Un salon chez Jeanne.—Fenêtre à gauche, pan coupé.—A droite, idem, porte d'entrée.—Chambre de Jeanne au fond.—Les portières et la porte gardent les traces de l'incendie.—A gauche une causeuse devant la cheminée. Un flambeau achève de brûler sur la cheminée; c'est au petit jour.
SYLVIE, TRICK, ROLAND.
Au lever du rideau, Trick écoute sur le seuil de la porte de Jeanne; Sylvie à gauche attise le feu, Roland entre sur la pointe du pied par la porte d'entrée, s'avance jusqu'au milieu de la pièce et appelle à demi-voix.
ROLAND, toute cette scène et les suivantes à demi-voix.
Sylvie!—Sylvie!
SYLVIE.
Monsieur Roland... ici?
ROLAND.
Oui, on me fermait la porte!—Mais j'ai forcé la consigne!
TRICK, au fond.
Tais-toi!
ROLAND, baissant encore la voix.
Hein?
TRICK, descendant avec précaution.
Je ne l'entends plus soupirer... si elle pouvait s'endormir!
ROLAND.
Misère!... mon pauvre Trick, c'est donc vrai, ce qu'ils m'ont dit en bas!... Malade, souffrante, la fièvre?...
TRICK.
La fièvre!... Seigneur Dieu! si ce n'était que la fièvre!... Mais depuis que nous l'avons portée sur son lit, Sylvie et moi, c'est le délire! toujours, toujours!
ROLAND.
Le délire?
SYLVIE.
Toute la nuit!...
ROLAND.
Pauvre femme, la secousse, la peur, je crois bien!
SYLVIE.
Taisez-vous! elle appelle!
TRICK.
Non!... D'ailleurs, ton bon petit femme est près d'elle! (Il remonte.)
ROLAND.
Madame Canillac... je le sais bien, je sais qu'elle est rentrée. Mais le médecin, le médecin!
SYLVIE.
Il est venu au milieu de la nuit, et je l'attends tout à l'heure! Il a commandé du repos, du silence, de la glace, a parlé de fièvre... de fièvre... Ah! mon Dieu! je ne sais plus comment, mais des mots qui font frémir... (plus bas) et que Trick heureusement n'a pas entendus.
ROLAND.
Il a paru inquiet?
SYLVIE, de même encore.
Oh! oui!... Pensez;—une fièvre pareille! Des cris! des larmes!... Ah! pauvre madame, nous n'avions pas trop tout à l'heure, madame Sarah et moi, de toute notre force, pour la retenir dans son lit!...
ROLAND.
Elle veut se lever!
SYLVIE.
Ah! je crois bien!... Et sortir!... et puis les flammes qu'elle voit partout... et puis lui toujours qu'elle appelle!... Ah! monsieur Roland, quelle nuit!... (Elle remonte jusqu'à la porte de Jeanne.)
ROLAND.
Mais lui... lui justement, lui dont vous ne parlez pas? Qu'est-il devenu...
TRICK, qui est redescendu.
Gaston!... (Avec violence.) Ah! j'aurais dû le laisser dans le feu... celui-là qui est cause de tout!...
ROLAND.
Et tu l'as sauvé pourtant?...
TRICK.
Je l'ai sauvé!... C'est pas vrai!... je l'ai trouvé dans le chambre de matame, évanoui, par terre, dans le fumée!... Je l'ai tescentu dans mes bras, et je l'ai fait porder chez lui!... par tu monde... en leur tisant: «Vous allez garter cet homme-là!... et vous l'empêcherez de revenir!... je veux blus le voir!... je veux blus jamais!... je le duerais!...»
ROLAND.
En sorte que tu ne sais pas?...
TRICK.
Si... J'ai envoyé savoir de ses nouvelles!... parce que... après tout...
ROLAND.
Ah! bonhomme sublime, va!... Il veut le tuer; mais il envoie demander comment il se porte!
TRICK.
Il revenait à lui, on a dit... «Il reviendra, va!» Du feu, de l'eau, de partout ils reviennent toujours, les méchants!
SYLVIE, au fond, vivement, en soulevant la portière.
Monsieur Trick, le médecin!...
TRICK.
Ah!... (Il remonte et disparaît dans la chambre de Jeanne.)
ROLAND, cherchant son chapeau.
Bon! bon, le médecin!... je vais l'amener, moi, le vrai médecin!... Où ai-je fourré mon chapeau?... (S'arrêtant.) Ah!... ce bruit de pas!... Gaston, peut-être!... (La porte d'entrée s'ouvre et l'on voit paraître Rennequin soutenu par Profilet et Cyprien, comme un homme évanoui.) Rennequin!...
ROLAND, RENNEQUIN, CYPRIEN, PROFILET.
CYPRIEN.
Oui!... il vient de se trouver mal dans l'escalier!
RENNEQUIN.
Ce n'est rien!... l'émotion!... ma sensibilité exaltée!...
ROLAND, lui avançant un fauteuil.
Ah! je vous connais bien!... On vous aura dit brusquement que votre pauvre nièce...
RENNEQUIN.
Ma pauvre nièce, oui... et notre pauvre maison!... qui a failli brûler!...
ROLAND, prêt à sortir, redescendant pour lui serrer la main.
Brave cœur, va!... mais ne vous affectez pas tant que ça, monsieur Rennequin, le malheur n'est pas si grand pour vous que vous pouviez le craindre.
RENNEQUIN.
Merci!... toute une aile calcinée!...
ROLAND.
Oui, mais votre nièce pouvait y rester et vous laisser la douleur d'hériter à sa place et de la pleurer toute votre vie. (Il remonte chercher son chapeau.)
RENNEQUIN.
Elle pouvait y rester, ah! mon Dieu oui; voilà ce que nous nous disions tous trois, en montant l'escalier!... C'est même ça qui m'a...
CYPRIEN et PROFILET, piteusement.
Ah oui!
RENNEQUIN.
Mais elle a une chance!... heureusement.
CYPRIEN et PROFILET, levant les mains au ciel.
Heureusement!
ROLAND, les imitant.
Seulement elle est très-malade!
TOUS TROIS, vivement.
Ah!
ROLAND.
Ainsi!... tout n'est pas perdu!... rassurez-vous!
TOUS TROIS.
Hein!
ROLAND, à Rennequin comme s'il allait l'étrangler, et lui parlant sous le nez.
Rassurez-vous!... Rennequin!... (Il sort.)
RENNEQUIN, PROFILET, CYPRIEN.
RENNEQUIN, quand Roland est sorti, il se lève.
Mais monsieur Roland!...
PROFILET, l'arrêtant.
Bon! laissez cela!... Il est déjà loin!
RENNEQUIN, héroïquement.
Je sais bien!... c'est pour ça que je le dis!... sans ça!...
CYPRIEN, le retenant.
Laissez donc!... Et parlons de choses plus sérieuses! Je ne me trompais donc pas!...
PROFILET, à demi-voix.
Ces deux hommes qui arrivaient en même temps que nous.
CYPRIEN, de même.
C'étaient des médecins!... donc, il a raison, la cousine est très-mal.
RENNEQUIN, ému.
Pauvre nièce!
PROFILET.
Il ne faut pourtant pas nous abandonner à une fausse...
CYPRIEN.
Crainte...
PROFILET.
Crainte, oui!... Je suis d'avis que monsieur Rennequin aille s'assurer de son état!
RENNEQUIN, ému.
Moi, entrer là?... avec ma nature impressionnable!... jamais!... tout ce que je peux faire... c'est d'écouter à la porte.
CYPRIEN.
Ce que disent les médecins!...
RENNEQUIN.
Ce que disent... oui... j'allais le dire!... vous pouviez me le laisser dire!... (Il écoute au fond.)
CYPRIEN.
Eh bien?
RENNEQUIN.
Je n'entends pas!... l'émotion... qui m'étouffe;... la tapisserie qui étouffe aussi... Ah! si, j'entends...
PROFILET.
Ah!
RENNEQUIN.
Oui, c'est le son d'une cuiller dans une tasse!... Ah! elle est bien malade!...
PROFILET.
Vous voyez ça à la cuiller!...
RENNEQUIN, descendant.
Non, mais je sens ça; ma nature si magnétique!... pauvre famille!... voilà où nous en étions il y a quatre ans, dans cette même chambre, pour son mari!... le défant!... excusez-moi, je ne peux pas me rappeler ça, sans que... pauvre neveu! pauvre nièce!... Seulement il n'y a pas de femme cette fois-ci pour hériter à notre place!
CYPRIEN et PROFILET.
Ah non!
RENNEQUIN.
Il n'y a que nous!
CYPRIEN.
Que nous trois.
RENNEQUIN.
Que nous trois!... (Les regardant.) Ah! sapristi!... trois!... c'est bien assez!
CYPRIEN.
Désolé de ne pas pouvoir me noyer pour vous être agréable.
RENNEQUIN.
Et ils ont des santés!...(Regardant Cyprien.) Celui-là, surtout. (Désignant Profilet.) Celui-ci me donne encore quelque espoir... mais il a pour lui ma chance... toujours ma chance!...
PROFILET.
Enfin! quand nous serons là à nous désoler, n'est-ce pas?
RENNEQUIN.
Oui!... quand nous nous désolerons!... Nous ferions peut-être mieux de nous réjouir, pauvre nièce.
CYPRIEN et PROFILET, se récriant.
Oh!
RENNEQUIN.
Non!... Je m'entends!... je ne dis pas nous réjouir comme ça effrontément, parce que l'héritage!—Oh! non! on ne peut pas!... on ne peut pas! Mais je dis au contraire nous réjouir... dans son intérêt?
CYPRIEN et PROFILET saisis.
Dans son intérêt!
RENNEQUIN.
Je m'explique, ça a besoin d'explications... mais enfin, qu'est-ce qu'elle allait faire? quoi? épouser un garnement qui eût fait son malheur. (Assentiment de Cyprien et de Profilet.) Eh bien! au lieu de ça, si la fatalité veut!... (ému,) la voilà sauvée au moins!... Elle ne l'épousera pas, ce gredin-là!... c'est un grand bonheur!...
CYPRIEN et PROFILET.
C'est vrai!
RENNEQUIN.
Un grand bonheur!... au moins, elle n'aura plus de scènes comme celle de cette nuit!...
PROFILET et CYPRIEN.
Le fait est que!...
RENNEQUIN.
Ont-ils fait un vacarme?... Ils appellent ça de l'amour!... En voilà de l'amour!... mais de mon temps, mais sapristi! nous avions aussi nos petites... mais c'était autrement gai!
CYPRIEN.
Je le crois.
RENNEQUIN.
Ah bigre!... quand je me lançais, moi... quel esprit! quelle verve!
CYPRIEN.
Ah!...
RENNEQUIN.
Mais quand vous direz: Ah!... Il en reste bien encore quelque chose.
CYPRIEN.
Vous comprenez que je n'ai pas le temps de vous chicaner là-dessus!
RENNEQUIN.
Mais je crois bien!... tandis que ceux-là... ils s'adorent d'une manière!... des enragés, quoi!... ils se mangent. (Montrant les dents.) Crrr!...
PROFILET, regardant au fond les portières de droite.
Il n'y a qu'à voir les rideaux!... regardez-moi ça!
CYPRIEN.
C'est en loques!
RENNEQUIN.
Ça fera encore bien l'affaire de mon cabinet.
CYPRIEN, surpris.
Comment, de votre cabinet?
RENNEQUIN.
Oui!... avec la causeuse. (Tâtant le meuble.) C'est du crin... ça!... tout crin!...
PROFILET, ahuri.
Vous prenez ça pour vous?
RENNEQUIN, ému.
Comme souvenir!—Tout le meuble, oui...
CYPRIEN.
Mais pardon! un instant! La succession compte bien vendre le mobilier tout entier.
RENNEQUIN, levant les mains au ciel.
Ah! la succession! Ah! voilà déjà l'horrible mot! la succession!... (Avec une émotion contenue et qui veut être digne.) La succession, monsieur, ne sera pas ruinée pour une causeuse, deux fauteuils et quelques chaises dont elle fera cadeau à un oncle!... à un pauvre oncle qui va rester isolé... bien isolé!... Avec la garniture de cheminée aussi, bien entendu!...
CYPRIEN.
Enfin tout le mobilier du salon, quoi?
RENNEQUIN.
Oh! tout le mobilier du salon!—Tout le mobilier du cœur! monsieur... tant pis pour vous si vous ne comprenez pas ce sentiment-là!
CYPRIEN.
Oh! mais je le comprends très-bien!... je le comprends si bien que je prends pour moi la garniture de cheminée du grand salon, comme souvenir.
RENNEQUIN.
Bigre! quel souvenir... en bronze!...
PROFILET, passant entre eux deux.
Pardon! Eh bien, et moi dont on ne parle pas?
RENNEQUIN, navré.
C'est ça, à l'autre... ô humanité!
Les Mêmes, TRICK.
TRICK, au fond, il descend, tout pâle, tout ému, se contenant.
Misérables!
RENNEQUIN.
Hein!...
TRICK.
Voleurs, bandits!... vous êtes là comme des bêtes fauves à vous arracher tout ce qui est à elle!... Attendez donc qu'elle soit morte!...
CYPRIEN et PROFILET.
Mais...
TRICK, serrant les poings avec colère.
Sortez d'ici!... sortez tous!... sortez!...
RENNEQUIN, à Profilet et Cyprien qui sortent en haussant l'épaule.
Oui, sortez!... (A Trick.) Ah! mon pauvre Trick, nous nous comprenons, nous! Les plus malheureux ne sont pas ceux qui s'en vont... ce sont ceux qui restent!...
TRICK, serrant les poings.
Eh bien, ne reste pas... va-t'en!...
RENNEQUIN, saisi, le suivant.
Non, mais... moi!... je pleure!
TRICK.
Je te dis de t'en aller!
RENNEQUIN.
Mais je vous défends!...
TRICK.
Et moi je te défends de rester...
RENNEQUIN, rageur.
Eh! dites-le donc!... entre amis!... Enchanté de vous être agréable!... (A part.) En voilà un que je flanquerai à la porte, quand je serai le maître!... (Il sort.)
TRICK, puis SYLVIE.
TRICK, à lui-même; apercevant Sylvie qui rentre par la porte.
Ah! Sylvie!... J'ai quitté la chambre!... je pouvais pas... Ces médecins, avec leur air!... je voulais écouter ce qu'ils disaient... je pouvais pas!... Ils sont partis?... Tu les a reconduits jusqu'à la porte!
SYLVIE, étouffant.
Oui!...
TRICK.
Eh bien!...
SYLVIE.
Eh bien!... (Elle veut répondre, mais les larmes l'étouffent et elle tombe assise en pleurant.)
TRICK, d'une voix altérée.
Si malade que cela?... (Sylvie fait signe que oui, en cachant sa figure dans son mouchoir. Moment de silence.) Mon Dieu!... si malade!... Voyons, ne pleure pas!... Il faut pas pleurer... (Contenant ses larmes.) On sait jamais!... les médecins... des bêtes!... Viens! ne pleure pas! (Il la fait lever.) Qu'est-ce qu'ils ont dit?...
SYLVIE, debout.
Ah!... ils n'ont rien dit, mais j'ai bien vu à leur air!
TRICK, effrayé.
Et ils partent!...
SYLVIE, le retenant.
Ils reviendront tout à l'heure!... Tout ce qu'ils ont recommandé, c'est de la laisser bien reposer... parce que la fièvre redouble!... Notre seule chance, c'est qu'elle dorme un peu et que le délire se calme!...
TRICK.
Oh! oui! oui! je comprends.
SYLVIE.
Et surtout empêcher... s'il revenait...
TRICK.
Gaston?...
Les Mêmes, ROLAND.
ROLAND, entrant rapidement par la porte de droite.
Le voici!...
TRICK.
Lui!...
ROLAND.
Oui, oui!... il accourt; je l'ai devancé pour préparer Jeanne à le voir!
TRICK, désespéré.
Ah! il s'agit bien de cela... ah! Dieu, qu'il parte, qu'il parte!... il achèvera de nous la tuer!
ROLAND.
Misère!... jamais!... (Il s'élance au-devant de Gaston, qu'il arrête sur le seuil de la porte dans le vestibule.)
Les Mêmes, GASTON, SARAH, entrée au bruit, puis JEANNE.
GASTON.
Où est-elle?
ROLAND, le retenant pour l'empêcher d'entrer.
Gaston! voyons!... de la raison!... tu ne peux pas la voir maintenant!
GASTON.
Je la verrai... où est-elle?
ROLAND.
Dans sa chambre; mais pour elle, pour toi!...
GASTON.
Eh! laisse-moi, toi! (Il se dégage de lui violemment.)
TRICK, lui barrant le passage du côté de la porte de Jeanne.
Va pas!... je t'en supplie!
GASTON.
Ah! vous me la cachez!... elle est malade!... elle souffre!...
TRICK et ROLAND, le forçant à descendre.
Mais non!...
GASTON, retenu par tous deux.
Elle est morte!... et vous n'osez pas me le dire!... Où est-elle! je veux la voir.
ROLAND et TRICK.
Gaston!
GASTON, se dégageant.
Je veux la voir!... (Il s'élance vers la porte du fond et arrive à temps pour soutenir Jeanne qui paraît sur le seuil toute pâle et toute chancelante... Gaston l'enlève dans ses bras et poussant un cri de joie.) Ah! ma Jeanne bien-aimée!... c'est toi! (Il l'entraîne sur le devant de la scène, dans un mouvement de joie et là, reste frappé de stupeur devant Jeanne immobile, qui ne le regarde pas, et qui tremble de fièvre... Silence de tous... Gaston les regarde comme pour les interroger, puis regarde Jeanne en la soutenant.) Mon Dieu!... Jeanne!... qu'y a-t-il?... (Jeanne ne répond rien, et ne le regarde même pas; elle cherche seulement en haletant et par un mouvement régulier et machinal comme celui des moribonds à dégager son cou et sa poitrine comme quelqu'un qui étouffe... Gaston effrayé l'appelle encore plus doucement.) Jeanne! rien... ma Jeanne! (Il la dépose sur la causeuse que Trick et Roland ont fait rouler au milieu de l'avant-scène; épouvanté.) Seigneur Dieu! voilà donc la vérité?...
ROLAND, cherchant à l'entraîner.
Hélas oui! Elle ne te reconnaît même plus!... viens, je t'en supplie!...
GASTON.
Non!... ce n'est pas vrai!... Laisse-moi, je veux lui parler!... Je veux qu'elle me parle!... Jeanne, Jeanne!...
ROLAND.
Avec ce délire qui ne la quitte plus!...
GASTON, revenant à Jeanne.
Ah! tu es stupide, toi, avec ton délire!... Pourquoi pas son agonie?... Elle est évanouie... voilà tout... Et quand vous serez tous là, à me regarder... Moi aussi, j'ai le délire, et je n'en meurs pas!... Dès qu'elle m'aura vue, elle me reconnaîtra, et la raison reviendra, et la santé, et la vie!... Jeanne, Jeanne, mon amour!...
TRICK, voulant s'opposer à ce qu'il parle à Jeanne.
Je veux pas!...
ROLAND, le contenant en lui montrant Jeanne immobile.
Ah! maintenant... qu'importe!
GASTON, qui pendant ce temps n'a cessé de chercher à ranimer Jeanne.
Ah! quand je le dis!—Elle a tressailli, tenez!... Elle m'entend!... C'est de l'air qu'il lui faut... voilà tout!... Écartez-vous!... c'est de l'air seulement!... (Il tourne autour de la causeuse en les forçant tous à s'écarter.) Mais par charité, écartez-vous donc, quand je le dis! (Silence. Mouvement de Jeanne.) Jeanne!... C'est moi! me reconnais-tu?... Est-ce que tu ne m'entends pas? (Il s'assied sur la causeuse, et prend Jeanne dans ses bras, en cherchant à la ranimer.)
JEANNE, comme quelqu'un qui rêve, sans ouvrir les yeux.
Si!
GASTON, triomphant.
Ah! je le disais bien!... quand je le disais!
JEANNE.
Je brûle... là!...
GASTON, a genoux devant elle.
Ah! si je pouvais prendre ta douleur et souffrir pour toi!... Mais regarde-moi seulement!... dis-moi que tu me reconnais... Tu m'entends, n'est-ce pas? Tu sais que je suis là!... C'est moi, Gaston, sauvé comme toi... et qui t'adore!...
JEANNE, toujours assoupie, la tête au dossier du fauteuil.
Gaston!...
GASTON.
Oui!...
JEANNE, de même, douloureusement, presque à voix basse.
Il est mort!...
GASTON, vivement.
Mais non, puisqu'il est à tes genoux!... Puisqu'il te parle,... puisqu'il serre tes mains dans les siennes en les couvrant de baisers!...
JEANNE, de même.
Il est mort!—Je l'ai tué!
GASTON.
Mais non! ce n'est pas vrai, je suis ici, regarde-moi!
JEANNE.
Si!... Je l'ai tué!... (Pleurant.) Ah! je suis une malheureuse... je l'aimais et je l'ai tué!... (Elle sanglote.)
GASTON, se relevant désespéré.
Ah! mon Dieu! que dire? que faire?...
ROLAND.
Rien!... Laisse-la reconduire dans sa chambre et viens avec moi!
GASTON, entraîné par Trick et Roland jusqu'à la porte.
Jamais! la quitter!... Oh! qui sait combien de temps je la verrai encore?...
JEANNE, soulevant un peu la tête, ouvrant l'œil à demi et regardant à côté dans le vide.
Gaston!...
GASTON, accourant à elle.
Elle m'appelle!...
JEANNE, prenant sa main vivement et lui montrant le vide et fermant les yeux.
Le voilà!...
GASTON, répétant sans comprendre en dévorant ses larmes.
Le voilà?...
JEANNE.
Oui, il tourne autour de moi! je l'entends!
GASTON.
Tu m'entends!
JEANNE, le repoussant.
Pas toi!... lui!... le mort!... (Avec effroi.) Comme il me regarde!... Il me menace!... (Poussant un cri.) Gaston!... Laisse-moi!
GASTON, cherchant à la rassurer.
Mais non!... ne crains rien!
JEANNE.
Si!... il m'accuse!... Il veut me punir à son tour!... Je ne veux pas!... laissez-moi... j'ai peur!
GASTON.
Mais non!... Ce n'est pas vrai! Jeanne! je ne te menace pas!... Je suis à tes genoux, regarde!... et je t'aime!
JEANNE, sans l'écouler, avec passion.
Ah! pardonne-moi! je t'ai accusé!... J'étais folle! Je voulais ta mort et la mienne, l'amour rend stupide, vois-tu! Ah! tu ne m'en veux pas!... n'est-ce pas?...
GASTON.
Mais non!...
JEANNE, parlant toujours à celui qu'elle croit voir.
Tu ne peux pas m'en vouloir!... (Avec passion.) J'étais si jalouse!... Mais ma haine était encore de l'amour... (Tendrement.) Je t'adorais en te tuant, comme à présent, comme toujours!... Tu le sais bien!
GASTON.
Ah! mon Dieu! mon Dieu!...
JEANNE, tressaillant.
Ah! ta voix, ta douce voix. Parle! parle encore! que je t'écoute!... C'est toi!... je te revois!... je te retrouve... je te reprends!... (Elle se soulève avec amour pour embrasser le vide devant elle et se dresse en poussant un grand cri de douleur.) Oh!... Ah! Dieu que je souffre!...
GASTON, avec désespoir et rage.
Ah! l'horrible chose pourtant, voir tout cela! sans pouvoir!...
JEANNE, le repoussant.
Laissez-moi, je brûle!... va-t'en!... (Elle écarte les mains de Gaston qui cherche à la soutenir.) Tes mains me brûlent!... Je te maudis! Je te hais!... Ah! misérable qui m'as trompée pour une autre!... Et ce feu!... partout!... Sur lui! Sur moi! Du feu, jusque dans mon âme!... Ces flammes!... Ah! sauvez-moi! par pitié! sauvez-moi de ces flammes qui me dévorent le cœur!... Là... ici... qui me brûlent!... (Épuisée.) Toute vive!... (Elle retombe.) Toute... toute vive!...
GASTON, qui est tombé à terre aux pieds de Jeanne, avec désespoir.
Et c'est moi! c'est pour moi! c'est à cause de moi!... quand je te disais, misérable, que ton amour la tuerait... Le voilà, ton amour!... Voilà ce qu'il a fait!... Regarde! Elle souffre par toi! Elle meurt par toi!... Par toi seul!... Infâme qui la volais! Infâme qui la tues!... Et pour ton châtiment, tu la verras souffrir jusqu'à la fin et tu ne pourras rien!... Tu ne peux rien!... rien!... rien!...(Il tombe à terre où il frappe le parquet dans un accès de désespoir insensé.) Tu ne peux rien!
JEANNE.
Il pleure!... (Silence.) Pourquoi pleure-t-il? Dites-lui de ne pas pleurer!... Ce qui arrive n'est pas sa faute! C'est la mienne!... Jeanne, tu ne fais pas ton devoir!... et tu es bien coupable! Comment feras-tu de lui un honnête homme, toi qui ne sais pas rester une honnête femme!
GASTON, retenu par Roland, à gauche de la scène.
Ah! ne la laissez pas parler ainsi!... Il ne lui manque plus que de me déchirer le cœur en s'accusant à ma place!...
JEANNE, soutenue par Trick, à demi-voix et chancelant sans les voir en parlant au vide devant elle.
Ah! Jeanne, cela était si beau pourtant de lui faire mériter ton amour à force d'honneur et de vertu. Mais il fallait d'abord te défendre de toi-même, misérable femme!... Ah! lâche! lâche! lâche! qui n'as pas su faire ton devoir et rester digne et chaste!... Insensée qui voulais guérir ce cœur malade en lui versant du poison! Le ciel t'a maudite! c'est justice! comme il maudit tout les amours qui osent se passer de lui! Maudite sois-tu, courtisane, qui as pris la passion pour de l'amour! maudite! coupable! maudite!... coupable!... qui as voulu jouer le rôle d'un ange, et qui n'as su être qu'une femme violente! et despote, et jalouse!... Et qui ne savais que l'aimer, l'aimer!... (Avec amour.) Ah! l'aimer ardemment pourtant! Dieu! le tant aimer!... Comment croire que je l'aimais si mal!... moi qui l'aimais tant que j'en meurs!...
GASTON, s'élançant vers elle et la prenant dans ses bras.
Non! tu ne mourras pas!... Non! non!... (Avec violence.) Reconnais-moi seulement, Jeanne! et je te sauve!
JEANNE, se débattant.
Coupable! coupable!
GASTON.
Ah! reviens, renais, revis!... Et tu verras si je ne t'aimerai pas comme il faut qu'on aime!
JEANNE, se redressant.
Qui parle d'aimer?
GASTON.
Moi!... Gaston... le tien!... Ah! un regard! reconnais-moi! Jeanne!... Ici sous tes yeux! Rien qu'un regard... C'est moi!... reconnais-moi!... (Avec violence.) Ah! je le veux pourtant, regarde-moi donc, je le veux! je le veux! je le veux!
JEANNE, poussant un cri.
Ah! (Elle tremble de tous son corps un moment, les yeux fermés, puis le regarde fixement.)
GASTON.
Oh! mon Dieu! qu'ai-je fait? (Silence d'une seconde, Jeanne toute chancelante les regarde tous, puis aperçoit Gaston et le reconnaît.)
JEANNE.
Gaston!... Ah! (Ses yeux se ferment; elle cherche en balbutiant à retrouver le front de Gaston pour l'embrasser, ses bras se roidissent, elle chancelle, pousse un léger soupir et expire tout doucement, debout dans ses bras.)
GASTON, sans s'apercevoir qu'elle est morte.
Ah! tu m'as reconnu.—Oui, c'est moi, je te sauve, et la vie est encore... à nous... belle et pure!... (Il prend un bras de Jeanne qui retombe, puis l'autre bras qui tombe de même, approche ses lèvres des siennes, il pousse un cri d'horreur et abandonne le corps de Jeanne qui tombe sur le canapé.) Ah! je l'ai tuée!... (Il chancelle et roule à ses pieds comme foudroyé.)
FIN.
EN VENTE CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS
PIÈCES DE THÉÂTRE, BELLE ÉDITION, FORMAT GRAND IN-18 ANGLAIS
| L'Echéance, comédie en 1 acte | 1 | » |
| La Papillonne, comédie en 3 actes | 2 | » |
| La Perle noire, comédie en 3 actes | 2 | » |
| Le Furet des Salons, comédie en 1 acte | 1 | » |
| Les Volontaires de 1814, drame en 5 actes | 2 | » |
| La Fille d'Egypte, opéra en 2 actes | 1 | » |
| Le Domestique de ma femme, com. 1 acte | 1 | » |
| Les Prés St-Gervais, comédie en 2 actes | 1 | 50 |
| Les Beaux MM. de Bois-Doré, drame, 5 act. | 2 | » |
| L'Idéal, comédie en 1 acte | 1 | » |
| Lalla-Roukh, opéra-comique en 2 actes | 1 | » |
| Le Secret du Rétameur, vaud, en 1 acte | 1 | » |
| La Boîte au lait, coméd.-vaud. en 5 actes | 1 | 50 |
| Le Café de la rue de la Lune, vaud. 1 acte | 1 | » |
| Le Hussard persécuté, opér.-houffe, 2 act. | 1 | » |
| Delphine Gerbet, comédie en 4 actes | 2 | » |
| Danaë et sa Bonne, opérette en 1 acte | 1 | » |
| Les Maris à système, comédie en 3 actes | 1 | 50 |
| Le Bord du précipice, comédie en 1 acte | 1 | » |
| Ah! que l'amour est agréable! vaud. 5 act. | 1 | » |
| Les Etrangleurs de l'Inde, drame en 5 act. | 2 | » |
| La Servante maîtresse, opéra-com. 2 actes. | 1 | » |
| Les Mystères du Temple, drame en 5 act. | » | 40 |
| Le Marquis Harpagon, coméd. en 4 actes | 2 | » |
| Le Château de Pontalec, drame en 5 actes | 1 | » |
| Le Bossu, drame en 5 actes | » | 50 |
| Les Fous, comédie en 5 actes | 2 | » |
| Dolorès, drame en 4 actes | 2 | » |
| Les Juy. Commères de Windsor, op.-c. 3 act. | 1 | » |
| La Comt. de la place Cadet, vaud. 1 acte | 1 | » |
| Une Corneille qui abat des noix, com. 3 act. | 2 | » |
| Les Ivresses, comédie en 4 actes | 2 | » |
| Le Chalet de la Méduse, vaud. en 1 acte | 1 | » |
| Le Lorgnon de l'Amour, vaud. en 1 acte | » | 40 |
| Cadet-Roussel, drame en 7 actes | 2 | » |
| Le Mari d'une Étoile, com.-vaud. en 2 act. | 1 | » |
| La Reine Crinoline, pièce fantast en 5 actes, 6 tabl. | » | 50 |
| Les Ganaches, comédie en 4 actes | 2 | » |
| Le Cabaret des Amours, op.-com 1 acte | 1 | » |
| Prisonnier sur parole, comédie en 1 acte | 1 | » |
| Les Brebis de Panurge, comédie en 1 acte | 1 | » |
| La Clef de Metella, comédie en 1 acte | 1 | » |
| Deux Chiens de faience, com.-vaud. 1 act. | 1 | » |
| Le Fils de Giboyer, comédie en 5 actes | 2 | » |
| L'Ami du Mari, comédie en 1 acte | 1 | » |
| Voilà la chose, revue en 3 act. et 20 tabl | » | 50 |
| La Fleur des braves, com.-vaud en 1 acte | 1 | » |
| Le Hal masqué, opéra en 4 actes | 1 | » |
| Philidor, drame en 5 actes | » | 40 |
| Francois-les-Bas-Bleus, drame en 5 actes | 2 | » |
| Les Ruines du Château noir, dr. en 5 actes | » | 40 |
| La Germaine, comédie en 3 actes | 2 | » |
| La Bohémienne, opéra en 4 actes | 1 | » |
| Les Trois Ivresses, vaudeville en 1 acte | » | 60 |
| Sortir seule! comédie en 3 actes | 1 | 50 |
| Le Télégramme, comédie en 1 acte | 1 | » |
| Marengo, drame militaire en 12 tableaux | » | 50 |
| La Mule de Pedro, opéra en 2 actes | 1 | » |
| Jean Torgnole, vaudeville en 1 acte | 1 | » |
| Henri le Balafré, comédie en 1 acte | 1 | » |
| La Déesse et le Berger, op.-com. 2 actes | 1 | » |
| Peines d'amour, opéra en 4 actes | 1 | » |
| Le Père Lefeutre, com.-vaud. en 4 actes | » | 40 |
| Le Bout de l'an de l'Amour, com. 1 acte | 1 | » |
| La Maison sans Enfants, com. 3 actes | 1 | 50 |
| L'Otage, drame en 5 act. et 6 tabl. | 1 | » |
| Crockbête et ses Lions, à-propos. 2 actes | 1 | » |
| Bataille d'Amour, op.-com. en 3 actes | 1 | » |
| Diane de Solanges, opéra en 5 actes | 1 | » |
| Un Joli Cocher, com.-vaud. en 1 acte | 1 | » |
| Le Jardinier et son Seigneur, op.-c. 1 acte | 1 | » |
| Les Fiances de Rosa, op.-com. en 1 acte | 1 | » |
| Le Brésilien, com.-vaud. en 1 acte | 1 | » |
| Folammbô, cocasserie carthagin., 4 actes | 1 | » |
| L'Oiseau fait son nid, com.-vaud. en 1 act. | 1 | » |
| Le Train de minuit, comédie en 2 actes | 1 | 50 |
| Les Toréadors de Grenade, excentr. en 1 act. | 1 | » |
| Les Mystères de l'Hôtel des ventes, comédie-vaudeville en 3 actes | 1 | 50 |
| Trop curieux, comédie en 1 acte | 1 | » |
| Nahel, opéra en 3 actes | 1 | » |
| C'était Gertrude, comédie en 1 acte | 1 | » |
| Le Démon du Jeu, comédie en 5 actes | 2 | » |
| La fausse Magie, opéra-comiq., en 2 actes | 1 | » |
| Les Bourguignonnes, op.-com. en 1 acte | 1 | » |
| La Sorcière ou les États de Bluis, drame en 5 actes | » | 50 |
| Le Secret de Miss Aurore, drame en 5 act. | » | 50 |
| Un Mari sur des charbons, coméd.-vaudev. en 1 acte | 1 | » |
| Les Diables roses, comèd.-vaud. en 5 act. | 1 | 50 |
| La Fille de Dancourt, comédie en 1 acte | 1 | » |
| Un Anglais timide, comédie en 1 acte | 1 | » |
| Les Pécheurs de perles, opéra en 3 actes | 1 | » |
| Aladin, ou la Lampe merveilleuse, féerie en 20 tableaux | » | 50 |
| Diane au bois, comédie en 2 actes, en vers. | 1 | 50 |
| Le Carnaval de Naples, drame en 5 actes | » | 50 |
| L'Aïeule, drame en 5 actes | 2 | » |
| Les Voyages de la Verité, pièce fantastique en 5 actes | 1 | » |
| Montjoye, comédie en 5 actes | 2 | » |
| Les Indifferents, comédie en 4 actes | 2 | » |
| Les Pays latin, dr. en 5 act. mêlé de chant. | » | 40 |
| Les Troyens, opéra en 5 actes | 1 | » |
| Le Dernier quartier, com. en 2 act., en vers. | 1 | 50 |
| Ajax et sa Blanchisseuse, vaud. en 3 actes | 1 | » |
| La Jeunesse des Mousquetaires, dr., 5 act. | 2 | » |
| Les Diables Noirs, drame en 4 actes | 2 | » |
IMPRIMERIE L. TOINON ET Cie, A SAINT-GERMAIN.