Clotaire, guerrier illustre, roi des Franks... L'office et le devoir d'un roi est de venir en aide aux serviteurs de Dieu et d'accueillir favorablement leurs demandes. D'autre part, comme nous ne demeurons que peu de temps en cette vie, il importe d'amasser au plus vite des richesses pour l'éternité. Ces richesses, nous pouvons les acquérir facilement au moyen de largesses accordées aux évêques et à l'Église. C'est pourquoi nous accueillons la demande de notre vénérable père en Christ, Florent, évêque de Châlons-sur-Saône, et faisons savoir à tous nos fidèles présents et futurs qu'un certain moine, nommé Loysik, nous a demandé, par l'entremise dudit Florent, notre vénérable père en Christ et ami, une terre où il pût habiter librement, prier et implorer pour nous la miséricorde divine; il a ajouté qu'il était suivi d'un grand nombre d'hommes qu'il voulait retirer des désordres et des misères du siècle; ces hommes ont promis de se fixer auprès de lui, et de se livrer à une vie paisible et laborieuse; pour nous, considérant que la demande du moine est sage; parce que nous croyons, d'ailleurs, que, si nous l'accueillons favorablement, nous ferons une chose agréable à Dieu et méritoire pour la rémission de nos péchés, nous accordons à ce moine la possession de la vallée de Charolles, située dans le diocèse de Châlons, bornée au nord par les rochers dits Roches-Balues; au midi par la rivière de Charolles, dont une branche traverse ladite vallée; à l'ouest par le ravin appelé Ravin d'Epidorix; à l'est, par la lisière des bois dits Bois aux Chèvres, touchant aux terres de l'église de Marcigny. Nous concédons à ce moine Loysik tout ce qu'il rencontrera sur lesdites terres, esclaves, animaux domestiques, constructions, vignes, champs cultivés, prairies et bois; il usera de tout librement et pourra, sans que nul ait droit d'y mettre empêchement, labourer, planter, bâtir: nous l'exemptons, lui et ceux qui s'établiront avec lui dans la vallée de Charolles, de tout ce qui est dû à notre fisc. Nous défendons à tous nos leudes, évêques, ducs, comtes et autres, d'exiger pour eux et pour leur suite, ni argent, ni présent, ni logement, ni redevance de ce moine Loysik, ni de ceux qui s'établiront sur le territoire que nous lui avons accordé, les tenant et reconnaissant pour hommes libres. Que nul ne soit assez audacieux pour enfreindre nos commandements, nous voulons que ce moine Loysik, ses compagnons et leurs successeurs vivent libres et tranquilles sous notre protection. Et pour que le présent acte ait plus de force, nous avons voulu qu'il fût signé de notre main et scellé de notre sceau.
ClotaireB.


»L'évêque, en me remettant cette charte, m'a dit:

»--Je me suis bien gardé de mander à notre glorieux roi Clotaire qu'il s'agissait des Vagres. Il aurait par orgueil et vengeance refusé la donation; mais quand il saura que, grâce à elle, cette province n'a plus à craindre ces hommes déterminés, que l'on finirait toujours par écraser, mais au prix de nouveaux désastres, il ne regrettera pas sa concession. Maintenant, moine, j'ai foi à ta parole, je sais qu'on y doit compter, fais que pour mon repos la Vagrerie ne désole pas mon diocèse.

»L'évêque me parlait ainsi tantôt, lorsque quelques esclaves fugitifs sont venus annoncer l'approche de votre troupe; le prélat m'a dit alors d'une voix suppliante:--Loysik, cours à la rencontre de ces Vagres, annonce-leur cette donation, apaise-les, dis-leur que si la récolte présente encore sur pied ne suffit pas comme je le crois à leurs besoins, en attendant celle de l'an prochain, je leur enverrai du blé, du vin, des bestiaux; mes esclaves charpentiers les aideront à construire des maisons de bois avec les arbres de la forêt, en attendant qu'ils aient pu se bâtir des demeures de pierres, et à ces bâtisses mes esclaves de tous métiers s'emploieront encore... va, cours, moine, je ferai tous les sacrifices possibles pour vivre en bonne intelligence avec de si redoutables voisins...

»À cette heure, mes amis, mes frères, vous le voyez, de vous il dépend de vivre laborieux, paisibles, heureux et aussi libres qu'on peut l'être sous la domination franque! Ceux d'entre vous qui voudront entrer avec moi dans notre communauté de laboureurs y entreront; ceux qui, préférant la vie de famille, voudront s'unir à une femme de leur choix, recevront de moi des terres héréditaires et fonderont la colonie... J'ai soigneusement visité la vallée... une rivière poissonneuse traverse ses vastes prairies, des bois séculaires l'ombragent, ce qui est cultivé par les esclaves du fisc royal en vigne et en blé est florissant; les bestiaux sont nombreux. Ai-je besoin de vous le dire, mes frères, que ces pauvres esclaves transportés ou nés en ce pays, et que dans sa générosité sacrilège ce roi Clotaire me donne... pêle-mêle avec le bétail... seront affranchis par nous. Nous ne sommes pas des évêques pour garder ainsi notre prochain en esclavage et l'exploiter à notre profit; ces esclaves redeviendront comme nous des hommes libres, les terres qu'ils ont jusqu'ici cultivées pour le fisc du roi leur appartiendront désormais à titre héréditaire. La vallée est immense, et fussions-nous trois fois plus nombreux, la fertilité de son sol suffirait à nos besoins; ces terres que le roi Clotaire nous restitue, à nous Gaulois, sous forme de don, ont été violemment conquises il y a plus de deux siècles par des tribus barbares, puis envahies par les Burgondes, puis enfin reconquises sur ceux-ci par les Franks; ces terres sont en partie incultes, la race de ceux qui les possédaient il y a deux cent cinquante ans et plus avant la première invasion barbare est, hélas! depuis longtemps éteinte; massacrées lors de ces conquêtes successives, emmenées au loin en captivité ou mortes à la peine en cultivant pour autrui les champs paternels, les premières populations ont disparu, les esclaves habitant aujourd'hui cette vallée descendent de ceux qui y ont été transportés pour la repeupler après la conquête de Clovis. En occupant cette portion du sol de la Gaule, nous, Gaulois, nous ne dépossédons personne de notre race; mais ce territoire, il faudra savoir au besoin le défendre: en ces temps de guerre civile, les donations, quoique perpétuelles, souvent ne sont pas respectées par les héritiers des rois ou par les seigneurs et les évêques voisins. Nous serons donc prêts à repousser la force par la force. La vallée est garantie au nord par des rochers presque inaccessibles, au midi par une rivière profonde, à l'ouest par des ravins escarpés, à gauche par des bois épais; il nous sera facile de nous fortifier dans cette possession et d'y maintenir nos droits... si le nombre nous écrase, nous mourrons du moins en hommes libres. Un mot encore, mes amis, je vous l'ai dit, les faits vous le prouvent et vous le prouveront, l'heure des grands soulèvements populaires n'a pas encore sonné, ne sonnera pas de longtemps peut-être; mais une heureuse chance a servi votre révolte isolée, sachez en profiter. Gaulois réduits en servitude, vous aviez pris les armes... mais vous renoncez à de terribles représailles du jour où vous rentrez en possession du sol et de la liberté... de ce jour, vous, hommes de révolte, de désordre, de bataille, vous devenez hommes de paix, de travail et de famille... esclaves violemment dépouillés de vos droits, vous portiez partout le ravage, hommes libres, possédant la terre et la fécondant par votre travail, vous répandez autour de vous l'abondance et la richesse... Ah! croyez-moi, cet enseignement sera fécond pour l'avenir; oui, malgré la torpeur effrayante où sont plongées les populations qui nous entourent, tôt ou tard vous voyant vivre paisibles, laborieux, elles se diront:--Si le peuple des Gaules, au lieu de subir l'esclavage avec une lâche résignation, avait, comme les habitants de cette colonie, su se faire craindre et reconquérir ce que la violence lui avait ravi, il serait aujourd'hui heureux et libre! Comptons-nous donc, pauvres esclaves que nous sommes! comptons les Franks... et debout! mais tous ensemble... isolément nous serions écrasés... oui, debout... debout tous ensemble! courons tous aux armes! et à nous aussi notre jour viendra!--Amis, croyez-moi, de proche en proche ces idées germeront, grandiront, et l'heure arrivera, lointaine encore, je le sais, mais inévitable comme la justice de Dieu, où le peuple des Gaules, se levant tout entier contre l'oppression des rois et de l'Église, ressaisira les droits sacrés dont l'a dépouillé la conquête! alors, oh! alors, pour tous, paix, travail, bonheur et liberté!»

--Ronan,--dit Kervan après avoir, ainsi que sa famille, attentivement écouté le Vagre,--Loysik parlait avec une grande sagesse... Ses conseils ont-ils été suivis par tes compagnons?

--Oui... le plus grand nombre des Vagres acceptèrent l'offre de Loysik: quelques-uns continuèrent leur vie aventureuse; mais ils promirent à Loysik de ne pas entrer en Bourgogne... et depuis, nous n'avons plus entendu parler d'eux; car, ainsi que le disait mon frère, le temps des grands soulèvements populaires n'est pas encore venu, il faut le reconnaître avec regret, avec douleur... Parmi ceux qui peuplent aujourd'hui la vallée de Charolles, plusieurs, préférant le célibat, ont adopté la règle des moines laboureurs, sous la direction de Loysik; mais la majorité de nos compagnons, formant la colonie laïque établie autour du monastère, se sont mariés, soit à des femmes qui couraient avec nous la Vagrerie, soit aux filles des colons voisins... J'ai épousé la petite Odille et le Veneur l'évêchesse; les artisans, que l'esclavage et la misère avaient conduits en Vagrerie, reprirent leurs anciens métiers, et travaillèrent pour la colonie; d'autres se livrèrent à la culture des terres, des vignes, à l'élevage des bestiaux. Je suis devenu bon laboureur, et ma petite Odille, habituée dès son enfance à soigner les troupeaux dans les montagnes où elle est née, s'occupe des mêmes soins; l'évêchesse file sa quenouille, tisse la toile, en digne ménagère, et dirige l'hospice ouvert pour les femmes malades; de même que Loysik dirige l'hospice des hommes, fondé par lui dans son monastère; il est aussi l'arbitre souverain des rares démêlés qui s'élèvent entre nous; car je vous le dirai, Kervan, et vous me croirez, au bout de six mois de séjour dans cette fertile vallée de Charolles, nous, jadis Vagres errants et indomptés, nous étions devenus, selon le voeu de mon frère, des hommes de paix, de travail et de famille.

--Ah! Ronan! Loysik disait vrai: puisque les évêques n'ont pas osé, comme nos druides vénérés, prêcher la guerre sainte contre les Franks, pourquoi n'ont-ils pas chrétiennement agi comme ton frère? Oui... ces terres immenses, peuplées d'esclaves et de bétail, que l'Église obtient si facilement de la crédulité des rois et des seigneurs franks, pourquoi ne les a-t-elle pas restituées à ceux qui les possédaient autrefois? ou bien si le massacre de la conquête laissait ces terres sans possesseurs, pourquoi l'Église ne les a-t-elle pas distribuées aux esclaves qui les cultivaient et qu'elle aurait affranchis, au lieu de les garder en servitude, exploitant ainsi terres et gens à son profit... Redevenus libres et citoyens, rattachés au sol de la patrie par les mille liens de la famille, par la possession d'un sol fécondé par leur travail, ces anciens esclaves régénérés, formant alors la population la plus considérable de la Gaule, devaient, dans un temps prochain, absorber ou chasser cette poignée de barbares qui l'oppriment et reconquérir son indépendance... Oh! oui, oui... si ce que ton frère a accompli dans la vallée de Charolles, tous les évêques l'avaient accompli dans les immenses domaines de l'Église, peuplés d'esclaves, la Gaule, aujourd'hui, serait prospère, glorieuse et libre!

--Cela est certain, Kervan; mais les évêques ne l'ont pas voulu. Ces terres conquises par leur fourberie, ils les ont, vous l'avez dit, conservées, exploitées à leur profit, grâce au labeur écrasant de leurs frères, qu'ils retiennent, ces doux apôtres de charité, dans le plus dur esclavage... Le mal que font les évêques, ils le font volontairement, amoureusement; ces terres, ces esclaves, dons pieux de la crédulité de nos conquérants, quelle puissance humaine pouvait forcer l'Église à les garder? qui l'empêchait, qui l'empêche d'affranchir ces pauvres captifs? qui l'en empêche?... Ah! c'est l'ambition implacable, c'est la cupidité effrénée de ces nouveaux princes des prêtres!... Ils règnent absolus, redoutés sur un peuple crédule et craintif; ils jouissent du fruit de ses sueurs dans une opulente oisiveté... et ils n'auraient été que simples citoyens au milieu d'un peuple libre, intelligent, pénétré de ses droits, et n'entendant travailler qu'au profit de sa famille... Alors, ces richesses si chères à la fainéantise, à l'orgueil, aux excès du clergé, il lui eût fallu les acquérir par le travail... Aussi, honte, exécration à ces princes des prêtres de l'Église de Rome!... Aussi, malheur à notre vieille Armorique, si jamais la foi de nos pères s'éteint en elle!... Croyez-moi, Kervan, du jour où la Bretagne subira le joug catholique, elle subira le joug de la royauté franque!...

--Fasse le ciel que ces cruelles appréhensions ne se réalisent jamais, Ronan! Écartons ces tristes pensées, parlons de la vie paisible et laborieuse de la colonie de la vallée de Charolles.

--Oui, là nous avons jusqu'ici vécu heureux, cultivant nos champs en commun, et partageant en frères les fruits de notre travail commun, selon ces mots gravés sur la garde du poignard que je vous ai apporté: Amitié, communauté!

--Mais cet autre mot que j'y ai lu, ce mot Ghilde, que signifie-t-il?

--C'est un mot saxon; il signifie association, confrérie, parce qu'en ce pays du Nord, d'après une coutume dont l'origine se perd dans la nuit des temps, tous ceux qui font partie d'une ghilde se jurent en secret, par serment mystérieux et sacré: Amitié, appui, solidarité en toutes choses... La maison de l'un des associés brûle-t-elle, tous les autres l'aident à la reconstruire; sa récolte est-elle détruite par la grêle ou par l'orage, tous les associés, se cotisant, l'indemnisent de ce dommage; il en est de même si son vaisseau périt dans un naufrage... Craint-on de partir seul pour un long voyage, un, deux ou plusieurs associés vous accompagnent; quelqu'un de la ghilde est-il victime d'une iniquité, tous prennent parti pour lui, afin d'obtenir justice; est-il outragé, tous se joignent à l'offensé pour l'aider à obtenir réparation ou vengeanceC... Ce qu'il y a de fécond dans ce principe de fraternelle solidarité, notre communauté l'a mis en pratique. Là nous disons comme autrefois en Vagrerie: Tous pour chacun, chacun pour tous...

--Et mon frère Karadeuk a-t-il du moins joui de cette vie paisible et fortunée, après tant d'aventures?

--Oui... jusqu'au jour de sa mort il a vécu heureux dans notre maison, auprès d'Odille et de moi... il a pu bénir mon premier-né...

--Quelle a été la cause de la mort de mon frère?

--Vous avez vu, Kervan, dans ces récits, quel homme était ce Chram, fils du roi Clotaire?

--Oui, c'était le digne fils d'un tel père...

--Ses projets de révolte ayant échoué en Poitou et en Auvergne, il s'est dernièrement jeté en Bourgogne, à la tête de quelques troupes, pour soulever ce pays contre son père; les comtes et les ducs de Clotaire, en ce pays, crurent de leur intérêt de combattre Chram dans cette nouvelle guerre civile; néanmoins il ravagea une partie de ce malheureux pays. Une des bandes de Chram arriva près de notre vallée; mon père et Loysik, prévoyant les éventualités de ces temps de troubles, nous avaient fait fortifier, au moyen de fossés et d'abattis d'arbres, les points de la vallée qui n'étaient pas défendus, soit par la rivière, soit par des ravins presque inaccessibles; nos colons et les hommes de la communauté occupaient ces positions tour à tour et en armes, depuis l'invasion du fils de Clotaire en Bourgogne. Mon père commandait un de ces postes avancés lorsque les guerriers de Chram s'approchèrent de notre vallée pour la ravager.

--Sans doute il y eut un combat, et mon pauvre frère Karadeuk...

--Fut mortellement blessé en repoussant les Franks à la tête de nos hommes... Mon père mourut après avoir prononcé les paroles que je vous ai dites. Durant ce combat, il portait ce poignard saxon appartenant à Loysik, et ramassé par le Veneur lors de l'attaque des gorges d'Allange; celui-ci l'avait rendu à mon frère après notre fuite du burg de Neroweg... Loysik donna plus tard cette arme à mon père; il la portait le jour où il fut mortellement blessé... Il m'a prié de vous l'apporter et de la joindre aux reliques de notre famille.

--La mort de mon frère a été vaillante comme sa vie... Maudit soit ce Chram, fils de Clotaire! S'il n'eût pas ravagé la Bourgogne, mon frère Karadeuk vivrait peut-être encore!

--Je dis comme vous, Kervan, maudit soit ce Chram! Du moins il a trouvé aux frontières de notre Bretagne la juste punition de ses crimes...

--Tu veux parler de cette aventure qui t'a frappé d'une telle épouvante, que tout à l'heure tu pâlissais encore à ce souvenir?

--Ah! Kervan! l'on dirait que ces rois franks et leur race sont prédestinés à devenir l'horreur du monde!... Écoutez, écoutez... mon père mourant me fit donc promettre de me rendre ici, au berceau de notre famille. Après avoir écrit le récit que je vous ai remis... je n'ai pu le compléter; voici pourquoi: En ces temps désastreux, rien de plus difficile, de plus périlleux, que d'entreprendre un long voyage; on risque à chaque pas d'être enlevé en route et emmené captif par les bandes armées des ducs, des comtes, des seigneurs franks ou des évêques qui guerroyent de province à province, de diocèse à diocèse, de domaine à domaine, se pillant les uns les autres ou envahissant réciproquement leur territoire, afin d'agrandir leurs possessions; aussi tous ceux qui sont forcés de voyager ne s'aventurent jamais hors des cités sans se réunir en assez grand nombre pour pouvoir repousser l'attaque des bandes armées que l'on rencontre continuellement. J'appris qu'une compagnie de voyageurs devaient partir de la ville de Marcigny pour se rendre à Moulins; c'était mon chemin; voulant profiter de cette occasion, je quittai la vallée avant d'avoir achevé le récit que je vous ai remis; nous partîmes de Marcigny environ trois cents personnes, hommes, femmes, enfants, les uns à pied, les autres à cheval ou en chariot, pour aller d'abord à Moulins; de cette ville d'autres voyageurs devaient partir pour Bourges; de cette dernière cité j'espérais trouver de pareilles compagnies pour gagner Tours, puis poursuivre ainsi ma route jusqu'à nos frontières, par Saumur et par Nantes. Pendant mon voyage de Marcigny à Tours, les voyageurs avec qui je cheminai eurent souvent à combattre contre des bandes armées; je fus légèrement blessé dans l'une de ces attaques; plusieurs de mes compagnons furent tués, d'autres, faits prisonniers, furent emmenés eux et leurs familles en esclavage; moi, ainsi que bon nombre de mes compagnons, nous eûmes le bonheur d'arriver à Tours.

--Dans quel temps nous vivons! Voyager en un pays ennemi ne serait pas plus dangereux!

--Ah! Kervan... si vous voyiez les ravages de la conquête! ravages toujours naissants! partout des ruines anciennes et nouvelles; nos anciennes chaussées si larges, si soigneusement entretenues avec leurs relais de poste et leurs auberges, partout abandonnées ne sont plus que décombres... les communications, jadis si faciles sur tous les points de la Gaule, sont maintenant interrompues; les évêques, maîtres absolus dans leur diocèse, empirent encore s'ils le peuvent cet état de choses, voulant surtout isoler les populations entre elles afin de les dominer plus sûrement. Ici les routes sont coupées parce qu'elles passent sur le domaine d'un seigneur frank ou d'une abbaye; ailleurs les ponts ont été détruits par quelque bande armée afin d'assurer sa retraite; aussi étions-nous forcés à des détours incroyables pour arriver au terme de notre voyage; souvent nous passions plusieurs nuits dans les champs; parfois encore il nous fallait abattre les arbres voisins des rivières afin de construire des radeaux où nous nous aventurions, n'ayant que ce moyen de traverser les fleuves; foi de Vagre, ce n'était pas autrement en Vagrerie.

--Pauvre pays! pauvre Gaule!

--En arrivant à Tours, j'appris que le roi Clotaire rassemblait là des troupes pour marcher en personne contre son fils Chram qui, ravageant tout sur son passage, venait de traverser la Touraine, se dirigeant, disait-on, vers les frontières de la Bretagne. L'occasion me parut bonne pour achever ma route en sûreté; je suivis les troupes royales, composées des leudes et des hommes de guerre que les seigneurs franks, possesseurs de bénéfices, devaient, sur sa demande, amener à leur roi; des colons enrôlés de force augmentaient cette armée, elle se mit en marche, je l'accompagnai; des troupes ennemies n'eurent pas été plus désastreuses que les troupes du roi Clotaire pour les populations. Les Franks arrivaient-ils dans une cité, ils chassaient les habitants de leurs maisons et s'y établissaient en maîtres; durant leur séjour les provisions étaient consommées, gaspillées; puis lors de leur départ les Franks dévalisaient la maison; chacun d'eux pillant à sa guise; les hommes, s'ils disaient mot, étaient battus, souvent tués, les femmes et les filles violentées, puis l'armée du glorieux roi Clotaire reprenait sa marche.

--Tu as raison, Ronan, la Vagrerie était moins terrible!

--Clotaire et sa truste rejoignirent les troupes à Nantes; c'est là que, pour la première fois, je le vis un soir, ce monstre qui tuait les fils de son frère à coups de couteau; oui, c'est là que je le vis ce lâche meurtrier en faveur de qui le Dieu des catholiques faisait des miracles, grâce à l'intercession du bienheureux Saint-Martin!

--Tu l'as vu ce Clotaire?... quelle figure avait-il?

--Ce soir-là il portait une longue dalmatique d'un rouge de sang, brodée d'or, et par-dessus ce riche vêtement une casaque de fourrure avec un capuchon aussi de fourrure à demi rabaissé sur son front; ses yeux flamboyaient dans l'ombre de cette coiffure comme ceux d'un chat sauvage; le visage cadavereux de ce roi chevelu était entouré de longues mèches de cheveux gris tombant presque jusqu'à sa ceinture; l'expression de ses traits était froidement féroce; il montait un grand cheval de guerre tout noir et caparaçonné de rouge; à sa gauche chevauchait son connétable, à sa droite l'évêque de Nantes. Je vous le jure, Kervan, l'aspect de cet homme enflamma mon coeur de tant de haine que sans mon ardent désir de revoir Odille et mon fils, j'aurais, je crois, accompli ce voeu de mon père Karadeuk, lorsqu'il y a plus de cinquante ans, il disait dans cette salle où nous sommes: «N'est-il donc pas un homme en Gaule pour planter un poignard dans le coeur de l'un des fils de ce monstre de Clovis?...» Mais lorsque le lendemain soir j'ai vu ce que j'ai vu...

--Voici que tu pâlis encore à ce souvenir, Ronan.

--Oui, ce souvenir me poursuit; aussi je ne regrette plus de n'avoir pas tué ce Clotaire... Écoutez, Kervan... et ainsi que moi tout à l'heure vous pâlirez. Chram, n'ayant plus avec lui que peu de troupes, avait fui devant les forces supérieures de son père... espérant entrer en Bretagne, mais il trouva les frontières gardées par Kanao.

--Et bien gardées... Kanao est l'un des plus vaillants guerriers de l'Armorique.

--Chram, accompagné de son digne ami Spatachair (le Lion de Poitiers, ce Gaulois renégat, dont j'ai parlé dans mes récits, était mort fou depuis peu), Chram, accompagné de Spatachair, se rendit près de Kanao, et lui proposa de joindre ses troupes bretonnes à celle des Franks pour combattre Clotaire, son père, et le tuer, s'il pouvait, «--Je suis toujours fort aise de voir des Franks s'entr'égorger,--répondit Kanao à Chram;--cependant l'horreur que m'inspirent tes projets parricides est telle, quoique ton père soit un monstre de ton espèce, que je ne veux aucune alliance avec toi; mes troupes me suffiront pour combattre Clotaire, s'il veut envahir nos frontières, que pas un guerrier frank n'a franchies jusqu'ici.» Chram, assuré du moins de la neutralité de Kanao, mais acculé aux confins de l'Armorique, comme un loup dans sa tanière, se prépara pour le lendemain à un combat désespéré, ayant d'ailleurs, ainsi que je l'ai su plus tard, la précaution de s'assurer d'un vaisseau, qui devait l'attendre près du petit port du Croisik, afin de s'embarquer là, si le sort de la bataille lui était contraire!

--Fils contre père... guerre parricide!

--J'étais arrivé sain et sauf jusqu'aux limites de la Bretagne; le résultat du combat m'importait peu, pourvu qu'il y eût beaucoup de Franks exterminés de part et d'autre; mon seul but était de me rendre ici. Le hasard me fit rencontrer près de Nantes deux Bretons de Vannes, qui, lors de la joyeuse vendange à main armée, que vos tribus sont allées faire cet automne, avaient été blessés; ils s'étaient tenus cachés jusqu'à leur guérison dans la hutte d'un esclave... Ces deux Armoricains voulaient revenir à Vannes; de cette ville aux pierres sacrées de Karnak, la distance n'est pas très-longue. Nous partîmes tous trois, avant le lever du soleil, le matin du combat que Clotaire devait livrer à son fils... Pour abréger le chemin, et ne pas nous trouver enveloppés dans la mêlée, nous avons gagné le bord de la mer, afin de nous diriger vers la baie du Morbihan... D'ailleurs, je vous l'avoue, Kervan, j'éprouvais le pieux désir de contempler ces lieux témoins, il y a plus de six siècles, de la grande bataille de Vannes, à la fois donnée sur terre et sur mer; bataille sanglante, où notre aïeul Joel et ses fils avaient si vaillamment lutté contre l'armée de César. C'était aussi dans cette baie qu'Albinik le marin et sa femme Méroë, de retour du camp romain, maîtres, comme pilotes, de la destinée de la flotte ennemie, et pouvant ainsi la perdre sur des récifs, l'avaient conduite au port, afin de la combattre loyalement, au lieu de la détruire par une lâche traîtrise, fidèles à cet antique proverbe armoricain: Jamais Breton ne fit trahison.

--Oui, ce fut lors de cette grande bataille de Vannes que notre aïeul Guilhern emporta sur son cheval César tout armé. Bataille terrible, où se décida le sort de la Gaule... La victoire fut héroïquement disputée par nos pères; ils furent vaincus, mais avec gloire!

--Ah! Kervan! ces temps héroïques sont loin de nous; aussi, je vous l'ai dit, j'éprouvais un pieux désir de parcourir ce champ de bataille, et d'arriver sur la côte d'où l'on découvre à la fois la baie du Morbihan et la vaste plaine de Vannes. Nous avions marché une grande partie de la journée; nous longions la côte, aux environs du port du Croisik, lorsque nous apercevons une cabane de pêcheur adossée à des rochers; nous nous y rendions pour y prendre un peu de repos, lorsqu'à ma grande surprise, je vois, aux abords de cette hutte, plusieurs mules de voyage pesamment chargées, et des chevaux richement caparaçonnés, gardés par plusieurs esclaves; trois de ces montures, dont une petite haquenée, portaient des selles de femmes.

--Singulière rencontre en ce pays solitaire... Et à qui appartenaient ces chevaux?

--À Chram... Sa femme et ses deux filles se trouvaient dans cette cabane... Une barque était amarrée au rivage, et à trois portées de trait, un vaisseau léger se tenait prêt à mettre sous voile.

--Tu m'as parlé des moyens de fuite que le fils de Clotaire s'était ménagés en cas de fuite? Ce vaisseau l'attendait sans doute, lui et sa famille?

--Oui, ce vaisseau l'attendait... Mes deux compagnons et moi, nous hésitions à entrer dans cette cabane, lorsque la porte s'ouvrit, et au seuil apparut une jeune femme richement vêtue: deux petites filles l'accompagnaient; l'une, de cinq ou six ans, se tenait aux pans de la robe de sa mère; celle-ci donnait la main à l'autre enfant, âgée d'environ douze ans... La jeune femme paraissait profondément abattue: ses yeux étaient noyés de larmes; derrière elle je reconnus l'un des trois favoris de Chram, Imnachair; il assistait à la torture que l'on m'avait fait subir dans le burg du comte Neroweg.

--Cette femme, ces enfants, c'était la famille de Chram?... Il me paraît toujours étrange que de pareils monstres aient une famille.

--Je faisais la même réflexion que vous, Kervan, lorsque cette jeune femme, remarquant sur nos épaules nos sacs de voyage, nous dit avec anxiété:

«Est-ce que vous venez des environs de Nantes?

»Oui, madame.

»Avez-vous des nouvelles de la bataille?

»Non...»

--Alors, se retournant vers Imnachair, la jeune femme reprit avec un redoublement d'anxiété:

«Est-ce un bien, est-ce un mal, que l'ignorance de ces voyageurs?»

--Puis elle ajouta, pleurant et se baissant, afin d'embrasser ses deux petites filles:

«Mes enfants! mes pauvres enfants!...»

--Soudain, un des esclaves, sans doute placé en vedette sur les rochers, accourut en criant:

«Des cavaliers!... On voit au loin, dans un nuage de poussière, une troupe de cavaliers armés accourir bride abattue...

»Mort et furie!--dit Imnachair en pâlissant,--c'est Chram... La bataille est perdue!...»

--À ces mots la pauvre jeune femme se jeta à genoux, serra ses deux petites filles contre son sein, et je n'entendis plus que les sanglots et les gémissements de la mère et des enfants.

»Vite, vite, au bateau!--s'écria Imnachair.--Esclaves, déchargez les mules, transportez dans la barque les caisses qu'elles portent; et vous, madame, tenez-vous prête à partir: ces pleurs sont inutiles.»

--À ce moment on entendit au loin le galop précipité des chevaux, le choc des armures et des cris confus et furieux.

«C'est mon mari!--s'écria la femme de Chram en blêmissant; »--mais son père est à sa poursuite... Entendez-vous ces cris de mort? Oh! il est perdu!...»

--Imnachair prêta l'oreille... une bouffée de vent nous apporta ces cris:

«Tue! tue!...

»À mort! à mort!...

»C'est la voix du roi Clotaire!--s'écria Imnachair.--Fuyez, madame, vous et vos enfants... Courons au bateau... et force de rames... Dans un instant il sera trop tard...,

»Fuir... sans mon mari... jamais!--reprit la jeune femme en serrant convulsivement ses deux enfants contre son sein.--Ce n'est pas maintenant que j'abandonnerai Chram...»

--Les cris: Tue! tue! devenaient de plus en plus distincts; ceux qui les poussaient ne devaient plus être qu'à trois ou quatre cents pas...

«Malheureuse folle, une dernière fois, venez-vous?--dit Imnachair en la saisissant par le bras,--venez-vous?

»Non,--dit-elle:--non...

»Vous connaissez Clotaire... et vous voulez l'attendre!»--s'écria Imnachair avec épouvante; puis il disparut.

--Moi et mes deux compagnons, peu soucieux de la rencontre de Clotaire et de sa truste, nous n'eûmes que le temps de courir aux rochers dont était bordé le rivage, et de nous blottir entre ces immenses blocs de granit. De l'endroit où j'étais caché, je découvrais la cabane et la mer. Au bout de quelques instants je vis la barque chargée des caisses enlevées du bât des mules, et contenant sans doute les trésors de Chram, faire force de rames pour gagner le léger bâtiment à voiles.

--Et cette malheureuse femme? et ses deux enfants?

--Imnachair les abandonnait... Assis à la proue, il tenait le gouvernail: les esclaves, entassés dans la barque, accompagnaient la fuite du favori de Chram.

--Le ciel serait injuste si de tels hommes trouvaient des amis dévoués... Ce misérable livrait sans doute Chram à une mort méritée; mais cette femme, mais ces deux petites filles?

--Écoutez, Kervan, écoutez... Je vous l'ai dit, de ma cachette je découvrais la mer, la hutte et ses abords. Malgré mon éloignement du lieu de la scène horrible que je vais vous raconter, je pouvais entendre distinctement la voix des Franks, qui, de plus en plus, approchaient. Presque au même instant où Imnachair quittait le rivage, je vis l'épouse de Chram faire quelques pas, entraînant ses deux enfants après elle; puis, n'ayant pas la force de faire un pas de plus, elle tomba sur ses genoux, ainsi que ses deux petites filles, tendant les mains d'un air suppliant et épouvanté... Alors, Chram, tête nue, livide, son armure en désordre, et qui venait sans doute de sauter à bas de son cheval, parut aux abords de la hutte, marchant à reculons et l'épée à la main, tâchant de parer les coups que lui portaient trois guerriers... Soudain j'entendis la voix retentissante du roi Clotaire, et ces paroles arrivèrent jusqu'à moi:

«Seigneur, regarde-moi du haut du ciel! et juge ma cause, car je suis indignement outragé par mon fils!... Vois, et juge-nous avec équité,--ajouta ce tueur d'enfants si fervent catholique,--et que ton jugement soit celui que tu prononças entre Absalon et son père DavidD

Clotaire achevait ces paroles lorsqu'il parut à mes yeux aux abords de la cabane; s'adressant alors à ses antrustions qui continuaient de charger Chram dont le sang coulait, il s'écria:

«Ne le tuez pas!... je veux l'avoir vivant!»

Les guerriers abaissèrent leurs épées. Chram, dont le visage ruisselait de sang, fit deux ou trois pas en chancelant, puis il tomba dans les bras de sa femme, qui, s'élançant vers lui, l'étreignit convulsivement; ses deux petites filles, toujours agenouillées, tendaient leurs bras vers Clotaire, qui venait de descendre de son cheval blanchi d'écume; il tenait à la main sa longue épée; ses guerriers formèrent un cercle autour de Chram et de sa famille; Clotaire alors remit son épée au fourreau, croisa ses bras sur sa poitrine et contempla son fils en silence pendant quelques instants; Chram, après avoir imploré son père les mains jointes, courba son front sanglant jusque sur le sol; sa femme et ses deux enfants poussaient des sanglots suppliants; Clotaire, toujours immobile comme un spectre, les regardait; enfin, il dit tout bas quelques mots à l'un des hommes de sa suite; aussitôt Chram, sa femme, ses deux petites filles, furent garrottés malgré leur résistance désespérée, puis entraînés dans la hutte; leurs cris perçants parvenaient jusqu'à moi; au bout de quelques instants, les guerriers de Clotaire sortirent de la cabane, dont ils fermèrent la porte en disant:--Nous les avons attachés sur un bancE.--L'un d'eux tenait un tison enflammé pris sans doute au foyer. Le roi se plaça debout auprès de la cabane, il semblait prêter l'oreille avec une satisfaction féroce aux cris des victimes que, moi, je n'entendais plus.

--Mais quel supplice ce monstre réservait-il donc à son fils... à sa femme... à ses deux enfants?

--Écoutez encore, Kervan. La cabane était construite de poutres jointes les unes aux autres, et recouverte d'une toiture de roseaux; je vis bientôt des hommes de la suite du roi, apporter des bottes de joncs marins et de bruyères desséchées par l'hiver, puis les amonceler autour de la hutte jusqu'à la hauteur du toit...

--Je devine... Ah! Ronan... cela est horrible...

--Lorsque ces matières inflammables furent amoncelées autour de la cabane, Clotaire fit un signe... l'un de ses guerriers approcha des roseaux le tison embrasé, l'aviva de son souffle, la flamme brilla, les joncs et les bruyères s'allumèrent... d'autres guerriers, se façonnant des torches avec des roseaux enflammés, mirent le feu en plusieurs autres endroits, et bientôt la cabane disparut au milieu d'un immense tourbillon de flammes... Les cris des malheureux qui allaient périr de cette mort atroce devinrent alors si affreux, qu'ils arrivèrent jusqu'à moi; quoique la porte de la hutte fût close, je détournai la tête par un mouvement d'horreur invincible; jetant par hasard les yeux vers la haute mer, je vis au loin le léger vaisseau à voiles qui emportait Imnachair et les trésors de Chram disparaître à l'horizon...

--Ce Chram ne mérite pas de pitié... mais cette jeune femme... mais ces deux petites filles... ainsi brûlées vives... Ah! Ronan... tu l'as dit: cette race de Clovis semble fatalement née... pour épouvanter le monde...

--La flamme devint tellement intense que le roi Clotaire et sa suite, obligés de reculer devant l'ardeur de cet immense brasier, disparurent à mes yeux, je ne vis plus que la cabane en flammes; les cris des victimes avaient cessé, le toit s'effondra avec fracas, et au bout de quelques instants un énorme monceau de cendres et de débris brûlants avait remplacé la cabane. Le roi Clotaire reparut alors, il fit un geste; plusieurs guerriers, à l'aide de leurs longues lances, écartant la cendre et les charbons du brasier à demi éteint, découvrirent à ma vue d'informes débris humains à demi consumés... c'étaient les restes de Chram, de sa femme et de ses petites filles; ces débris humains, Clotaire les contempla longtemps en silence. Puis la nuit venue, on lui amena son grand cheval noir; il l'enfourcha et disparut avec sa suiteF. Vous le voyez, Kervan! ce glorieux roi Clotaire, protégé par les miracles du Dieu des catholiques, couronnait sa vie en faisant brûler vifs son fils, sa femme et ses deux enfants, invoquant pieusement le souvenir de David et d'Absalon!

--Il y a, Ronan, des hasards étranges; je me rappelle avoir lu dans ton récit que lorsque mon frère Karadeuk se fut introduit dans le burg du comte Neroweg, espérant te délivrer, toi et Loysik, ce Chram dit à Karadeuk:--qu'il jurait sa foi de roi de soumettre cette maudite Bretagne indomptée à la domination franque!...--et c'est sur les frontières de notre vieille Armorique, toujours indépendante, que lui et sa famille innocente ont trouvé une mort horrible... Mais du moins cette infâme postérité de Clovis est-elle éteinte par le meurtre de Chram, son petit-fils? Est-ce que pour le malheur de la Gaule il resterait d'autres fils à Clotaire?

--En cette année 560 où nous sommes, Clotaire a encore quatre fils nommés Caribert, Gontran, Sigebert et Chilperik... ce dernier surtout, ce Chilperik, paraît, dit-on, avoir hérité de la férocité de son père Clotaire et de son aïeul Clovis, ce premier conquérant de la Gaule, dont le colporteur, il y a près de cinquante ans, dans cette même maison, Kervan, vous a raconté la mort et les crimes!

--Quatre fils!... ce Clotaire laissera quatre fils après lui!... Ah! Ronan! malheur... malheur à la Gaule...

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Le lendemain du jour où Ronan, fils de mon frère, eut cet entretien avec moi, Kervan, il nous a quittés, ses dernières paroles ont été celles-ci:

--Kervan, je quitte cette maison, heureux d'avoir accompli le dernier désir de mon père et le voeu de notre aïeul Joel, je suis heureux et fier de ce voyage au berceau de notre famille; oui, ici, dans ce coin de la vieille Armorique, aujourd'hui seule terre libre de la Gaule, j'aurai, en méditant de nouveau sur le passé, retrempé ma foi à la délivrance de notre pays... délivrance lointaine, je le sais, car Loysik l'a dit: les siècles sont des instants pour la marche de l'humanité.

Ronan le Vagre est donc parti dès l'aube pour retourner dans la vallée de Charolles, après avoir accompli le dernier voeu de son père et aussi celui de notre ancêtre Joel, le brenn de la tribu de Karnak, en joignant le récit précédent à notre légende. Ronan m'a promis, dans le cas où il lui arriverait quelque événement important, de m'en instruire s'il trouvait un voyageur qui se rendît en Bretagne; ce récit, il l'adresserait soit à moi, soit à toi, mon fils aîné, Yvon, si à cette époque j'avais quitté ce monde.

Puisse Ronan, le fils de mon frère, arriver sain et sauf dans la vallée de Charolles et y retrouver sa famille heureuse et tranquille, ainsi qu'il l'a laissée!

Si avant ma mort je n'ai rien à ajouter à notre chronique, moi Kervan, je te lègue, à toi mon fils Yvon, ces parchemins et nos reliques de famille.


Moi, Yvon, fils de Kervan, petit-fils de Jocelyn, j'inscris ici très-tristement la mort de mon père: il est allé revivre dans les mondes inconnus, vers la fin de ce mois de juin 561.--Nous avons appris par des voyageurs qu'en cette même année est mort à Compiègne le roi Clotaire, dans la cinquante et unième année de son règne; il a été enterré dans la basilique de Saint-Médard, à Soissons, église magnifique qu'il avait fait construire. Les évêques ont chanté les louanges de ce monstre couronné comme ils avaient chanté celles de son père Clovis.

Clotaire laisse quatre fils: Caribert, roi de Paris; Gontran, roi d'Orléans; Sigebert, roi d'Austrasie, contrées qui avoisinent le Rhin et s'étendent aussi vers le nord-est de la Gaule; Chilperik réside à Soissons et règne en Neustrie, territoire qui comprend la plus grande partie des provinces nord-ouest de la Gaule; ce Chilperik, ainsi que nous l'avait dit Ronan, le neveu de mon père, annonce devoir être le plus cruel des quatre fils de Clotaire.

Je n'ai pas reçu de nouvelles de Ronan; puisse-t-il vivre toujours en paix dans la vallée de Charolles, de même que nous vivons ici! car la Bretagne n'a pas encore subi le joug des Franks, fasse Hésus qu'elle ne le subisse jamais!



KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.




ÉPILOGUE.




LE MONASTÈRE DE CHAROLLES

ET

LE PALAIS DE LA REINE BRUNEHAUT.




560-615.





CHAPITRE PREMIER.

La vallée de Charolles.--L'anniversaire.--Le monastère.--Une communauté laïque et une colonie libre au septième siècle.--Condition des moines et des colons.--Le bac.--L'archidiacre Salvien et Gondowald, chambellan de la reine Brunehaut.--La fête.--Les vieux Vagres.--Les prisonniers.--Départ de Loysik pour le château de la reine Brunehaut.

Cinquante ans environ se sont écoulés depuis que Clotaire a fait brûler vifs son fils Chram, sa femme et ses deux filles. Oublions le spectacle désolant que la Gaule conquise continue d'offrir sous la descendance de Clovis depuis un demi-siècle, pour reposer nos regards sur la vallée de Charolles... Ah! c'est qu'aussi les pères des heureux habitants de ce coin de terre n'ont pas lâchement courbé le front sous le joug des Franks et des évêques; non, non... ils ont prouvé que le vieux sang gaulois coulait encore dans leurs veines; aussi, voyez le paisible tableau de leur félicité! voyez, bâties à mi-côte du versant de la vallée, ces jolies maisons, à demi voilées sous les vignes qui tapissent les murailles, vieux ceps dont le soleil d'automne a rougi les feuilles et doré les grappes. Chacune de ces maisons est entourée d'un jardinet fleuri, ombragé d'un bouquet d'arbres... jamais la vue ne s'est reposée sur un plus riant village... Un village? non, c'est plutôt un bourg, un gros bourg; il y a au moins six à sept cents maisons disséminées sur cette colline, sans compter ces vastes bâtiments couverts de chaume, situés au milieu des prairies basses, arrosées par la féconde rivière qui prend sa source au nord de la vallée, la traverse et la borne au plus lointain horizon, en se divisant en deux bras; l'un se dirige vers l'Orient, l'autre vers l'Occident, après avoir baigné dans son cours le pied d'un bois de chênes séculaires, dont la cime laisse apercevoir les toits d'un grand bâtiment de pierres, surmonté d'une croix de fer.

Non, jamais terre promise n'a été mieux disposée pour les productions d'un sol fécondé par le travail: à mi-côte, les vignes empourprées; au-dessus du vignoble, les terres de labour, où brûle en quelques endroits le chaume des seigles et des blés de la dernière récolte; ces fertiles guérets s'étendent jusqu'à la lisière des bois qui couronnent les hauteurs, entre lesquelles cette immense vallée est encaissée; au-dessous des coteaux commencent les prairies arrosées par la rivière; de nombreux troupeaux de brebis et de génisses paissent ses gras pâturages; on entend tinter les clochettes des maîtres béliers et des taureaux. Çà et là, pendant que des charrues attelées de boeufs creusent lentement une partie du sol dont les chaumes ont été brûlés la veille, des chariots à quatre roues, remplis de raisins, descendent les pentes escarpées du vignoble, et se dirigent vers le pressoir commun, situé, ainsi que les étables, les bergeries et les porcheries communes, dans les bâtiments avoisinant la rivière. Sur sa rive sont établis différents ouvroirs; celui des lavandières et des filandières, où se prépare le chanvre, et où se lave la toison des brebis, plus tard convertie en chauds vêtements; là encore sont les tanneries, les forges, les moulins aux meules énormes; tout est dans cette vallée, paix, sécurité, contentement, travail: le bruit du battoir des lavandières et des corroyeurs, le choc du marteau des forgerons, les cris joyeux des vendangeurs, le chant cadencé des laboureurs, qui marquent l'égale et lente allure de leurs boeufs, la flûte rustique des bergers; tous ces bruits, jusqu'au bourdonnement des essaims d'abeilles, autres infatigables travailleuses, qui se hâtent de recueillir le suc des dernières fleurs d'automne; tous ces bruits si divers, des plus lointains, des plus vagues, aux plus retentissants, se fondent en une seule harmonie à la fois douce et imposante: c'est la voix du travail et du bonheur, s'élevant vers le ciel comme une éternelle action de grâce.

Que se passe-t-il donc dans cette maison bâtie comme les autres, mais qui, plus rapprochée de la crête de la colline, occupe le point culminant du village, et domine au loin la vallée? Les habitants de cette demeure, parés d'habits de fête, vont et viennent du dedans au dehors; ils amoncellent à une assez grande distance de la porte une espèce de bûcher de sarments de vigne; des jeunes filles, des enfants, apportent joyeusement leurs brassées de bois sec, puis repartent en courant chercher d'autres combustibles. Une bonne petite vieille, aux cheveux d'un blanc d'argent, mignonne, proprette et encore alerte pour son grand âge, surveille la confection du bûcher. Comme toutes les bonnes vieilles, elle bougonne et sermonne, non méchamment, mais gaiement... Écoutez plutôt:

--Ah! ces jeunes filles, ces jeunes filles! toujours folles! hâtez-vous donc, au lieu de rire; ce bûcher n'est point encore assez haut. C'était vraiment bien la peine de vous lever dès l'aube afin d'avoir terminé vos travaux accoutumés avant vos compagnes, pour folâtrer ainsi, au lieu d'achever promptement ce bûcher... Tenez, je suis certaine que déjà du fond de la vallée plus d'un regard impatient se sera tourné par ici, et que plus d'une voix aura dit: «Mais que font-ils donc là-bas, qu'ils ne nous donnent point le signal? est-ce qu'ils dorment comme loirs en hiver?» Voici pourtant à quels terribles soupçons vous nous exposez, sempiternelles rieuses!... c'est de votre âge, je le sais, et ne devrais peut-être point vous le dire; mais enfin les jours sont courts en cette saison d'automne, et avant que nos bonnes gens aient eu le temps de rentrer les troupeaux des champs, les boeufs du labour, les chariots des vendanges, et de vêtir leurs habits de fête, le soleil sera couché, de sorte que l'on n'arrivera au monastère qu'à la pleine nuit, tandis que la communauté nous attend avant le coucher du soleil.

--Encore quelques brassées de sarment, dame Odille, et il n'y aura plus qu'à y mettre le feu,--répondit une belle jeune fille de seize ans, aux yeux bleus et aux cheveux noirs;--c'est moi qui me charge d'allumer le bûcher... vous verrez mon courage!

--Oh! combien ta grand'mère, ma vieille amie l'évêchesse, a raison de dire que tu ne doutes de rien, toi, Fulvie.

--Bonne grand'mère! elle est comme vous, dame Odille, ses gronderies sont des tendresses; elle aime tout ce qui est jeune et gai...

--C'est sans doute afin de la satisfaire, et moi aussi, que tu es folle?

--Oui, dame Odille; car il m'en coûte beaucoup, mais beaucoup d'être gaie... Hélas! hélas!...

Et de rire de tout coeur à chaque hélas! mais si drôlement, que la bonne petite vieille de faire chorus avec la rieuse; puis elle lui dit:

--Aussi vrai que voilà la cinquantième fois que nous fêtons l'anniversaire de notre établissement dans la vallée de Charolles, je n'ai jamais vu fille d'un caractère plus heureux que le tien.

--Cinquante ans! comme c'est long pourtant, dame Odille... il me semble que je ne pourrai jamais avoir cinquante ans!

--Cela paraît ainsi lorsque l'on a, comme toi, ce bel âge de seize ans; mais pour moi, vois-tu, Fulvie, ces cinquante ans de calme et de bonheur ont passé comme un songe... sauf la méchante année où j'ai vu mourir le père de Ronan... et où j'ai perdu mon premier-né.

--Tenez, dame Odille, voilà vos consolations qui reviennent des champs.

Ces consolations, c'était Ronan et son second fils Grégor, homme d'un âge déjà mûr, accompagné de ses deux enfants: Guenek, beau garçon de vingt ans, et Asilyk, jolie fille de dix-huit ans. Ronan le Vagre, malgré sa barbe et ses cheveux blancs, malgré ses soixante-quinze ans, était encore alerte, vigoureux, et, comme toujours, de bonne humeur.

--Bonsoir,--dit-il à sa femme en l'embrassant,--bonsoir, petite Odille.

Puis ce fut le tour de Grégor et de ses deux enfants à embrasser Odille en disant:

--Bonsoir, ma chère mère.

--Bonsoir, bonne grand'mère.

--Les entendez-vous tous?--reprit la compagne de Ronan avec ce rire si doux chez les vieillards,--les entendez-vous? pour ces deux-ci je suis mère-grand, et pour celui-ci, je suis: petite Odille...

--Quand tu auras cent ans, et tu les auras, foi de Ronan! je t'appellerai encore et toujours petite Odille... de même que ces vieux amis que voici, je les appellerai toujours le Veneur et l'évêchesse.

Le Veneur et sa femme venaient en effet rejoindre Ronan, tous deux aussi blanchis par les années, mais rayonnants de bonheur et de santé.

--Oh! oh! comme te voilà déjà beau, mon vieux compagnon, avec ta saie neuve et ton bonnet brodé... Et vous, belle évêchesse, que vous voilà brave aussi...

--Ronan, foi de vieux Vagre!--dit le Veneur,--je l'aime encore autant, ma Fulvie! ainsi vêtue en matrone, avec sa robe brune et sa coiffe blanche comme ses cheveux, qu'autrefois avec sa jupe orange, son écharpe bleue, ses colliers d'or et ses bas rouges brodés d'argent... te souviens-tu, Ronan? te souviens-tu?

--Odille, si mon mari et le vôtre commencent à parler du temps passé, nous n'arriverons pas au monastère avant la nuit, et Loysik nous attend.

--Belle et judicieuse évêchesse, vous serez écoutée,--reprit gaiement Ronan.--Viens, Grégor; venez, mes enfants; allons quitter nos habits de travail; hâtons-nous, car nous serons plus vite auprès de mon bon frère Loysik.

Bientôt, Fulvie, petite-fille de l'évêchesse, tenant à la main un brandon allumé, sortit de la maison avec plusieurs de ses compagnes, et mit le feu au bûcher... Les cris joyeux des jeunes filles et des enfants saluèrent la grande colonne de flamme claire et brillante qui monta vers le ciel. À ce signal, les habitants de la vallée, encore occupés aux travaux des champs, regagnèrent leurs maisons, et une heure après, tous réunis, hommes, femmes, enfants, vieillards, se rendaient gaiement par bandes au monastère de Charolles.


La communauté de Charolles est un grand bâtiment de pierres, solide, mais sans ornement; il contient, en outre des cellules des moines, les bâtiments de l'exploitation agricole, une chapelle, un hospice pour les malades de la vallée, une école pour les enfants. Ces frères laboureurs, depuis cinquante ans, ont toujours élu Loysik pour supérieur; ils sont, chose rare pour le temps, restés laïques, Loysik les ayant toujours engagés à ne se point lier imprudemment par des voeux éternels, et à ne se point confondre avec le clergé, les évêques étant très désireux de dominer temporellement les monastères, afin d'exploiter les travaux des moines, et de les réduire à une sorte de servage ecclésiastique, la vie de ces moines laborieux, paisibles, et véritablement chrétiens, contrastant avec la dissolution, la fainéantise et la cupidité des évêques, portait ombrage à ceux-ci. Les moines de la communauté de Charolles avaient jusqu'alors vécu sous une règle consentie en commun, et rigoureusement observée. La discipline de l'ordre de Saint-Benoît, adoptée dans un grand nombre de monastères de la Gaule, avait paru à Loysik, en raison de certains statuts, anéantir ou dégrader la conscience, la raison, la dignité humaine. Ainsi, le supérieur ordonnait-il à un moine d'accomplir une chose matériellement impossible, le moine, après avoir fait humblement observer à son chef l'impossibilité de l'acte que l'on exigeait de lui, devait cependant obéirA. Un autre statut disait formellement:--qu'il n'était pas même permis à un moine d'avoir en sa propre puissance son corps et sa volontéB.--Enfin, il était formellement interdit à un moine d'en défendre, d'en protéger un autre, fussent-ils unis par les liens du sangC.--Ce renoncement volontaire aux sentiments les plus tendres et les plus élevés; cette abnégation de sa conscience et de la raison humaine, poussée jusqu'à l'imbécillité; cette obéissance passive, qui fait de l'homme une machine inerte, une sorte de cadavre, avait paru par trop catholique à Loysik pour qu'il ne combattît pas l'envahissement de la règle de Saint-Benoît, malheureusement alors presque généralement adoptée en Gaule.

Loysik dirigeait les travaux de la communauté, auxquels il avait participé jusqu'à ce que le grand âge eût affaibli ses forces; il soignait les malades, enseignait les enfants des habitants de la vallée, assisté de plusieurs frères; le soir, après les rudes labeurs de la journée, il réunissait la communauté, l'été, sous les arceaux de la galerie qui entourait la cour intérieure du cloître; l'hiver, dans le réfectoire; là, fidèle à la tradition de sa famille, il racontait à ses frères les gloires de l'ancienne Gaule, les actions des vaillants héros des temps passés, entretenant ainsi dans tous les coeurs le culte sacré de la patrie, combattant le découragement qui souvent s'emparait des âmes les plus fermes à l'aspect de la conquête franque se prolongeant au milieu des ruines et des désastres du pays.

La communauté vivait ainsi laborieuse et paisible, depuis de longues années, sous la direction de Loysik; rarement il avait besoin de rappeler ses frères au bon accord. Quelques ferments de troubles passagers, et bientôt étouffés par l'ascendant du vieux moine laboureur, s'étaient cependant parfois manifestés, voici comment: La communauté de Charolles, quoique absolument libre et indépendante en ce qui touchait sa règle intérieure: l'élection de son supérieur, la disposition des fruits du sol cultivé par elle, était néanmoins soumise à la juridiction de l'évêque du diocèse; de plus, il avait le droit d'établir dans le monastère les prêtres de son choix pour y dire la messe, donner la communion, les sacrements, et desservir la chapelle du monastère, aussi destinée aux habitants de la vallée de Charolles. Loysik s'était soumis à cette nécessité du temps afin d'assurer le repos de ses frères et des habitants de la vallée; mais ainsi introduits au sein de la communauté laïque, ces prêtres, créatures des évêques de Châlons-sur-Saône, avaient plus d'une fois tenté de semer la division entre les moines laboureurs, disant à ceux-ci, qu'ils ne donnaient pas assez de temps à la prière, engageant ceux-là à entrer dans l'Église et à devenir moines ecclésiastiques, afin de participer à la puissance du clergé. Plus d'une fois ces tentatives d'embauchage arrivèrent aux oreilles de Loysik, qui dit fermement à ces catholiques artisans de troubles:

«--Qui travaille prie... Jésus de Nazareth blâme fort ces fainéants qui, ne touchant pas du doigt aux plus lourds fardeaux, en chargent, sous prétexte de longues prières, les épaules de leurs frères. Nous ne voulons pas ici d'oisifs... nous sommes tous frères et fils d'un même Dieu: moines laïques ou ecclésiastiques se valent lorsqu'ils vivent chrétiennement; que les uns, ayant vaillamment concouru aux travaux de la communauté, préfèrent employer à la prière les loisirs indispensables à l'homme après le labeur, libre à eux; de même que dans notre communauté il nous plaît d'employer nos loisirs à la culture des fleurs, à la lecture, à la conversation entre amis, à la pêche, à la promenade, au chant, à la peinture des manuscrits, aux métiers d'agrément, et de temps à autre à l'exercice des armes, puisque nous vivons dans un temps où il faut souvent repousser la force par la force, et défendre sa vie et celle des siens contre la violence. Ainsi, à nos yeux, celui qui après le travail se récrée honnêtement, est aussi méritant que celui qui emploie ses loisirs à prier... Les fainéants seuls sont des impies!...»

Loysik était si généralement vénéré, la communauté si heureuse, que les prêtres étrangers ne parvinrent pas à troubler ce bon accord; puis enfin Loysik possédait le sol et les bâtiments du monastère en vertu d'une charte authentique concédée par Clotaire. Les prélats de Châlons se voyaient forcés, malgré leur habitude d'envahissement, de respecter les droits de Loysik, tâchant d'arriver à leurs fins par des moyens astucieux.

C'était donc fête, ce jour-là, dans la colonie et dans la communauté de Charolles. Les moines laboureurs songeaient à recevoir de leur mieux leurs amis de la vallée qui venaient, selon l'usage adopté depuis un demi-siècle, remercier Loysik de l'heureuse vie que lui devait cette descendance de Vagres, braves diables convertis par la parole du moine laboureur. Une fois seulement chaque année était enfreinte la règle qui, librement consentie par la communauté, interdisait aux femmes l'entrée du monastère. Les moines préparaient donc de longues tables partout où elles pouvaient tenir: dans le réfectoire, dans les salles où ils travaillaient à différents métiers manuels, sous les galeries couvertes dont était entourée la cour intérieure, et jusque dans cette cour elle-même, abritée, pour cette solennité, au moyen de pièces de lin tendues sur des cordes, enfin l'on voyait des tables jusque dans la salle d'armes. Quoi! un arsenal dans un monastère?... Oui, là avaient été déposées les armes des Vagres fondateurs de la colonie et de la communauté. Or, de cette mesure conseillée par Loysik, moines, laboureurs et colons s'étaient bien trouvés lors de l'attaque de la vallée par les troupes de Chram... Quoiqu'une pareille occurrence ne se fût point renouvelée depuis, l'arsenal avait été soigneusement entretenu et augmenté. Deux fois par mois, dans le village ainsi que dans la communauté, l'on s'exerçait au maniement des armes, exercice salubre au corps et toujours utile en ces temps de terribles violences, disait Loysik.

Donc, les moines laboureurs dressaient des tables de tous côtés; sur ces tables, ils plaçaient avec un innocent orgueil les fruits de leurs travaux, beau pain de froment de leurs terres, vin généreux de leur vignoble, quartiers de boeufs et de moutons de leurs étables, fruits et légumes de leurs jardins, laitage de leurs troupeaux, miel de leurs ruches. Cette abondance, ils la devaient à leur rude labeur quotidien; ils en jouissaient, quoi de plus légitime? et c'était encore une légitime satisfaction pour les moines laboureurs de montrer à leurs vieux amis de la vallée qu'ils étaient non moins qu'eux bons laboureurs, fins vignerons, habiles jardiniers, soigneux pasteurs.

Parfois il arrivait aussi (le diable est si malin) qu'à l'un de ces anniversaires où les femmes et les jeunes filles pouvaient entrer dans l'intérieur du monastère, quelque moine laboureur, s'apercevant à l'impression que lui causait une belle jeune fille qu'il s'était trop prématurément épris de l'austère liberté du célibat, ouvrait son coeur à Loysik; celui-ci exigeait trois mois de réflexion de la part du frère, et s'il persistait dans sa vocation conjugale, on voyait bientôt Loysik, appuyé sur son bâton, gagner le village; là, il s'entretenait avec les parents de la jeune fille de la convenance du mariage, et presque toujours, quelques mois après, la colonie comptait un ménage de plus, la communauté un frère de moins, et Loysik de dire, en manière de moralité: «Voici qui prouve la dangereuse imprudence des voeux éternels.»

Les préparatifs de réception étaient depuis longtemps achevés dans l'intérieur du monastère, le soleil se couchait lorsque les moines laboureurs entendirent un grand bruit au dehors; la colonie tout entière arrivait. En tête de la foule marchent Ronan et le Veneur, Odille et l'évêchesse; ce sont les quatre plus anciens habitants de la vallée; quelques vieux Vagres, un peu moins âgés, viennent ensuite; puis les enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants de cette Vagrerie jadis si désordonnée, si redoutable.

Loysik, averti de l'approche de ses amis, s'est, pour les recevoir, avancé à la porte de l'enceinte du monastère; il porte, de même que tous les frères de la communauté, une robe de grosse laine brune, assujettie aux reins par une ceinture de cuir. Son front est devenu complétement chauve, sa longue barbe, d'un blanc de neige, tombe sur sa poitrine; sa taille est encore droite, sa démarche alerte, quoiqu'il ait quatre-vingts ans passés; ses mains vénérables sont seulement agitées d'un léger tremblement. La foule s'arrête, Ronan s'approche et dit:

--Loysik, il y a aujourd'hui cinquante et un ans qu'une troupe de Vagres déterminés t'attendait sur les confins de la Bourgogne; tu es venu à nous, tu nous as fait entendre de sages paroles, tu nous as prêché les mâles vertus du travail et du foyer domestique, puis tu nous as mis à même de pratiquer ces vertus en offrant à notre troupe la libre jouissance de cette vallée... Un an après, il y a cinquante ans de cela, notre colonie naissante fêtait le premier anniversaire de son établissement en ce pays; aujourd'hui nous venons, nous, nos enfants et les enfants de nos enfants, te dire une fois de plus, par ma voix: éternelle reconnaissance et amitié à Loysik!

--Oui, oui,--cria la foule,--reconnaissance éternelle à Loysik, notre ami, notre bon père!...

Le vieux moine laboureur fut très-ému; de douces larmes coulèrent de ses yeux, il fit signe qu'il voulait parler, et il dit, au milieu d'un grand silence:

--Mes amis, mes frères, vous qui viviez il y a cinquante ans, et vous autres qui n'avez connu ces terribles temps que par les récits de vos pères, ma joie est grande en ce jour... Les fondateurs de cette colonie, après s'être fait craindre, ont su se faire aimer et respecter en se montrant hommes de labeur, de paix et de famille... Un heureux hasard a voulu qu'au milieu des désastres et des guerres civiles qui depuis tant d'années continuent de désoler notre patrie, la Bourgogne ait été à peu près jusqu'ici préservée de ces malheurs, fruits d'une conquête sanglante; nous autres, grâce à la donation que nous avons su obtenir, nous vivons ici paisibles et libres; mais, hélas! dans les autres parties de cette province et de la Gaule, nos frères subissent toujours les douleurs de l'esclavage; ceux-là, vous ne les avez pas oubliés; non, non... Vous vous êtes souvenus de ces paroles de Jésus: Les fers des esclaves doivent être brisés! Et en attendant le jour encore lointain de l'affranchissement de tous, vos épargnes et celles de la communauté nous ont encore permis, cette année, de racheter quelques pauvres familles... Il nous reste des terres à leur distribuer... En attendant que nous leur ayons construit des maisons, que ces esclaves d'hier, hommes libres aujourd'hui, trouvent chez nous des frères et des hôtes... Tenez, les voilà... Aimez-les comme nous nous aimons entre nous... Ce sont aussi des fils de la vieille Gaule, déshérités comme nous l'étions il y a cinquante ans!

À peine Loysik avait-il prononcé ces paroles, que plusieurs familles, hommes, femmes, enfants, vieillards, sortirent du monastère, pleurant de joie. Ce fut, parmi les colons, à qui offrirait son foyer, ses soins à ces nouveaux venus. Il fallut l'intervention de Loysik, toujours écoutée, pour calmer cette tendre et ardente rivalité d'offres de services; il répartit, selon sa sagesse habituelle, les futurs colons dans certaines maisons; l'on parla bien, il est vrai, mais tout bas, de la partialité du vieux moine; on l'accusait d'avoir iniquement favorisé Ronan et son ami le Veneur, la bonne vieille petite Odille ayant obtenu pour sa part une jeune femme et ses deux enfants, et l'évêchesse tout un ménage, le mari, la femme et trois garçonnets!... Ce que c'est pourtant que la faveur!...

Chaque année, Loysik, peu de temps avant cette fête anniversaire, partait sa pochette bien garnie d'argent; cette somme, fruit des épargnes de la communauté, ainsi que des dons volontaires des habitants de la colonie, était destinée au rachat de bon nombre d'esclaves. Quelques moines laboureurs résolus et bien armés accompagnaient Loysik à Châlons-sur-Saône où, vers le commencement de l'automne, se tenait un grand marché de chair gauloise, sous la présidence du comte et de l'évêque de cette cité, capitale de la Bourgogne. De la place du marché se voyait le splendide château de la reine Brunehaut. Loysik rachetait des esclaves jusqu'à ce que sa pochette fût vide, regrettant que les esclaves de l'Église fussent d'un chiffre trop élevé pour sa bourse, les évêques les vendant toujours deux fois plus cher que les autres, pour ne point avilir sans doute leur marchandise en la livrant à trop bas prix; parfois aussi, grâce à la persuasion pénétrante de sa parole, Loysik obtenait d'un seigneur frank, moins barbare que ses compagnons, le don de quelques esclaves, et augmentait ainsi le nombre des nouveaux colons qui, en touchant le sol de la vallée de Charolles, trouvaient l'accueil que l'on a vu, et ensuite, travail et bien-être.

Après la distribution des nouveaux affranchis aux habitants de la vallée (Loysik s'était fait la part du lion en hébergeant bon nombre d'hommes au monastère), moines laboureurs et colons se mettent à table. Quel festin!...

--Nos festins en Vagrerie n'étaient rien auprès de ceux-là,--dit Ronan.--Est-ce vrai, vieux Veneur?...

--Te souviens-tu, entre autres, de ce fameux gala dans notre repaire des gorges d'Allange?

--Où l'évêque Cautin cuisina pour nous? après quoi il fut ravi au ciel et en descendit très-promptement.

--Odille, vous souvenez-vous de cette nuit étrange, où pour la première fois je vous ai vue, lors de l'incendie de la villa de mon mari l'évêque?

--Certes, Fulvie, je m'en souviens; et aussi de ces largesses que de leur butin les Vagres faisaient au pauvre monde.

--Loysik, c'est durant cette nuit-là, que pour la première fois j'ai su que nous étions frères.

--Ah! Ronan! quelle bravoure que celle de notre père Karadeuk, parvenant, avec notre vieil ami le Veneur, à nous tirer de l'ergastule du burg de ce comte Neroweg!

Te souviens-tu? Vous souvenez-vous? une fois sur ce sujet l'entretien de vieux amis attablés devint intarissable. Ainsi causaient du vieux temps Ronan, Loysik, le Veneur, Odille, l'évêchesse, placés à table à côté les uns des autres, pendant que de convives, plus jeunes, s'éjouissaient et parlaient du temps présent. De sorte que ce soir-là l'on était en grande joie au monastère de Charolles.

Au milieu du festin, un moine laboureur dit à l'un de ses compagnons:

--Où sont donc nos deux prêtres, Placide et Félibien?

--Ces pieux hommes ont trouvé la fête trop profane pour eux.

--Comment cela?

--Tu sais que par ordre de Loysik, deux veilleurs sont chaque nuit de garde à la logette de l'embarcadère du bac...

--Oui.

--Placide et Félibien ont offert à deux de nous qui devaient à leur tour veiller cette nuit dans la logette de les y remplacer, afin de laisser nos frères jouir de la fête.

--Quelles bonnes âmes, que ces tonsurés!


La rivière, qui prenait sa source dans la vallée de Charolles, la traversait dans toute sa longueur; puis, se partageant en deux bras, servait de limites et de défense naturelle au territoire de la colonie. Par prudence, Loysik faisait ramener chaque soir et amarrer sur la rive de la vallée un bac, seul moyen de communication avec les terres qui s'étendaient de l'autre côté du cours d'eau, et appartenaient au diocèse de Châlons. Une logette où veillaient à tour de rôle deux frères de la communauté, était construite près de l'embarcadère de ce bac.

La lune en son plein se réfléchissait dans l'eau limpide de la rivière, fort large en cet endroit, les deux prêtres qui s'étaient fraternellement offerts à remplacer les moines comme veilleurs, allaient et venaient d'un air inquiet à quelques pas de la logette.

--Placide, tu ne vois rien? tu n'entends rien?

--Rien...

--Voilà pourtant la lune déjà haute... il doit être près de minuit, et personne ne paraît...

--Ne perdons pas espoir... le retard n'est pas encore considérable.