«Désespéré, je descendis chez mademoiselle de Maran. Toujours égoïste, cette femme ne voyait dans la détermination d'Ursule que ce qui la touchait personnellement. Elle s'écria, dans un dépit furieux, qu'une fois Ursule partie, l'hôtel de Maran redeviendrait désert; qu'elle s'était habituée à l'esprit d'Ursule, à son enjouement; qu'elle ne pouvait maintenant supporter la pensée d'être séparée d'elle, tant l'isolement l'épouvantait; elle me conjurait d'unir mes efforts aux siens pour retenir Ursule, comme si ce n'était pas mon seul, mon unique désir; enfin, malgré son avarice croissante, mademoiselle de Maran s'écria qu'elle ne regarderait à aucun sacrifice pour garder Ursule auprès d'elle; que si les 40,000 fr. qu'elle me donnait ne suffisaient pas pour rendre sa maison agréable, elle me donnerait davantage, tout ce qui serait nécessaire, dût-elle entamer ses capitaux; il lui restait si peu d'années à vivre qu'elle pouvait faire cette folie, disait-elle...

«J'entre dans ces détails pour vous montrer l'influence d'Ursule: elle pouvait vaincre l'avarice sordide de mademoiselle de Maran, qui jusqu'alors avait honteusement abusé de ma prodigalité et m'avait à grand'peine donné annuellement l'argent qu'elle m'avait promis pour tenir sa maison.

«Nous remontâmes auprès d'Ursule avec mademoiselle de Maran. Celle-ci la supplia, mit en œuvre tout son esprit, toutes ses flatteries pour la décider à ne pas la quitter, Ursule fut inflexible. Mademoiselle de Maran pleura (mademoiselle de Maran pleurer!), s'écria que le sort d'une pauvre vieille femme, seule et abandonnée aux soins de ses valets, était horrible; qu'elle avouait avoir été assez méchante pour s'être fait tant d'ennemis; qu'une fois Ursule partie, personne ne viendrait la voir; que la révolution de juillet avait dispersé les anciennes relations sur lesquelles elle aurait pu compter. Ursule fut inflexible.

«Alors mademoiselle de Maran, entrant dans un accès de rage furieuse, lui fit les plus sanglants reproches, lui parla de son ingratitude, de son inconduite. Ursule sourit, et ne dit pas un mot. Enfin nous lui demandâmes comment elle vivrait; elle nous répondit qu'il lui restait environ trente mille francs de sa dot, et que cela lui suffirait.

«Telle est la cruelle position où je me trouve; je connais assez le caractère d'Ursule pour être certain qu'à moins d'un prodige, elle ne changera rien à ses résolutions. Je l'ai quittée il y a deux heures sans avoir pu en arracher une parole; j'ai beau me torturer l'esprit pour deviner la cause de cette brusque détermination, je n'y parviens pas plus que je ne parviens à pénétrer la cause du chagrin, de l'accablement où je la vois depuis quelque temps.

«Chez elle, cela ne peut être le remords de sa faute. D'abord je l'avais soupçonnée d'éprouver une passion réelle et profonde; mais quoique je l'aie vue en coquetterie avec plusieurs hommes de sa société, quoique j'aie eu souvent des doutes sur sa fidélité, doutes qui ne sont d'ailleurs jamais devenus des certitudes, rien dans ses relations mondaines avec les gens dont j'étais le plus jaloux n'avait eu le caractère de la passion: Ursule était avec eux comme avec moi, inégale, capricieuse, fantasque, hautaine; mais jamais je ne l'avais vue triste et rêveuse comme elle l'est depuis un mois...

«Mais... tenez... une idée... me vient à l'instant: oui... pourquoi non?... Ne riez pas de pitié... Pourquoi la tristesse croissante d'Ursule ne serait-elle pas causée par le regret de m'avoir fait dissiper plus de la moitié de ma fortune?

«Ce qui m'a toujours invinciblement soutenu dans mon amour malgré les caprices et les hauteurs d'Ursule, c'est cette conviction profonde, qu'elle ressentait pour moi un amour bien plus vif que celui qu'elle avouait, dissimulant ainsi et par orgueil, et dans la crainte de me laisser pénétrer l'influence que j'avais sur elle; croyant me dominer plus sûrement par ces alternatives de tendresse, de froideur ou de dédain.

«En quittant si brusquement mademoiselle de Maran sans me dire la raison de ce départ, pourquoi Ursule ne voudrait-elle pas me prouver qu'elle m'aime pour moi-même en renonçant aux splendeurs dont je l'ai entourée jusqu'ici? Dites, pourquoi non? Vaincue enfin par tant de preuves de passion, cette femme n'est-elle pas assez bizarre pour dédaigner maintenant ce luxe qui l'avait d'abord séduite? Peut-être elle rêve une vie obscure et tranquille dans quelque coin éloigné de la France ou dans un pays étranger... Si cela était... si cela était... oh! j'en mourrais de joie. Elle a totalement bouleversé mes goûts, mes habitudes; maintenant je déteste autant le monde que je l'aimais. Mon seul vœu serait de couler mes jours près d'elle au fond de quelque solitude ignorée; au moins là elle serait toute à moi, il n'y aurait pas une minute de sa vie qui ne m'appartînt.

«Ne prenez pas ceci pour de vaines paroles, pour des exagérations. Voilà plus de deux années que dure cette liaison, et j'aime Ursule plus ardemment, plus désespérément encore que le premier jour. Je me connais, je sais les ressources de son esprit si piquant, si original, si imprévu; sa beauté toujours provocante n'est-elle pas pour ainsi dire toujours nouvelle? posséder une telle femme, n'est-ce pas posséder tout un sérail!

«J'ai passé ma lune de miel seul avec ma femme; au bout de quinze jours tout a été dit; ç'a été une monotonie, une lourdeur de tendresse insupportable, aucun élan, aucun entrain... Au lieu qu'avec Ursule... Oh! une telle vie... avec Ursule... ce serait, je vous le répète, à en devenir fou de joie...

«Tenez... tenez... je ne me trompe pas, non, tout m'est expliqué maintenant. Après avoir si longtemps dissimulé, Ursule ne le peut plus; son amour pour moi, trop longtemps comprimé, va éclater enfin. Est-il, après tout, possible, probable, naturel, qu'une femme, si corrompue, si insensible qu'elle soit, ne se laisse pas à la fin toucher par tant d'amour?

«L'orgueil ne m'aveugle pas; je vous fais assez d'humiliants aveux pour que je puisse, d'un autre côté, me relever un peu: je suis jeune, j'ai eu assez de succès, je ne manque ni de monde ni d'esprit; j'ai été aimé, passionnément aimé, de femmes qui, aux yeux du monde, valaient bien Ursule, à commencer par ma femme et par son amie intime madame de Richeville. Pourquoi donc Ursule ne partagerait-elle pas ma passion? Elle a beau dire que, par cela même que je suis très-épris d'elle, elle ne ressent rien pour moi... ce sont des paradoxes dont elle berce son dépit; elle se sent maîtrisée par son amour, et elle ne veut pas en convenir.

«Mais ce domino... Peut-être est-elle jalouse de moi!... Oui... maintenant je me souviens de lui avoir dit, il y a quelques jours, que j'irais à ce bal de la mi-carême. Tout ce qui s'est passé hier m'a empêché d'y aller. Ursule ignorait ces changements dans mes projets; elle aura voulu m'épier. Ces allures sournoises sont quelquefois assez dans son caractère.

«Combien je me réjouis de vous avoir écrit! Je me sens mieux et plus calme en terminant cette lettre qu'en la commençant. Je renais à l'espérance. Oui, plus j'y réfléchis, plus le silence obstiné qu'Ursule a gardé sur ses projets et sur la cause de sa tristesse me paraît d'un bon augure; elle aura craint peut-être de se laisser pénétrer en me répondant. Sa distraction affectée l'a servie à souhait.

«Après deux années d'une liaison souvent troublée par la jalousie et la froideur, je l'avoue, mais enfin suivie, on n'abandonne pas ainsi un homme sans lui donner une raison, n'est-ce pas? Après les immenses sacrifices que j'ai faits pour elle, ce serait ignoble, barbare, insensé...

«Enfin, qui la forçait à revenir à Paris? Son mari était assez amoureux pour la reprendre, après la scène de Maran... J'avais bien songé à un retour à ce mari... cette femme est si bizarre!... Mais non, non... cela est impossible... Sans trop d'orgueil, je puis bien m'estimer fort au-dessus de M. Sécherin.

«Maintenant je me souviens de certaines remarques qui ne m'avaient pas d'abord autant frappé: lorsque je me suis oublié envers elle jusqu'à l'outrage, je n'ai lu dans ses yeux ni colère ni haine. C'était une complète indifférence. Or, Ursule est trop violente, trop fière, pour n'avoir pas ressenti vivement cette insulte. Une puissante raison l'a obligée de dissimuler; or, quelle peut être cette raison, sinon l'intérêt que je lui inspirais? Mon emportement même n'était-il pas une preuve de mon amour?...

«Tenez, encore une fois, je ne puis vous dire combien je me félicite de vous avoir écrit et de vous écrire; en pensant ainsi tout haut et avec confiance, de raisonnement en raisonnement, de conséquence en conséquence, je suis parti d'une impression horriblement triste pour arriver à un espoir presque réalisé.

«Je ferme cette lettre en hâte; répondez-moi courrier par courrier, maudit paresseux, car mes trois premières lettres sont encore sans réponse. Je ne vous en veux pas trop pourtant, car vous jugerez mieux de la position par l'ensemble des faits. Votre longue expérience du monde, votre froid désabusement, votre impartialité dans tout ceci, et surtout votre esprit net et ferme, vous permettront de tout apprécier clairement, de me donner des avis sérieux et surtout de me dire si vous pensez que je vois juste. Tout est là. Mon avenir dépend de cette dernière détermination d'Ursule. Elle m'a d'abord horriblement épouvanté; maintenant, au contraire, je la vois sous un jour si beau, qu'il fait rayonner à mes yeux mille adorables espérances.

«Vous allez me trouver bien lâche; mais, je vous en conjure, ne dissipez pas ces espérances sans me donner pour cela d'excellentes raisons, car vous me trouverez bien opiniâtre dans ce dernier espoir....

. . . . . . . . . .

«Quatre heures.

«Malédiction sur moi... et sur elle... Oh! sur elle! Je reçois à l'instant une lettre de mademoiselle de Maran. Ursule vient de quitter l'hôtel; on ne sait pas où elle est allée... elle a prévenu mademoiselle de Maran, par un billet, qu'elle ne la reverrait jamais... C'est horrible! Que faire? que faire?... Oh! mes pressentiments... Oh! mes folles et stupides espérances... Maintenant je vois tout... mais je serai vengé. Répondez moi... répondez-moi... Ah! je suis bien malheureux... Rage et enfer... je serai vengé!

«G. De Lancry


CHAPITRE XI.

LE BAL MASQUÉ.

La lettre dans laquelle M. de Lancry apprenait à l'un de ses amis inconnus la brusque disparition d'Ursule complétait par plusieurs traits frappants l'histoire de l'amour fatal de ma cousine et de mon mari.

Je terminais cette lecture lorsque M. de Rochegune entra chez moi. Je ne l'avais pas vu la veille; ayant passé ma journée à accomplir un pieux pèlerinage avec Blondeau, j'étais restée seule le soir sous une influence mélancolique.

—Eh bien!—me dit-il en me tendant la main,—comment vous trouvez-vous? Hier avez-vous été courageuse!

—Courageuse?... oui, car je n'ai pas craint de me laisser aller à tous les regrets que devait m'inspirer la pensée de l'excellent ami que nous avons perdu... Pourtant, faut-il vous l'avouer? au milieu de mon chagrin, il m'est venu une idée presque pénible, parce qu'elle ressemblait à de l'ingratitude...

—Comment cela?

—C'est que j'aurais peut-être pleuré davantage encore M. de Mortagne si je ne vous avais pas connu.

—Je pourrais m'adresser le même reproche, Mathilde; mais je me rassure: aimer ce qu'aimait notre ami, protéger ce qu'il protégeait, ce n'est pas oublier, c'est être fidèle à son souvenir; seulement quelquefois je me dis tristement: Qu'il eût été heureux et fier de notre bonheur!

—En lui... quel défenseur nous aurions eu, mon ami!

—En avons-nous donc besoin? notre amour n'est-il pas accepté par le monde, qui croit si peu aux sentiments purs et désintéressés?... Notre amour!... si vous saviez le charme de ces mots!... car vous m'aimez... Mathilde... vous m'aimez...

—Oui... oh! oui, je vous aime... Et je suis quelquefois à me demander par quelle transformation insensible cet amour a succédé à l'amitié profonde... presque respectueuse, que j'avais pour vous.

—Écoutez, Mathilde... voulez-vous me rendre très-heureux?

—Parlez... parlez...

—Eh bien! interrogez tout haut votre cœur, que je sache ce que vous éprouvez pour moi, aujourd'hui, à cette heure; bonnes ou mauvaises impressions, dites-moi tout avec la franchise la plus absolue; je vous ferai la même confidence.

—Je trouve cette idée charmante; j'aimerais beaucoup à constater ainsi, de temps à autre, la richesse de notre amour.

—Ce serait constater chaque fois l'augmentation de nos trésors, vrai plaisir de millionnaire.

—Et puis, j'y songe, mon ami, un jour peut-être cette espèce de confession de cœur pourrait nous éclairer sur les dangers que, par faiblesse ou fausse honte, nous voudrions peut-être ignorer... Et, vous le savez, nous devons être pour nous-mêmes d'une implacable sévérité, en songeant à la noble garantie qui protége notre amour.

—Oui, des cœurs moins braves que les nôtres regretteraient presque la hauteur suprême où nous sommes ainsi placés, Mathilde. Mais il en est de certaines positions comme des royautés menacées... on ne peut les abdiquer sans ignominie; plus nous aurons à lutter, plus notre lutte sera honorable.

—Dites donc aussi plus notre bonheur sera grand. Tenez, le prince d'Héricourt racontait l'autre jour un trait qui m'a frappée. Je vous dirai tout à l'heure le rapprochement que j'en veux tirer. Chargé d'une mission d'autant plus difficile qu'il avait à défendre la meilleure des causes, il devait traiter avec des diplomates d'une habileté consommée; au lieu de ruser, il suivit simplement l'impulsion de son noble caractère, et fut d'une franchise véritablement si étourdissante, que ses adversaires furent complétement déroutés et que sa mission eut les plus heureux résultats; aussi me disait-il que dans la vie une ligne irréprochable était non-seulement la plus honnête, mais la plus sûre, la plus avantageuse, et l'on pourrait même dire la plus habile, s'il était possible de faire le bien par calcul.

—C'est ce qu'il appelle la finesse des gens d'honneur,—me dit M. de Rochegune en souriant.—Je suis de son avis. Mais voyons l'application de cette généreuse théorie.

—Un moment encore... Il faut d'abord que je vous prévienne qu'aujourd'hui j'ai disposé de vous.

—Vraiment? Quelle douce surprise!...

—Il est trois heures; j'ai quelques emplettes à faire, il s'agit de bronzes anciens sur lesquels je voudrais avoir votre goût. Il fait un très-beau temps, nous sortirons à pied, vous me donnerez le bras.

—C'est charmant; et...

—Attendez, ce n'est pas tout encore... Ce soir je vous retrouverai chez madame de Richeville, où vous dînez comme moi; nous irons ensuite au concert avec elle, Emma, madame de Semur, la duchesse de Grandval et son mari; puis nous reviendrons prendre le thé chez moi; car j'inaugure cette petite maison, et vous savez seul ce grand secret...

—Tenez, Mathilde, je vous avoue, à ma honte, que maintenant je suis presque indifférent à l'application de la théorie du bon prince.

—Il faut pourtant m'entendre encore. J'ai la plus grande envie de voir les tableaux de l'ancien Musée; vous parlez peinture comme un poëte. Ce n'est pas une épigramme, c'est une louange, et je me fais une fête de faire cette excursion avec vous.

—Et moi donc! j'ai toujours pensé qu'il fallait être amoureux et aimé pour sentir toutes les beautés des chefs-d'œuvre de l'art; on les voit alors à travers je ne sais quel reflet d'or et de lumière qui les fait divinement resplendir... Mais il nous faudra plusieurs jours pour tout admirer.

—Je l'espère bien, mon ami; car nous serons très-paresseux. Nous voyez-vous, mon bras appuyé sur le vôtre, longtemps arrêtés dans notre admiration devant un Raphaël ou un Titien? Quel texte inépuisable de longues et douces causeries!

—Votre esprit est si impressionnable, vous avez si éminemment le sentiment du beau!...

—Et vous, mon ami, je ne sais par quel charme vous trouvez toujours le secret de ramener tout à notre amour; je suis sûre que dans nos bonnes promenades au Musée, vous saurez me prouver que Titien, Véronèse ou Raphaël n'ont produit tant d'œuvres de génie que pour offrir des allusions à notre tendresse... Égoïste que vous êtes!

—Certes, le génie donne à tous et à chacun; il répond à toutes les pensées, comme Dieu répond à toutes les prières...

—Oh! vous ne serez pas embarrassé pour vous justifier; d'ailleurs je crois que je vous aiderai moi-même... Maintenant, voici l'application de la théorie du prince d'Héricourt. Croyez-vous que nous pourrions réaliser tant de charmants projets, vivre sans gêne et sans scrupule dans cette facile et adorable intimité de tous les jours, de tous les instants, si notre amour n'était pas tel qu'il est? Ah! mon ami,—lui dis-je, ne pouvant retenir une larme de bonheur,—il faut être femme pour sentir de quelle tendre, de quelle ineffable reconnaissance nous sommes pénétrées pour celui dont la délicatesse sait nous épargner la honte et les remords de l'amour!

—Et il faut être aimé par vous, Mathilde, pour comprendre qu'il est de célestes ravissements où l'âme semble s'exhaler dans une adoration passionnée; qu'il est enfin des jouissances à la fois si pures et si vives qu'elles fondent nos instincts terrestres dans l'extase ineffable où elles nous enlèvent... Oh! Mathilde... maintenant je crois... aux délices de l'union des âmes.

—Et puis ce qui me ravit encore dans notre amour,—dis-je à M. de Rochegune,—c'est qu'il ne peut être soumis aux phases, aux variations d'un amour ordinaire: dans la sphère élevée où il plane, il échappera toujours aux dangers de la satiété, de l'inconstance. Pourquoi ne durerait il pas éternellement?

—Éternellement? oui, Mathilde, éternellement, car vous avez dit vrai, il est dégagé de tout ce qui lui est ordinairement fatal ou mortel! Vous avez dit vrai, la précieuse liberté dont nous jouissons est une magnifique récompense. Si vous saviez combien la vie ainsi passée près de vous me paraît belle, heureuse!... Si vous saviez tous les plans que je forme!

—Et moi donc, mon ami! vous n'avez pas d'idée de mes projets; quelquefois j'en suis confuse, tant ils enchaînent votre avenir.

—Cela vous regarde, Mathilde; cet avenir est à vous, je ne m'en mêle plus, et votre confusion...

—Ma confusion, c'est l'embarras des richesses; j'ai mille desseins, et je ne m'arrête à aucun. Vous ne savez pas tous les romans dont vous êtes le héros... Pourtant je me suis arrêtée pour cette année à un voyage d'Italie; nous le ferons avec madame de Richeville. Le prince et la princesse d'Héricourt, en revenant de Goritz, nous rejoindront à Florence.

M. de Rochegune me regarda d'un air très-surpris, puis il ajouta en souriant:

—Au fait, pourquoi m'étonner? Je ne désirais pas autre chose au monde. Vous m'avez deviné, il n'y a rien que de très-naturel à cela.

—De très-naturel?

—Oui. Dussiez-vous vous moquer de ma métaphysique, je prétends que d'un sentiment puéril doivent naître des projets pareils; plus ce sentiment sera exalté, plus il sera concentré dans l'imagination, plus ces mystérieuses sympathies de volonté seront fréquentes et normales. Pardonnez-moi cet horrible mot.

—Je vous le pardonne en faveur de votre système: quoique très-fou, il me plaît beaucoup. Ainsi donc, mon voyage d'Italie...

—M'enchante. Songez donc... parcourir avec vous cette terre promise des arts!

—Peut-être même nous établirions-nous quelque temps dans ce pays... Un hiver à Naples ou à Rome... qu'en diriez-vous? Madame de Richeville serait ravie d'un pareil séjour.

—Je ne dis rien, Mathilde, je ne veux rien, je ne pense rien. Vous avez ma vie, disposez-en...

—Eh bien! ainsi nous passons l'hiver à Naples; puis nous revenons de l'Italie par l'Allemagne, afin de voir les bords du Rhin dans toute leur parure particulière. Peut-être même nous arrêterions-nous quelque temps dans un des vieux châteaux qui dominent ce beau fleuve.

—Encore un de vos désirs, Mathilde, qui aurait droit de me surprendre, tant il m'est sympathique; la même idée m'était venue. A mon retour de Rome, j'avais loué le château d'Arnesberg; il est situé dans une position ravissante; j'y ai passé trois mois... Vous le reconnaîtrez, j'en suis sûr; vous l'avez si longtemps habité avec moi... Mais voyez donc quel adorable avenir, Mathilde... quel bonheur de vivre avec vous dans cette intimité de voyage plus étroite encore, d'échanger chaque jour nos impressions, nos joies, nos rêveries, nos tristesses.

—Nos tristesses?

—Oui, car enfin le vœu de mon père aurait pu se réaliser.

—Soyez raisonnable, mon ami. Ne devons-nous pas remercier Dieu du bonheur inespéré qu'il nous accorde?

—Oh! Mathilde, il n'y a pas d'amertume dans ce regret, c'est un regret plein de mélancolie. Figurez-vous un homme souverainement heureux sur la terre... mais rêvant le bonheur des cieux.

—Mais voyez un peu comme nous voilà loin de notre examen de cœur; je ne vous en tiens pas quitte.

—Voyons, Mathilde, que ressentez-vous pour moi à cette heure? Je vous écoute avec l'orgueilleux recueillement d'un poëte qui entend lire son œuvre... car enfin votre amour est mon ouvrage.

Après quelques moments de réflexion, pendant lesquels je m'interrogeais sincèrement, je répondis à M. de Rochegune:

—Il y a une différence très-grande entre ce que je ressentais pour vous il y a quelque temps et ce que je ressens maintenant... Je ne pourrais guère vous expliquer cela que par une comparaison. Nous parlions tout à l'heure de voyages, d'un château romantique situé sur les bords du Rhin. Eh bien!... moi, touriste... qu'un site à la fois majestueux, pittoresque et charmant me frappe d'admiration, ma pensée s'y repose avec bonheur, je me dis qu'il serait doux de passer sa vie au milieu de cette solitude animée par la vue des grands spectacles de la nature: tout me séduit, les lignes sévères des montagnes, la fraîcheur des riantes prairies, la profondeur mystérieuse des ombrages, la pureté des eaux, l'aspect chevaleresque des hautes tourelles; j'admire... et cette contemplation n'est pas sans amertume, parce qu'il s'y joint une secrète envie... Mais que, par un heureux caprice de la destinée, toutes ces magnificences naturelles m'appartiennent... mais que j'aie la certitude de vivre à jamais dans cet Éden, alors mon admiration devient exclusive, alors ces beautés deviennent miennes; alors je m'en glorifie, je m'en pare; alors c'est mon château.

—Bonne et tendre Mathilde... puisse au moins la sûreté, la sécurité de ce cette possession... vous dédommager de toutes les magnificences qui lui manquent pour être digne de vous!

—Oh! ma sécurité est entière... mon ami... Ce n'est pas confiance déplacée; je ne serai jamais jalouse de vous, parce que vous ne pourrez jamais éprouver pour aucune femme le sentiment que vous éprouvez pour moi.

—Ni celui-là, ni aucun autre, je vous le jure.

—Mon ami, parlons de ce qui est probable et possible. Il est de ces vœux éternels qu'on ne peut exiger que d'une femme, et qu'une femme seule peut être certaine d'accomplir.

—Écoutez-moi, Mathilde, je ne veux rien exagérer. Non-seulement je vous parle avec sincérité, mais j'ai justement et heureusement à vous citer un fait à l'appui de ce que je vous dis.

—Vraiment? quel à-propos!

—Sérieusement, Mathilde, depuis que je sais que vous m'aimez, il n'y a plus pour moi d'autre femme que vous; vous êtes un point de comparaison auquel je ramène tout, et tout me devient indifférent. J'en ai la preuve, vous dis-je, une preuve toute récente.

—Quelle preuve? faites vite cette confidence,—dis-je en souriant,—que je voie si je suis aussi peu jalouse que je le dis.

—Avant-hier, en sortant de chez madame de Richeville, où nous avions passé la soirée ensemble, je rentrai chez moi; je trouvai un billet à peu près conçu en ces termes:

«Une personne bien malheureuse, qui a quelques droits à votre pitié, vous supplie de lui accorder un moment d'entretien; mais les circonstances sont telles que cette personne ne peut vous rencontrer que cette nuit... au bal de l'Opéra.»

A ces mots de M. de Rochegune, je ne sais quelle folle, quelle funeste pensée me traversa l'esprit.

M. de Lancry, dans la lettre que je venais de lire, parlait de reproches adressés à Ursule à propos du bal de la mi-carême où elle était allée secrètement; je m'imaginai que ma cousine était l'héroïne de l'aventure que M. de Rochegune me racontait.

Mon saisissement fut tel, que je m'écriai:

—Au bal de l'Opéra... dans la nuit d'avant-hier!

M. de Rochegune attribua cette exclamation à une autre cause.

—Cela vous semble étrange, Mathilde; mais vous oubliez que la nuit de jeudi à vendredi était la nuit de la mi-carême. Je trouvai ce rendez-vous assez bizarre: mon premier mouvement fut de n'y pas aller; mais je me ravisai en réfléchissant qu'après tout une véritable infortune n'osait peut-être se révéler à moi qu'à l'abri de ce masque de fête: j'oubliais de vous dire qu'on devait m'attendre devant l'horloge depuis minuit jusqu'à quatre heures du matin. Cette preuve de patience opiniâtre confirma presque mes soupçons. J'allai donc à ce bal; malheureusement pour ce rendez-vous, je fus pris en entrant par madame de Longpré, que je ne reconnus qu'au bout d'un quart d'heure de conversation; puis par une autre femme très-gaie, très-moqueuse, que je n'ai pu reconnaître, et dont le babil m'aurait beaucoup amusé, si je n'avais pas songé que peut-être j'étais attendu avec anxiété; enfin j'arrivai devant l'horloge; deux heures et demie sonnaient.

—Eh bien?...—dis-je à M. de Rochegune en tâchant de sourire pour cacher mon anxiété.

—Eh bien! je vis debout, au pied de l'horloge, une femme en domino de satin noir. Sa tête était baissée sur sa poitrine. Sans doute, absorbée par une méditation profonde, elle ne m'aperçut pas. Voulant voir si cette personne était bien celle que je devais rencontrer, je m'approchai d'elle et lui dis:—«Si vous attendez quelqu'un, madame, celui-là est à la fois bien heureux et bien coupable.»—Mon domino tressaillit, releva vivement la tête, et me dit d'une voix émue:—Monsieur, je vous en prie, sortons du foyer.—Il y avait beaucoup de monde; nous restâmes quelques minutes avant de pouvoir traverser une foule épaisse dont les oscillations me rapprochèrent parfois assez de cette femme inconnue pour que, lui donnant le bras, je pusse sentir son cœur battre avec une force qui décelait une violente agitation.

—Et cette femme était-elle grande?

—Un peu plus grande que vous, Mathilde, très-mince, et elle me parut avoir une taille charmante. Pour échapper à la foule, nous montâmes dans le corridor des secondes loges. Cette femme était toute tremblante. Je lui proposai de s'asseoir.—Non, non,—s'écria-t-elle d'une voix émue, en me serrant le bras avec un tressaillement convulsif,—c'est la première fois que je puis m'appuyer sur ce noble bras... ce sera aussi la dernière... Marchons, je vous en prie, marchons...

—Mais enfin cette femme, que vous dit-elle, que voulait-elle?

—Me parler de vous.

—De moi?

—Avec une admiration profonde.

—Elle voulait vous parler de moi, de moi, de moi?—m'écriai-je, toujours persuadée que ce domino mystérieux n'était autre qu'Ursule.

—Oui, me parler de vous, Mathilde, et dans des termes que je lui enviais. Jamais votre cœur, votre esprit, vos malheurs, n'ont été appréciés, n'ont été vantés avec une éloquence plus touchante. J'étais dans le ravissement en écoutant cette femme inconnue; j'étais séduit par l'admiration passionnée avec laquelle elle me parlait de notre amour, de notre bonheur. Vraiment, Mathilde, pour comprendre l'élévation de ces sentiments, il fallait qu'elle fût presque capable de les éprouver...

—Vous croyez, mon ami?...

—Je n'en doute pas. Que vous dirai-je? une fois cet entretien commencé, pour ainsi dire, sous l'invocation, sous le charme de votre nom, je vis avec chagrin arriver le moment de le terminer. Jamais je n'ai rencontré un esprit plus vif, plus prompt, plus incisif. Après l'admiration de notre amour vinrent les sarcasmes contre les gens qui l'enviaient. Ou je me trompe beaucoup, ou cette femme est douée d'un caractère d'une rare énergie, car, par un étrange contraste, autant, lorsqu'il était question de vous et de moi, sa voix était douce, pénétrante, autant elle était impérieuse et âpre lorsqu'il s'agissait de nos ennemis ou de nos envieux. Je n'oublierai de ma vie le portrait qu'elle a fait de votre mari et de votre infernale cousine.

—Elle vous a parlé d'Ursule?... m'écriai-je.

—Oh! bien longuement, et avec quelle verve d'indignation! avec quel mépris! Elle et M. de Lancry ont été immolés sans pitié. Votre cousine a peut-être encore été plus maltraitée que votre mari; notre amie inconnue semblait prendre une joie cruelle à flétrir la honteuse conduite de cette femme. Son esprit satirique s'est aussi cruellement exercé sur mademoiselle de Maran, et tout cela avec un entrain, un brillant, une puissance qui me confondaient... Autrefois, et c'est là que j'en veux arriver, Mathilde, autrefois j'aurais eu la tête tournée de cette inconnue, j'aurais été fou de cet esprit audacieux, presque cynique lorsqu'il s'agissait d'attaquer le vice et la bassesse, rempli de charme et de sensibilité lorsqu'il voulait louer ce qui était noble et beau. Eh bien! ces contrastes si remarquables dans cette femme m'ont beaucoup frappé dans le moment, mais ils m'ont laissé depuis fort peu curieux et fort indifférent, tandis qu'autrefois, je vous le répète, j'aurais tout fait pour pénétrer le caractère réel de cette créature mystérieuse... Mais c'est tout simple, Mathilde, tout ce qui n'est pas vous m'est antipathique; vous m'avez rendu très-difficile; vous avez, si cela peut se dire, épuré, divinisé mon goût et mon cœur. Oui, à cette heure, je suis comme ces fanatiques de l'art qui ne peuvent détourner leurs yeux du type auguste et idéal que nous a légué l'antiquité; une fois arrivé à cette religion du beau, une fois habitué à le contempler dans sa majestueuse sérénité, à l'adorer dans sa grandeur, à l'aimer dans sa simplicité, on prend en dégoût, en aversion, la fantaisie, le caprice, le joli, le maniéré, enfin on déteste tout ce qui diffère de cette magnifique unité qui semble procéder de Dieu... Vous voyez, Mathilde, si j'avais raison de vous dire que ce qui n'était pas vous n'existait pas...

—Et cette femme, la croyez-vous belle et jeune?

—Belle, je ne sais pas; mais jeune, la fraîcheur de sa voix, la finesse de sa taille, la souplesse de sa démarche me portent à le croire... Que dis-je? je n'en doute pas; j'oubliais que j'ai vu sa main nue; et si je n'avais vu la vôtre, j'aurais trouvé la sienne la plus jolie du monde; mais du moins sa blancheur, ses contours ronds et polis annonçaient certainement la jeunesse.

—Et comment finit cet entretien? que voulait-elle, enfin, cette femme?

—Avoir,—me dit-elle,—la seule conversation qu'il lui fût possible d'avoir avec moi, juger par elle-même si ce qu'on lui disait de moi était vrai... et m'exprimer les vœux qu'elle faisait pour notre bonheur. Et puis enfin... Mais vous allez vous moquer de moi et de mon inconnue... et vous aurez bien raison...

—Dites, dites,—je vous en prie.

—D'abord, Mathilde, je dois vous prévenir que j'ai été surpris... D'honneur, je ne m'attendais à rien moins qu'à cette preuve plus que bizarre de son admiration.

—Dites, dites: je vous assure, mon ami, que je ne me moquerai pas de vous.

—Eh bien! au moment de me quitter, cette femme singulière me tendit cordialement sa main; je la pris... Alors... Mais en vérité, il est aussi ridicule de raconter cette niaiserie que de la commettre.

—Je veux tout savoir.

—Préparez-vous donc à rire.—Eh bien! alors mon inconnue porta ma main à ses lèvres sous la barbe de son masque avec un mouvement de soumission craintive, de servilité passionnée... qui me confondit de surprise... Elle avait la tête baissée; une larme tomba sur ma main, et mon domino disparut brusquement dans la foule....

. . . . . . . . . .

Sous un prétexte frivole, je remis au lendemain la promenade que je devais faire ce jour-là avec M. de Rochegune et je restai seule.


CHAPITRE XII.

LE RÉVEIL.

J'avais été souvent sur le point d'apprendre à M. de Rochegune quel était le mystérieux domino qu'il avait rencontré à l'Opéra; mais craignant d'agir légèrement, je voulus me réserver le temps de la réflexion.

Je connaissais le cœur et le caractère de M. de Rochegune; il devait éprouver pour Ursule autant de mépris que d'aversion; pourtant la séduction de cette femme était puissante... J'en avais des preuves fatales.

En amenant adroitement mon éloge, elle avait su d'abord se faire écouter favorablement de M. de Rochegune, lui plaire, l'intéresser, exciter vivement sa curiosité, l'entraîner. Je n'étais pas sûre d'effacer toutes ces impressions en lui nommant ma cousine; en ne la lui nommant pas, il oublierait peut-être cette mystérieuse entrevue.

Dans sa lettre à un ami inconnu, M. de Lancry parlait de la sombre tristesse qui accablait Ursule depuis quelque temps, du changement extraordinaire qui s'était opéré dans les habitudes de cette femme.

Elle, jusqu'alors si insouciante, si légère, était résolue, disait-il, à quitter le joyeux et brillant hôtel de Maran, et elle avait accompli cette résolution.

En rapprochant ces faits de l'aventure du bal de l'Opéra, je me demandai si une passion violente, impérieuse pour M. de Rochegune, qu'elle connaissait de vue, et dont tout le monde parlait, n'avait pas envahi l'âme d'Ursule...

Je me rappelais ce passage de son insolente lettre à mon mari, où elle lui peignait avec une si brûlante éloquence l'amour qu'elle devait peut-être ressentir un jour pour l'homme qui la dominerait despotiquement.

Enfin cette femme m'avait déjà frappée dans de bien chères affections; ne pouvait-elle pas persévérer dans sa haine et vouloir me frapper encore?

Je ne pouvais douter de M. de Rochegune, je ne me rabaissais pas par une fausse modestie; mais... je pressentais vaguement quelque nouveau malheur, quelque coup inattendu...

Je ne me trompais pas: ce malheur arriva, ce coup me fut porté... sinon par Ursule, du moins par son influence, comme si cette influence devait toujours m'être funeste.

Ce qui me reste à avouer est une analyse si délicate, d'une psychologie si déliée, qu'il m'a fallu bien longuement interroger mes souvenirs les plus intimes pour renouer ces fils presque insaisissables qui aboutissent cependant à l'un des plus importants, à l'un des plus douloureux incidents de ma vie.

Je me suis promis de tout dire, honteuses faiblesses ou lâches erreurs; je ne faillirai pas devant un aveu, si pénible qu'il soit, devant une explication, si étrange qu'elle paraisse.

Sait-on ce qui me frappa le plus dans l'entrevue d'Ursule et de M. de Rochegune? Sait-on ce qui me fit ressentir une commotion profonde, inconnue? Sait-on ce qui domina toutes mes pensées, ce qui me bouleversa tout à coup? Sait-on enfin ce qui causa la première rougeur qui me soit montée au front, la première honte qui me soit montée au cœur, qui me fit douter de moi, de mon courage, de ma vertu, de mes droits à la haute estime dont on m'entourait? Le sait-on?

...Ce fut le baiser qu'Ursule donna sur la main de M. de Rochegune...

Cela paraît fou, impossible; cela est misérable, je le sais, car à ce moment encore, où j'écris ces lignes dans la solitude, je baisse les yeux comme si mon trouble et ma confusion éclataient à tous les regards...

Oui... lorsque M. de Rochegune parla de ce baiser... mes joues s'empourprèrent, je ressentis comme un choc électrique; une émotion inconnue, à la fois ardente et douloureuse, me causa je ne sais quel frémissement de colère... tout mon sang reflua vers mon cœur... malgré moi, tandis que M. de Rochegune parlait... Mes regards ne purent se détacher de sa main... comme s'ils y eussent cherché avec angoisse la trace du baiser de flamme que lui avait donné Ursule.

Pour la première fois je m'aperçus... ou plutôt je me plus à remarquer que cette main était d'une beauté parfaite... Pour la première fois j'éprouvais un sentiment de jalousie cruelle dont je n'osais entrevoir ni la source ni les conséquences.

Tel puéril que soit ce ressentiment, il m'épouvantait comme symptôme.

Si mon amour avait été aussi pur, aussi éthéré qu'il le paraissait, ce baiser m'eût été presque indifférent. Cette nouvelle preuve du cynisme d'Ursule m'eût peut-être indignée... elle ne m'aurait jamais troublée...

Hélas! je ne veux pas dire que sans cette circonstance de l'entrevue de M. de Rochegune et d'Ursule, j'aurais pour toujours échappé à ces émotions.

Peut-être n'avais-je fait que devancer ce moment fatal où je devais reconnaître la vanité de mes nobles desseins, la faiblesse de mon caractère, l'irrésistible puissance d'un amour coupable... Mais, je le jure par tout ce que j'ai souffert, ce fut pour moi une cruelle révélation que celle-là.

Ceux qui ont longtemps, orgueilleusement compté sur eux-mêmes, sur la solidité, sur l'élévation de leurs principes, qui les mettait si fort au-dessus du vulgaire, ceux-là comprendront mon chagrin.

Je ne m'abusais pas. De même qu'il suffit d'une étincelle pour allumer un incendie, il suffit de cette impression pour m'éclairer tout à coup sur la nature de mon amour.

Quelle serait ma vie désormais?

Si j'étais assez courageuse pour résister à ce penchant ainsi devenu criminel, que de luttes, que de douleurs cachées, que de larmes brûlantes, honteuses, dévorées en silence!... Quel supplice de chaque moment ne m'imposerait pas alors cette intimité jusque-là si facile! quelle contrainte! veiller, veiller sans cesse sur ce malheureux secret, qu'une inflexion de voix, qu'un regard pourraient trahir!

Flétrir, dénaturer par la crainte, par la réserve, cette affection jusqu'alors si confiante, si loyale et si sainte!...

Et puis, pour comble d'amertume et de misère, avoir été la première sans doute à profaner cet amour par la pensée... et le laisser soupçonner peut-être... Oh! non, non,—m'écriai-je,—plutôt mille fois la mort que ce dernier terme de l'abaissement...

Et si j'étais assez malheureuse pour succomber, non-seulement je justifiais l'abandon de mon mari, mais j'abusais ignominieusement de la plus vénérable protection.

Seule, abandonnée, brisée par le désespoir, en butte aux plus odieuses calomnies, des amis étaient venus à moi, m'avaient généreusement tendu la main, m'avaient défendue, entourée de soins, de dévouement; bien plus, prenant en pitié mes malheurs passés, voyant la préférence que j'accordais à un homme digne de moi, ces amis m'avaient dit: «Vous avez, bien souffert, votre cœur a été déchiré; mais courage, espérez des jours meilleurs; pour vous, si longtemps privée d'affections, ce n'est pas assez de la tendre amitié que nous vous témoignons: un sentiment plus vif, mais aussi pur qu'il est ardent, remplira votre vie; nous avons en vous et en l'homme que vous aimez une foi si entière, que nous prendrons avec fierté ce noble amour sous notre sauvegarde.»

Et moi, moi, indigne de ce rôle, unique peut-être dans les fastes du monde, je serais assez infâme pour abuser de cette sublime confiance! A l'abri de ces austères garanties, j'aurais la lâcheté de cacher un amour coupable!

Grand Dieu!... ne serait-ce donc pas me rabaisser encore au-dessous d'Ursule? Elle a au moins maintenu l'effrayant courage de ses fautes; elle foule aux pieds les lois du monde, mais elle brave les vengeances du monde, tandis que moi j'y échapperais par l'hypocrisie la plus odieuse... Non! non, m'écriai-je encore, plutôt mille fois la mort que ce dernier terme d'abaissement!

Tel était pourtant l'avenir que m'avait fait une seule pensée, brûlante et rapide comme la foudre...

D'abord je me révoltai contre ces idées, je voulus les chasser de mon esprit; elles revinrent incessantes, implacables. Je ne pouvais m'empêcher de songer aux traits de M. de Rochegune, aux grâces de sa personne, moi qui jusqu'alors avais été indifférente, ou plutôt inattentive à ces avantages; moi qui n'avais admiré en lui que son caractère, que ses grandes qualités.

Encore à cette heure je suis à comprendre comment le léger incident que j'ai cité pouvait causer en moi un tel bouleversement; il fallait qu'à mon insu j'eusse depuis longtemps le germe de ces pensées, et qu'il n'attendît que le moment d'éclore...

Oh! je ne saurais dire mon effroi en contemplant l'avenir, mes sombres prévisions, mes vagues épouvantes!

Il faut tout avouer... hélas! dans mon désespoir, je regrettai d'être si haut placée dans l'opinion du monde! je ne pouvais en déchoir sans paraître doublement coupable.

Oui, quelquefois j'ambitionnais la condition commune; si j'avais failli à mes devoirs, le monde, disais-je, n'aurait pas été pour moi plus intolérant que pour tant d'autres femmes, l'odieuse conduite de mon mari m'eût encore excusée.

Que faire, me disais-je, que faire? Fuir... abandonner ce que j'aime... mais c'est m'isoler encore, mais c'est me vouer encore aux larmes, au désespoir... Non, non, je suis lasse de souffrir. Et puis quitter des amis si bons, si dévoués; et puis enfui le quitter, lui... car je l'aime... je sens que je l'aime avec passion... avec idolâtrie.

Hélas! en était-il donc de cet amour comme de tous les amours, dont l'irrésistible puissance se révèle aux premiers chagrins?...

Pour la première fois il me coûtait des larmes... pour la première fois j'en reconnaissais toute l'immensité......

. . . . . . . . . .

J'attendais avec une anxiété cruelle le moment de vérifier si mes alarmes étaient fondées. Peut-être mon imagination avait-elle exagéré mes ressentiments.

Si, lors de ma première entrevue avec M. de Rochegune, je ne m'apercevais d'aucun changement dans mes impressions, je devais être rassurée.

Vers les six heures, je montai chez madame de Richeville. M. de Rochegune y dînait avec moi ce jour-là, et nous devions aller ensuite au concert.

—Eh bien! ma chère Mathilde,—me dit la duchesse,—vous avez profité de cette belle journée de froid pour aller faire vos emplettes. Que pense M. de Rochegune de ces bronzes anciens? il est si connaisseur, que j'aurais une foi aveugle dans son goût.

Pour la première fois je me sentis rougir en parlant de lui.

Je tâchai de répondre d'une voix ferme:

—Je ne suis pas sortie; j'ai eu un peu de migraine.

Madame de Richeville sourit, me menaça du doigt, et me dit:

—Oh! la paresseuse, elle se sera oubliée au coin de son feu à causer avec son ami, et les bronzes auront été sacrifiés.

—Mais non, je vous assure... je...

—Entre nous, vous avez bien raison; il est si difficile de s'arracher au charme d'une tendre causerie... Ah çà! j'espère que vous ne l'avez pas retenu trop tard?... Le concert commence par une symphonie de Beethoven que je voudrais bien ne pas perdre.

—M. de Rochegune m'a quittée de très-bonne heure...

—Il fallait donc qu'il y eût quelque bien grand intérêt pour ne pas finir, selon son habitude, sa matinée avec vous... En vérité, ma chère Mathilde, quelquefois je crois rêver en pensant qu'une telle intimité existe entre une femme de vingt ans et un homme de trente sans que les médisants osent dire un seul mot, car le monde a cela de bon qu'il s'enthousiasme de tout ce qui est nouveau; aussi je ne répondrais pas que vos imitateurs ne fussent aussi heureux que vous... sans compter qu'il serait très-difficile de trouver deux personnes qui réunissent les garanties que vous et M. de Rochegune pouvez opposer aux calomnies ordinaires.

Ces paroles de madame de Richeville, qui la veille m'eussent été, comme toujours, très-agréables, m'embarrassèrent et me firent de nouveau rougir; heureusement pour moi, madame de Richeville changea le sujet de l'entretien, et ne s'aperçut pas de mon émotion.

—Ah! les hommes de cœur et d'honneur sont si rares!—reprit-elle,—je ne puis m'empêcher de faire cette réflexion quand je songe qu'un jour il faudra marier Emma...

—Qu'avez-vous à craindre, mon amie? que lui manque-t-il pour trouver un homme digne d'elle?

—Si l'amour maternel ne m'aveugle pas, il ne lui manque rien; mais, hélas! ma chère, mériter, est-ce obtenir?

—Pensez donc combien elle est belle et merveilleusement douée?

—Oui, mais sa naissance!—dit la duchesse en soupirant.—Je serai sans doute forcée de lui chercher un mari dans une classe au-dessous de la nôtre. Cette crainte ne vient pas de mon orgueil, mais de ma tendresse; il y a mille délicatesses de savoir-vivre pour ainsi dire traditionnelles et presque générales dans notre monde, qui se trouvent bien rarement ailleurs. Or, plus le caractère d'Emma se développe... plus je reconnais qu'il lui serait impossible de supporter certaines manières, certaines façons; oui... je suis presque fâchée qu'elle soit d'une susceptibilité si impressionnable; c'est une véritable sensitive... Mais puisque nous parlons de cette chère enfant... il faut que je vous dise une chose que je vous ai tue jusqu'ici.

Je regardai madame de Richeville avec étonnement.

—Probablement je me serai trompée,—reprit-elle,—puisque la remarque que j'ai faite ne vous a pas frappée... vous qu'elle intéresse particulièrement.

—Moi? Expliquez-vous, je vous en prie.

—Eh bien!—continua madame de Richeville avec une légère hésitation,—ne vous êtes-vous pas aperçue, depuis quelque temps, d'aucun changement dans la conduite d'Emma envers vous?

—Non, en vérité; ou plutôt si, si, il m'a semblé qu'elle redoublait de soins et de prévenances... Bien plus, j'avais oublié de vous parler de cet enfantillage qui prouve encore son tendre attachement: il y a huit à dix jours, la voyant rêveuse, comme elle l'est souvent maintenant: je lui dis:—Emma, à quoi pensez-vous?... Je pense que je voudrais m'appeler Mathilde comme vous,—me répondit-elle.—Pourquoi cela? le nom d'Emma n'est-il pas charmant?—Oui, mais je préfère celui de Mathilde.—Mais encore, repris-je, pour quelle raison?—Je le préfère parce qu'il est le vôtre. Je crois qu'en effet cette chère enfant ressent cette préférence... puisqu'elle le dit, car cette âme angélique n'a jamais, je ne dirai pas menti, mais seulement hésité dans sa sincérité.

—Vous avez raison, Mathilde, je l'ai bien étudiée, la franchise est chez elle involontaire, spontanée, ce qui m'a expliqué beaucoup de ses bizarreries apparentes, oui: Emma sait si peu feindre, elle a un tel besoin d'expansion, qu'elle révèle ses idées à mesure qu'elles lui viennent, et sans savoir même le but où elles tendent. En un mot, cette chère enfant ressent pour ainsi dire tout haut, et la cause et la tendance de ses ressentiments lui échappent souvent... Quelquefois je crains que cette singulière disposition d'esprit ne soit une faiblesse de jugement...

—Pouvez-vous croire cela, lorsqu'au contraire Emma vous étonne, vous et nos amis, par sa prodigieuse facilité à tout apprendre, par la grâce charmante de ses réponses? Non, je trouve, moi, qui ai souvent, hélas! abusé de l'analyse, je trouve qu'il n'y a qu'une âme d'une pureté angélique, d'une candeur exquise, presque idéale, qui puisse dévoiler ainsi sans crainte et sans examen les impressions qu'elle reçoit... parce que son instinct lui dit que ses impressions ne peuvent être que nobles et généreuses. Vraiment ne trouvez-vous pas, au contraire, beaucoup de grandeur dans un esprit qui bien souvent dédaigne de se demander le pourquoi et le terme de ses pensées?

—Oui, vous avez raison, vous me rassurez; votre cœur la devine; vous l'aimez comme une sœur, et la pauvre enfant vous a voué les mêmes sentiments; vous ne sauriez croire l'espèce de culte qu'elle a pour vous. Elle m'a priée de la laisser vous imiter, c'est-à-dire se coiffer elle-même et de la même manière que vous; cela ne m'a pas surprise, votre coiffure vous sied à merveille. Elle m'a aussi demandé d'être mise comme vous, autant que cela pouvait s'accorder avec sa position de jeune personne.

—Chère Emma! elle m'aime tant! vous l'avez habituée à s'exagérer si follement ce que vous appelez mes avantages, que, dans sa naïveté, elle ne croit pouvoir mieux me prouver son admiration qu'en m'imitant.

—Vous avez peut-être raison, ma chère Mathilde; pourtant il y a une chose qui m'a frappée.. c'est...

A ce moment Emma entra dans le salon...

Madame de Richeville me fit signe de rester attentive.


CHAPITRE XIII.

LE CONCERT.

Emma s'approcha de madame de Richeville, qui la baisa au front... puis, selon son habitude, après avoir embrassé sa mère, elle vint vers moi; mais tout à coup elle s'arrêta comme frappée d'une réflexion subite; son charmant visage et son cou d'albâtre se colorèrent d'un rose vif; elle attacha un moment sur moi ses grands yeux avec une expression indéfinissable, puis les abaissa sous leurs longues paupières, tandis que sa figure se nuançait d'un carmin plus vif encore.

Sa mère me fit un signe comme pour me dire d'examiner Emma.

Celle-ci, après un moment de silence, posa ses deux mains sur son cœur, et dit avec un accent de candeur charmante:

—Mon Dieu! comme mon cœur bat encore...—et elle ajouta en regardant sa mère:

—Je ne sais pourquoi je ne puis maintenant m'empêcher de rougir en voyant madame de Lancry; je me sens si émue que j'hésite un moment avant que de l'embrasser.

Et, comme si elle eût triomphé d'une lutte intérieure, qui se peignit par une sorte de contraction de ses traits, elle me sauta au cou en me disant avec une grâce enchanteresse:

—Ah! heureusement cela passe... mais pendant un moment cela fait bien mal.

Madame de Richeville me jeta un nouveau coup d'œil, et dit à Emma:

—Mais enfin, mon enfant, qu'éprouvez-vous? pourquoi ce mouvement?

—Je ne sais,—reprit-elle en secouant sa jolie tête d'un air d'innocence angélique;—j'arrive toute joyeuse; mais tout à coup, à l'aspect de madame de Lancry, mon cœur bat, se serre douloureusement... Mais cette impression s'évanouit bien vite, et tout mon bonheur revient en l'embrassant.

Et Emma m'embrassa de nouveau.

—Et depuis quand, chère enfant, éprouvez-vous cela?—lui dis-je en pressant ses mains dans les miennes.

—Je ne sais; cela est venu peu à peu. Et ce que je ne comprends pas, c'est que chaque jour ma peine et mon plaisir augmentent. Et encore, non,—ajouta-t-elle en ayant l'air de s'interroger,—non... c'est plus que du plaisir que j'éprouve après l'instant de peine que votre présence m'a causée...

—Qu'est-ce donc?—lui demanda sa mère comme moi intéressée au dernier point.

—C'est,—dit-elle en hésitant,—c'est comme la conscience d'une bonne action que j'aurais faite... c'est comme si j'avais triomphé d'une méchante pensée.

—Mais cette pensée méchante... quelle est-elle? lui dis-je.

—Je ne sais, je crois que je n'en ai jamais eu,—me répondit-elle;—mais il me semble que cela doit faire le même mal.

Madame de Richeville et moi nous nous regardâmes en silence.

On annonça successivement madame de Semur, le duc et la duchesse de Grandval.

La conversation se généralisa, on n'attendait plus que M. de Rochegune.

Il arriva bientôt.

Après avoir serré la main de madame de Richeville, il vint à moi; involontairement et contre mon habitude, mon premier mouvement fut de refuser la main qu'il me tendait. Voyant son étonnement, je me hâtai de la lui donner...

Je ne sais s'il la trouva brûlante ou glacée, je ne sais s'il s'aperçut de ma rougeur et du léger tressaillement qui m'agitait, je ne sais s'il devina l'émotion dont j'étais navrée; mais il garda ma main dans la sienne une seconde de plus peut-être qu'il n'était convenable de la garder, je la retirai brusquement.

—Comment vous trouvez-vous? votre migraine est-elle passée?—me dit-il avec intérêt.

—Je vous remercie mille fois, monsieur; je souffre toujours un peu.

Ma réponse causa un nouvel étonnement à M. de Rochegune; notre familiarité était si ouvertement avouée dans le très-petit cercle de madame de Richeville, que je ne lui disais jamais monsieur. Il ne me disait non plus jamais madame.

Pour la première fois, je fus confuse de cette preuve d'intimité. On annonça à la duchesse qu'elle était servie; M. de Grandval offrit son bras à madame de Richeville, comme étant plus âgé que M. de Rochegune; celui-ci m'offrit le sien, je lui dis tout bas presque d'un ton de reproche:

—Et madame de Semur?

Il était trop tard; madame de Semur, passant devant nous, avait pris gaiement le bras d'Emma.

Maintenant que je me rappelle une à une toutes ces maladresses, ou plutôt tous ces aveux involontaires, je ne puis que les attribuer à mon trouble cruel, à mon manque absolu de dissimulation. Sans me croire coupable, j'avais déjà perdu la sérénité de ma conscience; je répugnais à jouir des doux priviléges dont je me sentais alors moins digne.

Si la réflexion ne m'eût pas bien vite convaincue de la portée de mes imprudences, l'expression des traits de M. de Rochegune, l'inflexion de sa voix (il était placé à côté de moi à table), m'en eussent avertie.

—Mon Dieu, qu'avez-vous donc depuis tantôt?—me dit-il d'un ton doux et triste...

Ces paroles me rappelant à moi-même, pour la première fois je compris la nécessité de feindre; à tout hasard, quitte à trouver plus tard le moyen de justifier ma réponse, je répondis en souriant à M. de Rochegune:

—Je n'ai rien, c'est un enfantillage que je vous expliquerai; et puis je souffre encore un peu de ma migraine, mais je sens que cela va se passer...

Rassuré par ces mots, M. de Rochegune se mêla à la conversation avec son entrain ordinaire; je me remis tout à fait.

Ce qui me parut seulement singulier, ce fut de rencontrer plusieurs fois le regard d'Emma qui semblait vouloir lire jusqu'au fond de ma pensée.

D'abord, je soutins ce regard en souriant; mais sa physionomie resta impassible comme un masque de marbre, et son coup d'œil devint d'une fixité si pénétrante, que je finis par en ressentir du malaise et par l'éviter.

Je fus sur le point de faiblir encore, croyant follement qu'Emma devinait les pensées qui m'agitaient; mais par un nouvel effort, par un nouvel élan de volonté, je m'élevai au-dessus de ces préoccupations.

Puis, à ce mouvement de contrainte succéda je ne sais quel entraînement auquel je ne pus résister: au lieu d'avoir honte de l'émotion que j'éprouvais auprès de M. de Rochegune, je m'y livrai aveuglément, et je sentis sur mes joues une légère chaleur fébrile; ma réserve se dissipa complétement, je devins très-causante, et plusieurs fois madame de Richeville et nos amis s'exclamèrent sur ma gaieté, qui m'étonnait moi-même.

Le dîner fut très-amusant. Presque aussitôt nous partîmes pour le concert; j'acceptai, cette fois, très-bravement le bras de M. de Rochegune.

Je pris une résolution violente, je voulais faire une épreuve décisive pendant cette soirée tout entière passée auprès de M. de Rochegune; je ne changeai rien à mes habitudes de familiarité. Je ne voulais me refuser à aucune des nouvelles impressions que je pourrais éprouver près de lui.

Une fois bien convaincue que mes craintes étaient fondées, je prendrais fermement une détermination.

Nous arrivâmes au concert.

J'étais placée au premier rang, entre madame de Richeville et madame de Grandval; les hommes de notre société étaient derrière nous.

Je ne sais si mes émotions, combattues, refoulées, jointes à l'espèce d'irritation nerveuse dans laquelle je me trouvais, me prédisposèrent mieux que jamais aux jouissances de la musique; mais j'éprouvai d'ineffables ravissements, et mon âme enivrée se noya dans les flots d'harmonie qui me transportaient.

Je me souviens surtout d'un moment où, par une bizarre coïncidence, tout concourut à m'exalter encore.

Rubini chantait délicieusement son air de la Somnambule; madame de Richeville, par un mouvement d'admiration involontaire, m'avait saisi la main en me disant:

—Mon Dieu! que cela est sublime!...

Derrière moi était placé M. de Rochegune. Il s'était un peu avancé pour mieux entendre Rubini; son souffle léger effleurait mon épaule nue et courait dans les boucles de mes cheveux, que je sentais tressaillir... enfin, en écoutant ces chants si adorablement passionnés, j'aspirais le parfum pénétrant d'un magnifique bouquet de roses et de stéphanotis, don chéri d'une main bien chère.

Non, non, de ma vie je n'oublierai ce moment de bonheur si complet... Avoir à ses côtés sa meilleure amie, sentir près de soi l'homme que l'on adore, être bercée par des accents enchanteurs en s'enivrant de la senteur embaumée des fleurs qu'un amant vous a données... n'est-ce pas absorber l'ivresse du plaisir par tous les sens?

Je ne reculerai devant aucun aveu, je l'ai dit:

Je reconnus avec une sorte de voluptueuse angoisse que jusqu'alors je n'avais rien ressenti de semblable. Jamais la présence de M. de Rochegune ne m'avait aussi violemment agitée, aussi délicieusement émue. Je reconnus enfin que le changement qui s'était opéré dans mon amour, changement si coupable qu'il fût, donnait à toutes mes impressions, naguère si douces et si sereines, je ne sais quel mordant à la fois amer et brûlant qui me charmait et m'épouvantait à la fois...

Enfin à ce moment, moi toujours si peu glorieuse, je me sentis orgueilleusement belle. Il fallut que ma physionomie me trahît, car, après le morceau de Rubini, m'étant, ainsi que madame de Richeville retournée du côté de M. de Rochegune, la duchesse me contempla un instant en silence, puis elle dit à voix basse à notre ami:

—Mais regardez donc Mathilde... jamais je ne l'ai vue aussi jolie.

Lui, attacha ses yeux sur les miens d'un air à la fois étonné... ravi; il tressaillit légèrement et par un signe de tête expressif témoigna qu'il partageait l'admiration de madame de Richeville.

—Vraiment!—dis-je tout bas à celle-ci,—vous me trouvez jolie?... Eh bien! je serais ravie que cela fût, ajoutai-je en regardant fixement M. de Rochegune;—je n'aurais jamais été plus heureuse d'être belle.

M. de Rochegune me regarda aussi fixement pendant une seconde.

Il est impossible de dire la puissance électrique de ce regard, qui remua jusqu'aux dernières fibres de mon cœur... Dans un espace qui échappe à la pensée, je ressentis des enivrements, des défaillances, des extases, des épouvantes qui m'arrachèrent au présent, au passé, à l'avenir... Enfin dans ce regard d'une seconde qui répondait au mien... je vis s'allumer tout à coup les feux de la passion la plus ardente...

Le concert continua.

M. de Rochegune retomba comme accablé en appuyant son front dans ses deux mains. Plusieurs fois je détournai un peu la tête pour l'apercevoir; il était toujours dans la même position.

Le concert terminé, on convint de prendre le thé chez moi. J'y invitai quelques personnes de notre société que je rencontrai au concert.

Je revenais en voiture avec madame de Richeville, Emma et M. de Rochegune. Celui-ci fut taciturne, préoccupé.

Je demandai à Emma si la musique lui avait fait plaisir.

—Non, elle m'a fait mal... J'ai beaucoup souffert,—me dit-elle doucement;—j'ai eu toutes les peines du monde à ne pas pleurer: il m'a semblé que les chants se transformaient pour moi en une harmonie d'une tristesse navrante.

Nous arrivâmes chez moi.

En passant devant une glace, je fus frappée de l'expression de mon visage. Pourquoi n'avouerais-je pas cette lueur de vanité?

Ainsi que me l'avait dit madame de Richeville, je me trouvais beaucoup plus jolie qu'à l'ordinaire... Je me souviens que je portais une robe de moire bleu de ciel très-pâle, garnie de dentelles et de nœuds de rubans roses; des camélias de la même couleur étaient placés dans mes cheveux blonds, dont les longues boucles descendaient presque sur mes épaules.

Fendant ce moment rapide où je me contemplai avec une sorte de complaisance, il me sembla que ma taille était plus souple, mes yeux plus brillants, mon teint plus transparent, mes lèvres plus vermeilles, ma démarche plus décidée; je me sentais comme animée, dominée par une force supérieure: c'étaient en moi des rayonnements, des espérances de bonheur qui arrivaient à l'idéal lorsque je rencontrais le regard amoureux et inquiet de M. de Rochegune.

Je me plaisais à admirer sa noble physionomie si mâle et si hardie; je m'étonnais de n'avoir pas jusqu'alors assez remarqué combien il était beau de cette beauté fière qui est aux hommes ce que la grâce est aux femmes; chacun de ses regards m'arrivait au cœur et me bouleversait.

Oh! non, non, je ne pouvais plus me tromper, cette fatale expérimentation me dévoila toute l'étendue, toute la profondeur de ce ressentiment passionné.

Cette soirée passa comme un songe; chose singulière! malgré mes préoccupations, je fis à merveille les honneurs de chez moi; en me quittant, madame de Richeville m'embrassa et me dit:

—Je vais vous répéter pour votre esprit ce que je vous ai dit pour votre visage, il n'a jamais été plus charmant que ce soir.

Malgré ma tendre affection pour madame de Richeville, je désirais de la voir sortir, je sentais la force factice qui m'avait jusqu'alors soutenue m'abandonner.

A peine la duchesse m'avait-elle quittée, qu'épuisée par les émotions de la journée, je me sentis défaillir; bientôt je tombai presque sans connaissance entre les bras de ma pauvre Blondeau.

L'épreuve que j'avais voulu tenter ne me laissa aucun doute. L'amour pur, héroïque, était un rêve, une chimère...

Ma faiblesse, l'ardeur de la jeunesse avaient-elles fait évanouir ces admirables illusions? ou bien un tel amour est-il une de ces dangereuses utopies, un de ces funestes mirages qui cachent un abîme? Je ne savais...

D'autres femmes que moi avaient-elles su garder un juste et prudent équilibre entre la froideur et l'entraînement? Était-il des caractères assez fermes des vertus assez hautes, pour étouffer jusqu'au timide et secret désir? Je l'ignore...

L'amour platonique enfin était-il possible entre deux jeunes gens qui s'aiment avec tous les chaleureux instincts de leur âge? Je l'espérais, je le croyais; j'aimais mieux douter de moi que de douter des autres et de porter atteinte à une idéalité morale et consolante...

Ce qui m'effrayait, c'était la rapidité avec laquelle les mauvaises idées envahissaient mon âme; c'était de voir quels pâles reflets elles jetaient déjà sur le calme attachement qui, la veille encore, suffisait à mon cœur.

Alors comme il me semblait terne et glacé! avec quelle barbare ingratitude je dédaignais déjà les jours passés où j'avais goûté de si nobles jouissances!

Ce brusque changement était et est encore un problème pour moi.

J'aurais oublié mes devoirs pour M. de Rochegune,—me disais-je, que ses paroles ne seraient pas plus tendres, ses prévenances plus charmantes, ses soins plus délicats, ses empressements plus vifs.

Y aurait-il donc dans une faute, dans les remords qu'elle cause un attrait fatal? Y aurait-il dans les violentes agitations d'une conscience troublée une sorte de charme cruel et irrésistible? Ou bien enfin croyons-nous n'avoir absolument prouvé notre amour qu'en lui faisant le plus douloureux des sacrifices... celui de notre vertu, celui du repos de notre vie entière?

. . . . . . . . . .

J'étais encore amèrement humiliée en pensant que notre affection était peut-être profanée par moi seule, que M. de Rochegune aurait assez de volonté, assez de raison pour dompter ses passions, pour préférer un bonheur pur et durable aux angoisses d'un amour coupable et sans doute éphémère et méprisable.

Oui, méprisable, oui, éphémère... car la conscience d'une première faute a cela d'horrible, qu'elle fait germer le doute et la défiance de soi.

On a failli une fois aux résolutions les plus nobles, pourquoi n'y faillirait-on pas de nouveau?

On a cru d'abord à la domination de l'âme sur les sens, l'on s'est trompé... pourquoi ne se tromperait-on pas aussi sur la durée, sur la constance de l'amour qu'on éprouve?

Oh! encore une fois, il n'y a rien de plus horrible que l'idée de cette dégradation successive, pour ainsi dire logique, qu'une première déviation de la vertu doit fatalement entraîner.