi qu'il suit, et jusqu'à aujourd'hui, l'histoire de mon frère Karadeuk et de ses deux fils, Ronan et Loysik.
Ronan le Vagre revient en Bretagne accomplir le dernier voeu de son père Karadeuk.--Il retrouve Kervan, frère de son père.--Ce qui est advenu à Ronan le Vagre, avant et durant son voyage.
Deux ans se sont écoulés depuis la mort du comte Neroweg... On est en hiver: le vent siffle, la neige tombe. Par une nuit pareille, il y a de cela près de cinquante ans, Karadeuk, petit-fils du vieil Araïm, avait quitté la maison de son père où se passe ce récit, pour aller courir la Bagaudie, séduit par les récits du colporteur.
Le vieil Araïm est mort depuis très-longtemps, regrettant jusqu'à la fin Karadeuk, son favori; Jocelyn et Madalèn, père et mère de Karadeuk, sont aussi morts; son frère aîné, Kervan, et sa douce soeur Roselyk, sont encore vivants, et habitent la maison située près des pierres sacrées de Karnak. Kervan a soixante-huit ans passés; il s'est marié déjà vieux: son fils, âgé de quinze ans, s'appelle Yvon; la blonde Roselyk, soeur de Kervan, est presque aussi âgée que lui: ses cheveux sont devenus blancs; elle est restée fille et demeure avec son frère Kervan et sa femme Martha.
Le soir est venu, le vent souffle au dehors, la neige tombe.
Kervan, sa soeur, sa femme, son fils et plusieurs de leurs parents, qui cultivent avec eux les mêmes champs que cultivait, il y a plus de six cents ans, Joel et sa famille, sont occupés, autour du foyer, aux travaux de la veillée. À une violente raffale de vent, Kervan dit à sa soeur:
--Bonne Roselyk, c'est par une nuit semblable, qu'il y a beaucoup d'années, ce colporteur maudit... te souviens-tu?
--Hélas! oui... et le lendemain notre pauvre frère Karadeuk nous quittait pour jamais... Sa disparition a causé tant de chagrin à notre bon grand-père Araïm, qu'il est mort en pleurant son petit-fils... Peu de temps après, nous avons perdu notre mère Madalèn, devenue presque folle de douleur... Seul, notre père Jocelyn a résisté plus longtemps au chagrin... Ah! notre frère Karadeuk n'a été que trop puni de son désir de voir des Korrigans.
--Les Korrigans? tante Roselyk,--reprit Yvon, fils de Kervan,--ces petites fées d'autrefois, dont le vieux Gildas, le tondeur de brebis, parle souvent? On ne les voit plus depuis longues années dans le pays, les Korrigans, non plus que les Dûs, autres petits nains.
--Heureusement, mon enfant, le pays est débarrassé de ces génies malfaisants... Sans eux, ton oncle Karadeuk serait peut-être à cette heure avec nous à la veillée...
--Et jamais, mon père, vous n'avez eu de nouvelles de lui?
--Jamais, mon fils! il est mort sans doute au milieu de ces guerres civiles, de ces désastres, qui continuent de déchirer la vieille Gaule, sous le règne des descendants de Clovis.
--Puisse notre Bretagne ignorer longtemps ces maux dont souffrent si cruellement les autres provinces!
--Notre vieille Armorique a su jusqu'ici conserver son indépendance, et repousser l'invasion des Franks, pourquoi faiblirions-nous à l'avenir? Nos chefs de tribus, choisis par nous, sont vaillants... le chef des chefs, choisi par eux, le vieux Kanâo, qui veille sur nos frontières, est aussi intrépide qu'expérimenté... n'a-t-il pas déjà repoussé victorieusement les attaques des Franks?
--Et trois fois déjà tu as été appelé aux armes, Kervan, nous laissant, moi, ta femme, Roselyk, ta soeur, et Yvon, ton fils, dans des angoisses mortelles...
--Allons, allons, pauvres Gauloises dégénérées, ne parlez point ainsi; songez à nos légendes de famille... Dites, Margarid, femme de Joel; Méroë, femme d'Albinik le marin; Ellèn, femme de Scanvoch, avaient-elles de ces faiblesses, lorsque leurs époux allaient combattre pour la liberté de la Gaule?
--Hélas! non; car Margarid et Méroë ont, comme leurs époux, trouvé la mort dans les batailles...
--Tandis que moi, je n'ai été blessé qu'une fois, en combattant ces Franks maudits, que nous avons exterminés sur nos frontières.
--Oublies-tu, mon frère, le danger que tu as couru aux dernières vendanges? Étranges vendanges! que l'on va faire l'épée au côté, la hache à la main!
--Quoi! une partie de plaisir... sortir gaiement de nos frontières pour aller en armes vendanger la vigne que les Franks font cultiver par leurs esclaves vers le pays de NantesA... Par la barbe du bon Joel! il aurait bien ri de voir notre troupe repasser nos frontières, escortant gaiement nos grands chariots remplis de raisins vermeils! Quel joyeux coup d'oeil! les pampres verts ornaient les jougs de nos boeufs, les brides de nos chevaux, et jusqu'aux fers de nos lances; puis, tous en choeur nous chantions ce bardit:
«--Les Franks ne le boiront pas, ce vin de la vieille Gaule... non, les Franks ne le boiront pas!...--Nous vendangeons l'épée d'une main, la serpe de l'autre.--Nos chars de guerre sont des pressoirs roulants.--Ce n'est pas le sang qui rougit leurs essieux, c'est le jus empourpré du raisin.--Non, les Franks ne le boiront pas, ce vin de la vieille Gaule... non, les Franks ne le boiront pas!...»
--Mon père, j'aurai seize ans à la prochaine vendange au pays de Nantes... vous m'emmènerez avec vous?
--Tais-toi, Yvon, ne fais pas de semblables voeux; cela m'effraye, mon enfant.
--Roselyk, entends-tu ma femme? Ne croirait-on pas entendre notre pauvre mère dire à notre frère Karadeuk, en le grondant de son désir de voir les Korrigans: «Taisez-vous, méchant enfant, vous m'effrayez...»
--Hélas! mon frère, le coeur de toutes les mères se ressemble.
--Mon père, j'entends des pas au dehors... je suis certain que c'est le vieux Gildas; il m'avait promis de venir à la veillée, de nous apprendre un nouveau bardit qu'un tailleur ambulant lui a chanté. Justement, c'est lui... Bonsoir, vieux Gildas.
--Bonsoir, mon enfant; bonsoir à vous tous.
--Ferme la porte, vieux Gildas; la bise est froide.
--Kervan, je ne suis pas seul.
--Avec qui es-tu donc?
--Un étranger m'accompagne; il a frappé à ma demeure et m'a demandé le logis de Kervan, fils de Jocelyn. Ce voyageur vient de Vannes, et de plus loin encore.
--Pourquoi n'entre-t-il pas?
--Il secoue dehors les frimas dont il est couvert.
--Mon Dieu, Gildas, cet homme serait-il un colporteur?
--Roselyk, Roselyk, entends-tu encore ma femme?... Ah! tu as raison: les coeurs des mères sont tous pareils...
--Non, Martha; ce jeune homme ne m'a point paru être un colporteur; à son air résolu, on le prendrait plutôt pour un soldat; il porte un long poignard à son côté... tenez, le voici.
--Approche, voyageur; tu as demandé la demeure de Kervan, fils de Jocelyn? Kervan, c'est moi...
--Salut donc à toi et aux tiens, Kervan... Mais qu'as-tu à me regarder ainsi en silence? d'où vient le trouble où je te vois?
--Roselyk, regarde donc ce jeune homme... remarque son front, ses yeux, l'air de sa figure...
--Ah! mon frère! il est d'étranges ressemblances... On croirait voir, vieux de quelques années de plus, notre pauvre frère Karadeuk, lorsqu'il a quitté cette maison.
--Roselyk, cet étranger porte la main à ses yeux; il pleure... Dis, jeune homme, tu es le fils de Karadeuk?
Pour toute réponse, Ronan le Vagre se jeta au cou du frère de son père, et il embrassa non moins tendrement Martha, Roselyk et Yvon... Les larmes séchées, la première émotion apaisée, les premiers mots qui partirent du coeur et des lèvres de Roselyk et de Kervan furent ceux-ci:
--Et notre frère?
--Et Karadeuk?
À cette question, Ronan le Vagre est resté muet; il a baissé la tête, et, de nouveau, ses yeux se sont remplis de larmes... larmes cette fois amères...
Un grand silence se fit parmi ces descendants de la race de Joel; les larmes coulèrent de nouveau, non moins amères que celles de Ronan le Vagre.
Kervan, le premier, reprit la parole, et dit à son neveu:
--Y a-t-il longtemps que mon frère est mort?
--Il y a trois mois...
--Et sa fin a-t-elle été douce? s'est-il souvenu de moi et de Roselyk, qui l'aimions tant?
--Ses dernières paroles ont été celles-ci: «Je meurs sans avoir pu accomplir, pour ma part, le devoir imposé par notre aïeul Joel à sa descendance... Promets-moi, mon fils, Ronan, toi qui sais ma vie et celle de ton frère Loysik, de remplir ce devoir à ma place, et d'écrire, sans cacher le bien et le mal, ce que tous trois nous avons fait... Ce récit terminé, promets-moi de te rendre, si tu le peux, au berceau de notre famille, près des pierres sacrées de Karnak... Je ne peux espérer que mon père Jocelyn et ma mère Madalèn vivent encore; s'ils sont morts, comme je le crains, tu remettras cet écrit, soit à mon bon frère Kervan, s'il a survécu à mes vieux parents, soit au fils aîné de mon frère. S'il était mort sans laisser de postérité, ses héritiers ou ceux de sa femme déposeront entre tes mains, selon le voeu de notre aïeul Joel, la légende et les reliques de notre famille, et tu les transmettras à ta descendance. Si, au contraire, mon bon frère Kervan et ma douce soeur Roselyk m'ont survécu, dis-leur que je meurs en prononçant leurs noms toujours chers à mon coeur...»
--Telles ont été les dernières paroles de mon père Karadeuk.
--Et ce récit de la vie de mon frère et de la tienne?
--Le voici,--répondit Ronan en débouclant son sac de voyage.
Et il en tira un rouleau de parchemin qu'il remit à Kervan. Celui-ci prit cet écrit avec émotion, tandis que, ôtant de sa ceinture ce long poignard à manche de fer qu'avait porté Loysik, puis le Veneur, et sur la garde duquel on voyait gravé le mot saxon: Ghilde, et les deux mots gaulois: Amitié, communauté, Ronan donna cette arme à son oncle, et lui dit:
--Le désir de mon père est que vous joigniez ce poignard aux reliques de notre famille. Lorsque vous aurez lu ce récit, lorsque je vous aurai raconté quelques événements qui le complètent, vous reconnaîtrez que cette arme peut tenir sa place parmi les objets que nos aïeux nous ont légués... pieuses reliques que je contemplerai avec respect. La veillée commence... après demain matin il me faudra vous quitter.
--Quoi! si tôt?
--Vous saurez la cause de mon prompt départ. Je vous prie donc de lire, dès ce soir, ce récit que je vous apporte; demain je vous raconterai ce que je n'ai pas eu le loisir d'écrire, l'heure de mon voyage en Bretagne ayant été hâtée malgré moi... Pendant que vous lirez ceci, je désirerais vivement connaître la légende de notre famille, dont mon père m'a souvent raconté les principaux faits.
--Viens,--dit Kervan en prenant une lampe.
Ronan le suivit... Tous deux entrèrent dans une des chambres de la maison. Sur une table était déposé le coffret de fer, autrefois donné à Scanvoch par Victoria la Grande. Kervan tira de ce coffret la faucille d'or d'Hêna, la vierge de l'île de Sên; la clochette d'airain, laissée par Guilhern; le collier de fer de Sylvest; la croix d'argent de Geneviève; l'alouette de casque de Victoria la Grande; puis il déposa ces objets auprès du poignard de Loysik. Kervan prit aussi dans le coffret les différents parchemins composant la chronique de la descendance de Joel.
Ces reliques, datant d'un temps si lointain déjà, Ronan les contemplait avec une profonde et silencieuse émotion. Kervan, voyant son neveu plongé dans ce pieux recueillement, le laissa, et alla rejoindre sa famille, non moins impatiente que lui de connaître l'histoire de Karadeuk le Bagaude, de Ronan le Vagre, et de son frère Loysik, l'ermite laboureur.
Le Vagre resta seul... Cette longue nuit d'hiver s'écoula durant qu'il lisait les légendes de sa race... La lumière de sa lampe luttait contre les premières clartés de l'aube lorsque Ronan termina sa lecture. Dès que le jour fut tout à fait venu, le descendant de Joel chercha au loin des yeux, à travers la fenêtre, les rochers de l'île de Sên, île jadis si fameuse par son collége de druidesses, où Hêna avait passé les premières années de sa vie, terminée par un sacrifice héroïque. Bientôt Ronan vit les rochers de l'île se dessiner confusément à travers la brume de la mer; alors il jeta de nouveau un regard respectueux et attendri sur la petite faucille d'or, déjà noircie par les siècles, et qu'Hêna, la douce vierge, portait, il y avait de cela plus de six cents ans; puis il sortit de la maison.
Kervan et sa femme avaient, de leur côté, prolongé leur lecture presque jusqu'à l'aube; et, contre leur habitude, ils ne s'étaient pas levés avec le jour. Ronan, encore sous l'impression de l'histoire de sa famille, alla visiter les abords de la maison: à chaque pas, il y trouva le souvenir de ses ancêtres; elle verdoyait toujours, la vaste prairie où son aïeul Joel et ses fils, Guilhern et Mikaël, se livraient aux mâles exercices militaires de la marhek-adroad; il coulait toujours, le ruisseau d'eau vive, au bord duquel Sylvest et Siomara avaient, dans leurs jeux enfantins, élevé une petite cabane pour se mettre à l'abri de la chaleur du jour. Ronan cherchait au bord de ce ruisseau la place des deux vieux saules, où plus tard, lors de la conquête de César, Sylvest et son père Guilhern, ayant en vain tâché d'échapper à l'esclavage du centurion boiteux, alors propriétaire de leurs champs paternels, furent livrés, par le Romain, à l'horrible supplice des fourmis! arbres séculaires, qui végétaient encore quelque peu lors du retour de Scanvoch et de son fils Aël-Guen au berceau de leur famille...
L'émotion de Ronan le Vagre fut à la fois douce et triste. Absorbé dans sa profonde méditation sur le passé, peu à peu il lui sembla voir, au milieu de la brume qui voilait à demi le rivage de la vieille Armorique, apparaître les touchantes ou mâles figures de la légende de son obscure mais antique famille gauloise. Le brenn (Brennus), vainqueur de l'Italie aux premiers siècles de la puissance de Rome; Joel, Margarid, Hêna, Guilhern, Mikaël, Albinik le marin et sa femme Méroë, Sylvest l'esclave, Siomara la courtisane; Geneviève, témoin de la mort du jeune homme de Nazareth; Scanvoch, et enfin Karadeuk le Bagaude... Dans cette vision étrange, plus l'époque à laquelle appartenaient ces différents personnages s'éloignait du temps présent pour s'enfoncer dans la profondeur des âges, plus ils semblaient grandir... de sorte que les pâles fantômes de la génération de Joel, qui dominaient ceux de sa descendance, étaient à leur tour dominés par l'imposante figure du brenn victorieux, qui jadis jeta fièrement son épée gauloise dans la balance où se pesait la rançon de Rome et de l'Italie...
--Ah! combien de nos générations se succéderont encore avant que la radieuse vision de Victoria la Grande se soit réalisée!--pensait Ronan avec un accablement mélancolique.--Ô Brennus! vaillant guerrier, le plus anciens des aïeux dont notre famille ait gardé la mémoire!... Ô Joel! combien de temps votre descendance doit-elle souffrir encore avant que la Gaule se soit relevée, libre, fière et à jamais délivrée du joug des rois franks et des pontifes de Rome... Que de sueurs! que de larmes! que de sang doit verser encore votre race, ô Brennus! ô Joel! avant l'avènement de ce glorieux jour de bonheur et de liberté!
Le Vagre fut tiré de sa rêverie par la voix du frère de son père.
--Ronan,--dit Kervan,--la gelée a durci la terre, les troupeaux ne peuvent sortir des étables; nous avons à cribler le grain à la maison... viens, rentrons; pendant notre travail tu nous diras les événements qui complètent ton récit. Après ton départ, je te promets de transcrire fidèlement la suite de l'histoire de ta vie.
Ronan et la famille de Kervan sont rassemblés dans la grande salle de la métairie; après le repas du matin les femmes filent leur quenouille ou s'occupent des soins domestiques; les hommes criblent le grain qu'ils tirent de grands sacs et qu'ils reversent dans d'autres. Des troncs d'orme et de chêne brûlent dans l'immense foyer, car au dehors vive est la froidure; Ronan va parler; on fait silence, et chacun tout en s'occupant de ses travaux jette de temps à autre un regard curieux sur le Vagre, fils du Bagaude.
--Mon oncle,--dit Ronan,--vous avez lu ce récit?
--Nous tous qui sommes ici nous l'avons entendu...
--Et que pensez-vous maintenant des Bagaudes et des Vagres?
--Je pense, ainsi que ton frère Loysik, que ces représailles contre les horreurs de la conquête franque, représailles légitimées par la conquête elle-même, étaient malheureusement stériles et désastreuses comme l'est la vengeance si juste qu'elle soit; cependant, je crois, je sens qu'il fallait frapper de terreur ces féroces conquérants! sur eux seuls doit retomber tant de sang versé...
--Implacable et légitime a été notre vengeance, mais non pas stérile, Loysik l'a proclamé lui-même; rappelez-vous ces paroles de votre grand-père Araïm, à propos de la Bagaudie, je les ai lues cette nuit, Kervan; elles étaient, elles sont, elles seront éternellement justes: «--L'insurrection a toujours du bon... car on y gagne toujours quelque chose. Qu'un peuple conquis ou opprimé implore ses maîtres, au nom de la justice, au nom de l'humanité, ses maîtres se rient de lui; qu'il se révolte... ils tremblent et accordent à la terreur ce qu'ils avaient refusé au bon droit.» Araïm disait vrai. N'est-ce pas aux grandes insurrections de la Bagaudie que l'Armorique a dû son complet affranchissement de la domination des empereurs, lorsque, bien qu'allégée des charges écrasantes contre lesquelles la Bagaudie avait protesté par les armes, les autres contrées de la Gaule étaient redevenues provinces romaines après l'ère glorieuse et libre de Victoria la Grande!
--C'est la vérité, Ronan... mais en quoi votre Vagrerie a-t-elle été pour vous aussi fructueuse que la Bagaudie? Et mon pauvre frère Karadeuk comment est-il mort?
--Pour répondre à vos questions, Kervan, il me faut d'abord vous apprendre ce qui s'est passé après l'incendie du burg du comte Neroweg.
--Nous t'écoutons...
--Le succès de notre attaque terrifia d'abord les Franks et les évêques de la contrée; ceux des esclaves qui n'étaient pas hébétés par les prêtres, les colons pressurés par les seigneurs, enfin les hommes de coeur qui sentaient encore couler dans leurs veines quelques gouttes de sang gaulois, reprirent quelque espoir; notre bande, dont mon père conserva le commandement, devint considérable; on vit alors des prélats et des seigneurs franks, épouvantés par la Vagrerie, améliorer un peu le sort de leurs esclaves, pressurer moins leurs colons; foi de Vagre! mon oncle... la terreur faisait battre d'une charité passagère tous ces coeurs jusqu'alors endurcis...
--Et ton frère Loysik?
--Fidèle à ce principe de Jésus de Nazareth: «que ce sont surtout les malades qui ont besoin de médecins,» il ne nous quittait pas, il eut bientôt sur notre troupe l'ascendant qu'il savait prendre sur les hommes les plus endiablés; sa bonté, son courage, son éloquence, son amour de la Gaule, son horreur de la conquête franque, lui acquirent bientôt tous les coeurs, souvent il empêcha des désastres inutiles ou de sanglantes représailles. Lorsque ainsi que moi il fut guéri des suites de notre torture, il nous quitta pendant quelque temps et nous demanda, sans nous dire ses motifs, de nous rapprocher des confins de la Bourgogne; il devait nous rejoindre aux environs de Marcigny, ville située à l'extrême frontière de cette province, il avait obtenu de nous, non sans peine, de ne plus incendier les burgs et les villas épiscopales; mais le pillage allait toujours au profit du pauvre monde, et nous faisions bonne justice des seigneurs franks, dont les cruautés étaient avérées.
--Et les Franks ne se sont pas armés contre vous?
--Le roi Clotaire ordonna une levée d'hommes, mais les seigneurs bénéficiers craignirent en se séparant de leurs leudes de laisser leurs burgs désarmés à la merci des esclaves, ou livrés sans défense aux attaques de notre troupe; ils n'envoyèrent que peu de gens à la levée, aussi, par deux fois, nous avons rudement combattu et battu les Franks; mais, selon le désir de Loysik, nous nous rapprochions toujours des frontières de la Bourgogne...
--Et la petite Odille, Ronan?
--Je l'avais prise pour femme... la chère enfant ne me quittait pas, aussi douce que vaillante, aussi dévouée que tendre.
--Pauvre petite... et l'évêchesse qui nous a intéressés malgré son égarement?
--Fulvie était pour le veneur ce qu'Odille était pour moi.
--Et ce roi Chram qui rêvait le parricide a-t-il exécuté ses projets de révolte contre son père Clotaire? cet autre monstre qui tuait les enfants de son frère à coups de couteau!
--Kervan, il y a trois jours en me rendant ici... j'ai retrouvé Chram et son père sur les frontières de notre Armorique.
--Le père et le fils sur nos frontières?
--Oui, et ils se sont montrés dignes l'un de l'autre... Ah! Kervan! j'ai dès mon enfance couru la Vagrerie... j'ai dans ma vie assisté à de terribles spectacles... mais, foi de Vagre, je n'ai jamais éprouvé une pareille épouvante... et d'horreur encore je frissonne quand je songe à ce qui, sous mes yeux, s'est passé lors de la rencontre de Chram et de son père.
--Je te crois, Ronan, car te voici tout pâle à ce souvenir.
--Horrible... horrible... mais je viendrai tout à l'heure à ce récit; fidèles à notre promesse envers Loysik, nous nous rapprochions des confins de la Bourgogne. Cette contrée, l'une des premières conquises avant Clovis par d'autres barbares venus de Germanie, et appelés Burgondes, était aussi pleine des héroïques souvenirs de la vieille Gaule! À la voix de Vercingétorix, le chef des cent vallées, les populations s'étaient soulevées en armes contre les Romains, Epidorix, Convictolitan, Lictavic, et d'autres patriotes de cette province, avaient rejoint avec leurs tribus le chef des cent vallées, jaloux de combattre avec lui pour la liberté des Gaules.
--Et cette contrée autrefois si vaillante... a subi le sort commun!
--Là comme ailleurs, Kervan, les évêques avaient hébêté ces populations jadis si viriles.
--Oui, tandis que dans notre Armorique les druides chrétiens ou non chrétiens nous prêchent encore l'amour de la patrie, la haine de l'étranger.
--Aussi la Bretagne est jusqu'ici restée libre; il n'en fut pas ainsi de la malheureuse province dont je vous parle; dès 355, son peuple avait dégénéré, deux chefs de hordes, Westralph et Chnodomar, avaient envahi cette contrée; d'autres barbares, les Burgondes, venus des environs de Mayence, chassèrent à leur tour ces premiers envahisseurs et s'établirent en ce pays vers l'année 416. Ces Burgondes, qui ont donné leur nom à cette province, étaient des peuples pasteurs, moins féroces que les autres tribus de Germanie. Le plus grand nombre des habitants gaulois de ce pays avaient été massacrés ou emmenés en esclavage lors de la première conquête de 355. La race de ceux qui en petit nombre survécurent, asservie par les Burgondes, ne fut pas aussi misérable que celles de la majorité des provinces conquises; les rois Gondiok, Gondebaud et son fils Sigismond, régnèrent tour à tour sur ce pays jusqu'en 534; à cette époque, Childebert et Clotaire, fils de Clovis, attaquant ces rois burgondes, comme eux de race germaine, ravagèrent de nouveau ce pays, asservirent également et la race burgonde et la race gauloise, et ajoutèrent ce territoire aux autres possessions de la royauté franque.
--Que de ruines! que de massacres! que d'esclavage!... Heureux sont nos pères des siècles passés... ils vivent ailleurs qu'en ce triste monde!...
--C'est un terrible temps! mais, foi de Vagre, nous l'avons rendu terrible aussi pour bon nombre de nos conquérants... Je vous l'ai dit, selon notre promesse faite à Loysik, nous nous étions rapprochés des confins de la Bourgogne... Nous arrivâmes près de Marcigny au commencement de l'automne; dans ces climats fortunés cette saison est aussi douce que l'été. Le soleil baissait, nous avions marché toute la journée, traversant des contrées jadis fécondes autant que peuplées, et alors incultes, presque désertes. Quelques esclaves se joignirent à nous, d'autres se réfugièrent dans la cité de Marcigny et y jetèrent l'alarme. Nous attendions toujours le retour de Loysik; pour plus de prudence, nous avions campé sur une colline boisée, d'où l'on dominait au loin la ville, à peine défendue par des murailles en ruines... Vers la fin du jour, nous vîmes arriver mon frère; il accourait, instruit de notre venue par les esclaves fugitifs. Il me semble encore le voir, gravissant la colline d'un pas précipité, ses traits rayonnaient de bonheur; après avoir répondu aux témoignages d'affection dont nous l'entourions à l'envi, Loysik fit signe qu'il voulait parler; il gravit un monticule ombragé d'une châtaigneraie séculaire: la foule s'assembla autour de lui; à ses pieds s'assirent un grand nombre de femmes qui couraient avec nous la Vagrerie. Au premier rang parmi elles se trouvaient Odille et l'évêchesse. Loysik portait ce jour-là une robe de grosse laine blanche; un rayon du soleil couchant, traversant les châtaigniers, semblait entourer d'une auréole dorée sa grave et douce figure encadrée de ses longs cheveux, séparés sur son front un peu chauve, et blonds comme sa barbe légère. Je ne sais pourquoi me vint alors à la pensée le souvenir du jeune homme de Nazareth, prêchant sur la montagne la foule vagabonde dont il était toujours suivi... Un grand silence se fit dans notre troupe; Loysik nous dit ces paroles, que bientôt après j'ai écrites sur ce parchemin que voici, afin de ne pas les oublier:
«--Mes amis, mes frères, vous tous qui m'entendez, je reviens au milieu de vous avec la bonne nouvelle...écoutez-moi: jusqu'ici vous avez, par de terribles représailles, rendu aux Franks et aux évêques le mal pour le mal: les méchants l'ont voulu, la violence a appelé la violence! l'oppression, la révolte; l'iniquité, la vengeance! Elles se sont réalisées, ces menaçantes paroles de Jésus: Qui frappera de l'épée périra par l'épée!--Malheur à vous qui retenez votre prochain en esclavage!--Malheur à vous, riches au coeur impitoyable! Aux pauvres qui manquaient du nécessaire, vous avez distribué les biens de ces conquérants pillards ou de ces nouveaux princes des prêtres, race de serpents et de vipères, qui, selon le Christ, dévore le bien des pauvres.--Affreux hypocrites qui jurent par l'or de l'autel et non par la sainteté du temple... Beaucoup d'hommes endurcis, frappés par vous de terreur, ont dès lors montré quelque charité... Vous avez enfin fait justice; mais, hélas! justice aventureuse, implacable, comme nos temps implacables! temps de tyrannie et de guerre civile, d'esclavage et de révolte, de misère atroce et de criminelle opulence! effrayants désastres qui ont jeté les peuples hors de toutes les voies humaines. L'éternelle notion du juste et de l'injuste, du bien et du mal, s'obscurcit dans les esprits: les uns, hébétés par l'épouvante et l'ignorance, subissent des maux inouïs avec une résignation dégradante, impie! les autres, se jetant comme vous dans une révolte légitime, mais impuissante parce qu'elle est partielle, sont en proie à je ne sais quel vertige furieux, sanglant, et mêlent les actes les plus généreux aux actes les plus déplorables... Votre vengeance est légitime, et elle engendre fatalement d'incalculables malheurs! Aujourd'hui, frappés par vous de terreur, quelques coeurs, jusqu'alors impitoyables, se montrent moins cruels envers leurs esclaves; mais demain? demain... vous serez loin et les bourreaux redoubleront de cruauté... Vous incendiez les demeures de ces conquérants barbares établis en Gaule par le massacre et le pillage; mais ces demeures écroulées dans les flammes, qui les rebâtira? nos frères esclaves! Vous partagez entre eux les dépouilles des seigneurs et des prélats enrichis par la rapine, l'exaction, la simonie; mais ces ressources précaires, dites, combien durent-elles pour nos frères esclaves? quelques jours à peine; puis la misère pèsera plus atroce encore sur ces malheureux! Ces coffres vidés par vous, charitablement je le sais, qui devra les remplir? nos frères esclaves, par de nouveaux et écrasants labeurs! Et que de larmes! que de sang versé! que de ruines!...
»--Oui, des larmes! des ruines! du sang!--crièrent plusieurs voix.--Nos conquérants ne l'ont-ils pas fait couler à flots, le sang de notre race!... Périsse le monde, et nous avec lui, et avec nous l'iniquité qui nous dévore!...
»--Périsse l'iniquité! oui, périsse l'esclavage! oui, périssent la misère, l'ignorance!... Oui, oui! demandez à Ronan, mon frère, je ne lui disais pas un jour: Comme toi, j'ai horreur de la conquête barbare; comme toi, j'ai horreur de l'asservissement; comme toi, j'ai horreur de l'ignorance funeste où de faux prêtres de Jésus tiennent leurs semblables; comme toi, j'ai horreur de la dégradation de notre Gaule bien-aimée... Mais pour vaincre à jamais la barbarie, l'ignorance, la misère, l'esclavage, il faut les combattre, le moment venu, par la civilisation, par le savoir, par la vertu, par le travail, par le réveil de l'antique patriotisme gaulois, non pas mort, mais engourdi au fond de tant de coeurs!
»--Ermite notre ami, comment pouvons-nous combattre nos ennemis autrement que par les armes? Le pouvons-nous, hommes errants, loups que nous sommes?
»--Je vous l'ai dit: vos représailles sont légitimes; la violence appelle la violence! l'oppression, la révolte! mais la révolte, rendue toujours nécessaire par l'aveugle iniquité des oppresseurs, n'est qu'un moyen terrible d'atteindre à ce but divin: le bonheur de l'humanité... La révolte déblaye le terrain, le travail, la vertu, la liberté le fécondent. Et pourtant, croyez-moi, mes amis, mes frères, croyez-moi! l'heure redoutable et sainte des grands soulèvements populaires n'a pas encore sonné... Notre génération, comme celles qui l'ont précédée, a été façonnée par l'Église à subir les horreurs de la conquête avec une résignation impie, oui, impie! oui, sacrilége! Quoi! la rapine, le massacre, la tyrannie étrangère désolent, ravagent, oppriment notre pays! quoi! nos conquérants et leurs complices effrayent le monde de leurs forfaits! quoi! voir nos pères, nos mères, nos femmes, nos soeurs, nos enfants, subir les hontes, les tortures de l'esclavage, et au nom de l'éternelle justice humaine et divine, ne pas protester par la révolte contre ces iniquités épouvantables! Ah! cette soumission, plus criminelle encore qu'imbécile, outrage le ciel et les hommes... Mais, je vous l'ai dit, mes amis, pour que cette révolte porte ses fruits, il faut que, comme nos puissantes insurrections des temps passés, elle soit générale, et elle ne peut, elle ne pourra l'être ni aujourd'hui, ni demain... En doutez-vous? Voyez le petit nombre d'esclaves qui répondent à votre appel de liberté... Croyez-moi, je vous le répète... non, elle n'a pas sonné, l'heure redoutable et sainte des grands soulèvements populaires... Cette heure, vous la devancez d'un siècle, et plus peut-être... Aussi, malgré votre courage, malgré vos succès récents, tôt ou tard vous serez anéantis, et, comme nos conquérants abhorrés, vous n'aurez laissé après vous que des ruines! Suivez au contraire mes avis, et vos frères trouveront dans votre exemple un utile enseignement pour l'avenir!
»--Explique-toi, ermite laboureur, explique-toi, notre ami.
»--Dites, mes amis, qui vous a faits Vagres, vous, hommes de toutes conditions avant d'être réduits en servitude? oui, qui vous a jetés dans la révolte? N'est-ce pas la spoliation, la misère, la haine de l'esclavage et des malheurs affreux dont nous sommes victimes depuis la conquête franque?
»--Oui, oui, voilà pourquoi nous courons la Vagrerie.
»--Mais si l'on vous disait: Renoncez à votre vie errante, et votre travail vous assurera largement les nécessités de la vie; votre courage garantira votre repos et votre liberté... Vous qui regrettez ou désirez la paix du foyer, les joies de la famille, vous aurez ces pures et douces jouissances... Vous qui préférez l'austère isolement du célibat, vous suivrez votre goût, et vous vivrez heureux, tranquilles.
»--Ermite notre ami, ces promesses sont-elles réalisables? Tu n'es pas de ces fourbes qui prétendent, ainsi que les fourbes évêques, posséder le don des miracles...
»--Ah! s'ils l'eussent voulu! les évêques eussent chaque jour, et sans fourberie, accompli de pareils miracles au nom de la fraternité humaine prêchée par Jésus... Oui, s'ils avaient agi par justice et par humanité, ainsi que vient d'agir par terreur l'évêque de Châlons, une voie d'émancipation pacifique et véritablement chrétienne s'ouvrait pour la Gaule...
»--Et qu'a-t-il donc fait l'évêque de Châlons?
»--Après m'être séparé de vous, je suis allé dans cette petite ville de Marcigny, qui dépend du diocèse de Châlons; c'est là que l'évêque a sa villa où il habite l'été... Ce n'est pas un méchant homme, quoiqu'il commette, ainsi que les autres prélats, le crime affreux pour un prêtre du Christ de retenir ses frères en esclavage; ses jours se sont écoulés, jusqu'ici, selon ses désirs, dans le calme, la fainéantise et l'opulence; il est d'ailleurs grand ami du roi Clotaire. Depuis longtemps je connais cet évêque; ma vie, contraire à la sienne, lui impose; il a foi à ma parole, il la sait sincère... Je suis donc allé le trouver, cet évêque, et je lui ai dit ceci:
»--As-tu entendu parler des Vagres d'Auvergne?--Hélas! oui... car ils commettent d'effrayants ravages en ce pays-là; mais, grâce à Dieu, la Vagrerie n'est point venue jusqu'en Bourgogne.--Évêque, elle s'en approche à grands pas; avant quinze jours les Vagres seront aux frontières de ton diocèse.--Alors, malheur, malheur à nous, moine! ils ont, dit-on, deux fois battu les leudes envoyés contre eux... Hélas! hélas! si la Vagrerie approche, qu'allons-nous devenir? mon diocèse va être ravagé, mon trésor pillé, mon beau palais de Châlons saccagé, ma riante villa incendiée... comme celle de l'évêque Cautin... Moine, c'est une grande désolation!... Que faire, mon Dieu!... que faire!...--Évêque, la vallée de Charolles est située dans ton diocèse?--Oui, elle appartient au glorieux roi Clotaire, comme toutes les terres de la Gaule qui n'ont pas été distribuées en bénéfices, soit par lui, soit par son père Clovis, aux chefs des leudes ou à l'Église.--Tu es l'ami du roi Clotaire?--Ce grand prince me témoigne beaucoup de bonne volonté: je lui ai remis plusieurs de ses péchés...--Demande-lui pour moi la donation de la vallée de Charolles; j'y fonderai une communauté de moines laboureurs; autour de ce monastère se fondera une colonie laïque; une partie des terres sera réservée aux moines laboureurs, l'autre, abandonnée à la colonie; mais je veux cette donation absolue, héréditaire, exempte de toutes charges et redevances... Les colons seront reconnus, de droit et de fait, hommes libres, eux et leur descendance... Obtiens, et tu le peux, cette donation de ton ami le roi Clotaire, et la troupe de Vagres qui t'épouvante devient, par la possession de ce territoire, un établissement d'hommes de paix et de travail... Choisis donc, pour ton diocèse, entre les désastres de la Vagrerie ou les féconds labeurs d'une colonie d'hommes libres...--Je connaissais, mes amis, le caractère de l'évêque Florent: son choix ne pouvait être douteux. Il eut cependant quelque velléité de demander la donation pour lui-même; mais il apprit le même jour, par des voyageurs, que les Vagres s'approchaient de plus en plus des frontières de Bourgogne. Il dépêcha un messager au roi Clotaire, alors à Bourges, lui écrivit une lettre pressante en ma faveur... Hier, ce messager a rapporté à l'évêque de Châlons cette donation accordée ainsi qu'il suit, par une charte, selon la formule ordinaire: