M. Godet l'aîné eut encore la force de contenir son indignation, et d'une voix qu'il tâchait de rendre calme:

—Une dernière fois, je vous déclare que je suis un des membres du déjeuner qu'on prépare là-dedans; et je vous somme, oui, je vous somme hautement... d'aller tout de suite chercher votre maîtresse...

—Tenez, mon brave homme... si vous n'étiez pas un homme d'âge, ce serait à vous cribler de coups de pied dans le ventre,—dit le brutal personnage; et il tourna le dos à M. Godet l'aîné.

Celui-ci, malgré les supplications de son frère, ne put s'empêcher de s'écrier:

—Il m'en coûte, il me peine de descendre jusqu'à me commettre avec un mercenaire; mais je ne puis résister au besoin de vous déclarer que vous êtes un fier drôle!... que vous devez être le roi des drôles!

Le garçon se retourna vivement et fit un geste si menaçant, que les deux Godet rompirent simultanément d'une semelle; mais ils gardèrent toutefois une attitude défensive, en présentant leur parapluie à leur adversaire comme on croise la baïonnette.

Malgré ce mouvement, le garçon s'avança d'un air menaçant:

—Vous voulez donc que je vous fasse une bosse au genou?...—dit ce brutal en faisant une allusion offensante à la complète nudité du crâne de Godet l'aîné.

—Insolent malfaiteur! il n'y a donc rien de sacré pour toi?—s'écria M. Godet en rompant encore d'une semelle.

A ce bruit, un nouveau personnage survint: c'était un homme entre les deux âges, trapu, barbu, coloré, portant une veste ronde et une casquette de loutre.

—Hé bien, qu'est-ce qu'il y a donc, Jean?—dit-il au garçon.

—Monsieur Saunier, voilà deux particuliers qui s'acharnent à vouloir entrer à toute force là-dedans; ils disent qu'ils sont d'un déjeuner, et ils demandent madame Lebœuf. Il faut qu'ils soient bus.

—Il n'y a d'ivre ici que vous-même, grossier personnage,—dit Godet aîné, un peu rassuré par la présence de M. Saunier.

Mais M. Saunier dit d'un ton presque aussi bourru que celui de son garçon:

—Madame Lebœuf n'est plus ici; elle m'a vendu son fonds. Je ne donne pas à déjeuner.

On eût annoncé à M. Godet la résurrection positive de Napoléon, qu'il n'eût pas été plus pétrifié qu'il ne le fut à la nouvelle de la retraite subite de madame Lebœuf.

—Mais, monsieur,—s'écria-t-il,—ceci est inadmissible, ceci tombe dans la fable. J'aurai l'honneur de vous faire observer que madame Lebœuf, hier soir, à huit heures trois quarts, m'a encore réitéré l'invitation qu'elle m'avait faite pour...

—Je vous dis que madame Lebœuf m'a cédé son fonds, son mobilier, son bagage, tout enfin, excepté ses robes et ses bonnets, dont ni moi ni Jean nous n'aurions su que faire, et, hier soir, elle a filé à dix heures.

—Il n'en est pas moins fort extraordinaire, monsieur, que, venant très-disposés à déjeuner, on...

—Qu'est-ce qu'il faut vous servir?... Je n'ai pas le temps de causer... Jean... sers ces messieurs.

Et M. Saunier rentra dans l'arrière-boutique, dont il ferma soigneusement la porte...

—Alors... servez-nous ce que vous voudrez... du lait... une bavaroise, que sais-je?—dit M. Godet l'aîné d'un air égaré en se laissant tomber sur une banquette et en levant les mains au ciel.

—Il n'y a pas de bavaroise,—dit Jean.

—Comment! pas de bavaroise?... allons... eh bien alors donnez du café au lait,—dit Godet avec un profond soupir.

—Il n'y a pas de café au lait non plus.

—Comment!

—Il n'y a que du chocolat en morceaux, du café en grains, des cerises à l'eau-de-vie et de l'eau sucrée.

—Mais c'est épouvantable! on n'ouvre pas un café, monsieur, quand on ne peut offrir aux consommateurs que de tels comestibles!—s'écria Godet l'aîné.

—Eh! mille tonnerres! ne consommez pas. Qu'est-ce que ça nous fait donc, à nous, que vous consommiez?

Ces derniers mots parurent faire une vive impression sur Godet l'aîné; il jeta un regard d'intelligence à son frère et dit à Jean:

—Eh bien! donnez-nous une tablette du chocolat, un verre d'eau sucrée et du pain.

Évidemment Jean était absolument étranger aux premiers principes de sa profession; il apporta du sucre dans une tasse, une tablette de chocolat sur un vieux journal, et de l'eau dans une bouteille.

A la vue de ces énormités, les Godet échangèrent de nouveaux signes d'étonnement et presque d'effroi...

Quelques fidèles habitués, conviés comme les deux frères au déjeuner de madame Lebœuf, apprirent par eux la brusque disparition de l'hôtesse et quels étaient les sauvages,—ce fut l'expression dont se servit M. Godet l'aîné;—quels étaient les sauvages qui remplaçaient la digne veuve toujours si prévenante pour ses habitués, et son fidèle et inoffensif Botard.

MM. Godet et leurs amis, tout en grugeant leur tablette de chocolat, se livraient à des suppositions fabuleuses à l'endroit de la disparition de la veuve et de l'apparition de ses étranges successeurs; quelques uns penchaient pour un enlèvement tenté par un Anglais ou un Américain. Comme Dieudonné faisait assez sagement observer que l'âge et la figure de madame Lebœuf semblaient donner un flagrant démenti à cette supposition, un ex-clarinette de l'Ambigu, qui avait scruté profondément les mystères du cœur humain, se crut en droit d'affirmer que l'âge et la figure de madame Lebœuf n'étaient pas un obstacle à un enlèvement, vu que plusieurs milords richissimes portaient dans leurs goûts une épouvantable dépravation. Si peu flatteuse que fût cette conclusion pour madame Lebœuf, elle réunit une majorité assez imposante; mais les conjectures mêmes manquaient, lorsqu'on en vint à se demander quels étaient les gens qui succédaient à la digne veuve. Tout dans leur conduite semblait mystérieux. D'abord ils semblaient fort peu s'inquiéter des consommateurs. Pourquoi donc alors tenaient-ils un café?

Jean le brutal regardait constamment dans la rue et ne quittait pas des yeux les deux portes de l'hôtel du Vampire. Le vieux domestique Stolk ayant ouvert la petite porte de service au pourvoyeur, Jean quitta précipitamment la porte, alla chercher son maître, le ramena et lui dit en lui montrant Stolk:

—C'est pourtant toujours lui...

—Il faut qu'il ait l'âme chevillée dans le corps,—répondit Saunier.

La petite porte se referma, Stolk disparut.

Quelques heures après, un homme d'assez mauvaise mine entra précipitamment dans le café et dit à Jean:

—Attention! je ne la devance que de quelques minutes... Il avait bien dit qu'elle y viendrait.

—Je le crois bien, la souricière est fameuse,—dit Jean.—Simon est à la petite porte de la ruelle. On ne pouvait pas nous échapper.

—Ah! la voici,—reprit l'autre.

Les deux interlocuteurs et les habitués, qui n'avaient pas perdu une parole de cette conversation, regardèrent attentivement aux vitres.

—Dieudonné, Dieudonné!—s'écria Godet l'aîné,—vite... vite... c'est la même vieille femme qui, il y a quatre mois, a apporté le coffret chez le Vampire, et il y a un mois une lettre sans doute. Comme elle a l'air effaré!...

C'était en effet madame Blondeau... toute pâle et toute tremblante.

Elle sonna et fut reçue et introduite par le fidèle Stolk dans l'intérieur de l'hôtel d'Orbesson.

—Bon!—dit l'interlocuteur de Jean,—quelle heure?

Jean tira sa montre.

—Elle y est entrée à midi vingt minutes.

—Suffit,—dit l'homme;—je m'en retourne à l'hôtel Meurice, où ils sont descendus ce matin à dix heures. Et il sortit.

Jean rentra précipitamment dans l'arrière-boutique.

Quand on connaît la curiosité féroce des habitués du café Lebœuf, quand on pense que depuis plusieurs mois cette curiosité était réduite au plus maigre régime, on se figure facilement de quelle fièvre dévorante durent être transportés les Godet et la troupe en voyant la mystérieuse intrigue qu'ils avaient crue terminée se renouer et se compliquer davantage par l'intérêt que semblaient y prendre les nouveaux possesseurs du café Lebœuf.


CHAPITRE XVIII.

L'HOTEL DE MARAN.

Pendant que les nouveaux propriétaires du café Lebœuf et ses anciens habitués ont les yeux attentivement fixés sur les portes de la maison habitée par M. de Rochegune, nous conduirons le lecteur à l'hôtel de Maran, toujours habité par la tante de madame de Lancry.

La nuit approchait. Une table abondamment et somptueusement servie était dressée au milieu d'une belle office parfaitement éclairée, avoisinant la grande salle à manger.

Servien, maître d'hôtel, présidait au dîner. Deux femmes de chambre, deux valets de pied, le cuisinier et deux ou trois de leurs connaissances, faisaient donc bonne et joyeuse chère aux dépens de mademoiselle de Maran, retenue depuis plusieurs mois dans son lit par une paralysie qui lui permettait à peine de remuer le bras gauche. Ainsi qu'on l'a vu dans les mémoires de madame de Lancry, mademoiselle du Maran, exécrée, abandonnée de tout le monde, était entièrement livrée à la merci de ses domestiques.

—A votre santé, monsieur Servien,—dit le cuisinier,—à tout seigneur tout honneur... Vous êtes plus ancien que nous dans la maison, vous!...

L'homme à la tache de vin se leva et dit d'un air singulièrement sardonique:

—A la santé de notre bonne maîtresse!... Puisse-t-elle vivre encore longtemps comme ça pour faire notre bonheur!...

Ce toast fut accueilli par les éclats de rire des convives.

—Tiens... ça me fait penser que j'ai oublié son potage au tapioka,—dit le cuisinier.—Ah bah!—reprit-il,—elle mangera de la soupe à la tortue... ça sera tout de même, et ça la changera; il en reste dans la soupière.

A ce moment, une sonnerie retentit bruyamment dans l'office.

Personne ne bougea.

—Bon! la voilà qui recommence son carillon de tout à l'heure; ça va être amusant,—dit mademoiselle Julie, la première femme de mademoiselle de Maran.

On sonna une seconde fois.

—C'est insupportable; je la croyais calmée,—dit mademoiselle Julie;—on ne peut pas dîner tranquille. Vous êtes aussi bien peu aimable, monsieur Servien! Vous nous promettez de casser une fois pour toutes le mouvement de ses sonnettes pour que nous ayons la paix, et vous n'y pensez pas...

—Le fait est,—dit le cuisinier, qu'elle devient sonneuse, mais sonneuse que c'en est fastidieux.

Trois ou quatre coups de sonnette précipités confirmèrent l'assertion du cuisinier.

—Décidément il n'y a que cela à faire,—dit Servien;—vous avez raison, mademoiselle Julie. On détraquera le mouvement, et alors... nous serons en repos.

—On pourra lui laisser une petite sonnette de main pour l'amuser,—dit mademoiselle Julie;—les portes fermées, on ne l'entendra pas.

—Oui... mais madame fera venir un serrurier,—dit un valet de pied d'un air fin;—on raccommodera le mouvement, et alors, alors...

—Vous êtes encore bien de votre village, monsieur Goujon,—dit mademoiselle Julie.—Est-ce qu'on l'écoutera, avec son serrurier?... Elle donnera l'ordre, d'y aller? eh bien! on n'ira pas... et on lui dira...

—On lui dira qu'il y a une épizootie qui a emporté tous les serruriers,—dit M. Servien.

Cette plaisanterie fit tellement rire les convives, que le bruit des coups de sonnette de mademoiselle de Maran, qui allaient alors crescendo furioso, fut un moment étouffé; mais lorsque ces éclats de gaieté cessèrent un peu, on entendit un carillon assourdissant.

—Il n'y a pas moyen d'y tenir!—s'écria mademoiselle Julie.

—Est-elle sonneuse... est-elle sonneuse!—dit le cuisinier.

—C'est maintenant qu'elle doit joliment mâchonner entre ses dents et se tortiller, colère comme une possédée,—dit Goujon.

—Ah! bien oui! je lui en défie, de se tortiller,—dit Servien.—Elle est impotente sur son lit... Il n'y a que sa main gauche qu'elle puisse remuer...

—Eh bien! elle se rattrape joliment sur sa main gauche,—dit le cuisinier.—Tenez... tenez... entendez-vous son bacchanal?... Allons, allons, j'en suis pour ce que j'ai dit... c'est une sonneuse...

—Mais c'est à devenir folle!—s'écria mademoiselle Julie.—Mais j'y songe, monsieur Goujon. Allez donc prendre l'échelle de la bibliothèque; le mouvement de la sonnette passe ici: nous allons le couper, et nous serons tranquilles.

On applaudit d'autant plus à l'excellente idée de la femme de chambre, que la sonnerie de mademoiselle de Maran devenait convulsive, incessante, et n'était interrompue que par de rares repos, que mademoiselle Julie, qui se piquait d'un peu de musique, appelait ingénieusement des points d'orgue.

Goujon apporta l'échelle; Servien lui confia une pince à déboucher le vin de Champagne. Le fil de fer du mouvement fut coupé au milieu d'un tintement formidable, et le bruit cessa subitement.

—Dieu... quelle figure elle doit faire dans son lit avec son chapeau de soie carmélite!—dit mademoiselle Julie en éclatant de rire.—Je ne voudrais pas m'en approcher à cette heure; elle me mordrait, bien sûr.

—Et voilà une morsure qui serait venimeuse,—dit le cuisinier.

—Mais pourquoi donc que madame s'ostine à porter un chapeau de soie et un casaquin puce dans son lit... puisque voilà deux mois qu'elle ne se lève plus?—dit Goujon.

—C'est un vœu qu'elle a fait au diable,—dit M. Servien avec un sérieux comique.

—Le fait est que si le diable est son parrain, elle est bien sa filleule,—dit mademoiselle Julie.—Est-elle méchante! est-elle méchante! Nous a-t-elle tourmentés quand elle se portait bien! a-t-elle lésiné sur tout! nous a-t-elle brutalisés. Tiens, chacun son tour!

—Ce qui l'enrage,—reprit M. Servien,—c'est qu'elle ne peut plus écrire... à M. Luchet, son homme d'affaires, ce grand caliborgnon, à qui elle se plaignait toujours de nous... Elle a beau m'ordonner de lui écrire de venir... moi pas si bête...

—Le père Fabri, le concierge, l'a renvoyé il y a huit jours, dit Goujon.

—Je le lui avais recommandé dans le cas où il viendrait de lui-même, ce M. Luchet, mauvais intrigant... Vous sentez bien, mes enfants, que madame serait capable de le faire installer ici. Alors ça serait fini pour nous. Au lieu de nous asseoir bien à notre aise dans l'office de la salle à manger, devant un bon dîner à deux services... il faudrait descendre dans l'office de la cuisine... Nous n'aurions plus les mêmes douceurs.

—Dites donc, monsieur Servien,—dit mademoiselle Julie,—si l'on disait de M. Luchet ce qu'on dira des serruriers, qu'il est mort, qu'il y a eu aussi une épizootie sur les hommes d'affaires?

—Ma foi, ça ne serait pas de refus; nous aurions la paix. D'un autre côté, l'on dirait à M. Luchet que madame ne veut plus le voir, et il n'en serait que ça... S'il écrivait, comme je connais son écriture, je ne donnerais pas ses lettres, et il n'en serait encore que ça...

—Oui, mais il faudrait prendre garde aux amis de madame, qui pourraient lui dire que ça n'est pas vrai, ces épizooties,...—dit mademoiselle Julie d'un air malicieux.

—Avec ça qu'il en vient, des visites!—dit M. Goujon.—Depuis six mois que je suis dans la maison, je n'ai encore vu personne... que ce vieux savant si mal peigné.

—M. Bisson le brise-tout,—dit Servien,—il n'y a plus que lui de fidèle. Il est venu au moins trois fois depuis que la maison est fermée, et on lui a toujours dit que madame ne reçoit pas... Ah! quelle différence du temps de madame Ursule! Les bals, les concerts, les dîners, comme ça roulait! On a tant dansé, tant chanté, tant dîné, qu'il m'en est resté... une bonne petite ferme en Bauce.

—Ah! voilà ce que c'est que l'économie,—dit mademoiselle Julie.—Mais ça fend le cœur... cette pauvre madame Ursule.

—Si j'avais à plaindre quelqu'un, je plaindrais plutôt madame la vicomtesse, la nièce de madame, qu'elle tourmentait si méchamment quand elle était petite...—dit Servien.

—Avec cela que ça vous réussirait bien de plaindre madame la vicomtesse,—dit mademoiselle Julie.

—Vous avez vu comme madame s'est disputée il y a quinze jours avec son médecin, le docteur Gérard, qui lui disait du bien de madame de Lancry. Madame a dit tant d'injures à M. Gérard qu'il a déclaré qu'il ne remettrait plus les pieds ici.

—Et pour la punir, au lieu d'aller, le lendemain, chercher M. le docteur Verteuil,—dit Servien,—je n'y suis pas allé... Bah! un médecin nous gênerait.

—Tiens... dit mademoiselle Julie,—est-ce qu'on a besoin de médecin quand on est paralytique?

—C'est pas une maladie... paralytique,—dit Goujon;—on ne bouge pas... on est comme quelqu'un qui reste bien tranquille... bien tranquille, voilà tout.

—Bien sûr,—reprit Julie.—Et puis, pour ce que lui ordonnait le docteur Gérard... c'était pas la peine d'avoir un médecin.... De petites bouteilles avec de la fleur d'orange... de petites drogues de rien du tout; c'était pour l'amuser...

Le fait est que depuis quinze jours qu'elle se passe de médecin... elle n'en va pas plus mal,—dit M. Servien;—ça peut aller comme cela très-longtemps: les bossus ont la vie dure... c'est comme les chats. Nous aurons toujours de quoi faire la dépense; j'ai l'habitude de donner les reçus aux fermiers pour madame... je ne prends que juste ce qu'il faut pour que nous ne manquions de rien... le reste, je le mets dans la caisse de madame.

—Quant à cela, nous sommes très-bien, très-bien,—dit mademoiselle Julie,—seulement il nous faudra prendre un petit garçon pour nous servir à table, car c'est ennuyeux de se lever à chaque instant.

—C'est ça,—dit le cuisinier.—Je dresserai le dîner, ma fille de cuisine donnera les plats au gamin, et nous mangerons plus chaud.

—Adopté,—dit Servien.—A propos,—reprit-il,—depuis que son dernier chien est mort, madame me relance tous les jours pour que je lui en achète un autre.

—Ah! je ne veux plus de chien ici; non!—s'écria mademoiselle Julie,—je ne veux plus de chien ici! j'ai été assez comme ça la servante des animaux... Et d'ailleurs, ça n'était pas pour en avoir un second que j'ai donné une arête au dernier.

—Tiens, tiens, tiens... c'est vous qui l'avez fait étrangler?—dit Servien.

—Sans doute: c'était une horreur que cette vieille bête-là, si méchante.

—C'est pour sa méchanceté que madame l'a pleuré, bien sûr.

—Ainsi bien décidément... pas de chien?—demanda Servien.

—Non, non, pas de chien,—répéta-t-on en chœur.

—Accordé,—dit le maître d'hôtel;—je lui dirai qu'ils ont le même sort que les serruriers, les hommes d'affaires et les médecins.

Cette facétie fit beaucoup rire les convives, qui en étaient au fruit.

—Eh bien! il n'y a pas de vin de Chypre, monsieur Servien? voilà un joli dessert!—dit mademoiselle Julie.

Servien regarda sur la table.

—Je croyais en avoir pris une bouteille chez madame...

—Voyez donc ce genre, de garder comme ça son vin de Chypre dans l'armoire de son grand cabinet de toilette,—dit mademoiselle Julie,—tandis que les autres vins sont à l'office ou à la cave.

—C'est une idée qu'elle a; ne m'en parlez pas, ça fait pitié,—dit Servien.—Puis il se leva en disant:—Je vais en aller chercher.

—Dites donc, monsieur Servien, portons-lui son potage en même temps, nous ferons d'une pierre deux coups,—dit mademoiselle Julie.

—Vous avez raison. Quelle heure est-il? Neuf heures. Elle le voulait à huit heures et demie; il n'y a qu'une demi-heure de retard.

Le cuisinier mit négligemment un reste de soupe à la tortue dans une assiette de porcelaine. Servien prit une serviette, l'étendit sur un plateau d'argent, se fit précéder de mademoiselle Julie portant une bougie, et traversa les trois salons qui séparaient la salle à manger de la chambre à coucher de mademoiselle de Maran.

La nuit était complétement venue.

—Dites donc, monsieur Servien, prenez garde qu'elle ne vous dévore quand vous allez lui servir son potage,—dit mademoiselle Julie en riant et en ouvrant la porte.

L'intérieur de cette chambre était toujours ainsi qu'il a été décrit par madame de Lancry dans ses mémoires.

Sur la cheminée, des pagodes de porcelaine verte à yeux rouges toujours en mouvement; sur le secrétaire de vieux laque, trois générations de chiens-loups blancs empaillés: de graves portraits de personnages des siècles passés se détachaient des boiseries grises.

A la faible clarté que projeta dans cette vaste chambre la bougie que portait mademoiselle Julie, on put voir se détacher du fond de l'alcôve, drapée de damas rouge sombre, la figure jaune et terreuse de mademoiselle de Maran assise dans son lit et adossée à un énorme coussin.

C'était toujours la même robe de soie carmélite, le même manteau de lit, le même tour de cheveux noirs couvrant à demi son front plat et déprimé comme celui d'une vipère; c'étaient toujours ces yeux renfoncés, ardents, et qui, au moment où Servien entra, brillaient d'une indicible rage...

La position de cette femme était d'autant plus affreuse que la paralysie ne lui laissait de libre que le cou, l'avant-bras et la main gauche; le reste du corps était complétement inerte.

Les imprécations qu'elle, se mit à vomir contre Servien et mademoiselle Julie n'étaient donc accompagnées que d'un faible balancement de tête et de quelques mouvements convulsifs de la main gauche.

—Misérable!—s'écria-t-elle en écumant de colère,—affreux scélérat!... C'est donc ma mort que vous voulez, brigand que vous êtes?

Servien s'approcha du lit avec un sang-froid imperturbable pour y déposer son plateau.

Ce silence redoubla l'exaspération de mademoiselle de Maran, qui s'écria:

—Va-t-en... sors d'ici... je te chasse... que je ne te voie plus.

Servien tourna sur ses talons, fit un signe à mademoiselle Julie, et regagna la porte.

—Mais le vin de Chypre?—lui dit tout bas celle-ci.

—Laissez donc, elle va me rappeler.

—Servien... Servien... Julie... Voulez-vous rester là!... Ah! les misérables!... ils ont juré de me faire mourir à petit feu!...

Servien fit une seconde conversion sur lui-même, et revint du même pas lent et solennel avec son plateau.

Mademoiselle de Maran sentit le besoin de se contenir, et dit d'une voix entrecoupée par la colère:

—Quelle heure est-il?... A quelle heure avais-je demandé mon tapioka?...

—J'attendais que madame eût sonné pour la servir,—dit Servien en posant le plateau sur le lit.

—Madame sonne ordinairement pour avoir de la lumière,—dit ingénument mademoiselle Julie.

Mademoiselle de Maran leva les yeux au ciel et dit d'une voix sourde:

—Ils me tueront... Ils me tueront... Je mourrai de male-rage... Comment!... je n'ai pas sonné... sonné depuis une heure à me rompre le bras!—s'écria-t-elle avec une explosion de fureur impossible à décrire.

—Madame a sonné?—demanda Servien.

—Madame... aura peut-être cru sonner!—dit mademoiselle Julie.

—J'aurai cru sonner... entendez-vous cette sotte bête, cette vilaine menteuse! J'aurai cru sonner!!! Je sonne depuis une demi-heure à tout briser... drôlesse que vous êtes!...

—C'est ça... madame, en sonnant si fort, aura cassé le mouvement, et nous n'aurons rien entendu,—dit Servien.

—Et à qui la faute si j'ai cassé le mouvement, animal!... N'est-ce pas la vôtre? Voilà une demi-heure que je suis dans l'obscurité, et vous savez bien que j'en ai horreur, de l'obscurité. Eh bien! voyons, les allumerez-vous, ces bougies, au lieu de rester là à bâiller aux corneilles, butorde que vous êtes...

Au lieu d'obéir, mademoiselle Julie prit le coin de son tablier, le porta à ses yeux, feignit de pleurer, gagna la porte et disparut en disant d'une voix entrecoupée:

—Je ne peux pas m'habituer à être traitée comme ça... hi, hi, hi...

—Julie... Julie... voulez-vous bien rester là... Ah! la malheureuse...—s'écria mademoiselle de Maran,—je ne veux pas qu'elle reste un moment de plus chez moi... je ne veux plus de ça ici... qu'on la chasse, qu'on la jette à la porte... non pas ce soir... mais à l'instant... Entendez-vous, Servien?...

—Oui, madame... soyez tranquille... calmez-vous.

Et après avoir mis le plateau sur une table de lit, qu'il plaça devant mademoiselle de Maran, il alla dans le cabinet prendre une bouteille de vin de Chypre; il refermait l'armoire lorsqu'il entendit le bruit d'une assiette qui se brisait sur le parquet, et la voix de mademoiselle de Maran qui s'écriait dans un nouvel accès de rage:

—Servien!... Servien!...

—Qu'est-ce qu'il y a, madame?

—Mais voulez-vous donc m'empoisonner? mais c'est affreux! mais qu'est-ce que c'est que ce potage-là?

—Comment! madame l'a jeté au milieu de la chambre? et l'assiette aussi? en voilà par tout le parquet.

—Vous me donnez de la soupe en tortue... à une malade? Mais vous voulez donc me tuer, infâme gueux que vous êtes!

Servien, songeant sans doute que ses camarades s'impatientaient en son absence, sortit sous le même prétexte que mademoiselle Julie, et dit d'un ton douloureux et pénétré:

—Il est bien dur pour un vieux serviteur de se voir traiter de la sorte... ça me fait trop de peine d'entendre madame me parler ainsi... j'aime mieux m'en aller.—Et il disparut en fermant respectueusement la porte derrière lui.

—Servien... Servien... voulez-vous bien rester!... Ah! mon Dieu... qu'est-ce que c'est que cette bouteille qu'il emporte là... Servien... mais c'est de mon vin de Chypre... j'en suis sûre... Servien... Ah! les infâmes voleurs... les misérables... j'étouffe de rage...

Elle saisit péniblement la sonnette, mais elle rejeta bientôt le cordon en s'écriant:

—Elle a cassé... ils ne viendront pas... Ah! que faire... seule, seule... personne pour me délivrer de cette valetaille!... Ils m'insultent... ils me torturent... ils me pillent... et je ne puis rien... seule... vieille... impotente... abandonnée de tous... Après cela, je chasserais ceux-là, j'en prendrais d'autres, ça serait tout de même; je n'ai personne pour me soutenir, pour prendre mes intérêts. Ah! mon Dieu... que je suis donc malheureuse... à mon âge, malade, infirme, privée des soins les plus vulgaires... je ne mange au monde qu'un pauvre potage... je ne peux pas seulement l'avoir... mais j'ai faim... moi... j'ai faim... mon Dieu! mon Dieu... Moi souffrir de la faim... au milieu de ma maison... de mes gens... mais c'est affreux!... Servien... Servien... Rien... ils ne veulent pas venir. Mais il n'y a donc pas de justice au ciel et sur la terre? mais qu'est-ce que c'est que cette barbarie-là?... mais c'est atroce... mais la dernière des femmes du peuple lorsqu'elle est malade... a une famille qui la soigne... a quelqu'un qui prend pitié d'elle... et moi, personne... personne!... j'en suis réduite à une fureur impuissante... à écumer de rage... et dire que c'est ainsi tous les jours! Servien... Servien... J'ai beau appeler... ils ne m'écouteront pas... Oh! les scélérats... mon Dieu, que faire! Si je criais au secours... au feu... oui... oui... ils viendront peut-être.

Mademoiselle de Maran se mit alors à crier de toutes forces d'une voix chevrotante:—Au feu!... au secours!...

Sa voix, encore affaiblie par l'émotion de la colère, ne parvint pas aux oreilles de ses gens; tout resta silencieux.

La hideuse figure de mademoiselle de Maran devint livide de terreur; la pâle clarté de la bougie qui éclairait sa chambre suffisait à peine pour dissiper l'obscurité qui y régnait. Comme tous les caractères méchants et lâches assaillis par les remords, mademoiselle de Maran avait horreur des ténèbres.

—Au secours!—répéta-t-elle d'une voix épuisée,—au feu!...

Après un moment de profond silence, elle reprit avec désespoir:

—Ils ne viennent pas... je brûlerais... je mourrais... qu'on me laisserait mourir et brûler... Ah! mon Dieu... mourir... c'est affreux de mourir... mourir ainsi seule... sans personne autour de vous... que des valets qui n'attendent que votre agonie... pour vous dévaliser... Mourir... mourir... et après... après... oh! non... après il n'y a rien... il n'y a rien.

A ce moment ses yeux égarés par la frayeur s'arrêtèrent sur le portrait d'une de ses parentes, autrefois abbesse des Ursulines de Blois; cette figure pâle et presque sépulcrale, coiffée d'un camail noir, semblait sortir de son cadre.

Mademoiselle de Maran sentit redoubler son épouvante.

Son isolement, la vue de cette religieuse lui donnèrent quelques idées de piété, que son égoïsme odieux flétrit bientôt.

—Mon Dieu... ayez pitié de moi...—s'écria-t-elle,—j'aurai de la religion... je prierai... je prendrai un aumônier... un confesseur... il ne me quittera pas... il me soignera... il me débarrassera de ces infâmes valets... il les chassera, il me défendra... ça me fera une société... Oui, je vous le jure, mon Dieu! Mais comment l'aurai-je? Ce prêtre... qui l'avertira?... J'aurai beau ordonner qu'on m'en cherche un, ces misérables mépriseront mes ordres... Depuis quinze jours je demande un médecin... ils font exprès de me désobéir... et à qui me plaindre? qui me soutiendra?... je suis seule... toujours seule... Je crois bien... on me hait tant... qui viendrait voir une pauvre vieille femme infirme?... C'était bon quand je donnais des fêtes, ou que je pouvais nuire... Maintenant on ne me craint plus, et l'on m'abandonne... on se venge du mal que j'ai fait... ah! c'est horrible... Mais... j'entends du bruit... une voiture... une voiture s'arrête devant ma porte... Ah! mon Dieu... quel bonheur!... Mais ils ne laisseront entrer personne... ils vont la renvoyer... Non, non, elle reste, on a refermé la porte... Oh! je suis sauvée... si c'était le médecin que j'attends depuis si longtemps! Des pas... oui... oui... j'entends des pas... c'est quelqu'un; Jésus! mon Dieu... c'est quelqu'un...

On entendit en effet des pas précipités, et madame de Lancry, ouvrant violemment la porte, entra chez mademoiselle de Maran, suivie de Servien.


CHAPITRE XIX.

L'ENTREVUE.

—Mathilde, c'est le bon Dieu qui vous envoie!—s'écria mademoiselle de Maran,—venez à mon secours!

—C'est moi, madame,—répondit madame de Lancry éperdue en courant auprès du lit de sa tante;—c'est moi qui viens vous demander de me sauver. Mon mari sera ici tout à l'heure... sauvez-moi, par pitié! sauvez-moi!

Servien disparut.

—Oui... oui... je vous sauverai, mon enfant... mais nous ne nous quitterons plus,—s'écria mademoiselle de Maran.—Vous verrez... oh! vous verrez... je serai aussi bonne pour vous que j'étais méchante autrefois! Mais aussi vous n'abandonnerez pas votre pauvre vieille tante à ses bourreaux, n'est-ce pas? Si je pouvais me mettre à genoux, Mathilde, je m'y mettrais... pour vous implorer... Tout ce que vous voudrez, je le ferai... je vous le jure... Mais ne me laissez pas seule, vous ne savez pas à quelle horrible vie je suis condamnée.

Malgré son effroi, Mathilde ne put s'empêcher d'être frappée des paroles et de l'accent désespéré de mademoiselle de Maran.

—Madame,—répondit-elle précipitamment,—les moments sont précieux. Je viens vous demander ce que vous me demandez vous-même, de ne pas vous quitter... Vous êtes ma plus proche parente. On ne me refusera peut-être pas la permission de rester auprès de vous?

—C'est-il bien vrai, mon Dieu!—s'écria mademoiselle de Maran au comble de la joie et de l'étonnement.—Vous me demandez de rester auprès de moi?

—Oui... oui... madame... tout plutôt que de... Ah! c'est horrible!—dit la malheureuse femme avec angoisse.

Puis elle reprit:

—Mais il a les lois et la force pour lui... Oh! je me tuerai plutôt... oui, je me tuerai plutôt que de le suivre!...

—Non, non, ne le suivez pas, restez avec moi... Mathilde... Ma fortune... toute ma fortune vous appartient depuis longtemps... Je vous la destinais... oh! bien vrai... bien vrai... Mais je vous la donnerai tout entière de mon vivant, je ne garderai rien pour moi, rien... si vous consentez à ne pas me quitter.

L'effrayante préoccupation de Mathilde était si grande qu'elle ne se choqua pas de la proposition de mademoiselle de Maran; elle ne songeait qu'à échapper à son mari.

—Mais... il peut me forcer à le suivre... comme il l'a déjà fait,—s'écria-t-elle.

—Non, non, non, il ne le pourra pas; nous aurons des avocats, voyez-vous, les meilleurs, les meilleurs: rien ne nous coûtera... Nous plaiderons. Rien ne nous coûtera, rien... pour garder auprès de moi ma nièce... mon enfant chéri... car enfin vous êtes presque mon enfant, vous êtes la fille de mon frère, de mon bon frère que j'ai tant aimé.

—Mais dans une heure, madame, dans une heure peut-être mon mari sera ici... Avant-hier il est venu à Maran... me chercher... j'ai refusé de le suivre; il a été trouver le maire, et alors j'ai été forcée d'accompagner M. de Lancry. En arrivant ici, à l'hôtel Meurice, avec Blondeau qu'il m'avait permis d'emmener, il m'a dit de l'attendre, que nous ne resterions que douze heures à Paris, le temps nécessaire pour mettre nos passe-ports en règle et obtenir les pouvoirs que la loi lui accorde; il veut avoir entre ses mains les moyens de me contraindre, dans le cas où je voudrais encore lui résister.

—Eh bien! mon enfant, il faut vous cacher ici; il ne saura pas que vous y êtes venue.

—Tous mes pas sont surveillés, madame; il m'a prévenue que je ne pourrais pas lui échapper, qu'il saurait me retrouver. Pourtant, dès qu'il a été parti, j'ai couru chez madame de Richeville; elle m'a conseillé de venir ici, de ne céder qu'à la force, et, quand les magistrats viendront, de les supplier de me laisser auprès de vous, ma plus proche parente, jusqu'à ce que j'aie prouvé l'infamie de la conduite de M. de Lancry envers moi.

—Mais elle a raison... cette bonne... cette excellente duchesse, elle a raison; les magistrats ne peuvent pas vous refuser ça... Est-ce qu'on arrache une nièce à sa tante? Non... non... vous ne me quitterez pas. Comme ça sera généreux à vous!... comme ça sera beau! après tout le mal que je vous ai fait... mais ça vous est bien égal, le mal qu'on vous a fait à vous. Vous êtes si bonne! vous avez une si belle âme! et puis, c'est si sublime de pardonner! et puis je suis si malheureuse... Figurez-vous, ma pauvre enfant, que je suis la victime des misérables valets qui m'entourent. Voyez jusqu'où ils poussent la méchanceté! j'avais un chien, un pauvre animal... qui m'était attaché... la seule créature au monde qui ne me haït pas. Dans mon isolement, c'était mon unique joie, mon unique consolation; avec lui, au moins, je n'étais pas seule... Eh bien! ils ont eu la barbarie de me le tuer... oui, j'en suis sûre... ils me l'ont empoisonné; car, depuis qu'il est mort, je leur ai ordonné de m'en acheter un autre... ils ne m'ont pas obéi: ça n'a pas l'air croyable, c'est pourtant comme ça... Figurez-vous qu'ici personne ne m'obéit... qu'est-ce que cela leur faisait pourtant de m'acheter ce chien?... Mais à qui me plaindre? ils ne laissent approcher personne de moi... au lieu que lorsque vous serez ici, ils me respecteront... Vous leur imposerez, vous, vous les forcerez bien à écouter mes ordres, vous ferez respecter votre pauvre vieille tante infirme... n'est-ce pas?

—Silence!—dit tout à coup Mathilde;—une voiture... c'est lui... c'est lui.

—Non, non...—dit mademoiselle de Maran en écoutant,—la voiture passe... Mais que veut-il donc vous faire, ce monstre-là?... car c'est un monstre, voyez-vous! Jamais vous n'en direz assez de mal! Si vous le connaissiez comme je le connais... Ah! maintenant, je me repens bien d'avoir consenti à votre mariage avec lui... mais la tête vous en tournait, pauvre petite... ah! ce sera le chagrin de toute ma vie, de vous avoir donnée à un pareil bandit... un faussaire... un escroc... Tenez, si je pouvais pleurer... j'en pleurerais des larmes de sang. Mais qu'est-ce qu'il vous veut encore, ce misérable-là? n'a-t-il pas mangé votre fortune!

—Ce qu'il veut, madame, il veut me vendre à M. Lugarto...—s'écria madame de Lancry avec épouvante.

—Ah! Mathilde... c'est abominable.

—Je vous dis que, pour de l'argent, cet homme est capable de tout,—s'écria Mathilde. C'est un abîme d'horreur et d'infamie; pour assouvir la haine dont ce monstre me poursuit sans relâche, haine qu'il partage lui-même à cette heure... mon mari ne reculera devant aucun crime... En venant ici... il m'a fait d'horribles confidences, me disant que personne ne l'entendait, que si je parlais il nierait tout, et que je ne serais pas crue... Et pourtant, madame... telle est la loi que les hommes ont faite, qu'elle me force à accompagner cet homme, qui me conduit, non à mon déshonneur, mais à la mort... car je me tuerai plutôt que de rester au pouvoir de ces deux hommes... Si je me tue... Dieu me prendra en pitié. Mais... écoutez... écoutez... cette fois... oh! cette fois... c'est bien une voiture qui s'arrête,—s'écria Mathilde avec terreur.

—En effet, mon enfant! une voiture s'arrête... Mais c'est peut-être le médecin que j'attends... car ils ont aussi eu l'atrocité de ne pas vouloir m'aller chercher le médecin.

—Non, non, c'est lui! Ah! c'est lui... il m'aura fait suivre... il aura découvert où j'étais, il me l'avait dit... il me l'avait dit.

—Mon Dieu!... il y a peut-être quelque chose à faire; je vais envoyer Servien me chercher tout de suite des avocats. En tout cas, chère petite, résistez; mon enfant, résistez... Ne cédez qu'à la force. Ah! si mes gens m'étaient dévoués, je le ferais jeter par les fenêtres... ce misérable... ce monstre... qui vient m'enlever ma tendre enfant.

Mathilde ne s'était pas trompée, M. de Lancry entra chez mademoiselle de Maran.

Quoiqu'il eût beaucoup engraissé, sa taille était encore élégante. Il était vêtu avec une recherche extrême, presque mignarde; malgré son embonpoint, sa figure était blafarde, ses yeux caves, clignotants et entourés d'un cercle brun. Les vices les plus odieux avaient flétri ce visage de leur ineffaçable empreinte. La physionomie de M. de Lancry, autrefois fine, gracieuse et spirituelle, avait alors un caractère de férocité doucereuse: les empereurs sanguinaires et efféminés de l'ancienne Rome devaient offrir cet aspect révoltant. Jadis insolente et altière, sa voix était devenue mielleuse; un grasseyement affecté l'affaiblissait encore.

Il s'avança vers le lit de mademoiselle de Maran, lui prit la main, qu'il baisa, et lui dit:

—Quel charmant hasard rassemble aujourd'hui près de vous le couple heureux que vous avez uni!

—Laissez-moi donc tranquille, avec votre voix flûtée et votre afféterie,—dit mademoiselle de Maran; vous me faites peur, vous avez l'air d'un tigre qui fait la bouche en cœur... Pourquoi tourmentez-vous cette pauvre femme?... D'abord, je vous préviens qu'elle veut rester ici... avec moi... avec sa chère tante... entendez-vous?... Je suis la sœur de son père, sa plus proche parente, et vous ne me l'enlèverez pas... je vous en préviens.

—Vraiment, ma belle chérie?—dit-il en s'adressant à Mathilde avec une sorte de minauderie railleuse et cruelle, en s'asseyant dans un fauteuil auprès de l'alcôve de mademoiselle de Maran.—Vous avez donc bien peur de moi, que vous prenez un tel parti?

—Monsieur, vous ne m'arracherez pas vivante d'ici!—s'écria Mathilde en frissonnant.

—Vous l'entendez... j'espère... vilain homme... Cette chère petite... je ne le lui fais pas dire... on ne l'arrachera pas vivante d'ici... Ainsi, allez-vous-en... allez-vous-en... et laissez-nous en repos l'une à l'autre.

—Mon Dieu! mon Dieu!—dit M. de Lancry en continuant de minauder,—vous ne serez donc jamais raisonnable, mon bel ange? Vous ne voudrez donc jamais comprendre que vous êtes à moi, que vous êtes mon épouse chérie... que vous m'appartenez corps et âme?... A quoi donc servent les leçons?... Avant-hier j'arrive à Maran, vous refusez de me suivre, mon adorée, vous m'obligez d'envoyer chercher M. le maire: eh bien! qu'arrive-t-il? Que ce digne municipal, assisté du juge de paix, vous prouve clair comme le jour que vous êtes obligée de m'accompagner partout où il me plaira de vous conduire, mon doux amour. Est-ce que je peux renoncer à tant de charmes? Vous êtes plus jolie que jamais... vous avez le teint d'un éclat, d'une fraîcheur adorable.

—Ta, ta, ta!—s'écria mademoiselle de Maran,—votre maire de village était un imbécile... un âne... voyez donc la belle autorité que celle de ce municipal en sabots! A Paris, ça ne se passera pas ainsi; nous aurons de bons avocats, de bons juges, ils nous obtiendront une bonne séparation, et vous nous laisserez tranquilles.

—Vous croyez, ma belle tante?...

—Certainement; est-ce qu'il est possible d'abandonner une malheureuse jeune femme aux mains d'un... allons donc!... il faudrait qu'il n'y eût pas de justice sur la terre.

—Dame! ça s'est vu,—reprit doucement M. de Lancry,—tout n'est pas roses dans ce monde; j'ai justement là dans ma poche, ma belle tante, de quoi vous contredire... Par sa fugue de ce matin, mon adorée m'a servi comme à souhait... Je l'avais prévu... En passant à Paris pour aller à Maran, j'avais eu une entrevue avec M. le préfet de police; oui, ma belle chérie, une fois ici, vous avez été immédiatement suivie, non-seulement par les gens de M. le préfet, mais par d'autres non moins habiles. Ainsi on sait qu'en arrivant vous avez dépêché votre fidèle Blondeau chez un certain colonel Ulrik, qui s'appelle M. de Rochegune. On sait qu'elle y est arrivée à une heure, et qu'elle y est restée jusqu'à deux heures moins un quart. On sait qu'en sortant de l'hôtel Meurice, où nous étions descendus, mon bel ange aimé s'est rendu au Sacré-Cœur, puis ici; aussi je viens d'envoyer à l'hôtel Meurice dire qu'on m'amène tout de suite ma voiture de voyage, car, je vous en ai prévenue, mon amour, nous n'avons que douze heures à rester à Paris. J'ai employé ce temps à faire mettre mes passe-ports en règle, mon bel ange, et à obtenir un ordre de M. le président du tribunal de première instance, lequel ordre enjoint aux autorités de me prêter aide et assistance dans le cas où ma légitime épouse aurait la folle idée de se débattre contre la volonté de son mari; je ne voudrais pas dire de son maître. Désirez-vous jeter vos beaux yeux sur ceci, mon adorée?... Ne déchirez pas ce papier, vous ne me donneriez que la peine d'en aller chercher un autre.

Et M. de Lancry remit en effet à Mathilde un acte légalement conçu... La loi l'appuyait, il était dans son droit, il en usait.

—Allons donc!—s'écria mademoiselle de Maran pendant que Mathilde parcourait machinalement cet acte,—est-ce que c'est possible?... Vous ne savez donc pas ce dont elle vous accuse?... Ça suffirait pour amener une séparation... car c'est infâme... Oui, elle prétend que vous voulez l'emmener retrouver cet abominable nègre blanc de Lugarto...

—Vraiment! cette pauvre chérie, elle a deviné cela? Mais certainement oui... elle ne se trompe pas... ce bon et tendre ami nous attend à Nice... Nous partons ce soir; c'est Fritz, que Mathilde connaît bien, qui nous sert de courrier... Nous n'emmènerons personne... Elle laissera sa madame Blondeau ici... Je serai trop heureux de servir ma belle chérie.

Depuis quelques moments, Mathilde paraissait absolument indifférente à ce qui se disait autour d'elle.

Tout à coup, sans dire un mot, elle tomba à genoux, baissa la tête et pria avec ferveur.

—Vous voyez bien,—dit mademoiselle de Maran,—elle prie le bon Dieu; elle n'a plus de ressource qu'en lui, et il ne l'abandonnera pas. Est-ce que vous croyez qu'il laissera consommer une pareille abomination?... Revoir un pareil homme!...

—Je vous assure, ma toute belle tante, qu'on le calomnie. Mon adorée en jugera... Une fois arrivés à Nice, nous partons tous trois pour la Sicile, pays fort sauvage et fort pittoresque, où Lugarto a l'envie de s'établir pendant quelque temps. Lors de notre séjour à Naples, nous avons été visiter une espèce de château vénitien situé à quelques lieues de Messine, dans une solitude admirable, au milieu de gorges profondes et inaccessibles... Nous nous établirons là, moi, Mathilde et Lugarto; nous y mènerons la meilleure vie du monde. Dans cet endroit désert, on est aussi libre qu'à Otaïti. Nous improviserons là une manière de petite Caprée...

Tout à coup Mathilde se leva droite, fière, imposante, les yeux brillants, le teint coloré, et dit à mademoiselle de Maran d'une voix ferme:

—Dieu ne m'abandonnera pas... non... je le sens... il ne m'abandonnera pas... puisque la justice humaine m'abandonne... Il a lu dans mon cœur... Quoi qu'il arrive, il me pardonnera; et quoiqu'il arrive aussi, soyez maudite,—dit-elle d'une voix solennelle à mademoiselle de Maran,—soyez maudite, vous qui avez confié à cet homme la vie de la fille de votre frère... sachant que cet homme était un monstre...

—Mathilde...—s'écria mademoiselle de Maran d'une voix suppliante.

—Dieu a voulu,—reprit madame de Lancry avec une exaltation croissante,—Dieu a voulu que par un rapprochement terrible vous ayez à cette heure sous les yeux l'horrible tableau du mal que vous avez causé... Pour vous le jour des expiations commence... Vous êtes abandonnée de tous, livrée à la barbarie de vos gens; vous mourrez ainsi, abandonnée de tous... maudite de tous... Ursule, que vous avez perdue... Ursule, qui, grâce à vous, est arrivée de crime en crime jusqu'au suicide, vous a maudite!... M. de Mortagne tombant sous les coups d'un assassin.... vous a maudite!... car si vous ne m'aviez pas fait épouser cet homme, M. Lugarto n'eût pas poursuivi M. de Mortagne de sa haine...

—Mon Dieu! mon enfant... je m'en désespère... je suis la plus malheureuse des créatures.

—Il y a vingt ans... sur ce lit de douleur où vous êtes, vous m'avez fait verser mes premières larmes, vous m'avez causé mes premières terreurs en coupant mes cheveux, que ma mère mourante avait bénis et touchés!... Aujourd'hui, vous me voyez prête à suivre... cet homme, puisque la force, puisque les lois m'y condamnent... le suivre!!! Vous comprenez tout ce que ce mot renferme d'épouvantable! Songez au mal que vous m'avez fait depuis mon enfance jusqu'à cette heure... songez à tout ce qui peut encore m'arriver de sinistre... et si vous entendez dire que moi, la fille de votre frère, je me suis tuée pour échapper à l'infamie.... que mon sang retombe sur vous... comme celui d'Ursule... et soyez maudite!

—Mathilde... grâce! grace!... vous me faites peur,—s'écria mademoiselle de Maran.

Dix heures sonnèrent. On entendit le bruit d'une voiture de poste qui s'arrêta dans la rue.

—Mathilde... abandonnez-moi si vous le voulez, mais ne suivez pas votre mari... il est capable de tout...

—C'est l'époux que vous m'avez choisi, madame, et les lois veulent que je le suive!—s'écria Mathilde.

Puis se retournant vers M. de Lancry, elle lui dit d'un ton qui le fit tressaillir malgré lui:

—Monsieur, je suis prête...

M. de Lancry s'attendait à une résistance désespérée. Il fut étonné du calme effrayant de Mathilde. Néanmoins il se leva en souriant et lui offrit son bras.

Madame de Lancry le repoussa d'un geste plein de mépris et de dignité.

Servien entra et dit à M. de Lancry:

—Monsieur le vicomte, voici la voiture et ces messieurs; ils vous attendent dans le salon.

—Quels messieurs?

—Trois messieurs qui sont venus dans la berline depuis l'hôtel Meurice... Fritz, le courrier, est parti en avant pour commander vos relais.

—Qu'est-ce qu'il veut dire, avec ces trois messieurs?—reprit négligemment M. de Lancry.

Au moment où il faisait un pas vers la porte, une main vigoureuse écarta Servien... et M. Sécherin parut à la porte, pâle comme un spectre.

Il était en grand deuil...

—Ma mère est morte... je viens, vous tuer, monsieur de Lancry,—dit M. Sécherin d'une voix éclatante.


CHAPITRE XX.

UN DUEL.

En voyant M. Sécherin, M. de Lancry devint livide.

—Eh bien! monsieur... plus tard nous nous reverrons,—répondit-il d'une voix altérée. Et se retournant vers Mathilde:—Madame, venez... venez.

—Vous ne sortirez d'ici que pour vous battre avec moi!—s'écria M. Sécherin en lui barrant le passage.

—Monsieur Sécherin... vous êtes fou...—dit M. de Lancry en s'avançant toujours.

—Monsieur le vicomte, un pas de plus, et je vous soufflette devant votre femme.

Le crime rend lâche; Gontran avait été brave, il n'était plus que cruel.

—Servien,—cria-t-il,—délivrez-moi de cet homme, qu'on le jette à la porte.

—Servien, Servien, je vous défends de le toucher,—cria mademoiselle de Maran.—Cet affreux M. de Lancry veut emmener ma pauvre nièce. Ce bon M. Sécherin veut le tuer. Il a toutes sortes de bonnes raisons pour cela... Pour l'amour de Dieu... qu'on le laisse faire... qu'on le laisse faire...

Soit que Servien eût un ancien grief contre M. de Lancry, soit qu'il voulût faire oublier à sa maîtresse son impertinence de la soirée, il se retira doucement sans mot dire.

Mathilde tomba dans un fauteuil et cacha sa figure dans ses mains.

M. de Lancry, furieux, voulut forcer le passage; M. Sécherin, d'un bras vigoureux, le prit au collet et le repoussa violemment.

M. de Lancry trébucha sur le parquet. En se relevant, il jeta un regard rapide autour de lui pour voir si rien ne pouvait lui servir d'armes... Il ne trouva rien.

Cette insulte réveilla en lui quelque étincelle de son ancienne énergie. Sa figure blafarde se colora légèrement.

—Vous payerez cher votre brutalité, manant que vous êtes!

—Manant soit; mais je veux vous tuer le plus tôt possible, et je vous tuerai...

—Eh bien, après-demain... Envoyez-moi vos témoins, ils s'entendront avec les miens... cette nuit et demain ne m'appartiennent pas... madame, venez...

—S'il faisait clair, je vous traînerais à l'instant sur le terrain... mais il faut que j'attende à demain matin... Heureusement les nuits sont courtes; mes témoins, mes armes sont là; vous ne sortirez d'ici que pour vous battre avec moi.

—Monsieur,—s'écria M. de Lancry,—cette scène est ignoble! devant des femmes!

—C'est juste,—dit M. Sécherin, qui, toujours à la porte de la chambre de mademoiselle de Maran, parlementait avec Gontran. En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, il prit ce dernier au collet, l'attira dehors, referma la porte, et tous deux se trouvèrent dans le premier salon avec les témoins de M. Sécherin.

Ce nouvel outrage acheva d'exaspérer M. de Lancry; il s'avança les poings fermés sur M. Sécherin, l'écume aux lèvres, en lui disant:

—Vous osez encore porter la main sur moi!

—Oui, vicomte, et je ferai mieux que ça...

M. Sécherin saisit, dans ses rudes et larges mains, les poignets délicats de M. de Lancry; il les secoua à les briser. Puis s'approchant si près du visage de M. de Lancry qu'il sentait son souffle, il lui fit le plus mortel outrage qu'un homme puisse faire à un homme. Puis il lui dit:

—Vous vous battrez peut-être maintenant!

M. de Lancry poussa un rugissement terrible; M. Sécherin le repoussa rudement, se mit devant la porte du salon, arracha la canne d'un de ses témoins et dit à M. de Lancry:

—Je vous roue de coups si vous faites un pas... pour sortir...

Gontran, voyant qu'il lui était impossible de lutter physiquement contre M. Sécherin, se mordit les poings avec rage.

—Des gens d'honneur,—cria-t-il aux témoins d'une voix étranglée par la fureur,—des gens d'honneur être complices d'un tel guet-apens!

—C'est une vieille dette... il ne fallait pas refuser de vous battre demain,—dit flegmatiquement un grand homme chauve dont la joue était sillonnée d'une profonde cicatrice;—C'est votre faute, vous avez forcé Sécherin à employer les grands moyens... Voilà assez longtemps qu'il attend la réparation de l'insulte que vous lui avez faite. Qui doit... paye et se tait.

—Mais des témoins, monsieur, des témoins! Il me faut le temps d'en trouver,—s'écria Gontran.

—Votre voiture de poste est en bas; nous allons descendre ensemble, car je ne vous quitte pas, vu que vous ne me paraissez pas trop catholique, quoiqu'on dise que vous avez servi... Vous avez des connaissances ici, nous ramasserons deux de vos amis, nous revenons prendre ici Sécherin, et en route... Au premier relais hors de Paris, nous attendons le point du jour. Nous trouverons bien quelque part un coin de champ désert, ou un bout de chemin creux pour faire notre affaire.

—Sinon,—reprit M. Sécherin, qui allait et venait dans le salon comme un loup en cage,—je ne vous quitte pas d'une seconde, et partout où vous allez je vais, et je vous donne des coups de canne...

—Un mot encore, monsieur,—dit M. de Lancry palpitant de fureur au témoin de M. Sécherin.—Comment avez-vous su que j'étais ici?

—Ça n'est pas malin. Il y a trois jours, le surlendemain de la mort de sa mère, Sécherin me dit de quoi il s'agit, ainsi qu'à mon camarade Pierre Leblanc que voilà, qui a servi comme moi dans le 12e dragons; nous sommes des voisins de Sécherin, des pays. Nous trouvons que Sécherin est dans son droit: mais pour vous tuer, il fallait vous trouver. Nous partons en poste de Rouvray pour Paris; en passant près de Maran, l'idée vint à Sécherin d'y entrer pour y prendre des renseignements, sachant que votre femme y était: vous veniez justement d'en partir avec madame de Lancry; nous vous suivons à la piste, de relais en relais, jusqu'à Berny. Là nous attendons tout bonnement vos postillons de retour; ils nous disent qu'ils vous ont conduit à l'hôtel Meurice; nous allons à l'hôtel Meurice, vous étiez sorti; nous y revenons cinq ou six fois, vous étiez toujours sorti; lassés de cela, nous nous installons pour vous attendre. A neuf heures et demie, le maître de l'hôtel nous dit:—Messieurs, vous voulez absolument parler à M. le vicomte de Lancry, sa voiture va le prendre au faubourg Saint-Germain, montez-y; ainsi vous serez bien sûrs de le rencontrer.—Le conseil était bon, nous le suivons, et nous voici... C'est ce qui vous prouve qu'il y a là-haut quelqu'un qui aime assez que les braves gens règlent leurs comptes avec les... je dirai le reste à vos témoins, si le cœur m'en dit, en vous voyant à l'ouvrage, vous et Sécherin.

Pendant ce récit, la rage de M de Lancry était arrivée à son comble; ses affreux desseins sur Mathilde pouvaient être déjoués... il n'espérait plus échapper à la vengeance de M. Sécherin. Il résolut de se battre le plus tôt possible. D'ailleurs son courage était revenu avec les outrages qu'il avait subis. Il lui restait la chance de tuer M. Sécherin.

Gontran avait eu plusieurs duels fort heureux; il tirait le pistolet et l'épée à merveille. S'adressant au témoin de son adversaire:

—Monsieur, je consens à tout, nous allons chercher deux de mes amis. Seulement, avant de partir, je puis, je crois, faire mes adieux à ma femme,—ajouta M. de Lancry avec un sourire sinistre.

—Il veut peut-être s'échapper par quelque escalier dérobé,—dit M. Sécherin.—Pierre Leblanc, va donc veiller à la porte cochère.

M. de Lancry dévora ce dernier affront et entra violemment chez mademoiselle de Maran.

—Eh bien! madame,—dit-il à sa femme,—vous voilà contente... vous voilà bientôt veuve... vous l'espérez du moins!

Mathilde ne répondit rien.

—Oui, oui, nous l'espérons,—s'écria mademoiselle de Maran,—et vous n'aurez que ce que vous méritez; je m'en vas joliment faire des vœux pour ce brave M. Sécherin!

Après avoir contemplé quelques instants sa femme avec une expression de haine farouche, M. de Lancry lui dit:

—Il se peut que je meure; mais je serai vengé. Lugarto vous reste... Il saura vous atteindre comme il a atteint M. de Mortagne, comme il a atteint madame de Richeville, comme il atteindra M. de Rochegune, par vous et en vous! Mais si je ne suis pas tué... oh! tremblez... tremblez... vous serez écrasée!...

Il sortit.

Telles furent ses dernières paroles à Mathilde.

Celle-ci, quittant aussitôt l'hôtel de Maran, malgré les supplications désespérées de sa tante, alla attendre l'issue de ce duel chez madame de Richeville.

Deux hommes de la connaissance de M. de Lancry, éveillés au milieu de la nuit, instruits de l'urgence et de la gravité de cette rencontre, consentirent à servir de témoins. On partit pour Saint-Denis. On attendit dans une auberge le lever du soleil. Au point du jour, le duel eut lieu dans les fossés des anciennes fortifications.

Au premier coup de feu de M. Sécherin, M. de Lancry tomba... Il expira en maudissant la mémoire d'Ursule et en l'accusant de sa mort......

. . . . . . . . . .


CONCLUSION.

Madame de Lancry, instruite du résultat du duel par une lettre d'un des témoins, passa les six premiers mois de son deuil au Sacré-Cœur avec madame de Richeville. En apprenant la mort de M. de Lancry, M de Rochegune fit, par convenance, un voyage de quelques mois en Italie. Éclairé par les mémoires de Mathilde sur les véritables sentiments qu'elle avait toujours eus pour lui, sur l'admirable sacrifice qu'elle avait fait, les radieuses espérances qu'il emportait étaient cependant assombries par ses remords, car il s'accusait toujours de la mort d'Emma.

Mathilde découvrit ce triste mystère.

Avant son mariage, Emma avait fait de souvenir un portrait de M. de Rochegune et le lui avait donné; plus tard ce portrait lui fut rendu par son mari, ainsi que le petit portefeuille qui renfermait cette miniature. Madame de Richeville avait pieusement rassemblé tout ce qui lui restait de sa fille. Depuis la mort d'Emma, elle n'avait jamais eu le courage de jeter les yeux sur ces reliques sacrées. Un jour elle pria Mathilde de chercher parmi ces objets un médaillon représentant Emma enfant. En s'occupant de ce soin, madame de Lancry ouvrit le portefeuille qui contenait le portrait de M. de Rochegune peint par Emma; elle y trouva cachées deux lettres. L'une était ainsi conçue:

«On vous trompe: Mathilde est la maîtresse de votre mari. Vous connaissez l'écriture de M. de Rochegune; lisez ce billet qu'un ami inconnu vous fait parvenir.»

La seconde lettre était celle-ci; on le sait, M. de Rochegune l'avait écrite à madame de Lancry lorsque celle-ci le suppliait de revenir auprès d'Emma:

«Je serai à Paris dans la nuit de demain; ce que vous m'apprenez est affreux... Et je ne puis malheureusement pas réparer le mal que j'ai causé involontairement... Emma est un ange de bonté, de beauté, de candeur et de grâce... Elle mérite un cœur qui n'appartienne qu'à elle. Si je ne vous avais pas rencontrée dans ma vie, s'il m'était possible d'aimer une autre personne que vous, son amour eût été mon plus cher trésor... Mais l'amour par pitié... est-ce digne d'elle? est-ce digne de moi? Tout mon espoir est que vous vous abusez peut-être sur le danger que court cette malheureuse enfant... En tout cas j'arrive... Et sa mère... notre meilleure amie... Oh! je ne sais quelle fatalité me poursuit!»

En songeant à l'atroce interprétation que l'on donnait à cette lettre aux yeux d'Emma, aux soupçons qu'elle éveillait en elle, aux apparences que l'on calomniait, en songeant aux chagrins que cette malheureuse jeune femme avait déjà ressentis lors de la révélation du secret de sa naissance, on comprend qu'elle dut être frappée d'une mortelle atteinte: concentrée dans son muet désespoir, l'infortunée n'avait voulu instruire personne du dernier tourment qui la tuait.

On voyait aux plis presque déchirés et à l'usure de cette lettre qu'Emma avait dû la lire et la relire bien souvent, et s'infiltrer ainsi goutte à goutte ce poison mortel.

Mathilde, certaine d'avoir pourtant cette même lettre en sa possession, la chercha dans sa correspondance. Elle l'y retrouva en effet; mais en les comparant soigneusement toutes deux, elle reconnut la fausseté de celle qui avait été si méchamment envoyée à Emma; l'écriture de M. de Rochegune avait été contrefaite avec un art infernal.

Voici l'explication de ce fait.

Lorsqu'elle eut décidé M. de Rochegune à se marier, madame de Lancry habitait alors avec son mari l'appartement de la rue de Bourgogne. Le valet de chambre de Gontran, vendu à Lugarto, alors secrètement à Paris, s'était, par ordre de ce dernier, emparé du coffret pendant quelques heures, en forçant adroitement le secrétaire de madame de Lancry durant son absence. Le reste ne se comprend que trop facilement. Lugarto imitait à merveille toutes les écritures, et l'ouverture du coffret, dont Mathilde portait toujours la clef, n'avait été qu'un jeu pour lui. Dans la prévision certaine du mariage de M. de Rochegune, le choix de cette lettre annonçait une main habituée à frapper sûrement. Plus tard, madame de Lancry ayant conçu quelques soupçons, le coffret fut déposé chez M. de Senneville. Grâce à cette précaution tardive de Mathilde, d'autres lettres non moins dangereuses échappèrent à Lugarto.

Après la découverte de cette exécrable perfidie, Mathilde envoya les deux lettres à M. de Rochegune. Il reconnut alors la vérité tout entière, et fut délivré d'un remords déchirant; il ne ressentit plus que des regrets cruels, une pitié profonde, en songeant à tout ce qu'avait dû souffrir Emma pendant sa lente agonie.

Quinze mois environ après la mort de son mari, Mathilde de Lancry épousa M. de Rochegune.

Il est inutile de dire le bonheur profond, la sainte ivresse qui présidèrent à ce mariage. On devine l'adorable avenir qui s'ouvrit devant Mathilde, qui avait jusqu'alors si douloureusement, si religieusement souffert...

A peu près à cette époque, on démolit une petite maison isolée, située entre Luzarche et la forêt de Chantilly. Cette maison était restée fort longtemps inhabitée. Au fond d'une cachette pratiquée près de la cheminée de la chambre à coucher, et absolument semblable à celle que Mathilde avait découverte avec tant d'effroi rue de Bourgogne, on trouva le squelette d'un homme. Ce squelette était celui de Lugarto. Lorsque M. de Lancry était venu chercher sa femme chez mademoiselle de Maran, il avait donné rendez-vous à son complice dans cette petite maison, où il devait conduire Mathilde sans l'en avoir prévenue...

Fritz, le courrier de Gontran, devait annoncer à Lugarto l'arrivée de son maître et de Mathilde, par le claquement de son fouet, puis s'en aller attendre, à la poste, à Chantilly, la voiture qu'on renverrait s'y remiser. Le duel de M. Sécherin avait renversé tous ces projets; mais Fritz, qui l'ignorait, se crut toujours suivi de la berline, commanda ses relais, arriva près de la maison isolée, donna le signal convenu et continua sa route jusqu'à Chantilly. A ce signal, Lugarto était entré dans la cachette de la chambre à coucher, croyant ses hôtes sur le point d'arriver, et sa présence dans cette maison ne devant pas être soupçonnée par Mathilde. La Providence voulut que le ressort d'un panneau intérieur ne jouât pas lorsque Lugarto tenta de sortir de sa cachette: lassé d'attendre en vain que Gontran vînt le délivrer, il cria; ses cris furent inutiles, il était seul dans cette maison. Le lendemain, le courrier revint, frappa à la porte; on ne lui répondit pas. Déjà inquiet de n'avoir pas vu venir la voiture se remiser à Chantilly, il retourna à Paris, où il apprit la mort de M. de Lancry. Quant à M. de Lugarto, sa vie était depuis quelque temps si mystérieuse, que sa disparition parut fort naturelle à tous les gens qu'il employait.

L'on ne peut guère s'étonner de l'horrible mal qu'avait fait cet homme en songeant aux immenses ressources qu'il trouvait soit dans la corruption, soit dans l'espèce de police occulte dont il entourait ceux qu'il haïssait. Pour cet homme infâme, saturé de plaisirs, blasé sur tout, le mal était un besoin et une volupté: beaucoup d'argent, quelques séjours mystérieux à Paris, son adresse à contrefaire les écritures, lui permirent de frapper mortellement ou d'une manière incurable M. de Mortagne, Emma, madame de Richeville, M. de Rochegune et Mathilde.

Nous détournerons la vue des horreurs monstrueuses que méditaient pour l'avenir M. de Lancry et Lugarto: lorsque deux pareilles âmes s'accouplent, rien ne doit étonner.

M. Sécherin, après avoir tué Gontran, voyagea, toujours poursuivi par le souvenir d'Ursule. La mort de M. de Lancry l'avait vengé, mais ne l'avait pas consolé.

Mademoiselle de Maran, devenue tout à fait paralytique et presque aveugle, continua d'être absolument abandonnée au cruel despotisme de Servien, qui ne laissait personne approcher d'elle. La fin de sa vie fut un supplice de tous les moments. Le crayon que nous en avons offert peut à peine en donner une idée. Sans la volonté ferme et inébranlable de M. de Rochegune, Mathilde eût essayé d'adoucir la pénible position de sa tante.

Madame de Richeville se livra à des austérités de plus en plus cruelles; sa santé, depuis longtemps minée par d'incurables chagrins, n'y résista pas longtemps; elle apprit du moins le dévouement sublime de Mathilde pour Emma.

M. de Senneville fit oublier la coupable légèreté de ses propos et de ses mensonges par le loyal aveu de ses torts et par le respect profond, dévoué, qu'il montra toujours pour Mathilde et pour M. de Rochegune.

Enfin, pour ne laisser dans l'oubli aucun des personnages qui ont figuré dans ce long récit, nous dirons que la veuve Lebœuf revint, quelques jours après sa disparition, trôner dans le comptoir d'acajou de son café de la rue Saint-Louis, ayant toujours son fidèle Botard pour garçon et les frères Godet pour principaux habitués. M. de Lancry et Lugarto avaient fait donner à la veuve une somme assez considérable pour abandonner son établissement pendant quelques jours à leur police occulte, le voisinage de l'hôtel d'Orbesson, occupé par M. de Rochegune, rendant cette surveillance nécessairement incessante dans le cas où Mathilde, poussée à bout par le désespoir, aurait songé à y chercher un refuge.

Madame Lebœuf se plut à envelopper d'un voile épais son absence momentanée. Ce mystère est encore, à cette heure, le texte inépuisable de la conversation des frères Godet et des autres habitués du café Lebœuf. Enfin, le vieil hôtel d'Orbesson fut changé en une manufacture de produits chimiques après le départ du colonel Ulrik.