—Mon Dieu!... mon Dieu!... est-ce possible? est-ce possible?—s'écria M. Sécherin en cachant sa tête dans ses mains avec accablement.

Sa mère continua:

—Hier j'avais une preuve entre les mains, j'en suis bien sûre... mais ce démon me l'a arrachée... J'ai été si bouleversée de son audace que je n'ai pas pu dire un mot... Et puis je voulais encore une fois bien me recueillir, bien demander au bon Dieu ce que je devais faire... Toute cette nuit j'ai pensé à cela... Je me suis rappelé ce que j'avais vu, leurs signes d'intelligence, leur manége. J'ai prié le ciel de m'éclairer; ce matin je suis venue ici, je me suis mise à genoux, j'ai supplié ton pauvre père, qui nous voit et qui nous entend, de m'inspirer aussi... Mes prières ont été exaucées... Je me suis sentie... si convaincue de ce que je le dis, que j'en fais le serment... entends-tu? le serment sacré... Tu me connais... je mourrais plutôt que d'accuser un innocent; je ne damnerais pas mon âme pour l'éternité par un sacrilége!... il faut donc que ce soit une révélation d'en haut qui me dise que cette malheureuse est coupable.

—C'est vrai! ma mère ne ferait pas un sacrilége; il faut qu'elle soit bien sûre, et pourtant... Mon Dieu!... que croire?... que croire?...—murmurait M. Sécherin d'une voix sourde, en appuyant avec violence ses deux poings fermés sur son front.

Sa mère leva les yeux au ciel d'un air suppliant, puis s'approcha de son fils, appuya ses deux mains vénérables sur ses épaules, et lui dit avec un accent de pitié, de tendresse ineffable:

—Il faut croire ta mère, car le bon Dieu l'inspire, mon pauvre enfant; il m'a sans doute choisie pour te porter ce coup cruel, parce que je puis le consoler, te calmer, te guérir... Nous vivrons seuls tous les deux, comme autrefois... Oh! tu verras, tu verras, tu ne t'apercevras pas de l'absence de cette mauvaise femme... Tu me trouveras là... toujours là... Je serai avec toi bien plus encore que je n'y ai été jusqu'à présent, parce que, vois-tu... je m'apercevais que je t'étais moins nécessaire... depuis qu'elle était ici... elle... Je n'osais pas te le dire, mais cela me faisait de la peine... oh! bien de la peine! C'est cela qui augmentait encore la tristesse que j'avais depuis la mort de mon pauvre mari. Mais maintenant je tâcherai d'être plus gaie. Je le serai pour tu distraire... je t'en réponds... j'en suis sûre... tu verras... tu verras...—dit la pauvre mère en essayant de sourire à travers ses larmes.—Je serai si heureuse de ravoir mon enfant à moi toute seule, que je redeviendrai joyeuse comme dans ma jeunesse; je t'assure que tu ne t'ennuieras pas un instant avec moi... J'ai encore de bons yeux... Eh bien! le soir, je te ferai la lecture, ça te reposera de tes travaux... Et puis je prierai le bon Dieu à ton chevet; tu t'endormiras béni par ta mère. Nous mènerons une existence bien douce, bien calme... Je t'assure que je t'aimerai tant... oh! tant,... que tu n'auras rien à regretter.

A ce moment une porte s'ouvrit.

Ursule entra...

Je suis persuadée qu'Ursule avait écouté le commencement de cet entretien et qu'elle avait habilement ménagé son entrée.

Pressentant le grave événement qui allait se passer, elle avait redoublé de coquetterie dans sa parure...

Je la vois encore arriver calme, souriante, ingénue; jamais elle ne m'avait semblé plus jolie... Elle portait des manches courtes qui laissaient voir ses bras nus d'une blancheur et d'une admirable perfection; sa robe de mousseline anglaise fond blanc, à petits dessins bleus, un peu décolletée, montrait ses charmantes épaules et dessinait à ravir sa taille alors accomplie, car elle avait pris l'embonpoint qui lui manquait avant son mariage; ses cheveux bruns, épais, lissés en bandeaux jusqu'aux tempes, tombaient en boucles nombreuses sur son col et encadraient à ravir son visage frais et rosé; une frange de longs cils noirs comme ses sourcils voilait ses grands yeux bleu foncé.

En entrant elle jeta un coup d'œil furtif à son mari, en lui faisant un petit signe de tête rempli de grâce.

Le regard d'Ursule fut si chargé de tendresse et de langueur... que M. Sécherin, malgré l'angoisse où il était plongé, ne put s'empêcher de rougir, de tressaillir d'amour et d'admiration...

Sa physionomie, jusqu'alors assombrie par le doute, s'éclaircit tout à coup; il attacha sur sa femme des yeux avides et charmés; de ce moment il sembla fasciné par l'influence irrésistible de cette séduisante beauté.

Je le répète, de ma vie Ursule ne m'avait semblé plus ravissante.

Ma cousine paraissait complétement ignorer ce qui se passait.

Elle salua respectueusement sa belle-mère, s'assit non loin d'elle, sur un divan, appuya son bras frais et rond au dossier de ce meuble, croisa ses jambes l'une sur l'autre, de façon à ce que sa robe découvrît la cheville du plus joli pied du monde, bien cambré, bien étroitement chaussé d'un petit soulier de maroquin mordoré à cothurne.

Si dans une circonstance aussi grave j'insiste sur ces détails, en apparence puérils, si j'insiste même sur la pose d'Ursule, c'est que je suis certaine que tout, jusqu'à cette pose remplie d'une coquetterie provocante, avait été calculé par ma cousine avec une incroyable habileté.

Fut-ce hasard ou réflexion?... Ursule s'assit justement sous le rayon de soleil qui pénétrait dans ce sombre appartement par une des persiennes entr'ouvertes.

Jamais je n'oublierai ce contraste frappant.

Là, Ursule, dans tout l'éclat de la beauté, de la jeunesse, de la plus fraîche parure, semblait entourée d'une lumineuse auréole rendue plus éblouissante encore par le triste demi-jour où restait l'autre partie de cette chambre.

Plus loin, dans l'ombre, était la mère de M. Sécherin, lugubrement vêtue de deuil, pâle, désolée, courbée par le chagrin et par la vieillesse.

Hélas! lorsque je vis la question qui s'agitait posée pour ainsi dire entre ces deux femmes, dont l'une touchait à la tombe, et dont l'autre touchait au printemps de la vie, je fus saisie d'une tristesse immense.

J'allais assister à l'une de ces luttes fatales si communes dans la carrière de tous, et qui mettent aux prises les sentiments les plus sacrés et les passions les plus humaines.

Je me sentais une profonde sympathie pour cette pauvre vieille mère, par cela qu'elle était vieille, parce qu'elle était mère. Mon cœur se navra d'un douloureux pressentiment... Je me souvins qu'à l'instant même où, s'ingéniant de toutes les forces de son cœur pour consoler son fils, elle lui énumérait avec une naïveté touchante les distractions qu'elle lui réservait, et lui demandait ce qu'il pouvait regretter... à ce moment même entrait Ursule, belle, coquette, hardie, agaçante.

Funeste hasard, funeste rapprochement qui semblait dire à ce malheureux homme: choisis... Il faut désormais passer ta vie avec cette femme austère, pieuse, au visage flétri par la tristesse et par les années, ou avec cette femme enchanteresse qui réunit à tes yeux toutes les séductions...

Sans doute l'instinct maternel de madame Sécherin lui révéla la grandeur et le danger de la lutte qu'elle allait avoir à soutenir.

Sa physionomie n'avait jusqu'alors exprimé que les sentiments les plus tendres; à la vue de ma cousine, son front s'obscurcit, ses traits se contractèrent violemment et révélèrent l'indignation, le mépris et la haine.

Stupéfaite de l'audace de ma cousine, madame Sécherin avait un moment gardé le silence. Tout à coup elle s'écria:

—Que venez-vous faire ici?... sortez... sortez...—Et, se levant à demi sur son fauteuil, elle lui montra la porte d'un doigt impérieux.

Ursule regarda d'abord sa belle-mère avec un étonnement naïf et douloureux, puis elle interrogea M. Sécherin d'un coup d'œil rempli de douceur et de résignation.

—Mais, maman...—dit celui-ci en hésitant.

—Je veux qu'elle sorte, je ne veux pas qu'elle souille davantage de sa présence cette chambre sacrée pour moi. Elle est indigne de rester ici... Je veux qu'elle sorte, mon fils. Entendez-vous? je veux qu'elle sorte!

M. Sécherin fit un mouvement d'impatience et dit à sa mère:

—Mais enfin, maman, on ne condamne pas les gens sans les entendre, non plus.

—Vous la soutenez!... vous la soutenez!—s'écria madame Sécherin en joignant les deux mains, puis elle répéta en les laissant retomber avec accablement...—Il la soutient encore!

Ursule, tournant vers son mari ses grands yeux, où commençait à briller une larme, lui dit d'une voix émue, tremblante:

—Mon Dieu... mon Dieu, mon ami... qu'est-ce que cela signifie?

—Et vous, madame,—ajouta-t-elle en se retournant d'un air suppliant vers sa belle-mère,—dites-moi, mon Dieu, que vous ai-je fait pour mériter un tel traitement?

—Ce que vous avez fait? Vous avez fait le malheur de mon fils... Vous l'avez indignement trompé... Mais il n'est plus votre dupe, je l'ai éclairé... et il a pour vous tout le mépris, toute l'aversion que vous méritez.

A ces mots, prononcés d'une voix éclatante, Ursule regarda son mari dans une angoisse inexprimable; elle cacha sa tête dans ses mains, et ne dit que ces mots, d'un ton de reproche navrant:—Ah! mon ami!

Elle appuya son visage sur le dossier du divan; on ne vit plus que ses blanches et charmantes épaules agitées par une sorte de tressaillement.

—Maman,—s'écria M. Sécherin en frappant du pied,—pourquoi dites-vous cela? pourquoi dites-vous que j'ai de l'aversion, du mépris pour ma femme?

—Parce qu'elle le mérite. Tu sais bien... qu'elle le mérite... Viens... viens, mon pauvre enfant, laissons-la...—Et madame Sécherin fit un mouvement pour se lever.

—Cela ne peut se passer ainsi!—s'écria son fils;—il ne s'agit pas d'accuser ma femme sans me donner des preuves de la faute qu'elle a commise, dites-vous... Écoutez donc, maman; il s'agit du bonheur de toute ma vie, à moi; vous sentez bien que je n'irai pas, certes, sacrifier cela légèrement.

—Légèrement, légèrement, mon fils? quand je vous ai juré que cette femme était coupable!

—Elle est coupable, elle est coupable... cela vous est bien aisé à dire... Je ne puis pas, moi... renoncer à tout le bonheur de ma vie, parce que vous êtes persuadée d'une chose...

—Tout le bonheur de votre vie, elle? et que suis-je donc pour vous, moi?—s'écria madame Sécherin indignée.

—Mais, mon Dieu, maman, vous êtes ma mère, je vous respecte, je vous aime tendrement. Mais,—s'écria-t-il avec déchirement,—j'aime aussi passionnément Ursule, je l'aime comme on aime la première, la seule femme qu'on ait aimée, et je ne la sacrifierai jamais; non, je ne la sacrifierai jamais à vos préventions si elles ne sont pas fondées...

—Vous m'accusez donc d'être parjure, malheureux enfant!

—Je ne vous accuse pas... Vous me dites que ma femme est coupable; eh bien, prouvez-le-moi!

Madame Sécherin s'écria avec un accent d'indignation terrible:

—Vous osez me demander d'autres preuves que le serment que je vous fais ici à la face du Dieu qui m'entend... par la mémoire sacrée de votre père?...

—Au nom du ciel, maman, ne vous fâchez pas... Je voudrais ne pas douter de ce que vous dites; mais enfin, après tout, vous pouvez vous tromper de bonne foi, vous pouvez être aveuglée par l'éloignement que vous ressentez pour ma femme, et prendre pour une révélation d'en haut ce qui n'est que la suite de votre aversion pour elle; car, puisque nous en sommes là, je vous dirai que je sais d'aujourd'hui seulement que vous n'aimez pas ma femme... et cela m'explique maintenant bien des choses...

—Eh bien! oui, je la hais, oui, je la méprise, parce qu'elle vous a indignement trompé, parce qu'elle déshonore votre nom... et je ne souffrirai pas qu'une malheureuse comme elle déshonore un nom que votre père et moi avons toujours honoré.

Ursule ne faisait entendre que quelques sanglots étouffés.

Son mari rougissant de colère s'écria:

—Ma mère... il ne faut pas abuser de votre position... Encore une fois, si vous avez des preuves contre ma femme, fournissez-les; la voilà... accusez-la. Si elle ne peut se défendre... si elle est coupable, je serai sans pitié pour elle... Mais jusque-là... ne l'insultez pas... Non... je ne souffrirai pas qu'on l'insulte devant moi...

—Entendez-vous? Il me menace... Mon Dieu! tu l'entends... il me menace dans la chambre où son père est mort...

—Mon Dieu! maman... maman... pardonnez-moi,—s'écria M. Sécherin, en se jetant aux genoux de sa mère et en saisissant sa main, qu'elle retira avec indignation.

Tout à coup ma cousine releva son charmant visage inondé de larmes.

Je la considérai attentivement. Pour la première fois, je m'aperçus de ce que je n'avais peut-être pas su remarquer jusqu'alors, c'est que ses yeux, quoique baignés de pleurs, n'étaient ni rouges ni gonflés; ils paraissaient peut-être même plus brillants encore sous les larmes limpides qui coulaient doucement, je dirais presque coquettement, si je les comparais aux sanglots amers et convulsifs de la véritable douleur.

Je compris seulement alors qu'on pouvait rester belle en pleurant; les traits les plus enchanteurs m'avaient toujours semblé défigurés par la contraction nerveuse du désespoir.

Au mouvement que fit Ursule en se levant, son mari se tourna vers elle.

—Mon ami,—lui dit-elle d'une voix ferme, digne, touchante,—jamais je ne serai un sujet de désaccord entre votre mère et vous; j'ai eu le malheur de lui déplaire, je me résigne à mon sort. Elle vous affirme que je suis coupable, elle vous l'atteste par un serment solennel; ne lui faites pas l'injure d'en douter... Croyez-la... Oubliez-moi comme une femme indigne de vous... Mathilde me ramènera chez mon père; vous resterez auprès de votre mère, et vous lui ferez oublier par votre tendresse le chagrin que je lui ai fait, hélas! bien involontairement.

Madame Sécherin regarda fixement sa belle-fille et lui dit durement:

—Croyez-vous que vous réparerez ainsi le mal que vous avez fait à mon fils? Il aurait pu épouser une femme digne de lui! Grâce à vous, le voilà seul maintenant et pourtant enchaîné pour la vie... Heureusement je lui reste... et je le consolerai de tout.

—Ah! ne craignez rien, madame, je le sens là,—et Ursule appuya ses deux mains sur son cœur,—dans peu de temps votre fils sera libre... Il pourra mieux choisir,—ajouta-t-elle avec un accent de tristesse lugubre, comme si sa tombe eût déjà été entr'ouverte.

M. Sécherin ne tint pas à ce dernier trait; il fondit en larmes; il était aux genoux de sa mère, il se retourna vers Ursule, saisit sa main qu'il couvrit de baisers en lui disant d'une voix entrecoupée:

—Ma pauvre femme... calme-toi... calme-toi... ma mère ne pense pas ce qu'elle dit... n'y fais pas attention, pardonne-la... Est-ce que je t'accuse, moi? est-ce que je peux vivre sans toi? est-ce que je ne suis pas sûr de ton cœur?

La douleur si vraie de cet excellent homme me toucha profondément. J'étais révoltée de la fausseté d'Ursule, mais que pouvais-je dire?

Madame Sécherin, voyant le brusque revirement de son fils, s'écria:

—Ainsi donc vous me sacrifiez à cette hypocrite? ainsi donc il suffit de quelques fausses larmes pour lui donner raison contre votre mère?

M. Sécherin se releva brusquement et répondit en se contenant à peine:

—Mais vous voulez donc me rendre fou... ma mère? Une dernière fois... avez-vous, oui ou non, des preuves contre ma femme?... Vous croyez que Chopinelle a fait la cour à Ursule, et qu'il l'aime, n'est-ce pas? Eh bien! moi, je ne le crois pas... Vous croyez que la lettre qu'il lui a écrite hier était une déclaration ou une lettre d'amour; eh bien! moi, je ne le crois pas... Vous dites que ma femme fera mon malheur; eh bien! moi, je vous déclare que jusqu'ici elle m'a rendu le plus heureux des hommes. J'ai d'innombrables preuves de l'affection d'Ursule, de son amour, de sa tendresse... Maintenant, pour l'accuser, il me faut des preuves, mais des preuves positives, irrécusables, de sa perfidie et de sa trahison... Jamais je n'aurais le courage de sacrifier mon bonheur à vos antipathies.

—Mais moi je saurai sacrifier le vœu le plus cher de ma vie au bonheur de votre mère, mon ami,—s'écria Ursule avec une dignité touchante.—Ma présence lui est importune. Eh bien! c'est à moi de m'éloigner... N'oubliez jamais que votre mère est votre mère!... Depuis votre enfance, elle vous a comblé de soins, de tendresse; moi, je vous aime depuis un an à peine; mon affection ne peut donc pas se comparer à la sienne... Si j'avais été assez heureuse pour vous avoir consacré de longues années, j'essaierais de lutter peut-être contre les injustes préventions de votre mère que j'aime, que je respecte. Mais, hélas! j'ai si peu fait pour vous, j'ai si peu de droits à faire valoir, que je subirai mon sort sans me plaindre... Adieu... adieu... et pour toujours... Adieu.

Ursule fit un pas vers la porte en mettant ses mains sur ses yeux.

Son mari se précipita vers elle, la retint, la ramena, la força de s'asseoir; et, se retournant vers madame Sécherin, il s'écria:

—Vous voyez bien, mère, que c'est un ange, un ange du bon Dieu; pas une plainte, pas un reproche, et vous la traitez comme la dernière des créatures...

Madame Sécherin sourit amèrement.—Êtes-vous assez aveugle... assez insensé de croire à ses protestations hypocrites?... Ne voyez-vous donc pas que c'est par l'impuissance où elle est de se défendre qu'elle fait la victime... et qu'elle veut s'en aller avec sa honte?

—Non, madame, ne croyez pas cela,—dit tristement Ursule;—je me tais, parce que je respecte, parce que j'admire le sentiment qui vous dicte votre conduite! Oui, madame, rien n'est plus saint à mes yeux que l'amour d'une mère pour son fils! Si j'osais comparer l'amour d'une femme pour son mari à cette affection sacrée, je vous dirais que je comprends toutes les jalousies, tous les dévouements, si aveugles qu'ils soient, parce que moi aussi je suis capable de les ressentir. Encore un mot, madame: depuis le commencement de cette discussion cruelle, Mathilde, ma cousine, ma sœur, est restée silencieuse; vous connaissez ses vertus, son caractère loyal; ah! si elle m'avait crue coupable, malgré son amitié, malgré les liens qui nous unissent, elle m'eût condamnée. Hélas! madame, je sais combien elle souffre de ne pouvoir me défendre... mais me défendre... c'est vous accuser... vous accuser presque de sacrilége... aussi est-elle obligée de se taire.

—Vous... et... vous aussi... vous la soutenez?—s'écria la malheureuse mère, en joignant les mains avec angoisse, en se tournant vers moi.—Mais c'est impossible... parlez... parlez... que cette perfide ne puisse pas dire que votre silence l'absout.

Que pouvais-je faire? accuser ma cousine? jamais je n'en aurais eu le courage, je ne pus donc que répondre:

—Madame, les apparences sont quelquefois trompeuses, et...

—Vous le voyez bien, ma mère, ma cousine est aussi convaincue de son innocence!—s'écria M. Sécherin.

—Qu'importe cela? se hâta de dire tristement Ursule?—Ma cousine a beau proclamer mon innocence; entre votre mère et moi, mon ami, vous n'avez pas à hésiter un moment... Seulement, madame,—s'écria Ursule d'une voix entrecoupée par les sanglots,—seulement, comme je tiens à emporter avec moi pour seule consolation l'estime de l'homme à qui j'aurais dévoué ma vie avec tant de bonheur, vous me permettrez de me justifier, n'est-ce pas? vous me permettrez de demander si, dans ma conduite, vous pouvez citer un seul fait qui me condamne... cela, madame, oh! cela seulement par pitié!

—Oh! sans doute, sans doute... vous êtes si rusée, si adroite, que vous n'avez eu garde de vous laisser surprendre, malgré ma surveillance,—s'écria madame Sécherin mise hors d'elle-même par tant de fausseté...—Ah! je porte la peine de ma faiblesse; si, lors de mes premiers soupçons, je les avais dévoilés à mon fils, il vous aurait mieux épiée que moi... lui; je suis vieille, infirme, je n'étais pas de force à lutter avec vous... Ne restiez-vous pas des heures entières enfermée avec ce monsieur Chopinelle... sous le prétexte de chanter?

—Mais, mon Dieu, madame, vous êtes venue souvent dans l'appartement où j'étais... Mon mari, d'ailleurs, m'avait priée de chanter avec son ami.

—Mais vous ne comprenez donc pas,—s'écria madame Sécherin,—que c'est justement parce que je n'ai aucune preuve palpable, et que pourtant je suis convaincue de votre crime comme de mon existence... que le bon Dieu m'a donné le courage de faire un serment, un serment sacré pour vous convaincre d'imposture? Eh! cette lettre... cette lettre d'hier vous aurait confondue... Vous saviez bien ce que vous faisiez en risquant tout pour la reprendre.

—Encore cette lettre... Ça n'a pas le bon sens,—dit M. Sécherin,—tourner justement contre ma femme une attention qu'elle avait pour moi.

—Mon Dieu! mon Dieu! mais je suis pourtant innocente, moi,—s'écria Ursule en se jetant aux pieds de madame Sécherin.—Vous voyez bien que vous n'avez aucune preuve réelle contre moi... Je me soumets à tout, j'abandonnerai mon mari, je ne le verrai plus, je sortirai de chez vous, j'irai vivre dans l'obscurité, dans la douleur, dans les regrets; mais au moins laissez-moi emporter mon honneur et l'estime de mon mari; je ne vous demande que cela... oh! que cela, pour m'aider à passer le peu de jours qui me restent. Vous êtes bonne, généreuse, c'est l'amour aveugle que vous ressentez pour votre fils qui vous prévient contre moi... Soyez seulement juste... ayez seulement un peu de pitié pour la pauvre Ursule, qui aurait tant aimé à vous appeler sa mère.

Ursule voulut porter à ses lèvres la main de madame Sécherin.

Celle-ci la repoussa durement en s'écriant:

—Ne me touchez pas, infâme hypocrite.

M. Sécherin ne put tenir à ce dernier trait.

Il prit doucement sa femme par le bras en lui disant d'une voix tremblante de colère:

—Relève-toi, Ursule, relève-toi, ma bonne et digne femme; assez d'humiliation comme cela... c'est moi seul qui suis juge... Je te déclare innocente, et quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, je te regarderai toujours comme ma meilleure, comme ma plus sincère amie.

—Malheureux! ce n'est plus de l'aveuglement... c'est de la folie,—s'écria madame Sécherin.—Prends bien garde... tu te couvriras de tant de ridicule en restant la dupe de cette femme, qu'on ne pourra même plus te plaindre.

Ces derniers mots de la belle-mère d'Ursule furent d'une grande imprudence, ils blessaient au vif l'amour-propre de M. Sécherin; aussi reprit-il avec irritation:

—Eh bien! j'aime mieux dire ridicule qu'injuste, traître, et méchant.

—Pour qui dites-vous cela... mon fils? répondez.

—Je ne m'explique pas... Cette scène a assez duré; elle fait un mal horrible à ma femme, à vous et à moi... Ce que vous pourriez ajouter serait inutile... Je suis décidé à ne plus souffrir qu'on attaque devant moi cet ange de douceur et de bonté.

—Vous osez me menacer dans la maison de votre père... me menacer pour soutenir une infâme qui au fond de son cœur se rit de vous.

—Ma mère... ne me poussez pas à bout... Je vous le répète, quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, j'aimerai, je respecterai ma femme, oui, et je la défendrai contre tous ceux qui l'attaquent, quels qu'ils soient.

—Contre moi... n'est-ce pas? Oses-tu le répéter, fils ingrat?

—Eh bien! oui, oui, même centre vous, si vous l'attaquez injustement!—s'écria M. Sécherin, ne pouvant plus se contenir.—Elle ne veut que mon bonheur... elle... et vous ne voulez que me rendre malheureux en torturant ce que j'ai de plus cher au monde.

Ursule, à demi étendue sur le divan, cachait sa tête dans ses mains et pleurait à chaudes larmes.

La figure de madame Sécherin prit une expression menaçante; elle dit d'une voix ferme et profondément accentuée:

—Mon fils... vous savez que ma volonté est irrévocable... ou cette femme sortira de la maison de votre père, et vous resterez auprès de moi... ou vous vous en irez avec elle, et je ne vous reverrai de ma vie...

—Ma mère...

—Madame,—m'écriai-je,—prenez garde... ne cédez pas à un premier mouvement.

—Je vous dis, mon fils, que si vous n'abandonnez pas cette femme à l'instant même, je ne vous reverrai de ma vie,—reprit madame Sécherin,—vous sortirez tous deux d'ici; et comme je n'aurai plus d'enfant, je dénaturerai ma fortune personnelle pour la laisser aux pauvres.

—Vous croyez donc, ma mère, que je suis assez misérable pour m'arrêter à une pareille menace, à une considération d'argent?—s'écria M. Sécherin.

—Oui, maintenant, car cette femme vous a rendu aussi avide, aussi intéressé qu'elle... Vous priver de ma succession, c'est un moyen de vous punir tous les deux...

—Ainsi, ma mère, vous me chassez de la maison de mon père... vous me déshéritez parce que je ne veux pas partager votre haine aveugle contre ma femme?

—Oui, oui, je te chasse, fils dénaturé... je te chasse pour n'avoir pas sous les yeux cette créature... je te chasse.—Ici la voix, l'accent de la malheureuse mère changea complétement d'expression, et elle s'écria avec une émotion déchirante et fondant en larmes:—Je te chasse... mon Dieu... parce que je ne pourrais pas te voir ainsi continuellement trompé, malheureux enfant! je te chasse pour que tu ne me voies pas mourir de chagrin.

Ces derniers mots furent prononcés avec tant d'âme, avec un déchirement si maternel, que M. Sécherin courut à sa mère, se mit à ses genoux et lui cria:

—Pardon.. pardon!...

A ce moment, Ursule poussa un profond gémissement, elle laissa retomber sa tête sur le dossier du divan, un de ses bras pendit à terre, elle s'évanouit.

Le hasard voulut encore que sa pose fût adorable de langueur et de grâce. Ses joues étaient toujours vermeilles; de ses yeux fermés s'échappaient des larmes transparentes comme des gouttes de rosée; son sein battait violemment. Deux ou trois fois, elle porta machinalement la main à son corsage comme si elle eût été douloureusement oppressée.

Je croyais à peine à la réalité de cet évanouissement. Néanmoins je courus à elle.

—Mais vous la tuez, ma mère, vous voyez bien que vous la tuez!—s'écria M. Sécherin éperdu, désespéré, en se précipitant vers sa femme.

La colère de madame Sécherin se ranima, elle s'écria avec une indignation furieuse:

—Elle se moque de vous! Cet évanouissement est une comédie comme tout le reste. Ne vous en occupez pas... elle reviendra bien d'elle-même, l'hypocrite!

—Ah! c'est horrible, cela...—s'écria M. Sécherin,—pas seulement de pitié! Eh bien! puisque vous le voulez, ma mère, séparons-nous, séparons-nous pour toujours... Après des paroles si impitoyables, je ne pourrais désormais vous voir sans douleur...

—Fils indigne... le Seigneur te punira par ton propre péché... Va, je te maud...

—Madame... c'est votre fils...—et me précipitant vers madame Sécherin, j'arrêtai la malédiction qui lui était venue aux lèvres.

—Non, je ne le maudirai pas... il a perdu la raison... Dieu s'est retiré de lui... qu'il reste avec cette infâme... Cette punition est affreuse... mais il la mérite...

Et la malheureuse mère sortit.

M. Sécherin, agenouillé près d'Ursule, couvrait ses mains, ses cheveux, son front de baisers et de larmes, en l'appelant à grands cris.

—Mais elle se meurt... ma cousine,—s'écria-t-il.—Délacez-la donc, vous voyez bien qu'elle se meurt.

. . . . . . . . . .

La fin de cette scène fut, hélas! ce qu'elle devait être: la crise nerveuse d'Ursule cessa quelques moments après le départ de madame Sécherin.

En revenant à elle, Ursule fondit en larmes et persista dans sa résolution de retourner chez son père, il lui était désormais impossible de rester avec sa belle-mère.

Je voulus en vain tâcher de faire entrevoir la possibilité d'une réconciliation, Ursule s'opiniâtra à vouloir se sacrifier.

Les dernières hésitations de M. Sécherin disparurent devant cette influence irrésistible pour lui.

Le soir même de cette scène, il déclara à sa mère qu'ils iraient habiter une maison voisine alors en vente.

La séparation fut résolue et convenue.

Au moment même où M. Sécherin venait m'apprendre cette triste nouvelle, j'entendis un bruit de chevaux dans la cour. Je courus à la fenêtre: c'était mon mari, c'était Gontran.


CHAPITRE X.

RETOUR ET DÉPART.

Je tombai en pleurant dans les bras de Gontran.

De telles émotions ne peuvent se décrire... Il me revenait sauvé... sauvé du plus terrible danger qu'un homme puisse courir.

Je vis sur ses beaux traits altérés, fatigués, les traces récentes des chagrins qu'il avait soufferts.

Il fut pour moi d'une bonté, d'une grâce adorables, vingt fois il me demanda pardon des peines involontaires qu'il m'avait causées, me promettant de me les faire oublier à force de soins et d'amour.

J'oserai presque dire que je ne regrettai pas les cruels événements dont j'avais été victime depuis quelques mois, tant le contraste de ce passé sombre et douloureux donnait d'éclat à ma situation présente.

Ce qui prédomina surtout au milieu du chaos de tendres émotions qui m'agitèrent au retour de Gontran, ce fut une sérénité profonde, une confiance entière dans l'avenir; je ne croyais pas aux bonheurs parfaits, il me semblait que ma vie venait d'être assez durement éprouvée pour que je pusse, sans prétention exorbitante, compter désormais sur des jours calmes et heureux.

Chose étrange! avant l'arrivée de Gontran, j'étais quelquefois effrayée en tâchant de me figurer ce que je ressentirais à son retour, en pensant à sa mauvaise et fatale action. En vain, ne pouvant l'excuser, je m'étais dit que j'aurais agi comme lui; je redoutais néanmoins ma première impression; mais en le revoyant, j'oubliai complétement l'acte honteux qu'il avait commis.

Je ne fus préoccupée que du désir de lui cacher la nuit terrible que j'avais passée dans la maison de M. Lugarto. J'étais aussi avide de savoir comment M. de Lancry me déguiserait les véritables motifs de son brusque départ et de son retour. Je craignais qu'il ne mentît trop bien... cela m'aurait rendue défiante pour le reste de ma vie.

Je concevais que jusqu'alors il m'eût caché le funeste secret qui existait entre lui et M. Lugarto. Cet aveu n'eût pas sauvé Gontran, et il aurait soulevé en moi les plus épouvantables terreurs... Mais il allait avoir à m'expliquer une assez longue absence; je n'aurais pas voulu qu'il fît preuve de trop d'imagination pour m'en rendre compte.

Mes craintes ne se réalisèrent pas. Gontran évita pour ainsi dire le mensonge en m'avouant une partie de la vérité; il me dit qu'il avait eu de grandes obligations d'argent à M. Lugarto, qu'en outre celui-ci avait eu entre les mains des papiers fort importants qui pouvaient compromettre non-seulement lui, Gontran, mais l'honneur d'une famille de la manière la plus funeste, me laissant entendre qu'il s'agissait des lettres d'une femme.

M. de Lancry ajouta que pour ravoir ces papiers, qui n'étaient plus en possession de M. Lugarto, il lui avait fallu aller en Angleterre, où il les avait enfin repris et détruits après des angoisses sans nombre.

Je m'étais malheureusement trop inquiétée de la manière dont Gontran me mentirait, sans réfléchir que moi-même j'avais à lui dissimuler des événements bien importants. Plusieurs fois mon mari me demanda si depuis son départ je n'avais pas vu M. Lugarto.

Ainsi que me l'avait recommandé M. de Mortagne, ainsi que je l'avais déjà écrit à M. de Lancry, je lui répondis qu'aussitôt sa lettre reçue, j'étais partie pour la Touraine, préférant passer le temps de son absence auprès d'Ursule.

D'après les questions de M. de Lancry à ce sujet, je devinai qu'il s'expliquait difficilement comment M. Lugarto lui avait renvoyé le faux qu'il avait jusqu'alors si précieusement gardé.

Mon mari voulait savoir si mes prières ou mon influence n'avaient été pour rien dans la restitution qu'avait faite M. Lugarto.

Je me repentis de nouveau d'avoir à dissimuler quelque chose à M. de Lancry; mais, me souvenant des recommandations de M. de Mortagne et de la promesse que je lui avais faite, je me tus à ce sujet.

Sans doute Gontran craignit d'éveiller mes soupçons en m'interrogeant plus longtemps d'une manière détournée, car il ne me parla pas davantage de M. Lugarto.

Une dernière chose m'embarrassait. M. de Mortagne avait payé à M. Lugarto les sommes que lui devait mon mari. Dès que Gontran, qui ignorait cette circonstance, voudrait s'acquitter, tout se découvrirait peut-être, M. de Lancry me rassura, pour quelque temps du moins, à cet égard, en me disant qu'il payerait plus tard l'argent qu'il devait à M. Lugarto, en lui tenant compte des intérêts.

Ces explications données et reçues, Gontran parut délivré d'un grand poids.

Sa physionomie exprima une sorte de confiance insoucieuse que je ne lui avais pas encore vue, même avant mon mariage.

Rien de plus simple: depuis que je le connaissais, il s'était toujours trouvé sous le coup des menaces de M. Lugarto, son mauvais génie.

Hélas! le dirai-je? un moment je fus assez injuste envers la Providence pour regretter presque la teinte de mélancolie et de tristesse que le chagrin avait jusqu'alors donnée aux traits de Gontran.

Il me sembla follement que, malheureux, il m'appartenait davantage.

Le voyant si jeune, si beau, si gai, si brillant, et alors si libre de toute malheureuse préoccupation, j'eus presque peur pour l'avenir.

J'avais déjà ressenti les horribles tortures de la jalousie, et pourtant, en s'occupant de la princesse Ksernika, Gontran n'avait fait qu'obéir aux menaces de M. Lugarto... et pourtant Gontran était alors dévoré d'inquiétudes; d'un moment à l'autre il pouvait être déshonoré; malgré cela n'avait-il pas été charmant auprès de cette femme? Qu'eût-il donc été si son goût, si son caprice l'eussent seuls décidé à s'occuper d'elle?...

Bientôt je rejetai ces tristes pensées loin de moi comme un outrage au bonheur qui m'était rendu....

. . . . . . . . . .

Hélas! cette crainte était un pressentiment.

J'instruisis Gontran de la rupture qui avait eu lieu entre M. Sécherin et sa mère, sans lui en dire la cause. Le secret d'Ursule ne m'appartenait pas. J'attribuai à des discussions d'intérêt, d'abord légères, puis de plus en plus aggravées, la détermination que prenait mon cousin de vivre séparément de sa mère.

Gontran me parut vivement contrarié de ne pouvoir, comme il l'espérait, passer quelques jours à Rouvray.

—Ce délai eût suffi,—me dit-il,—pour faire exécuter à notre château de Maran quelques travaux indispensables, afin de le rendre plus habitable, car il n'avait pas été occupé depuis longtemps. Mais les tristes divisions qui venaient d'éclater entre ma cousine et sa belle-mère ne nous permettaient pas de prolonger notre séjour à Rouvray.

En vain le lendemain, me trouvant seule avec M. Sécherin, je voulus de nouveau tenter un rapprochement entre lui et sa mère; il me parut encore plus ulcéré que la veille.

Ursule avait continué de jouer son rôle avec sa supériorité habituelle; elle ne s'était pas permis un mot de récrimination contre sa belle-mère; elle comprenait, elle admirait, disait-elle, cette jalousie d'affection qui pousse une mère à demander le sacrifice de sa belle-fille.

Son mari n'avait qu'un mot à dire, et elle courbait son front; elle consentait à tout, s'il le fallait, elle abandonnait l'époux de son cœur, pour plaire à madame Sécherin.

L'angélique douceur d'Ursule avait encore exaspéré M. Sécherin contre sa mère.

Celle-ci, comme toutes les personnes d'un caractère ferme et juste, se montra de son côté de plus en plus inflexible dans son aversion pour Ursule.

J'allai trouver madame Sécherin pour lui faire mes adieux.

En vain je lui parlai de son fils, de l'abandon, de l'isolement où elle allait vivre, elle ne voulut entendre à rien jusqu'à ce que mon cousin eût chassé sa femme.

Ce qui me prouva davantage encore l'incroyable et fatale influence de ma cousine sur son mari, c'est que je le trouvai, lui pourtant si bon fils, lui pourtant d'un si noble, d'un si généreux cœur, je le trouvai, dis-je, presque indifférent à cette douloureuse séparation.

Il me dit que sa mère se calmerait, qu'alors il viendrait la voir tous les jours. Il était presque content de ce qui était arrivé, car tôt ou tard il aurait fallu en venir à une séparation.

L'accusation de madame Sécherin n'était, selon le mari d'Ursule, qu'un prétexte pour éloigner sa bru, qu'elle n'avait jamais pu souffrir, parce qu'elle aimait trop son fils.—«Oui, ma cousine, toute la question est là!—s'était écrié M. Sécherin: ma femme m'aime trop; ma mère en est jalouse.»

. . . . . . . . . .

Hélas! le hasard me réservait un nouveau coup bien cruel et qui, dans ces circonstances, semblait être une raillerie de la destinée.

Le lendemain du jour de son arrivée, Gontran avait été donner quelques ordres relatifs à notre départ qui devait avoir lieu dans l'après-midi.

J'avais profité de ce moment pour avoir, avec M. Sécherin, l'entretien dont je viens de parler; nous nous étions longtemps promenés en causant dans une avenue de charmille très-touffue, située au milieu du jardin.

Mon cousin me quitta.

Restée seule, je m'assis rêveuse sur un banc situé au pied d'un groupe de pierres peintes représentant un berger et une bergère.

Ces statues, assez communes dans les jardins du siècle passé, s'élevaient au bout de l'allée dont j'ai parlé. Leur piédestal était large, carré et entouré de quatre bancs.

De la façon dont j'étais placée je tournais le dos à l'allée et j'étais absolument cachée par la hauteur de ce petit monument.

Je ne sais pourquoi, au lieu de songer à mon bonheur, à Gontran, je pensai à la perfidie d'Ursule; depuis la scène de la veille ma cousine m'avait constamment évitée.

Tout à coup j'entendis sa voix. Elle causait avec quelqu'un et se rapprochait peu à peu.

Un serrement de cœur me dit qu'elle parlait à Gontran.

J'écoutai... je ne me trompais pas.

Au lieu de me lever et d'aller rejoindre Ursule et mon mari, j'eus la honteuse pensée de vouloir surprendre leur conversation.

Sans raison, sans motifs, un éclair de jalousie m'avait soudainement traversé le cœur.

Je suspendis ma respiration, j'écoutai avidement...

Maintenant que je suis de sang-froid, je me demande si j'agissais alors sous l'empire de quelque soupçon. Je suis forcée de convenir que je n'en avais aucun; cette résolution fut instantanée, involontaire.

J'écoutai avidement.

Le sable qui criait sous les pieds d'Ursule et de Gontran pendant leur marche m'empêcha d'abord d'entendre, de rien distinguer.

Quand ils furent à quelques pas de moi, je saisis ces mots que disait Ursule de sa voix la plus douce et la plus mélancolique:

«... Tant de tristesse dans la solitude... car c'est être seule que d'être...»

Je ne pus rien entendre de plus.

Gontran et elle, arrivant au bout de l'allée, se retournèrent, s'éloignèrent, et le bruit de leurs pas cessa d'arriver jusqu'à mon oreille.

Dans les mots d'Ursule que j'avais surpris, rien ne devait m'étonner ou me blesser. Ma cousine, fidèle à sa manie de passer pour une femme incomprise et malheureuse, répétait sans doute à Gontran le romanesque mensonge qu'elle m'avait tant de fois répété, à moi. Et puis... ce n'était peut-être pas d'elle-même qu'elle parlait?

Pourtant je ressentis au cœur un coup si douloureux, une angoisse si poignante... l'avenir, que je venais un moment d'entrevoir si riant et si beau, se couvrit subitement d'un voile si funèbre, que je fus frappée d'un invincible et fatal pressentiment.

Pourquoi, me disais-je, éprouverais-je une émotion si douloureuse, si profonde, pour quelques paroles insignifiantes?

Elles cachent donc quelque perfidie, quelque trahison?

Encore sous l'impression de la cruelle scène à laquelle j'avais assisté la veille, je voulus voir, dans la crainte qui m'agitait, une révélation divine semblable à celle qui avait éclairé si vainement madame Sécherin sur la conduite coupable de ma cousine.

Je ne puis dire avec quelle angoisse, avec quelle anxiété j'attendis le second tour de promenade qu'allaient faire Gontran et Ursule.

Un moment je rougis de honte en songeant à quel ignoble espionnage je descendais; je fis même un mouvement pour m'en aller, mais une funeste curiosité me retint.

Je les entendis se rapprocher de nouveau.

Mon cœur commença de bondir avec force, on eût dit que chacun de ses battements se réglait sur le bruit léger et mesuré de leurs pas.

Cette fois j'entendis la voix de Gontran.

Oh! je la reconnus, cette voix d'un timbre si charmant; il parlait, ce me semble, avec une expression remplie de grâce, et tellement bas que je n'entendis que ces mots:

Vous souvenez-vous, dites, vous souvenez-vous? Oh! vous étiez si...

Le reste de la phrase fut perdu pour moi.

Ils s'éloignèrent encore.

Hélas! dans ces mots de Gontran, il n'y avait rien non plus qui pût me donner lieu de le soupçonner; pourtant, en songeant à qui ils étaient adressés, ils me firent un mal affreux.

Quels souvenirs évoquait-il? Pourquoi demander à cette femme si elle se souvenait? De quoi pouvait-elle se souvenir? Alors je me souvins, moi, que pendant un mois avant mon mariage, Gontran avait vu Ursule chez ma tante presque chaque jour.

Alors malheur... malheur! je me souvins, moi, qu'Ursule m'avait dit cent fois qu'elle trouvait mon mari charmant, que j'étais la plus heureuse des femmes, qu'un bonheur comme le mien n'était pas fait pour elle.

Alors malheur... malheur!... je me souvins, moi, de l'humiliation, de la rage d'Ursule, lorsque après son mariage, devant Gontran, mademoiselle de Maran, avec une infernale méchanceté, avait fait valoir tous les ridicules de M. Sécherin.

Connaissant alors la perfidie, la dissimulation, la corruption de ma cousine, n'avais-je pas à craindre qu'elle ne voulût se venger de tout ce que mademoiselle de Maran lui avait fait autrefois souffrir, sans doute dans l'espoir de me rendre un jour victime de cruelles représailles?

Sans doute, ma tante, avec son effroyable sagacité, avait deviné, dès la jeunesse d'Ursule, les défauts et les vices qui devaient, en se développant, m'être si funestes; car notre amitié d'enfance, nos liens de parenté devaient un jour forcément nous rapprocher l'une de l'autre...

Ces tristes réflexions furent interrompues de nouveau.

Gontran parlait encore.

Cette fois, son accent était gai, railleur.

Ursule lui répondit sur le même ton, car j'entendis un éclat de rire doux et frais.

Gontran reprit: Vous verrez que j'ai raison... vous verrez. J'aimerais tant à vous le prouver...

Tenez, mon cousin,—répondit Ursule d'un ton de coquet et gracieux reproche,—vous êtes fou, c'est une horreur de...

Plus rien, plus rien.

Ils s'éloignèrent encore.

Que signifiaient ces mots?

A quoi Gontran faisait-il allusion en disant à ma cousine qu'elle verrait, que voulait-il lui prouver?

Et elle, pourquoi lui disait-elle si coquettement qu'il était fou? Mon Dieu! de quoi causaient-ils donc?

Hélas! je me souviens que je fus alors assez stupidement naïve pour m'indigner de ce que ma cousine et mon mari ne parlaient pas de moi!

Oui... il y a tant de puéril égoïsme dans la douleur; dès qu'on souffre, on se croit si intéressant, si digne de pitié, que, dans un désespoir insensé, l'on demande des sentiments humains à ceux mêmes qui vous blessent.

Ainsi, je me disais avec amertume:—«Comment Gontran et Ursule qui m'aiment tant... ne pensent-ils pas à moi dans ce moment? Rien de plus naturel cependant. Oui... et cela est si naturel qu'il faut qu'ils soient nécessairement sous le charme d'une vive préoccupation pour choisir un autre sujet d'entretien.»

Hélas! maintenant je rougis de ces sots raisonnements; mais je commençais à reconnaître que le chagrin n'est jamais plus intense, plus affreux, que lorsqu'il vous inspire des raisonnements absurdes et touchant au grotesque.

Les pas se rapprochèrent.

Il me sembla cette fois qu'Ursule et Gontran marchaient plus lentement, que de temps en temps ils s'arrêtaient.

Gontran disait d'une voix douce et suppliante:—Je vous en prie... cela, eh bien! cela.

Les pas s'arrêtèrent.

Ursule répondit avec un accent qui me parut très-ému:

Vous n'y pensez pas, ce ferait trop pénible. Vous ne savez pas toutes les larmes que j'ai dévorées depuis que... Mais, tenez, je suis encore plus folle que vous, vous me faites dire ce que je ne voudrais pas dire... vous ne méritez pas...—ajouta-t-elle, et en parlant d'une voix précipitée en marchant si rapidement que la fin de cette phrase m'échappa...

Je me sentais défaillir.

Cette position était horrible.

Les plus violents soupçons me bouleversaient, et cela pour quelques lambeaux de conversation qui n'avaient d'autre sens que celui que ma jalousie insensée leur donnait.

Après ces terreurs venait le doute; puis une lueur d'espoir. En admettant qu'Ursule fût assez indigne pour tâcher de plaire à Gontran, et je pouvais le penser sans la calomnier: n'avait-elle pas déjà oublié ses devoirs pour un homme sot et vulgaire? en admettant, disais-je, cette indignité, lui!... lui, Gontran, à qui j'avais voué ma vie, à qui je n'avais donné jusqu'alors que de l'amour et du bonheur; Gontran pour qui j'avais déjà tant et tant souffert, aurait-il jamais le courage, la cruauté de m'oublier pour elle?...

Non, non, cela est impossible, m'écriai-je; je ne sors pas d'un abîme de chagrin et de désespoir pour retomber à l'instant dans un abîme plus profond encore.

Non, non, cela est impossible, Gontran est arrivé hier, il repart ce matin; il est impossible que dans un entretien d'une heure il ait voulu plaire, il ait plu à cette femme, et que déjà il songe à me tromper.

Ursule est bien audacieuse; mais la femme la plus éhontée garde des dehors. Et puis à ces lueurs d'espérances succédaient des doutes accablants. Tout ce que m'avait dit madame de Richeville du caractère égoïste et léger de Gontran me revenait à la pensée.

Ursule me paraissait du plus en plus séduisante et dangereuse. Si mon mari la rencontrait à Paris, sous le prétexte de notre amitié, ne pourrait-elle pas venir souvent chez moi?

Cette idée et les émotions que je contraignais depuis quelques moments me bouleversèrent tellement, que, sans penser que je dévoilais mon espionnage en sortant brusquement de la cachette où j'étais jusqu'alors restée, j'entrai dans l'allée.

Ursule et Gontran étaient très loin, à l'autre extrémité.

Je vis M. Sécherin venir à eux et les accompagner du côté de la maison.

Je respirai plus librement, je restai quelque temps encore dans le jardin.

Par une bizarre, une inexplicable mobilité d'impression, une fois qu'Ursule eut disparu, peu à peu le calme rentra dans mon cœur; j'eus honte de ma faiblesse, je me reprochai de flétrir, de gaieté de cœur, le bonheur que la Providence m'envoyait; n'allais-je pas être seule à Maran avec Gontran? les beaux jours du chalet de Chantilly n'allaient-ils pas renaître? L'hiver était bien loin encore, si je redoutais la coquetterie d'Ursule envers mon mari, je trouverais mille moyens de l'éloigner; enfin, s'il fallait arriver à ces extrémités, je raconterais à Gontran l'aventure de M. Chopinelle, et il n'éprouverait alors pour Ursule que du mépris.

Par quel étrange contraste cet accès de folle confiance succéda-t-il au plus douloureux accablement? C'est ce que je ne puis dire.

Avant de quitter Rouvray, je voulus aller faire mes adieux à madame Sécherin.

Je la trouvai calme, digne et forte; elle me tendit la main, je la baisai pieusement.

—Ce soir,—me dit-elle,—mon fils et cette femme quitteront cette maison, j'y vivrai désormais solitaire en attendant mon fils. Oui,—reprit-elle en voyant mon air étonné,—un jour mon fils me reviendra, le bon Dieu me le dit... Il me laissera sur la terre assez longtemps encore pour voir mon enfant bien malheureux, mais aussi pour le consoler.

Je fus frappée de l'accent presqu'inspiré avec lequel madame Sécherin prononça ces dernières paroles.

Elle ajouta en me regardant avec compassion:

—Vous êtes bonne et généreuse, vous êtes convaincue comme moi, j'en suis sûre, que cette femme est une indigne, mais vous n'avez pas eu le courage de l'accuser... Si vous vous étiez jointe à moi, elle était perdue. Je ne vous fais pas un reproche de votre clémence; au contraire, je prierai le Seigneur pour que celle que vous avez épargnée ne vous cause pas un jour bien des chagrins.

—Que dites-vous, madame?—m'écriai-je en sentant mes craintes renaître.

—Je vous dis ce que le bon Dieu m'inspire... rien de plus.........

Hélas! ces paroles n'étaient que trop prophétiques, surtout si je les rapprochais de la scène de l'allée.

Le moment de partir arriva.

Ursule m'embrassa avec son effusion ordinaire, mon cousin nous fit des adieux remplis de cordialité.

Rien dans les paroles ou dans l'expression des traits de Gontran ne put me faire soupçonner qu'il quittait Ursule avec regret.

Nous abandonnâmes cette maison si paisible à mon arrivée, et qui avait été depuis le théâtre de si pénibles divisions.


CHAPITRE XI.

LE CHATEAU DE MARAN.

A mesure que nous nous nous éloignions de Rouvray, je me sentais moins oppressée.

Bientôt j'oubliai presque complétement les douloureuses agitations que j'y avais ressenties, pour ne songer qu'au bonheur de me retrouver enfin seule avec mon mari.

Je me faisais une joie de ce voyage en me rappelant les tendres paroles, les prévenances délicates dont Gontran m'avait comblée, lorsqu'après mon mariage nous étions partis pour Chantilly.

Je trouvais une grande ressemblance entre ces deux époques de ma vie. Cette fois aussi je partais seule avec Gontran pour un long séjour au milieu d'une riante et paisible solitude.

Cette impression de bonheur fut si profonde, cet espoir fut si radieux, qu'il domina tontes mes autres pensées.

J'attendais avec impatience le premier mot de Gontran.

Depuis notre départ du Rouvray, il était silencieux.

Je trouvais mille raisons dans mon cœur pour que ce premier mot fût rempli de grâce et de bonté. Je me disais presque avec satisfaction que mon mari avait quelques torts à se reprocher envers moi, et qu'il allait les expier par ces douces flatteries, ces attentions exquises dont il avait le secret.

Tout à coup M. de Lancry bâilla deux fois assez haut, appuya sa tête sur l'un des accotoirs de la voiture et s'endormit profondément sans me dire une parole...

Cette indifférence me fit d'abord un mal affreux. Je ne pus retenir quelques larmes en me souvenant des ravissantes tendresses que Gontran m'avait prodiguées dans notre premier voyage.

Je me demandai avec douleur en quoi j'avais démérité. Ne devais-je pas au contraire lui être plus chère encore? n'avais-je pas déjà bien souffert pour lui?

A ce premier mouvement si pénible succéda la réflexion.

J'eus honte de moi-même. Je m'accusai d'égoïsme, d'exagération ridicule et romanesque.

Quoi de plus simple, de plus naturel, que ce sommeil que je reprochais à Gontran? Devait-il se gêner, se contraindre pour moi? n'agissait-il pas au contraire avec une confiance pleine de sécurité?

Je séchai mes larmes, je contemplai ses traits. On n'y voyait déjà plus les traces des fatigues et des chagrins qui les altéraient jadis.

Jamais il ne m'avait paru plus beau de cette beauté délicate, charmante, qui rendait sa physionomie si attrayante; un de ces demi-sourires qui annoncent toujours un sommeil heureux et tranquille, donnait à sa bouche une ravissante expression de finesse un peu malicieuse. Par deux fois il agita légèrement ses lèvres comme s'il eût prononcé quelques paroles.

J'écoutai avidement...

Je n'entendis rien.

En le voyant dormir ainsi, beau, calme, souriant, je me sentais heureuse de tout le bonheur qui lui était départi: libre de l'odieuse domination de M. Lugarto, jeune, riche, aimé de moi jusqu'à l'idolâtrie, y avait-il au monde un homme plus admirablement doué? Ne réunissait-il pas tous les avantages, toutes les conditions de la félicité humaine?

En m'appesantissant ainsi sur ses qualités, un moment j'eus peur; nous devions rester à Maran jusqu'au commencement de l'hiver: ce long avenir de solitude me ravissait, mais plairait-il à Gontran?

Je commençais à me délier de moi-même, à craindre de ne pas plaire assez à mon mari. J'avais déjà tant souffert que je ne ressentais plus ces élans de gaieté douce et ingénue que m'inspirait autrefois la présence de Gontran.

Je comparai ce que j'étais avant mon mariage ou pendant notre bienheureux séjour à Chantilly, avec ce que j'étais en arrivant à Maran, et malgré moi je fus reprise de folles frayeurs.

Je me crus enlaidie, attristée, appauvrie; je me demandai s'il me restait assez d'avantages pour plaire à mon mari durant les longs jours que nous allions passer dans la solitude; puis cet entretien de l'allée, qu'un moment j'avais oublié, me revenait à la pensée.

J'en venais à exagérer mes imperfections, à dénaturer mes avantages, à envier l'esprit, le caractère d'Ursule, à envier aussi sa physionomie tour à tour animée, coquette, touchante, mélancolique ou naïve...

Sans orgueil insensé, je me savais plus régulièrement belle que ne l'était ma cousine, je me savais des qualités solides, un cœur loyal, une franchise à toute épreuve, un dévouement sans bornes pour mon mari, dévouement déjà éprouvé et qui n'avait jamais failli... Je ne pouvais douter qu'Ursule ne fût menteuse, dissimulée, qu'elle n'eût un profond mépris pour tout ce que révèrent les âmes honnêtes et élevées.

Eh bien! lorsque je pensais qu'elle plaisait peut-être à Gontran, je me prenais à regretter de ne pas ressembler à ma cousine...

Oh! sacrilége... j'allai jusqu'à dédaigner les vertus que j'avais, et à jalouser les vices que je n'avais pas.

Hélas!... hélas!... c'est qu'aussi les hommes ne savent pas qu'en affichant certaines préférences... ils dépravent souvent les plus fières, les plus généreuses natures... ils ne savent pas que lorsqu'on aime avec passion, avec délire, on veut plaire avant tout et à tout prix, et que, si vertueuse que l'on soit, on blasphème quelquefois les qualités les plus nobles comme inutiles et vaines, lorsqu'on se voit sacrifiée à des femmes qui n'ont pour séduire qu'hypocrisie, audace et corruption!.......

. . . . . . . . . .

Puis, comme toujours... après ces abattements, après ces humiliations impitoyables que je m'infligeais, venaient des exaltations toutes contraires, une réaction d'orgueil insensé.

Je me demandais en quoi ma cousine pouvait m'être comparée, quelles garanties de bonheur elle aurait pu donner à mon mari... Mais je retombais bientôt, écrasée sous le poids de cette horrible pensée—Qu'importe... s'il l'aime ainsi?.......

. . . . . . . . . .

Pendant la route, Gontran fut distrait, silencieux; j'attribuai ces préoccupations au changement politique qui venait d'avoir lieu, et auquel il n'était peut-être pas aussi indifférent qu'il voulait le paraître.

J'ai oublié de dire qu'en chemin nous avions appris la révolution de Juillet.

Si étrangère que je fusse à la politique, j'éprouvais un sentiment de profonde et respectueuse pitié pour ce vieux et bon roi qui retournait sans doute une dernière fois sur une terre d'exil, loin de cette France qu'il avait tant aimée et que sa famille avait arrosée de son sang. J'avais toujours vu le peuple heureux et calme, les illustrations personnelles jouir d'avantages égaux, souvent même supérieurs à ceux dont jouissait la plus haute aristocratie. Je ne comprenais donc pas le bien et l'avantage de cette régénération sociale qui venait, disait-on, de sortir des sanglantes barricades de 1830.

J'avais une grande impatience d'arriver à Maran.

Blondeau m'avait souvent dit que ma mère avait passé deux étés dans cette terre de Maran avec moi, et qu'elle l'y avait accompagnée, alors que j'étais âgée de deux ans à peine; jamais ma mère, disait-elle, ne s'était trouvée plus heureuse que dans cette solitude, où elle échappait aux méchancetés de mademoiselle de Maran et à l'indifférence glaciale de mon père.

J'étais ravie de savoir que le château était resté inhabité; ces souvenirs si précieux pour moi me semblaient ainsi plus entiers, plus saintement conservés.

Blondeau devait me donner mille précieux renseignements sur les appartements que ma mère avait habités de préférence, sur les promenades qu'elle affectionnait.

C'était avec un religieux intérêt que je m'approchais de cette habitation qui, pour tant de raisons, était sacrée pour moi.

Il me semblait aussi qu'une fois là, dans ce lieu où tout parlait de ma mère, je serais sous son invisible protection; que du haut du ciel elle veillerait sur son enfant, qu'elle demanderait à Dieu de ne pas m'infliger de nouvelles souffrances.

Plusieurs fois j'avais pu apprécier le tact, la délicatesse de Gontran, j'étais donc assurée de lui voir partager la vénération que m'inspirait cette maison.

En parlant de Rouvray, j'avais écrit à Blondeau de venir sur-le-champ me rejoindre à Maran. M. de Lancry, en passant à Paris, avait déjà envoyé une partie de notre maison dans cette terre, située à quelques lieues de Vendôme.

Nous y arrivâmes par une belle matinée d'été.

Une longue avenue de chênes séculaires conduisait à la cour d'honneur. Il fallait traverser deux ponts jetés sur la petite rivière qui baignait les murs du château, bâti en briques et composé d'un grand corps de logis, avec deux grandes ailes en retour, dans le goût du siècle de Louis XIII; un dernier pont de pierre conduisait à la première cour, fermée par une grille parallèle au corps de logis principal.

Autour du château, la végétation était magnifique: les chênes, les peupliers d'Italie, les ormes y poussaient à une hauteur admirable; d'immenses prairies s'étendaient à perte de vue et avaient pour horizon de grands massifs de bois.

Le régisseur, prévenu de notre arrivée par notre courrier, nous attendait à la grille; il nous conduisit dans une longue galerie située au rez-de-chaussée et remplie de tableaux de famille.

Les six fenêtres de cette pièce immense s'ouvraient sur le fossé rempli d'eau vive qui entourait le château. Malgré la chaleur de l'été, il faisait presque froid dans cet énorme salon. Ses murailles étaient si épaisses que l'embrasure des fenêtres avait cinq ou six pieds de profondeur.

Impatiente de visiter la maison, j'offris en souriant mon bras à Gontran et je lui dis:

—Allons, mon ami, venez vite, je suis impatiente de tout revoir ici, quoique je ne me souvienne de rien. Vous n'avez pas d'idée comme le cœur me bat à la pensée de parcourir les lieux autrefois habités par ma pauvre mère. Et puis, il faut que je vous fasse les honneurs de chez moi. Je suis si heureuse, si fière de vous avoir ici! Oh!—ajoutai-je en souriant,—je suis, la châtelaine de ces lieux, vous voici dans mon empire, et je vais vous accabler de l'amour le plus despotique.

Au lieu de partager ma gaieté comme je m'y attendais, Gontran me répondit d'un air contraint, en s'efforçant de sourire et en regardant autour de lui avec une expression de répugnance:

—Entre nous, votre manoir me paraît un peu délabré, noble châtelaine, si toutes les pièces ressemblent à ceci... Il est fâcheux que mes dernières préoccupations m'aient empêché de penser à envoyer ici un architecte; sans reproche, vous qui n'aviez qu'à songer à cela, ma chère amie, vous auriez dû vous charger de ce détail. Vous saviez dans quel déplorable état était le château.

Mon mari avait d'abord faiblement souri, il finit par me parler presque séchement.

Je le regardai avec un étonnement douloureux, et je lui dis doucement:

—Mais, mon ami, souvenez-vous que j'étais aussi tourmentée que vous de toutes ces secousses qui nous ont bouleversés; et puis, vous le savez, j'ai été très-malade, il ne m'a pas été possible de m'occuper de ces soins. Je croyais que...

—Eh! mon Dieu,—me dit Gontran, en m'interrompant avec impatience,—encore une fois je ne vous fais pas de reproches, ma chère amie... Seulement je regrette que vous ou moi n'ayons pas songé aux réparations indispensables à cette habitation. Maintenant il n'y a plus à reculer... Grâce à cette révolution maudite, on ne peut voyager nulle part, on ne peut aller aux eaux. Dans quinze jours peut-être l'Europe sera en feu. Paris doit être insupportable. Il faut donc nous résigner à rester ici. C'est ce qui fait que je regrette de nous voir si mal établis.

—C'est surtout pour vous que je suis désolée de ce manque de confort, mon ami... Quant à moi, je suis si heureuse d'être ici avec vous que je me trouverai toujours bien.

—Vous êtes mille fois bonne, ma chère. Je suis aussi très-heureux de partager cette solitude avec vous; je comprends toutes les raisons qui vous rendent cette habitation précieuse... Mais ce n'est pas une raison pour se passer de tapis et de persiennes... car je n'en vois à aucune fenêtre, et ce château a l'air d'une lanterne.

—J'en suis désolée, mon ami; mais rassurez-vous, nous trouverons moyen de remédier à cela en faisant venir quelques ouvriers de Vendôme... Je me charge de surveiller et de hâter ces travaux. Par amour-propre de cœur, je tiens à ce que Maran soit pour vous le plus agréable séjour du monde; seulement je vous demande un peu d'indulgence pour mes efforts.

—Des ouvriers!...—s'écria-t-il avec impatience,—il ne manque plus que cela... Il n'y a rien de plus insupportable que des ouvriers... et pourtant il faudra bien s'y résigner... Ah!... ça va être bien agréable... une jolie distraction que j'aurai là!

—Gontran,—dis-je tout attristée de l'humeur de mon mari,—nous nous exagérons peut-être le délabrement de cette habitation... nous n'avons vu que cette galerie.

—Eh! mon Dieu! on peut parfaitement juger du reste par cet échantillon; c'est la pièce d'honneur... c'est le salon de réception. On voit que le régisseur a accumulé ici toutes les splendeurs de l'habitation, —ajouta-t-il en se remettant à rire d'un air contraint.—Allons, ma chère amie, inspectez votre manoir... et tâchez d'en tirer le plus de parti possible en attendant les ouvriers... puisqu'il faut se résigner à cet ennui. Quant à moi, je vais aller aux écuries; je parie que ce sont de véritables halles sans stalles, sans box! et moi qui viens justement de ramener une douzaine de chevaux d'Angleterre! C'est fort agréable!... En vérité, je ne sais pas à quoi pensent vos gens d'affaires, de laisser cette habitation dans un tel état de délabrement.

—J'en suis désolée, mon ami.. je vous en supplie... ne vous fâchez pas... donnez-moi vos ordres, je les ferai exécuter de mon mieux.

Ma résignation toucha sans doute M. de Lancry; il regretta son impatience, et me dit en s'apaisant:

—Encore une fois je ne vous accuse pas, ma chère amie, vous n'y pouvez rien; mais si les écuries sont mauvaises, ça n'en sera pas moins désagréable, d'autant plus que, pendant les cinq ou six mortels mois que nous allons passer ici, je n'aurai pour tout plaisir que mes chevaux et la chasse... A propos, sommes-nous loin de Vendôme?...

—Mais à six ou huit lieues, je crois... mon ami.

—De mieux en mieux, ça sera fort commode pour les approvisionnements de viande de boucherie; nous n'aurons déjà pas de marée. Il ne nous manque plus pour nous achever que de faire une chère détestable. Je ne sais pas, en vérité, comment votre famille se résignait à vivre ici.

—Mon père a fort peu habité Maran, mon ami... Ma mère seulement y a passé quelque temps, et vous savez que, nous autres femmes nous nous contentons de peu.

—Libre à vous... ma chère amie, de vous nourrir de rêverie et d'idéalité; quant à moi, je vous déclare qu'à la campagne je deviens très-positif et très-matériel. J'en demande un million de pardons à votre exaltation romanesque; mais, quand on n'a pas d'autre plaisir que la table, il est, je crois, permis de vouloir que la chère soit bonne. Vous m'obligerez donc beaucoup, n'est-ce pas? de vous entendre avec votre maître-d'hôtel pour trouver les moyens de nous approvisionner le mieux possible; j'aurai, s'il le faut, un fourgon et deux chevaux de service pour aller à Vendôme faire la provision; car, moi, je ne vis pas d'abstractions; je tiens au solide... Sur ce, je vais aux écuries.

Gontran sortit.

Tel fut notre premier entretien en arrivant au château de Maran.