SCÈNE VIII

Les Mêmes, SYLVIE.

SYLVIE, accourant.

Madame, il y a là un monsieur qui veut voir madame à toute force!

JEANNE.

Un monsieur?

RENNEQUIN, se levant.

Oh!... tenez! parions que c'est lui!

JEANNE.

Par exemple!... chez moi!...

PROFILET.

Ma foi! il est assez effronté!

SYLVIE, regardant au fond.

Mais je crois bien qu'il monte malgré moi!—Il monte, madame!

JEANNE.

Oh! si c'est lui! c'est trop d'audace!

PROFILET.

Vous allez le recevoir?

JEANNE.

Vous êtes fou, pourquoi le recevrais-je?

PROFILET.

Alors!...

JEANNE, à Sylvie.

Dis à ce monsieur que je n'y suis pas!... que je ne suis pas encore arrivée! Il comprendra peut-être!...

SYLVIE.

Oui, madame! (Elle remonte en courant; au même moment Gaston paraît sur le seuil.)

SCÈNE IX

Les Mêmes, GASTON, à la porte du fond.

SYLVIE, se campant résolûment devant Gaston qui paraît sur le seuil.

Monsieur, on ne passe pas! madame n'est pas encore arrivée!...

GASTON.

Ah!... puisqu'elle n'est pas encore arrivée, chère enfant... veuillez lui demander à quelle heure elle arrivera. (Entrant et descendant en scène.) J'attendrai!...

JEANNE.

En vérité, monsieur!...

GASTON, avec une extrême politesse.

Ah! madame! maintenant que vous êtes de retour, je suis prêt à me retirer, quand vous m'aurez assuré vous-même que vous n'êtes pas là!...

JEANNE.

Voilà une politesse, monsieur, qui frise de bien près l'impertinence!

GASTON.

Hélas! madame, ce sera l'une ou l'autre, à votre choix... impertinence, si vous ne faites pas grâce!... politesse, si vous pardonnez!...

JEANNE.

Au moins, pour forcer ainsi ma porte, monsieur, vous êtes-vous préparé un prétexte?

GASTON.

Oh! tout petit, madame!... (Il présente la manchette perdue avec l'attache de diamant.) Mais suffisant!... je pense!...

JEANNE.

La manchette!

SARAH.

Et le bouton!

JEANNE.

Vous avez?...

GASTON.

J'avais eu l'audace de vous suivre à cheval, madame, en apprenant que vous vous engagiez sur un chemin qui pouvait devenir fort dangereux; et j'arrivais à toute vitesse, mais je vous aperçus fuyant devant le flot qui montait!... j'allais suivre votre exemple, lorsque je vis flotter à distance cette manchette et ce diamant que je reconnus tout de suite pour l'avoir vu ce matin briller à votre main. Je poussai droit à la vague; du bout de ma cravache je fus assez heureux pour l'atteindre, et le voilà!... (Il le présente.) Les reines d'Orient ont un sourire pour le plongeur qui dépose à leurs pieds la perle cueillie dans le sein des flots!... ce que j'ai fait n'est pas digne assurément du sourire, le jugerez-vous du moins digne de pardon? (Il lui donne la manchette et le diamant.)

JEANNE.

Vous aurez les deux, monsieur, pour un acte de folie qui ne mérite ni l'un ni l'autre!

GASTON.

Jetez une épingle au fond de la mer, madame, et je veux la rapporter au même prix!

JEANNE.

Quelle plaisanterie!... venez au moins près du feu!... car vous devez être tout mouillé!...

GASTON.

Oh! pardonnez-moi! L'eau ne s'en est prise qu'à mon cheval!

JEANNE.

Sylvie, voyez à ce que l'on prenne soin du cheval de monsieur!

CYPRIEN, vivement.

J'y vais, moi, ma cousine! (A Rennequin.) Je vais te le sangler, te le seller, et tu fileras, (Il sort.)

JEANNE.

Et occupez-vous de vos chambres!

PROFILET, qui s'est tenu à l'écart pour ne pas être vu de Gaston; à part.

Elle nous renvoie!... J'aime autant cela! Il n'aurait qu'à vouloir renouer connaissance avec moi! (Il sort en longeant le mur à droite. Jeanne va à Sarah qui sort.)

GASTON, à part.

Profilet! (Il le regarde sortir.)

RENNEQUIN.

Quand on pense qu'il ne m'a pas seulement salué!... Il me connaît assez pourtant!... il le fait exprès!... parce que c'est moi!

GASTON, à Rennequin.

Oh! cher monsieur, je ne vous voyais pas!... Comment vous portez-vous? (Il salue Rennequin et traverse. Jeanne donne ses ordres à Sylvie qui sort.)

RENNEQUIN, saluant.

Monsieur!... (Gaston se retourne et le salue de nouveau.) Comme il me salue!... En voilà des cérémonies!... Je crois qu'il se moque de moi!... (Il sort après lui avoir fait un salut exagéré, en balayant le parquet de son chapeau.)

SCÈNE X

GASTON, JEANNE.

JEANNE, à Gaston qui se tient à une distance très-respectueuse.

Et maintenant que nous voilà seuls, monsieur, je n'ai plus le droit de blâmer le prétexte; il est, comme vous l'avez dit, suffisant, mais tout ne mérite pas la même indulgence, et pour m'avoir suivie jusqu'à Dieppe!... jusqu'à cette maison, jusque dans cette chambre, où vous ne deviez pas avoir l'audace de me voir!...

GASTON, l'interrompant.

Hélas! madame, mes yeux vous voient partout où vous n'êtes pas! Comment ne vous auraient-ils pas vue tout de suite où vous êtes?

JEANNE.

A la bonne heure! mais vous m'avouerez que cette raison-là!...

GASTON.

Ressemble à une folie; eh bien, oui, madame! je suis fou!... oui, où vous n'êtes pas, l'air manque à ma poitrine, la lumière à mes yeux... je vous cherche... je vous appelle... je vous devine!... et je n'ai plus qu'à laisser faire mon cœur qui me conduit droit à vous! C'est insensé! mais c'est fatal et vrai!... Et puisque la raison n'y peut rien, qu'y faire?

JEANNE.

C'est une étrange justification, vous en conviendrez, que de dire à quelqu'un: Je suis très-fâcheux sans doute, très-indiscret même, et je commence à devenir passablement importun; mais telle est ma folie! que voulez-vous que j'y fasse?...

GASTON.

Je vous le demande, madame?

JEANNE.

Si le mal est ce que vous le dites, ayez recours à l'une de ces distractions qui ne vous manquent pas, à ce qu'on prétend.

GASTON.

Laquelle, madame?

JEANNE.

Ah! ce n'est pas là mon affaire, et vous ne devez être embarrassé que de choisir! courez, voyagez! que sais-je?

GASTON.

Mais vous le voyez: je vais, je viens, je voyage!...

JEANNE.

Oui, mais là où je suis!... c'est ailleurs que je veux dire!...

GASTON.

Ailleurs, madame, il n'y a rien!

JEANNE.

Allons! vous vous moquez, monsieur, et comme je n'ai pas à me reprocher de vous avoir donné la moindre espérance, j'ai le droit de protester contre une assiduité qui tourne à la tyrannie, et de vous demander si véritablement votre conduite est celle d'un galant homme.

GASTON.

Je n'en sais rien, madame, ce n'est pas à moi qu'il faut demander cela!... Je ne sais plus ce qui est bien, ce qui est mal, je ne connais que ce qui m'est doux à faire!

JEANNE.

Oui, oui, je vous vois venir!... c'est votre léthargie! Avec cela, vous avez réponse à tout!—Mais quand on est fou, monsieur, et que l'on peut devenir inquiétant et dangereux, on fuit le monde, on se cache, on s'enferme!...

GASTON, qui s'est rapproché d'elle, doucement.

Enfermez-moi donc!... madame!...

JEANNE.

Ah! l'on ne m'a pas trompée, vous êtes audacieux et obstiné, monsieur.

GASTON.

J'aime, voilà tout!

JEANNE.

Et il faut bien que votre amour suive sa marche ordinaire, n'est-ce pas?... et que la vanité y trouve tout d'abord son compte. Compromettre une honnête femme qui n'en peut mais... et par votre seule présence dans cette maison, y glisser déjà le scandale, n'est-ce pas une des premières règles de cet art de plaire que vous pratiquez si bien?—Que ce soit perfidie, calomnie, lâcheté, qu'importe!... c'est de bonne-guerre!... Je vous ferme cette porte, forcez-la! Je vous chasse, demeurez! pour que demain tout le monde ait le droit de se dire en souriant: «Ils ne se quittent plus!» Ah! une dernière fois, monsieur, épargnez-moi l'odieux honneur de vos poursuites! Je le désire! je le veux! je l'exige!

GASTON.

Eh bien, je vous l'épargnerai donc, madame, et pour toujours, (Il s'incline et remonte la scène pour sortir.)

JEANNE le suivant des yeux.

Ah! vous partez?

GASTON.

Mon obéissance vous surprend-elle?

JEANNE.

Eh bien, oui, je ne vous croyais pas tant de générosité, et je vous en sais un gré infini!...

GASTON.

Adieu donc, madame! (Même jeu.)

JEANNE.

Adieu donc! (Elle le regarde et lorsque Gaston est près d'ouvrir la porte.) Et maintenant, je suis femme à déclarer à qui voudra l'entendre que vous êtes moins noir qu'on ne le prétend et que vous valez décidément mieux que votre renommée!

GASTON, se retournant.

Non, madame!

JEANNE.

Comment, non?

GASTON.

Non! je ne vaux pas mieux qu'elle!

JEANNE.

Voilà une singulière vanité!

GASTON, descendant.

Ce n'est pas par vanité!... c'est franchise! car à vous, madame, je veux que ce cœur s'ouvre tout entier, vous serez peut-être effrayée du mal qui a dévoré cette âme, et qui a fait, partout la désolation et le vide!... mais comment ne seriez-vous pas émue à la vue de ces derniers débris de vertus et d'honneur, qui se réfugient autour de votre image, en vous conjurant de prier pour eux, et de bénir leur derniers efforts!

JEANNE.

Mais vraiment, je ne sais si je...

GASTON.

On vous a dit que j'étais un prodigue, madame!... un joueur, un libertin, un roué, ne respectant rien de le terre ni du ciel, tout à ses plaisirs, et sans autres dieux que ses caprices!... une âme enfin ouverte à tous les vices... comme cette demeure à tous les vents!... On a menti!... c'est faux!... je suis encore pire!... car ce qu'on ne vous a pas dit; c'est que je suis, de nature, ami de la ruse, de la perfidie; que je n'ai jamais plus d'éloquence que pour les faux serments, les détours et les mensonges!... Que je mens... ah! je mens avec ivresse, et le bonheur de tromper m'enivre d'une volupté plus ardente que la volupté même!... L'amour, pour moi, c'est la séduction!... c'est la lutte du bien et du mal qui se termine toujours au profit du mal! c'est la défense désespérée d'une vertu qui se débat, c'est l'honneur au vent, le feu mis à tous les coins de cette âme, vierge hier encore, aujourd'hui damnée!... C'est l'orgie sur les ruines, et le Diable éclairant la fête!

JEANNE, qui l'écoute et le regarde avec stupeur.

Et il y a de pareilles natures?

GASTON.

Et je dis le Diable! c'est qu'en vérité je crois que ses flammes courent au lieu de sang dans mes veines!... Mon père n'avait pas de fils, il se lamentait!... un ami le consolait... Bah! un fils, à quoi bon? des soucis! mille tracas!... Ah! dit mon père, qu'il vienne du ciel ou de l'enfer, mais qu'il vienne!—Je suis né... et la première fois que j'ai mordu le sein de ma nourrice, on ne s'est plus demandé d'où j'étais.—L'âge est venu, les dents aussi, et les griffes avec!—Je battais, j'égratignais serviteurs, amis, camarades, ma mère elle-même!... La sainte femme se désolait; elle me grondait, je pleurais avec elle, et de bonne foi, je déplorais ma vicieuse nature... et de bonne foi, je priais Dieu de me rendre meilleur... mais je la quittais à peine, que mes Diables bleus, c'est ainsi qu'elle appelait mes affreux instincts, reprenaient déjà le dessus... Quelque horrible fantaisie me souriait tout à coup! pousser celui-ci dans un bassin, lancer les chiens sur cet autre!... faire peur, faire peine, faire mal enfin!... Je luttais, je m'effrayais: «Non! je ne le ferai pas!... non, je ne veux pas! non, pas cette fois!» Mais le démon, sous mes pieds, me criait: Va donc! va donc!... Ma bouche, ouverte sur une prière, se fermait sur un méchant sourire, et ma conscience révoltée criait encore: «Non, jamais!...» que mon bras achevait la scélératesse et que tout l'Enfer de mon âme s'écriait avec volupté: «C'est fait!»

JEANNE.

Mais c'est effrayant!... et l'on ne sait si l'on rêve... en entendant de pareilles choses!...

GASTON.

J'ai grandi... l'enfant est devenu homme... Et les diablotins bleus, grandissant avec moi, sont devenus DIABLES NOIRS! Ma mère est morte, mon père est mort!... et à vingt-deux ans, je me suis trouvé seul, riche, indépendant et maître de toute ma vie. Et alors je regardai autour de moi tout ce monde qui me semblait destiné à devenir ma proie, en me disant: «Par quelle noirceur pourrais-je bien commencer?—Bah! je n'ai qu'à laisser faire ma nature... marche, coursier diabolique, voici la bride, conduis-moi par tous les mauvais sentiers, et, puisqu'aussi bien, j'ai beau faire; puisque je suis l'esclave né de toutes mes passions, fais que l'abus et la satiété m'en dégoûtent, et que je me retrouve un jour, en face de moi-même, tellement rassasié de vices, que je me passionne pour la saveur du bien, comme le palais, un lendemain d'orgie, aspire à la fraîcheur de l'eau de source!» Et, parti de cet infernal galop, voici des années que je chevauche, comme un personnage de ballade, le mal en tête, la mort en croupe, les vices gambadant tout autour; jusqu'au jour... ah! jusqu'au jour où las, épuisé... altéré de calme et de fraîcheur, je vous ai vue, et me suis écrié: Dieu soit loué! voici l'ombre et le vert feuillage et la source pure!...

JEANNE.

Et vous avez cru que je consentirais à jouer un rôle dans votre légende et que j'accepterais l'offre de ce cœur où tous les diables font leur sabbat?

GASTON.

Je l'ai cru, et je le crois encore!

JEANNE.

Parce que?

GASTON.

Ah! parce que vous ne pouvez pas repousser un malheureux qui se noie dans une vie maudite, et qui se cramponne à vous! Parce que vous êtes charitable et bonne!

JEANNE.

Non! je ne suis pas bonne!

GASTON.

Ah! madame, sauvez-moi, ne me faites pas douter de cette vertu à laquelle j'aspire, en me la montrant dure, implacable et sans cœur!... à défaut d'amour, que je ne vous demande pas, mon Dieu! par pitié seulement ne découragez pas cette conscience qui se réveille...

JEANNE.

Mais, mon Dieu!...

GASTON, continuant.

Ah! laissez-moi, laissez-moi tout dire!... Oui, j'ai été coupable, vicieux, criminel même, je le veux bien, mais il faut me pardonner, car on ne m'a jamais aimé! (Mouvement de Jeanne.) Si j'avais rencontré une âme comme la vôtre, ah! vous m'auriez inspiré cet amour du bien que je commence à peine à connaître... Dans ce gouffre où je descends chaque jour plus avant, qu'ai-je donc rencontré avant vous qui pût attirer un seul instant mon regard?... Mais rien! rien! vous seule êtes cette fleur, cette lumière!... ce ciel bleu qui brille là haut sur ma tête, en m'inspirant l'ardent désir de remonter! Et je vous regarde avec ivresse, avec délices, et je vous tends les bras, et je vous crie, avec toute mon âme: Je tombe, retenez-moi!... je meurs, secourez-moi!... Je suis un maudit! un damné qui brûle!... Penchez-vous sur moi!.... Un sourire!... une larme!... moins encore, un regard!... et je suis sauvé!....

JEANNE.

De la pitié, peut-être!... et certainement si ce que vous dites est vrai!...

GASTON, avec chaleur.

Si c'est vrai!... Et vous en doutez! quand je me suis montré tel que je suis!... A quoi servira donc la franchise?

JEANNE.

Ah! qu'est-ce que cela prouve? Le démon est si rusé, et il sait la femme si faible de sa propre bonté. Telle qui résiste à l'amour, ne sait pas toujours se défendre de la pitié; et il n'est rien comme les larmes pour noyer une vertu!

GASTON.

Quoi? vous pensez?...

JEANNE.

Ah! je pense! je pense! qu'il est fort habile d'exploiter la charité. Le plaisir de sauver un damné qui tend les bras, mais cela a son attrait, vous le savez bien... et notre vanité s'en mêle!—Si je l'aimais... moi!... oh! ce serait bien autre chose, en effet!... je ne suis pas les autres, moi!... je le dompterais, moi! je l'enchaînerais, moi!... Pour une femme amie du péril, qui ne craint ni les chemins escarpés, ni l'émotion du vertige... avouez que tout cela est irritant, provoquant, et qu'il serait bien digne d'un démon d'en profiter! Oh! non! restons-en là, tenez, car rien que d'y penser, vous me faites peur!

GASTON

C'est que ma prière vous a touchée, et que vous consentez enfin...

JEANNE, le repoussant.

A rien!... je ne fais pas de conversion!

GASTON.

Eh! ne la faites pas, madame!... Laissez-la faire! Et pour cela, vous n'avez qu'à ne me pas défendre de vous voir!

JEANNE.

C'est trop!

GASTON, avec plus de chaleur.

Mais encore une fois, je ne vous demande pas votre amour! Laissez-moi vous aimer seulement!... Laissez-moi vous entourer de cette adoration muette qui ne demande rien.

JEANNE.

Non! allez-vous-en!

GASTON.

Vous ne m'entendrez pas! vous ne me verrez pas!... je glisserai autour de vous, comme le souffle du vent! Je vous regarderai comme le rayon à travers les branches, et vous ne serez même pas obligée de savoir qu'il y a là quelqu'un que la douceur de votre présence enivre, et qui ne vit plus que pour vous et par vous!...

JEANNE.

Non! allez-vous-en!

GASTON.

Ah! vous ne me croyez pas!... mais sur ce qu'il y a de sacré au monde, ce que je dis est vrai. Il est vrai que je vous aime! comme il est vrai que, si vous me repoussez, j'en meurs!

JEANNE.

Eh bien, franchise pour franchise! Vous m'avez dit qui vous étiez!... Je vous dirai qui je suis, moi; car vous ne me connaissez pas! Vous me croyez bonne, et vous parlez de ma douceur... Regardez-moi donc; vous ne m'avez donc pas regardée, et vous n'avez donc pas su lire toute mon âme dans mes yeux: il faut donc vous le dire, que je suis effroyablement despote, jalouse et violonte!... Vous parlez de vos passions!... Et les miennes!... Croyez-vous que l'on n'aie pas aussi ses colères, ses révoltes, son petit orgueil féroce, et ses jalousies à tout tuer!... Si j'avais la faiblesse de croire à votre amour, sur le fol espoir de vous sauver de vous-même!... mais avant trois mois, ou vous seriez bien changé, ou mes Diables noirs auraient dévoré les vôtres!... Et si jamais j'étais trahie à mon tour, si vous marchiez sur ma vie comme sur celles de toutes ces femmes que l'on prend, que l'on quitte et qui ne savent que pleurer! ah! ce jour-là... je... je ne sais ce que je ferais... mais il ne serait plus question de ma douceur!

GASTON.

Ah! le jour et l'heure où je serais assez stupide pour oublier que vous êtes la plus belle et la plus adorable des femmes, tuez-moi, foulez-moi aux pieds, écrasez-moi! je l'aurai bien mérité.

JEANNE.

Vous croyez rire!...

GASTON, avec passion.

Non!

JEANNE, après une seconde d'hésitation.

Voyons! c'est de la folie! Éloignez-vous, on vient!

SCÈNE XI

Les Mêmes, RENNEQUIN, TRICK, SARAH, SYLVIE, PROFILET. Rennequin entre par le fond avec Profilet et Sarah.—Trick par la gauche avec Sylvie.

RENNEQUIN, entrant sur la pointe du pied.

Chut!... chut!...

JEANNE.

Quoi!

RENNEQUIN, à demi-voix.

Vous n'entendez pas?

SARAH, de même.

Là haut!

JEANNE.

Là haut?...

PROFILET.

Oui, on fait un train là haut depuis un quart d'heure.

TRICK.

Ça fait trac, trac, trac!... (On entend sur le plafond un bruit de pas et de chaises heurtées.)

JEANNE.

Oui, on dirait quelqu'un qui marche!

RENNEQUIN.

Et qui fume; vous ne sentez pas?

SARAH.

Ça empeste l'odeur du tabac!

TRICK, à Rennequin.

Donne-moi ton canne! (A Gaston.) Viens-tu, toi?

GASTON, souriant.

Si vous voulez le permettre!... mais à la condition que je passerai devant.

TRICK.

Allons!... (Ils montent tous vers la porte du fond, et au même instant, on entend la voix de Roland qui descend l'escalier quatre à quatre.)

ROLAND, au dehors.

Mais il y a donc, des légions de chats ici! Misère et salpêtre! On ne peut pas dormir!... (Il entre comme un coup de vent.)

SCÈNE XII

Les Mêmes, ROLAND. Il a la tête enveloppée d'un foulard, il est en costume du matin, tenant un bâton d'une main, une bougie de l'autre, et ayant un cigare aux dents; il s'arrête stupéfait à la vue de tout le monde.

TOUS, le regardant avec surprise.

Ah!

ROLAND, de même.

Oh!

GASTON.

Roland!...

PROFILET, à part.

Ferragus!

ROLAND, à part.

Profilet! Gaston! Des femmes! (Apercevant Sarah.) La mienne!... Oh!...

TRICK, le regardant de près.

C'est donc toi qui fais ce train-là!... Tu te fiches donc du monde.

ROLAND, après l'avoir regardé avec stupeur en l'éclairant de sa bougie.

Il me tutoie! (Il porte la main à son bonnet de nuit.) Misère!... je suis déshonoré!... Quelle tenue!...

JEANNE.

Vous connaissez monsieur, cousin?

PROFILET.

Oui, un peu, autrefois!... Il y a si longtemps!

GASTON, à demi-voix, passant près de lui et descendant.

Que diantre fais-tu ici, toi?

ROLAND.

Mais tu vois, cher enfant, je fais assez mauvaise figure!...

JEANNE.

Pardonnez-nous, monsieur, d'avoir troublé votre premier sommeil!... Mais aussi, comment deviner que vous étiez installé là haut...

ROLAND.

Ah! madame!... En effet, je... (Passant la bougie à Sylvie.) Prends-moi cela, toi. (A Trick.) Et toi ça! (Il lui donne sa canne.) Je suis assez ridicule avec le reste!... En effet, oui, madame, oui!... Ah! pardon! (Il ôte son serre-tête.) Je reconnais que mon installation!... Mais misère!... Il est donc habité, votre château?

JEANNE.

Vous voyez?...

ROLAND.

Et ces crétins de paysans qui me répondent: Non! Il y a trois ans qu'on n'y est venu!... j'étais ravi, madame!... Il faisait justement ce soir-là un clair de lune, j'étais à la poésie... je pénètre dans le jardin par une brèche... je vois une porte qui ne demandait qu'à s'ouvrir... je l'aide un peu... Glissons sur ce détail... (Rennequin fait la grimace.) Et je trouve là haut une chambre... un grenier!... ah! Dieu!... la chambre de mes rêves!... une vue... un air!... une bibliothèque... et des pommes en quantité... un paradis! Il n'y manquait plus que la femme; j'aurais fait le serpent!

GASTON.

Madame, il ne faut pas juger mon ami Roland sur ce premier aspect! Je vous le donne pour un homme charmant, quand il est en toilette!...

ROLAND.

Charmant, madame, charmant! vous ne pouvez pas vous en faire une idée!...

RENNEQUIN.

Charmant! voilà toujours de drôles de manières de s'introduire comme cela dans une maison...

ROLAND.

J'ai des papiers, monsieur!... on peut avoir de mauvaises connaissances, comme monsieur... (il montre Gaston) et reculer encore devant le crime!... Mon passe-port vous dira que je recule encore devant le crime.

JEANNE.

Je suis persuadée, monsieur, que la bibliothèque ne peut pas être mieux occupée!... je vous prie donc d'y retourner, en vous y considérant comme chez vous!...

ROLAND.

Ah! madame...

JEANNE.

A moins que vous ne préfériez causer avec ces messieurs... auquel cas je vous laisse, en vous demandant une seule grâce!...

ROLAND.

Ah! madame, toutes les grâces! Elles vous appartiennent!

JEANNE.

Oh!...

ROLAND.

Je vous demande pardon... cela m'a échappé!

JEANNE.

Le cigare... Je vous en prie! je ne supporte pas l'odeur du tabac.

ROLAND, le jetant par la fenêtre.

Ah! Dieu! voilà le cigare, madame, et pour peu que vous y teniez, le fumeur va le suivre!

JEANNE, riant.

Non!

RENNEQUIN, à demi-voix.

Si! si!

JEANNE.

Maintenant que vous êtes mon hôte, je réponds de vous.

ROLAND.

Hélas! c'est aussi pour cela, madame, que je ne réponds plus de moi.

JEANNE.

A bientôt, monsieur! (Elle sort par le fond,)

GASTON, à part.

Elle ne me renvoie pas!

ROLAND, descendant à l'extrême droite et regardant Sarah qui passe au milieu de l'avant-scène pour remonter.

C'est bien ma femme!

SARAH, à part.

C'est bien mon mari! (Elle remonte.)

ROLAND, de même.

Mon absence ne l'a pas fait maigrir!

SARAH, de même.

Il se porte bien! (Elle remonte, Roland l'a devancée et se place devant la porte du fond. Haut.) Pardon, monsieur, vous me fermez le passage!

ROLAND.

Madame! (Il ouvre la porte à deux battants.) Vous pouvez sortir!...

TRICK, à Rennequin.

Tiens, voilà ton canne!

RENNEQUIN.

Mais, sapristi! je vous défends de me tutoyer, vous!...

TRICK.

Je tutoie pas!... je dis: voilà ton canne!

RENNEQUIN, prenant la canne et faisant le geste de le rosser; Trick se retourne naturellement, il abaisse la canne en faisant semblant de jouer avec; à part.

Si je pouvais te rosser, toi, sans que tu t'en aperçusses! (Il sort par la porte de gauche.)

TRICK, regardant Roland sous le nez, en riant et lui tapant sur le ventre.

Farceur, va! es-tu donc trôle! (Il sort en riant tout seul.)

SCÈNE XIII

ROLAND, GASTON, PROFILET.

ROLAND, regardant sortir Trick.

Étrange!

PROFILET, riant, ainsi que Gaston, et venant à lui.

Ah! ça, voyons, qu'est-ce que vous faisiez dans ce grenier?

ROLAND, gaiement, à Gaston.

Mais plus étrange encore! celui-ci ne me tutoie plus!

PROFILET, embarrassé.

Nous sommes-nous jamais?...

GASTON, à Roland.

Il ne m'a pas même reconnu.

ROLAND, de même.

Ingrat, as-tu oublié... (A Gaston.) Il a oublié... cette nuit d'éprouves, où Ferragus te reçut dévorant, après t'avoir fait boire douze verres de vin de champagne, aux douze coups de l'horloge qui sonnait minuit!

PROFILET.

Chut! chut!

ROLAND.

Tu étais bien ému, Profilet! (A Gaston) Il était bien ému. Tu pleurais, Profilet!... et tu te jetais dans mes bras en m'appelant: Agamemnon!...

PROFILET.

Oui, oui, mais ce souvenir ici ne m'est pas agréable! va pour le tutoiement!... Que diable fais-tu dans ce grenier?

ROLAND.

Je maigris!...

GASTON.

Tu maigris?...

ROLAND.

Oui, mes enfants, oui, parce que je deviens gras, et un homme gras est un homme fini. Aussi, depuis deux ans que notre chère société est dissoute, je vague tout l'été par les monts et les plaines, dans des lieux écartés où de maigrir en paix on ait la liberté! Ma nourriture est celle de l'anachorète, c'est le moment, des noix, je suis aux noix! Encore quinze jours de noix! je tourne au fakir... je suis transparent!... Et je rentre à Paris où toutes les petites dames vont se jeter à mon cou en s'écriant: Ah! ce bon Roland!... à la bonne heure! il est jaune, il est sec, il est creux! il est sauvé, l'animal!

GASTON, riant.

Toujours le même et toujours fou!

PROFILET.

Et pourtant, l'homme qui n'a pas su vieillir avec le temps et qui conserve encore dans un âge!...

ROLAND, l'interrompant.

Qu'est-ce que c'est que ça?

GASTON.

De la morale!

ROLAND.

De la morale! ah! la vilaine bête! je la sentais venir! Donne-moi ma bougie et bonsoir!

GASTON, le retenant.

Comment! tu?...

ROLAND.

Ma bougie?

PROFILET.

Il vient pourtant un moment où la frivolité doit faire place...

ROLAND, agacé, cherchant à le faire taire.

Oh! la la!

PROFILET.

Et si la jeunesse peut jusqu'à un certain point...

ROLAND.

Oh! la la!

PROFILET.

C'est à la condition que l'âge mûr!...

ROLAND.

Oh! la la! la la! la la! (Il lui met la main sur la bouche pour l'empêcher de continuer.)

PROFILET, reculant.

Mais, sacrebleu!

ROLAND, vivement.

A la bonne heure! courage, Profilet! jure, mon ami! voilà la vérité!

PROFILET.

Je puis bien dire peut-être, que l'homme une fois marié...

ROLAND.

Ça oui! ce n'est pas une moralité, c'est un ennui! Tu t'es donc marié, nigaud?

PROFILET.

Oui!

ROLAND.

Imbécile, va!... moi aussi!

GASTON.

Ah bah!

ROLAND.

Oui, cela le fait rire, tenez, ce drôle-là!

GASTON.

Tu t'es laissé prendre à quelque?...

ROLAND.

Je me suis bien pris moi-même!

GASTON.

Enfin, quelle raison?...

ROLAND.

Ah! mes enfants! toujours la même!... ce malheureux embonpoint! (Reprenant.) Le jour où je reconnus avec horreur comme trop étroit un gilet trop large la veille; je me dis: Roland, mon ami, assez chassé; voici le froid, la neige n'est pas loin! Rentre les chiens et ne va pas gagner des rhumatismes à courir plus longtemps la perdrix. Le rôti domestique a son bon côté! Et une légère atteinte de goutte venant à propos souligner cette réflexion, je me laissai marier avec une riche héritière étrangère, jolie, blonde, svelte, en ce temps-là!... et qui m'était du reste parfaitement indifférente, comme doit l'être toute femme que l'on destine à l'honneur de rappeler au logis les vertus patriarcales des matrones romaines... (Protestation de Gaston et de Profilet.) Oh! mes chérubins, si papa Ferragus n'a plus le droit de dire des énormités, je reprends ma bougie, je vais me coucher, et vous ne me revoyez plus!

GASTON.

Non, non, continue!

ROLAND, ramené à l'avant-scène.

Quand il fallut dire oui! mes chers enfants du bon Dieu, je sentis toutes les affres de la mort. Pourtant je dis (lugubrement): Oui!... avec cette gaieté-là. Je passe la noce!... (Avec épouvante.) Je passe la noce, qui se fit aux frais du beau-père! Un dîner, mes enfants!... Et des vins!... (Il va tomber sur la table d'un air désolé en cognant dessus avec le poing.) Un château-Iquem entre autres, un château-Iquem 53... si on a jamais entendu parler d'un château-Iquem 53.

GASTON, allant à lui.

Pauvre garçon!...

ROLAND, assis sur la table.

Ne te marie jamais, cher enfant! Le repas de noce est l'emblème de tout ce qui va suivre. Le potage froid, les glaces chaudes, le café tiède, c'est tout le mariage!—Ma femme est une Américaine, mais élevée à Paris heureusement. Mon beau-père, arrivé de l'Ohio pour la cérémonie, est un quaker réformé... Ne cherchez pas... une chose dont vous ne pouvez pas vous faire une idée juste, ni lui non plus!

GASTON.

Tiens!

ROLAND, reprenant.

Nous disons donc un quaker. Il buvait bien d'ailleurs, quoique quaker... Mais, au dessert, il nous fit un sermon... Ah! Dieu! sur les devoirs du mariage!... Et qu'il fallait croître!... et que la femme est une vigne féconde... etc., etc. Je regardais madame Roland, qui ne me faisait jusque-là que l'effet, d'un sarment...

GASTON.

Et puis?

ROLAND.

Et puis, voici le quaker qui me prend à part et qui entame, avec précautions oratoires, un discours... (S'arrêtant.) Mes enfants, je vous le donne en cent? Le quaker se croyait obligé de me prévenir... Enfin, le quaker fait la maman avec moi! J'éclate de rire! Il se fâche; on s'explique. Je ne sais comment j'ai la folie de lui dire (les mauvais vins font toujours faire des sottises...): Mais soyez donc tranquille, ô mon père, je suis comme la fiancée du roi de Garbe!... Il avait lu les contes de la Fontaine, quoique quaker; il comprend, il s'emporte!... «Ma fille, à un libertin, à un vigneron qui a grapillé sur tous les coteaux! jamais!...» La vigne pleure, je veux l'enlacer... Elle se jette dans ses bras en criant: «Papa!» Je me sauve! et je cours au café Anglais où je fais seul un petit souper! (Avec enthousiasme.) Un château-Iquem 47! A la bonne heure!

GASTON.

Et le lendemain?

ROLAND.

Le lendemain, je bouclai ma valise, et je partis pour Alger.

PROFILET.

Et tu n'as plus revu ta femme?

ROLAND.

Si, une fois, tout récemment... un peu plus boulotte, et ma foi, très-agréable à voir!

PROFILET.

Et tu ne comptes pas?...

ROLAND.

Je compte profiter de la rupture quatre ou cinq ans encore et user les restes de cette bonne liberté dont je me trouve si bien; après quoi, je me fais quaker pour faire plaisir au beau-père, je rentre au bercail, et la vigne prospère et multiplie.

GASTON.

Et si en attendant, elle?...

ROLAND, saisi.

Oh!

GASTON.

Cela s'est vu!

PROFILET.

Il a raison!

ROLAND, le faisant taire.

Oh! la la! non, mes enfants, non!... Profilet peut-être; mais moi!...

GASTON.

Ma foi!... (Il remonte à la fenêtre.)

ROLAND.

Au fait! Il regardait tout à l'heure madame Roland! (Haut.) Misère! qu'est-ce que tu fais ici, toi?

GASTON.

Moi?

ROLAND.

Oui!

GASTON, après un silence et sérieusement.

Je suis effroyablement amoureux!

ROLAND.

De la blonde?

GASTON.

Non! de la brune!

ROLAND.

Bon! bon! Tu es dans la vérité, mon fils! Il n'y a que les brunes!

PROFILET.

Ah! vous êtes amoureux?... vous! Et tout de bon?...

GASTON.

Amoureux fou!

ROLAND.

A la bonne heure!

GASTON.

Oh! ne raille pas! Il ne s'agit pas ici d'un caprice et d'une fantaisie de plus; c'est de l'amour... comme tu n'en connais pas, et moi non plus! C'est une possession qui ne me laisse plus ni présence d'esprit, ni raison... Enfin, c'est du véritable amour, c'est-à-dire je ne sais quoi qui est délicieux et stupide!...

ROLAND.

Toujours jeune! toujours ardent!

GASTON, allant à lui.

Et si je te disais que c'est au point que mon passé me révolte, que je me trouve indigne de cette femme, et que je donnerais dix ans de la vie qu'il me reste à vivre, pour avoir le droit de lui dire avec fierté: «Je vous aime et je suis un honnête homme!»

ROLAND.

Oh! la la! oh! la la! qu'est-ce que j'entends! Regretter la vie, la bonne petite vie que papa Ferragus nous a faite.

GASTON.

Ah! pardieu! elle est belle, la vie que tu m'as faite! Tuer l'amitié par le mépris, l'amour par le dégoût, l'appétit par la satiété, la santé par l'abus, tuer tout autour de soi, en se tuant soi-même et sans venir à bout de tuer l'ennui! La voilà, ma vie! Délicieuse, n'est-ce pas?

ROLAND.

Oui, oui, tu voudrais bien me faire faire de la morale, toi, mais tu ne m'y prendras pas.

GASTON.

Et tu crois que je n'aspire pas à en changer?

ROLAND.

Je t'en défie.

GASTON.

Tu m'en défies?

ROLAND.

Oui!

GASTON.

Je ne pourrai pas changer, si je veux! Et renoncer?...

ROLAND.

Non!

GASTON.

Parce que?...

ROLAND.

Parce qu'on ne refait, mon fils, ni sa nature, ni son crâne; parce qu'un chat reste chat et ne devient jamais lapin; parce que tu as tous les vices piqués dans cette petite boîte-là (il lui frappe sur le front) comme les notes sont piquées sur le cylindre d'un orgue de barbarie! Et l'air noté dans ton instrument étant la gaudriole, tu auras beau tourner la manivelle pendant cent-cinquante ans, ton instrument ne te jouera jamais un cantique!

GASTON.

Oh! que cette femme m'aime seulement et que son amour m'encourage et me soutienne, et tu verras bien!

ROLAND, qui est allé prendre sa bougie.

Je ne verrai rien du tout! Tu me fais l'effet d'un corsaire qui veut devenir confiseur! Tu vides tes barils de poudre pour y verser du sirop; et tu ne vois pas, nigaud, que dans trois jours, tu enverras les sucreries à tous les diables, pour retourner à la tempête, à la bataille, et au pillage!

GASTON.

Jamais!

ROLAND, prêt à remonter, s'arrêtant encore.

Lâche apostat, va! Un ingrat dont j'ai surveillé moi-même l'éducation d'un œil tout paternel!... Mon disciple, mon élève chéri! Un être dont je n'entends absolument faire que l'éloge! car tu vas bien, mon fils!... Oui, oui, tu vas bien... une bonne fourchette, dans les bons restaurants; ceux, hélas! trop rares, qui ont encore une cave! Du luxe, le jeu, les femmes, les chevaux! (A Profilet.) Il est ruiné, n'est-ce pas? (A Gaston.) J'espère bien que tu es ruiné!

PROFILET.

Parbleu!

ROLAND.

Cher enfant!

PROFILET.

Deux fois!

ROLAND.

Deux fois! Charmant enfant!

PROFILET.

Le patrimoine d'abord, puis l'héritage de sa grand'mère, et il entame celui de sa tante Désirée.

ROLAND, avec affection.

Il entame sa tante Désirée! (A Gaston.) Si tu as besoin d'un coup de main, cher enfant?...

GASTON, haussant l'épaule et se levant.

Quel fou!

ROLAND.

Nous mangerons ensemble la tante Désirée!... Combien peut encore durer la tante Désirée?... un an, dix-huit mois encore, hein?

PROFILET.

Hum! six mois tout au plus!

ROLAND.

Alors, mange-la tout seul! Il n'y a pas assez de tante Désirée pour moi! Je vais me coucher! Et je vous souhaite le bonsoir! car je pars demain à l'aurore!

GASTON.

Bonne nuit, adieu!

ROLAND, prêt à sortir.

Voyons un grand élan! Je t'emmène, je te distrais, et je te sauve de cette passion nébuleuse!

GASTON.

Non!

ROLAND.

Tu es décidé?

GASTON.

A tout!

PROFILET.

Même à l'épouser!

GASTON, avec force.

Ah Dieu! si elle le voulait!

ROLAND.

Raca! raca! Le dernier Dévorant... (il souffle sa bougie) éteint!

SCÈNE XIV

Les Mêmes, JEANNE, TRICK, SARAH. Sarah entre avec deux bougies, elle en pose une sur la table, Trick porte deux bougies, il en donne une à Profilet qui sort.

JEANNE.

Messieurs, voici le couvre-feu!

ROLAND.

Dieu! madame, pardonnez-moi de reparaître encore! je me sauvais!

TRICK.

Eh bien! tu curs, curs! et ton pougie est éteint! (On entend le vent qui commence à souffler.)

ROLAND.

Vous êtes bien aimable, monsieur!

JEANNE.

Je crois que nous ne dormirons pas facilement cette nuit! Entendez-vous le vent?—Monsieur de Champlieu, votre cheval est sellé! et Trick va vous conduire!...

GASTON, saisi.

Madame!...

ROLAND, bas.

C'est un congé!

GASTON, à part.

Oui, mais je ne partirai pas!

JEANNE.

Adieu, monsieur!

GASTON.

Mesdames! (Il salue et sort, Trick le suit.)