CHAPITRE VII.

Barton-Park était tout au plus à un demi mille de la Chaumière; les quatre dames avaient passé très près en traversant la vallée; mais une colline l'avait dérobé à leur vue. Le bâtiment était grand et beau, et tel que doit l'être la demeure d'un riche gentilhomme qui fait un bel usage de sa fortune, et qui reçoit chez lui avec hospitalité et avec élégance: la première regardait le baronnet, et la seconde sa femme. Sir Georges tenait à avoir toujours sa maison remplie de ses amis et de ses connaissances; et lady Middleton à ce que sa maison fût citée comme celle de tout le comté qui était montée sur le meilleur ton. La société leur était nécessaire à tous deux, quoique leur manière de recevoir fût très différente; ils avaient cependant un grand rapport dans le manque total de talens et de moyens pour employer leur temps dans la retraite. Sir Georges n'était qu'un bon vivant et un habile chasseur, et sa femme une belle dame et une mère faible, sans autre occupation que d'arranger avec élégance ses chambres et sa personne, et de gâter ses enfans d'un bout de l'année à l'autre. Les plaisirs de sir Georges étaient plus variés: tantôt il chassait le renard; tantôt il tuait du gibier pour sa table et celle de ses amis; tantôt il recevait du monde chez lui; tantôt il allait en chercher ailleurs. Jamais ils n'étaient seuls en famille, et ce mouvement continuel du grand monde avait l'avantage d'entretenir la bonne humeur du mari, de développer les talens de la femme pour une bonne tenue de maison, et de cacher leur ignorance et le rétrécissement de leurs idées. Lady Middleton était contente au possible lorsqu'on vantait l'ordonnance de sa table, la recherche de ses meubles, et la jolie figure de ses enfans; elle ne demandait pas d'autre jouissance. Il fallait de plus à sir Georges que la compagnie qu'il rassemblait s'amusât beaucoup, ou du moins en eût l'air; plus son salon était rempli de jeunes gens bien gais, plus on y faisait de bruit, plus il était content. C'était une bénédiction pour toute la jeunesse du voisinage, à laquelle il ne cessait de donner et de procurer des plaisirs. Pendant l'été il arrangeait continuellement de charmantes parties de campagne, des haltes de chasse dans ses bois, des promenades nombreuses à cheval, en phaëton, et dès que l'hiver arrivait, les bals étaient assez fréquens chez lui pour satisfaire les danseurs les plus intrépides, à la tête desquels il était encore avec l'ardeur et la gaîté de vingt ans. L'arrivée d'une nouvelle famille dans les environs lui causait toujours une grande joie, s'il y avait surtout des jeunes gens en âge d'augmenter le nombre de ses convives, ensorte qu'il fut enchanté sous tous les rapports des nouveaux habitans de sa jolie chaumière. Trois charmantes jeunes filles, simples, naturelles, n'ayant aucune prétention, aucune affectation; une mère bonne, indulgente, qui n'avait pas de plus grands plaisirs que ceux de ses enfans: c'était vraiment une acquisition précieuse. Elles avaient encore pour lui un mérite de plus, celui d'avoir été malheureuses par le changement subit de leur situation. Son bon cœur trouvait une satisfaction réelle en établissant ses cousines près de lui, et en leur rendant la vie assez douce pour qu'elles n'eussent aucun regret de leur opulence passée. Elles auront, pensait-il, une aussi bonne table et plus d'amusement qu'elles n'en avaient dans leur grand château pendant la vie de leur oncle, et sans doute elles trouveront qu'un joyeux cousin vaut encore mieux.

Dès qu'il les vit de sa fenêtre arriver à Barton-Park, il courut au-devant d'elles pour les introduire dans sa demeure, où il les reçut avec sa bonhomie et sa gaîté ordinaires, en leur disant qu'il espérait qu'elles y viendraient presque tous les jours. «Je n'ai qu'un chagrin, leur dit-il, en les conduisant au salon, c'est de ne pas avoir pu donner de jeunesse aujourd'hui à mes petites cousines; on aurait pu danser un peu dans la soirée, et à votre âge cela fait toujours plaisir. J'ai couru ce matin chez plusieurs de mes voisins dans l'espoir d'avoir un nombreux rassemblement, et mon malheur a voulu qu'ils fussent tous engagés; vous voudrez bien m'excuser cette fois, cela n'arrivera plus je vous le promets. Vous trouverez donc seulement aujourd'hui un gentilhomme de mes intimes amis, qui passe quelque temps au Parc, mais qui n'est malheureusement ni bien jeune, ni bien gai. J'ai vu le moment où nous n'aurions absolument que lui, heureusement madame Jennings, la mère de ma femme est arrivée il y a une heure pour passer quelque temps avec nous, et celle-là est aussi gaie, aussi animée, aussi agréable que si elle n'avait que dix-huit ans. Ainsi j'espère que mes jeunes cousines ne s'ennuieront pas trop. Madame Dashwood trouvera là une bonne maman avec qui elle pourra s'entretenir, et demain tout ira mieux et nous serons plus nombreux.» Elles l'assurèrent toutes les trois qu'elles étaient enchantées qu'il n'y eût pas plus de monde, et qu'elles n'en désiraient pas davantage.

Madame Jennings, la mère de lady Middleton, était une femme entre deux âges, avec assez d'embonpoint, aussi gaie que son gendre, parlant beaucoup, et ayant l'air si contente, si heureuse, si amicale, qu'on était d'abord avec elle aussi à son aise qu'avec une ancienne connaissance; sa manière était un peu commune, et contrastait plaisamment avec celle de sa fille. Elle se mit d'abord sur le ton de la plaisanterie avec les jeunes Dashwood; elle leur parla d'amour, de mariage, leur demanda si elles avaient laissé leur cœur à Sussex, et prétendait les avoir vues rougir.

Maria souffrait pour sa sœur, et la regardait de manière à l'embarrasser beaucoup plus que les railleries de madame Jennings.

Le colonel Brandon, l'ami de sir Georges, ne lui ressemblait pas plus que lady Middleton ne ressemblait à sa mère. Il était grave et silencieux; sa figure n'avait rien de déplaisant, malgré l'opinion de Maria, qui lui trouvait, disait-elle, toute la mine d'un vieux célibataire; il n'avait cependant que trente-cinq ans, mais c'est être vieux en effet pour une fille de dix-huit ans. D'ailleurs le soleil de l'Inde, où il avait séjourné long-temps et fait la guerre, avait bruni son teint, ce qui avec sa gravité lui donnait l'air plus âgé. Mais sans être beau, sa physionomie avait quelque chose de sensible, qui le rendait intéressant, et toute sa manière avait de la noblesse. Il plut beaucoup à Elinor, quoiqu'il fît peu d'attention à elle, et qu'il regardât souvent Maria, dont la figure était en effet plus frappante. Il parla fort peu, mais son silence même et sa gravité étaient plus agréables aux dames Dashwood, que les plaisanteries un peu trop familières de madame Jennings, la joie un peu trop bruyante de son gendre, et la froide insipidité de lady Middleton, qui n'était occupée que du service de sa table. Ses idées prirent un instant un autre cours par l'entrée bruyante de ses quatre enfans, qui se jetèrent tous à-la-fois sur elle, déchirèrent sa robe, se disputèrent, pleurèrent, firent un tapage affreux, et occupèrent à eux seuls la compagnie pendant le temps qu'ils en firent partie. A défaut d'autres amusemens, leur père joua avec eux, et l'on n'eut un peu de repos que lorsque l'heure de leur coucher arriva.

Dans la soirée on découvrit que Maria était musicienne et on la pria de se mettre au piano; l'instrument fut ouvert, et chacun l'entoura en préparant d'avance ses éloges. On la pria de chanter, ce qu'elle fit très-bien, et à la requête de sir Georges, elle chanta à livre ouvert un épithalame dont on avait composé la musique et les paroles pour son mariage, et qui depuis lors était resté dans la même position sur le piano. Lady Middleton raconta que le jour de ses noces, elle avait donné un beau concert très bien exécuté; sa mère ajouta qu'elle avait beaucoup de talent, et que c'était grand dommage qu'elle l'eût négligé. Lady Middleton répondit d'un ton glacé, qu'elle aimait la musique avec passion, mais qu'une maîtresse de maison, une mère de famille, n'avait plus un seul moment à y donner.

Le jeu de Maria fut extrêmement applaudi, mais sir Georges exprimait son admiration si haut et frappait si fort des mains, même pendant le chant, qu'à peine on pouvait l'entendre. Lady Middleton lui imposait silence, s'étonnait qu'on pût dire un mot quand on entendait une musique aussi délicieuse qui captivait toute son attention et demandait ensuite à Maria un air qu'elle venait de finir, sans que lady Middleton l'eût remarqué. Madame Jennings aussi fut très-vive dans ses applaudissemens; mais on voyait que sans s'y entendre du tout elle était vraiment amusée et contente, et qu'elle voulait encourager la jeune musicienne. Le colonel Brandon seul fit peu d'éloges, mais il avait l'air ému et touché. Maria le remarqua au son de sa voix, lorsqu'il lui fit un léger compliment, et lui en sut plus de gré que s'il avait exprimé, comme les autres, un ravissement exagéré et sans goût ni connaissance de l'art. Elle vit qu'il aimait réellement la musique pour la musique elle-même, et s'il n'y mettait pas l'enthousiasme qui pouvait répondre au sien, elle n'en accusa que son âge. Il sent encore, disait-elle à sa sœur, le charme d'une bonne musique, mais il n'en est plus transporté comme on l'est dans la jeunesse; et c'est tout simple, on se calme avec les années, et moi-même si j'arrive une fois à trente cinq ans, je deviendrai peut-être plus raisonnable, mais il y a encore bien du temps jusqu'à ce que j'aie atteint et l'âge et la froideur du bon colonel Brandon.


CHAPITRE VIII.

Madame Jennings était veuve d'un homme qui avait fait une grande fortune dans le commerce; elle en avait eu un ample douaire, et deux filles riches et jolies, qui furent bientôt mariées. Elle venait de marier la cadette depuis quelques mois, et n'avait plus rien à faire que de marier le reste du monde: car selon elle, il n'y avait de bonheur sur la terre que dans un bon mariage. D'après cette opinion, et la bonté de son cœur, elle n'était occupée qu'à projeter des noces entre les jeunes gens de sa connaissance; elle y mettait un zèle et une activité extrêmes, et faisait tout ce qui dépendait d'elle, pour amener, disait-elle, les choses à bien. Elle avait une habileté remarquable pour découvrir les attachemens réciproques, même avant ceux qui devaient les éprouver; elle avait plus d'une fois pris la rougeur de la vanité pour celle de l'amour, en disant à l'oreille d'une jeune personne, que monsieur un tel, avait une ardente passion pour elle, qu'elle en était sûre, etc., etc. Le jour même de son arrivée, en suivant les regards du colonel Brandon, et en l'examinant pendant que Maria chantait, elle eut le prompt discernement de découvrir qu'il en était passionnément amoureux. Le second jour la confirma dans cette idée. Il ne lui parlait point et la regardait souvent; signe certain d'amour: il ne louait pas son chant, mais il écoutait avec attention; signe d'amour. Une fois elle avait entendu un soupir étouffé, elle en était sûre, et alors il n'y eut plus le moindre doute. Ce sera, dit-elle, un charmant mariage des deux côtés, car il est riche et elle est belle. Depuis que madame Jennings avait appris à connaître le colonel chez son gendre, elle avait un vif désir de le marier, et dès qu'elle voyait une jeune fille, elle avait envie de lui procurer un bon mari. Elle trouvait ici une double jouissance, pour elle-même dans le plaisir de railler le colonel quand il était au Park, et Maria quand elle allait à la chaumière. Le colonel répondait peu de chose, peut-être était-il flatté, peut-être indifférent; mais Maria ne comprit pas d'abord ce que madame Jennings voulait dire, et quand enfin cette dernière se fut expliquée plus clairement, elle ne savait si elle devait rire de cette absurdité ou se mettre en colère de ce qui lui paraissait une impertinence, non pas pour elle; il lui était assez égal d'avoir fait ou non la conquête du vieux colonel: mais elle trouvait mauvais qu'on ne respectât pas son âge, et croyait que les railleries de madame Jennings ne pouvaient porter que sur lui. Ce n'est peut-être pas la faute de ce bon colonel s'il n'est pas marié, disait-elle à sa mère et à sa sœur, et c'est bien mal à madame Jennings de se moquer ainsi de lui.

Madame Dashwood qui n'avait que cinq ans de plus que le colonel, ne le trouvait pas aussi vieux qu'il le paraissait à la jeune imagination de sa fille; elle voulut justifier au moins madame Jennings de l'intention de jeter du ridicule sur son âge.

—Mais au moins, maman, dit Maria, vous ne pouvez nier l'absurdité de cette accusation, et si ce n'est pas méchanceté, c'est du moins profonde bêtise. Le colonel Brandon est peut-être un peu moins âgé que madame Jennings, mais il est assez vieux pour être mon père; et même en supposant qu'un homme puisse encore être amoureux à son âge, ce n'est du moins pas le colonel qui a l'air si grave, si sérieux, et qui sent déjà les infirmités de la vieillesse.

—Les infirmités! s'écria Elinor! ou prenez-vous cela, Maria? le colonel Brandon infirme! Je peux aisément supposer qu'il vous paraisse plus vieux qu'à ma mère, mais non pas que vous le trouviez infirme; il a l'air de la meilleure santé.

—Ne l'avez-vous pas entendu se plaindre hier de rhumatisme? N'est-ce pas la maladie la plus commune aux vieillards? N'a-t-il pas dit qu'il voulait mettre une veste de flanelle? et la flanelle ne vous présente-t-elle pas l'idée de la vieillesse et de tous les maux qui en sont la suite? Pour moi, je le vois d'abord avec la veste de flanelle, la crampe, la goutte, les douleurs, le rhumatisme, et tout ce qui s'en suit.

—S'il s'était plaint d'un violent accès de fièvre, Maria, vous auriez trouvé au contraire que cela lui aurait ôté bien des années. Convenez qu'il y a quelque chose de très-intéressant dans un accès de fièvre? Ces yeux brillans, ces joues colorées, ce mouvement accéléré du pouls vous plairaient beaucoup plus qu'un léger rhumatisme à l'épaule, dont le colonel se plaignait hier par un jour froid et humide.

Maria sourit d'abord de ce badinage, puis tomba dans la rêverie; un instant après elle demanda à sa sœur un livre que celle-ci avait dans sa chambre. Elinor sortit pour aller le chercher; dès qu'elle fut dehors, Maria s'approcha vivement de sa mère. J'ai pris ce prétexte de renvoyer Elinor, lui dit-elle, pour vous parler d'une crainte qui m'a saisie tout-à-coup quand elle a parlé de fièvre. Je suis sûre qu'Edward Ferrars est très-malade, ne le pensez-vous pas aussi? Voici quinze jours que nous sommes ici, et il n'y a pas encore paru: rien autre chose qu'une maladie sérieuse ne peut expliquer ce retard. Qu'est-ce qui pourrait le retenir à Norland quand Elinor est ici? Je ne comprends pas qu'elle ne soit pas aussi malade d'inquiétude.

—Aviez-vous donc quelque idée qu'il dût venir aussitôt, répondit madame Dashwood? Je ne le croyais pas, bien au contraire; si j'avais eu sur lui quelque inquiétude, ç'aurait été plutôt en me rappelant qu'il n'avait pas eu beaucoup d'empressement à accepter mon invitation quand je le priai de venir nous voir. Est-ce donc qu'Elinor l'attendait déjà?

—Nous n'en avons point parlé, maman, mais il me semble que cela va sans dire.

—Moi, je crois, ma fille, que vous vous trompez; je lui parlai hier de quelques petites réparations à faire à la chambre destinée aux visiteurs; elle observa que rien ne pressait, et que de long-temps cette chambre ne serait occupée.

—C'est bien singulier, dit Maria! Quelle peut être leur idée! au reste toute leur conduite est inexplicable d'un bout à l'autre. Si vous aviez vu la froideur de leur dernier adieu, si vous aviez entendu comme leur entretien était simple et presque languissant la dernière soirée. Edward ne mit aucune distinction dans ses adieux entre Elinor et moi; c'étaient pour toutes deux les bons souhaits d'un frère affectionne, et rien, rien de plus pour elle. Quelquefois je les laissais exprès, croyant peut-être qu'ils étaient gênés par ma présence; eh bien! croiriez-vous qu'il restât près d'elle? Il sortait avec moi, ou immédiatement après. Et Elinor! elle ne pleurait pas même autant que moi en quittant Norland, et actuellement elle a tout-à-fait l'air consolée. La voit-on abattue, mélancolique? Cherche-t-elle à éviter la société? Parait-elle seulement distraite ou rêveuse? Non, maman, je ne sais plus qu'en penser, elle déroute toutes mes notions sur l'amour.

—Et les miennes aussi, dit madame Dashwood; mais Elinor est si sage, si raisonnable, que nous ne pouvons pas nous permettre de la condamner.


CHAPITRE IX.

La famille Dashwood était actuellement tout-à-fait établie à Barton, et s'y trouvait mieux de jour en jour. Leur habitation simple et commode, leur petit jardin, tout ce qui les entourait leur était devenu familier; et leurs occupations journalières, qui avaient tant d'attrait pour ces jeunes personnes à Norland, avant la mort de leur bon père, et qui depuis ce triste événement avaient perdu plus de la moitié de leur charme, se retrouvaient en entier dans cette demeure. Elles n'éprouvaient que des sentimens doux et consolans, et la mère et les trois filles ne cessaient de se féliciter de leur changement de demeure. Sir Georges Middleton venait les visiter tous les matins, et n'ayant pas l'habitude de voir sa femme occupée à rien d'agréable ou d'utile, il ne pouvait assez s'étonner de les trouver toujours à travailler ou à étudier. Elles n'avaient presque pas d'autres visites que la sienne; car malgré ses sollicitations réitérées de leur faire faire connaissance avec tout son voisinage, en leur disant que son équipage serait toujours à leur service, l'esprit indépendant de madame Dashwood s'y était absolument refusé, et l'avait emporté même sur son désir de l'amusement de ses filles. Elle déclara positivement qu'elle ne verrait que les personnes chez qui elle pourrait aller à pied en se promenant. Le nombre de celles-là était fort borné, et même la maison la plus rapprochée de la chaumière, après le park, ne leur offrait pas de ressource de société. Dans une de leurs excursions du matin, les jeunes filles avaient découvert, environ à un mille et demi de la chaumière, dans l'étroite et charmante vallée d'Altenham, qui suivait celle de Barton, un ancien et respectable château, qui en leur rappelant celui de Norland, intéressa leur imagination, et piqua leur curiosité. Elles s'informèrent à qui il appartenait; elles apprirent avec regret que c'était à une dame âgée, d'un très-excellent caractère, nommée madame Smith, mais malheureusement trop infirme pour être en société, qu'elle ne sortait jamais de chez elle, et n'y recevait personne.

Toute la contrée abondait en promenades délicieuses et variées. La vallée offrait dans les jours de chaleur des ombrages frais, et de presque toutes les fenêtres de la maison, l'on voyait des collines qui invitaient d'aller respirer sur leur sommet un air pur et vivifiant, et d'aller admirer les plus beaux points de vue. Il avait plu pendant deux jours, et les habitantes de la chaumière avaient été retenues chez elles. Dans la matinée du troisième jour, le temps était encore douteux, mais Maria, ennuyée de la retraite, voulut faire une promenade: on apercevait quelques rayons de soleil à travers des nuages pluvieux. Madame Dashwood et Elinor refusèrent de l'accompagner; l'une préféra ses livres, et l'autre, ses pinceaux, au danger d'être mouillées. Maria persista, assura que le temps serait parfait au haut de la colline, et prenant sous le bras sa petite sœur Emma, toujours en train de courir, elles prirent le chemin de la colline la plus rapprochée. Elles la montèrent avec gaîté, riant de la peur de leur maman et de leur sœur Elinor, se félicitant d'avoir eu plus de courage, admirant comme le ciel devenait bleu, comme l'herbe et le feuillage étaient verts et rafraîchis, comme un air agréable soufflait autour d'elles. Non, disait Maria, il n'y a point au monde de félicité supérieure! Emma, si tu le veux, nous nous promènerons au moins pendant deux heures.

De tout mon cœur, dit la petite, et je plains bien Elinor et maman de n'être pas avec nous.

Ainsi s'encourageant l'une l'autre, elles poursuivirent leur route, quoique le ciel commençât de s'obscurcir, et le vent d'être plus fort, quand soudainement les nuages réunis au-dessus de leur tête fondirent en eau, et qu'une averse de grosse pluie tomba sur elles.

Surprises et chagrines, elles s'arrêtèrent; pas un arbre, pas un abri! Elles étaient alors au-dessus de la colline, et la maison la plus rapprochée était leur chaumière. Nous serons bientôt en bas, dit Emma en prenant sa course; on descend bien plus vîte qu'on ne monte: viens, Maria, prenons le sentier qui mène directement devant notre porte. Maria s'élance aussi, et dans leur robe blanche, descendant aussi rapidement, elles devaient ressembler, à quelque distance, aux boules de neige qui commencent les avalanches. Maria était sur le point d'atteindre sa sœur, lorsqu'un faux pas sur cette pente rapide et glissante la fait tomber. Emma la voit à terre, entend son cri, mais involontairement entraînée par la vîtesse de sa course, il lui est impossible de s'arrêter pour aller à son secours. Elle arrive au bas de la colline en sûreté, et court dans la maison, pour que leur domestique vienne soutenir sa sœur, si par malheur elle ne peut pas marcher seule.

Un gentilhomme avec un fusil et deux chiens qui le suivaient avait passé sur la colline, et se trouvait à vingt pas de Maria quand son accident lui arriva; il jeta son fusil, et courut pour lui aider à se relever. Elle-même l'avait essayé, mais son pied s'était trouvé engagé, et elle s'était donné une telle entorse, qu'il lui fût impossible de rester debout. Elle venait de retomber encore, et paraissait souffrir beaucoup, quand le chasseur arriva près d'elle. Il lui offrit ses services; mais voyant que sa modestie refusait ce que sa situation rendait nécessaire, il l'enleva dans ses bras sans qu'elle pût s'en défendre, et d'un pas sûr et ferme, quoique très prompt, il la porta au bas de la colline. La porte de leur jardin n'était qu'à quelques pas; Emma l'avait laissée ouverte: il y entra, le traversa rapidement, et suivant immédiatement Emma qui venait d'arriver et qui ouvrait la porte de la chambre, il y porta Maria, et ne la quitta que quand il l'eût placée dans un fauteuil.

Elinor et sa mère se levèrent en grande surprise lorsqu'ils entrèrent, elles ne comprenaient rien à ce qu'elles voyaient. Emma et le beau jeune homme (car il était jeune et beau) parlaient à la fois: la douleur de Maria et la confusion de la manière dont elle avait été amenée lui imposaient silence. Madame Dashwood fit taire Emma, et l'ange gardien de Maria (car il ressemblait vraiment à un ange), en demandant excuse de la manière dont il s'était introduit, raconta ce qui en était la cause, avec tant de grace et de sensibilité, que l'admiration déjà excitée par une figure d'une beauté remarquable, redoubla encore par le son de sa voix et par son expression. Quand il aurait été vieux, laid et d'une figure commune, la reconnaissance de madame Dashwood aurait été la même pour le service rendu à son enfant chéri, mais l'influence de la jeunesse, de la beauté, de l'élégance, donna un intérêt de plus à cette action, et réveilla tous ses sentimens.

Elle le remercia mille et mille fois, et avec cette douceur, cette politesse qui régnaient dans toutes ses manières, elle l'invita de s'asseoir; mais il s'y refusa absolument étant très-mouillé, et pensant que la malade avait besoin de soins, que sa présence retardait peut-être. Il prit congé de ces dames; madame Dashwood n'insista pas, mais le pria de lui faire au moins connaître à qui elle avait cette obligation. Il répondit que son nom était Willoughby, et sa demeure actuelle le château d'Altenham, qu'il espérait qu'on voudrait lui permettre de venir le lendemain s'informer du pied foulé de mademoiselle Dashwood; ce qui lui fut accordé avec plaisir. Il partit alors, et, pour se rendre encore plus intéressant, par des torrens de pluie.

Aussitôt que le pied de Maria fut pansé, et même en le soignant, l'entretien ne tarit pas sur lui; c'était à laquelle admirerait le plus sa figure mâle et d'une beauté peu commune, la grace et la noblesse de son maintien, le choix de ses expressions, sa galanterie chevaleresque avec Maria, que ses sœurs plaisantèrent un peu sur son embarras en se voyant enlevée par un être qu'à sa beauté elle aurait pu prendre pour le chasseur Endémion ou pour Adonis. Elle l'avait beaucoup moins regardé que les autres; émue, interdite et de sa chute et de la manière dont elle était revenue chez elle, elle cachait avec sa main, sur laquelle elle s'appuyait, la rougeur de ses joues; mais cependant elle l'avait assez vu pour joindre ses éloges à ceux de sa famille, avec ce feu, cette vivacité qui embellissaient tous ses discours. Elle avoua que c'était précisément là l'idéal qu'elle s'était toujours formé d'un héros de roman, et dans son action quand il l'avait emportée si promptement sans lui donner, ni se donner à lui-même le temps de la réflexion, il y avait une rapidité de pensée qui lui plaisait extrêmement. Chaque circonstance qui lui était relative était intéressante; son nom était bon, sa résidence dans leur village favori, des chiens remarquablement beaux aussi dans leur espèce, et qui l'avaient accompagné jusque dans le salon, lui paraissaient très-attachés, parce que sans doute il était bon pour eux; enfin Maria trouva bientôt, qu'une veste de chasse était le costume qui séyait le mieux à un jeune homme. Son imagination était occupée, ses réflexions agréables, son cœur doucement agité, et la douleur de son entorse à peine sentie.

Sir Georges vint à la chaumière dès que le premier intervalle de beau temps lui permit de sortir; il apprit l'accident de Maria qui, avant qu'on eût achevé de le lui raconter, lui demanda vivement s'il connaissait un gentilhomme du nom de Willoughby, demeurant à Altenham.

Willoughby! s'écria-t-il, quoi, ce cher garçon est ici! C'est une bonne nouvelle; j'irai à Altenham demain, et je l'inviterai à dîner pour jeudi.

—Vous le connaissez donc beaucoup, dit madame Dashwood?

—Si je le connais! bien sûrement; il vient à Altenham toutes les années.

—Et quelle opinion avez-vous de lui, sir Georges?

—La meilleure du monde; un excellent garçon, je vous assure. Il chasse bien, il danse à merveille, et il n'y a pas en Angleterre un homme qui monte à cheval plus hardiment.

Et c'est là tout ce que vous avez à dire de lui, s'écria Maria indignée? Sa personne et ses manières sont, il est vrai, au-dessus de tout éloge, il n'y a qu'à le voir un moment; mais quel est son caractère quand on le connaît plus intimement? Quels sont ses goûts, ses talens, son génie? Aime-t-il la littérature, les beaux-arts, la bonne compagnie?

Sir Georges parut embarrassé. Sur mon ame, dit-il, je ne puis pas vous répondre un mot sur tout cela; mais je puis vous dire qu'il est un agréable et bon camarade, et qu'il a les plus jolies petites chiennes d'arrêt que j'aie vues de ma vie. Les avait-il avec lui aujourd'hui? Elles sont noires, le museau et les pattes marqués de feu, une tache blanche au poitrail; deux charmantes petites bêtes, sur mon honneur.

Il avait des chiens qui sautaient beaucoup autour de lui, dit Maria; mais elle n'avait pas plus remarqué leur manteau et leur espèce, que sir Georges le génie et le caractère de leur maître.

Mais qui est-il? dit Elinor. D'où est-ce qu'il vient? A-t-il une maison à Altenham?

Sur ce point sir Georges pouvait mieux répondre. Il leur dit que M. Willoughby n'avait aucune propriété dans le comté, qu'il demeurait au château d'Altenham, chez la vieille dame Smith, qui était sa grande tante, et dont il devait hériter. Oui, oui, miss Elinor, c'est une bonne capture à faire, je puis vous l'assurer; et outre cet héritage, qui ne lui manquera pas, car il fait bien sa cour à la vieille dame, il possède déjà une très-jolie terre en Sommerset Shire, et si j'étais à votre place je ne le céderais pas à ma sœur cadette, en dépit de ses roulades en bas des collines. Que diable! mademoiselle Maria ne peut pas espérer de garder pour elle seule tous nos beaux garçons; le colonel Brandon sera jaloux, si vous n'y prenez garde.

Je ne crois pas, dit madame Dashwood, avec un aimable sourire, que M. Willoughby soit en danger d'être capturé comme vous dites, par l'une ou l'autre de mes filles; elles n'ont pas été élevées à cet emploi dans leur enfance, et n'y entendent rien. Vos beaux garçons, de même que les riches peuvent être fort tranquilles avec nous; je suis charmée cependant d'apprendre par ce que vous dites, que ce bon jeune homme est estimable et bien né, et qu'on peut le recevoir.

Oui, oui, reprend sir Georges, c'est un très-bon et très-aimable garçon. L'automne dernier à un petit bal au Park, je me rappelle qu'il dansa depuis huit heures du soir jusqu'à quatre heures du matin, sans s'asseoir une seule fois.

—Vraiment, dit Maria avec ses charmans yeux étincelans, et sans paraître fatigué!

—Lui! Pas du tout; à huit heures du matin il était à cheval pour la chasse.

—Eh bien! dit Maria, j'aime cela; un jeune homme doit être ainsi. Quoiqu'il fasse, il doit y être entièrement, sans se lasser, sans se rebuter. Je suis sûre qu'il ferait de même pour tout, pour ses affaires, pour ses devoirs.

—Quant à cela je l'ignore, dit sir Georges; mais ce que je vois clairement, c'est qu'il a fait votre conquête, miss Maria, et que le pauvre Brandon n'a plus qu'à se retirer.

—Je ne sais ce que vous voulez dire, dit Maria avec un peu de fierté, je déteste cette expression de conquête; je ne songe point à faire des conquêtes, je vous assure, et personne n'a fait la mienne.

Sir Georges éclata de rire. Que vous le vouliez, ou non, vous en ferez, lui dit-il, et quelqu'un une fois fera la vôtre. Je vois ce qui va arriver, je vois très-bien; et il s'en alla en répétant: Heureux Willoughby! Pauvre Brandon!


CHAPITRE X.

L'ange gardien de Maria (comme Emma appelait avec plus d'élégance que de précision M. Willoughby) arriva de bonne heure le matin suivant. Il fut reçu par madame Dashwood avec plus que de la politesse; elle y mit une forte nuance d'affabilité, et sa reconnaissance, et le témoignage que sir Georges lui avait rendu, se réunissaient en sa faveur. De son côté il put s'assurer pendant cette visite de tout le mérite de la famille dans laquelle le hasard l'avait introduit. Manières nobles, esprit, bonté, affection mutuelle; tout s'y trouvait réuni. Quant à leurs charmes personnels, il n'avait pas eu besoin d'une seconde visite pour en être convaincu, et c'est ici le moment de tracer en peu de mots le portrait de la mère et des trois sœurs.

Madame Dashwood avait été charmante, sans être ce qu'on appelle une beauté. C'était une brune, claire, des yeux bruns, des traits qui n'avaient d'abord rien de remarquable, mais dont chacun avait son attrait particulier, et cet accord qui fait le charme d'une physionomie. La sienne était très-mobile; tout ce qui se passait dans son ame s'y peignait à l'instant. Ses yeux étaient pleins d'expression, et son sourire annonçait la bienveillance et la bonté. Sa taille était moyenne et bien prise; à quarante ans elle avait conservé cet avantage et elle marchait aussi bien, aussi légèrement que ses filles. En la voyant de loin on l'aurait prise pour leur sœur; mais de près on s'apercevait que ce visage agréable encore, était flétri par des impressions vives, et que ses yeux, un peu éteints, avaient versé bien des larmes.

Elinor avait les cheveux, les cils, les sourcils de la même teinte que ceux de sa mère, c'est-à-dire, châtains bruns, mais elle avait ainsi que son père, les yeux d'un beau bleu foncé, et son regard était plein de douceur et de sensibilité; une belle peau, peu colorée sans pâleur, et tous les traits réguliers. Elle était petite, et sa figure pleine de grace était remarquablement jolie; tous ses mouvemens étaient doux et moëlleux.

Maria était beaucoup plus frappante de beauté, quoique ses traits ne fussent pas aussi corrects que ceux de sa sœur; mais sa physionomie était plus animée. Elle était grande, élancée, tous les détails charmans; le port et le mouvement de sa tête avaient quelque chose d'enchanteur. Ses cheveux étaient noirs ainsi que ses yeux, dans lesquels brillaient une vie, une intelligence telle qu'un seul de ses regards disait toute sa pensée et pénétrait au fond de l'ame. Son teint était assez brun, mais plus coloré que celui d'Elinor, et sa peau unie, transparente, lui donnait un éclat singulier. Son sourire, qui ressemblait à celui de sa mère, avait une expression de finesse et en même-temps de bonté, qui le rendait irrésistible. Son front ombragé à demi par ses cheveux et ses sourcils d'ébène était parfait. Il était impossible de la voir sans s'écrier: Ah! quelle est belle! quelle charmante créature!

Emma à treize ans promettait d'être aussi bien jolie à dix-huit; elle était blonde et très-blanche, gaie, vive, légère, naïve, une figure spirituelle et gracieuse; c'était une délicieuse enfant.

Telles étaient les quatre femmes au milieu desquelles se trouvait le beau Willoughby; ses yeux allaient de l'une à l'autre, mais s'attachèrent bientôt tout-à-fait sur Maria. La veille, sa souffrance et plus encore son embarras l'avaient empêchée de paraître à son avantage, à peine avait-elle osé regarder celui qui venait de la porter dans ses bras; mais ce jour-ci rassurée par l'accueil qu'il recevait de sa mère, par sa propre reconnaissance, par ce qu'elle avait appris de lui, elle reprit sa vivacité, son aisance naturelle. Elle lui parla, elle l'écouta, et put bientôt se convaincre par elle-même qu'il avait l'usage du monde, le ton parfait, qu'il unissait la politesse à la franchise, la douceur à la vivacité; et quand elle l'entendit déclarer qu'il aimait la musique avec passion, alors ses beaux yeux brillèrent de tout leur éclat, et il put y lire la permission de profiter du voisinage et de revenir souvent sans avoir besoin de prétexte.

Avec Maria il n'y avait qu'à nommer un de ses amusemens favoris pour la faire parler avec enthousiasme; elle ne pouvait pas rester froide et silencieuse, et ne mettait ni timidité, ni réserve dans ses discussions, qu'elle savait rendre très-intéressantes. Dès qu'elle eût découvert que Willoughby avait les mêmes goûts, et que leur passion de musique et de danse était mutuelle, leur entretien s'anima, et ils se trouvèrent penser sur tous les points exactement à l'unisson, porter les mêmes jugemens sur les compositeurs, sur les différentes danses, et ce sujet fut long-temps inépuisable.

Encouragée par ces rapports à pousser plus loin son examen, elle parla de littérature et de ses auteurs favoris, et retrouva encore la même sympathie. Leur goût était exactement semblable: les mêmes livres, les mêmes passages les avaient frappés, ou s'il y avait quelque légère différence, si quelque objection s'élevait, c'était seulement pour que Maria pût déployer son éloquence irrésistible. Il aurait fallu qu'un jeune homme de vingt-cinq ans fût bien insensible, pour ne pas céder à la force des argumens sortis d'une aussi belle bouche, et accompagnés d'un regard qui portait la conviction au cœur. Willoughby finissait par acquiescer à toutes ses décisions, partager son enthousiasme, et long-temps avant la fin de la visite, ils conversaient avec la familiarité d'une ancienne connaissance.

Fort bien, Maria, dit Elinor, aussitôt qu'il les eut laissées, pour une matinée vous êtes bien avancée dans vos découvertes sur notre nouveau voisin. Vous avez déjà pénétré son opinion sur toutes les matières importantes; vous savez ce qu'il pense de Shakespear, de Cowper, de Scott; vous êtes certaine qu'il apprécie ces auteurs comme il le doit, qu'il sent comme vous leurs beautés; vous avez reçu l'assurance de son admiration pour Pope, pour Milton: mais si notre connaissance avec M. Willoughby doit se prolonger, je suis un peu en peine de vos entretiens. A la manière dont vous y allez dès le premier jour, vous aurez bientôt épuisé tous les sujets; une visite suffira pour lui faire expliquer ses sentimens sur la peinture, une autre sur l'amour et le mariage, et vous n'aurez plus rien à lui demander.

Elinor, s'écria Maria, êtes-vous sincère, êtes-vous juste? Croyez-vous donc mes idées si bornées? mais non, j'entends ce que vous voulez dire; ma grave Elinor, ma raisonnable sœur trouve que j'ai été trop à mon aise, trop franche, trop heureuse! j'ai manqué, sans doute, au decorum, j'ai été ouverte et sincère quand je devais être réservée, maussade, ennuyeuse et hypocrite. Si je n'avais parlé à M. Willoughby que du temps, des chemins, de la vue, et que je n'eusse ouvert la bouche que toutes les dix minutes, ce reproche m'aurait été épargné.

Mon cher amour, dit madame Dashwood, vous ne devez pas être fâchée contre Elinor; c'est un badinage. Je la gronderais moi-même si elle était capable de mal interpréter votre entretien avec notre nouvel ami: vous avez été tous les deux très-aimables. Maria fut adoucie, et donna la main à sa mère et à sa sœur. Willoughby de son côté prouva tout le prix qu'il attachait aux bontés de la famille Dashwood, en venant les réclamer chaque jour, et souvent deux fois par jour. Son prétexte fut d'abord de s'informer de l'accident de Maria, mais avant même que son pied fût guéri, il n'avait plus besoin de prétexte, et il était reçu comme un intime ami aurait pu l'être. Maria fut obligée d'être quelques jours sans marcher; cette contrainte lui eût été insupportable avant sa chute, à présent elle aurait voulu prolonger son mal, pour ne point sortir et avoir toujours Willoughby à côté d'elle. Chaque jour, chaque instant il lui paraissait plus aimable. Beaucoup de connaissances et d'esprit, avec si peu de prétentions; une imagination si vive et si brillante; une répartie si prompte; tant de feu dans ses expressions et de sensibilité dans son cœur; cette exaltation qui colore tous les objets, et joint à tous ces avantages une figure si belle, si noble, une physionomie à-la-fois animée et régulière, et un son de voix enchanteur, etc. etc.: voilà ce que Maria trouvait et répétait en allant toujours en crescendo d'éloges. Peut-être son pinceau était-il un peu trop flatteur, mais il est sûr que ce jeune homme paraissait à tous égards formé pour lui plaire et l'attacher, et remplissait à merveille cette destination. Sa société devint peu-à-peu absolument nécessaire au bonheur de Maria et à son existence. Ils lisaient, ils parlaient, ils chantaient ensemble; son talent pour la musique égalait presque celui de Maria, et il déclamait les beaux vers de Cowper, avec cette chaleur, ce sentiment de la belle poésie, qui manquait si totalement au pauvre Edward Ferrars.

Madame Dashwood qui ne voyait que par les yeux de sa chère Maria, qui la trouvait parfaite en tout point, aimait celui qu'elle aimait et qui avait tant de rapports avec elle; la sage Elinor même le trouvait très-séduisant, mais ne pouvait s'empêcher de blâmer en lui, ainsi que dans sa sœur, cette franchise excessive, ou plutôt cette imprudence qui leur faisaient dire tout ce qu'ils pensaient sur chaque sujet, sans aucune attention aux personnes et aux circonstances. Peu importait à Willoughby de blesser ou de contredire l'opinion des autres, pourvu qu'il flattât celle de l'objet d'une préférence qu'il déclarait et prouvait hautement, en n'ayant d'attention que pour Maria, en ne voyant qu'elle seule au milieu du cercle le plus nombreux. Elinor trouvait à cette conduite un manque de délicatesse pour celle qu'il préférait et de politesse pour les autres, qu'elle ne pouvait pas approuver en dépit de tout ce que Maria pouvait dire pour l'excuser.

Elle commençait à s'apercevoir, la pauvre Maria, qu'elle avait eu tort à dix-huit ans de désespérer de trouver un homme qui réalisât ses idées de perfection; Willoughby lui paraissait tout ce que son imagination pouvait créer de plus accompli. C'était sans doute son bon ange qui l'avait amené là au moment de sa chute; la sympathie avait agi sur tous deux au même instant; avant la création du monde, ils étaient destinés à se rencontrer, à s'aimer, à s'unir pour la vie; leur mariage était écrit au ciel de tout temps; ce rapport inouï dans leurs opinions, leurs goûts, leurs sentimens en était la preuve, et toute sa conduite lui assurait qu'il y pensait sérieusement.

Madame Dashwood aussi, avant que quinze jours se fussent écoulés, pensa exactement comme sa fille; mais peut-être un peu plus qu'elle aux richesses dont sir Georges lui avait parlé, et secrètement elle se félicitait d'avoir obtenu du sort deux gendres tels qu'Edward Ferrars et Willoughby.

La préférence du colonel Brandon pour Maria, qui avait été sitôt découverte par ses amis, fut remarquée par Elinor quand tous les autres cessèrent d'y faire attention. On ne remarqua plus que son heureux rival, et madame Jennings voyant bien positivement qu'il n'y avait nul espoir de mariage avec le colonel, l'abandonna complètement, et dit qu'elle s'était trompée pour la première fois de sa vie, que le colonel Brandon ne songeait pas à Maria, qu'il était en effet trop âgé pour elle, que le jeune et charmant Willoughby lui convenait beaucoup mieux, et qu'ils étaient faits l'un pour l'autre.

Elinor pensait tout autrement sur le colonel. Elle découvrit seulement alors que son attachement pour Maria n'était que trop réel. Le redoublement de sa tristesse, une émotion pénible qu'il cherchait à cacher, et qui perçait malgré lui quand Maria causait avec Willoughby; tout confirmait à Elinor qu'il était très-amoureux et très-malheureux. Quel espoir pouvait avoir un homme de trente-cinq ans, sombre et silencieux, opposé à un amant de dix ans plus jeune et vingt fois plus séduisant? elle sentait bien que ce dernier convenait mieux à Maria sous tous les rapports, mais elle ne pouvait s'empêcher de plaindre du fond du cœur le colonel, et de désirer qu'il pût retrouver son indifférence, puisque son amour ne pouvait avoir aucun succès. Elle l'aimait; et malgré sa gravité et sa réserve, il lui inspirait un grand intérêt. Ses manières quoique sérieuses étaient douces, et cette réserve paraissait plutôt être la suite de quelque peine; que la disposition naturelle de son caractère. Sir Georges avait insinué quelques mots qui justifiaient ses soupçons, qu'il avait été malheureux, et d'après cela il lui inspirait du respect et de la compassion. Peut-être que cette estime et cette tendre pitié s'augmentèrent par la légèreté avec laquelle Maria et Willoughby parlaient de lui: parce qu'il n'était ni jeune ni brillant, ils paraissaient décidés à ne lui trouver aucun mérite.

Le colonel Brandon, disait un jour Willoughby, est précisément de cette espèce d'homme dont chacun dit du bien et que personne ne recherche; on est, dit-on enchanté de le voir, et on n'a rien à lui dire.

—C'est exactement ce que je pense de lui, s'écria Maria. Ne vous en vantez pas dit Elinor, car c'est une grande injustice. Il est aimé et hautement estimé par tous les individus de la famille du Park, qui sont charmés de l'avoir chez eux; et moi je ne le vois jamais sans désirer de causer avec lui.

—Votre protection, mademoiselle, dit Willoughby, prouve certainement en sa faveur; mais quant à l'estime des habitans du Park, vous me permettrez de la prendre plutôt comme un reproche. Celui qui rechercherait l'approbation de lady Middleton et de madame Jennings, ne trouverait que l'indifférence de toutes les autres femmes.

—Mais peut-être, dit Elinor, que votre critique, et celle de Maria, contrebalanceraient le suffrage de lady Middleton et de sa mère: si leur éloge est une censure, votre censure est peut-être un éloge; elles ne sont pas plus incapables de discerner le vrai mérite, que vous êtes injustes et prévenus.

—Je ne reconnais pas votre douceur ordinaire à ce reproche, dit Maria; le désir de défendre votre protégé, vous rend un peu méchante avec nous.

—N'êtes-vous pas bien aise, Maria, que je sache défendre mes amis! Mon protégé (comme vous l'appelez) est à-la-fois sensible et raisonnable, ce qui a toujours eu un grand attrait pour moi; oui, Maria, même dans un homme entre trente et quarante. Il a très-bien vu le monde, il a voyagé avec fruit, il a lu, il a réfléchi. Je l'ai trouvé très en état de m'instruire sur plusieurs objets; il a toujours répondu à mes questions avec la politesse et la complaisance d'un homme bien né et instruit sans pédanterie.

—Oui, oui, s'écria Maria légèrement, il vous a appris que le soleil des grandes Indes était brûlant, et que les mousquites y sont insupportables.

—Il me l'aurait dit, sans doute, si je le lui avais demandé; mes questions n'ont pas eu pour objet ce que je sais déjà.

—Peut être, dit Willoughby, qu'il a été en état de vous parler des Nababs, des différentes castes, des palanquins, des éléphans, des femmes de toutes couleurs; c'est un entretien très-touchant, très-intéressant et très instructif.

—Il n'est du moins pas méchant, dit Elinor. Mais je vous en prie, M. Willoughby, qu'est-ce que vous a fait le colonel Brandon, et pourquoi lui donnez-vous des ridicules?

—Moi! en aucune manière; j'ai beaucoup de considération pour lui, je vous assure; je le regarde comme un homme très-respectable, qui ne fait de mal à personne, qui a plus d'argent qu'il n'en peut dépenser, plus de temps qu'il n'en peut employer, et plus d'années qu'il ne voudrait.

—Ajoutez à ce portrait, dit Maria, qu'il n'a ni génie, ni goût, ni esprit; que son imagination n'a rien de brillant, ses sentimens point de chaleur, et sa voix point d'expression.

—Vous décidez ses imperfections en masse avec tant de vivacité, dit Elinor, que tout ce que je pourrais dire paraîtrait insipide et froid, comme il vous paraît lui-même; je dirai donc seulement qu'il est bon, sensible, indulgent, que son esprit est assez orné pour n'avoir nul besoin de briller en dépréciant l'esprit des autres, et que son cœur ne le lui permettrait pas.

—Ah! miss Dashwood, s'écria Willoughby, vous en usez mal avec moi; vous tâchez de me désarmer par la raison, mais vous n'y réussirez pas. J'ai trois grands motifs de haïr le colonel Brandon, contre lesquels vous n'avez rien à dire: il m'a menacé de la pluie un jour que je désirais le beau tems; il a trouvé des défauts dans mon nouveau caricle, et je n'ai pu le persuader d'acheter ma jument brune. Vous conviendrez que voilà des griefs impardonnables. Je veux bien convenir avec vous cependant qu'à tout autre égard, son caractère est irréprochable; mais en faveur de cet aveu, accordez-moi de rire quelquefois un peu en parlant de lui avec mademoiselle Maria.


CHAPITRE XI.

Lorsque mesdames Dashwood vinrent s'établir dans ce qu'on appelait (improprement il est vrai) une chaumière, elles ne s'attendaient guère qu'elles y trouveraient presque les plaisirs de la ville, ou du moins assez d'engagemens et de visites pour qu'il leur restât trop peu de temps à donner à des occupations sérieuses; c'est cependant ce qu'il leur arriva. Dès que Maria fut rétablie, les plans d'amusement de sir Georges commencèrent avec une grande activité. Des bals à la maison du Park, des parties sur l'eau, des courses à cheval ou en caricle, se succédèrent sans interruption. Un très-beau mois d'octobre favorisait les promenades du matin; on revenait dîner chez lady Middleton, et la danse, le jeu, la musique remplissaient les soirées. Willoughby ne manquait pas l'occasion de s'y rencontrer, et l'aisance, la familiarité que sir Georges établissait dans ses parties étaient exactement calculées pour augmenter l'inclination réciproque qui s'établissait entre lui et Maria, pour leur faire remarquer encore davantage leur perfections mutuelles, le rapport de leurs goûts et de leurs talens, et la préférence décidée qu'ils s'accordaient l'un à l'autre. Elinor n'était pas du tout surprise de leur attachement; elle aurait voulu seulement qu'ils l'eussent un peu moins manifesté, et deux ou trois fois elle usa doucement de ses droits réunis de sœur aînée et d'amie pour adresser à ce sujet quelques tendres exhortations à Maria et lui faire sentir la nécessité de prendre de l'empire sur elle-même. Mais Maria détestait, abhorrait la dissimulation; elle la regardait comme une fausseté impardonnable, et cacher des sentimens qui n'avaient rien en eux-mêmes de condamnable, lui paraissait non-seulement un effort inutile, mais une ridicule prétention de la raison opposée à l'élévation des sentimens. Willoughby pensait de même, et leur conduite à tout égard montrait clairement leur opinion. Quand il était présent, elle n'avait des yeux que pour lui; tout ce qu'il faisait était juste; tout ce qu'il disait était charmant. Si dans la soirée on jouait aux cartes, elle ne s'intéressait qu'à son jeu; si on dansait, il était son partner pour toute la soirée, et s'ils étaient obligés de se séparer une ou deux contredanses, ils tâchaient au moins d'être près l'un de l'autre. Lorsqu'on ne dansait pas ils étaient toujours et toujours à causer dans un coin du salon; si on se promenait c'était lui qui la conduisait dans son caricle. Une telle conduite excitait comme on le comprend les railleries de toute la société, mais ils s'en embarrassaient fort peu, et cherchaient plutôt à les provoquer.

Madame Dashwood au lieu de gronder sa fille comme elle l'aurait dû, et de la retenir au moins par l'obéissance, puisque la raison n'avait pas de prise sur elle, partageait tous ses sentimens avec une chaleur presque égale à celle de Maria. Elle avait un de ces cœurs qui n'ont point d'âge et ne vieillissent jamais. Tout cela lui paraissait la conséquence très-naturelle d'une forte inclination entre deux jeunes gens vifs et sensibles qui se rendaient mutuellement justice. Au lieu de retenir Maria, elle renchérissait sur l'éloge de Willoughby; elle le comparait à feu son époux, et sa fille à elle-même dans le temps de leurs amours. Ah! comme c'était pour Maria le temps du bonheur! Qu'on se rappelle le charme d'une première passion, de ce sentiment si nouveau, si ardent qui s'empare de l'ame entière, et celle de Maria était formée pour l'éprouver dans toute sa force. Aussi s'attacha-t-elle à Willoughby mille fois davantage qu'à sa propre existence. Elle le voyait à chaque instant sans remords, sans contrainte, puisque c'était sous les yeux de sa mère, qui l'approuvait, et que toutes les deux trouvaient de jour en jour de nouveaux motifs de l'aimer davantage. Norland et Sussex, et toute sa vie passée étaient effacés de sa mémoire; elle n'existait plus qu'en Devonshire, et pour son adoré Willoughby.

La pauvre Elinor n'était pas aussi heureuse; son cœur ne goûtait pas le même bonheur. Il était encore à Norland, et rien autour d'elle ne pouvait remplacer ce qu'elle y avait laissé. Ce n'était assurément ni lady Middleton, ni madame Jennings qui pouvaient la dédommager des entretiens dont elle gardait un si tendre souvenir. La dernière, il est vrai, était une excellente femme, mais une parleuse éternelle; et comme au premier instant Elinor était devenue sa favorite, c'était toujours à elle qu'elle adressait ses discours. Elle lui avait déjà raconté son histoire cinq ou six fois; Elinor savait toutes les particularités de son mariage et de celui de ses filles, tous les détails de la maladie de monsieur Jennings, tout ce que le pauvre cher homme lui avait dit en mourant, etc. Lady Middleton plaisait mieux à Elinor, mais elle eut bientôt remarqué qu'elle ne parlait pas, parce qu'elle n'avait rien à dire, et que ce calme, qui d'abord allait assez bien à sa belle physionomie et lui donnait un grand air de décence et de retenue, n'était qu'un manque total d'idées et de sentimens. On restait toujours avec elle au même point; et depuis sa première visite à la chaumière, toujours également froide et polie, leur liaison ne s'était pas avancée d'une ligne. Elle disait aujourd'hui ce qu'elle avait dit hier, et presque dans les mêmes termes; son insipidité était invariable, son humeur était toujours la même. Quoiqu'elle ne s'opposât point aux parties de son mari, qu'elle veillât à ce que tout fût dans les règles, et que ses deux plus grands enfans fussent toujours avec elle, elle ne paraissait y prendre aucun plaisir, mais aussi n'en recevoir aucune peine. Elle ne s'ennuyait ni ne s'amusait; il lui était égal d'être là ou ailleurs; elle était avec son mari et sa mère, de même qu'avec les étrangers, et sa présence ajoutait si peu de chose à la société, qu'on aurait oublié qu'elle était là, si des enfans bruyans et gâtés n'avaient pas été autour d'elle. Ce n'était donc pas une ressource pour Elinor, et de toutes leurs nouvelles connaissances, le colonel Brandon était le seul qui excitât en elle l'intérêt de l'amitié, et avec qui elle pût s'entretenir avec plaisir. Willoughby lui était indifférent. Elle le trouvait assez aimable; mais il l'était rarement pour elle; toutes ses attentions, tous ses propos s'adressaient à Maria. Cette dernière laissait, il est vrai, le colonel Brandon entièrement à sa sœur. Il trouvait sans doute dans l'aimable entretien d'Elinor quelque consolation de la parfaite indifférence de celle qui, malgré lui, occupait son cœur et sa pensée; mais cette indifférence redoublait sa tristesse habituelle, et sa conversation n'était rien moins que gaie. Elinor le plaignait sincèrement, d'autant qu'elle avait lieu de croire que ce n'était pas la première fois qu'il était malheureux en amour. Un soir, pendant que tous les autres dansaient, ils voulurent se reposer, et s'assirent à côté l'un de l'autre. Les yeux du colonel étaient fixés sur Maria, qui dansait avec Willoughby. Il dit avec un triste sourire: votre sœur, à ce qu'on m'assure, n'approuve pas les seconds attachemens; elle pense qu'on ne doit aimer qu'une fois.

—Oui, répliqua Elinor, ses opinions sont un peu romanesques.

—Ou plutôt, à ce que j'imagine, elle croit qu'un second attachement ne peut pas exister.

—Je crois que c'est-là son idée; mais comment ne réfléchit-elle pas sur le caractère de notre bon père qui s'est marié deux fois par inclination. Elle est encore bien jeune, et se fait des illusions; dans quelques années ses opinions seront établies sur des bases plus réelles: alors il sera plus aisé de les définir et de les justifier; à présent je lui en laisse le soin.

—Oui, dit le colonel, c'est probablement ce qui arrivera; cependant il y a quelque chose de si aimable dans les préjugés d'un jeune cœur, qu'on est presque fâché du moment où il y renonce pour adopter les opinions générales.

—Je ne puis être de votre avis, dit Elinor; il y a des inconvéniens dans la manière de voir et de sentir de Maria que tous les charmes de l'enthousiasme et de l'ignorance du monde ne peuvent compenser. Son système a le funeste effet de nourrir son esprit de chimères qui l'égarent, et qui la rendront malheureuse quand la triste réalité les dissipera. Plus de vraie connaissance du monde lui serait à ce que je crois bien avantageuse.

Le colonel resta un moment en silence, puis il reprit avec un peu d'émotion dans la voix: est-ce que votre sœur ne fait aucune distinction dans ses objections contre un second attachement? Est-ce que ceux qui ont été malheureux dans un premier choix, ou par l'inconstance de son objet, ou par l'entraînement des circonstances doivent rester indifférens tout le reste de leur vie!

—Je vous assure, colonel, répondit Elinor, que je ne connais pas son système en détail, je sais seulement que je ne lui ai jamais entendu admettre qu'un second amour pût être pardonnable.

—Ainsi, dit-il, il faudrait un changement total dans ses idées.... Mais non, non, je ne le désire pas. Quand les idées romanesques d'un jeune esprit sont forcées de s'évanouir, combien souvent sont-elles remplacées par des principes trop communs hélas! dans le monde, et trop dangereux. J'en parle d'après l'expérience. J'ai connu une jeune dame qui ressemblait extrêmement à votre sœur en tout point; même chaleur de cœur; même vivacité d'esprit; elle pensait et jugeait comme elle, et par un changement forcé, par une série de circonstances malheureuses..... Ici il s'arrêta soudainement, comme s'il avait pensé qu'il en disait trop, et donna lieu ainsi à des conjectures, qui sans cela ne seraient jamais entrées dans la tête d'Elinor. Cette dame n'aurait nullement excité ses soupçons, mais le trouble visible du colonel, son interruption convainquit mademoiselle Dashwood que ce qui la concernait était un triste secret, et de là elle fut conduite naturellement à croire que l'émotion du colonel en parlant d'elle était relative à un tendre souvenir. Elle se tut, et ne lui fit aucune question. Avec Maria cela n'aurait pas fini ainsi: l'histoire entière se serait achevée dans son active imagination, si elle n'avait pu en obtenir la confidence, comme la plus mélancolique histoire d'un amour malheureux.


CHAPITRE XII.

Elinor et Maria se promenaient ensemble le matin suivant; la dernière confia à sa sœur quelque chose, qui, malgré toutes les preuves qu'elle avait de l'imprudence de Maria et de son manque de raison, la surprit par l'excès de son extravagance.

Maria lui apprit avec un transport de joie, que Willoughby lui avait fait présent d'un cheval; c'était une jument charmante qu'il avait élevée lui-même à Haute-Combe, sa campagne de Sommerset-Shire, et qui était exactement un cheval de femme, doux, sage, vif et d'une bonne hauteur. Sans considérer qu'il n'entrait pas dans le plan de sa mère d'avoir des chevaux, que si elle y consentait en faveur de ce don, il faudrait en acheter un autre pour un domestique, puis engager un palefrenier pour en avoir soin, et après tout cela bâtir une écurie pour le loger, elle avait accepté cet inconcevable présent sans hésiter, et le dit à sa sœur avec ravissement. Il compte, ajouta-t-elle, envoyer un de ces jours son jokey en Sommerset-Shire pour la chercher, et quand elle sera arrivée, nous la monterons tous les jours, escortées par Willoughby; nous irons tour-à-tour, vous et moi, car, ma chère Elinor, vous en userez tout comme moi. Imaginez le délice de galoper dans cette plaine, de grimper à cheval ces collines.

Elinor souffrait de faire évanouir ce songe de félicité; il le fallait cependant. Elle rassembla son courage, et tâcha de lui faire comprendre avec tendresse et raison qu'elle devait y renoncer. Maria ne voulait d'abord rien entendre; elle avait réponse à tout; elle était sûre que sa maman n'y ferait nulle objection; un domestique de plus serait une bagatelle; tout cheval serait bon pour lui, il en emprunterait au Park, et pour écurie le plus simple hangar serait suffisant. Alors Elinor essaya d'élever quelques doutes sur l'inconvenance d'accepter un présent d'un jeune homme, qu'elle connaissait aussi peu. C'en était trop, et les yeux noirs de Maria brillèrent d'indignation.

Vous vous trompez, Elinor, dit-elle vivement, en supposant que je connaisse peu Willoughby; il n'y a pas long-temps il est vrai que je le vois, mais je le connais plus que qui que ce soit au monde, excepté vous et maman. Ce n'est ni le temps, ni l'occasion qui déterminent les liaisons du cœur; c'est uniquement la sympathie, une disposition réciproque qui entraîne irrésistiblement. Dix ans sont quelquefois insuffisans pour connaître à fond quelqu'un qu'on voit tous les jours; et avec d'autres, dix jours, dix heures mêmes sont plus que suffisantes. Tenez, par exemple, je croirais plutôt me rendre coupable d'imprudence en acceptant un cheval de mon frère que de Willoughby. Je connais très-peu John, quoique nous ayons vécu ensemble des années; mais sur Willoughby mon jugement est formé, et je le connais comme moi-même.

Elinor crut qu'il était plus sage de ne plus dire un mot sur un sujet qui tenait si fort à cœur à sa sœur; elle la connaissait assez pour savoir que là dessus elle n'entendrait pas raison, et s'affermirait encore plus dans son idée; il lui restait d'ailleurs un moyen plus sûr de réussir. Maria chérissait sa mère, et dès qu'Elinor lui eut représenté que madame Dashwood ferait des sacrifices et s'imposerait à elle-même des privations pour que sa fille chérie eût ce plaisir, elle y renonça à l'instant, et promit de ne pas même tenter la bonté de sa mère et de ne pas lui parler de cette offre, qu'elle refuserait elle-même positivement la première fois qu'elle verrait Willoughby.

Elle fut fidèle à sa parole, et quand Willoughby vint à la chaumière le même jour, Elinor (à sa grande satisfaction) entendit Maria lui exprimer à voix basse tout son regret de ne pouvoir accepter le cheval qu'il voulait lui donner. Elle lui dit les motifs qui lui avaient fait changer d'avis, et avec assez de fermeté pour qu'il n'essayât pas de les détruire; son chagrin cependant fut très-apparent, et après l'avoir exprimé avec vivacité, il ajouta aussi à voix basse: Eh bien! Maria, ce cheval est encore à vous, quoique vous ne puissiez pas vous en servir à présent. Je vous le garderai jusqu'à ce que vous vouliez le réclamer; quand vous quitterez Barton pour vous établir dans une plus grande maison, ma Reine Mab (c'est son nom), vous y recevra.

C'est tout ce que put entendre Elinor; et de la manière dont ces mots furent prononcés, en nommant Maria par son nom de baptême, elle jugea leur intimité tout-à-fait décidée, d'un commun accord. De ce moment elle ne douta pas qu'ils ne fussent engagés l'un à l'autre pour se marier incessamment, et n'eut pas d'autre surprise, connaissant leur franchise à tous deux, que de l'apprendre par hasard.

Emma lui raconta quelque chose le jour suivant qui la confirma tout-à-fait dans cette idée. Willoughby passa toute la journée avec elles; pendant que madame Dashwood et Elinor s'habillaient, Emma resta seule au salon avec lui et Maria, et la petite fine mouche, sans avoir l'air de les regarder, faisait des observations, qu'elle communiqua ainsi à sa sœur aînée.—O Elinor! j'ai un grand secret à vous dire sur Maria; je suis sûre qu'elle se mariera bientôt avec M. Willoughby.

—Vous avez dit ainsi, Emma, depuis le premier jour que vous l'avez rencontré sur la colline, et il n'y avait pas une semaine qu'il était reçu chez nous que vous étiez certaine que Maria portait son portrait au cou, et quand vous avez un jour tiré malicieusement par derrière le cordon qui l'attachait, c'était.... la miniature de notre vieux bon oncle que vous avez mise au jour.

—Oui, c'est vrai; mais à présent c'est tout autre chose; je suis sûre qu'ils vont bientôt se marier, car il a dans son portefeuille une grosse boucle des cheveux de Maria.

—Prenez garde, Emma, c'est peut-être les cheveux de quelque grande tante, de madame Smith.

—Non, non, vous dis-je, c'est bien de Maria; j'en suis bien sûre, car je les lui ai vu couper. Hier, quand vous et maman sortîtes de la chambre, il s'approcha tout près d'elle sur le dos de sa chaise; et ils parlèrent ensemble si bas que je ne pouvais rien entendre, mais il me semblait qu'il lui demandait quelque chose. Elle secouait ainsi la tête, comme pour dire non: mais en même temps elle sourit en le regardant, comme pour dire oui. Alors il prit des ciseaux et coupa une longue boucle de ses cheveux, de ceux qui retombaient sur sa nuque; il les baisa plus de vingt fois, et les enveloppant dans une feuille de papier, il les cacha dans son portefeuille. Qu'avez-vous à dire à présent, mademoiselle Elinor? n'est-il pas vrai qu'ils sont engagés?

Il fallut bien croire Emma, et d'autant plus facilement que son rapport était à l'unisson de ce qu'elle voyait chaque jour; mais la sagacité de la petite ne s'exerçait pas toujours sur Maria, et la prudente Elinor n'en fut pas à l'abri. La bonne madame Jennings dont le plus grand plaisir était de railler et d'embarrasser les jeunes filles par des questions d'amour, et de découvrir le secret de leur cœur, attaqua la petite Emma sur le compte de sa sœur aînée. Il était impossible, dit-elle, qu'étant aussi jolie, elle n'eût pas un amoureux, et elle avait la plus grande curiosité de savoir son nom.

La petite rougit, et se tournant vers sa sœur: puis-je le nommer, lui dit-elle? Tout le monde éclata de rire; Elinor même essaya de rire aussi, mais ce fut un effort pénible. Elle était convaincue qu'Emma n'avait et ne pouvait avoir en vue qu'Edward Ferrars, dont elle n'aurait pu entendre le nom sans une émotion qui aurait excité les railleries de madame Jennings.

Maria sentit vivement aussi ce que sa sœur devait souffrir, mais elle augmenta plutôt que de diminuer son trouble. Elle rougit beaucoup aussi et dit en colère à Emma: Rappelez-vous, Emma, que quelles que soient vos conjectures, vous n'avez pas le droit de les répéter.

—Je n'ai point de conjectures, répondit la petite; c'est vous, Maria, qui m'avez appris le nom de l'amoureux d'Elinor.

Les éclats de rire recommencèrent. Emma fut vivement pressée de dire ce nom; elle s'en défendit: Non, non, Madame, voyez comme Maria est fâchée; non, je ne veux pas le dire, mais je sais bien qui c'est, et où il est.

—Oh! pour ce dernier point, mon enfant, j'en sais autant que vous, dit M. Jennings, c'est à Norland, j'en suis sûre.... Je parie que c'est le curé de la paroisse!

—Non, non, pas du tout, ce n'est point un curé, je vous assure.

—Non! et bien qu'est-il donc? militaire sans doute.

—Encore moins, il n'est rien du tout.... que l'amoureux d'Elinor.

—Emma, dit Maria en colère, vous savez fort bien que tout cela est vine invention de votre part, et que cette personne n'est rien sans doute, puisqu'elle n'existe pas.

—Ah mon Dieu! s'écria Emma, il est donc mort dernièrement, car je sais fort bien qu'il existait, et que les premières lettres de son nom étaient un E et une F.

Elinor s'était un peu éloignée sous quelque prétexte, mais elle entendait tout et elle était au supplice. Pour la première fois lady Middleton lui parut très-aimable en observant qu'il pleuvait beaucoup, et ramenant l'attention de chacun sur le temps et les nuages. C'était moins pour obliger Elinor que pour faire cesser un entretien qui l'ennuyait; mais le colonel Brandon saisit cette idée, parla de la pluie avec milady, puis de la gentillesse de la petite Sélina, puis de la bonté du thé, puis de l'élégance du service, et l'amour d'Elinor fut oublié. Mais il ne lui fut pas facile de se remettre de son trouble, et jamais elle n'avait mieux senti combien ce nom l'intéressait.

Dans le cours de la soirée sir Georges proposa une partie de campagne pour le lendemain; il s'agissait d'aller voir une très-belle terre à douze mille de Barton, appartenant à un beau-frère du colonel Brandon. Il était absent, et il avait laissé les ordres les plus stricts pour que personne n'entrât chez lui que ceux que le colonel amènerait. Sir Georges vantait excessivement toutes les beautés de cette maison et des jardins, et sans doute il pouvait en parler, car depuis dix ans, il y conduisait au moins deux fois, chaque été les hôtes qu'il avait chez lui. Il y avait entr'autres une immense pièce d'eau et une grande chaloupe qui devait former un des plus grands amusemens de la journée. On y porterait des viandes froides, des vins; on irait en calêche ouverte, en phaéton, en caricle, et chaque chose fut arrangée pour en faire une vraie partie de plaisir.

Quelques personnes de la compagnie pensaient différemment; la saison était trop avancée, et le temps trop humide pour aller chercher le plaisir aussi loin; il avait plu tous les jours pendant la quinzaine; madame Dashwood était déjà très-enrhumée, et à la prière instante d'Elinor, elle consentit à n'en pas être et à rester chez elle.