19.--Partis à une heure du matin, nous avons défilé au milieu des maisons tout en feu, et nous sommes venus camper sur une montagne très haute.

20.--Descendus de cette montagne, pour aller camper dans la plaine près le Danube où l'ennemi nous est venu attaquer vers les huit heures du matin. Le 21, après plusieurs heures de combat, nous les avons repoussés; après, nous avons continué notre retraite. Le combat à notre droite a été plus engagé que le nôtre, mais ils n'ont pas pu percer notre ligne qui était près la route où nos parcs et convois défilaient. Nous avons continué notre retraite, mais je dirai que, l'ennemi nous suivant de près, nous avons été obligés, par plusieurs reprises, de marcher en colonne et de nous mettre en bataille lorsqu'il se trouvait des obstacles où l'on ne pouvait pas tous marcher ensemble; les uns battaient en retraite et les autres observaient.

Ce jour-là, nous sommes venus camper près d'une petite ville, à trois lieues de Neustadt; là nous sommes arrivés la nuit par une pluie continuelle et des chemins presque impraticables.

22.--Partis de cette position à trois heures du matin, pour venir camper du côté de Neustadt, le long du revers de la montagne, dans une gorge de la forêt Noire, sur la route de Fribourg.

23.--Sortis à midi, nous sommes venus camper sur le revers d'une colline, à gauche de la route de Fribourg.

26.--Partis à dix heures du matin pour venir camper dans la gorge de Fribourg. À une demi-lieue, sur la route, il y avait de grands hangars qui servaient de magasins pour l'armée impériale, et comme ils étaient vides, nous nous en sommes servis pour nous mettre à couvert. Notre arrière-garde s'est bien battue dans cette gorge, aux environs de Neustadt.

28.--Partis à midi, nous sommes passés près des faubourgs de Fribourg; de suite nous avons été camper dans une gorge tenant à gauche de la route de Brisach. Notre position était près d'un couvent de religieuses, qui était dans le fond de la gorge.

30.--Sortis le 30, à deux heures du matin, nous avons pris la route de Huningue. Vers huit heures du matin, notre arrière-garde a été attaquée par l'ennemi, près du faubourg de Fribourg. Au petit point du jour, on nous a mis en bataille derrière un village situé près la route de Huningue et au pied de la montagne de Fribourg. L'attaque du matin a duré toute la journée; en nous retirant, nous avons campé ce jour là dans la broussaille, le long de la montagne, à quatre lieues de la ville de Fribourg, sur la gauche de la route de Brisach.

1er brumaire.--Nous avons pris la traverse dans les montagnes du marquisat du Brisgau, pays de Bade, tenant à la forêt Noire. Nous sommes venus camper sur les hauteurs d'une montagne à quatre lieues d'Huningue.

2.--Nous avons fait un mouvement à huit heures du matin. Nous sommes venus camper dans le fond du vallon, à une demi-lieue du village. Nous étions divisés sur plusieurs points pour observer les manoeuvres de l'ennemi (mais en cas d'attaque, on se réunissait sur un point).

8.--À cinq heures du matin, l'ennemi est venu nous attaquer sur différents points; en premier lieu nous avons repoussé l'ennemi; il nous a repoussé un instant après dans notre position où ils nous ont fait quelques prisonniers. On a soutenu longtemps dans le même endroit, mais comme ils avaient beaucoup d'artillerie dans une belle position sur la hauteur, qui leur donnait beaucoup d'avantages sur la nôtre, à peine pouvait-on trouver un emplacement pour se mettre. La pluie continuelle rendait le terrain très mouvant, et comme il y avait différentes collines à garder, dans des bois où l'on n'y voyait pas la moindre clarté, l'ennemi ne cherchant qu'à nous couper notre retraite sur Huningue (car sur la route de Brisach, le canon s'est fait entendre, comme sur notre colline, et je crois même encore plus fort), je dirai que le feu a été très soutenu de part et d'autre toute la journée; nous avons perdu quelques hommes, mais la plupart étaient des blessés. Nous avons exécuté plusieurs marches sur la droite et sur la gauche de la colline; une grande partie des bataillons étaient en tirailleurs, lorsque le soir est venu.

On a cédé le village devant lequel nous étions. Je crois, si ce jour-là n'avait pas eu de nuit, que le feu n'aurait pas cessé. C'est l'obscurité qui a fait la fin de notre journée. La pluie a commencé avec l'attaque et a duré vingt-quatre heures; vers la fin, à peine la poudre voulait-elle prendre. On croirait peut-être comme on s'est battu toute la journée, que l'ennemi nous a poussés bien loin; eh bien, dans toute la journée nous avons reculé d'une demi-lieue; voilà tout le progrès de l'ennemi. Pour la perte des hommes, je crois qu'elle a été égale.

À sept heures du soir, nous avons pris notre retraite. La route sur laquelle nous devions passer traversait le village que l'ennemi occupait, et, pour la rejoindre, il y avait plusieurs obstacles, mais tout de même il a fallu les franchir.

3 brumaire.--À sept heures du soir, nous nous sommes mis en marche pour rejoindre la route: nous avons traversé un bois; de là, nous sommes descendus dans le fond d'une colline très profonde où nous avons trouvé une rivière qui avait environ quinze pieds de large et trois pieds de profondeur; cela n'a pas longtemps retardé notre marche (nous étions déjà percés de la pluie de la journée), nous avons franchi cet obstacle. Il se trouvait encore un petit ruisseau au pied d'une assez forte éminence qui était garnie de ronces et d'épines; il fallait y monter à quatre pattes; et bien des fois, étant presque en haut on retombait en bas. En haut on trouvait la route, mais une patrouille de sept cavaliers ennemis venait à notre rencontre. Aussitôt notre adjudant major, nommé Scherer, crie au premier: Qui vive!--Il répond dans sa langue: Verda!--Ledit adjudant lui dit: Prisonnier!--Nix prisonnier.--Rends-toi, coquin! lui dit-il.--Nix coquin! Aussitôt il pique des deux et va rejoindre ses camarades qui étaient encore plus avant dans la route. Aussitôt, ils sont revenus au grand galop et ont passé parmi nous, sans recevoir un coup de fusil, car les armes étaient si mouillées de toute la journée et du passage de la rivière, qu'elles ne pouvaient plus faire feu, et puis on n'y voyait pas clair. Dans la boue à mi-jambes, nous avons continué notre retraite, environ à deux lieues d'Huningue. Tout mouillés que nous étions et sans vivres, nous avons campé dans des sapins tout près de la route.

4.--De cette position, à quatre heures du matin, nous sommes venus sur les hauteurs près de Lorrach pour camper. L'ennemi était sur nos traces et voulait passer avant nous le Rhin, mais comme le pont nous appartenait, nous avons voulu y passer avant eux.

5.--Partis à minuit pour nous rendre près le pont d'Huningue vers cinq heures et demie du matin. Lorsque est venu notre tour, à huit heures du matin, nous avons passé le pont qui était construit de trente-sept grosses barques.--Je dirai que nous étions de la division du général Férino pendant la campagne de l'autre rive du Rhin. Pendant notre retraite, nous avons eu vingt jours de pluies continuelles.

Lorsque nous avons eu repassé le Rhin, nous avons été nous reposer près le village de Bourgfeld, sur la route de Bâle et d'Huningue, pendant cinq heures. Le soir, nous avons été loger au Village-Neuf, sur le Rhin, à une demi-lieue à gauche d'Huningue. Pendant que nous étions sur l'autre rive du Rhin, on avait découvert les anciennes fondations d'un fort qui était sur le bord du Rhin et près le territoire de Bâle, on avait relevé l'ouvrage à cornes et le fort où on avait mis de fortes pièces pour défendre la tête du pont. Cet ouvrage était enclos d'un bon fossé plein d'eau; on avait aussi commandé une forte redoute en avant d'Huningue, pour défendre l'approche du fort nouvellement construit.--Ces ouvrages ont retenu la colonne autrichienne pendant tout l'hiver 51.

Comme nous voilà rentrés en France, et que l'ennemi ne nous poursuit plus, je vais faire un petit détail sur le costume des deux sexes du Brisgau et de la Forêt-Noire.

La situation des habitants de la frontière est très simple, et ils vivent contents dans leurs petites chaumières; le bois ne manque pas, mais, pour la terre, elle n'y est pas bien commune: ils en ont quelque peu sur le sommet de quelques hautes montagnes, où ils sèment du seigle avec un peu de blé; dans la vallée, ils plantent des pommes de terre. Le pâturage y est assez frais, aussi ils ont presque tous des vaches. Les maisons ne sont pas bien épaisses et construites en bois; lorsqu'un père de famille marie ses enfants, il leur construit des petites maisons aux environs de la sienne; mais ils font cela quand la famille ne peut plus tenir dans la maison paternelle.

C'est un vrai désert, aussi le monde qui l'habite est aussi brute que sont leurs habitations; la plupart n'ont aucune éducation; comme la nature les a créés, ils restent. Les hommes sont habillés grossièrement, ils portent sur la tête un petit chapeau de paille, des cheveux courts et tout hérissés; leurs chemises de toile très forte sans cols, car on ne leur voit jamais rien autour du cou. Leur culotte, très large avec des plis tout autour qui leur font des genoux gros comme la tête, est froncée comme une bourse. Ils ne portent rien aux jambes, et aux pieds ils ont des souliers aussi durs que du bois; les semelles ont deux doigts d'épais, et bordées de gros clous tout autour. Ils ont des gilets qui leur tombent au milieu des cuisses; des habits moins courts qui se boutonnent tout le long; et les poches battent au bas du ventre. Cet habillement est tout en toile, la plupart du temps tout noir; aussi ils ressemblent à des charbonniers. Les femmes et les filles ont pour coiffure un petit chapeau de paille à quatre cornes, comme une espèce de carquelin 52. Elles portent leurs cheveux en deux tresses tirées très près de la tête, qui est grosse comme celle d'un veau de deux mois; une encolure de même; leur gorge est parée par une grosse chemise, brodée d'une grosse dentelle, avec un corset rouge où sont enfermés des appas très gros, qu'elles fagottent comme un fagot. Les jupes qu'elles portent sont de différentes couleurs: elles en mettent trois, la plus grande ne passe pas les genoux, la deuxième un peu plus haut, la troisième va au bas du nombril; elles sont brodées chacune d'une tresse large de différentes couleurs. Le plus souvent elles vont toutes déchaussées; elles ont des souliers hauts avec de forts clous. Leur nourriture est le lait, le lard et la choucroute. Nous avons logé dans leurs maisons en allant sur le lac de Constance; ils avaient toujours les yeux sur nous, parce que nous étions costumés différemment qu'eux.

Dans le Brisgau, le peuple n'est pas si grossier, ni le costume non plus; la terre y est plus fertile et il y a encore du beau seigle, mais la mode du costume n'est guère différente.

6 brumaire.--Sortis du Village-Neuf, à midi, pour venir cantonner au Grand-Kembs, village situé à une demi-portée de fusil du Rhin, à trois lieues à gauche d'Huningue, sur la route. Pendant notre retraite, nous avons eu vingt jours de pluie continuelle.

14.--Sortis du Grand-Kembs pour appuyer à gauche à huit heures du matin, nous avons logé à Sausheim, le 15, à Blodelsheim; le 21, avec quatre compagnies, cantonné à Fessenheim. Ces villages sont entre Huningue et Brisach, sur la route suivant le Rhin.

25.--Partis de Fessenheim pour venir cantonner à Biesheim, tout le bataillon. Ce village est à une demi-lieue de Brisach, à gauche.

7 frimaire.--Partis de Biesheim, à onze heures du matin, pour Witternheim, à sept lieues de Strasbourg et à deux lieues du Rhin.

11.--Sortis de Witternheim, nous sommes venus loger à Nordhausen, à quatre lieues de Strasbourg.

12.--Sortis à deux heures du soir pour nous rendre au fort de Kehl. Là, nous avons relevé la 31e demi-brigade qui était campée à gauche du fort, dans une île du Rhin. La 31e nous a relevés au bout de trois jours: de sorte que tous les trois jours, nous nous relevions, jusqu'à l'époque du 30 frimaire, où nous avons commencé à nous relever tous les quatre jours parce que le froid n'était plus si dur. Mais aussi, plus on se relevait souvent, plus on perdait de monde, car l'ennemi tirait sans cesse, nuit et jour; cela semblait un orage.

Lorsqu'on était relevé, on allait passer autant de jours dans le village de Bischheim; il y avait deux lieues de chemin pour passer sur le pont et gagner notre camp qui était à deux lieues de Strasbourg, à gauche.

9 nivôse.--Le général a fait assembler les officiers de notre bataillon qui était le premier, et les a conduits sur la droite de Kehl pour leur faire voir le retranchement de l'ennemi que nous devions enlever pendant la nuit. Les dits officiers ont pris les mesures nécessaires pour conduire leurs compagnies sur le terrain, et s'acquitter de cette besogne. Tous les obstacles étaient prévus; ils ont prévenu leurs compagnies de ce qu'elles avaient à faire pendant la nuit. On a fait la distribution de nouvelles cartouches et pierres à feu; et de suite une ration d'eau-de-vie par chaque homme, à minuit. Dans ce moment, on a assemblé les compagnies dans le plus grand silence, et le bataillon s'est mis en route sur-le-champ pour aller sur le terrain qui était à une demi-lieue de notre camp, à la droite du fort, où nous sommes arrivés à deux heures du matin. Étant vis-à-vis le retranchement que nous devions prendre, on nous a formés en bataille à une portée de pistolet, on nous a fait porter à droite et, dans le même moment, on a fait front et on s'est porté sur le retranchement de l'ennemi en exécutant un feu de peloton; on le leur a pris sans beaucoup de résistance de leur part, et on leur a fait quelques prisonniers. Pour le nombre des blessés et des morts, on ne l'a su que par des déserteurs qui ont rapporté qu'ils avaient eu dans cette affaire environ 400 hommes hors de combat.

Nous nous sommes retirés sans y être forcés; nous sommes venus derrière nos retranchements: nous avons laissé les lieux tels que nous les avions trouvés. Notre bataillon a perdu dans cette affaire quarante-huit hommes tant tués que blessés. Ceci a eu lieu le 10, à trois heures du matin et nous sommes rentrés dans notre camp à six heures et demie du matin. Nos deux autres bataillons ont fait la même chose les jours suivants, mais avec moins de pertes.

Nous avons continué le service de cette place jusqu'au 20 nivôse, où nous avons été relevés à quatre heures du matin. Car depuis que les Autrichiens nous avaient pris un camp retranché qui était à la droite du fort, leur mitraille mettait en pièces tout ce qu'ils voyaient sur le pont dès la pointe du jour. Ils ont fait un feu avec leurs canons que la terre en tremblait. Entre sept et huit heures du matin, il y avait quatre barques de brisées à notre pont. Dans ce moment, il est venu un parlementaire au général qui commandait le fort et le sommait d'évacuer. Les généraux se sont assemblés, et se voyant dans l'impossibilité de conserver ledit Kehl plus longtemps sans y perdre bien du monde, à cause des canons de notre ennemi, sont convenus qu'on allait évacuer le fort. Cela s'est fait dans les vingt-quatre heures, du 20 au 21 nivôse; et les troupes de l'empereur en ont pris possession suivant les arrangements convenus entre les deux puissances. En sortant de Kehl, nous sommes venus loger dans nos campements ordinaires qui étaient à Bischheim.

Je dirai que ce siège nous a donné bien de la peine. La rigueur de l'hiver semblait seconder nos maux; la neige, la pluie glacée venaient s'appesantir sur notre léger habillement, et c'était là le temps qu'il a fait pendant ce siège. Nous devrions être bien habitués au froid; nous étions campés sur le sable et nous ne pouvions pas avoir de bois pour faire notre soupe; nous arrachions quelques petites racines du sol qui nous faisaient plutôt de la fumée que du feu; vraiment c'était misère et compassion 53. Nos prêts étaient arriérés de plusieurs mois et nous ne recevions pas un sou.

C'est pendant cette quarantaine que le vrai républicain s'est distingué, en y tenant son rang avec bravoure, malgré le temps rigoureux de la saison d'hiver et la misère qui nous poignardait de tous côtés. Oui, beaucoup de citoyens le diront comme moi, sans se compromettre, que c'est dans ce poste d'honneur que l'on a pu connaître les vrais soldats, et l'amour qu'ils avaient pour le maintien de leur pays. L'endroit était périlleux. Un peu de pain glacé était là toute notre nourriture, cet endroit ne permettait pas d'y trouver du bois pour pouvoir un peu réchauffer nos pauvres membres tous navrés de froid au bivouac.

Pour nous, pauvres héros, les habillements et les chaussures manquaient depuis très longtemps, sans pouvoir en avoir; et la plupart de nous n'ayant pas d'argent pour s'aider d'aucune manière; car il y avait trois mois qu'on n'avait touché de solde.

Après avoir fait mention de nos généreux guerriers, je parlerai de ceux qui ont, dans ce moment, abandonné si lâchement leurs drapeaux pour retourner dans leurs foyers. Ils ont profité du moment où leur patrie avait le plus besoin de leurs services pour exécuter leurs projets. Ce ne sont pas les plus misérables soldats qui ont agi de la sorte; c'est ceux qui avaient tenu une conduite de brigands de l'autre côté du Rhin, qui avaient pillé et assassiné des hommes paisibles dans leurs foyers. Ils avaient de l'argent dans les mains, c'est pourquoi ils ont fui devant l'ennemi. Mais ces lâches ont été bien peu regrettés, on a regardé cela comme du venin qui sortait du corps d'un homme qui était empoisonné, et ils se sont rendus indignes du nom français, et de l'estime de leurs camarades. Je sais qu'il n'y a pas beaucoup de citoyens soldats qui ne désirent retourner au centre de leurs familles, mais enfin ce sera-t-il en quittant nos drapeaux et en nous sauvant comme des brebis égarées, que nous soumettrons à la paix des hommes orgueilleux.

Ils savent bien qu'elle leur serait utile, cette paix, mais la demanderont-ils en voyant la désunion dans nos troupes? Non! Je crois qu'il n'y a que l'union et la fermeté dans nos entreprises qui les forcera à nous demander la paix.

C'est dans le courant du mois de frimaire, an V de la République, que les désertions pour l'intérieur de la France étaient fréquentes dans l'armée de Rhin-et-Moselle.

Kehl était une belle petite ville, très commerçante; pendant le siège elle a été rasée de fond en comble; des bourgeois y étant venus, ne reconnaissaient pas l'emplacement de leurs maisons.

Nous avons entretenu l'armée autrichienne pendant une partie de l'hiver, où elle a épuisé une partie de ses forces. Ce siège a été soutenu par notre armée pour favoriser la prise de Mantoue qui était bloquée par l'armée d'Italie, il y avait déjà longtemps, et le prince Charles n'a pu lui porter du secours.

24 nivôse.--Nous sommes partis de nos cantonnements des environs de Strasbourg à sept heures du matin; nous avons été loger au village d'Obenheim, situé à cinq lieues de Strasbourg.

25.--Sortis à quatre heures du matin pour loger au village de Bootzheim, à quatre lieues de Brisach.

29.--Partis à onze heures du matin pour aller prendre notre rang de bataille à Artolsheim, village à quatre lieues de Brisach, à gauche sur la route. Étant dans ces cantonnements, nous bordions le Rhin.

25 pluviôse.--Partis pour aller à Sundhausen, village à une lieue du Rhin, sans y faire de service.

5 ventôse.--Sortis pour aller au village de Westhausen. C'était un commissaire du pouvoir exécutif du canton qui nous y avait fait aller, soi-disant qu'il ne voulait pas payer ses contributions. Ce village est situé à une demi-lieue de Benfeld, à gauche, près la route de Strasbourg.

6.--Partis à huit heures pour retourner dans notre cantonnement, à Sundhausen.

10.--Partis à cinq heures du matin pour cantonner au village d'Artzenheim, à une lieue de Markolsheim sur le Rhin.

17.--Partis, nous avons été loger à Biesheim, village à une demi-lieue de Brisach, où tout le bataillon était réuni. Nous sommes partis le 19 pour nous rendre à Wihr, village situé à trois quarts de lieues de Colmar.

22.--Sortis de Wihr pour loger à Colmar. Pendant notre séjour dans cette ville nous avons passé la revue du général Schauenbourg, qui était pour le moment inspecteur général de toute l'infanterie de Rhin-et-Moselle. Nous avons été cinq jours pour la passer. Le 23, au soir, chaque capitaine a été placé par son ancienneté de grade dans chaque bataillon; de sorte que la compagnie de Mondragon, qui était la cinquième du 1er bataillon, est devenue la troisième du 2e; les autres jours se sont passés à faire les grandes manoeuvres, avec la 56e demi-brigade.

27.--Partis pour aller cantonner à Wettolsheim, derrière Colmar, au pied des montagnes. Étant dans ce village, nous avons été faire deux fois les grande manoeuvres avec la 56e demi-brigade, dans les prés près de Colmar. Le 3 germinal, nous avons fait l'exercice à feu, les deux demi-brigades ensemble; chaque soldat avait quinze coups à tirer. Après ces grandes manoeuvres on est rentré dans ses cantonnements.

5 germinal.--Logé à Reguisheim, village situé à trois quarts de lieue de Ensisheim, à gauche.

6.--Cantonné à Blodelsheim pour faire le service sur le Rhin; ce village est à trois lieues de Brisach.

27 germinal.--Partis de Blodelsheim le 27 germinal pour passer le Rhin. Les postes sur le bord du Rhin de tous nos cantonnements n'ont pas été relevés: on les a laissé tels qu'ils étaient, et on a pris la route en arrière du Rhin. Nous avons été loger le même jour à Sainte-Croix, à cinq lieues du Rhin; le 28 à Merckviller; le 29 à Châtenois, bourg dans la montagne, près de Schelestadt; le 30 à Nordhausen.

1er floréal.--Nous sommes arrivés à Kilstett: endroit désigné pour le rassemblement de l'armée de Rhin-et-Moselle. Nous avons campé en arrivant dans une île près le Rhin, sur la droite du village. La nuit du 1er au 2, à quatre heures du matin, nous avons reçu les ordres de passer le Rhin. Dès le 1er floréal, on avait inquiété l'ennemi dans différents endroits sur le Rhin, afin qu'il ne se doute pas dans quel endroit on devait passer, ce qui a rendu notre passage plus aisé à exécuter, et avec moins de pertes. Nous avons donc, malgré la grande résistance d'une colonne autrichienne, passé le Rhin à quatre heures du matin, le 2 floréal.

Étant parvenus sur l'autre rive, et l'ennemi s'étant retiré dans plusieurs îles du Rhin, favorisé par des bois très épais, on a disputé pendant deux jours avec une intrépidité incroyable. Mais, après un si long combat, l'ennemi a été forcé d'abandonner ses positions, après avoir éprouvé des pertes considérables, tant blessés que tués ou prisonniers; ils ont été en déroute complète.

Nous avons aussi éprouvé quelques pertes à ce passage; entre autres deux généraux de blessés 54. Mais les soldats républicains qui n'ont point succombé sous les coups de l'ennemi, ont su se venger du malheur arrivé à leurs frères d'armes; on leur a fait voir que si on était moins en nombre, on n'était pas moins en courage.

3 floréal.--Ils ont abandonné le Rhin à cinq lieues, en nous laissant une partie de leur artillerie et bagages; et sans les bois qui favorisaient leur retraite, toute la colonne serait tombée en notre pouvoir.

Ce passage a été exécuté en plein jour et de vive force, l'ennemi étant rangé en bataille sur l'autre rive. On lui a enlevé 20 pièces de canon, plusieurs drapeaux et fait de trois à quatre mille prisonniers, parmi lesquels deux généraux 55.

Le fort de Kehl, devant lequel le prince Charles avait épuisé ses forces, a été repris par les Français après une résistance de quelques heures de la part de l'ennemi 56.

Pendant que le vainqueur de l'Italie stipulait les articles préliminaires de la paix, les armées des généraux Hoche et Moreau chassaient l'ennemi partout où il osait lui disputer le terrain.

4 floréal.--À quatre heures du soir, nous avons été devant la ville d'Offenbourg, où nous sommes arrivés à onze heures du soir.

À huit heures du matin, le général Bonenfant a reçu une lettre du général de division, qui était pour annoncer à ses frères d'armes qu'une armistice était conclue avec l'armée autrichienne, et que dès ce jour les hostilités devaient cesser entre les deux armées; mais qu'on garderait toujours ses postes tels qu'ils étaient établis, jusqu'à ce que la paix fut conclue.

Ce jour-là, on a reçu l'ordre de cantonner les troupes, et vers les cinq heures du soir, nous sommes sortis du camp devant Offenbourg, pour aller cantonner dans les villages aux environs, à droite. Notre deuxième bataillon était au village de Weier, à une lieue.

6.--Sortis à cinq heures du matin pour camper en avant, à Offenbourg.

7.--Partis à neuf heures du matin pour cantonner dans les hameaux de la Forêt-Noire, à deux lieues à gauche d'Offenbourg.

9.--Partis à cinq du matin pour venir au village de Odelshofend, à une lieue en avant de Kehl. Tout le temps que nous avons été dans ce village, on allait démolir les retranchements que les Autrichiens avaient construits pour le siège du fort de Kehl; ces travaux étaient immenses; ajoutés l'un au bout de l'autre, il y en aurait eu quinze lieues de long. Nous avons cédé la place à une autre demi-brigade, chacun y faisant son tour.

20.--Logé à Ortenberg, à une lieue en avant d'Offenbourg.

23.--Cantonné à Ottenheim, à un quart de lieue du Rhin et à deux lieues de la petite ville de Lahr appartenant au Margraviat. Cette principauté était neutre depuis l'an IV ou 1796.

1er prairial.--Partis à quatre heures du matin pour nous rendre vis-à-vis Rhinau pour y passer le Rhin sur un pont volant qui était rétabli. C'est là que la demi-brigade s'est réunie, et en même temps a passé le Rhin; elle a été loger à Herbsheim près le bourg de Benfeld, à quatre heures de Strasbourg.

2.--Cantonné au village de Roderen, à deux lieues de Schlestadt, au pied des montagnes.

3 messidor.--Sortis pour aller en garnison à Neuf-Brisach et cantonner sur les bords du Rhin; en y allant nous avons logé à Wihr, village à une lieue de Colmar.

4.--Partis à sept heures du matin, nous sommes venus loger à Biesheim, grand village à une demi-lieue de Brisach. Nous sommes entrés cinq compagnies du deuxième bataillon et cinq du premier en garnison à Brisach.

Le 5 messidor, à dix heures du matin, la fourniture de notre casernement n'était pas bien brillante: c'était de la paille sur le pavé et quelques couvertes.

5 thermidor.--Étant dans cette ville, nous avons célébré la fête de l'anniversaire de la révolution. La fête a commencé à six heures du matin. On a battu la générale dans toute la ville; à six heures et demie l'assemblée; ensuite le rappel. Il a été envoyé un détachement de canonniers aux pièces, près la porte de Strasbourg. Toute la garnison a pris les armes, ainsi que la garde nationale, et tous se sont rendus sur la place pour former le carré, en face de l'autel de la patrie, qu'on avait construit la veille du côté de la porte de Bâle. Le cortège est arrivé sur la place à sept heures: la marche était ouverte par un peloton de cavalerie de la garde nationale; ensuite, les tambours et la musique. Après, une compagnie de grenadiers de la garde nationale avec la nôtre; après, c'était notre colonel, le commandant de la place, la municipalité de Brisach et des villages voisins, décorés de leurs écharpes. Pour fermer la marche, c'était un peloton d'infanterie et un de cavalerie de la garde nationale. C'est au moment de leur entrée sur la place qu'on a tiré plusieurs coups de canon de siège. Une partie de nos officiers, les municipalités et plusieurs bourgeois de la ville sont montés sur l'autel de la patrie; y étant assemblés, un des membres y a fait un discours, qui rappelait entièrement la manière que la Révolution française avait eu lieu, et comment les prêtres et les émigrés s'y étaient pris pour faire une contre-révolution, que nous avions su déjouer, mais qu'il fallait être toujours ferme dans notre opinion de soutenir la nouvelle constitution. Ceci était les voeux de la garnison: nous n'avions pas fait tant de sacrifices pour abandonner notre patrie à de vils tyrans. Il faut cependant dire que la joie n'était pas générale, à cause des peines que nous souffrions. Cette fête était cependant glorieuse pour les Français, mais les soutiens de la patrie manquaient du plus strict nécessaire; le prêt était arriéré de plusieurs mois, on ne délivrait aucun vêtement, enfin nous manquions presque de tout. Ceci pouvait bien faire régner la mélancolie parmi les troupes; aussi la fête ressemblait à un enterrement. La fin du discours s'est terminé par: vivre libre ou mourir! et vive la République! Ces cris n'ont été répétés que par ceux qui étaient sur l'autel de la patrie; ensuite on a commencé l'hymne de la Marseillaise qui était répétée par notre musique, mais les voix n'étaient pas unanimes, et cela a fini.

Le cortège a été reconduit de la même manière qu'il avait été amené, et la garnison est rentrée dans ses quartiers. À neuf heures du soir, le même jour, notre musique s'est rendue sur la place où elle a joué différents airs. Au même moment, les artificiers ont fait partir des feux en l'air et plusieurs marrons se sont fait entendre, et plusieurs autres fusées ont été envoyées parmi les spectateurs qui étaient sur la place. Ces dernières serpentaient parmi le monde, ce qui a donné le plus de divertissement de toute la fête; les femmes, qui sont ordinairement si curieuses, fuyaient à l'aspect de ces fusées, car elles craignaient que cela n'entrât sous leurs jupes. Après cela fait, les officiers de la garnison ont donné un bal pour finir la fête.

11 thermidor.--Nous sommes sortis de Brisach à huit heures du soir pour aller cantonner à Ammerschwihr, village à trois lieues de Colmar, à gauche, au pied des montagnes. Nous y sommes arrivés à cinq heures du matin, le 12. Toute cette contrée était attaquée d'une grande maladie sur les bêtes à cornes, comme vaches et boeufs. Des villages étaient dépeuplés entièrement de ce bétail; on ne trouvait point de remède pour cette maladie, ce qui affligeait beaucoup les habitants et les cultivateurs. Toutes ces montagnes ne sont que des vignobles qui sont d'un grand rapport; il y a aussi beaucoup de fruits de toutes espèces. Dans le bas de ces villages, venant sur le Rhin, il y a de belles plaines, qui sont assez fertiles en toutes sortes de grains et en pommes de terre.

10 fructidor.--Partis à quatre heures du matin pour nous rendre sur le Rhin, au village de Baltzenheim, à deux lieues de Brisach. Arrivés le même jour à dix heures du matin. Dans ce village, nous avons appris qu'on avait fait la découverte des conspirateurs du repos public et de la trahison de Pichegru 57 qui avait commandé à l'armée du Nord, où il avait remporté de si brillantes conquêtes. Il voulait perdre dans un moment ce qui nous coûtait tant de peines; il voulait livrer nos places fortes aux Impériaux et à Condé, qui voulaient que ce fût lui seul qui fît la contre-révolution en France. Mais aussi la trahison de Pichegru a manqué, grâce à toutes nos armées qui avaient fait une pétition au Directoire exécutif, ce qui a ranimé les coeurs des bons républicains quand ils ont vu que les armées étaient encore pour le bon parti.

Le 1er vendémiaire an VI.--Jour qui ne devait plus être consacré à la République, selon le complot des conspirateurs. Nous avons célébré avec beaucoup de pompe la fête de l'anniversaire de la fondation de la République. Voici le détail de la manière dont nous l'avons célébrée.

Cette fête a été annoncée la veille au soleil couchant par une décharge d'artillerie de position, et le lendemain une pareille décharge a été faite au soleil levant. Vers les dix heures, la générale a été battue dans tous les endroits où il y avait de la troupe; chacun a pris les armes et s'est rendu sur la place de Brisach. Nos grenadiers étaient avec la garde nationale de Brisach qui était composée de deux compagnies et de deux pelotons de cavalerie. Notre musique et tous les tambours ont été ouvrir la marche du cortège qui était composé de généraux, chefs de brigade, officiers et autorités civiles de Brisach. La marche a été ouverte par un peloton de cavalerie, et, après, un peloton de grenadiers; ensuite les tambours et la musique. Puis une compagnie de chasseurs à pieds de la garde nationale, qui était formé de petits garçons de dix à douze ans très instruits, venait après. Puis, une soixantaine de jeunes citoyennes du même âge marchaient sur deux rangs; elles étaient vêtues en blanc, avec un ruban tricolore en écharpe et tenaient dans leurs mains des panetières, remplies de fleurs, de branches de chêne et d'olivier. Quatre petits garçons, aussi habillés de blanc, marchaient en tête et portaient entre eux une grosse couronne de chêne, de laurier et d'olivier surmontée d'un bonnet de liberté. Après, venaient les généraux, la municipalité, les commandants, les officiers, puis un peloton de grenadiers de ligne et la garde nationale; ensuite un assez grand nombre d'hommes de cinquante à soixante ans, armés de piques. Un peloton de cavaliers fermait la marche. Toute la troupe et le cortège s'est rendu dans cet ordre sur la place, devant l'autel de la patrie qui avait été établi le matin. Cet autel était construit par derrière avec des branches de chêne; il avait douze pieds de diamètre; les balustrades étaient couvertes de tapis de différentes couleurs; sur l'autel, étaient placés des vases remplis d'encens, avec la déesse au milieu. Sur le coin, devant l'autel étaient élevés des pilastres de marbre, après lesquels étaient attachés huit drapeaux blancs sur lesquels était peinte une urne renversée avec le bâton royal; sur d'autres était un capucin tenant dans une de ses mains une croix, et dans l'autre une torche ardente; sur le haut des pilastres étaient un drapeau tricolore et un bonnet de liberté.

Les principaux membres du cortège sont montés sur l'autel, et un d'entre eux a fait un discours sur la fondation de la République, après quoi des jeunes citoyennes qui étaient assises devant l'autel ont chanté une hymne républicaine. Cela fait, les troupes ont défilé de la place pour se rendre sur les glacis de la ville, à droite de la porte de Strasbourg. À l'arrivée des troupes sur la place qui avait été désignée, plusieurs décharges d'artillerie ont été faites. Les troupes étant rangées en bataille, le général a fait mettre par divisions, en colonnes; puis il nous a fait un discours pour nous féliciter de notre bravoure et de notre intrépidité, en nous exhortant à continuer. C'est à ce moment qu'il a renouvelé son serment d'être fidèle à la nouvelle constitution; toute la troupe a aussi promis. De suite, il a fait déployer la colonne pour faire des feux de bataillons et de file; le canon faisait de même; chaque soldat avait douze coups à tirer. Après ces feux finis, toute la troupe est rentrée dans ses quartiers.

À huit heures du soir, trois coups de canon ont été tirés. Un détachement armé de grenadiers s'est rendu près le feu d'artifice qui était entre le Vieux-Brisach et le Neuf. Sur les glacis, toute la troupe y a assisté sans armes, ainsi que toute la population de Neuf-Brisach et des environs. Ce feu d'artifice a duré une heure et demie. Le feu fini, chacun est rentré dans ses foyers. Pour célébrer cette fête, il y avait deux bataillons de notre demi-brigade, une compagnie d'artillerie légère, une compagnie ou deux de grosse cavalerie.

Nous avons fait le service de la place de Brisach pendant quelque temps. Ceux qui étaient à la ville venaient relever ceux qui étaient dans les villages sur la rive du Rhin, et ceux des villages revenaient à la ville, car la garnison n'était pas bonne. De la paille sur le pavé et des couvertes servaient pour coucher; l'hiver il y faisait froid, et l'été c'était rempli de puces; mais, dans les villages, quoiqu'ils fussent pauvres, on y était encore mieux. Nous étions une compagnie par village selon le service qu'il y avait à faire sur le Rhin.

17 vendémiaire.--Sortis de Baltzenheim pour aller en garnison à Brisach, nous y sommes arrivés à sept heures du matin. On nous a annoncé que l'armée de Sambre-et-Meuse et celle du Rhin-et-Moselle ne faisaient plus qu'une, qui se nommait armée d'Allemagne, commandée en chef par le citoyen Augereau.

Détails de la fête qui a eu lieu le 30 vendémiaire an VI de la République française. Nous l'avons célébrée à Neuf-Brisach, en l'honneur du général Hoche, un des grands hommes que la République a perdus. Il est mort dans les environs de Paris 58.

Cette fête de reconnaissance a été annoncée la veille par plusieurs décharges d'artillerie; le lendemain 30, à six heures du matin, une décharge d'artillerie s'est faite de quart d'heure en quart d'heure; les cloches de la ville ont été sonnées pendant une heure. À dix heures, les autorités civiles et militaires se sont assemblées et se sont rendues à la maison communale où tout le monde devait se réunir. Quand tout a été prêt, on s'est mis en marche; le cortège était ouvert par un détachement de cavalerie de la garde nationale, ensuite venaient les vieillards rangés sur deux rangs; le premier qui marchait à la tête portait une bannière sur laquelle était écrit: Nos enfants suivront son exemple. Marchaient après eux des jeunes femmes habillées de blanc, un crêpe en écharpe; un petit garçon de sept à huit ans portait une bannière, sur laquelle était écrit: Il était bon père et bon époux.--Après eux marchaient une quantité de jeunes filles de huit à onze ans, aussi habillées de blanc; elles portaient dans leurs mains des guirlandes de laurier et de chêne, et de petites corbeilles remplies de toutes sortes de fleurs. Après venait notre musique qui jouait des airs funèbres; après venait un char de triomphe attelé de deux chevaux gris-souris avec harnachements de deuil; aux quatre coins étaient placés quatre jeunes citoyennes âgées de onze à douze ans, bien mises, coiffées en cheveux, avec une guirlande de roses par dessus; un ruban très large, tricolore, mis en écharpe.

Ces quatre citoyennes portaient chacune une bannière, sur laquelle on avait inscrit: 1e Il allait être le Bonaparte du Rhin; 2e Immortel après sa destinée; 3e Il a inspiré la terreur aux rois.--Son ennemi fuit devant sa vaillance.--Au milieu du char était placé en effigie le cercueil couvert d'un drap mortuaire; dans l'un des bouts était écrit: ici git Hoche. Son portrait était au bas de cet écriteau; au milieu dudit cercueil était placé un chapeau bordé en or, avec le panache tricolore qui est la coiffure de nos généraux. Les coins du drap mortuaire étaient portés par les quatre plus anciens de service, pris parmi les officiers et soldats indistinctement. Les estropiés qui se sont trouvés dans les dépôts, qui étaient à Brisach, suivaient le char. Ensuite, venaient les tambours voilés en noir, qui exécutaient de temps en temps des roulements sombres. Ensuite venaient les généraux, les officiers de la garnison et les autorités civiles; il y avait un détachement de cent hommes faisant la haie, et un détachement de grenadiers qui suivait le cortège sur deux rangs; le reste de la troupe était sans armes.

Après avoir fait le tour de la ville en dedans, tout le cortège a été conduit à l'église; on a placé l'effigie de cercueil sur un autel de la patrie qui avait été préparé, et tout le tour était décoré de larmes. La musique a joué plusieurs airs funèbres. Puis on nous a fait le détail de la manière dont on avait fait l'enterrement à Paris, et comment toutes les communes de la République devaient célébrer une fête de reconnaissance pour le général Hoche. Ce discours fini, les jeunes citoyennes ont chanté plusieurs hymnes funèbres et républicaines. Puis notre chef de demi-brigade a fait un discours où il a rappelé plusieurs traits de bravoure du citoyen Hoche; ensuite la musique a joué à plusieurs reprises, pendant que toutes les jeunes citoyennes porteuses de guirlandes, de couronnes de laurier et de branches de chêne, les déposaient autour du cercueil et par-dessus. Ceci a été exposé plusieurs jours à l'église, et chacun s'est retiré dans ses logements.

Dans le même temps, nous avons appris la paix avec l'empereur. C'était le 5 brumaire (27 octobre), par une lettre venant du Vieux-Brisach, qui avait été envoyée au commandant des troupes autrichiennes qui étaient pour le moment dans la principauté du Margraviat. Cette lettre disait que la paix était faite avec la République française depuis le 17 octobre 1797 59. Nous l'avons appris de nouveau par les gazettes qui venaient de Paris le 12 brumaire.

Cette paix nous a été publiée le 25 brumaire (15 novembre), à dix heures du matin, à Neuf-Brisach. On n'a fait aucune réjouissance pour le moment; la fête a été remise au 30 nivôse, elle s'est célébrée avec toute la pompe possible, selon les préparatifs.

1er frimaire.--Partis de Brisach pour nous rendre dans nos cantonnements sur la ligne du Rhin; notre compagnie était toujours à Baltzenheim.

1er nivôse.--Partis de nos cantonnements pour nous rendre à Neuf-Brisach pour relever nos quatre compagnies.

25.--Partis de Brisach, le 25 nivôse, pour nous rendre à Strasbourg, toute la demi-brigade. Nous avons logé en y allant, le 25, à Schelestadt; le 26 à Erstein, le 27 à Strasbourg; là on a reçu des ordres pour aller cantonner dans des villages à trois ou quatre lieues de Strasbourg, sur la gauche; le 28, nous avons été chacun dans les villages qui nous étaient désignés; notre compagnie était à Kirchheim, à trois lieues de Strasbourg.

6 pluviôse.--Sortis de ce village pour aller cantonner au village d'Herrlisheim, sur la route de Lauterbourg. Je remarquerai que c'est le 1er pluviôse qu'on nous a retiré notre viande, quoique nous eussions six décades de prêts arriérés, mais cela n'a pas duré longtemps car nous sommes bientôt rentrés en campagne.

11 pluviôse.--Partis d'Herrlisheim pour aller à Strasbourg. Le lendemain de notre arrivée, le général Schauenbourg a rassemblé les officiers et sous-officiers de plusieurs demi-brigades, et nous a fait faire la grande manoeuvre.

13.--Il est venu des ordres pour marcher vers la Suisse; nous sommes partis tout de suite; nous avons logé à Hüttenheim, près de Benfeld; le 15 à Schlestadt; le 16 à Oberhergheim, village entre Colmar et Ensisheim; le 17 à Baldersheim à une lieue et demi à droite d'Ensisheim, sur la route de Bâle. Le 18 à Rantzwiller, en arrière et près de Sierentz, dans la vallée d'Altkirch; le 19 à Suënaï? village dans la colline du mont Terrible, à trois lieues de Reinach, à droite, et à quatre lieues de Delémont; le 20 à Viques dans la plaine de Delemont; le 21 à Eschert, petit hameau situé à trois lieues de Delemont, et à une demi-lieue de Moutier. Pour arriver dans cette colline, nous avons traversé deux lieues de montagnes de roche à perte de vue. Ces endroits sont habités et forment plusieurs petites communes. On avait donné la liberté à cette vallée quelques mois avant que les Français y aient été cantonnés, ils étaient autrefois alliés avec les Suisses; ils ferment la frontière du canton de Soleure. Cette vallée a aussi appartenu au prince du Porontruy; on y parle un patois que nous comprenions assez. Leurs maisons sont toutes construites en bois, en grande partie; tout leur commerce est en boeufs, vaches, chevaux; ils ont très peu de terres labourables. Comme les hameaux n'étaient pas bien grands, ils logeaient une compagnie.

Nous sommes partis d'Eschert le 3 ventôse pour nous rendre à Moutier, chef-lieu de canton et faisant partie du département du Mont-Terrible; une partie de notre compagnie a été détachée à Belpraon, hameau près de ces cantonnements. Le 5, à huit heures du matin, nous avons été loger à Soncelboz, village où nous avons eu bien de la peine à arriver, car il y avait trois jours qu'il tombait de la neige, et ce jour-là il en est tombé toute la journée, de sorte que nous en avions jusqu'aux genoux. Dans le même village, il y avait deux années de suite que la grêle avait tout ravagé.

8.--Partis pour aller à la Hutte, (tous ces villages sont dans la même vallée, sur la route de Bienne.) En allant à la Hutte, nous avons passé sous la Roche-Percée. La Hutte était le lieu où notre demi-brigade s'est rassemblée avant d'aller attaquer les Suisses. La vallée que nous quittions se nommait l'Erguel; notre colonne en portait le nom jusqu'au moment où elle entrait en Suisse.

Partis de la Hutte le 9 à cinq heures du soir, nous avons suivi la route de Bienne. Nous avons été camper à trois lieues sur la gauche du dit Bienne, entre la route de Bienne et Soleure et à gauche de la rivière nommée l'Aar, à une demi-portée de fusil du village de Lengnau où étaient les avant-postes suisses. Les mesures étaient prises pour attaquer les Suisses à trois heures du matin le 10 ventôse; mais l'attaque n'a pas eu lieu. Les généraux suisses ont fait une demande au général Schauenbourg qui commandait l'armée française en Suisse, de leur accorder une suspension d'attaque pour vingt-quatre heures, et elle a duré jusqu'au 12, lequel jour on les a attaqués.

12 ventôse.--L'attaque a commencé à quatre heures du matin; leurs avant-postes, qui étaient établis au village de Lengnau, ont été enlevés. L'armée, qui était dans le canton, n'a pu résister à l'ardeur de la colonne républicaine: leur artillerie a été enlevée de prime abord; car l'attaque a été vive de notre part. Dans ce combat, plusieurs Suisses ont perdu la vie, et la plus grande partie était des pères de famille: ceux auxquels j'ai parlé, qui n'avaient que la cuisse ou les jambes fracassées, regrettaient les épouses et les enfants qu'ils avaient laissés dans leurs maisons pour venir exposer leur vie sur les frontières.

Notre camp était à trois lieues de la capitale de ce canton, qui est Soleure. Quoique fortifiée, elle s'est vu forcée de se rendre à l'arrivée de notre colonne, sans tirer un coup de canon, quoique ses remparts en soient bien garnis. Nous sommes entrés à Soleure entre dix et onze heures du matin, le 12 ventôse. Nous sommes restés deux bataillons de notre demi-brigade pendant que notre colonne a défilé. Le premier soir nous avons été bivouaquer sur les remparts jusqu'au lendemain à quatre heures du soir, où nous sommes rentrés dans nos logements chez les bourgeois. Nous y avons été reçus on ne peut pas mieux. Notre troisième bataillon a été camper sur la route de Lucerne, près d'un village, à une portée de canon de la ville, pendant que la colonne marchait sur Berne.

Étant dans la ville de Soleure, le général Schauenbourg a fait rendre les armes à tous les bourgeois de la ville et à tous les habitants de ce canton. Il arrivait tous les jours des voitures chargées de fusils, de gibernes et de toutes sortes d'armes, que l'on plaçait dans l'arsenal pour être de suite envoyées en France.

On a trouvé dans cette ville un arsenal assez bien garni de différentes armes, une quantité de bouches à feu en bronze qui avaient été fondues à Strasbourg; beaucoup de belle poudre de deux qualités. Cette ville est assez grande, il y a de belles rues, mais il y a plusieurs hauteurs qui déparent un peu leur beauté. Elle renferme beaucoup de marchands de toutes sortes. La construction des maisons est fort belle et assez élevée.

J'ai remarqué sur la place où nous avons planté l'arbre de la liberté, une horloge dont le cadran portait les douze mois de l'année, et les signes de chacun. Lorsqu'ils arrivaient, la touche se posait dessus, et il y avait un autre petit cadran qui marquait les heures. Au moment où le marteau frappait, il y avait la mort qui tenait une lampe dans sa main gauche, elle faisait un tour et de même remuait la tête. De l'autre côté, il y avait une espèce d'homme, qui avait du repentir, car à chaque coup que le marteau frappait, il frappait un coup sur sa poitrine de sa main droite. C'était un guerrier, car il avait le sabre. Au côté, entre les deux, était un vieillard avec une grande barbe noire; il ouvrait la bouche à chaque coup; et tenait de sa main gauche le bâton royal qu'il balançait de tous les côtés.

La rivière de l'Aar passe Soleure, et la partage en deux parties inégales.

Nous sommes sortis un bataillon de la ville. Comme elle n'était pas assez considérable pour contenir deux bataillons, notre bataillon a été cantonné dans les environs de la ville, dans les villages. C'était le 20 ventôse que chaque compagnie a été prendre les cantonnements qui leur étaient désignés, mais toujours dans le même canton. Je citerai seulement les endroits où je me suis trouvé.

Notre compagnie était cantonnée à Subingen, village à une lieue et demie de Soleure, sur la route qui conduit de Soleure à Lucerne, de l'autre côté de l'Aar. Nous avons changé plusieurs fois de cantonnements, dans le même canton. Sortis de Subingen le 2 germinal pour cantonner au village d'Aschi? et à deux lieues et quart de Soleure.

8 germinal.--Nous sommes partis pour aller cantonner à Langenthal, bourg situé à une demi-lieue des frontières du canton de Lucerne et à dix lieues de Berne. J'ai été voir un couvent de Bernardins qui était sur les frontières du canton de Lucerne, où j'ai parlé un peu du couvent de Clairvaux; il était du même ordre de Citeaux.

Étant dans ce cantonnement, nous avons été à Soleure pour y faire l'exercice à feu. Nous avons couché le 29, en y allant, à Nider-Bipp, village dans le canton de Berne, sur la route de Bâle.

30 germinal.--Nous nous sommes rendus à Soleure; là nous avons fait l'exercice à feu pendant trois heures; nous étions cinq bataillons, de l'artillerie et de la cavalerie; c'était le général Schauenbourg qui commandait. Après l'exercice fini, chacun est retourné volontiers dans ses cantonnements.

6 floréal.--Sortis de Langenthal à six heures du matin pour aller à Zurich, nous avons logé en y allant à Olten, ville dans le canton de Soleure, sur l'Aar, où différentes routes se trouvent pour Bâle, Zurich, etc. Je dirai que lorsque nous sommes entrés dans ce canton, les Suisses avaient brûlé un superbe pont qui traversait l'Aar pour entrer à la ville de Halte; on était à le rétablir lorsque nous y avons logé.

7 floréal.--Partis de Olten à cinq heures du matin, nos fourriers ont été comme de coutume pour nous préparer nos logements. Lorsqu'ils se sont présentés au village désigné pour y loger quatre compagnies, on y était sous les armes et on a dit à nos fourriers de s'en retourner, que la paix n'était pas faite avec eux, et qu'ils ne voulaient pas nous loger.

C'était au village de Bagglingen, nous avons rencontré nos fourriers qui nous ont dit que si on voulait être logé, il fallait gagner les villages. Aussitôt, le plus ancien de grade des officiers des quatre compagnies, a disposé la troupe pour entrer dans les villages. On leur a envoyé demandé s'ils voulaient nous loger: ils ont répondu que non et que l'on se retire, ou qu'ils allaient faire feu. Dans ce moment, on a envoyé des tirailleurs et aussitôt le feu a commencé; ils nous voyaient peu de monde et croyaient que nous serions bientôt vaincus, mais ils ont été bien trompés, car nous les avons chassés de leurs villages, et ils ont été en grande partie se réfugier dans les bois. Il y en avait plusieurs qui avaient caché leurs armes et se trouvaient devant nous; on les renvoyait dans leurs maisons. Les femmes se sauvaient avec leurs petits enfants au berceau; tout cela faisait pitié au coeur humain; mais aussi toutes celles que l'on rattrapait, on les faisait retourner dans leurs foyers. La plupart avaient un fusil dans une main et un chapelet dans l'autre.

Lorsqu'ils ont été repoussés hors de leurs villages, nous sommes revenus prendre une position en arrière. Peut-être une heure après, ils sont venus une colonne d'environ quinze cents hommes avec deux pièces de canon, et ont tiré deux coups qui n'ont pas fait d'effet. Il nous est aussi venu du renfort, de l'infanterie légère et un détachement de hussards. Réunis tous ensemble à l'entrée de la nuit, nous les avons mis en déroute et nous avons été maîtres de nos cantonnements, où nous avons bivouaqué.

Ce village de Bagglingen est dans le bailliage nommé anciennement Canton-libre-inférieur. Nous en sommes partis le 9, à huit heures du matin, pour aller à Zurich où nous sommes arrivés le même jour. Cette ville porte le nom du canton où elle est située, sur le bout du lac du même nom, et de ce lac sort une rivière qui passe dans Zurich, et se nomme Limmat, et fait jonction avec deux autres rivières qui se nomment, l'une la Reuss, qui sort du canton de Lucerne, et l'autre l'Aar, qui sort du canton de Berne. Ces trois rivières sont réunies près d'une petite ville qui se nomme Brugg, et de là tombent dans le Rhin.

11 floréal.--Partis de Zurich 60 à midi, nous avons été loger au village nommé Thalwyl, situé sur le lac et à deux lieues de la ville, sur la droite.

12.--À deux heures du matin, nous avons été camper près le village nommé Lachen et de même situé sur le lac dans le canton de Schwytz.

13.--Partis à neuf heures du matin pour retourner sur nos pas et cantonner au village de Frienbach; nous étions quatre compagnies, les mêmes qui s'étaient trouvées à Bagglingen. Ce village et les autres qui ont été nommés sont sur le lac, à droite. En sortant de Zurich, nous n'avons pas été sitôt arrivés dans le cantonnement, qu'une attaque s'est formée entre les Suisses du canton de Schwytz et quelques compagnies de la 76e demi-brigade de ligne, vers les onze heures du matin. Dans le même moment, le citoyen Mondragon, qui était le plus ancien de grade des capitaines du détachement, a aussitôt donné ordre de battre les coups doubles, pour assembler les compagnies et pour marcher vers l'endroit de l'attaque. Au lieu d'aller où on se battait, ledit capitaine nous a fait monter une montagne prodigieuse, pour les prendre par derrière. Par le fait, la montagne a été franchie avec beaucoup de courage; arrivés au sommet, le commandant de la troupe a fait battre la charge. Je dirai qu'avant d'être au sommet de la montagne, nous étions déjà assaillis de coups de fusil. Pendant que la charge se battait, on a commencé le feu sur les Suisses, qui sont venus nous disputer le terrain; mais il a fallu qu'ils cèdent, ou ils auraient tout payé. Dans cette affaire, plusieurs pères de famille sont restés sur le champ de bataille; après, les plus hautes montagnes ne les rassuraient plus, ils abandonnaient leurs chaumières et s'allaient retirer dans des lieux inhabitables.

Le même jour, au soleil couchant, nous avons descendu la montagne et nous sommes revenus dans notre cantonnement.

14.--Partis à deux heures du matin, pour nous disposer à de nouvelles poursuites. Nous avons pris la route qui conduit à Notre-Dame-des-Hermites; nous avons monté une fort haute montagne, et, étant au sommet, près d'une grosse auberge, nous avons occupé la position que les Suisses avaient abandonnée la veille. Cette montagne se nomme Etzel, et est à une lieue du couvent de Notre-Dame-des-Hermites, où on la voit facilement. Dans les environs de ce couvent, on n'y récolte point de grains; il est de même environné de montagnes couvertes de neige. Dans cette contrée, il y a des pâturages pour les bêtes à cornes; aussi voilà ce qui les nourrit: quelques pommes de terre, du fromage et du lait.

16.--Nous sommes revenus prendre les cantonnements du 13.

21--Partis de Frienbach à huit heures du matin, notre marche a été dirigée sur la République ligurienne en Italie. Je dirai que nous avons passé à la ville nommée Rapperswyl, située sur le lac, du côté gauche. Avant d'entrer dans la ville, il y a un pont qui a une demi-lieue 61. Je vais citer seulement les endroits où nous avons logé; car le voyage est si long et le temps si court que je ne puis pas faire beaucoup d'observations.

21 floréal.--Arrivés au village nommé Thatwyl, à la pointe du jour, nous en sommes partis le 22 à huit heures du matin; nous sommes passés à Zurich à dix heures; nous avons poursuivi notre route en traversant plusieurs hautes montagnes et nous sommes venus loger dans les environs de Mellingen, bourg situé sur la Reuss dans le village où nous étions; ce village se nommait Waltenschwyl.

23.--Partis de ce village à six heures du matin, nous sommes venus loger à Aarburg, dans le canton de Berne, situé sur l'Aar, où il y a un fort assez important.

24.--Partis à sept heures du matin, nous sommes venus loger dans les environs d'Herzogenbachsee; nous étions à Niederhaus; notre compagnie de même dans le canton de Berne.

25.--Partis à cinq heures du matin. Logé dans la ville de Berne. J'ai remarqué qu'il y avait une belle grande rue; il est vrai qu'elle va un peu en montant, et, à la distance de quatre-vingts pieds, il y a une fontaine. J'ai vu une horloge assez curieuse: tout le temps que le marteau frappe sur la cloche, il y a auprès du cadran un tour fait comme une table ronde sur laquelle il y a des ours qui défilent la parade, avec des instruments de guerre; il y en a qui sont montés sur des chevaux: enfin cela est amusant.

Toutes les rues de cette ville sont ornées de belles arcades où il y a toutes sortes de marchands. Au-dessus de la porte, du côté de Lausanne, la personne de Guillaume Tell est représentée.

27 floréal.--Partis à quatre heures du matin. Logé à Morat, ville située sur le lac de ce nom.

28.--Partis à six heures du matin. Logé aux environs de Payerne; nous étions au village de Fétigny.

29.--Partis à trois heures du matin. Logé à Moudon dans le pays de Vaux, ci-devant alliée avec Berne, et située sur le bord de la Broye. Cette ville était anciennement la capitale du pays; on y voit encore aujourd'hui une ancienne tour qui a été bâtie du temps de Jules César.

30.--Partis à quatre heures du matin, nous sommes venus loger à Lausanne, capitale de son canton, située au pied d'une montagne, sur le bord du lac de Genève. Tous les endroits où nous sommes passés sont en grande partie des vignobles.

1er prairial.--Partis à trois heures du matin, nous avons suivi le lac, et sommes venus loger à Villeneuve et dans les environs. Cette ville est située sur le bout du lac de Genève; notre compagnie était logée dans un village à une lieue de Villeneuve, et entre des montagnes extrêmement hautes, où il y a toujours au sommet une quantité de neige.

3.--Partis à huit heures du matin, nous sommes venus loger à Saint-Maurice, dans le bas Valais.

Avant d'entrer dans la ville, on passe sur un pont qui traverse le Rhône et va tomber dans le lac de Genève.

4.--Partis à six heures du matin. Logé à Orsières dans le bas Valais, sur la route qui conduit au grand Saint-Bernard.

5.--Partis d'Orsières à sept heures du matin. Couché à Saint-Pierre, village situé sur le sentier qui conduit au mont Saint-Bernard; c'est depuis ce village que la route ne forme plus qu'un sentier très mauvais pour marcher; les voitures n'y peuvent plus passer qu'elles ne soient démontées, et portées par des mulets à dix lieues, où est la cité d'Aoste.

Je dirai que tous les endroits où nous sommes passés depuis Villeneuve sont situés entre des grandes et très hautes montagnes, au sommet couvert de neige; mais cependant la colline est cultivée. J'ai remarqué qu'à deux lieues de Saint-Maurice il y a des rochers très élevés; à cent pieds de haut, il sort de l'eau en quantité; en la voyant tomber elle paraît blanche comme du lait, elle se brise sur des pierres qui sont dans le bas de ce rocher et passe dans le chemin aussi claire que du cristal. Cet endroit se nomme le Pisse-vache.

6.--Partis de Saint-Pierre, le dernier village du bas Valais, à deux heures du matin pour monter au village de la montagne du Saint-Bernard qui monte pendant trois heures, et descend d'autant; dans cette montagne, il y a plus de neige que dans les autres. Nous avons passé par des endroits (et surtout avant d'être au couvent) où il y en avait plus de quarante pieds, mais c'est tout neige gelée. En arrivant près du couvent, nous montions à quatre pattes sur la neige; vraiment c'est des chemins affreux; aussi beaucoup de voyageurs meurent-ils en route.

Le couvent, qui est au sommet de cette montagne, est là pour donner du secours aux voyageurs; il y a des chiens que j'ai vus; ils sont extrêmement forts et instruits. Lorsqu'il fait des orages ou mauvais temps, ces chiens vont au travers des neiges sur le chemin; ils ont au cou un linge dans lequel il y a une petite bouteille d'eau-de-vie avec un morceau de pain; s'ils rencontrent quelqu'un qui soit tombé en faiblesse ou qui ait perdu courage et qu'il soit saisi par le froid, qu'il soit sur une roche ou ailleurs, ces chiens vont auprès, le prennent par son habillement et le remuent; et s'il n'est pas mort, ils lui présentent le cou pour qu'il prenne ce qui est dans le linge pour lui donner des forces. Quelquefois, ils en trouvent qui sont couchés dans la neige, et comme il y a des domestiques qui les suivent de loin, ils retournent auprès d'eux et les conduisent où les hommes sont tombés. Étant au couvent, on peut y rester un jour; toute la troupe qui y a passé a reçu par homme un verre de vin, un petit morceau de pain et aussi de la viande salée. On a continué la route, car on aurait bien gelé si on y était resté un quart d'heure; enfin, dans les environs de ce couvent, ce sont de véritables précipices. Notre chemin était marqué avec des morceaux de bois, sans quoi il y en aurait eu de nous qui auraient perdu la vie.

Ce jour-là, nous sommes venus loger à Saint-Oyen, village sur la route de Sardaigne. Dans ces villages, et même avant de gravir le Saint-Bernard, les habitants ne cuisent qu'une fois par an; s'ils cuisent deux fois, c'est qu'ils sont bien à leur aise; leur pain est épais d'un pouce et d'un pied de diamètre et dur comme du bois; c'est le lait et les pommes de terre qui sont en grande partie leur nourriture.

7.--Partis de Saint-Oyen à cinq heures du matin, nous sommes venus loger dans la cité d'Aoste, ville de Sardaigne, frontière de la Savoie et de la Suisse.

9.--Partis d'Aoste à deux heures du matin, nous sommes venus loger à Verres, ville dans la vallée d'Aoste et de même dans la Sardaigne.

10.--Partis de Verres à trois heures du matin. Logé à Ivrée, sur la rivière nommée Doire, dans le Piémont.

11.--Partis à quatre heures du matin. Logé à Livorne.

12.--Partis à quatre heures du matin. Logé à Verceil, sur la rivière la Sesia.

13.--Partis à six heures du matin. Logé à Gailliata, à huit lieues de Milan, et à une lieue de Trecate.

15.--Partis à deux heures du matin. Logé à Vigevano, sur la route d'Alexandrie.

16.--Partis à minuit, nous avons passé le Pô à midi, et nous sommes venus loger à Voghern.

17.--Partis à deux heures du matin. Logé à Alexandrie, ville forte donnée en otage aux Français lorsque le roi de Sardaigne a fait la paix; cette ville est située sur la rivière de Tanaro qui passe entre la citadelle et les murs de cette ville.

19.--Partis d'Alexandrie à dix heures du matin. Logé à Novi, ville du Piémont, frontière de la République ligurienne.

20.--Partis à trois heures du matin. À sept heures nous avons passé au bas du fort de Gavi, où nous avons fait halte. Je dirai que nous sommes passés au milieu de l'armée génoise et piémontaise qui était campée dans les environs du fort de Gavi. Dans ce temps, les Liguriens avaient la guerre avec le Piémont. Le même jour, campé près de Voltagio, sur la route de Gênes.

21.--Sortis du camp à trois heures du matin. Campé à deux lieues de Gênes. C'est de là que notre premier bataillon est parti pour aller à Gênes, et notre troisième est retourné sur ses pas pour aller à Novi; nous, nous avons couché dans ce village.

22.--Partis à trois heures du matin pour retourner sur les frontières de la République ligurienne; nous avons logé ce jour à Voltagio.

23.--Partis à deux heures du matin, nous avons pris la traverse et avons été loger à Ovada, ville frontière de la République ligurienne, menacée par les troupes piémontaises d'être mise au pillage. Voilà pourquoi notre bataillon a été s'emparer de la ville pour la soustraire à un pareil malheur; cette ville est entourée par deux rivières qui s'appellent Stura et Orba. Je dirai que pendant que nous étions dans cette ville, nous avons été détenus vingt-six sous-officiers en prison pour avoir fait une réclamation; nous avons été douze jours à l'ombre 62.

19 messidor.--Partis pour Camfredo, ville de la Ligurie.

20.--Partis à une heure du matin. Logé à Voltri, à huit lieues et demie de Gênes.

23.--Logé à Varazze, de même sur la mer.

24.--Logé à Savone, où il y a un port marchand; il y a aussi un fort qui défend bien son approche et peut battre la ville.

25.--Logé à Final-Borgo.

26.--Partis à deux heures du matin. Logé à Albenga. Tous les endroits où nous avons logé sont situés sur la mer.

28.--Partis à une heure du matin pour une petite ville nommée La Piève, située dans la même vallée et à six lieues de la mer. Nous avons relevé à La Piève la garnison piémontaise qui s'était emparée de cette ville au moment où ils avaient la guerre ensemble. La France a mis fin à cette guerre, qui ne pouvait que mettre la famine dans le pays.--Comme cette contrée ressemble à la plus grande partie de la République ligurienne dont elle fait partie, je vais faire une petite description de la situation du pays. Ce ne sont que montagnes très hautes, la plupart sont couvertes de châtaigniers, d'oliviers, de figuiers et d'autres arbres à fruits de toutes sortes d'espèces; il y a aussi de la vigne plantée très clair et haute, parmi laquelle ils sèment du blé et d'autres grains, qui leur servent à faire du pain; mais ces derniers n'y sont pas très abondants. Tout ce pays est occupé en grande partie par le commerce qui y est bon, par rapport à la mer.

Il n'y a rien à voir de curieux dans la campagne; leurs maisons sont très antiques et toutes voûtées, pour parer aux chaleurs qui se font dans ce pays durant l'été. Il n'y a rien de remarquable dans leurs ménages, la plupart n'ont pas de meubles, mais seulement un coffre pour mettre le peu d'habillements qu'ils ont. Le dedans des maisons est très obscur et la plupart n'ont pas de vitres; un simple volet ferme le jour. On n'y voit presque point de cheminées: ils font le feu dans l'un des coins de la maison. Les deux sexes sont vêtus assez antiquement; les femmes et les filles portent sur la tête un grand voile pour aller à l'église. Ce peuple est traître de son naturel, il a toujours caché sous lui une arme tranchante et très aiguisée, et à la moindre difficulté on est frappé de cet outil.

8 frimaire.--Partis de la Piève pour Gênes, nous avons été loger à Loano; le 9, à Varazze; le 10, à Gênes. Étant dans cette ville nous avons fourni un détachement de trois cents hommes pour aller s'emparer de la ville d'Oneglia, appartenant au Piémont. La garnison piémontaise a été désarmée et envoyée à Gênes, mais de suite on leur a envoyé leurs armes, pour partir sur les frontières d'Italie. Ceci s'est fait au moment de la révolution du Piémont. Le détachement dont je faisais partie est sorti de Gênes le 20 frimaire, à une heure de l'après-midi; nous avons logé en allant à Oneglia, à Voltri, à Savone, à Finalborgo, à Alassio. Il y avait avec nous trois cents Liguriens. Cette ville s'est rendue à notre approche; nous y sommes entrés le 24 frimaire à quatre heures du soir. Le reste de notre bataillon, qui était à Gênes, est venu nous rejoindre le 15 nivôse; il est seulement resté à Oneglia deux compagnies, et les autres ont appuyé à gauche le long de la mer. Ce mouvement s'est fait le 15. Notre compagnie était à Diano-Marino et à Alassio.

Partis de ces cantonnements le 1er pluviôse, nous sommes venus le 5 à Gênes, lieu de rassemblement de notre demi-brigade pour en former deux bataillons de guerre et un de paix. Ce dernier était composé d'hommes impotents, infirmes, qui ne pouvaient plus faire campagne et complétés avec des conscrits. Les deux bataillons de guerre étaient formés d'hommes aguerris et en état de faire campagne avec une vingtaine des plus adroits des conscrits par compagnie, tirés dans le troisième bataillon. Dans cet amalgame, nous sommes devenus la troisième compagnie du premier bataillon. Cet embrigadement s'est fait à Gênes, le 8 pluviôse. Le premier bataillon est parti de Gênes le 9 pour se rendre à Reggio; le deuxième bataillon le 10, pour la même route. Je n'ai point été de ce départ, je suis entré à l'hôpital le 10; j'avais une maladie qui m'interdisait la marche.

20 ventôse.--Partis de la ville de Gênes pour me rendre à Reggio.

En quittant le pays de la Ligurie, je laisse un pays assez abondant en oliviers, châtaigniers; ils récoltent aussi une certaine quantité de vin et de grains; la plus grande occupation des habitants est le commerce. Ils élèvent quantité de vers à soie nourris par les mûriers qui poussent dans ce pays.--Me voilà entré dans le Piémont en sortant de Novi; j'ai logé le 23 à Tortone, ville fortifiée et accompagnée d'un fort assez considérable, sur une hauteur qui commande la ville; le 24, à Voghera; le 25, à Castel-San-Giovani, bourg dépendant du roi d'Espagne; le 26, à Plaisance, belle grande ville au roi d'Espagne, magnifiquement bâtie. Il y a là une superbe place sur laquelle sont placés deux piédestaux sur lesquels sont deux chevaux en bronze avec leurs guerriers.

Elle est très bien décorée par de belles maisons; les rues sont très larges et bien proportionnées. Autrefois, cette ville était fortifiée, mais il ne reste plus que de vieux remparts qui tombent en ruine.

27.--Logé à Borgo-San-Domino, de même dans les États du roi d'Espagne.

28.--À Parme, appartenant au duché de son nom; la rivière du même nom, Parma, passe dans ladite ville et la partage en deux parties inégales; la construction en est assez belle, les rues larges, il y a aussi d'assez jolies places.

29.--À Reggio, ville grande et bien peuplée, maintenant à la République cisalpine; il y a une belle place, des rues très larges; elle était autrefois fortifiée, maintenant il existe encore une vieille citadelle qui tombe en ruines et qui ne pourrait pas tenir longtemps. J'ai eu séjour dans cette ville.

1er germinal.--À Modène; la ville est plus longue que large: les rues sont larges, les maisons assez élevées et d'une belle construction; il y a de belles grandes places. Cette ville est encore actuellement un peu fortifiée.