La partie projetée tourna très différemment de ce qu'on avait imaginé; les uns y voyaient un plaisir parfait, quelques-uns de l'ennui, d'autres de la fatigue. Il n'y eut rien de tout cela; elle manqua au moment où on s'y attendait le moins.
A dix heures toute la société était au Parc, où on devait déjeûner amplement avant le départ. Sir Georges ne se possédait pas de joie. Il avait plu toute la nuit, mais le temps s'était éclairci sur le matin, les nuages se dispersaient à l'horison, et le soleil paraissait. Nous aurons un temps de Dieu, disait-il, et vous verrez Whitwell dans toute sa gloire. Tout le monde était en train et de bonne humeur; on était décidé à s'amuser quoiqu'il arrivât, et l'on se montait en gaîté.
Pendant le déjeûner on apporta les lettres. Il y en avait une pour le colonel Brandon; il la prit, regarda l'adresse, pâlit et quitta immédiatement la chambre.
—Qu'est-ce qui arrive à Brandon, dit sir Georges!
Personne ne répondit.
—J'espère qu'il n'a pas reçu de mauvaises nouvelles, dit lady Middleton; mais il faut que ce soit quelque chose de bien extraordinaire pour laisser ma table de déjeûner si brusquement.
Dans moins de cinq minutes il rentra.
—Point de mauvaises nouvelles j'espère, lui dit madame Jennings, au moment où il ouvrit la porte.
—Non, madame, aucune; je vous remercie de votre intérêt.
—Très-vif en vérité. Est-ce d'Avignon! j'espère que votre sœur n'est pas plus malade!
—Non, madame, ma lettre est de Londres, et c'est simplement une lettre d'affaires.
—Mais comment se fait-il que la seule écriture vous ait autant troublé? Venez, venez à côté de moi, cher colonel, racontez-moi ce que c'est; quelque chose d'intéressant pour vous, j'en suis sûre.
—Ma chère maman, dit lady Middleton, laissez de grace le colonel achever son déjeûner. Voilà votre tasse, colonel. Il la prit et la but rapidement sans s'asseoir.—Peut-être est-ce pour vous dire que votre cousine Fanny se marie? est-cela, dit madame Jennings?
—Non, madame pas du tout.
—Eh bien donc! je sais ce que c'est, et qui vous écrit, colonel; j'espère qu'elle se porte bien.
—Qui? madame, dit le colonel en rougissant un peu.
—Oh vous savez très-bien de qui je veux parler.
Le colonel impatienté ne répondit pas; il s'adressa à lady Middleton.—Je suis très-fâché, milady, lui dit-il, d'avoir reçu cette lettre ce matin; elle m'oblige à partir de suite pour Londres.
—Pour Londres! s'écria madame Jennings: quelle folie, et que peut-on avoir à faire à Londres dans cette saison.
—C'est moi qui perd le plus, dit-il, en étant forcé de quitter une société aussi agréable; mais ce qui me chagrine surtout, c'est que je crains de faire manquer la partie de ce matin, et que ma présence ne soit absolument nécessaire pour être admis à Whitwell.
Tout le monde fut consterné.
—Mais si vous écriviez un billet à la concierge, M. Brandon, dit vivement Maria, ne serait-ce pas suffisant?
—Je crains que non mademoiselle.
—Il faut absolument que vous veniez avec nous, s'écria sir Georges; il n'y a point d'affaire plus importante au monde que de ne pas déranger une partie sur le point de commencer. Renvoyez votre départ pour la ville à demain, Brandon; voilà tout.
—Je voudrais que cela me fût possible, dit-il avec fermeté; mais je ne puis retarder mon départ d'un jour.
—Si vous vouliez seulement nous dire de quoi il est question, dit madame Jennings, et nous conter votre affaire, nous déciderions si elle est si pressée ou si vous pouvez rester.
—Vous ne perdrez que cinq ou six heures, dit Willoughby, si vous vouliez seulement différer jusqu'à notre retour.
—Je ne puis pas perdre seulement une heure, répondit le colonel.
Elinor entendit Willoughby qui disait à voix basse à Maria:—Il est de ces gens maussades qui ne peuvent supporter une partie de plaisir; il avait peur de s'enrhumer ou d'être mouillé, j'en suis sûr, et il a inventé cela pour faire manquer celle-ci. Je voudrais parier cinquante guinées que cette lettre est de sa main.
—Je n'en doute pas, dit Maria.
—Il n'y a pas moyen de vous persuader, dit sir Georges, quand une fois vous avez mis quelque chose dans votre tête; je sais cela depuis long-temps: voyez cependant combien vous nous contrariez.
Le colonel répéta encore tout son chagrin d'en être la cause, mais déclara que son départ était inévitable.
—Eh bien donc! quand vous reverra-t-on?
—Bientôt j'espère, ajouta lady Middleton, et nous remettrons la partie de Whitwell à votre retour; j'aurai le temps de tout mieux arranger.
—Vous êtes très obligeante, madame, mais mon retour est si incertain, que je n'ose prendre aucun engagement.
—Je vous déclare, dit sir Georges, que si vous n'êtes pas ici à la fin de la semaine, je vais vous chercher.
—Oui, oui, sir Georges, faites cela, s'écria madame Jennings; vous saurez alors ce que c'est que cette affaire, et vous me le direz.
On vint avertir le colonel que son cheval était prêt.—Vous n'allez pas à cheval jusqu'en ville, dit sir Georges?
—Non: seulement jusqu'à la première poste.
—Eh bien! je vous souhaite un bon voyage, entêté que vous êtes; allons un effort de complaisance; renvoyez ce cheval.
—Je vous jure que cela n'est pas en mon pouvoir.
Il prit congé de toute la compagnie, qui lui rendit son salut avec humeur, à l'exception d'Elinor qui n'avait pas dit un mot pour le retenir, et qui le salua avec affection.—N'y a-t-il aucune chance, mademoiselle Elinor, lui dit-il, de vous voir à Londres cet hiver avec votre sœur?
—Je crains qu'il n'y en ait point.
—Je vous dis donc adieu pour plus long-temps que je ne voudrais, dit-il avec émotion. Il lui prit la main qu'il serra doucement, et fit un simple salut à Maria. Madame Jennings voulait encore le retenir pour lui faire dire son secret; mais il lui souhaita le bonjour, et quitta la chambre avec sir Georges.
Les plaintes, les regrets, les lamentations, les reproches, les sarcasmes, les conjectures, que la politesse avaient retenus, éclatèrent à la fois dès qu'ils furent sortis, lorsque madame Jennings fit taire tout le monde en disant: Je crois que j'ai deviné l'importante affaire qui nous a tous rendus si malheureux.
—Quoi donc? chère dame, qu'est-ce que vous croyez? dites-vite, s'écria chacun.
—Je suis sûre que c'est pour miss Williams.
—Et qui est miss Williams, demanda Maria?
—Quoi! vous ne connaissez pas miss Williams! vous en avez au moins entendu parler?
—Pas du tout, je vous jure.
—Eh bien! miss Williams, dit-elle avec un sourire fin, est une proche parente du colonel, très proche en vérité; je ne veux pas dire en toute lettre à quel degré pour ne pas blesser les oreilles des jeunes dames; et baissant un peu la voix, elle dit à Elinor: c'est sa fille naturelle.
—Vraiment! vous me surprenez.
—Oui, comme je vous le dis, et le colonel l'aime comme ses yeux; je suis sûre qu'il lui laissera toute sa fortune.
Sir Georges rentra, et se joignit de grand cœur au regret général; mais il finit par observer que puisqu'on était rassemblé, il fallait au moins faire tous ensemble quelque chose qui serait peut-être aussi divertissant. Après quelques consultations, on convint qu'on irait courir de côté et d'autre, suivant sa fantaisie, pendant quelques heures, puis qu'on reviendrait dîner au Parc. Lady Middleton trouva que c'était beaucoup plus convenable que de dîner en plein air. Elinor fut du même avis par d'autres motifs. Les voitures furent ordonnées; l'élégant caricle de Willoughby fut prêt le premier. On comprend qu'il devait conduire Maria, et jamais celle-ci n'avait paru plus heureuse qu'en se plaçant à côté de lui; et vraiment c'était le plus beau couple qu'il fût possible de voir. Ils partirent comme l'éclair et furent bientôt hors de vue, et on n'entendit plus parler d'eux jusqu'au retour général. Ils étaient partis les premiers, ils revinrent les derniers. Tous deux paraissaient enchantés de leur promenade dont ils ne donnèrent aucun détail; ils dirent seulement que pour rouler plus vîte, ils étaient restés dans la plaine. Les autres, pour jouir de la vue, s'étaient promenés sur les hauteurs.
Sir Georges avait décidé que pour se consoler du départ du colonel, on s'amuserait toute la journée, et qu'on danserait après dîner. Il y avait, outre la compagnie ordinaire, toute la nombreuse famille Carey de Nerrton. On était vingt personnes à table, ce que sir Georges remarqua avec grand plaisir. Willoughby prit sa place accoutumée entre Elinor et Maria. Il n'y avait pas long-temps qu'ils étaient assis, lorsque madame Jennings se penchant entre Elinor et Willoughby, prit le bras de Maria, et lui dit, assez haut pour être entendue de tous deux: Je sais où vous êtes allés ce matin, miss Maria; je l'ai découvert malgré tous vos beaux mystères. Maria rougit et dit vivement: Où donc, Madame?
—Ne saviez-vous pas, dit Willoughby, que nous nous étions promenés dans mon caricle?
—Oui, oui, Monsieur, je le savais bien, mais j'étais décidée de savoir aussi où ce caricle vous avait menés, et je le sais. J'espère, miss Maria, que votre future maison est de votre goût? Elle est à mon gré une des plus grandes et des plus belles que je connaisse, et quand je viendrai vous voir, j'espère que je la trouverai bien arrangée et meublée de neuf. Les meubles actuels sont trop antiques, n'est-ce pas? c'est la seule chose à quoi j'aie trouvé à redire quand j'y fus il y a six ans, et vous ne les aurez pas trouvés en meilleur état ce matin.
Maria se détourna en grande confusion. Madame Jennings rit aux éclats, et conta ensuite à Elinor qu'elle avait chargé sa femme-de-chambre Betty, adroite autant que gentille, de savoir du jockey de M. Willoughby où son maître avait conduit miss Dashwood, et qu'ainsi elle avait appris positivement qu'il l'avait menée au château d'Altenham, et qu'ils avaient passé toute la matinée à se promener dans la maison et dans les jardins.
Elinor pouvait à peine le croire; il lui semblait également inouï à M. Willoughby de l'avoir proposé et à Maria d'avoir consenti d'aller dans la maison où vivait une femme respectable, qu'elle ne connaissait point, et chez qui elle ne pouvait être admise.
Aussitôt qu'on fut sorti de table, elle prit sa sœur à part et le lui demanda, et à sa grande surprise, elle trouva que tout ce que madame Jennings avait dit était exactement vrai. Maria était tout-à-fait revenue de son premier moment de trouble, et se fâcha presque de ce que sa sœur en doutait.
—Qu'est-ce qui vous étonne donc, Elinor, lui dit-elle? pourquoi serais-je pas allée voir Altenham, puisque j'en avais une si bonne occasion? ne vous ai-je pas entendue dire vous-même que vous en auriez grande envie?—Oui, Maria, mais j'aurais attendu que madame Smith n'y fût plus ou voulût m'y recevoir, et je n'y serais surtout pas allée seule avec M. Willoughby.
—M. Willoughby est cependant la seule personne qui ait quelque droit de m'y introduire, et qui puisse me montrer en détail la maison et les jardins. Son caricle ne contient que deux places, et je ne pouvais avoir personne avec moi. Je vous assure, Elinor, que dans toute ma vie je n'ai passé une plus délicieuse matinée.
—Il est fâcheux, reprit doucement Elinor, que le plaisir et la convenance n'aillent pas toujours ensemble.
—Au contraire, Elinor, cela vaut beaucoup mieux, et ce que vous dites est la plus forte preuve en ma faveur. Si j'avais blessé le moins du monde les convenances ou la décence, j'en aurais eu le sentiment: vous m'accorderez j'espère qu'on sent toujours quelque chose de pénible quand on fait ce qui n'est pas bien, et avec cette conviction je vous assure que je n'aurais eu nul plaisir.
—Mais, ma chère Maria, dit Elinor avec une extrême tendresse, ne pensez-vous pas aussi qu'un sentiment plus vif encore peut aveugler? vous vous êtes déja trop exposée peut-être à de malicieuses remarques; ne commencez-vous pas à vous douter que vous y avez peut-être donné lieu, et votre promenade peut les augmenter? Madame Jennings......
—Madame Jennings et ses sottes railleries, interrompit Maria, me sont très-indifférentes; tout le monde, et vous-même Elinor, vous y êtes sans cesse exposés; je n'attache pas plus de prix à sa censure qu'à son approbation. Je n'ai point du tout le sentiment d'avoir fait quelque chose de mal en me promenant dans les jardins de madame Smith, ou en voyant sa maison; elle doit un jour appartenir à M. Willoughby, et.....
—Lors même qu'elle devrait aussi vous appartenir, dit Elinor, cela ne justifie point ce que vous avez fait.
Maria rougit beaucoup, mais plutôt de plaisir que de peine, et après quelques minutes de silence elle passa un bras autour de sa sœur, et lui dit avec son charmant sourire: peut-être, Elinor, ai-je fait une étourderie en allant à Altenham, pardonnez-la moi, je ne puis m'en repentir, M. Willoughby avait la passion de me le montrer, et c'est une charmante habitation je vous assure: il y a surtout un petit salon au premier étage, précisément comme il le faut pour un établissement de tous les jours. Lorsqu'il sera meublé avec élégance, il sera délicieux; il est situé à l'angle de la maison, et il y a deux vues différentes, d'un côté sur le boulingrin, et au-delà sur un beau grand bois; de l'autre côté c'est l'église et le village, et derrière, cette belle colline que nous avons si souvent admirée. Encore n'ai-je pas vu le salon à son avantage, les meubles sont si antiques! mais, comme dit Willoughby, avec quelques centaines de guinées nous en ferons..... on peut en faire la plus charmante chambre d'été de toute l'Angleterre.
Ainsi finit le sermon d'Elinor; elle ne dit plus rien, et Maria allait continuer sa description d'Altenham avec le même feu, quand elles furent appelées pour la danse. C'était Willoughby; elle lui donna la main, et dansa toute la soirée avec lui sans se rappeler un mot de ce que lui avait dit sa sœur.
Le départ soudain du colonel Brandon et la fermeté qu'il avait mise à en cacher la cause, excitèrent la plus vive curiosité chez madame Jennings, et pendant trois ou quatre jours elle en fut occupée au point, que la course de Maria avec Willoughby fut tout-à-fait mise de côté. Elle avait deviné juste; elle était contente et n'y pensait plus. Elle était trop bonne pour se plaire à tourmenter ces pauvres jeunes gens, qui s'aimaient comme on doit s'aimer à leur âge, qui rivalisaient tous deux en beauté: rien de plus naturel, et il n'y avait rien à dire. Mais ce colonel que peut-il lui être arrivé? Elle errait de conjecture en conjecture; c'était sûrement quelque chose de très-fâcheux; elle avait vu cela sur son visage; et la voilà à penser à toutes les espèces de maux et de malheurs qui pouvaient tomber sur lui. Pauvre cher homme! j'en suis vraiment effrayée! c'est peut-être une affaire dangereuse, une banqueroute, que sais-je! il est possible qu'à ce moment il soit entièrement ruiné. Sa belle terre de Delafort n'a jamais rendu plus de deux mille louis par an, et son frère lui a laissé beaucoup de dettes, je sais cela positivement; mais que ne donnerais-je pas pour savoir à présent la vérité et le vrai but de ce voyage à Londres, si pressé qu'il ne peut le retarder d'une heure? Peut-être que cela regarde miss Williams, et en rassemblant toutes les circonstances, je sais que c'est cela même. Il rougit quand je la nommai; ne l'avez-vous pas remarqué? moi j'étais en face de lui, je le regardais au blanc des yeux, et je ne me trompe pas. Peut-être est-elle malade à Londres, peut-être morte; rien dans le monde de plus vraisemblable; j'ai une idée qu'elle est très délicate. Je parie tout au monde que cette lettre regardait miss Williams. Non, non, ce n'est pas une banqueroute; il est trop prudent et trop sage! A moins, quoiqu'il en dise, que ce ne soit sa sœur qui le demande à Avignon; il est très bon frère, et cela expliquerait cette grande presse. Enfin à la bonne heure! qu'est-ce que cela me fait à moi? quoique ce soit, on le saura pourtant un jour. Je souhaite de tout mon cœur d'apprendre qu'il soit hors de peine et qu'il ait une bonne femme par-dessus le marché.
C'était à Elinor que madame Jennings adressait toutes ces conjectures, en s'étonnant beaucoup qu'elle ne partageât pas son inquiétude. Elinor s'intéressait infiniment au colonel, mais elle ne voyait aucune raison de s'alarmer pour lui; elle était d'ailleurs trop occupée des amours de sa sœur et de Willoughby, et de l'extraordinaire silence que tous les deux gardaient sur leur projet de mariage, pour s'inquiéter d'autre chose. Elle ne savait comment expliquer ce mystère, incompatible avec leur caractère à tous les deux, tandis qu'ils n'en mettaient pas même assez dans leur inclination réciproque. Pourquoi ne pas s'ouvrir entièrement soit à elle, soit à madame Dashwood? Cette dernière ne se conduisait pas de manière à faire craindre un refus à Willoughby, qu'elle comblait d'amitiés comme s'il eût déja été son beau-fils; et quand toute sa conduite disait qu'il aspirait à le devenir, pourquoi continuait-il à se taire? Elinor ne pouvait l'imaginer.
Elle comprenait bien cependant qu'il était possible que quoique Willoughby fût très amoureux de Maria il ne fût pas le maître de l'épouser immédiatement; il était indépendant, il est vrai, mais tant que madame Smith vivrait, il n'était pas assez riche pour s'établir. Sa terre de Haute-Combe ne lui rapportait, d'après sir Georges, que six ou sept cents pièces par an, qui lui suffisaient à peine pour sa vie de garçon, et souvent il s'était plaint devant elles de sa pauvreté. Malgré cela il était singulier qu'avec l'extrême franchise dont il faisait profession, et que Maria mettait sans cesse à la tête de toutes les vertus, il ne leur échappât jamais un mot ni à l'un ni à l'autre sur un projet d'union qu'ils formaient bien certainement. Mais étaient-ils réellement engagés ensemble? Toute leur conduite l'affirmait et surtout cette course à Altenham; cependant quelquefois une espèce de doute traversait l'esprit d'Elinor et l'empêchait d'avoir une explication avec sa sœur. Si vive, si sensible, si peu raisonnable, lui pardonnerait-elle l'ombre d'un doute sur celui qu'elle aimait si passionnément? souvent aussi Elinor reprenait en lui une entière confiance. Toute sa conduite était si franche, si ouverte, qu'il croyait peut-être n'avoir pas besoin de s'expliquer plus clairement. Il était avec Maria le plus tendre et le plus attentif des amans, et avec sa mère et ses sœurs, le fils et le frère le plus affectionné; il avait l'air de les regarder toutes comme ses parentes et la chaumière comme sa maison. Il y passait bien plus de temps qu'à Altenham, et lorsqu'il n'y avait pas d'engagement général au Parc, il y restait des jours entiers à côté de Maria, son chien favori couché à ses pieds, lisant, faisant de la musique comme s'il eût fait déja partie de la famille.
Une soirée particulièrement, environ une semaine après le départ du colonel, son cœur sembla s'ouvrir avec plus d'abandon et d'attachement pour tous les objets qui l'entouraient. Il était comme à l'ordinaire seul avec la mère et les trois sœurs, quand madame Dashwood parla de ses projets d'agrandir et d'embellir la maison le printemps suivant. Aussitôt il rejeta cette idée avec beaucoup de feu et de sentiment, comme ne pouvant supporter la pensée d'aucun changement dans un lieu qui lui était si cher tel qu'il était, et qui lui paraissait parfait. «Quoi! s'écria-t-il, embellir cette chère demeure! non, non, je n'y consentirai jamais; pas une pierre ne doit être ajoutée à ces murs, pas un coin ne doit être changé, si vous avez le moindre égard à mes sentimens.»
Madame Dashwood sourit et lui tendit la main en silence, mais avec l'air attendri. Ne soyez pas alarmé, mon cher Willoughby, dit Elinor gaîment; maman fait beaucoup de projets; cela ne coûte rien, mais il n'en est pas de même de l'exécution, et nous ne serons jamais assez riches pour bâtir. J'en suis charmé, s'écria-t-il; puissiez-vous toujours être pauvres, si vous ne savez pas mieux employer vos richesses.
—Bien obligée du souhait, Willoughby, dit madame Dashwood; mais soyez assuré que je sacrifierais sans peine tous mes projets d'embellissement à ce touchant sentiment d'affection locale que vous venez d'exprimer. Fiez-vous à moi là-dessus; quelque riche que je devienne, je ne dépenserai pas mon argent d'une manière qui vous serait aussi pénible. Mais êtes-vous réellement assez attaché à cette maison pour n'y voir aucun défaut?—Aucun je vous le jure, dit-il, avec feu; je vous dirai plus, je la regarde comme le seul endroit sur la terre qui me donne l'idée du parfait bonheur domestique, et si j'étais, moi, assez riche pour bâtir, je jetterais bas ma grande maison de Haute-Combe, pour la rebâtir exactement sur le plan de votre chaumière.
—Sans oublier cet étroit et sombre escalier, et la cuisine qui fume? dit Elinor.
—Oui, sans rien oublier; exactement comme ceci; les petits inconvéniens mêmes: ils tiennent aussi à des souvenirs, et la moindre variation m'avertirait que ce n'est pas la chaumière de Barton. Oh! je pourrais peut-être alors être aussi heureux à Haute-Combe que je l'ai été ici!
—J'espère, reprit Elinor, que même avec le désavantage d'un grand escalier et d'un beau salon, vous trouverez aussi le bonheur dans votre maison.
—Il y a certainement, dit Willoughby, des circonstances qui pourraient aussi me la rendre bien chère; mais cette demeure-ci aura toujours des droits sur mon affection qu'aucune autre ne peut avoir.
Oh! qui rendra l'expression de plaisir, de bonheur, de tendresse, de passion qui se peignit alors dans les yeux de madame Dashwood et de Maria; c'étaient l'amour maternel et l'autre amour dans toute leur force. Toutes les deux regardèrent l'aimable enthousiaste de la chaumière, de manière à lui dire qu'on l'avait entendu.
—Combien de fois ai-je souhaité, ajouta-t-il, quand je venais à Altenham que cette charmante demeure fût habitée. Jamais dans mes promenades je n'ai passé devant sans admirer sa situation, sans regretter que personne n'y vécût. Avec quel plaisir j'appris en arrivant cette année chez madame Smith, que ce vœu était exaucé! J'éprouvai une satisfaction, un tel intérêt pour cet événement qui m'était si étranger, que je ne puis l'expliquer que comme un pressentiment du bonheur qui m'attendait; ne le pensez-vous pas pas aussi Maria, dit-il, un peu plus bas en se penchant de son côté, et continuant plus haut, il dit vivement: et vous voudriez gâter cette demeure, madame Dashwood; vous voudriez lui ôter le charme de sa simplicité, et ce cher petit salon, où notre connaissance a commencé, où j'apportai Maria dans mes bras, où j'ai passé au milieu de vous tous tant d'heures délicieuses; vous voudriez le dégrader, en faire une allée où tout le monde passerait pour entrer dans un salon plus grand, plus beau peut-être, mais qui n'aurait jamais pour moi le prix de celui-ci, où tout parle à mon cœur, où on est si bien, si agréablement établi.
Madame Dashwood lui promit encore que rien n'y serait changé.
—Vous êtes la meilleure des femmes et des mères, lui dit-il, en serrant sa main entre les siennes; cette promesse commence déja à me rendre heureux. Étendez-la plus loin (le cœur d'Elinor battit), dites moi que non-seulement votre maison restera toujours la même, mais que j'y trouverai toute ma vie cette affection, cette bonté avec laquelle vous m'avez reçu, et qui m'a rendu cette demeure si chère.
Il n'en dit pas davantage. Elinor aurait voulu quelques mots de plus; mais Maria avait l'air si contente qu'elle le fut aussi. Madame Dashwood lui fit la promesse qu'il demandait, et la conduite de Willoughby pendant toute cette soirée, témoigna son affection et son bonheur.
Venez dîner demain avec nous, mon cher Willoughby, lui dit madame Dashwood, quand il sortit, sans cela nous ne nous verrions pas de la journée; nous voulons aller au Park faire une visite à lady Middleton, mais nous reviendrons de bonne heure. Il l'accepta et promit d'être chez elles avant quatre heures le lendemain.
Madame Dashwood et deux de ses filles, l'aînée et la cadette, partirent après déjeûner pour leur visite projetée au Park; Maria s'excusa d'en être sous quelque léger prétexte d'occupation. Sa mère présuma que Willoughby avait à lui parler et lui avait promis de venir pendant leur absence; elle le trouva très naturel au point où ils en étaient, et ne fit nulle objection. Ai-je deviné, dit madame Dashwood à Elinor en riant, lorsqu'à leur retour, environ sur les trois heures, elles trouvèrent en effet le caricle du jeune homme devant la porte de la chaumière avec son domestique. Elle se hâta d'entrer avec gaîté, et croyait aussi trouver les jeunes amoureux bien contens; mais à peine eût-elle ouvert la porte du passage qui conduisait au petit salon, qu'à sa surprise, elle en vit sortir Maria qui paraissait dans une grande affliction. Son mouchoir couvrait ses yeux et on entendait des sanglots: sans faire aucune attention à sa mère et à ses sœurs, elle traversa rapidement l'allée et monta l'escalier. Surprises et alarmées, elles entrèrent dans la chambre qu'elle venait de quitter, dans laquelle elles trouvèrent Willoughby assis près du feu, la tête appuyée contre le chambranle de la cheminée, et leur tournant le dos. Il se leva quand il les entendit entrer; et sa contenance abattue et ses yeux aussi pleins de larmes, témoignèrent assez qu'il partageait fortement l'affliction de Maria.
—Qu'est-ce qu'a ma fille, dit vivement madame Dashwood en entrant? lui serait-il arrivé quelque accident?
—J'espère que non, madame, dit Willoughby, en essayant de sourire; c'est moi plutôt qui dois m'attendre à être malade, car j'éprouve la plus cruelle contrariété.
—Vous, monsieur, quoi donc!
—Oui, madame, cruelle en vérité. Je ne puis avoir l'honneur de dîner avec vous. Madame Smith use du pouvoir des riches sur un pauvre diable de cousin; elle m'envoie à Londres pour une affaire pressée. J'ai reçu mes dépêches et pris congé d'Altenham, et je suis venu, madame, m'excuser auprès de vous, et vous faire mes adieux.
—A Londres! vous allez à Londres ce matin!
—Dans ce moment.
—C'est précisément comme le colonel Brandon, dit Emma; mais au moins M. Willoughby ne fait pas manquer une partie de plaisir en allant à Londres.
—C'est moi qui perds tout le mien, reprit-il en soupirant, tout mon bonheur.
—Pour peu de temps, j'espère, dit madame Dashwood, mais peu c'est quelquefois beaucoup. Faites bien vîte les affaires de madame Smith, et revenez plus vîte encore auprès de vos amis. Quand peut-on espérer de vous revoir? Il rougit et répondit avec embarras: Vous êtes trop bonne, madame, mais je n'ai aucun espoir... Je ne crois pas revenir en Devonshire cette année; l'année prochaine peut-être... Je ne fais à madame Smith qu'une visite dans l'année.
—Est-ce que madame Smith est votre seule amie, dit madame Dashwood avec un sourire mélé de reproche et d'amitié; est-ce qu'Altenham est la seule maison en Devonshire où vous soyez sûr d'être bien reçu? Est-ce chez moi, cher Willoughby, que vous attendrez une invitation?
Sa rougeur augmenta, des larmes remplirent de nouveau ses yeux, et la tête baissée sans regarder madame Dashwood, il lui dit seulement: Vous êtes trop bonne.
Madame Dashwood surprise, regarda Elinor, et vit dans ses yeux qu'elle ne l'était pas moins. Pour quelques momens tout le monde garda le silence; madame Dashwood le rompit la première.
Je vous répète encore, mon jeune ami, lui dit-elle, qu'en tous temps vous serez le bien-venu à la chaumière de Barton; je ne vous presse plus d'y revenir immédiatement, c'est à vous seul de juger de ce qui peut plaire ou déplaire à madame Smith. Sur ce point je ne veux pas plus douter de votre jugement que de votre inclination. Dites-moi seulement que nous nous reverrons le plutôt que vous le pourrez.
Mes engagemens sont pour le moment si nombreux, madame, et d'une telle nature, que je.... je n'ose me flatter..... Je ne puis dire...... Il s'arrêta, et tout témoignait son embarras et sa confusion.
Madame Dashwood était trop étonnée pour pouvoir parler. Un autre silence suivit; il fut cette fois rompu par Willoughby, qui dit avec une gaîté forcée. Allons il faut partir, il faut s'arracher de cette chère chaumière. C'est une folie de prolonger son tourment en restant plus long-temps dans des lieux qu'on regrette et avec une société dont on ne peut plus jouir. Adieu! il fit un salut de la main, sortit promptement. Elles le virent de la fenêtre monter lestement dans son caricle, et dans une minute il fut hors de vue.
Madame Dashwood ne put prononcer que ce seul mot: ma pauvre Maria! Et sortit aussi, en faisant signe de la main à ses deux filles de ne pas le suivre. L'inquiétude d'Elinor était égale au moins à celle de sa mère, et peut-être même plus profonde. Tous ses doutes sur les sentimens ou plutôt sur les intentions de Willoughby revinrent à-la-fois dans son esprit. Cet inconcevable départ, ses adieux bien plus inconcevables encore, son embarras, son affectation de gaîté, la manière marquée dont il avait repoussé l'invitation amicale de sa mère; toute sa conduite, en un mot, si différente de la ville et de lui-même, la confondait d'étonnement. Ne sachant que penser, elle eut l'idée que quelque querelle d'amant avait eu lieu entre sa sœur et lui; la tristesse avec laquelle Maria avait quitté la chambre avant son départ, et le laissant seul, pouvait autoriser l'idée d'une brouillerie. Mais d'un autre côté, quand elle se rappelait avec quelle passion Maria l'aimait, adoptait à l'instant toutes ses idées, ne voyait, ne pensait que d'après lui, une querelle lui semblait presque impossible.
—Mais enfin, quelque fût le motif et les particularités de leur séparation, l'affliction de sa sœur était indubitable, et elle pensait avec la plus tendre compassion au violent chagrin auquel Maria se livrait par sentiment, et qu'elle regardait même comme un devoir. Elle aurait voulu tout de suite aller auprès d'elle pour essayer de l'adoucir; mais sa mère y était sans doute et y réussirait mieux encore, leurs ames étant tout-à-fait à l'unisson. Elle attendit son retour avec impatience; elle ne revint qu'au bout d'une demi-heure, et quoique ses yeux fussent rouges sa physionomie était plus sereine.
—Vous avez vu Maria, maman, lui dit Elinor, comment est-elle!
—Je ne l'ai pas vue; elle est enfermée dans sa chambre; elle pleure, et m'a conjurée de la laisser seule quelque temps. Pauvre enfant! ses larmes sont bien naturelles; laissons passer ce premier moment sans la tourmenter d'inutiles consolations.
—Elinor ne répondit rien; elle aurait voulu que les larmes de sa sœur se fussent séchées sur le sein de sa mère, qu'elle eût ouvert sa porte. Elles prirent leurs ouvrages, et s'assirent en silence. Emma sortit pour prendre ses leçons par l'ordre de sa mère. Notre cher Willoughby est déja à quelques milles de Barton, dit madame Dashwood après quelques minutes, et Dieu sait, Elinor, comme il voyage tristement. Elinor étouffait, elle avait besoin qu'un mot de sa mère l'encourageât à ouvrir son cœur. Tout cela est bien étrange, répondit-elle! s'en aller si subitement; ce départ a l'air d'un mauvais songe. Aujourd'hui à quelques milles de nous, et hier il était là à cette place, si heureux, si gai, si affectionné, comme s'il devait y passer sa vie, et actuellement il part sans projet de retour, sans savoir s'il nous reverra, et il nous quitte d'une manière si singulière, avec un embarras si marqué! Il faut qu'il soit arrivé depuis hier quelque chose qu'il n'a pas voulu dire; il n'était plus le franc, le tendre Willoughby d'hier. Vous avez sûrement senti cette différence tout comme moi, maman! Peut-être se sont-ils querellés. Sur quoi! je ne puis le concevoir, ni cependant expliquer autrement son peu d'empressement d'accepter votre invitation.
—Ce n'est pas l'inclination qui lui manquait, Elinor; je l'ai vu bien clairement. Il ne dépendait pas de lui de l'accepter. Au premier moment je trouvais toutes ses manières aussi singulières que vous les trouvez vous-même; mais je viens d'y réfléchir avec calme, et je puis vous assurer que je le comprends à merveille et que je puis tout expliquer.
—Vous le pouvez, maman!
—Oui, ma fille; je me suis tout expliqué à moi-même de la manière la plus satisfaisante; mais vous, Elinor, qui doutez toujours de l'amour, vous ne serez pas satisfaite: je vous prie cependant de ne pas me dire un mot contre ma confiance en Willoughby; elle est entière et complète. Je suis donc persuadée que madame Smith, qu'il a un si grand intérêt à ménager, soupçonne son attachement pour Maria et le désaprouve, peut-être parce qu'elle a d'autres vues sur lui. Elle a donc désiré de l'éloigner, et elle a inventé quelque affaire pressée pour lui faire quitter le voisinage de Barton. Voilà je crois ce qui est arrivé. Il n'a sans doute pas encore osé lui avouer ses engagemens avec Maria, et il est obligé, bien à contre cœur, de lui obéir pour le moment et de quitter quelque temps le Devonshire. Vous me direz, je le sais, que cela peut être ou ne pas être; mais je ne veux écouter aucun doute, à moins que vous ne puissiez m'expliquer la chose d'une manière aussi satisfaisante. A présent, Elinor, qu'avez-vous à dire?
—Rien, ma mère; vous aviez prévu ma réponse; ce que vous croyez peut être vrai, peut être faux: nous n'en savons rien, mais lequel des deux que ce soit mes inquiétudes sont les mêmes.
—Fille insensible! dit madame Dashwood avec un peu de dépit, vous voulez croire le mal plutôt que le bien; vous préférez voir Willoughby coupable et votre sœur à jamais malheureuse, plutôt que d'admettre ce qui peut le justifier. Il a pris congé de nous, dites-vous avec moins d'affection qu'à l'ordinaire: n'accordez-vous donc rien au chagrin qui l'oppressait? Le pauvre garçon ne savait ce qu'il disait ni ce qu'il nous entendait dire seulement; à mes yeux la singularité de sa conduite dans cet instant est plutôt une preuve de son amour et de sa sincérité.
—De son amour peut-être, dit Elinor; je connais peu les effets de l'amour, mais de sa sincérité!! Ah! ma mère ne pensez-vous pas qu'un entier aveu de son amour, des difficultés qui se présentaient pour le moment, et de ses intentions de les surmonter, nous l'aurait encore mieux prouvée. Sans doute il est des cas où le secret est nécessaire; mais encore je ne puis m'empêcher d'être surprise que lui, Willoughby en ait été capable. Peut-être en effet est-il obligé de cacher ses engagemens avec ma sœur (si du moins ils sont engagés) à madame Smith, mais je ne vois aucune raison pour nous les cacher à nous.
—Pour les cacher, Elinor! ai-je bien entendu? est-ce bien vous qui reprochez de la dissimulation à Willoughby et à Maria, quand chaque jour, chaque instant vos regards leur reprochaient de n'en avoir pas assez?
—Je ne manque pas de preuves de leur amour, maman, mais bien de leurs engagemens.
—Je suis aussi sûre de l'un que de l'autre.
—Alors je me tais et je suis contente; mais pardon: j'ai cru que ni l'un ni l'autre ne vous en avaient parlé.
—Ni l'un ni l'autre, il est vrai; mais qu'ai-je besoin de paroles quand les actions parlent si ouvertement? Est-ce que toute la conduite de Willoughby avec Maria, et avec nous toutes, n'a pas prouvé positivement qu'il l'aimait et la considérait comme sa future compagne, et nous, comme ses parentes de cœur et de choix? N'a-t-il pas demandé tous les jours mon consentement par ses regards, ses attentions, son tendre respect? Ne le lui ai-je pas donné tacitement en souffrant ses assiduités auprès de ma fille? O mon Elinor, comment pouvez-vous douter qu'ils ne soient solennellement engagés l'un à l'autre par des promesses positives? Comment pouvez-vous supposer que Willoughby, persuadé de l'amour de votre sœur, comme il doit l'être, pourrait la quitter, et pour long-temps peut-être, sans s'assurer de la retrouver un jour pour la vie? Pourquoi penserions-nous mal d'un homme que nous avons tant de motifs d'aimer, quoique nous ne le connaissions pas depuis long-temps? Il n'est pas étranger ici; et qui nous a dit un seul mot à son désavantage? Vous voyez comme il est aimé de mon cousin sir Georges, qui s'intéresse assez à nous pour nous avoir averties s'il y avait quelque chose à dire contre lui. Au contraire ne cherche-t-il pas toujours dans ses parties à le rapprocher de Maria? Non, non, je n'ai aucun doute, aucune crainte; il reviendra j'en suis convaincue. En attendant, Elinor, je vous prie de ne pas déchirer davantage le cœur de votre pauvre sœur en ayant l'air de douter de lui. La pauvre enfant aura bien assez de peine à supporter son absence.
—Je me tairai avec elle, maman, et je désire de tout mon cœur de m'être trompée; j'aime Willoughby, et un soupçon sur son intégrité ne peut pas vous être plus pénible qu'à moi. S'il nous écrit, si une correspondance s'établit entre lui et ma sœur, je n'aurai plus aucun doute.
—Vraiment, vous accordez cela! quand vous les verrez devant l'autel, vous vous douterez alors qu'ils vont se marier.
Elles furent interrompues par l'entrée d'Emma. Elinor put réfléchir sur leur entretien; elle voulait aller tâcher d'être admise auprès de sa sœur; mais madame Dashwood l'en empêcha. Il fallait, disait-elle, laisser au moins cette matinée à son affliction, après quoi l'espoir de l'avenir la calmerait.
Elles ne la virent donc qu'au moment du dîner. Maria entra dans la chambre à manger sans dire une parole; ses yeux étaient rouges et humides; elle semblait retenir ses larmes avec difficulté; elle évitait les regards, et ne pouvait ni parler ni manger. Après quelques momens sa mère lui pressa tendrement la main. Maria voulut lever les yeux sur elle, mais ils se tournèrent sur la place que Willoughby aurait occupée; son faible courage l'abandonna; elle fondit en larmes, et quitta la chambre.
Elle rentra un quart-d'heure après; mais l'oppression de son cœur continua de même toute la soirée. Elle était sans pouvoir sur elle-même, parce qu'elle ne voulait même pas commander à son affliction; la plus légère mention de ce qui pouvait avoir quelque rapport à Willoughby, la décomposait entièrement, et quoique sa mère et ses sœurs eussent la plus tendre attention de ne rien lui dire qui pût renouveler sa douleur, il aurait fallu ne pas parler du tout pour l'éviter. Elle avait tellement identifié sa vie, ses pensées, ses actions avec Willoughby, qu'on ne pouvait parler de rien qui n'y eût quelque rapport.
Maria se serait trouvée impardonnable si elle eût été capable de fermer l'œil la première nuit après le départ de Willoughby. Elle aurait été honteuse le matin de se présenter à sa famille avec un teint reposé, et n'ayant pas autant besoin de repos qu'avant de se mettre au lit; mais il n'y avait point de danger qu'elle eût le tort de dormir dans cette circonstance. Elle ne ferma pas l'œil de toute la nuit, et en passa une grande partie dans les larmes. Elle se leva avec un grand mal de tête, toujours incapable de parler, ne prenant de nourriture que ce qu'il fallait pour ne pas mourir de faim, donnant par là beaucoup de chagrin à sa mère et à ses sœurs, et rejetant toutes leurs consolations. Maria sans doute était très sensible, mais n'avait pas l'ombre de raison.
Quand elle avait fini de déjeûner ou de voir déjeûner, elle allait se promener seule, errait dans le village d'Altenham ou sur la colline où elle avait rencontré Willoughby, se nourrissait des souvenirs de son bonheur passé, et pleurait amèrement sur son malheur actuel. Voilà quel était le principal emploi de ses matinées, et les soirées se passaient à-peu-près de même, à rêver, appuyée sur sa main, ou ses regards attachés sur la colline. Quelquefois elle allait à son piano, et jouait tous les airs que Willoughby aimait, où leurs voix avaient été si souvent réunies; elle suivait chaque ligne de musique qu'il avait écrite pour elle, jusqu'à ce que son cœur fût près de se rompre; elle passait ainsi tous les jours des heures entières devant son piano, chantant et pleurant alternativement, sa voix souvent totalement arrêtée par ses sanglots. Dans ses lectures aussi bien que dans sa musique, elle ne cherchait que ce qui pouvait nourrir son chagrin et ses regrets; elle ne lisait rien que ce qu'ils avaient lu ensemble, et le moindre passage relatif à sa situation, renouvelait et augmentait sa douleur.
Une telle violence d'affliction ne pouvait pas, il est vrai, durer toujours au même point; au bout de quelques jours, sans s'affaiblir, elle se calma et devint une profonde mélancolie. Mais ses occupations, ses promenades solitaires, ses méditations furent les mêmes et produisaient encore des effusions de larmes.
Aucune lettre de Willoughby n'arriva, et Maria ne paraissait point en attendre. Sa mère était surprise, et Elinor inquiète, mais madame Dashwood trouvait toujours des explications pour tout ce qui pouvait accuser Willoughby d'indifférence.—Rappelez-vous, Elinor, dit-elle, combien souvent sir Georges va prendre lui-même nos lettres à la poste et nous les apporte; Willoughby devant qui il nous les a souvent remises, le sait très bien. Nous avons supposé vous et moi que le secret était peut-être nécessaire, et peut-il y en avoir dans leur correspondance si elle passe par les mains de sir Georges, qui connaît sans doute l'écriture de son jeune ami.
Elinor en convint, et tâcha d'y trouver un motif suffisant pour expliquer son silence. Mais il y avait un moyen si simple, si naturel de savoir exactement le fond de cette affaire et s'ils étaient engagés ensemble ou non, qu'elle ne pût s'empêcher de le suggérer à sa mère.
—Pourquoi, maman, lui dit-elle, ne le demandez-vous pas à Maria? de la part d'une mère si tendre, si indulgente, cette question ne peut pas l'offenser: elle est le résultat naturel de votre affection pour Maria. Elle est par caractère franche, candide, disposée à la confiance, et surtout avec vous particulièrement.
—C'est précisément pour cela que je ne voudrais pour rien au monde, répondit madame Dashwood, lui faire une telle question. Supposons qu'il soit possible (ce que je ne crois pas), qu'ils ne soient pas engagés et qu'elle ait des doutes sur lui, combien cela n'ajouterait-il pas à sa douleur d'être forcée d'en convenir? Je ne mériterais pas sa confiance, si je voulais l'obliger à confesser ce qu'elle voudrait peut-être qui fût ignoré de tout le monde. Je connais le cœur de Maria, je sais combien elle m'aime, et que je serai la première à savoir ce qui la touche, quand elle pourra me le dire. Ou elle n'a aucun doute sur la constance de Willoughby, alors je dois être tranquille; ou elle en a, et il serait affreux pour elle de me le dire. Je ne tenterai jamais de forcer la confiance de personne, et moins encore celle de mon enfant, à qui le devoir fait une loi de ne pas me la refuser, lors même qu'elle le voudrait.
Elinor trouvait que cette générosité était poussée trop loin avec une fille aussi jeune, et qui avait un tel besoin de guide et de conseil; elle le dit à sa mère, mais ce fut en vain. Le sens commun, la prudence, la raison, tout cédait le pas chez madame Dashwood à une délicatesse romanesque et à son faible pour Maria.
Il se passa bien des jours avant que le nom même de Willoughby fût prononcé devant Maria par quelqu'un de sa famille. Sir Georges et madame Jennings n'étaient pas aussi discrets, et la firent souffrir doublement plus d'une fois par leurs sarcasmes sur sa tristesse. Mais un jour madame Dashwood prit par hasard un volume de Shakespear, et s'écria sans y penser; Ah! c'est Hamlet, que nous n'avions pas fini, notre cher Willoughby avait commencé à nous le lire, j'attendais son retour pour l'acheter, mais comme il se passera peut-être des mois avant qu'il revienne....
Des mois! s'écria Maria avec l'accent de la terreur, le ciel m'en préserve; non, non, des semaines tout au plus.
Madame Dashwood fut fâchée de ce qui lui était échappé; Elinor au contraire en fut charmée; la réponse de Maria montrait une confiance entière en Willoughby et une connaissance de ses intentions.
Un matin, environ douze ou quinze jours après son départ, Elinor obtint de Maria de se promener avec elle comme elles faisaient précédemment avant que le chagrin lui fît préférer de se promener seule. Elle évitait avec soin la compagnie de ses sœurs; si elles allaient sur les collines, elle s'échappait dans la plaine, et grimpait bien vîte les collines lorsqu'elle les voyait descendre. Il était donc très difficile de la trouver; mais Elinor, qui blâmait ce goût de solitude, fit si bien que Maria n'osa pas l'éviter. Elles se promenèrent au travers de la vallée, appuyées amicalement l'une sur l'autre, mais se parlant peu. Maria aimait mieux rester à ses pensées, et Elinor contente d'avoir obtenu qu'elle l'accompagnât, ne voulait rien exiger de plus. Elles arrivèrent insensiblement à l'entrée de la vallée, où la contrée était plus ouverte et présentait une vue plus étendue; elles s'arrêtèrent à la contempler, leurs promenades ne les ayant point encore conduites à cette place. Au-devant d'elles se dessinait au loin la route de Londres, qui par ses sinuosités faisait un effet agréable dans le paysage.
Elles en firent la remarque ensemble, Elinor avec admiration, Maria avec un redoublement de tristesse, c'était celle que Willoughby avait traversée et qui conduisait à Londres.
Au milieu des objets de cette scène, elles en découvrirent un qui paraissait animé; peu d'instants après elles distinguèrent un homme à cheval, suivi d'un domestique, qui s'avançait de leur côté; elles le virent ensuite plus distinctement, mais sans pouvoir cependant le reconnaître. Les yeux de Maria étaient attachés sur lui, et sur chacun de ses traits; on voyait son émotion qui s'augmentait à mesure que le cavalier approchait. Enfin levant ses mains jointes au ciel: elle s'écria tout-à-coup avec ravissement, c'est lui, c'est bien lui, je le reconnais; qui serait-ce que mon Willoughby! et quittant le bras de sa sœur elle courut à sa rencontre. Elinor la suivit plus doucement, en lui criant: Arrêtez, Maria, que faites-vous? Vous vous trompez, ce n'est point Willoughby; ce cavalier n'est pas aussi grand, il n'a pas du tout sa tournure.
C'est lui, c'est bien lui, disait Maria en courant, j'en suis sûre; c'est la couleur de ses cheveux, c'est son habit, son cheval. Ah! je le savais bien qu'il ne tarderait pas à revenir: elle doubla le pas. Elinor convaincue que ce n'était pas Willoughby, effrayée de voir sa sœur courir ainsi au-devant d'un étranger, marcha plus vîte aussi pour la joindre et l'arrêter. Elles furent bientôt à trente pas du gentilhomme à cheval; Maria s'arrête enfin, regarde encore, se sent près de défaillir en voyant alors clairement qu'elle s'est trompée, que ce n'est pas son ami, et se retournant brusquement, elle court en arrière aussi vîte qu'elle est venue. Elinor au contraire s'arrête, en conjurant Maria de le faire aussi. Une autre voix presque aussi bien connue que celle de Willoughby le lui demande aussi. Elle se retourne avec surprise, et voit tout près d'elle Edward Ferrars.
C'était la seule personne au monde à qui dans ce moment elle pût pardonner de n'être pas Willoughby, le seul qui pût obtenir une parole d'elle; aussi s'efforça-t-elle de sourire en lui souhaitant la bien-venue, et le bonheur de sa sœur lui fit oublier un instant son désapointement[2].
Il descendit de son cheval qu'il remit à son domestique, et revint avec les deux sœurs à Barton-Chaumière où il venait leur faire une visite. Elles lui témoignèrent leur plaisir de le revoir, principalement Maria qui mit plus de chaleur dans sa réception qu'Elinor. La conduite de cette dernière dans un moment aussi intéressant que le retour de celui qu'elle aimait aurait étrangement surpris Maria, si elle n'avait pas été une continuation de son inconcevable froideur, quand elle l'avait quitté à Norland. Edward l'étonnait plus encore, elle savait comment Elinor était prudente et réservée; mais un homme, un amoureux aussi glacé lui paraissait un être contre nature; elle ne pouvait en revenir, et vraiment sans être aussi vive, aussi sensible que Maria, on pouvait en être surpris. Passé le premier instant, où il avait témoigné un peu d'émotion en les retrouvant, rien dans sa manière n'annonçait ses sentimens pour Elinor; il ne la distinguait par aucune marque d'affection; à peine paraissait-il sensible au plaisir de la revoir; à peine ses regards se portaient-ils sur elle, il était plutôt triste que content, il ne parlait que lorsqu'il était obligé de répondre à leurs questions. Maria l'examinait avec une surprise qui s'augmentait à chaque instant; il était cependant à-peu-près tel qu'il avait toujours été, mais Willoughby avait tout fait oublier à Maria; elle pensait que tous les amoureux devaient être comme lui. L'extrême contraste de la conduite d'Edward la révolta, et ne daignant plus s'occuper de lui, elle retomba dans le cours habituel de ses pensées.
Après un court silence qui succéda à la surprise et aux premières questions, Maria demanda à Edward s'il venait directement de Londres.
—Non, répondit-il avec un peu de confusion, il y a environ quinze jours que je suis en Devonshire.
—En Devonshire quinze jours! répéta Maria surprise comme on peut le penser qu'il eût été quinze jours dans le voisinage d'Elinor sans chercher à la voir. Il répondit avec un air très peiné qu'il avait passé ce temps là près de Plymouth avec quelques amis.
—Avez-vous été dernièrement à Norland, demanda Elinor?
—Il y a environ un mois. Votre frère et ma sœur étaient fort bien.
—Et ce cher Norland, dit Maria, comment est-il à présent, bien beau n'est-ce pas?
—Je suppose, dit Elinor, que votre cher Norland est comme il l'est toujours à la fin de l'automne, les bois et les sentiers couverts de feuilles mortes.
—Oh! s'écria Maria, avec quelles ravissantes sensations je voyais tomber ces feuilles! quelles délices, quand je me promenais, de les voir tourbillonner autour de moi, emportées par le vent ou entraînées dans le ruisseau! Quel sentiment de douce mélancolie m'inspiraient ces arbres défeuillés, cet air sombre d'automne, ces feuilles jaunes et flétries qui raisonnaient sous mes pas. Actuellement personne ne les admire, personne ne les regarde, on les dédaigne, et on se hâte de les ôter.
—Tout le monde, dit Elinor, n'a pas la même passion que vous pour les feuilles mortes.
—Non, il est vrai, mes sentimens sont rarement partagés et compris. Mais quelquefois ils l'ont été, dit-elle avec un profond soupir! il suffit d'un seul être qui sente comme moi.... Elle se tut et tomba pour quelques instans dans une profonde rêverie. Elle en sortit tout-à-coup, et reprenant toute sa vivacité: Arrêtez-vous, Edward, dit-elle, regardez et restez calme si vous le pouvez. Voilà la vallée de Barton, plus loin la délicieuse vallée d'Altenham; regardez ces collines, ce mouvement de terrain, avez-vous jamais rien vu qui soit égal à ceci? à gauche, c'est le parc de Barton, au milieu de ses bois et de ses plantations; et là, derrière cette colline qui s'élève et se dessine avec tant de grace, est notre chaumière.
—C'est une belle contrée, dit tranquillement Edward, mais ces fonds doivent être bien boueux en hiver?
—Grand Dieu! comment pouvez-vous penser à la boue avec de tels objets sous vos yeux?
—C'est, dit-il en souriant, parce que je vois au milieu de ces objets, un chemin étroit et impraticable.
—Quel étrange homme vous êtes, dit-elle avec un mouvement d'indignation.
—Avez-vous, reprit-il, un agréable voisinage? les Middleton sont-ils aimables?
—Rien moins que cela, dit Maria, et à cet égard nous ne pouvons pas être plus mal placées.
Maria, s'écria Elinor, comment pouvez-vous parler ainsi? c'est une famille très respectable, M. Ferrars, qui se conduit avec nous de la manière la plus amicale. Avez-vous donc oublié, Maria, combien de jours agréables nous leurs devons?
—Non, dit Maria à voix basse, ni combien de pénibles momens.
Elinor n'eut pas l'air de l'entendre, et dirigea toute son attention sur leur ami, tâchant de cacher son trouble intérieur en soutenant la conversation sur tous les objets qui se présentaient à son esprit. Sa froideur, sa réserve la mortifiaient intérieurement au moins autant que Maria; elle était blessée, presque en colère, mais résolue de régler sa conduite avec lui plutôt sur le passé que sur le présent. Pour ne pas troubler le plaisir que cette visite ferait à sa mère, elle évita avec soin de montrer aucune apparence de chagrin ou de ressentiment, et le traita amicalement comme elle pensait qu'il devait l'être, vu leurs relations de famille.
Madame Dashwood ne fut pas du tout surprise en voyant entrer Edward. Dans son opinion rien n'était plus naturel que sa visite à Barton, elle l'était bien plus qu'il n'y fût pas encore venu; aussi le reçut-elle avec de telles expressions de joie et d'amitié, que sa réserve et sa froideur ne purent tenir contre un tel accueil. Elles avaient déja diminué avant d'entrer dans la maison, la manière toute naturelle d'Elinor, l'avait un peu ranimé; celle de madame Dashwood si bonne, si amicale, le mit entièrement à son aise. Elle était si parfaitement aimable, qu'un homme ne pouvait être amoureux de l'une de ses filles, sans l'être aussi de la mère; et il n'eut pas causé une demi-heure avec elle, qu'Elinor eut la satisfaction de le voir aussi bien à son gré qu'elle l'avait toujours vu. Son affection pour toute la famille se réveilla en entier, ainsi que son tendre intérêt pour leur bonheur. Il n'était pas gai cependant, un poids semblait peser sur son cœur; il fit l'éloge de leur habitation, il admira la vue, il fut attentif, bon, aimable, mais il avait un fond de tristesse qu'elles remarquèrent toutes. Madame Dashwood l'attribua à quelque manque de libéralité de sa mère, et s'indigna intérieurement contre les parens avares. Quelles sont à présent les vues de madame Ferrars sur vous, Edward, lui dit-elle, lorsqu'après dîner ils causaient autour du feu; devez-vous encore être un grand orateur en dépit de vous-même?
—Non, madame, ma mère est à présent convaincue que je n'ai pas plus de talens que d'inclination pour la politique.
—Mais comment donc deviendrez-vous célèbre? car il faut absolument qu'on parle de vous dans le monde pour satisfaire votre famille; et mon cher Edward, il faut vous rendre justice, n'ayant aucun goût de dépense, aucun désir d'obtenir une place, aucune envie de briller et de faire parade de votre savoir, cela vous sera difficile.
—Vous dites très vrai, madame, je n'ai comme vous le dites aucun désir d'être distingué, et j'ai toutes les raisons possibles d'espérer que je ne le serai jamais. Grâce au ciel, on ne peut pas m'obliger d'avoir du génie et de l'éloquence!
—Vous en auriez autant et plus que beaucoup de gens qui s'en vantent, si vous vouliez vous mettre en avant, mais vous n'avez point d'ambition et tous vos désirs sont modérés.
—Comme ceux de tout le monde, madame; je désire autant que qui que ce soit d'être parfaitement heureux, mais je veux l'être à ma manière, et chacun, je crois, en dit autant. Ni la richesse ni les grandeurs ne peuvent faire mon bonheur.
—Je le crois bien, dit Maria, qu'est-ce que la richesse et les grandeurs ont à démêler avec le bonheur?
—Les grandeurs fort peu, dit Elinor, mais l'argent beaucoup plus.
—Elinor, est-ce bien vous qui dites cela? s'écria Maria, l'argent ne peut donner le bonheur qu'à ceux qui n'ont pas d'autres moyens d'être heureux. Tout ce qui est au-dessus du nécessaire est inutile, et ne peut donner aucune satisfaction réelle.
—Peut-être, dit en souriant Elinor, nous arriverons au même point; votre nécessaire et ma richesse seront je crois à-peu-près semblables; voyons à combien fixez-vous votre nécessaire?
—A dix-huit cents ou deux mille pièces de revenu, pas plus que cela.
—Elinor rit: deux mille pièces de revenu! je me croirais trop riche avec mille.
—Et cependant deux mille sont un revenu très borné, dit Maria; une famille de gens comme il faut ne peut pas s'entretenir à moins. Je suis sûre qu'il n'y a nulle extravagance dans ma demande; ce qu'il faut de domestiques, une voiture, un caricle, un train de chasse n'exigent pas moins.
—Elinor sourit encore, en la voyant décrire d'avance sa vie de Haute-Combe.
—Un train de chasse! dit Edward, au nom du ciel pourquoi voulez-vous en avoir un? êtes-vous devenue la Diane de ces bois?
—Maria rougit; non.... je ne chasse pas.... mais....
—Ah! j'entends, le possesseur de vos deux mille guinées peut être un chasseur.
—Je voudrais, dit Emma, qu'une bonne fée nous rendît toutes bien riches.
—Et moi aussi, s'écria Maria, avec ses yeux brillans de plaisir, en pensant avec qui elle partagerait ses richesses.
—J'accepte aussi le don de la fée, dit Elinor, avec la même pensée secrète.
—Ah! que nous serions heureuses, dit la petite Emma en frappant les mains de joie; mais je ne sais pas à quoi j'emploierais mon argent!
—Pour moi, dit la bonne maman, je ne sais ce que je ferais d'une grande fortune, si mes enfans étaient toutes riches sans mon secours.
—Votre cœur, maman, dit Elinor, trouverait assez d'enfans pour qui vous seriez la bonne fée; et puis les embellissemens de notre chaumière.
—Moi, dit Edward, je vous vois, mesdames, établies dans une des plus belles places de Londres. Ah! quel heureux jour pour les libraires, les magasins de musique, de gravures. Vous, miss Elinor, vous vous feriez d'abord un cabinet des plus beaux tableaux; pour Maria, il n'y aurait pas assez de bonne musique à Londres, elle ferait arriver toute celle d'Italie, ses livres, et les fameux poëtes; elle achetterait les éditions entières, pour qu'elles ne tombassent pas en des mains indignes... Pardon, Maria, je n'ai pas, comme vous le voyez, oublié nos anciennes disputes.
—J'aime tout ce qui me rappelle le passé, Edward, lui dit-elle; que ce soit gai ou mélancolique, vous ne m'offenserez jamais en me le rappelant. Vous avez raison d'ailleurs en supposant que j'achetterais beaucoup de livres et de musique; mais ma fortune cependant ne serait pas toute employée à cet usage, je vous assure.
—Vous en donneriez une partie, je parie, à l'auteur qui prendrait la défense de votre maxime favorite, et qui prouverait qu'on ne peut aimer qu'une fois en la vie; car votre opinion n'est pas changée, je suppose.
—Moins que jamais; à mon âge les opinions sont fixées.
—Maria, dit Elinor, est ferme dans ses principes, comme vous le voyez, elle n'a pas du tout changé.
—Seulement, dit Edward, je la trouve un peu plus grave.
—Je puis vous faire le même reproche, dit-elle, vous n'êtes pas trop gai vous-même.
—Pourquoi pensez-vous cela, répondit-il en étouffant un soupir? la gaîté n'a jamais fait partie de mon caractère.
—Ni de celui de Maria, dit Elinor; elle sent très vivement, et s'exprime de même; quand un sujet l'anime, elle en parle avec feu; mais le plus souvent, elle n'est pas réellement disposée à la gaîté.
—Je crois que vous avez raison, dit Edward. Cependant elle passera toujours pour une jeune personne très-vive et très-animée.
—On se trompe bien souvent, reprit Elinor, en jugeant le caractère ou l'esprit de ceux que l'on ne voit que dans le monde; on est quelquefois entraîné, ou par ce qu'on dit soi-même, ou par ce qu'on entend dire aux autres. Maria est très franche, et se laisse aller à dire tout ce qui lui passe dans la tête sans se donner le tems de réfléchir; c'est là notre querelle habituelle. Quelquefois, avec un cœur excellent, elle dit des choses qui feraient douter de sa bonté; et moi qui sais comme elle est bonne dans le fond, je n'aime pas à la voir mal jugée.
—Maria embrassa sa sœur et lui dit: il me suffit que vous et tous ceux que j'aime me rendent justice. L'opinion de ceux qui me sont indifférens m'est aussi très indifférente. Je suis sûre, Edward, que vous êtes de mon avis, car vous ne vous donnez pas grand peine non plus pour paraître aimable envers ceux dont vous ne vous souciez pas.
—J'en conviens, répondit-il, et je m'en blâme; je suis tout-à-fait dans le fond de l'avis de votre sœur. Cette politesse générale, qui rend si agréable en société, est bien préférable à votre franchise et à ma maussaderie; je le sens; mais il ne dépend pas de moi d'être autrement; je suis si ridiculement timide, que cela me rend souvent négligent et presque impoli, quoique je n'aie jamais l'intention d'offenser personne. Je crois que j'étais destiné par la nature à la vie simple et retirée; tant je suis mal à mon aise dans le grand monde.
—Maria ne peut pas donner sa timidité pour excuse, dit Elinor.
—Elle connaît trop bien ses avantages pour être timide, répliqua Edward, la timidité est toujours l'effet du sentiment de son infériorité. Si je pouvais me persuader que mes manières sont aisées et gracieuses je ne serais pas timide.
—Vous seriez toujours réservé, dit Maria, et c'est encore pis.
—Réservé! Maria, dit-il, qu'entendez-vous par là?
—Caché, mystérieux, si vous l'aimez mieux, renfermant vos sentimens en vous-même.
—Je ne vous entends pas davantage, dit-il en rougissant; caché, mystérieux, en quelle manière? qu'ai-je donc à confier?... pouvez-vous supposer.......
—Je ne suppose rien, monsieur, dit Maria dédaigneusement.
L'émotion d'Edward n'échappa point à Elinor; elle en fut surprise, mais s'efforça de rire de cette attaque. Ne connaissez-vous pas assez ma sœur, lui dit-elle, pour comprendre ce qu'elle vient de dire? Ne savez-vous pas qu'elle appelle être réservé, lorsqu'on n'est pas toujours dans l'enthousiasme et le ravissement?
Edward ne répondit rien; mais il redevint sérieux, occupé, et resta quelque temps absorbé dans ses pensées.