—Oh! Gontran... Gontran... dites-vous vrai? mon Dieu!
—Oh! oui, je dis vrai... le bonheur rend si confiant, si sincère... Une fois dans cette bonne voie que la pensée m'avait offerte, Mathilde, je n'ai pas craint de rechercher la cause première de cette sotte mauvaise humeur où j'étais retombé depuis quelques jours... Encore une petite cause, vous l'avouerai-je? oui, j'aurai ce courage. J'ai été assez sot pour ressentir un profond dépit des railleries de votre cousine! Oui, comme un écolier, comme un provincial, je lui avais gardé rancune de s'être moquée de mes déclarations; j'avais vu là une terrible atteinte, non pas à mon amour... vous le préservez, mais à mon amour-propre... Heureusement, en songeant à Mathilde, au petit ange qu'elle promet à notre doux avenir, j'ai chassé ces mauvaises pensées, et je lui reviens plus repentant et, ce qui vaut mieux, plus tendre, plus épris, plus passionné que jamais...—Et mon mari me baisa les mains avec une grâce enchanteresse.
Je croyais rêver.
Je ne pouvais croire ce que j'entendais. Quel revirement subit dans l'esprit de Gontran avait opéré ce changement? Ses paroles me semblaient naturelles, sincères, il invoquait la pensée de notre enfant avec une émotion si sérieuse, que je ne pouvais supposer qu'il me mentît: et puis quel eût été son but?
Ce bonheur inespéré, joint aux émotions si diverses de la journée, me bouleversa tellement que je tombai dans un fauteuil comme affaissée sur moi-même.
Je mis mon front dans mes deux mains pour recueillir mes idées. Après un moment de silence, je dis à Gontran:
—Pardon à mon tour, mon ami, si je ne réponds pas mieux à toutes vos ravissantes bontés; mais, quoique bien douce, ma surprise est si profonde, que je ne puis trouver de paroles pour vous exprimer ma reconnaissance.
J'étais dans un embarras extrême; je croyais à la sincérité du retour de mon mari, je ne savais si je devais ou non lui faire part de mon entretien avec Ursule, de ses cruels aveux et de l'espèce de défi qu'elle m'avait jeté au sujet de Gontran.
Pour tâcher de pressentir mon mari, je lui dis:
—A propos, M. Sécherin est parti ce matin; le savez-vous, mon ami?
—Je le savais. Pourquoi sa femme ne l'a-t-elle pas accompagné? c'était pour elle une excellente occasion de remplir sa promesse,—me dit Gontran du ton le plus naturel.—Elle aurait dû agir ainsi,—ajouta-t-il d'un ton de reproche,—par égard pour vous, puisque je lui avais confié que votre tranquillité dépendait presque de son départ.
—Peut-être,—dis-je en tâchant de sourire pour cacher mon émotion,—peut-être se repent-elle de s'être montrée si cruelle pour vous et d'avoir repoussé vos soins, peut-être ce dédain de sa part était-il affecté.
—Oh! alors tant pis pour elle,—me dit gaiement Gontran;—elle a laissé passer le quart d'heure du diable, comme on dit...—Maintenant il est trop tard; mon ange gardien est avec moi, et il a trop de beauté et trop de bonté pour ne pas me préserver et me défendre de tous les maléfices.
—Vous êtes maintenant bien rassuré, mon ami,—dis-je en continuant de sourire;—mais ma cousine est bien adroite, bien séduisante, et votre pauvre Mathilde...
—Oh! ma pauvre Mathilde,—me dit Gontran avec un accent rempli de tendresse,—ma pauvre Mathilde est une petite moqueuse... Au lieu de prendre cet air humble et résigné, elle doit s'apercevoir qu'elle est, de ce moment, ma souveraine maîtresse. Tenez, entre nous, je lui crois, à cette pauvre Mathilde, des intelligences surnaturelles avec je ne sais quels bons génies invisibles, qui d'un souffle changent l'orage en calme, la tristesse en joie douce et sereine: elle leur a fait un signe, et mon âme a été inondée de félicité... Ma pauvre Mathilde me rappelle enfin ces fées qui cachent longtemps leur pouvoir pour le révéler un jour dans toute sa majesté; et j'aurais peur d'être désormais par trop son esclave, si ce n'était régner... que de lui obéir... Mais je vous laisse... mon bel ange gardien; faites-vous jolie, bien jolie, pour que nous puissions nous dire d'un coup d'œil en regardant votre cousine: Cette pauvre Ursule!
Gontran, me baisant au front, me quitta, et me laissa dans une sorte d'enchantement.
Maintenant que je réfléchis de sang-froid à ces paroles de mon mari, je ne comprends pas comment je pus croire à leur sincérité; comment ce brusque et tendre retour de Gontran, si étrangement, si fabuleusement motivé, n'éveilla pas mes soupçons.
Mais alors j'ignorais encore que les protestations les plus passionnées servent souvent de voile à la perfidie, à la trahison. Et puis j'étais si malheureuse, j'avais tant besoin de trouver un bon sentiment chez mon mari, que je me laissai aller aveuglément à ce bonheur inespéré. Je comptais d'ailleurs sur ma sagacité, sur ma pénétration, pour découvrir les véritables intentions d'Ursule.
Le dîner fut très-gai. Mademoiselle de Maran ne dit pas un mot qui eût trait aux menaces détournées qu'elle m'avait faites. Ursule me combla de prévenances.
De son côté Gontran m'entoura de soins si marqués, si affectueux, que plusieurs fois ma tante l'en plaisanta.
A la fin du repas ma cousine me dit avec une expression de regret:
—Ah! que tu es heureuse de passer l'automne et une partie de l'hiver à la campagne... toi!
—Eh bien!—reprit mademoiselle de Maran,—il me semble que c'est un bonheur que vous partagez, ma chère; est-ce que cet excellent M. Sécherin n'est pas le plus heureux des hommes de vous voir et de vous savoir ici, jusqu'à la fin des siècles? Est-ce qu'il n'a pas pris le soin complaisant de vous y amener lui-même, s'il vous plaît?
—Sans doute, madame,—reprit Ursule,—mais on ne fait pas toujours ce qu'on désire; aussitôt après son retour ici, retour que je viens de hâter en lui écrivant tantôt, mon mari sera obligé de partir pour Paris, et, naturellement, je l'y accompagnerai.
—Ah! mon Dieu,—s'écria ma tante,—mais c'est du fruit nouveau, cela! Avant son départ il disait qu'il pouvait rester ici jusqu'au mois de janvier, que vous ne reviendriez à Paris qu'avec Mathilde et Gontran?
—Oui, madame, mais un de ses correspondants de Paris, dont j'ai reçu tantôt une lettre, car j'ouvre les lettres de mon mari en son absence,—dit Ursule en souriant,—lui annonce qu'il est indispensable qu'il se rende à Paris pour la fondation de la maison de banque à laquelle M. Sécherin s'est associé comme il vous l'a dit; aussi, ma bonne Mathilde, je n'ai plus que quatre ou cinq jours à passer avec toi: et même, une fois à Paris, nos sociétés seront si différentes... Moi... modeste femme de banquier... toi, la brillante vicomtesse de Lancry, nous nous verrons donc bien rarement: ce sera presque une séparation.
—Mais vous deviez habiter ensemble à Paris pour continuer ce modèle des ménages unis et confondus,—s'écria mademoiselle de Maran.—Toutes ces belles résolutions sont donc changées?
—C'étaient malheureusement de ces rêves de pensionnaires, impossibles à réaliser, madame,—dit Ursule en souriant.—Quoique, pour ma part, je regrette beaucoup de renoncer à cette espérance... je m'y résigne.
—Et puis avouez un peu, ma cousine,—dit gaiement mon mari,—que le tableau que je vous ai fait du seul appartement dont nous pouvons disposer pour vous ne vous a pas séduite?
—Vous êtes très-injuste, mon cher cousin: nous nous serions accommodés de bien moins encore, pour avoir le plaisir de ne pas quitter cette chère Mathilde; mais le faubourg Saint-Honoré est si loin du centre des affaires, que mon mari ne pourrait s'y fixer...
Le dîner était terminé, je me levai.
Gontran donna le bras à mademoiselle de Maran et passa devant moi et Ursule.
Celle-ci, au moment d'entrer dans le salon, me dit tout bas:
—Voilà comme je me venge... Êtes-vous contente?...
Lorsque les gens eurent servi le café, mademoiselle de Maran prit un air grave, solennel, et dit:
—Maintenant, nous sommes seuls et en famille, nous pouvons parler à cœur ouvert.
En disant ces mots elle tira de sa poche les lettres qu'elle avait reçues de Paris le matin, en me jetant un regard d'ironie et de méchanceté.
—Que voulez-vous dire, madame?—dit Gontran.
—Vous allez le savoir: mais d'abord il faut me promettre d'être calme, de ne pas vous laisser entraîner à un premier mouvement... Mais, j'y pense, Ursule, allez donc voir s'il n'est resté personne dans la salle à manger.
Ursule se leva, ouvrit la porte, regarda et revint.
—Il n'y a personne, madame.
—Mais encore, à quoi bon toutes ces précautions?—reprit Gontran.
—Bonaparte a dit qu'il fallait laver son linge sale en famille. Passez-moi l'expression en faveur de la pensée, qui est toute pleine de bon sens... Mais avant de commencer,—ajouta mademoiselle de Maran en se retournant vers Ursule,—il faut que je vous explique, chère petite, la contradiction apparente que vous remarquerez entre ce que je vais dire et ce que je vous ai appris.
—Comment cela, madame?
—J'étais convenue avec Mathilde de ne pas parler des horribles calomnies dont elle avait été victime, des affreux chagrins qui avaient empoisonné les premiers mois de son mariage... Je vous ai donc représenté votre cousine, jusqu'ici, comme la plus adorablement heureuse des créatures; hélas! il n'en était rien, mais rien du tout: vous allez bien le voir, et apprendre qu'au contraire, depuis qu'elle est mariée, à part quelques petits quartiers de lune de miel, la vie de notre pauvre Mathilde n'a été qu'une longue torture... et que ce n'est rien encore auprès de ce que le sort lui réserve...
A mesure que mademoiselle de Maran me parlait, Ursule me regardait avec une surprise croissante; si je n'avais pas été si souvent trompée par son hypocrisie, j'aurais presque dit qu'elle me regardait avec intérêt.
—Mais, madame, encore une fois, de quoi s'agit-il?—demanda Gontran avec impatience.
—Mon pauvre Gontran,—lui dit-elle,—vous ne saurez cela que trop tôt... car ça vous regarde au premier chef; et trop tard, car je crois bien que le mal est sans remède; mais, d'abord, il faut que vous me donniez votre parole de gentilhomme de ne croire tout au plus que la moitié de ce que je vous dirai, et de faire la part des circonstances et des mauvaises langues: après tout, c'est moi qui ai élevé votre femme; et, pour moi comme pour elle, il ne faut pas trop vous hâter de la juger défavorablement sur les apparences. Voyez-vous, nous pèserons bien sincèrement le pour et le contre; et puis après, n'est-ce pas? nous prendrons une résolution.
Il m'était impossible de prévoir où mademoiselle de Maran voulait en venir. J'avais une telle confiance dans moi-même, que je n'étais nullement inquiète, bien que je m'attendisse à quelque méchanceté.
—Puisqu'il s'agit de moi, madame,—lui dis-je,—je vous demande en grâce d'abréger ces préliminaires et d'arriver au fait.
—Allons, allons, voilà une généreuse impatience qui me rassure et qui est de bon augure. Eh bien donc, monsieur de Lancry, savez-vous quel est le bruit ou plutôt, ce qui est bien plus grave... quelle est la conviction des personnes de notre société que la révolution n'a pas chassées de Paris?
—Non, madame...
—Eh bien... l'on est persuadé... l'on sait qu'avant d'aller à Rouvray, chez sa cousine, votre femme a été en catimini passer une nuit dans une maison de campagne de M. Lugarto, et que ce bel Alcandre à étoiles d'or en champ d'argent s'y trouvait seul bien entendu: ce qui peut joliment passer pour un tête-à-tête nocturne...
Mademoiselle de Maran, en disant ces mots, me lança un regard de vipère.
Je pâlis.
—Eh bien!... eh bien!—s'écria-t-elle,—voyez donc cette pauvre chère petite, comme la voilà déjà toute bouleversée!... Ah! mon Dieu! que je m'en veux donc d'avoir parlé maintenant!... Mais aussi elle semblait si sûre d'elle-même! Ursule, donnez-lui donc vite des sels, voilà mon flacon.
Ursule s'approcha de moi avec un air de commisération protectrice et triomphante: je la repoussai doucement, en lui disant que je n'avais besoin de rien.
Ce premier coup fut terrible, je n'y étais pas préparée, je restai muette.
Mon mari, qui un moment était devenu pourpre de colère ou de surprise, se remit, partit d'un grand éclat de rire et s'écria:
—Comment, mademoiselle de Maran... vous... vous donnez dans de pareilles histoires?... Je crois bien que cette pauvre Mathilde reste stupéfaite! Il y a de quoi, qui pourrait s'attendre à une pareille folie.
Je cherchais à la hâte le moyen de me disculper, en respectant le secret de Gontran s'il en était encore temps.
Mademoiselle de Maran parut très-étonnée de l'indifférence avec laquelle Gontran accueillait cette révélation.
Elle reprit:—Mais attendez donc avant que de rire, mauvais garçon, que je vous complète au moins les faits qu'on me dénonce. On dit donc que votre femme a passé la nuit dans la maison de ce Lugarto. Maintenant les uns assurent et croient que c'était volontairement et par amour... Ce qui me semble hasardé, car ça ferait supposer que ma chère nièce est une indigne créature. Les autres prétendent, au contraire, que la pauvre chère petite s'y était rendue, en tout bien, en tout honneur, pour racheter à Dieu sait quel prix un papier qui pouvait vous diffamer, mon cher Gontran. Là-dessus, remarquez bien, mes enfants, que je suis dans tout cela et de tout cela ni plus ni moins innocente que la nymphe Écho...
Je ne pouvais plus en douter, M. Lugarto avait tenu parole: pour se venger, il avait écrit à mademoiselle de Maran ou à quelque personne de sa connaissance plusieurs versions de cette nuit fatale qui devaient ou me perdre de réputation ou déshonorer Gontran.
Le faux et le vrai étaient si perfidement combinés et confondus dans cette horrible calomnie, que le monde, par indifférence on par méchanceté, devait tout admettre sans examen.
J'osais à peine jeter les yeux sur Gontran, je m'attendais à une explosion terrible de sa part; ma stupeur égala le désappointement de mademoiselle de Maran.
Mon mari, après avoir surmonté de nouveau une légère émotion, reprit avec le plus grand sang-froid, en haussant les épaules:
—Maintenant, madame, ce ne sont plus même des calomnies, ce sont des folies; et, en vérité, les temps où nous vivons sont bien graves pour qu'on puisse s'amuser à propager de si stupides niaiseries.
—Comment!...—s'écria ma tante,—c'est ainsi que vous prenez cela? Peste soit de votre philosophie!
—On serait philosophe à trop bon marché, madame, si l'on méritait ce titre parce qu'on méprise de vains bruits qui n'ont pas même la consistance d'une calomnie... Mathilde ne doit pas s'inquiéter de ces sottises; en deux mots je vous rappellerai les tristes circonstances grâce auxquelles le nom de M. Lugarto a pu être malheureusement rapproché de celui de madame de Lancry. Cet homme a lâchement abusé d'une intimité que son amitié m'avait presque imposée, pour tâcher de nuire à la réputation de madame de Lancry. J'ai répondu à cette lâcheté comme je le devais, par un démenti et par une paire de soufflets en face de vingt personnes; une rencontre a eu lieu, j'ai donné un coup d'épée à M. Lugarto; le lendemain je suis parti pour l'Angleterre, où m'appelaient d'assez graves intérêts. Aussitôt après mon départ, Mathilde a quitté Paria pour venir chez sa cousine passer le temps de mon absence; j'ai été la rejoindre à mon retour de Londres, et je l'ai ramenée ici: voilà, madame, toute la vérité. Quant aux ridicules inventions dont on se donne la peine de vous faire part et sur lesquelles vous croyez devoir appeler notre attention, je vous le répète, cela ne vaut pas même un démenti; je n'y songerais même déjà plus, si Mathilde n'avait pas été assez enfant pour s'en attrister un instant. Mais elle est excusable; elle entre dans le monde, son âme pure et ingénue est naturellement impressionnable à des misères qui, plus tard, n'exciteront pas même son dégoût.—Puis, s'adressant à moi, Gontran me dit avec l'accent le plus tendrement affectueux:
—Pardon, ma pauvre Mathilde, ma malheureuse liaison avec Lugarto vous cause encore cette contrariété, mais, je l'espère, ce sera la dernière.
Je fus profondément touchée du langage simple et digne de Gontran.
Depuis le commencement de cet entretien, ma cousine semblait profondément absorbée; l'expression de sa figure avait complétement changé.
Mademoiselle de Maran, malgré son assurance, était déconcertée; elle regardait attentivement, moi, Ursule, mon mari, pour tâcher de pénétrer la cause de l'indifférence ou de la modération de Gontran; modération qui m'étonnait moi-même autant qu'elle me touchait, car mon mari pouvait être justement blessé de certaines assertions de mademoiselle de Maran.
Après cette muette observation, qui dura quelques secondes, ma tante reprit d'un air de réflexion:
—Allons, Gontran... vous ne vous laissez pas déferrer, c'est déjà quelque chose; vous sentez bien que tout ce que je demande au monde, c'est de pouvoir ne pas croire un mot de ce qu'on m'écrit et d'y répondre par un fameux démenti; mais d'un autre côté, comme dit le proverbe, il n'y a pas de fumée sans feu. Eh bien! voyons. Entre nous, qui peut avoir allumé cette atroce flambée de mauvais propos-là? Comment imaginer que des gens graves, sérieux, car ce sont des gens graves et sérieux qui m'écrivent, s'amusent à inventer l'histoire de la visite nocturne de Mathilde à M. de Lugarto, s'il n'y avait rien eu de vrai là dedans? Après tout, vous devez le savoir mieux que personne, mon garçon: 1º ce Lugarto a-t-il eu entre les mains de quoi vous déshonorer? 2º est-il capable, dans cette occurrence, de se dessaisir de ce susdit moyen de vous perdre, uniquement pour le plaisir de faire une action généreuse? Quant à moi, ça me paraîtrait joliment problématique, hypothétique, pour ne pas dire drôlatique, de la part d'une pareille espèce toujours grinchante et malfaisante.
L'infernale méchanceté de mademoiselle de Maran la servait peut-être à son insu.
Il était impossible de toucher plus cruellement le vif des soupçons que devait avoir Gontran, au sujet de la reddition du faux, que M. Lugarto semblait lui avoir faite volontairement.
Quoique mon mari ne pût soulever cette question avec moi, puisqu'il me croyait dans une complète ignorance de cette funeste action, j'avais toujours remarqué qu'il entrevoyait quelque cause mystérieuse dans la restitution de M. Lugarto.
Mademoiselle de Maran était-elle instruite de tout? c'est ce que je ne savais pas encore. Néanmoins je m'attendais cette fois à un mouvement de colère de Gontran.
Je fus presque effrayée en le voyant écouter mademoiselle de Maran avec le même calme insouciant; il haussa les épaules, sourit en me regardant et répondit:
—Cela n'est plus ni une calomnie, ni une stupidité, cela tombe dans le roman, dans le surnaturel. Est-ce tout, madame? vos correspondants ne vous mandent-ils rien de plus? Ce serait dommage de s'arrêter en si bon chemin.
—Non, certainement, ça n'est pas tout!—s'écria ma tante, ne pouvant plus contenir sa rage,—je vous ai dit ce dont les gens les plus respectables étaient convaincus... maintenant je dois vous dire quels seront les effets de ces convictions... Ils vous seront joliment agréables, ces effets-là! Quoique vous criiez au roman et au surnaturel, vous et votre femme, vous aurez tout simplement l'inconvénient d'être partout montrés au doigt et de ne pas recevoir un salut sur dix que vous ferez. Ça vous étonne? Vous allez peut-être dire que c'est de la magie? rien de plus simple pourtant. Je vais vous démontrer cela, toujours d'après mon petit jugement... Ou l'on croira que votre femme a sacrifié son honneur pour sauver le vôtre, mon garçon, et vous passerez pour un misérable... ou bien l'on croira que votre femme a cédé à son goût pour Lugarto, et elle passera pour une indigne, sans compter que dans cette circonstance encore on vous regardera comme le dernier des hommes, vu que vous avez toléré ce goût-là, soit parce que vous deviez de l'argent à vilain homme, soit parce que votre femme vous ayant apporté toute sa fortune vous trouvez plus politique et plus économique de fermer les yeux.
—Vraiment, madame... on croit cela?—dit Gontran.
—Sans, doute, voilà ce que croient les bonnes gens, les gens inoffensifs, vos amis enfin...
—Et nos ennemis, madame?
—Ah, ah, ah, vos ennemis, c'est bien une autre affaire! Ils croient, eux, que vous et Mathilde vous vous entendez comme deux larrons en foire: «S'il n'y avait qu'un coupable dans le ménage,—disent ceux-là,—soit l'homme, soit la femme, il y aurait eu scission entre eux. Une honnête femme ne reste pas avec un homme déshonoré. Elle peut sacrifier son honneur pour sauver celui de son mari; mais une fois le sacrifice accompli, elle l'abandonne. Si elle reste avec lui, elle lui devient complice... D'un autre côté, un honnête homme ne reste pas avec une femme qui l'a outragé... S'il n'a pas de fortune, eh bien! il vit de privations plutôt que de laisser soupçonner qu'un honteux intérêt le retient auprès d'une épouse adultère...» Ainsi donc que concluront vos ennemis, ces langues assassines et vipérines, en vous voyant toujours si bien ensemble? Ils concluront que vous avez l'un pour l'autre toutes sortes d'abominables tolérances.
—Enfin... enfin je devine tout maintenant!—m'écriai-je en interrompant mademoiselle de Maran. Votre haine vous a emportée trop loin, madame; vous vous êtes trahie malgré vous... Béni soit Dieu qui nous dévoile ainsi les inimitiés qui nous poursuivent!...
—Comment... comment... Elle est folle, cette petite...—dit mademoiselle de Maran.
—Gontran... Gontran... je me demandais pourquoi celle qui est pourtant la sœur de mon père était venue ici... Elle vous l'apprend... Oui... madame... maintenant je comprends tout... Vous voulez par vos calomnies élever d'affreuses discussions entre nous et nous désunir... En effet, madame, c'eût été un beau triomphe pour vous... Il y a une année à peine que nous sommes mariés! et une séparation perdait à jamais ou moi ou Gontran, car elle autorisait les bruits les plus odieux.
La contraction des sourcils de mademoiselle de Maran me prouva que j'avais frappé juste.
Elle se prit, selon son habitude, à rire aux éclats pour cacher sa colère:
—Ah!... ah!... ah!... qu'elle est donc amusante, cette chère petite, avec ses suppositions. Mais, folle que vous êtes, est-ce que je vous parle en mon nom? Je viens en bonne et loyale parente, s'il vous plaît, ne l'oubliez pas, vous dire: «Mes chers enfants, prenez garde, voici ce qu'on croit... Ce n'est pas un vain bruit, un caquet, un propos; ce sont les convictions de personnes sérieuses, graves, dont la parole a la plus grande autorité... Maintenant que le monde interprète ainsi votre conduite, puisqu'il est impossible de lui ôter cette créance... puisque vous êtes déshonorés sinon l'un et l'autre... du moins l'un ou l'autre... je viens en bonne et loyale parente vous...»
Gontran interrompit mademoiselle de Maran et lui dit:
—Il me semble, madame, que le monde aurait un moyen beaucoup plus simple et beaucoup plus naturel d'interpréter la persistance de l'attachement que moi et madame de Lancry continuons d'avoir l'un pour l'autre, ce serait de croire que nous vivons en honnêtes gens, que n'ayant rien à nous reprocher mutuellement, nous méprisons profondément tant d'atroces calomnies, et que nous avons trop de bon sens pour mettre notre bonheur à la merci de la première calomnie venue. Cette version aurait de plus l'avantage d'être la seule possible et vraie, ce qui n'est pas peu de chose, je crois. En résumé, madame, je ne partage pas pourtant la susceptibilité et la défiance de Mathilde. La pauvre enfant a déjà tant souffert des méchants, que dans son ressentiment un peu aveugle, elle a pu un moment vous confondre avec eux. Elle se trompe, je n'en doute pas. En nous parlant comme vous faites, vous cédez à l'intérêt que nous vous inspirons. Mettez donc le comble à vos bontés, conseillez-nous: que devons-nous faire pour convaincre nos amis qu'ils sont dupes d'une calomnie et pour prouver à nos ennemis qu'ils sont des infâmes?
—Mon beau neveu,—dit mademoiselle de Maran avec rage,—je ne conseille plus, l'heure est passée; mais je devine et je prédis... Écoutez-moi donc si vous êtes curieux du présent et de l'avenir. Dans votre joli petit ménage, l'un de vous est dupe et victime, l'autre est fripon et bourreau. Une rupture deviendra nécessaire entre vous, et cela plus prochainement que vous ne pensez, parce que la victime finira par se révolter... Mais cette rupture sera trop tardive, mes chers enfants. Le monde aura pris l'habitude de voir en vous deux complices... il continuera de vous mépriser... Cette séparation, qui aurait pu au moins sauver la réputation de l'un de vous deux, ne sera qu'un nouveau grief contre vous... On vous prendra pour deux coquins même trop scélérats pour pouvoir continuer de vivre ensemble... Cela vous paraît drôle... et j'ai l'air d'une lunatique... Eh bien!... vous viendrez me dire un jour si je me suis trompée... Un mot encore, et ne parlons plus de cela... Cette abominable révolution a tellement effarouché mes amis, que je ne voyais presque personne, et je ne savais presque rien de tout ceci. Sur quelques bruits qui m'en étaient pourtant revenus, je priai votre oncle M. de Versac et M. de Blancourt, deux de mes vieux amis, d'être aux aguets, de s'enquérir et de m'écrire ce qu'ils entendraient dire ou sauraient avoir été dit... Voici leurs lettres... lisez-les... vous verrez que je n'invente rien. Maintenant plus une parole à ce sujet... Faisons un wisth, si vous le voulez bien... Si Mathilde est trop fatiguée, nous ferons un mort avec vous, Ursule... Tout cela finit à merveille. Vous êtes content et résigné, mon beau neveu; tant mieux, j'en suis tout aise, tout épanouie; j'en piaffe, j'en triomphe: car dites donc, moi, qu'est-ce que je veux? votre bonheur. Eh bien! plus on vous méprise tous deux, plus vous êtes heureux... Ça me met joliment à même de travailler à votre félicité, n'est-ce pas? Là-dessus, sonnez et demandez des cartes...
Je remontai chez moi, laissant Ursule, mon mari et mademoiselle de Maran jouer au wisth.
Cette occupation leur permettait au moins de garder le silence après une scène si pénible.
J'étais dans une extrême perplexité; je ne savais si le calme de Gontran était réel ou simulé. Je fus encore sur le point, malgré les recommandations de M. de Mortagne, de tout dire à mon mari au sujet de cette nuit fatale.
Mais je pensai que c'était peut-être en grande partie le désir de ne pas éveiller mes soupçons au sujet de ce malheureux faux qui avait rendu Gontran en apparence si indifférent aux attaques de mademoiselle de Maran. Connaissant l'infernale méchanceté de ma tante, je ne pouvais me dissimuler que nous avions beaucoup à redouter de la malveillance du monde.
La froideur glaciale avec laquelle on avait accueilli Gontran quelques mois auparavant semblait presque justifier les prévisions de mademoiselle de Maran. J'étais inquiète de savoir si Gontran viendrait chez moi avant de rentrer chez lui; je voulais lui dire combien j'étais contente de voir Ursule partir. J'attribuais cette résolution de ma cousine moins au sentiment généreux qu'à la crainte de me voir prévenir son mari de mes soupçons, ainsi que je l'en avais menacée, et d'éveiller ainsi sa défiance pour l'avenir. En cela je reconnus la justesse des conseils de madame de Richeville.
Sur les onze heures, Gontran frappa et entra chez moi.
J'interrogeai ses traits presque avec anxiété, tant je craignais de leur voir une expression menaçante.
Il n'en fut rien; il avait peut-être au contraire l'air plus tendre, plus affectueux encore.
—Ah! mon ami,—m'écriai-je,—que mademoiselle de Maran est donc méchante!... Venir ici dans le but si odieux d'exciter entre nous peut-être une rupture violente en nous rapportant les plus affreuses calomnies!
—Sans croire positivement comme vous que tel ait été le but du voyage de votre tante, je pense qu'elle s'ennuyait un peu de n'avoir personne à tourmenter, et que, sachant à peu près d'avance le contenu des lettres de mon oncle et de M. de Blancourt, elle était venue pour jeter entre nous ce brandon de discorde. Vous aviez raison, Mathilde, mademoiselle de Maran est plus méchante que je ne le pensais: désormais nous n'aurons aucun motif pour la voir.
—Ah! mon ami que vous êtes bon!... si vous saviez quel plaisir me fait cette promesse, j'ai toujours eu le pressentiment que nos chagrins viendraient de mademoiselle de Maran.
—Heureusement, dans cette circonstance, en voulant nous nuire elle nous a servis presque à son insu.
—Comment cela?
—J'ai lu les lettres de mon oncle et de M. de Blancourt; il est évident que les bruits les plus mensongers et les plus odieux circulent sur nous, la malignité a exploité des faits très-simples, et les a odieusement dénaturés; ainsi, parce que j'étais allé chercher en Angleterre des papiers qui pouvaient compromettre une tierce personne, on a dit que Lugarto avait en son pouvoir de quoi me déshonorer. Je ne veux pas non plus rechercher davantage ce qui a pu donner lieu à la fable absurde de cette nuit que vous auriez été passer dans la maison de Lugarto; je sais l'horreur qu'il vous inspirait; mais, tenez, je suis fou... c'est vous outrager que de s'appesantir un moment sur de pareilles infamies. Cette méchanceté de mademoiselle de Maran nous peut servir, en cela qu'elle nous apprend du moins ce que disent nos ennemis. Cette révélation doit surtout apporter quelques changements à nos projets; ainsi je serais d'avis, si toutefois vous y consentez, d'éloigner de beaucoup notre retour à Paris, de n'y revenir, je suppose, que dans un an ou quinze mois, et de rester ici jusque-là; les événements politiques seront un excellent prétexte à notre absence... Je connais Paris et le monde, dans six mois on ne s'occupera plus de nous; dans un an toutes ces misérables calomnies seront complétement oubliées... si, au contraire, nous arrivions à Paris dans quelques semaines, comme nous en avions le dessein, nous tomberions au milieu de ce déchaînement universel qui vous étonnerait moins, si vous connaissiez mieux le monde... Vous êtes belle, vertueuse... vous m'aimez, vous m'avez choisi; en voilà plus qu'il n'en faut pour exciter toutes les haines et toutes les jalousies qui ne manqueront pas d'exploiter ce qu'il peut y avoir de mystérieux dans mes relations passées avec Lugarto... Si j'étais seul, je mépriserais ces vains bruits, mais j'ai à répondre de votre bonheur, et je serais le plus coupable des hommes, si je n'agissais pas de façon à vous épargner de nouveaux chagrins, à vous qui avez déjà tant souffert pour moi... Ce qu'il y a de plus sage, de plus prudent, est donc de suspendre indéfiniment notre retour à Paris... Dites, Mathilde.. êtes-vous de mon avis? je vous en prie, répondez-moi.
—Eh! mon Dieu! le puis-je,—m'écriai-je dans un élan de joie impossible à décrire,—puis-je répondre lorsque mon cœur bat à se rompre de surprise et de bonheur! mon Dieu, mon Dieu! vous voulez donc me rendre folle aujourd'hui, Gontran? Dites? Oh! non, c'est trop de félicité en un jour. Retrouver votre tendresse, avoir la certitude de rester ici seule avec vous longtemps, longtemps, au lieu d'aller à Paris; encore une fois, Gontran, c'est trop... Je ne demandais pas tant... mon Dieu!
Et je ne pus m'empêcher de pleurer de bien douces larmes, cette fois.
Pauvre petite!—me dit Gontran.—Hélas! votre étonnement est un reproche cruel, et je ne le mérite que trop, cela est vrai pourtant; je vous ai assez déshabituée du bonheur pour que vous pleuriez des larmes de ravissement inespéré, en m'entendant vous dire que je vous aime et que nous resterons ici longtemps... Oh! tenez, cela est affreux... Quand je pense qu'un moment je t'ai méconnue; pauvre ange bien-aimé... D'où vient donc, qu'au lieu de jouir de la délicatesse exquise de ton esprit, de l'adorable bonté de ton âme, j'ai laissé mon cœur s'engourdir pendant que je me livrais à je ne sais quelle existence grossière, stupide et brutale? Est-ce un rêve? Est-ce une réalité? dites dites, mon bon ange gardien? Oh! oui, dites-moi bien que nous nous sommes endormis a Chantilly, que nous nous sommes réveillés à Maran...
—Oh! parlez ainsi, parlez encore de votre voix si douce et si charmante,—dis-je à mon mari en joignant mes deux mains avec une sorte d'extase.—Oh! parlez encore ainsi, vous ne savez pas combien ces bonnes et tendres paroles me font de bien; quel baume salutaire elles répandent en moi... Oh! Gontran... il me semble que notre enfant en a doucement tressailli; oui, oui, joie et douleur, ce pauvre petit être partagera tout, ressentira tout désormais... Aussi, merci à genoux pour lui et pour moi, mon tendre ami, merci à genoux du bonheur que vous nous causez....
. . . . . . . . . .
Je passai les jours qui suivirent cette conversation avec Gontran dans un enchantement continuel; il était impossible d'être plus tendre, plus attentif, plus prévenant que ne l'était mon mari.
Mademoiselle de Maran, voyant ses méchants projets presque complétement avortés, ne dissimulait pas son mécontentement et parlait de son prochain départ, feignant d'être plus rassurée par les dernières nouvelles de Paris.
Ursule attendait son mari d'un moment à l'autre.
Ainsi qu'elle me l'avait promis, elle lui avait écrit pour lui demander d'aller à Paris avec lui au lieu de rester à Maran, comme cela avait été d'abord convenu entre eux.
Depuis le jour où elle avait entendu mademoiselle de Maran parler des calomnies que nous avions à redouter, je remarquai un singulier changement dans les manières de ma cousine envers moi et Gontran. Avec mon mari, elle était de plus en plus moqueuse, ironique, altière; avec moi, dans les rares occasions où nous nous trouvions seules, elle était gênée, confuse, elle me regardait parfois avec une expression d'intérêt que je ne pouvais comprendre; souvent je vis qu'elle était sur le point de me parler avec abandon comme si elle eût eu un secret à me confier, et puis elle s'arrêtait tout à coup. D'ailleurs j'évitais autant que possible de me trouver seule avec elle.
Je passais mes matinées avec Gontran.
Après déjeuner, nous faisions de longues promenades en voiture, pendant lesquelles on échangeait quelques rares paroles; nous dînions, et le wisth de mademoiselle de Maran occupait la soirée. Maintenant que le passé m'a éclairée, je me souviens de bien des choses que je remarquais alors à peine parce que je ne pouvais m'en expliquer la portée.
Ainsi, quoique mon mari me témoignât toujours la plus parfaite tendresse depuis ce jour où il était revenu si brusquement à moi, il semblait profondément rêveur, préoccupé.
Quelquefois il avait des distractions inouïes, d'autres fois il me semblait sous l'impression d'un étonnement extraordinaire, presque douloureux, comme s'il eût en vain cherché le mot d'un cruel et étrange mystère.
Ses élans de joie folle, qui m'avaient d'abord tant étonnée, ne reparurent plus. Souvent même je vis ses traits obscurcis par une expression de tristesse amère.
Je lui en témoignai ma surprise, il me répondit avec douceur:
—C'est que je pense aux chagrins que je vous ai causés.
Quoique ces symptômes eussent dû me paraître singuliers, je ne m'en inquiétais pas; Gontran était rempli de soins et de bonté pour moi, il me parlait de plus en plus de la nécessité de rester à Maran pendant au moins une année, autant pour donner aux propos le temps de s'oublier que par une économie que notre nouvel avenir rendait nécessaire.
Je le répète, je ne pouvais donc pas m'effrayer des singulières préoccupations de Gontran, j'aurais craint de l'impatienter par mes questions à ce sujet.
Sans doute avertie par son instinct qui la portait à aimer mes ennemis, mademoiselle de Maran semblait avoir pris Ursule en une tendre affection; elles faisaient quelquefois ensemble de longues promenades à pied.
Ma tante avait d'abord évidemment cru que Gontran s'occupait d'Ursule; ses plaisanteries perfides à M. Sécherin me l'avaient prouvé, mais les marques d'intérêt que me témoignait Gontran et la froideur que lui marquait Ursule semblaient dérouter ses soupçons.
Ursule se promenait presque tous les matins dans le parc, Gontran avait choisi cette heure pour faire de la musique avec moi comme autrefois.
Enfin, sauf l'ennui d'avoir auprès de nous deux personnes que je me savais hostiles, jamais, depuis mes beaux jours de Chantilly, je n'avais été plus complétement heureuse.
Cet état de contrainte allait cependant cesser, j'allais me retrouver seule avec Gontran et notre amour.
La dernière lettre qu'Ursule avait reçue de M. Sécherin, à qui elle écrivait régulièrement tous les deux jours, lui annonçait son arrivée pour le 13 décembre.
Je n'oublierai jamais cette date.
Ce jour est venu.
Quoique M. Sécherin fût ordinairement très-exact à répondre à sa femme, celle-ci n'avait pas reçu de lettre de lui depuis trois jours.
Elle n'était nullement inquiète de ce silence, elle y voyait, au contraire, une nouvelle preuve de l'arrivée de son mari, qui l'aurait nécessairement avertie dans le cas où ses projets eussent été changés.
J'allai me mettre à mon piano avec Gontran.
Blondeau vint me demander si je pouvais recevoir Ursule.
Mon mari prévint un refus que j'allais faire en me disant:
—Elle part aujourd'hui, c'est une formalité de simple politesse; recevez-la, je reviendrai tout à l'heure.
Quoique cette entrevue dût m'être extrêmement désagréable, je n'hésitai pas à suivre le conseil de mon mari.
Ursule entra.
Nous restâmes seules.
Ursule était triste et grave.
—Après ce qui s'est passé entre nous,—me dit-elle,—je n'ai pas cru devoir partir sans vous revoir et sans vous entretenir un moment... Mon mari arrive ce matin, dans une heure peut-être une dernière explication serait impossible.
—Une explication... à quoi bon? Elle est inutile.
—Peut-être pour vous,—me dit Ursule,—vous n'avez rien à vous reprocher à mon égard... tandis que moi, je vous l'avoue sans honte, j'ai eu de grands torts envers vous...
Je regardai Ursule avec défiance, je m'attendais de sa part à quelque retour, non de sentiment, mais d'hypocrisie.
Mais j'avais été tant de fois sa dupe, que je ne craignais plus d'être faible et confiante comme par le passé.
Pourtant une chose m'étonnait: ma cousine n'affectait plus le ton mélancolique et plaintif qu'elle employait ordinairement comme l'une de ses séductions les plus irrésistibles. Son abord était froid et calme.
—Vous avez en effet eu des torts envers moi,—lui dis-je;—au moment de nous quitter, je ne vous les aurais pas rappelés: toute liaison, toute amitié est rompue entre nous; nous resterons désormais étrangères l'une à l'autre. Peut-être un jour oublierai-je le mal que vous m'avez fait.
—Ne vous méprenez pas sur les motifs de cette dernière entrevue,—me dit Ursule,—je ne viens pas vous demander d'oublier mes aveux sur l'envie que vous m'aviez de tout temps inspirée, ni sur les instincts d'aversion qui en avaient été la suite.
—Alors, pourquoi cet entretien?
—Écoutez-moi, Mathilde, déjà vous m'avez vue sous des faces bien différentes: un jour, femme éplorée, gémissante, incomprise, comme vous dites... l'autre jour, femme altière, ironique, insolemment coquette, et affichant les théories les plus cyniques; aujourd'hui, descendant à flatter les goûte vulgaires de mon mari, et le rendant, après tout, heureux comme il peut et comme il veut l'être... demain, le trompant sans remords et usant de l'hypocrisie la plus perfide pour le détacher de sa mère qui me détestait... Eh bien! ces aspects déjà si divers de mon caractère ne sont encore rien auprès des mystères de mon âme, car je réunis en moi bien des contrastes, Mathilde... ainsi j'ai un besoin immodéré de luxe, d'éclat et d'élégance; cette passion de briller est poussée chez moi à un tel point, que, je l'avoue à ma honte, j'aurais épousé le vieillard le plus repoussant pour la satisfaire... Eh bien, j'ai pourtant la courageuse patience d'aller m'enterrer en province dans une vie misérable et bourgeoise pour donner à mon mari le temps d'augmenter sa fortune et de me mettre à même de mener à Paris l'existence somptueuse que j'ai toujours rêvée, et pour laquelle j'aurais été capable de tout sacrifier. J'aime à dominer impérieusement, et il y a des dominations despotiques presque brutales que j'adorerais. Je suis fausse, dissimulée par nature et par calcul, et quelquefois j'ai des accès de franchise insensée. En un mot, je suis à la fois capable de beaucoup de mal et quelquefois de beaucoup de bien. Oh! ne souriez pas d'un air incrédule et méprisant, Mathilde... oui, de beaucoup de bien... dans ce moment même, je puis vous en donner une preuve; sans doute, ce bien est mélangé de mal comme tout ce qui ressort de l'humanité... Mais je crois pourtant que le bien domine, vous allez en juger... Il y a huit jours, nous eûmes ensemble un long entretien où je vous avouai la jalousie que vous m'aviez toujours inspirée; oui, je vous enviais profondément; jeune, belle, riche, spirituelle, donnant une grâce irrésistible à la vertu et à la dignité, séduisant enfin par des qualités qui ordinairement imposent... mais n'attirent pas... Je ne voyais rien de plus parfait que vous.
—Ces flatteries...
—Oh! ce ne sont pas des flatteries, Mathilde... j'ai été témoin de votre puissance de séduction... pour plaire à une pauvre vieille bourgeoise provinciale, je vous ni vue faire plus de frais et de frais charmants qu'il n'en faudrait pour tourner la tête de vingt élégants; car vous avez, chose inestimable, la coquetterie de la vertu comme tant d'autres femmes ont la coquetterie du vice... Enfin, vous réunissiez alors, comme vous réunissez encore tous les avantages qui me manquent; seulement, il y a huit jours, Mathilde, je vous enviais ces avantages, parce que je croyais que vous leur deviez un insolent bonheur... mais, aujourd'hui...
—Eh bien... aujourd'hui,—dis-je à Ursule en voyant son hésitation.
—Aujourd'hui, je vous sais malheureuse... Oui, je vous sais la plus malheureuse des femmes, et je n'ai plus le courage de vous envier ces rares et brillantes qualités... c'est encore un contraste que vous expliquerez comme vous le pourrez.
—Votre pénétration habituelle est en défaut,—dis-je à Ursule,—car justement depuis huit jours, depuis que je vous semble si digne de pitié, je n'ai jamais été plus heureuse,—et j'ajoutai avec orgueil:—Jamais mon mari ne s'est montré pour moi plus prévenant et plus tendre...
—Nous parlerons plus tard de ces prévenances et de ces tendresses,—me dit Ursule avec un singulier regard.—Parlons d'abord de la cause qui a changé ma haine et ma jalousie en pitié... Si vous me le permettiez, je dirais en intérêt.. Mademoiselle de Maran, je ne sais dans quel but, dans celui sans doute d'exciter davantage mon envie, s'est plu à exagérer encore votre bonheur à mes yeux jusqu'au jour où elle vous a appris devant moi les calomnies dont vous êtes victime; tout en faisant la part de sa méchanceté, je suis restée convaincue d'une chose, c'est que vous êtes la plus honnête, la plus noble femme qu'il y ait eu au monde, et que pourtant votre réputation est sinon perdue, du moins à tout jamais compromise!
—Vous vous trompez... la vérité finit par se faire jour...
—Hélas! Mathilde, ne vous abusez pas, le faux et le vrai sont malheureusement si mélangés dans les événements qui ont motivé les injustes jugements du monde, qu'il sera bien difficile de les combattre. Dans le doute, la société ne s'abstient pas, elle condamne; aussi, je vous le répète, maintenant je me vois trop cruellement vengée des avantages que je vous enviais.
J'étais indignée de l'espèce de commisération qu'affectait Ursule; ses louanges me révoltaient; quoique ce qu'elle me disait sur ma réputation n'eût, hélas! que trop de vraisemblance, je ne voulais pas en convenir devant elle.
—Je conçois,—dis-je à ma cousine,—que vous ayez grand besoin de croire à cette singulière répartition de la justice humaine, qui flétrirait les honnêtes femmes! Mais ne vous hâtez pas de triompher; quoique vous espériez le contraire, tôt ou tard chacun est jugé selon son mérite.. Dispensez-vous donc de me plaindre; quant à mes qualité, vous leur supposez une telle fin et une telle récompense que vos louanges sont autant de sarcasmes.
Ursule reprit avec un sang-froid imperturbable:
—C'est-justement parce que ces qualités sont si mal récompensées que je les loue sans restriction, croyez-le bien. Quant à vous les envier, je n'ai garde... j'en serais trop embarrassée,—ajouta-t-elle avec ce sourire qui lui était particulier.—Je n'ai pas vu le monde plus que vous,—reprit-elle;—mais, par réflexion, je le connais mieux que vous ne le connaîtrez jamais, quoi que vous disiez; je suis donc convaincue que votre réputation a subi une mortelle atteinte malgré votre éclatante vertu.
—Madame...
—Ne prenez pas cette redite pour un outrage, Mathilde... non... non... Et tenez,—reprit Ursule après un moment de silence,—vous me croyez la plus fausse, la plus menteuse des femmes; ainsi au lieu d'être touchée de ce que je vais vous dire, vous allez sans doute en être irritée, vous allez encore me traiter d'hypocrite: il n'importe; en ce moment, je parle pour moi et non pour vous... Eh bien! maintenant que je sais les affreux chagrins que vous avez ressentis, maintenant que je connais ceux qui vous attendent... eh bien! vrai... oh! bien vrai, Mathilde... je me suis repentie... profondément repentie du mal que je vous ai voulu... je n'ose dire... du mal que je vous ai fait.
En prononçant ces dernières paroles, la voix de ma cousine était émue, tremblante; sans ma défiance, j'aurais cru à ses remords; mais je savais Ursule si fausse, si comédienne, que je souris avec amertume, et je repoussai sa main qui cherchait la mienne.
—Mathilde... vous ne me croyez pas?
—Non, et vos larmes vont sans doute bientôt venir à votre aide pour me convaincre?
—Mes larmes?... non, Mathilde... non... cette fois je ne pleurerai pas... car ma douleur est si profonde, si sincère, que, pour vous y faire croire, je n'aurai pas besoin de larmes feintes.
Confondue du cynisme de cet aveu, je regardai ma cousine avec surprise.
Eh bien! oui... oui, je l'avoue... dussé-je passer pour stupide, pour folle; après tant de désillusions, après tant de déceptions, je fus émue, touchée malgré moi de l'expression de la physionomie d'Ursule et de l'indéfinissable douceur de son regard attendri.
Cette expression me frappa d'autant plus qu'elle ne ressemblait en rien aux affectations habituelles de ma cousine. Je crus, je crois encore qu'elle était alors sous l'influence d'un sentiment vrai.
Pourtant je voulus résister de toutes mes forces à cette sorte de fascination.
—Oh! vous êtes la plus dangereuse des femmes,—m'écriai-je;—laissez-moi! laissez-moi!... S'ils sont réels, vos regrets sont vains: ils n'atténuent en rien vos torts affreux envers moi; vous avez voulu détruire mon bonheur... Je n'ai pas été dupe de votre manége envers mon mari, et s'il n'avait pas pour vous le mép...
Le mot me paraissant trop dur, je voulus le retenir. Ursule l'acheva.
—Le mépris, voulez-vous dire, Mathilde?... dites, dites!... je puis... je dois tout entendre de vous maintenant...
—Eh bien! il n'a pas dépendu de vous que vous n'ayez séduit mon mari, que vous n'ayez porté le dernier coup à une femme qui ne vous a jamais voulu que du bien... et que vous trouvez déjà si malheureuse... si injustement malheureuse!... en admettant que votre intérêt soit sincère.
—Eh bien! oui... cela est vrai,—reprit Ursule,—oui, dans cet entretien où vous assistiez à mon insu, je savais parfaitement qu'au lieu d'éteindre la passion de votre mari je l'irritais encore, autant par mon indifférence affectée que par mes railleries et par mes dédains.
—La passion!—dis-je en haussant les épaules avec mépris...—lui, Gontran... une passion pour vous? dites donc le goût, le caprice passager.
—Je dis passion, Mathilde, parce qu'il s'agissait d'une passion... entendez-vous, parce qu'il s'agit d'une passion.
—Il s'agit d'une passion... maintenant vous osez le dire? maintenant.
—Ne croyez pas que je veuille en rien blesser votre amour-propre, je veux vous rendre un service, Mathilde, réparer en partie le mal que je vous ai fait, et, Dieu merci, il en est temps encore.
L'accent d'Ursule avait une telle autorité que, malgré moi, je l'écoutai en silence.
—Oui,—reprit-elle,—je savais irriter la passion de votre mari. Ce calcul de ma part doit vous rassurer sur ce que je ressentais pour lui, mais non sur ce qu'il ressentait.. sur ce qu'il ressent encore aujourd'hui pour moi.
—Oh! c'est indigne!—m'écriai-je,—quelle odieuse calomnie! ce sont donc là vos adieux? en partant, vous voulez me laisser au cœur un affreux soupçon!
—Mathilde, par pitié pour vous, permettez-moi d'achever, mon mari peut arriver d'un moment à l'autre et rendre cet entretien impossible...
—Par pitié pour moi?...
—Oui... oui... par pitié pour vous, malheureuse femme... Écoutez-moi, croyez-moi, je cède à un mouvement de générosité qui me consolera peut-être un jour de bien des mauvaises actions... écoutez-moi donc: si ce n'est pour vous, que ce soit au moins pour l'avenir de votre enfant.
—Quoi! vous savez!...—m'écriai-je stupéfaite, car je n'avais confié ce secret qu'à Gontran.
—Oui, oui, je le sais,—reprit Ursule,—et cette raison surtout, en augmentant mes remords, m'a déterminée à agir comme je fais...
Après un moment d'hésitation, Ursule continua en baissant les yeux et d'une voix altérée:
—Vous vous souvenez bien, n'est-ce pas, de cet entretien si vif que nous eûmes ensemble?
—Oui, oui... Eh bien!...—m'écriai-je avec angoisse, car mon cœur se serrait par je ne sais quel odieux pressentiment en songeant que mon mari avait dit à cette femme un secret que lui et moi seuls nous savions.
—Je ne veux pas récriminer,—reprit-elle avec une émotion croissante;—mais enfin, si dans cet entretien je vous avais crûment avoué l'envie que vous m'aviez toujours inspirée, Mathilde, vous avez été pour moi sans pitié, vous m'avez reproché la honte d'une liaison que je n'avouerai jamais... vous m'avez reproché mes perfidies, et puis enfin, alors je vous croyais la plus heureuse des femmes... alors, je vous le jure... j'ignorais encore ce que vous avez souffert: car, rappelez-vous-le bien, Mathilde, c'est le soir... seulement le soir de ce jour-là que, par mademoiselle de Maran, j'ai appris une partie de vos chagrins...
—Mais, au nom du ciel, parlez... parlez... Eh bien! après notre entretien, que s'est-il passé? Mais... oui... je me souviens, vous êtes allée vous promener dans la forêt..
—Mathilde... grâce... grâce... j'allais y retrouver votre mari; il m'attendait dans une maison de garde inhabitée, où il m'avait donné rendez-vous.
Cet aveu était si inattendu, si horrible, que d'abord je ne pus y croire.
Il s'agissait de ma dernière espérance.
Il s'agissait de croire que depuis huit jours la conduite de Gontran envers moi était un tissu de mensonges et de faussetés.
Il s'agissait de croire que la tendresse qu'il me témoignait n'était qu'une apparence pour cacher son intelligence avec Ursule.
Je ne pouvais, je ne voulais pas me rendre à cette odieuse vérité... hors de moi, je m'écriai:
—Vous calomniez Gontran; il a passé ce jour-là à la chasse, un de ses gens est venu me le dire de sa part.
—Eh! cet homme a dit ce que son maître lui avait ordonné de dire:
—Cela n'était pas vrai? cet homme mentait?
—Oui... oui... grâce... Mathilde... Égarée par l'aversion que je vous portais, voulant me venger de vous en vous enlevant votre mari... j'ai été coupable.
—Je vous dis que je ne vous crois pas... je vous dis que vous vous calomniez pour me porter un coup affreux.
—J'ai le courage de vous apprendre la vérité, Mathilde, si honteuse qu'elle soit pour moi, si pénible qu'elle soit pour vous.
—Mon Dieu... mon Dieu, vous l'entendez!—m'écriai-je en levant les mains au ciel.
—Grâce, Mathilde... car lorsque j'appris plus tard combien vous aviez été malheureuse, lorsque plus tard je sus par Gontran que vous étiez mère; pauvre malheureuse femme... que vous étiez mère! oh! cela, surtout cela m'a désarmée... j'ai eu horreur de ma faute, en songeant que j'avais cédé, non pas même à l'amour, mais à une basse haine, à un exécrable sentiment de vengeance...
—Mon Dieu... mon Dieu!—m'écriai-je dans un accès de désespoir inouï,—rendez-moi folle... folle! ou retirez-moi la vie... Je ne puis plus... je ne veux plus... souffrir davantage.
—Mathilde... Mathilde... pardon... je vous jure que je ne soupçonnais pas alors tous les droits que vous aviez à l'intérêt, à la plus tendre pitié... et puis il faut avoir le courage de tout vous dire... Eh bien! je ne soupçonnais pas alors l'odieuse indifférence de votre mari pour vous; non... je ne croyais pas que l'amour qu'il ressentait pour moi pût le rendre aussi faux, aussi injuste, aussi cruel qu'il devait l'être à votre égard, hélas! car vous ne savez pas ses projets...
—Mais, c'est épouvantable,—m'écriai-je,—elle a été au-devant du déshonneur, et elle vient accuser mon mari! Mais qu'est-ce donc que cette femme?... Qu'est-il donc lui-même?... Que suis-je moi-même?... Quelle est cette vie? Est-ce un rêve? Est-ce une horrible réalité? Et vous... vous qui êtes là devant moi, qui me regardez... qui que vous soyez... répondez... où suis-je? Quelle est la vérité? Quel est le mensonge? Comment! depuis huit jours la tendresse que me prodiguait Gontran, c'était un piége, une fausseté insultante! Mais à quoi bon cette feinte?... Puisque vous partiez... puisque vous allez partir! Oh! c'est un chaos dans lequel ma tête s'égare et se perd... je délire, mon Dieu! je délire!!... ayez pitié de moi... éclairez-moi... Ursule, voyez, suis-je assez humiliée?... Suis-je assez malheureuse? Tenez, me voilà à vos pieds, Ursule... à vos pieds.
—Au nom du ciel! relevez-vous, Mathilde... Maintenant, c'est moi... c'est moi qui vous demande grâce.
—Je vous pardonne, je vous pardonne... mais au moins dites-moi la vérité, toute la vérité, si affreuse qu'elle soit... Je suis mère, je ne m'appartiens plus; à force de douleur, je tuerais mon enfant; je vous dis que je ne veux plus souffrir, je ne le veux plus! si Gontran m'a aussi indignement trompée... tout espoir de le ramener à moi est à jamais perdu... Eh! bien! j'en prendrai mon parti... je ne le reverrai plus... je resterai seule ici; et quand j'aurai mon enfant, je pourrai être heureuse encore... Ainsi, Ursule, n'ayez aucune crainte... dites-moi tout... entendez-vous, absolument tout: votre franchise peut me sauver la vie... Parlez... Ursule.... parlez... une certitude... pour l'amour de Dieu... une certitude si affreuse qu'elle soit: mieux vaut la mort que l'agonie...
—Pauvre femme... pauvre malheureuse femme!...—dit Ursule, en cachant dans ses mains sa figure baignée de larmes.
—Oui, malheureuse, bien malheureuse... n'est-ce pas? Eh bien! vous ne pouvez plus m'envier maintenant... n'est-ce pas? me poursuivre encore ce serait de la barbarie... Vous le voyez, il est impossible d'être plus malheureuse... c'est ce que vous vouliez. Votre aversion est-elle assez assouvie?...
—Mathilde... ah! je suis trop vengée.... C'est horrible... horrible... malheureusement je ne puis rien sur le passé... mais je puis pour l'avenir... Écoutez-moi bien... Voici une lettre que Gontran m'a écrite, voici ce que je lui répondais: chaque jour je voulais lui remettre cette lettre, elle n'atténue pas mes torts, mais elle prouve au moins que j'espérais les réparer; dans cette réponse, je me montrais sous de si odieuses couleurs que, malgré mon regret de vous avoir outragée, jusqu'à présent j'avais hésité à remettre à Gontran ces lettres si honteuses pour moi... les voici...
Et Ursule me donna une enveloppe cachetée que je pris machinalement.
—Maintenant un dernier mot, Mathilde: j'aurais pu vous taire ce cruel aveu, partir pour Paris... et vous laisser dans un complet aveuglement; mais, en lisant la lettre de votre mari, vous verrez quels étaient ses projets pour l'avenir, vous verrez qu'il ressent pour moi une passion désordonnée dont les conséquences m'ont fait frémir... Je vous ai jusqu'ici parlé du mal que je vous ai fait; maintenant, voici comment j'espère le réparer en partie... Avec la lettre qu'il m'a écrite, vous confondrez votre mari, il n'aura qu'à se jeter à vos pieds pour implorer son pardon... Avec celle que je lui réponds, vous lui prouverez qu'il ne lui reste aucun espoir de me revoir jamais... de plus, vous pouvez vous venger du passé et garantir l'avenir... Si je vous donnais l'ombre de jalousie... envoyez à M. Sécherin la lettre que j'ai écrite à Gontran; si vous voulez vous venger du passé, Mathilde... remettez tout à l'heure cet écrit à mon mari, il ne lui laissera aucun doute sur l'étendue de ma faute; je le connais: autant sa bonté, sa confiance, sont aveugles, autant il sera impitoyable envers moi s'il est certain d'être trompé; il me chassera, mon père ne voudra jamais me revoir, je serai sans ressources, et de ce rêve d'opulence que je vais réaliser je tomberai dans la misère... Et vous ne savez pas, Mathilde... ce que pourrait me conseiller la misère! Et puis, voyez vous,—ajouta Ursule d'un ton presque solennel,—il faut qu'il y ait quelque chose de fatal, de providentiel dans ce qui arrive... Je n'écris jamais... je suis trop rusée pour rien faire qui puisse me compromettre, la faute que j'ai commise pouvait rester sinon dans le secret, du moins sans preuves, et pourtant j'ai écrit cette lettre qui peut me perdre, et pourtant je viens volontairement vous la confier: rien ne me force, vous le voyez, à me mettre ainsi à votre discrétion... rien, si ce ne sont mes remords du passé, ma bonne résolution pour l'avenir et ma confiance aveugle dans votre justice; rien ne me force enfin à agir ainsi, rien, si ce n'est l'un de ces contrastes bizarres, inexplicables de ma nature, dont je vous parlais, et dont vous vous railliez, Mathilde.
Je restais anéantie, tenant cette enveloppe entre mes mains.
Cette corruption, ce cynisme auxquels se mêlait peut-être une sorte de générosité, de grandeur, me semblait incompréhensible.
Je me demandais et je me demande encore si l'aveu que venait de me faire Ursule était calculé par la plus infernale perfidie, ou s'il était dicté par un tardif intérêt pour moi...
Affectait-elle de se mettre à ma discrétion pour pouvoir porter mon désespoir à son comble en m'apprenant l'infidélité de mon mari, ou bien voulait-elle sincèrement me donner pour l'avenir des garanties contre elle et contre Gontran?...
Je regardais ma cousine avec autant d'effroi que de surprise et de défiance.
Tout à coup un bruit de chevaux se fit entendre dans la cour.
Ma chambre à coucher était au rez-de-chaussée, Ursule courut à la fenêtre, écarta l'un des rideaux, regarda dans la cour, puis me dit avec une simplicité touchante dont je fus frappée malgré moi:
—Mathilde... la voiture de mon mari entre dans la cour... vous pouvez tout lui dire et vous venger du mal que je vous ai fait...
Nous gardâmes quelques moments le silence...
Ma porte s'ouvrit.
Ursule, pétrifiée, recula d'un pas...
Ce n'était pas son mari, c'était sa mère, madame Sécherin, qui entra...
Madame Sécherin puisait sans doute dans les circonstances qui l'amenaient une force surhumaine.
Je l'avais jusqu'alors vue marcher péniblement courbée par la vieillesse, par les infirmités... Elle s'avança jusqu'au milieu de la chambre d'un pas ferme, délibéré, presque agile.
Les rides semblaient avoir disparu de son front pour y laisser rayonner une sorte de satisfaction menaçante, de triomphe foudroyant qui donnait à sa physionomie un caractère majestueux et terrible.
On eût dit que, chargée d'exercer un arrêt de la vengeance divine, elle s'était un moment élevée jusqu'à la hauteur de cette formidable mission.
A son attitude haute et fière, à son sourire farouche, à son regard acéré, on devinait que la mère outragée dans son idolâtrie pour son fils, que la mère sacrifiée à une épouse coupable venait dans sa joie cruelle exercer d'effrayantes représailles.
A la vue de cette femme pâle, aux longs vêtements noirs, j'eus une telle épouvante, que j'oubliai tout ce qui venait de se passer entre moi et Ursule.
Comme ma cousine je restai muette, fascinée devant sa belle-mère.
Celle-ci s'écria d'une voix étouffée, en levant les yeux au ciel:
—Mon Dieu! mon Dieu! ne m'abandonnez pas... donnez-moi, s'il vous plaît, la force d'accomplir votre volonté jusqu'au bout! Trop de joie est trop de joie... comme trop de douleur est trop de douleur...
Et, comme si elle eût succombé à une violente émotion, un moment madame Sécherin appuya sa main ridée sur le dossier d'un fauteuil, puis elle s'écria en transperçant pour ainsi dire Ursule de son regard:
—Je vous le disais bien! malheureuse! que le bon Dieu démasquait les méchants, et qu'il les écrasait tôt ou tard...
Puis, se retournant de mon côté, elle ajouta:
—Je vous le disais bien! qu'un jour vous seriez punie par cette femme de la pitié coupable que vous aviez eue pour cette femme... je vous le disais bien, moi! que mon fils me reviendrait, et qu'il m'aurait alors pour seule consolation!
Et elle croisa ses bras en secouant la tête avec une expression d'orgueil farouche.
Gontran parut, suivi de mademoiselle de Maran et d'un homme que je ne connaissais pas.
—Puis-je savoir, madame, ce qui nous procure l'honneur de votre visite, et quel est monsieur qui s'est fait conduire chez moi par l'un de mes gens et est venu me chercher de votre part?—dit M. de Lancry.
—Monsieur est le premier commis de mon fils; je ne pouvais voyager seule, mon fils lui a dit de m'accompagner.—Puis s'adressant à cet homme:—Firmin, nous repartirons dans une heure; allez-vous-en et fermez la porte.
Gontran me regarda d'un air surpris.
Le commis sortit.
Nous restâmes, mon mari, mademoiselle de Maran, madame Sécherin, Ursule et moi.
Gontran et ma tante ignoraient le commencement de cette entrevue et pressentaient néanmoins qu'il s'agissait de quelque grave événement.
Madame Sécherin dit à ma tante:
—Vous êtes de la famille, madame?
Mademoiselle de Maran toisa la belle-mère d'Ursule sans lui répondre, et me la montra du regard comme pour me demander quelle était cette femme.
—Madame Sécherin,—lui dis-je,—et j'ajoutai en montrant ma tante à la belle-mère d'Ursule:—Mademoiselle de Maran.
Madame Sécherin, se rappelant les éloges que son fils, complétement abusé sur le caractère de ma tante, lui donnait toujours, s'avança vers elle et lui dit:
—Vous êtes aussi des nôtres, madame... vous êtes du parti des bonnes gens contre les méchants. Mon fils me l'a bien souvent répété... vous êtes comme moi, simple, loyale et ennemie de toute hypocrisie... votre présence est utile ici; il ne saurait y avoir trop de juges, car les coupables ne manquent pas.
—Quoique je ne comprenne pas du tout ce que vous voulez dire, ma chère madame, avec vos juges et vos coupables,—dit ma tante,—je ne perdrai certainement pas une si belle occasion de vous déclarer que vous avez le plus joli garçon de la terre, sans compter que tout ce qu'il vous a dit de moi, et de ma simplicité naïve, prouve joliment en faveur de sa pénétration et de sa judiciaire. J'ose espérer, en retour, que ce qu'il nous a dit de vous est tout aussi bien fondé; il ne nous resterait plus alors qu'à nous singulièrement congratuler sur la réciproque de notre rencontre.
Madame Sécherin regarda attentivement mademoiselle de Maran: soit habitude d'observation, soit sagacité, instinct de son cœur maternel, soit enfin que le sourire moqueur de ma tante eût trahi son ironie, la belle-mère d'Ursule, après un moment de silence, répondit à ma tante en agitant l'index de sa main droite et en secouant la tête:
—Non... non... je le vois... vous n'êtes pas, vous ne serez jamais des nôtres; votre regard est méchant, mon fils s'est trompé sur vous comme il s'est trompé sur d'autres.
Mademoiselle de Maran partit d'un grand éclat de rire et s'écria:
—Ah çà! mais, dites donc, chère madame, vous me faites furieusement l'effet d'être une manière de sibylle, de pythonisse avec vos prophéties pharamineuses et peu flatteuses... seulement, permettez-moi de vous le faire observer ni plus ni moins que si j'avais l'honneur de parler à M. votre fils, ces prophéties-là sont un peu malhonnêtes, vu qu'à votre compte je ne ferai jamais partie de la catégorie des braves gens.
—Je ne sais pas ce que c'est qu'une sibylle, madame, mais je sais quand on se raille de moi,—dit madame Sécherin avec hauteur.
—Je me ferai un vrai plaisir de vous remémorer, ma chère madame, que la sibylle de Cumes était une manière de devineresse qui prophétisait l'avenir avec des grimaces du diable et en gigottant toutes sortes de postiqueries étonnantes.
Mon mari, effrayé de la pâleur d'Ursule, qu'il ne quittait pas des yeux, s'écria en s'adressant à madame Sécherin:
—Madame, puis-je savoir encore une fois ce qui me procure l'honneur de vous voir? Madame de Lancry paraît fort troublée, madame votre belle-fille semble aussi très-émue; vous m'avez fait prier de me rendre à l'instant auprès de vous... Que se passe-t-il? qu'y a-t-il? de grâce expliquez-vous.
—Oh! vous allez le savoir, monsieur, vous allez le savoir,—dit madame Sécherin.
J'étais au supplice; je pressentais que cette femme avait quelque preuve accablante de la mauvaise conduite d'Ursule, mais elle ne se hâtait pas de la produire. Elle semblait savourer la vengeance et jouir de l'horrible angoisse où elle tenait ma cousine.
Celle-ci, malgré son sang-froid et son audace habituels, semblait atterrée.
Elle sentait que toutes ses séductions seraient impuissantes pour convaincre sa belle-mère.
Je l'avoue, malgré les motifs d'aversion que je devais avoir contre Ursule, je ne pus réprimer une velléité de compassion pour elle, en songeant qu'elle allait être perdue au moment où le remords de sa faute venait peut-être de lui inspirer un sentiment généreux.
Madame Sécherin tira lentement de sa poche une enveloppe toute pareille à celle que ma cousine venait de me confier.
Cette remarque me fut d'autant plus facile, que l'une et l'autre de ces enveloppes avaient dû faire partie de la provision de papier à lettre qu'on avait mise dans l'appartement d'Ursule et que ce papier était d'une couleur bleuâtre.
On va voir pourquoi j'insiste sur cette particularité.
—Connaissez-vous cette lettre?—dit madame Sécherin d'une voix éclatante en montrant l'enveloppe à Ursule.—Puis elle ajouta avec une dignité austère en levant au ciel l'index de sa main droite:—Voyez, si le doigt de Dieu n'est pas là!... La preuve de votre premier crime était une lettre que vous m'avez audacieusement dérobée... La preuve de votre second crime est encore une lettre, mais cette fois vous l'avez vous-même envoyée à mon fils... le Seigneur vous ayant frappée d'une distraction vengeresse.