On a travaillé toute la nuit à faire des ponts avec des voitures, des chariots attachés avec des gros arbres, qui étaient sur le bord de la rivière; on a mis des planches sur ces constructions et le matin, à la pointe du jour, nous avons passé au milieu de leurs retranchements, qui étaient remplis de cuisses, bras et corps entiers qu'ils avaient laissés sans les enterrer. Plusieurs pauvres blessés criaient miséricorde; on les a portés de suite à l'ambulance avec les nôtres.
Notre colonne de droite avait passé la rivière avant nous. Nous avons été plusieurs jours pour arriver au Rhin, mais aucun Autrichien ne s'est trouvé devant nous. Le soir du passage de la rivière, le général de brigade Richard nous a annoncé la prise de Juliers avec vingt-quatre pièces de 27 en bronze. Depuis cette époque, nous n'avons plus vu d'Autrichiens que sur l'autre rive du Rhin, près de Düsseldorf 22. Notre dernier camp a été dans la plaine près de la ville de Neus. Voilà la manière dont nous avons fait la conduite à l'armée autrichienne avec les honneurs de la guerre, à grands coups de canon.
Notre voyage ne nous a pas été bien favorable: une pluie continuelle et froide, un vent qui nous glaçait les sens, et point d'autre couverture que le ciel.
Notre ennemi est de l'autre côté du Rhin, tranquille, et nous, mous allons retourner sur nos pas pour aller faire le siège de Maëstricht 23.
Arrivés devant cette ville, on s'est tout de suite occupé à faire les travaux; on a fait des redoutes pour soutenir et répondre aux sorties qu'ils pourraient faire pendant qu'on ouvrirait les boyaux: on travaillait à ces ouvrages nuit et jour.
Malgré leur mitraille, nous avons ouvert les boyaux à une portée de pistolet de leur bastion. Nous y avons été, pour notre tour, cinq fois pour les ouvrir. On n'a pas perdu tant de monde que l'on croyait pour faire le siège d'une ville si forte. Notre commandant de bataillon a été blessé d'un éclat de grenade, et plusieurs officiers et soldats.
Tous les jours, les ouvrages se multipliaient, et nous rendions par ce moyen l'asile des assiégés plus étroit. Les jardiniers de la ville avaient planté beaucoup de légumes d'hiver dans leurs jardins; mais c'est nous qui en avons fait la récolte. Tous les matins, ils se trouvaient enfermés plus étroitement; s'il n'y avait pas eu des fossés, nous aurions été les prendre dans leurs palissades.
Les ouvrages allaient être achevés; on a commencé à bombarder la ville le 12 brumaire; cela a duré trois jours. Le 14, la ville de Maëstricht s'est rendue, à deux heures du matin. Un des officiers supérieurs de la ville est venu sur les bastions et a demandé le général qui commandait en chef le siège, pour capituler 24. Pendant qu'on est allé le chercher, les canonnières et les bombardières redoublaient le feu jusqu'au moment où ils ont reçu l'ordre du général de le cesser. Au moment où il a demandé à capituler, le feu était dans un magasin d'huile, de lard, de farine, etc. À la pointe du jour, on voyait tous les bourgeois sur les remparts et plusieurs nous apportaient des bouteilles d'eau-de-vie.
Nous avons tenu Maëstricht bloquée pendant quarante-quatre jours. Pendant ce blocus, les assiégés nous ont envoyé quarante-cinq mille boulets, trente-quatre mille tant bombes qu'obus, quatorze mille grenades. Ils nous envoyaient toutes ces pommes dans nos travaux, sans que cela fasse beaucoup d'effet.
Le feu cessé, on a été trois jours pour arranger la capitulation. La garnison est sortie de la ville le 17 brumaire; entre dix et onze heures du matin, les troupes impériales sont sorties par la porte d'Allemagne, et ont passé la Meuse au milieu des assiégeants, qui formaient la haie de chaque côté de la route où ils devaient passer. Ils sont sortis avec les honneurs de la guerre: tambour battant, mèche allumée et enseigne déployée. Lorsqu'ils ont été presqu'à la fin de la colonne, ils ont déposé leurs armes devant nous; la cavalerie et l'infanterie ont emporté leurs sabres. Il y avait de la troupe toute prête pour les conduire au delà du camp.
La troupe hollandaise est sortie le même jour, mais un peu plus tard, car il fallait le temps à la colonne française de venir se placer en haie sur la route par laquelle ils devaient passer, qui était d'une extrémité de la ville à l'autre. Ils sont sortis de même avec les honneurs de la guerre comme la troupe autrichienne. Ils ont été reconduits dans leur pays par nos chasseurs à cheval, ils ont conservé leurs sabres comme la troupe impériale. Les officiers composant la garnison de Maëstricht ont emmené leurs chevaux et tout leur bagage.
La Ville de Maëstricht est très forte; elle a un fort qui la commande et qui la défend. La Meuse flotte contre ses murs, et donne de l'eau dans ses fosses; elle a aussi des forts qui sont construits dans le milieu de la Meuse, qui défend son approche du côté de l'Allemagne. Il y a dans les environs de grandes plaines très fertiles en blés, orge, avoine, pommes de terre, etc.; elle est frontière de la Hollande.
C'était le général Kléber qui commandait le siège en chef; nous étions du côté gauche de la ville, sous les ordres du général Duhesme.
18 brumaire.--Nous sommes partis des alentours de Maëstricht pour aller sur les bords du Rhin.
20.--Nous avons passé dans la ville de Juliers, jolie petite ville très fortifiée; les maisons d'une assez belle construction, les rues très larges. Il y a aussi de très belles plaines très fertiles en blés et en toute sorte de grains; on y boit aussi de bonne bière, on y récolte aussi de très bons fruits. Cette ville est la capitale du duché de son nom.
22.--Nous sommes arrivés à Cologne; nous y avons campé en arrivant.
29.--Nous sommes sortis de ce camp pour aller cantonner sur le bord du Rhin au village nommé Langel. Nos postes étaient placés sur le bord du Rhin; nous étions une compagnie par ferme, très serrés à cause de la grande quantité de troupes qui étaient dans les environs. J'ai été voir la ville de Cologne; elle est très grande, bien peuplée, les rues larges; il y a une quantité de clochers. J'ai remarqué que sur une tour très haute, il y avait une grue peinte en vert. Le Rhin flotte contre les murs, et fait une partie de leur commerce. La ville n'est point fortifiée, elle est entourée d'un simple mur très haut. C'était là que l'électeur faisait sa résidence.
12 frimaire.--Sortis de Hangel pour passer à la droite de la Logne. Suivant les bords du Rhin à une demi-lieue de la Logne, nous cantonnons au village nommé Nille?
Nous avons reçu des ordres pour nous rendre à Bonn, soi-disant pour passer le reste de l'hiver; nous sommes partis le 13; lorsque nous avons été près des murs de ladite ville, nous avons reçu des ordres pour aller cantonner dans les villages à une lieue et demie à la droite de Bonn. Nous sommes arrivés dans ces cantonnements le 17, dans un village nommé Melheim, situé sur le Rhin. Notre état-major est resté dans ce village; notre compagnie a été détachée à une demi-lieue en arrière à un village nommé Lanesdorf, situé auprès de grosses montagnes; nous montions tout de même la garde sur le Rhin.
Quel froid nous avons enduré étant de garde dans ces endroits!
Des sentinelles sont mortes en faction; cependant on les relevait toutes les demi-heures. Le Rhin était tout en glace; pendant vingt-quatre heures, on était obligés de jeûner, car nos vivres étaient gelés, durs comme de la pierre. Je ne veux pas peindre les maux que nous avons soufferts dans ces différentes occasions; ils seraient faits pour attendrir un coeur de roche. Que l'on se souvienne de la rigueur des froids des différents hivers, de la rareté des vivres et du vêtement; cela suffira pour dire que nous avons été malheureux.
17 nivôse.--Sortis de ce cantonnement pour aller au village nommé Keising, à une demi-lieue de Bonn. Étant dans ce village, je suis allé voir la ville de Bonn; je dirai qu'elle est très belle: des rues larges et bien propres, des maisons d'une belle construction, très éclairées, de belles places bien grandes, un superbe château à l'entrée de la ville, situé au midi et appartenant à l'électeur. Le Rhin flotte contre ses murs: elle n'est fermée que par des petits remparts, très bien construits. Dans les environs de la ville, il y a de belles avenues de marronniers et de tilleuls, environnées de belles plaines.
Étant au village de Keising, nous avons fait l'anniversaire de la mort de Capet. Cela a eu lieu le 2 pluviôse, à dix heures du matin. Le bataillon étant rassemblé, on a fait trois décharges et les pièces d'artillerie en ont fait de même. Cela s'est fait dans l'armée de Sambre-et-Meuse, dans nos cantonnements sur le bord du Rhin.
Nous sommes partis de Keising le 5 pluviôse 1795 (vieux style). Journée odieuse et fatigante pour aller à Aix-la-Chapelle. Au moment où nous nous sommes mis en route, il tombait de la pluie; il y avait longtemps qu'il faisait de fortes gelées; ce jour-là il paraissait faire un dégel universel. Jamais Français et autres n'ont vu une pareille journée, elle a duré vingt-quatre heures. Toute la troupe était fatiguée. On enfonçait dans la terre jusqu'aux genoux, on faisait trois ou quatre pas, et il fallait s'arrêter pour reprendre haleine; aussi plusieurs soldats y ont perdu la vie, et même les chevaux, avec rien sur leur dos, avaient bien de la peine à s'en tirer. Ce n'était pas cependant dans des marais, c'était dans des champs de gravier; on aurait préféré marcher dans l'eau jusqu'aux reins, plutôt que dans de pareils chemins; mais il n'y avait pas de choix; il fallait que la route se fasse.
Nous avons été dans cette triste situation depuis le matin jusqu'au soir à la nuit. Étant arrivés à une petite ville nommée Bruhl, toute la demi-brigade n'y a pu loger. Il était nuit: il nous a fallu aller loger à une demi-lieue de Bruhl, dans un village. Pour faire cette demi-lieue, nous avons été deux heures; en arrivant, les billets de logement nous ont été distribués, mais on a eu bien de la peine à les trouver, par rapport à la nuit.
Le lendemain, la route était plus favorable, la gelée avait remplacé le dégel, la nuit avait raffermi la route, et le matin il tombait de la neige qui a duré jusqu'à midi. Nous sommes partis de nos logements à sept heures du matin vers Aix-la-Chapelle. Nous avons logé en y allant à Norwenig, à Duren, à Eschviller. À Aix-la-Chapelle, nous avons logé chez le bourgeois. Nous y sommes restés un mois pendant lequel les officiers et sous-officiers ont été plusieurs fois chez le général de division Poucet pour apprendre la théorie.
L'armée de Sambre et Meuse passait alors pour être si peu disciplinée, parmi les Français, que l'on croyait que les généraux n'osaient livrer aucun combat faute de discipline et de subordination. Le tout venait de la part des ennemis de la liberté, qui cherchaient à mettre le désordre parmi nos troupes, en faisant naître l'idée que le droit de la guerre était de piller tout pays conquis.
Mais le Français a su se comporter plus vaillamment, car c'est la discipline qui a fait tous nos succès, et qui a excité l'admiration de toute l'Europe. Voilà pourquoi les ennemis de la République voulaient nous entraîner au pillage; les perfides savaient bien qu'une armée sans discipline est une armée vaincue; ils savaient par eux-mêmes que des brigands ne sont jamais qu'une troupe de lâches. Nous avons démenti cette calomnie par notre conduite; l'amour de l'ordre et de la discipline, le respect pour les personnes et les propriétés, distingueront toujours l'armée de Sambre et Meuse.
Voici un discours du représentant du peuple Gillet aux habitants d'Aix-la-Chapelle, qui prouve la générosité des Français:
«Habitants d'Aix-la-Chapelle,
»Des actes de cruauté ont été commis dans votre ville envers des soldats français lors de la retraite de l'armée au mois de mars 1793: des soldats malades et blessés ont été jetés par les fenêtres dans la rue; d'autres ont été fusillés par des bourgeois qui se tenaient cachés dans leurs maisons. Nous n'userons point des droits que pourraient nous donner de justes représailles.
«Si les ennemis de la France se sont couverts de tous les crimes, le Français s'honorera toujours d'être généreux. Mais le sang de nos frères cruellement massacrés demande vengeance. Sans doute ces actes de barbarie ont été désavoués par la majorité des citoyens, et ne peuvent être l'ouvrage que d'un petit nombre. Nous demandons que les coupables nous soient livrés dans les vingt-quatre heures; vous nous devez cette justice, vous la devez à vous-mêmes sous peine d'être réputés complices des plus atroces forfaits.
Signé: «GILLET.»
Le 10 ventôse, nous avons célébré la fête de la prise de la Hollande 25, et, ce même jour-là, les nobles et ceux qui avaient des titres de noblesse les ont brûlés en notre présence, sous les armes.
Je dirai qu'Aix-la-Chapelle est très grand et bien peuplé: il y a beaucoup de manufactures en tout genre; on y trouve de bonne eau vulnéraire pour boire et prendre des bains; il y a de belles maisons très élevées, de belles rues larges et de belles grandes places. Elle n'est fermée que de plusieurs simples murs; c'est une ville très ancienne.
Nous sommes partis d'Aix-la-Chapelle le 11 ventôse pour aller cantonner aux environs d'Aix-la-Chapelle, au bourg nommé Eschviller; notre compagnie a été détachée à un village nommé Nolberg.
Je dirai que dans les campagnes de ces pays, ils sont assez à leur aise. Ils vivent bien avec de la choucroute, du bon lard; leur soupe est faite avec de l'orge mondé, de la viande de boeuf salé; ils mangent beaucoup de carottes, de navets; prennent le matin beaucoup de café avec du beurre frais et des confitures; leur boisson est de la bonne bière et du chenik. Leurs maisons sont très propres, lavées tous les samedis; leur batterie de cuisine est en fer noir et jaune, très bien éclaircie, et même leur crémaillère; pincettes et pelle à feu, tout est dans la plus grande propreté. Le sexe des deux sortes y est très affable; les hommes, leur costume n'est pas différent du nôtre; mais les femmes ont un déshabillé assez long; pour coiffure, des petits bonnets de velours ou autre couleur, bordés sur le devant avec une dentelle en or; leurs cheveux en plusieurs tresses qu'elles roulent derrière leur bonnet comme un escargot, et tenus avec une grande épingle en argent, large comme les deux doigts. Leur parler est l'allemand. Tout ce pays est très fertile pour toutes choses.
Nous sommes partis de Nolberg le 25 ventôse pour revenir sur les bords du Rhin; nous avons logé en y allant à Duren, à Norwenigbourg, à Bruhl-ville. De là, nous avons été prendre nos cantonnements sur le bord du Rhin, au village nommé Nieder-Weslingen. C'était le 27; dans cet endroit on nous a diminué les vivres; nous avions par jour une livre de pain et une once de riz; avec ces vivres nous étions une partie de la nuit sur pied et montions la garde d'un jour à l'autre. Voilà comme les soutiens de la patrie avaient toutes leurs aises.
7 germinal.--Sortis de Nieder-Weslingen. Ce jour-là, nous avons appris le traité avec le roi de Prusse 26. Notre marche était dirigée sur Coblentz. Nous avons logé, en y allant, à Bonn, à Breisig, à Kretz. Là nous sommes restés huit jours.
16.--Arrivés à Coblentz où nous n'avons pas logé; notre logement a été à gauche de la ville, au village nommé Kesselheim, situé sur le bord du Rhin.
17.--Entrés dans la ville de Coblentz à huit heures du matin. Nous avons été logés dans des maisons d'émigrés toutes dévastées, et à peine avions nous de la paille pour reposer nos pauvres membres tout navrés de fatigue, avec notre livre de pain et notre once de riz 27. Bien des fois, on ne pouvait pas avoir du pain et très peu de viande bien maigre; nous ne pouvions trouver aucune chose pour notre papier, car personne ne s'en souciait, et pour un pain de trois livres, il fallait donner vingt-cinq francs en papier 28.
La ville de Coblentz est grande et très peuplée; il y a beaucoup de rues très larges, mais aussi il y en a où les voitures ne peuvent pas passer; il y a de belles places et principalement la place d'Armes, entourée de bornes de pierre avec de grosses chaînes de fer.
Deux rangs de tilleuls forment un berceau couvert tout autour de la place; elle est environnée de belles grosses maisons très hautes et d'une belle construction. Et même dans une partie de la ville, en sortant de la place d'Armes, on voit un boulingrin et une superbe maison toute neuve, que l'Electeur de cette ville a fait bâtir; elle nous servait d'hôpital du temps que nous étions dans ces contrées. Cette maison est sur le bord du Rhin, environnée de grands jardins nouvellement plantés. Il y a aussi de magnifiques promenades. Cette ville est du côté du nord, bornée par la Moselle qui tombe de là dans le Rhin, vis-à-vis du fort, et, au levant, le Rhin flotte contre ses murs. Cette ville avait de forts bastions et de gros cavaliers qui défendaient son approche, entre le Rhin et la Moselle; ces fortifications ont été démolies dans le temps que nous étions là, de sorte qu'elle n'est maintenant fermée que d'un simple mur, du côté du Rhin. Il y a un fort très haut qui peut brûler la ville; c'est un morceau qui ne peut être pris que par la famine. Les Français y sont entrés lorsqu'ils ont poussé l'armée autrichienne au delà du Rhin.
Nous avons construit des forts et des retranchements bien palissadés à une demi-lieue de la ville entre la Moselle et le Rhin, dans la plaine.
Le costume des deux sexes est le même que celui d'Aix-la-Chapelle.
5 floréal.--Partis de Coblentz à deux heures du matin pour nous rendre à Rhense, ville située sur le Rhin, sur le versant d'une petite colline.--Quelques jours avant de sortir de Coblentz, on nous a annoncé la paix avec le roi de Prusse, ce qui a donné bien du contentement à toute la troupe de voir que leur ouvrage commençait à produire 29.
10.--Partis de Rhense pour revenir à Capellen, sur le bord du Rhin, au pied de grosses montagnes.
18.--Partis de Capellen pour revenir camper sur une hauteur près de la ville de Coblentz, à droite du camp nommé le camp de la Chartreuse; il portait le nom du couvent qui était sur le bout de la montagne, près de la ville. Ce couvent était tout dévasté et servait à mettre les chevaux de l'artillerie. C'est dans ce camp que noua avons encore fait pénitence. La misère augmentait tous les jours pour les défenseurs de la patrie; nous avons été réduits à douze onces de pain par jour, et bien des fois on ne pouvait pas en avoir. Il fallait cependant faire son service, bivouaquer et monter la garde très souvent. Mais le printemps nous produisait des plantes pour un peu nous soutenir, qui étaient des feuilles de pois sortant à peine de terre, des coquelicots ou feu-d'enfer, du sarrasin, des pissenlits. Avec tous ces herbages, nous en faisions une farce que nous mangions en guise de pain; et lorsque le seigle est venu en grains, on allait lui couper la tête et on le faisait griller sur le feu. Les pommes à peine défleuries nous servaient aussi de nourriture.
C'était vraiment une grande misère, on voyait plusieurs soldats cachés derrière des haies, attendant que le laboureur qui plantait des pommes de terre fendues en quatre pour en récolter pour l'hiver prochain, fût parti de son champ. Aussitôt les soldats affamés parcouraient le champ, cherchant dans la terre les petits morceaux de pommes de terre, et revenaient au camp avec leur petite proie, et les faisaient cuire 30.
Huit ou dix jours après on reparcourait les champs, les morceaux de pommes de terre qui avaient échappés à la première recherche commençaient à sortir de terre; on les enlevait avec beaucoup de contentement de se voir quelques petits morceaux de pommes de terre pour se sauver la vie.
Le matin on battait la breloque pour le pain, la viande, mais on revenait souvent sans viande 31. Le soir, à l'entrée de la nuit, pas tous les jours, on revenait avec un pain pour quatre hommes. Tout le monde sortait de ses baraques et la gaîté renaissait pour un moment dans le camp; dans la journée tout le monde était comme mort, sur sa pauvre paille, prenant la misère en patience et s'amusant à détruire sa vermine.
Après une misère pareille et des maux si longs et si pénibles, quelques-uns diront: «les soldats ne sont que des voleurs. Voyez comme ils allaient dévaster les travaux des pauvres laboureurs!» Nous sentions bien la perte que nous causions, mais lequel pouvait-on préférer dans un pareil cas, de mourir? Non, mais je crois, de vivre et d'être utile!
Dans le courant de prairial, an III de la République française, les officiers, sous-officiers et soldats de la 127e demi-brigade de l'armée de Sambre-et-Meuse ont écrit à la Convention nationale, s'exprimant en ces termes:
«Que venons-nous d'apprendre? Quoi! les factieux s'agitent encore autour de la Représentation nationale; le reste impur des complices de la Terreur ose de nouveau provoquer au pillage, à l'assassinat, au mépris de l'humanité, à la violation des droits du peuple.
«Que veulent donc ces hommes téméraires? et quels sont leurs projet perfides, leurs avidités cruelles? Ils cherchent des prétextes. Mais ce n'est pas du pain qu'ils demandent, c'est du sang. Ils sont jaloux du repos du peuple, ils ont soif de son avenir heureux; leur rage scélérate veut ensevelir la liberté publique, sous les corps enlacés des victimes, et dominer sur ces débris.
«Législateurs, conservez l'attitude imposante que vous avez prise! rappelez-vous toujours ce qu'est le peuple et que le peuple ne veut pas être opprimé par une poignée de factieux; songez que les agitateurs qui osent vous menacer, ne sont pas citoyens de Paris, et que les citoyens de Paris ne sont eux-mêmes qu'une petite fraction de la République!
«Si l'audace des uns croissait avec leur criminel espoir, et si le courage des autres s'amollissait par la crainte; si les premiers oubliaient leur premier devoir et les derniers leur ancienne gloire; s'il fallait enfin que des colonnes s'ébranlassent des armées victorieuses pour aller défendre la Convention nationale; parlez, législateurs! Nous volons autour de vous, les factieux ne parviendront jusqu'à vous qu'en marchant sur nos cadavres.
«Une république fondée sur les moeurs et sur la justice est impérissable comme la nature 32.»
Le 22 prairial, on nous a annoncé la prise de Luxembourg. Les 29 et 30 prairial, et le 1er messidor, nous avons vu passer la garnison du dit Luxembourg, au nombre de douze mille, qui ont passé le Rhin à Coblentz, après avoir passé devant nous.
Le 9 du mois de thermidor, nous avons reçu trois drapeaux tricolores où était le numéro de la demi-brigade. Avec les républicains qui composaient ce corps, nous avons juré dans ce moment de ne jamais abandonner ces drapeaux qu'à la mort, comme nous avions fait jusqu'alors des précédents.
On nous a fait dans ce même moment du feu avec les morceaux des anciens qui avaient été fracassés au blocus de Maubeuge et au siège de Maëstricht; ils ressemblent à des vieux guerriers qui étaient devenus bien caducs en acquérant de la gloire et en parcourant les champs de Bellone.
10 thermidor.--Partis du camp de la Chartreuse par une grande pluie qui a duré deux jours; les ordres étaient donnés pour nous rendre à Creutznach. Le 14, nous avons logé, en y allant, à Ventzenheim où nous avons eu séjour; le 15, à Kircheim-Bolanden. Dans cette ville, le prince de Weilburg a un superbe château de plaisance; il est environné de jardins où il y a des arbres de toute espèce, il y a un parc bien distribué: de belles cascades d'eau, des promenades bien agréables, et des pièces de gazon très bien garnies. La vue ne peut pas se contenter d'examiner toutes ces belles choses, qui semblent être faites par la nature.
16.--Logé à Pitzersheim. Avant d'arriver à ce village, on voit les tours de Mannheim: il est seulement à trois quarts de lieues de Neustadt.
17.--À Neustadt; 18, à Nuzdorff, premier village de France, venant de Coblentz et frontière du Palatin 33. Ce village est très grand et situé à une demi-lieue de Landau.
19.--À Altenstadt, village à un quart de lieue de Wissembourg, où nous avons eu séjour.
21.--À Beinheim, village situé sur la route de Lauterbourg 34 à Strasbourg.
22.--Partis à sept heures du matin pour nous rendre au fort Vauban, seulement le premier bataillon, les deux autres ont été camper dans la plaine de Beinheim. Nous avons relevé au fort un bataillon de la 92e demi-brigade, ci-devant d'Artois.
Cette place se nommait, avant la Révolution, le Fort-Louis; elle ne pouvait être prise que par famine, mais elle a été livrée aux Prussiens en 1792. Les Français ont repris cette place, la même année, après le déblocus de Landau. Durant le temps que les Prussiens sont restés au dit fort, ils ont miné le quartier et autres fortifications 35. Au moment où il a fallu les abandonner, ils ont fait sauter toutes les mines; il restait encore quelques maisons où ils ont mis le feu en partant, de sorte que maintenant cette place est comme un désert. Nous étions logés dans des vieilles masures, comme tout le bataillon, parce que le Rhin avait débordé, et les baraques étaient encore pleines d'eau. Le mauvais air qui régnait dans cette place a fait que tout le bataillon, et même les deux autres, ont été pris de maladie; c'était comme une peste. Jusqu'à dix hommes par compagnie étaient obligés d'aller à l'hôpital, car ils étaient attaqués d'une fièvre très violente. De soixante hommes que nous étions dans notre compagnie, nous sommes restés à deux qui n'ont pas été malades. La fièvre était mauvaise, car il y en a beaucoup qui en sont morts. Nous avons fait notre purgatoire dans cette place; nuit et jour nous étions tourmentés, il y avait des petites mouches que l'on nomme des cousins, qui nous faisaient bien de la peine, il y en avait si épais qu'on les aurait coupés avec des sabres; les puces et les poux n'y manquaient pas.
Étant dans cette place, nous avons fait la réjouissance de l'anniversaire de la Fédération. Le 23 thermidor 36, chaque pièce de canon a tiré trois coups, et chaque soldat de même. La réjouissance s'est faite de cette manière dans l'armée de Rhin et Moselle.
12 fructidor.--Sortis du fort; il est dans une île, et le Rhin passe tout autour. Les Prussiens avaient brûlé une partie du pont qui conduit à un petit fort qui est du côté de l'Alsace; il en porte le nom: ce pont traverse un bras du Rhin et conduit au grand fort: dans ce temps, pour y entrer, il n'y avait qu'un pont volant.
Sortant de cet endroit, nous avons été camper au camp près de Beinheim. Les gardes n'ont point été relevées en partant, à cause de la grande maladie; nous avons été relevés par un de nos bataillons.
14.--Nous sommes partis du camp pour nous rendre à Strasbourg. J'ai fait rencontre d'un vieux bourgeois qui m'arrête et me dit: «Mon ami, je ne peux m'empêcher de rire, vu le costume que la République vous donne, car vous ressemblez plutôt à un capucin qu'à un soldat.»
Je lui dis que l'habit ne faisait pas le moine et qu'il pouvait continuer sa promenade; qu'il ne serait plus si étonné, car il en verrait beaucoup de cette couleur. Il n'avait pas tout à fait tort, car je portais une capote couleur marron que j'avais reçue devant Cologne 37.
Nous avons été loger chez le bourgeois en arrivant. Le 15, nous sommes entrés dans la caserne de Finkmatt.
Partis de Strasbourg le 16; les gardes n'ont point été relevées en partant, car il n'y avait point de garnison.
16 et 17.--Nous avons logé à Plobsheim et à Rhinau, villages situés à un quart de lieue du Rhin, mais tout de même nos postes y étaient établis. C'est dans cet endroit que j'ai commencé à faire le service de sergent-major.
19.--Nous avons pris les armes pour recevoir notre nouvelle Constitution; on nous en a fait la lecture, et étant finie, tous ceux qui savaient signer ont été signer le procès-verbal, pour envoyer à la Convention, pour lui prouver le contentement que nous avions de l'ouvrage qu'ils venaient de nous achever. L'on est rentré de suite.
4 complémentaire 38.--Partis de Rhinau pour la Wantzenau, grand village situé sur la route de Strasbourg à Lauterbourg.
1 vendémiaire an IV 39.--Partis de la Wantzenau pour nous rendre à Offendorf, à un quart de lieue du Rhin, sur la gauche de Strasbourg.
28.--Partis d'Offendorf pour Berg, village près de Lauterbourg, à une demi lieue.
2 brumaire.--Partis de Berg, pour Woerth, village sur le Rhin. Dans tous ces endroits, depuis la Wantzenau jusqu'à Mannheim, je reconnais que la guerre a bien causé de la misère dans tous les villages et bourgs; l'armée impériale et la nôtre n'ont cessé de se battre le long de ces bords. Les villages sont dévastés; une partie des habitants a émigré lorsque l'ennemi est venu dans les environs de Strasbourg.
3.--Partis de Woerth pour Spire, grande ville sur le bord du Rhin, dans le Palatinat. Cette ville n'est fermée que par de simples murs, mais cependant entourée de fossés remplis d'eau; c'est une ville très commerçante et environnée de grandes plaines. Notre logement dans cette ville était dans des maisons d'émigrés toutes dévastées; et, pour coucher, de la paille très courte. Nous sommes arrivés à dix heures du soir.
8.--Partis de Spire pour Otterstadt, toujours en descendant le Rhin.
12.--Partis de Otterstadt pour Waldsee, village anciennement fortifié; maintenant on y voit encore les anciens fossés, une partie du mur et le cintre des portes.
13.--Partis de Waldsee pour Muhlrhein, à une demi lieue sur la droite de Mannheim. Je suis allé voir cette ville; elle est peuplée, mais elle n'a pas beaucoup d'étendue; il y a de belles rues larges et très propres, et bien alignées; les maisons de toute beauté, hautes, mais pas plus l'une que l'autre; de chaque croisée on voit le rempart à chaque bout des rues, il n'y a point de carrefour.
Les rues et places sont très bien illuminées: de chaque côté des rues, à distance de trente pas, il y a un réverbère: la place est grande, et la maison du prince de Mannheim 40 est située sur la place. Les approches sont bien défendues par de bonnes avancées et de bons bastions garnis de forts canons. Dans ce temps là, l'armée autrichienne en faisait le siège; les fortifications du côté du Rhin sont un seul rempart. Le pont qui traversait le Rhin était composé de cinquante-quatre gros bateaux; la longueur de ce pont était de huit cent quarante quatre pieds: il y avait un fort qui défendait l'approche du Rhin de ce côté. Mais les Français l'ont démoli la première fois qu'ils ont pris cette ville; ils ont de suite construit des batteries dans la même place pour battre la ville.
19.--Partis de Mannheim pour retourner sur nos pas 41, nous sommes venus au village de Waldsee où nous étions le 12. Étant dans ce village, les Autrichiens bombardaient la ville de Mannheim; le feu était dans le château du prince. Nos gens avaient été repoussés devant Mayence: toute l'armée battait en retraite. Il y a eu encore une forte bataille dans les environs de Frankendal; mais comme l'armée autrichienne était trois fois plus nombreuse que la nôtre, il a fallu leur céder le pas, et battre en retraite sur la ville de Landau, et Mannheim n'a pas tardé à être bloqué. Nous avons été obligés de nous retirer sur nos frontières; l'armée autrichienne passait sur plusieurs ponts le Rhin et tentait de grands coups 42.
24.--Partis de Waldsee pour venir au camp près de Spire.
Partis de ce camp le 29. Comme nous étions dans un circuit du Rhin, l'armée autrichienne s'avançait à grands pas; nous nous serions trouvés bloqués. Ils ne cherchent pas à nous faire abandonner le Rhin, et leur colonne se glisse le long des montagnes des Vosges.
Nous sommes donc sortis du camp à deux heures du matin pour nous rendre aux lignes de Guermersheim où nous sommes restés campés jusqu'au 9 frimaire. Dans cet endroit, les vivres nous ont manqué pendant cinq jours de suite à cause du grand nombre de troupes, et il n'y avait encore aucune administration d'établie pour les vivres. Pendant ces cinq jours, nous nous sommes nourris avec des pommes de terre que nous allions chercher sous la neige, dans des trous, au milieu des champs de cultivateurs 43.
9 frimaire.--Partis de ce camp pour entrer en cantonnement à Belheim, grand village situé sur les lignes de Guermersheim.
16.--Partis pour aller cantonner au village de Hoerdt, mais nous bordions toujours les lignes qui aboutissaient au Rhin.
20 nivôse.--Partis de ce village pour faire un mouvement vers Strasbourg. Le même jour nous avons été loger à Auenheim, village en arrière du Rhin.
Partis de Auenheim par une grande pluie, avec un dégel qui nous faisait une bien mauvaise route. Le 22, à sept heures du matin; nous avons logé à Hagenbach, bourg, nous y avons eu séjour.
24.--Partis pour Neubourg; grand village sur le Rhin, environné de marais.
28.--Partis pour Berg, à une demi-lieue de Lauterbourg, là où nous avions logé en allant à Mannheim. Étant dans ce village, il est venu un arrêté du Directoire exécutif pour que toutes les troupes de la République prennent les armes le 2 pluviôse, et renouvellent le serment d'être fidèles à la nation française et de même pour célébrer l'anniversaire de notre dernier roi de France. C'est ce que nous avons exécuté le 2 pluviôse 1796. J'ai cessé le service de sergent-major.
17 pluviôse.--Partis de Berg pour Niderroedern où nous sommes arrivés le même jour.
20.--Partis pour Sonffeldheim.
21.--Partis pour Beschwiller, bourg à cinq lieues à gauche de Strasbourg.
22.--Partis pour Reichstett, village sur la route, à une demi-lieue de Strasbourg.
29.--Nous nous sommes mis en route pour nous rendre à la Wantzenau à deux lieues à gauche de Strasbourg.
30.--Partis pour nous rendre à la plaine près de Kirchheim, en arrière du Rhin et à trois lieues de Strasbourg. C'était le lieu de rassemblement où la 127e et la 91e se sont réunies pour former des deux une seule demi-brigade.
Voici la manière dont cet embrigadement s'est fait. L'on a formé deux haies; on a fait ouvrir les rangs dans chacune d'icelle; le général de division en a passé la revue. De suite on a fait serrer les rangs; le quartier-maître a appelé tous les capitaines, lieutenants, sous-lieutenants au centre des deux demi-brigades pour tirer parmi eux les plus anciens de grade et les placer dans leur camp respectif. Il en a été de même des sous-officiers et caporaux; et tous ceux qui se sont trouvés surnuméraires, on en a formé une compagnie auxiliaire. Ensuite on a fait rompre par pelotons les deux demi-brigades; la 127e s'est jointe avec la 91e en commençant par les premières compagnies, et insensiblement de suite. Après ce mélange, on a fait former le carré pour nous faire connaître nos chefs. Après que toute la cérémonie a été faite, nous avons défilé devant les généraux, dans la boue jusqu'à mi-jambe, car il tombait du brouillard qui ressemblait bien à de la pluie et qui faisait dégeler les terres.
Dans ce jour, la 127e a perdu son numéro et a été mariée avec la 91e dont elle a pris le nom. J'ai vu que lorsqu'on faisait des mariages, que rien ne manquait pour célébrer cette heureuse fête; mais parmi nous il n'en était pas de même, car ce jour-là nous n'avions pas de pain. Cela ne nous surprenait pas, car ce n'était pas la première fois.
Chacun a été reprendre ses cantonnements; la 5e, dernière compagnie au 1er bataillon, à la Wantzenau; et la 1re à Kilstett. Ce jour-là, j'ai changé de compagnie; j'ai été dans la 5e du 1er (capitaine Mondragon).
2 ventôse.--Sortis de la Wantzenau pour rejoindre la tête de notre bataillon au village de Kilstett le 3, pour appuyer à gauche en descendant le Rhin; notre premier bataillon tenait depuis la Wantzenau jusqu'à l'Ill le long du Rhin. Cette étendue était de six lieues; notre compagnie était au village d'Offendorf et faisait le service sur le Rhin.
17.--Partis d'Offendorf pour Weyersheim, où tout le bataillon venait cantonner pour un mois; après, on retournait faire quinze jours dans ces mêmes cantonnements sur le Rhin, et on revenait faire un mois sur les derrières. Ça se faisait à tour de bataillon.
21 germinal--Sortis de Weyersheim pour reprendre nos cantonnements sur le Rhin; nous avons été de même à Offendorf.--26. Partis d'Offendorf pour aller à l'armée du Haut-Rhin, nous avons logé en y allant à Hoenheim, à une petite lieue à gauche de Strasbourg. Le lendemain 29, le matin, nous avons passé à Strasbourg et nous avons logé à Erstein, ville; le 30 germinal, à Kuenheim; le 1er floréal, à Andolshein, village à deux lieues à gauche de Brisach et à une lieue de Colmar, à droite; nous y avons eu séjour.
3.--À Herrlisheim, située à une lieue et demie de Colmar.
4.--À deux heures du matin, partis pour Ensisheim.
5.--À une heure du matin, partis pour Huningue. Nous ne sommes pas entrés dans la ville; nous avons reçu des ordres pour cantonner dans les villages aux environs. Nous avons pris la traverse, et nous avons été cantonner au village nommé Attenschwiller sur une petite colline à une lieue de Bâle, du même côté et à deux lieues de Huningue. Étant dans ce village, nous occupions les postes de sauvegarde du canton de Bâle. Personne ne passait à ces postes sans être muni d'une permission signée du général en chef. Si cela ne s'était pas fait de la sorte, on aurait enlevé une partie des vivres et des marchandises de la France.
Les frontières de la Suisse étaient bornées avec de grands poteaux de bois, à distance d'un tiers de quart de lieue; il était inscrit sur une plaque de fer blanc: Sauvegarde de Basel.--Cette épitaphe était incrustée en haut de la potence.
Dans le courant du mois de floréal, nous avons appris la paix avec le roi de Sardaigne. Nous avons aussi célébré la fête, le 10 prairial, des victoires remportées par toutes les armées de la République 44. Cette fête a commencé à six heures du matin. Dans ce même moment, on a battu la générale: à huit heures on s'est assemblé; on a été de suite sur le terrain choisi par le chef de bataillon pour cette fête. On a fait quelque temps l'exercice; après, on nous a annoncé les victoires remportées par l'armée d'Italie. C'est dans ce moment que nous avons juré d'un commun accord de seconder leurs efforts, et qu'à l'exemple de nos frères d'armes d'Italie, bientôt les succès de l'armée de Rhin-et-Moselle égaleraient les leurs. On est rentré dans le village aux cris de Vive la République!
Ce jour-là, la République nous a passé le pain, la viande, l'eau-de-vie double.--Voilà quel était l'ordre du général en chef.
13 prairial--Partis d'Attenschwiller pour Hagenheim, dans une petite colline, et à une demi-lieue d'Attenschwiller et même distance d'Huningue; ce village est en grande partie habité par des juifs.
17.--Partis d'Hagenheim à cinq heures du matin pour entrer en garnison à Huningue. Elle n'est pas beaucoup étendue, mais forte par ses bastions garnis de gros canons qui défendent d'approcher; les rues y sont larges et bien éclairées; il y a beaucoup de casernes pour loger les soldats; les maisons bourgeoises ne sont pas beaucoup hautes, mais elles ne se dépassent pas; le Rhin flotte contre ses bastions et donne de l'eau dans les fossés. Il y a une belle place qui a bien cent soixante-dix pieds au carré, elle est environnée de pavillons qui servent à loger les officiers de la garnison. Cette ville est à une demi-lieue de Bâle; à chaque porte il y a trois forts pont-levis et de bonnes barrières. Le temps que nous étions dans la ville, nous n'avions que des paillasses et des bois de lit pour toute fourniture, mais, en récompense, les puces ne manquaient pas.
8 messidor.--Sortis à huit heures du soir pour nous rendre à Ottmarsheim; où nous sommes arrivés à trois heures du matin; le village est à une portée de fusil du Rhin, et sur la route d'Huningue à Brisach.
9 messidor.--Tous les cantonnements qui étaient pour garder le Rhin depuis Huningue jusqu'aux lignes de Guermersheim, ont reçu l'ordre de prendre les armes à dix heures du soir. C'est la nuit du 5 au 6 messidor qu'on avait choisie pour se faire un passage sur le Rhin. Voilà la ruse que l'on a employée pour ce fait: Vers minuit, il y a eu plusieurs compagnies de grenadiers en des barques, qui ont traversé le Rhin, où ils ont égorgé plusieurs postes ennemis. L'attaque a été générale dans toute l'étendue de la ligne du Rhin, car la canonnade s'est fait entendre, de même que la fusillade, depuis les deux heures du matin jusqu'à quatre heures. On criait: En avant telle et telle colonne! allons! embarquons-nous! Le passage est à nous! On faisait reconnaître différents régiments de cavalerie et d'artillerie pour faire voir que nous étions bien du monde.
L'endroit destiné pour le passage était au fort de Kehl, près de Strasbourg, où cette attaque n'avait pas lieu, et l'ennemi ne savait pas où nous avions l'intention de passer 45. Ce n'était pas là où l'on faisait le plus de bruit qu'on voulait passer.
Le passage s'est effectué sans avoir essuyé la moindre perte; on les a si bien surpris et trompés par nos manoeuvres, que l'on a pris le commandant du fort de Kehl avec sa garnison prisonniers de guerre.
17 messidor--Sortis de Ottmarsheim, à quatre heures du matin, pour nous rendre à Balgau, village à deux lieues de Brisach, à droite. La nuit du 18 au 19, tous les cantonnements ont pris les armes pour faire la même attaque que celle du 5 au 6.
19.--Sortis de Balgau, à huit heures du matin, pour nous rendre à Neuf-Brisach, ville forte où il y a une belle place entourée de quatre entrées, fermées chacune de quatre ponts levis; les barrières, les maisons et les casernes ne dépassent pas le premier rempart. Il y a une belle place entourée de quatre rangs de peupliers qui sont coupés de manière à ce qu'ils ne fassent point découvrir la place en dehors; à chaque coin de cette place, il y a un puits, et tout au milieu de la place, on voit les quatre portes; les rues sont bien alignées ainsi que les maisons. Sous tous les remparts sont des casemates, et sur ces casemates est une belle promenade qui fait le tour de la ville. Ces remparts sont garnis de forts canons; l'eau vient dans les fossés par un canal qui vient de la rivière.
21.--Sortis de Brisach pour aller à Marckolsheim, bourg à quatre lieues de là, sur la même route.
25.--Partis de Marckolsheim à dix heures du matin pour nous rendre dans les environs de Neuf-Brisach pour y faire une fausse attaque. C'était la nuit du 25 au 26, à côté du Vieux-Brisach, dans une île du Rhin; une centaine d'hommes se sont embarqués pour passer le Rhin, ils ont fait fuir plusieurs postes ennemis; ils en ont surpris un près d'une batterie, ils l'ont égorgé. En un autre, ils ont pris un canonnier, deux charretiers et trois chevaux. Sur la pointe du jour, le canon s'est fait entendre de droite et de gauche sur la rive du Rhin. Vers les quatre heures du matin, l'ennemi nous a riposté plusieurs coups de canon. Vers les sept heures du matin, les hommes embarqués sont rentrés et nous avons cessé l'attaque: elle était faite pour établir un pont à Rhinau.--Nous sommes retournés dans nos cantonnements qui étaient depuis Brisach jusqu'à Rhinau, où deux de nos bataillons ont passé le Rhin.
28.--Nous avons quitté ces cantonnements à dix heures du soir pour nous rendre à Brisach, où nous sommes arrivés à dix heures du matin. Nous nous sommes transportés vis-à-vis le Vieux-Brisach pour y passer le Rhin; nous l'avons passé sur un pont volant vers les trois heures de l'après-midi du 29 messidor. Nous avons logé dans de grosses baraques que les Autrichiens avaient fait construire du temps que les Français assiégeaient la ville du Vieux-Brisach.
Ces logements étaient couverts en terre et derrière le Vieux-Brisach, hors de portée du canon.
30.--Nous avons repassé le Rhin à dix heures du matin pour aller le passer à Huningue; nous avons logé en y allant à Ottmarsheim.
1er thermidor.--Partis à quatre heures du matin, nous sommes arrivés à Huningue, et nous avons passé le Rhin vers les dix heures du matin. Nous avons été au premier village où le vin nous a été distribué. De là, nous avons été loger à Lorrach, bourg dans le Marquisat. Je dirai que nous avons passé le Rhin sur un pont volant, et après cela nous avons été obligés de passer un bras du Rhin avec des petites barques, ce qui nous a tenus bien du temps.
3.--Partis de Lorrach à deux heures du matin pour aller à Schopfheim, petite ville entre deux montagnes garnies de beaux bois; la colline est garnie de beaux prés bien entretenus et tout de niveau où ils mettent l'eau quand ils jugent à propos. Cet endroit a beaucoup d'usines, tant en forges, manufactures de fils de fer, papeteries, etc. Je remarquerai aussi que les Autrichiens avaient quitté les bords du Rhin le 27 messidor, parce que la colonne qui avait passé à Strasbourg les prenait par derrière les montagnes du Brisgau pour leur couper leur retraite.
9.--Partis de Schopfheim, à deux heures du matin, pour aller à Sackingen. Nous avons repassé le Rhin à Laufenburg. Dans cet endroit, le Rhin fait un grand saut au bas du pont; il passe entre deux rochers, il est extrêmement rapide. Les ponts sous lesquels on passe sont tous couverts et bien construits. Sackingen et Laufenburg sont deux petites villes près des frontières suisses et situées à sept lieues de Schopfheim.
10.--Partis de Sackingen à deux heures du matin pour Eibrechsferengel? Nous en sortions le onze à deux heures du matin pour nous rendre à Fiezen, village situé à huit lieues.
12.--Partis de Fiezen à trois heures du soir pour nous rendre à Singen, où nous sommes arrivés le treize à quatre heures du soir.
14.--Partis de Singen à dix heures du matin pour Esplingen, village sur le lac de Constance.
15.--Partis le 15 à quatre heures du matin pour nous rendre auprès de l'abbaye de Salmonswiler, située de même sur le lac, dans la Souabe.
C'est là que nous avons aperçu l'arrière-garde d'une colonne ennemie. On a détaché des tirailleurs de droite et de gauche pour fouiller les environs de notre route; après avoir tiré plusieurs coups de fusil, ils ont continué leur retraite. C'est dans l'abbaye, ou pour mieux dire dans la plaine au-dessus, que nous avons commencé à camper. Je dirai que tous les villages dont j'ai parlé ci-devant et où nous avons logé, sont situés sur les frontières de la Suisse, en venant sur le lac de Constance.
La colonne du général Férino 46 chassait les ennemis de diverses places situées sur le lac de Constance, à droite du côté de la Suisse et s'emparait de la ville de Brégenz où se trouvaient une trentaine de pièces de canon de divers calibres 47.
Je remarquerai que nous avons passé au pied du fort de Randenburg, situé sur une montagne en pain de sucre, qui n'est commandé d'aucun côté, qui se rendit sans résistance; on y trouva un arsenal bien garni, quarante-trois bouches à feu en bronze, et quantité de munitions.
Je dirai que nous étions sous le commandement du général Palliard. Notre colonne a pris à gauche du lac de Constance; nous sommes sortis du camp près l'abbaye de Salmonsweiler le 16, à huit heures du matin par une grande pluie qui avait commencé à trois heures du matin, pour aller à la poursuite de l'ennemi. Nous avons été camper près du village nommé Eriskirch, sur le bout du lac, dans un bois où notre artillerie a été obligée de tirer quelques coups de canon. Dans ses environs, il s'est trouvé plusieurs obstacles: des fossés, des petits marais et des bois; mais l'ennemi a été forcé de prendre sa retraite. Nous sommes partis du camp le 19 à quatre heures du matin pour aller à la poursuite des ennemis vers la ville de Lindau, faisant partie du cercle de Souabe. Arrivés dans cette position, comme nous avions suivi les côtes de la Suisse avec un bataillon de la 38e demi-brigade et un détachement de hussards du 8e, nous avons quitté cette colonne le 20 thermidor pour aller rejoindre nos deux autres bataillons de la 3e demi-brigade de ligne. Nous avons logé en y allant à Waldsee, ville où nous sommes arrivés à la nuit; nous avons été loger dans un couvent où nos prisonniers de guerre étaient détenus avant que nous passions le Rhin; mais ils avaient été évacués à notre approche.
21.--Partis du Waldsee à quatre heures du matin, nous avons été bivouaquer à une lieue en avant de la ville, et à une lieue de Wartzack, où nous avons retrouvé les deux bataillons qui avaient passé le Rhin à Rhinau.
22.--Partis de ce bivouac à quatre heures du matin pour aller à la poursuite de l'ennemi qui était la légion de Condé, nous avons campé ce même jour dans un bois faisant partie de la forêt Noire, près d'un village nommé Itett(?) qui fait partie du cercle de Souabe.
23.--Partis du camp à trois heures du matin pour aller camper une lieue en avant. À notre approche, l'ennemi a pris sa retraite.
25.--Sortis du camp à quatre heures du matin, nous avons passé à Memmingen, ville grande et belle, entourée de petits bastions et de grands jardins tous remplis de houblon; elle est au duc de Wurtemberg. Ce même jour, nous avons été camper en avant d'un village où les émigrés sont venus nous attaquer à cinq heures du matin, le 26, mais ils ont été repoussés avec vigueur et on leur a fait quelques prisonniers. J'ai remarqué dans cette contrée la grande mortalité des bêtes à cornes; c'était la peste qui était dans ce pays, car on ne pouvait en sauver aucune.
Le même jour, vers les six heures du soir, nous avons fait un mouvement pour appuyer à gauche, pour donner du renfort à la troisième ligne qui avait été attaquée pendant la nuit par les chevaliers de la légion de Condé, où ces derniers ont perdu bien du monde car dans le mouvement que nous avons fait, nous en avons vu dans des places plus d'un cent, et beaucoup qui étaient répandus dans les bois, et beaucoup qui étaient enterrés que nous ne voyions pas. Ceux qui étaient hors de terre étaient des hommes qui avaient en partie des cheveux gris.
Leur attaque a été singulièrement combinée, ils sont venus croyant surprendre nos gens; lorsqu'ils ont été à une portée de fusil d'eux, ils ont fait le demi-tour, et faisaient les feux de peloton en retraite, et leurs canons envoyaient des obus en l'air. Étant assez près de nos troupes pour être reconnus, aussitôt nos troupes ont fait un feu de file sur ces messieurs. Comme cette petite avant-garde ne se voyait pas assez forte, elle a battu en retraite pour un moment; mais aussitôt ils ont eu du renfort de la 74e qui était campée derrière eux, et ils les ont repoussés avec toute la chaleur républicaine. Comme je l'ai dit, plusieurs cents ont mordu la poussière. Cette bataille s'est donnée, la nuit du 25, dans le bois près le village d'Obergein. Nous y avons campé le 26 au soir, nous avons eu la pluie pendant deux jours.
29.--Partis de ce camp à quatre heures du matin pour aller en avant, nous avons été camper sur la hauteur, près du village de Meltheim, près d'une petite rivière et derrière une grosse ferme où était logé le général.
2 fructidor.--Sortis de ce camp à huit heures du soir pour aller à la poursuite des émigrés, nous avons pris la route à gauche de Meltheim et nous avons campé dans la plaine.
4.--Partis à onze heures du matin, nous avons été camper près d'une abbaye, dans la Bavière.
Partis le 5, à deux heures de l'après midi pour nous rendre au camp à trois lieues de la ville d'Augsbourg, ville capitale des cercles de Souabe. Nous ne suivions pas de route directe, c'était en partie tous chemins de traverse; il y a un peu de temps que nous n'avons vu notre ennemi. Nous sommes obligés de marcher à grandes journées, encore ne peut-on pas le rattraper. Nous sommes campés sur le bord d'une rivière et dans un bois dont je ne connais pas les noms, mais je mettrai un nom à ce camp, et la troupe qui a campé dans ce camp ne pourra pas me démentir; je le nomme le camp de la fourmilière, car vraiment il n'y avait pas une place où la terre n'en soit couverte, et tous les arbres en étaient garnis; on pourrait encore l'appeler le camp de la pénitence.
7.--Sortis de ce camp à six heures du matin, sans regret, pour aller passer la rivière où nous avons trouvé l'armée autrichienne; sur l'autre rive, ils avaient coupé tous les ponts et nous attendaient sur la hauteur. Quoique les ponts fussent coupés, cela n'a point arrêté notre marche; nous l'avons franchie avec tout le courage possible. Comme elle était rapide et que quelques républicains ont voulu la traverser, il y en eut quelques-uns de noyés. La profondeur à l'endroit où nous passions était de trois pieds quelques pouces; nous avons mis un quart d'heure pour passer ces obstacles. C'était sur la droite d'Augsbourg, entre dix et onze heures du matin.
Après ce défilé, et étant de l'autre côté, on s'est formé en colonne et on a marché sur l'ennemi qui s'est vu forcé d'abandonner ses fortes positions.
Notre division a fait ce jour-là huit cents prisonniers et pris seize pièces de canon. Au moment où ils ont pris la fuite, on les a poursuivis à quatre lieues de la ville d'Augsbourg. Notre avant-garde a gardé sa position, et l'armée est revenue camper à deux lieues en avant d'Augsbourg, et à une lieue de Fridberg.
Partis de ce camp à neuf heures du matin pour appuyer à droite et suivre la marche de l'ennemi, ce jour-là nous avons campé près d'un village, dans les environs d'un superbe château appartenant à un colonel de cavalerie autrichienne. Ce château est remarquable pour la troupe qui était campée dans les environs; on y a trouvé quantité de bière, d'eau-de-vie et toutes sortes d'effets; toute la maison était partie à l'approche de l'armée française, et on s'est emparé de tout ce qu'il y avait dans la dite maison.
10.--Partis de ce camp à dix heures du matin pour aller camper à une demi-lieue. C'est dans ce camp qu'on nous a annoncé la trêve avec le duc de Bavière.
13.--Partis à cinq heures du matin pour nous rendre au camp, près de Dachau.
17.--Partis à six heures du matin pour aller camper dans la plaine de Munich. Je dirai qu'on avait laissé une certaine quantité de soldats avec un officier dans notre camp de Dachau, pour allumer des feux comme s'il y avait eu de la troupe. Ce camp était aperçu depuis les hauteurs en avant de Munich, c'était pour faire voir à l'ennemi que nous étions en forces.
Nous étions campés dans la plaine de Munich près les parcs du duc de Bavière. Je peux dire que ces parcs étaient superbes et grands, entourés de planches très hautes et renfermant toutes sortes de bêtes sauvages et d'oiseaux. C'était si bien construit que c'était vraiment amusant; mais la guerre détruit tout; on a enlevé les planches pour se construire des abris dans le camp: de suite on s'est mis à donner la chasse aux bêtes, comme lapins, lièvres, chevreuils, biches, cerfs; les oiseaux ne s'en sont pas échappés; tout cela se prenait à la main, avec des bâtons.
Je dirai que dans les environs, à droite et à gauche de la ville de Munich, le duc de Bavière a de superbes châteaux très vastes et bien construits; il a aussi de superbes parcs fermés de murs, où il a toutes sortes d'animaux que l'on puisse imaginer; il y a aussi de beaux jets d'eau et de superbes avenues, promenades, etc. Plusieurs qui les ont vus comme moi ont dit qu'il n'y avait que le château de Versailles qui pouvait le surpasser; tout cela était fait pour enchanter.
19.--Sortis du camp à huit heures du matin pour appuyer à gauche de Munich, nous avons campé à trois lieues. C'est pendant que nous étions dans ce camp, que les émigrés ont passé l'Isar et sont venus prendre un parc de munitions qui était derrière Dachau. Nous y avions une ambulance où étaient nos blessés; ils en ont pris une partie, nos chirurgiens, nos bouchers et une compagnie de notre demi-brigade qui était pour garder le parc. Ceux qui ne voulaient pas se rendre, ils les hachaient; après qu'ils ont eu fait cette capture, ils sont retournés dans leurs positions qui étaient sur le Ridau, en avant de Munich, le long de l'Isar 48.
21.--Sortis de ce camp à onze heures du matin pour nous rendre sous les murs de Munich, là où notre avant-garde s'était battue la nuit sur l'Isar. Alors, les émigrés voulaient passer devant Munich; mais ils n'ont rien gagné. Ce même jour, nous avons campé près le faubourg de cette ville. Les faubourgs y sont grands et il y a de belles maisons; les rues larges. La ville de Munich n'est pas extrêmement étendue, mais bien peuplée, les maisons fort hautes, les rues larges et bien éclairées; dans le milieu de la place, il y a un beau jet d'eau. Elle est fermée par des bastions environnés de fossés, mais elle n'est point dans le cas de soutenir un siège; c'est la capitale de la Bavière.
Dans la bataille de la nuit du 20 au 21 que nos troupes ont eue avec les émigrés, on a brûlé des tanneries, qui étaient sur le bord de la rivière, et plusieurs gros magasins de bois. Lorsque les émigrés ont vu que ça ne pouvait servir à rien, ils ont cessé le feu. Je dirai qu'ils avaient une maison sur la route du pont, qui a été aussi brûlée.
Le duc de Bavière avait dans la ville, pour garnison, dans ce temps, douze mille hommes, tant cavalerie qu'infanterie.
Les soldats français pouvaient entrer dans la ville avec une permission par écrit du colonel. La rivière qui passe près de la ville de Munich porte le nom de l'Isar.
La gauche de notre division avait déjà passé l'Isar à cinq ou six lieues de Munich, sur la droite; lorsqu'on apprit la retraite du général Jourdan qui commandait l'armée de Sambre-et-Meuse. Nos troupes ont été obligées de repasser la rivière et de se disposer à la retraite.
26 fructidor.--À une heure du matin, nous avons commencé notre retraite, sans cependant y être forcés par l'ennemi de notre côté. Nous avons pris la route de Munich à Dachau, bourg situé à six lieues; nous sommes restés environ quatre heures sous ses murs pour nous reposer et attendre la gauche de notre division qui est arrivée une heure après. Je dirai que notre retraite a commencé par un temps de pluie. Nous nous sommes donc mis en marche, toute la division, et nous sommes venus camper à neuf lieues de Munich, dans la position du 7 fructidor.
28.--Sortis de cette position à sept heures du matin pour exécuter plusieurs mouvements, sur la droite d'Augsbourg et de la rivière. À huit heures du soir du même jour, nous sommes revenus prendre une position à une lieue de Fridberg, en avant. Nous étions en ce moment d'arrière-garde, et même nous nous sommes vus bloqués de toute part; il fallait nous battre de tous les côtés et plus particulièrement derrière nous qu'en avant; nous aurions eu plus de facilité de retourner à Munich que du côté de la France. Et quels étaient ceux qui nous bloquaient? C'était une partie des paysans qui servaient à prendre nos parcs, les convois de malades et de pauvres blessés; ils prenaient ce qu'ils pouvaient avoir et de suite les mettaient à mort. Ils nous coupaient les routes dans lesquelles nous devions passer, par de grands fossés et des abattis d'arbres qu'ils croisaient dans la route, pendant que les Autrichiens et la légion de Condé nous faisaient user le reste de nos munitions afin d'avoir plus de facilité de nous prendre. Ils se croyaient les plus forts, mais ils s'étaient bien trompés, car si ce n'est qu'on a voulu en sortir avec tous les vivres et convois, composés de quantité de voitures chargées de toutes sortes, l'armée impériale ne nous aurait pas arrêtés un seul jour. Ils avaient de même envoyé des proclamations dans tous les pays que nous avions conquis, où ils disaient aux paysans que l'armée française était presque toute en leur pouvoir; qu'ils en avaient pris une grande partie entre Augsbourg et Munich; qu'il n'y avait plus que trois mille hommes qui s'étaient échappés, et qu'ils ne savaient pas où battre en retraite; voilà pourquoi les paysans s'étaient empressés de s'armer contre nous.
Étant dans cette position, nous avons fait encore plusieurs mouvements, allant du côté de Munich, mais nous n'avons rencontré aucune troupe.
2 complémentaire 49. Nous avons été à quatre lieues, suivant la route de Munich, et nous avons campé près du village d'Andelheim.
3.--Partis en retraite sur Fridberg; où nous avons passé la rivière nommée le Negel; le même jour les ponts étaient rétablis. Nous ne sommes pas passés dans la ville d'Augsbourg, nous en avons fait le tour; elle a des remparts très hauts.
Le même jour, nous sommes venus camper à deux lieues de ce côté-ci, sur la route de Gunzbourg.
4.--Sortis à deux heures du matin pour venir sur les hauteurs de Gunzbourg où nous avons campé dans les terres labourées.
5.--Partis à huit heures du matin, nous avons passé dans la ville de Gunzbourg; nous avons été prendre une position à trois lieues de là, bordant le Danube.
1er vendémiaire, an V.--Partis à huit heures du soir pour la ville d'Ulm, où nous sommes arrivés à deux heures du matin. Nous avons traversé la dite ville à six heures pour venir prendre une position tout près. C'est là que tous les parcs et convois se sont réunis; et l'armée est venue passer pour que chaque division prenne la marche indiquée par le général Moreau pour faire un débouché pour le passage des convois, partie de la troupe se battait en attendant que l'autre partie défilât avec les parcs 50.
Notre position était à la droite de la ville, qui n'a que de petites fortifications et n'est pas capable de soutenir un siège. Nous sommes partis de notre position le 3, à onze heures et demie du soir, pour continuer notre retraite sur Fribourg en Brisgau. Nous avons campé à une demi-lieue d'Ulm; nous avons pris la traverse pour favoriser l'évacuation de nos parcs.
4.--Nous sommes arrivés près d'un passage du Danube, à huit heures du soir, où l'ennemi voulait forcer notre ligne et nous couper notre retraite. Depuis le matin jusqu'à neuf heures du soir, la fusillade et le canon n'ont cessé de jouer, de sorte qu'ils n'ont pas pu passer. Nous avons campé ce jour-là dans un bois, à sept lieues d'Ulm. Étant dans cette position, nous avons fait plusieurs mouvements tant de jour que de nuit pour en imposer à nos ennemis.
6.--Sortis de ce camp à une heure de l'après-midi, nous sommes venus camper auprès d'une grosse abbaye qui est à cinq lieues de Waldsee, en avant.
7.--Partis à une heure du matin, nous sommes allés camper à deux lieues de Waldsee, sur la gauche.
8.--Sortis de ce camp à une heure du matin pour nous rendre sur des hauteurs à gauche de Ahldorf; ce village est situé près des grands marais et vis-à-vis d'un parc. C'est dans ces environs que notre colonne s'est réunie, de manière que lorsque la colonne se mettait en marche, elle était divisée sur plusieurs points, pour deux ou trois jours; et après il y avait un point de ralliement. Je dirai que dans ce village de Ahldorf le feu a pris à une grosse maison pendant la nuit.
9.--Partis à dix heures du matin. La troupe, qui marchait avant nous, a fait rencontre de l'ennemi, ce qui a un peu ralenti notre marche. À la première attaque, il a fait beaucoup de résistance, mais après quelques heures de combat il a été obligé de se reployer, mais sans abandonner la route sur laquelle nos convois devaient passer. Notre avant-garde s'est avancée et leur a fait abandonner leurs positions. Nous avons campé ce jour-là près le village de Berg, hauteur assez considérable, du côté opposé à l'ennemi, qui était sur la route immédiatement près l'abbaye de Vincastel, dans la Souabe.
Durant le temps que nous avons occupé cette position près le village de Berg, nous avons fait plusieurs mouvements de droite et de gauche pour nous éclairer sur la marche de nos ennemis.
Le général Moreau, qui voyait que ces mouvements de la part de l'ennemi rendaient sa retraite dangereuse, les fit attaquer le 1er octobre sur toute la ligne près de Biberach, et lui enleva vingt canons, des drapeaux et environ cinq-mille prisonniers, parmi lesquels soixante-cinq officiers; à cette affaire, c'était le général Latour qui commandait les Autrichiens.
14.--Partis de Berg à huit heures du matin, nous sommes venus camper à six lieues en avant de Stockach.
15.--À quatre heures du matin, nous sommes venus camper sur les hauteurs, à deux lieues de Stockach. Il faut remarquer que nous ne pouvions faire beaucoup de chemin parce qu'il fallait que notre avant-garde fît une ouverture parmi l'ennemi, et débarrassât les routes pour faire passer nos convois.
16.--Partis à cinq heures du matin pour camper sur les hauteurs, à un quart de lieue de Stockach, du côté de la route de Fribourg. Je dirai que c'est dans ces environs que nous avons eu plusieurs convois de malades ou de blessés égorgés.
Ces pauvres malheureux étaient couverts de blessures et sans défense. Les infâmes se vengeaient sur eux des fléaux de la guerre qui avait dévastée leur contrée. Mais qu'ont-ils gagné, ces esprits faibles qui se sont laissé séduire par les écrits que leurs seigneurs et leurs émigrés leur avaient envoyés en leur disant que s'ils pouvaient nous arrêter, la guerre serait bientôt finie et qu'ils seraient affranchis pendant deux ans de tout impôt? Ils étaient tellement pénétrés qu'il n'y avait plus qu'à serrer la main pour nous prendre, qu'ils quittaient tous leurs chaumières et se mettaient de tous les côtés sur la route, les chemins. Tout était bien gardé. Les femmes, les filles, les enfants, enfin tous s'y mettaient, et l'armée autrichienne les secondait dans leurs mauvais desseins.
Ils sont venus un jour pour prendre notre magasin de poudre qui était près de cette ville avec plusieurs pièces d'artillerie de réserve, et aussi celles que l'on avait prises à l'ennemi et que l'on n'avait pas eu le temps d'évacuer; mais ils ont été bien reçus. Il s'est trouvé quelques-unes de nos troupes dans les environs, ils ont été repoussés et se sont retirés dans les bois des environs. Dans les villages d'où ces misérables étaient partis pour nous couper notre route, on a brûlé quelques unes de leurs maisons et on a pillé les autres.
Nous sommes sortis du camp de Stockach après que tout a été sur des voitures, et qu'il ne restait plus rien dans le magasin. C'était le 17, à onze heures du matin, que nous avons suivi la route de Fribourg, et que nous sommes venus camper à deux lieues et demie de ce côté-ci de Stockach, près d'un village où tous les habitants étaient partis dans les bois pour nous couper notre retraite. Dans cet endroit, nous avons eu des blessés égorgés; pendant la nuit quelqu'un a mis le feu à une maison. Étant dans cette position, nous avons passé en avant du village et nous avons attendu notre arrière-garde.
18.--À une heure de l'après-midi, nous avons campé sur les hauteurs en avant de Lemmingen où on nous faisait espérer des vivres; on a trouvé dans cette ville un seul homme et point de vivres. Je dirai qu'on a brûlé environ vingt-quatre maisons; la pluie nous avait pris près de la ville de Hoch, et la nuit que nous avons été camper sur les hauteurs de la ville de Lemmingen a été abominable; la pluie emmenait toute la terre de notre camp dans la colline.