«Mon cher ami,
«Je vous écris de chez Mlle Rachel, qui me garde à dîner. Ainsi, ne m'attendez donc pas ce soir. A bientôt.
«A vous,
«Alfd Mt.»
«J'ai ébauché une belle petite chatte. J'ai employé d'abord un couperet de cuisine, puis mes mains, puis vos petits bâtons. J'ai tout lieu de croire que ce sera admirable, mais dans ce moment-ci, mon idéal a encore un torticolis et une fluxion. Venez donc voir ça.»
C'est sans doute à cause de cette intimité que Paul de Musset s'adressa à M. Barre pour le buste qui devait orner le tombeau de son frère. Ce tombeau, qui se trouve au cimetière du Père-Lachaise, à Paris, est construit sur les plans donnés par l'architecte Anatole Jal, dans la grande avenue qui mène à la chapelle centrale; il est élevé sur un emplacement concédé par l'État, aux frais de la famille de Musset et de l'éditeur Charpentier:
«A Monsieur le Préfet de la Seine.
«Paris, 8 juin 1857.
«Monsieur le Préfet,
«Alfred de Musset, dont la mort prématurée cause en ce moment une émotion si profonde, est né à Paris. Comme la plupart des grands poètes, il ne laisse point de fortune. Dans une élégie touchante, que tout le monde connaît, il a exprimé le vœu suivant:
Mes chers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière;
J'aime son feuillage éploré,
La pâleur m'en est douce et chère,
Et son ombre sera légère
A la terre où je dormirai.
«Afin de pouvoir répondre au désir formulé dans ces vers, je prends la liberté de m'adresser à vous, Monsieur le Préfet, pour obtenir la concession gratuite au Cimetière de l'Est, d'un terrain de cinq ou six mètres carrés, espace rigoureusement nécessaire à l'érection d'un tombeau modeste, orné d'un buste en marbre, offert par le statuaire Barre, et accompagné d'un saule pleureur.
«Le poète si justement regretté n'est pas seulement une des gloires de la France; il est aussi un enfant de Paris, et j'ose espérer que sa ville natale voudra bien accorder à l'un des esprits les plus aimables et les plus aimés qu'elle ait produit, une dernière demeure digne de lui.
«Veuillez agréer, Monsieur le Préfet, l'assurance de ma haute considération.
«Paul de Musset.»
«Je recommande à la bienveillance de Monsieur le Préfet de la Seine la demande de M. Paul de Musset; que le vœu exprimé d'une manière si poétique et si touchante, par son frère, soit rempli. La Ville de Paris doit un tombeau à un poète né dans ses murs et dont la mémoire ne finira jamais.
«P. Mérimée.»
«Je me joins bien cordialement à mon confrère M. Mérimée.
«Empis.»
«Le saule que demande ce jeune et charmant poète, aura des pèlerins; à présent, ceux qui l'ont aimé, et toujours, ceux qui sauront aimer et lire la poésie impérissable.—Puisse la Ville de Paris planter et renouveler perpétuellement cet arbre mélancolique sur sa tombe.
«Alfred de Vigny.»
«Je me joins à mes confrères dans le vœu qu'ils expriment en faveur d'un des rares poètes dont le nom survivra.
Sainte-Beuve,
de l'Académie Française.»
Mais M. le baron Haussmann, préfet de la Seine, n'était pas partisan de ce projet et trouva mille prétextes pour en ajourner l'examen. Paul de Musset, dans le but d'obtenir la concession nécessaire au tombeau, fit agir d'autres influences:
«A Monsieur Alfred Arago.
«Mon cher Alfred,
«On me fait observer que M. Delmas ayant promis à Jal que la pétition déjà lancée serait classée parmi celles que l'Empereur doit lire et non parmi celles dont on lui rend compte, il serait convenable, avant de tenter une autre démarche, d'attendre le résultat de celle-là. Il n'y a pas de raison pour que ce résultat ne soit pas favorable. Je ne demande qu'un appui dans l'accomplissement d'un devoir pieux, et je me sens très fort sur ce terrain. Le Conseil Municipal a été pressenti: tous les membres à qui on en a parlé, ont été d'avis que le rapport fût présenté. M. Husson a fait ce rapport et l'a porté à la signature: M. le Préfet a refusé de le signer. Il n'y a pas d'autre obstacle.
«Pendant ce temps-là, Charpentier me proposait d'ouvrir une souscription pour l'achat du terrain, disant que les frais en seraient couverts en quelques jours. Je ne l'ai pas voulu, pour l'honneur de la Ville de Paris, car il ne faut pas se dissimuler que tout cela est de l'histoire, et qu'on lira le récit de ces détails dans cinq cents ans.
«Dites toujours au Prince Impérial[3] combien je suis touché de l'intérêt qu'il prend à cette affaire et des paroles chaleureuses qu'il vous a fait entendre. Malgré la démarche dont je dois, par convenance, attendre le résultat, un mot de lui au Préfet ne peut pas nuire.
«A bientôt, mon cher Alfred, et tout à vous.
Paul de Musset.
«Vendredi, 27 novembre 1857.»
La parcelle de terrain fut enfin obtenue... par achat et le tombeau aussitôt érigé.
L'exhumation eut lieu le 23 mars 1858.
«A Monsieur le Sénateur, Préfet de la Seine.
«Paris, le 12 mai 1858.
«Monsieur le Préfet,
«J'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien autoriser le remboursement de la somme qui doit me revenir sur le prix d'un terrain de deux mètres au cimetière de l'Est, acquis conditionnellement le 3 mai 1857, pour la sépulture de Louis-Charles-Alfred de Musset, mon frère, décédé le 2 du même mois; ce terrain étant devenu libre par suite de l'exhumation faite le 23 mars 1858 et de la réinhumation dans un terrain de trois mètres 38 c., acquis le 29 décembre 1857, sous le numéro 936. Ci-joint le certificat de M. le Conservateur du cimetière de l'Est.
«Veuillez agréer, Monsieur le Préfet, l'assurance de ma haute considération.
Paul de Musset.
«Rue des Pyramides, 8.»
M. Paget, dans l'Illustration du 4 mai 1861, décrit ainsi le tombeau:
«Le monument dont nous donnons ici la figure, a 2m de large sur 2m20 de haut. La partie supérieure, forme médaillon placé dans le fronton, porte la tête de Minerve, symbole de l'Institut. Au-dessous du piédouche qui supporte le buste en marbre d'Alfred de Musset, tel qu'il était peu de temps avant sa mort, on a sculpté la lyre, la plume, avec une palme et une branche de laurier, attributs du poète illustre. Dans un cartel placé sous ces attributs, sont gravés six vers, extraits d'une élégie touchante que tout le monde connaît; elle est intitulée Lucie:
Mes chers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière;
J'aime son feuillage éploré,
La pâleur m'en est douce et chère,
Et son ombre sera légère
A la terre où je dormirai.
«...Enfin, sur les deux cippes parallèles, sont gravés: d'un côté, quatre titres d'œuvres en vers: Namouna, Rolla, Mardoche, Les Nuits; de l'autre, trois titres d'ouvrages en prose: Un Caprice, Lorenzaccio, Frédéric et Bernerette.»
Un saule pleureur est placé près du tombeau qu'il recouvre de ses branches; mais le pauvre arbre a bien peu de terre et il faut le remplacer souvent, ce à quoi veilla d'abord le frère et veille aujourd'hui la sœur du poète. Fréquemment, des mains amies vont y déposer des fleurs et tous les ans, le 2 mai, une manifestation a lieu, organisée par des jeunes gens enthousiastes et des admirateurs de l'auteur des Nuits.
Le 9 mai 1880, une représentation extraordinaire fut donnée au Palais du Trocadéro, organisée par MM. Grippa de Winter, Buchelbry, Raymond Bonnial, le comité des fêtes du Quartier-Latin, l'école de M. Talbot et les délégations des Facultés de Bruxelles, Lille, Liège, etc..., sous la présidence d'honneur de M. Paul de Musset. Une quête fut faite par Mmes Sarah Bernhardt, Leslino, Hess, Schriwanech, etc..., dont le produit devait être affecté à l'embellissement de la tombe d'Alfred de Musset, quête contre laquelle protesta Paul de Musset par cette lettre adressée au Figaro:
«A Monsieur le Rédacteur du Figaro.
«Le 10 mai 1880.
«Monsieur le Rédacteur,
«L'état de ma santé ne m'a pas permis d'assister hier, 9 mai, à la représentation extraordinaire qui a eu lieu dans la salle du Trocadéro, en l'honneur d'Alfred de Musset. Mais je viens d'apprendre qu'une quête, organisée par des dames, a été faite, malgré ma défense, dont le produit est destiné à l'embellissement de la tombe d'Alfred de Musset.
«Je proteste contre cette étrange prétention d'embellir la tombe de mon frère. Cette tombe est connue de toute la terre par la photographie; elle n'a besoin d'aucun embellissement, et je ne permettrai à personne d'y porter les mains.
«Si le saule pleureur a été gelé, le jardinier du cimetière le remplacera; il est payé pour cela. Que ces dames portent des couronnes et des fleurs tant qu'elles voudront, elles ne seront pas les seules. Mais l'entretien du tombeau n'appartient qu'à la famille du poète.
«Je vous serai très obligé, monsieur le Rédacteur, si vous voulez bien prêter à ma protestation le secours de votre grande publicité.
«Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
«Paul de Musset.»
A l'occasion de cette fête, on moula le buste d'A. de Musset, dû au ciseau de Barre, et ce buste fut couronné au cours de la représentation; moule et buste sont depuis lors chez Mme Lardin de Musset. Un programme, orné d'une vignette lithographiée par H. Dillon, fut imprimé.
Le Petit Journal du 2 novembre 1891 donne une petite vignette du tombeau, qu'accompagne un article descriptif.
A propos de la manifestation du 3 mai 1892, M. Paul Ferrier composa une pièce de vers «Sur la tombe d'Alfred de Musset»:
Portez des fleurs au cimetière,
Les fleurs du printemps que j'aimai
Les lilas à la grappe altière
Et les pâles roses de mai;
Venez avec une prière
Sur la tombe où je dormirai.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
que publièrent le Gaulois du 8 mai 1892 et la Semaine Politique et Littéraire du 6 novembre de la même année.
MEZZARA
1865.
Buste en marbre, sculpté par Mezzara en 1865 et dont la physionomie semble inspirée principalement par le portrait de Landelle. Alfred de Musset est représenté de trois quarts à gauche, le col découvert, la cravate retombant au milieu de la poitrine, les épaules drapées dans un manteau. Sur le socle, on lit: «Alfred de Musset, né à Paris le 11 décembre 1810, mort le 2 mai 1857.»
«A Monsieur Alfred Arago.
«20 avril 1865.
«Mon cher Alfred,
«Le buste de Mezzara est terminé. Je le trouve vraiement très ressemblant. On a dit à l'auteur qu'on lui enverrait l'Inspecteur des Beaux-Arts. Tâchez donc que ce soit vous, car un autre n'ayant pas connu mon frère ne pourrait point juger de la ressemblance, qui est une chose très importante.
«Je voudrais bien que ce buste fût mis dans le foyer de la Comédie-Française. Il y serait bien à sa place. M. Mezzara m'a l'air d'un homme très modeste, sans protections, comme beaucoup de gens de talent. Il ne semble pas que ce soit une raison de l'abandonner. Tâchez de faire quelque chose pour lui.
«Tout à vous,
«Paul de Musset.»
«A Monsieur Alfred Arago.
«10 février 1868.
«Mon cher Alfred,
«J'ai revu pour la dernière fois le buste de mon frère dans l'atelier de M. Mezzara et je l'ai trouvé parfait. Ma sœur et moi, nous avons presqu'été scandalisés de ne plus trouver une seule observation à faire à l'auteur sur la ressemblance. M. Mezzara a réellement beaucoup de talent. Il pense avec raison que le foyer de la Comédie Française sera pour lui la meilleure des expositions. Je suis aussi pressé que lui de voir ce beau buste dans les rangs des Corneille et des Molière. Faites écrire à l'artiste de vous l'envoyer. Édouard Thierry l'attend.
«Je vous serre la main bien cordialement et suis tout à vous.
«Paul de Musset.»
Le buste est placé dans la galerie du Foyer public au théâtre de la Comédie-Française: «Musset, le poète aimé qui revit dans l'œuvre de Mezzara, dit M. René Delorme, reçoit chaque jour de pieuses visites. Souvent, des groupes s'arrêtent pour le contempler; aucune physionomie ne reste indifférente alors: les unes s'assombrissent, les autres s'éclairent, double hommage de regret et d'admiration[4].»
Quatre reproductions: 1o Gravure à l'eau-forte in-32 par A. Lamotte, faite en 1876 pour l'édition des Œuvres dans la Petite Bibliothèque Charpentier.
2o Gravure à l'eau-forte par Monziès, en 1877, pour l'édition in-18 des Œuvres à la librairie Lemerre.
3o Peinture sur émail faite en 1881 par Mme Rosine Mezzara.
4o Glyptographie in-4o, publiée en tête du tome I de l'édition populaire illustrée des Œuvres à la librairie Charpentier, 1889. (5 vol. in-4o).
EUGÈNE LAMI
1879.
Dans le portrait d'Alfred de Musset peint en 1879 par M. Eugène Lami, le poète est représenté à mi-corps, de trois quarts, la figure à droite. Il est appuyé sur la tablette d'une cheminée et de la main gauche tient un livre à demi fermé.
Gravé à l'eau-forte par Waltner, pour l'édition in-32 des Œuvres dans la Petite Bibliothèque Charpentier.
PIERRE GRANET
1882.
Statue en pied, exécutée en 1882 par Pierre Granet, et figurant au Salon de la même année. Alfred de Musset est représenté de face; de la main gauche, il tient son chapeau appuyé sur la cuisse; son bras droit est replié, et, dans la main droite, il tient un stick et des gants; un long manteau, tombant de l'épaule droite, lui couvre une partie du dos.
Cette statue a été inspirée pour la pose et l'attitude par les portraits en pied d'Eugène Lami et de Gavarni; pour la figure, beaucoup par celui de Mlle Marie Moulin et un peu par celui de Landelle. Elle était primitivement destinée au concours ouvert par la Ville de Paris pour l'ornementation des façades de l'Hôtel de Ville; mais, par suite de circonstances indépendantes de sa volonté, M. Granet n'ayant pu prendre part à ce concours, il présenta son œuvre à Mme Lardin de Musset qui l'accepta et, à son tour, proposa à la Société des Gens de lettres de dresser cette statue sur l'une des places publiques de Paris; mais, comme on le verra plus loin, ce projet échoua. Aujourd'hui, cette statue est au Louvre.
Une reproduction a été gravée à l'eau-forte à la fin de l'année 1882 par Louis Charbonnel, pour servir de frontispice à ma Bibliographie des Œuvres d'Alfred de Musset (Rouquette, 1883, gr. in-8o). Voir dans le Salon de 1882 édité chez Baschet, (1 vol. in-4o, p. 253), le jugement porté par M. Philippe Burty sur cette statue. Une contrefaçon en phototypie, un peu réduite, de l'eau-forte de Charbonnel, est publiée dans A Selection from the Poetry and comedies of Alf. de Musset, edited by Oscar Kuhns. (Boston, 1895, in-8o).
IDRAC
1883.
Statue en pied, exécutée en 1883 par M. J.-M.-A. Idrac et placée dans l'une des niches de la façade de l'Hôtel de Ville de Paris, côté du quai, pavillon de droite, 1er étage.
Alfred de Musset est de face: la main gauche, glissée dans la poche de son pantalon, soulève le pan de sa redingote; la main droite émerge en avant, sortant des plis du manteau, qui, tombant de l'épaule, recouvre le bras droit qui le soutient.
Une reproduction par M. D. Cauconnier se trouve page 145 de l'ouvrage intitulé: Les Statues de l'Hôtel de Ville, par Georges Veyrat. (Paris, ancienne librairie Quantin, 1892, 1 vol. gr. in-8o.)—L'Art du 1er octobre 1892 donne également le dessin de cette statue.
FALGUIÈRE et MERCIÉ
Monument d'Alfred de Musset.
Il y a vingt-deux ans que l'on parle, si je ne me trompe, d'élever une statue à Alfred de Musset, et je crois que ce fut M. Félix Platel qui, le premier, en eut l'idée; il écrivait dans le Figaro du 27 juin 1877:
«....Un autre poète français, Ponsard, que j'ai beaucoup connu, a déjà sa statue. Musset ne l'a pas, quoique bien plus grand. C'est que Musset est parisien, et seule, la province élève des statues à ses compatriotes.... Pour le poète immortel, coupez dans la carrière une belle tranche de marbre. Musset! C'est toi et moi, ô lecteur! C'est l'homme fait d'âme et de chair, que vous aimez, avez aimé ou aimerez, ô lectrice! C'est notre jeunesse!—Ignotus».
Trois ans plus tard, le 9 décembre 1880, dans le même journal, Émile Zola revient sur cette idée, alors qu'il était question d'ériger une statue à Balzac:
«....O Paris ingrat! s'il te faut des gloires littéraires, où est la statue de Musset, ce grand poète du siècle, le plus humain et le plus vivant? où est celle de Théophile Gautier, cet artiste parfait...?»
Mais ce n'étaient encore que propos d'atelier ou de salon et c'est seulement en 1887 qu'on tenta réellement de mettre ce projet à exécution. M. Marquet de Vasselot, auteur de la statue de Lamartine qui se dresse à Passy, offrit de sculpter gratuitement une statue à Alfred de Musset. Un comité se forma, présidé par Arsène Houssaye[5].—D'autre part, Mme Lardin de Musset s'entendait avec la Société des Gens de Lettres et lui soumettait une maquette par Pierre Granet, exécutée depuis 1882. Mais la Société, occupée de la statue de La Fontaine, n'eut pas le temps ou ne voulut pas s'occuper de celle d'Alfred de Musset[6].
En 1888, cette même Société des Gens de Lettres, sur la proposition de M. Philibert Audebrant, décidait qu'un Congrès littéraire international serait ouvert à Paris en 1889, qui devait coïncider avec le centenaire de 1789 et l'Exposition Universelle, et que trois statues seraient érigées à Balzac, A. de Musset et V. Hugo, mais cette décision resta toujours à l'état de vœu.
Pendant que ces divers projets s'élaboraient sans aboutir, un riche Américain, M. Osiris, agissait: il mettait à la disposition du Conseil municipal de Paris la somme nécessaire à l'érection d'un monument; MM. Falguière et Mercié, de l'Institut, seraient chargés de son exécution: M. Mercié, de la statue elle-même, M. Falguière, du piédestal et des allégories qui l'orneront. La Cocarde, du 27 février 1889, le décrit ainsi:
«....Ce monument se compose d'un piédestal sur lequel est placée la statue du poète; une figure allégorique, représentant la Jeunesse, dépose des fleurs à ses pieds. MM. Falguière, Mercié et Osiris ont demandé, pour y édifier leur œuvre, le terre-plein situé devant la Comédie-Française.»
Le Conseil Municipal préférait voir la statue de Musset s'élever sur le square situé devant l'église Saint-Augustin.
La même année 1889 voit se former un nouveau comité ayant pour but d'ériger par souscription une statue à Alfred de Musset[7]. Cette affiche fut placardée un peu partout:
SOUSCRIPTION
ouverte par la Jeunesse de France
pour élever une statue à
ALFRED DE MUSSET
Camarades,
On parle depuis longtemps d'élever une statue à Alfred de Musset. L'heure nous semble venue de passer de la parole à l'action. C'est à nous, les jeunes, qu'il appartient de prendre l'initiative d'un monument à celui qui est et restera le poète des jeunes.
Camarades,
Vous entendrez notre appel, et bientôt, grâce à vous, Paris verra se dresser sur l'une de ses places, l'image impérissable d'Alfred de Musset.
Le Comité.
Une longue liste de noms suivait. Le comité se subdivisait: 1o En comité d'initiative: MM. Frédéric Giraud et Auguste Renucci, secrétaires.—2o En comité d'honneur: M. Émile Augier, président. MM. J. Claretie, F. Coppée, A. Dumas, L. Halévy, Ed. Pailleron, Ch. Buloz, H. Fouquier, A. Houssaye, J. Richepin, F. Sarcey, E. Zola, Delaunay, Got, G. Charpentier, etc. Les souscriptions étaient reçues à la librairie Lemerre.—Mais 912 francs seulement furent recueillis, qui suffirent à peine à solder les frais de publicité.
Il ne restait plus que le monument Falguière-Mercié. Plusieurs maquettes furent successivement modelées.
1891. Le Gaulois, 13 avril.—«....Musset est représenté assis, les yeux fixés sur un livre. Devant lui, passe une figure allégorique, la Muse de la Poésie, effeuillant des fleurs dans l'espace. L'ensemble est imposant et d'une grâce empreinte de mélancolie. Le monument aura environ 7m 50 de hauteur. Les deux grands sculpteurs espèrent que leur œuvre sera achevée vers le mois de juillet.»
1892. Le Temps, 26 février.—«....On verra dans la partie inférieure, une Muse, foulant d'un pied léger le soubassement, se tourner au passage vers le poète; du bras droit, elle tiendra une lyre appuyée contre sa poitrine; elle déposera de la main gauche une palme aux pieds du chantre des Nuits, que M. Mercié représentera assis, les jambes croisées, sur une roche, et le bras appuyé sur son genou, le menton dans sa main, méditant.»
Dans une lettre que publie l'Événement du 18 août 1892, M. Osiris déclare que le monument est presque terminé, et cependant les mois et les années se passent sans qu'Alfred de Musset ait sa statue. La cause de ce retard? La raison donnée est que MM. Mercié et Falguière attendent que le Conseil municipal leur désigne l'emplacement, pour savoir quelles proportions ils doivent donner à leur monument. De son côté, le Conseil municipal déclare attendre que MM. Falguière et Mercié aient terminé leur œuvre avec ses dimensions pour désigner l'emplacement. Le Gaulois du 29 octobre 1896 s'étonne à bon droit d'un pareil retard, alors que depuis plus de deux ans la maquette est acceptée par le Conseil municipal, et, sans résultat du reste, demande des explications. Le plus ennuyé est M. Osiris, qui, sur la somme de quarante mille francs à laquelle la Commission des Beaux-Arts a évalué le prix du Monument, en a versé dix mille et voudrait remettre le surplus aux mains du Conseil municipal.
A la fin de l'année 1897, M. Falguière se retire de l'association:
«....Il a considéré, d'accord avec son ami Mercié, que ce serait trop de deux auteurs pour une œuvre qui ne saurait être de dimensions très grandes. Et comme M. Mercié était chargé de la figure principale, il a été convenu que le même artiste s'occuperait également des motifs accessoires....»
Telle est l'explication que donne le Figaro du 10 octobre 1897. Je crois que l'ennui causé par tous ces retards est la véritable raison de la retraite de M. Falguière. Et, à mon humble avis, il se passera bien du temps encore, avant que nous ne voyions la statue d'Alfred de Musset se dresser à Paris, sur une place publique; cependant, l'Exposition universelle de 1900 présente une excellente occasion d'inaugurer ce monument.
M. Antonin Mercié reste donc seul chargé de l'exécution. Le Figaro du 17 janvier 1898 donne la description de la maquette du dernier projet:
«....Mercié nous a montré une cire représentant Alfred de Musset assis sur un banc, un livre à la main, un manteau tombant de ses épaules, le regard perdu dans un rêve. Ingres n'eût pas mieux dessiné l'élégant poète dandy, que Mercié nous a rendu vivant: «C'est tout. Peut-être encore sur le piédestal, un bas-relief donnant quelques scènes des proverbes. Cela dépendra de l'ampleur du monument, c'est-à-dire de la place que va me désigner le Conseil.»
L'emplacement désigné sera probablement le petit terre-plein de la place du Théâtre-Français, qui fait face à la rue Saint-Honoré, et sur lequel donne l'entrée des artistes de la Comédie Française; on le débarrassera des édicules qui l'encombrent. Il avait également été question d'ériger la statue d'Alfred de Musset, place de la Sorbonne, au milieu de la jeunesse des Écoles; ce projet semble abandonné.
Quant à la physionomie elle-même de la statue, M. Mercié l'a composée d'après les portraits exécutés du vivant d'Alfred de Musset et les données que lui fournirent diverses personnes, parents et amis, ayant connu le poète. Mme Lardin de Musset a remis au sculpteur des vêtements portés par l'auteur de Un Caprice et est même venue poser pour les yeux et le haut de la figure qu'elle a semblables à ceux de son frère.
PORTRAITS DIVERS
I.—Portrait-charge dessiné par Alfred de Musset sur l'album de son ami Alfred Tattet. Mme Tattet avait bien voulu me faire voir ce portrait; mais aujourd'hui cette dame est morte et j'ignore lequel de ses héritiers le possède actuellement.
II.—Un matin de l'année 1882, le graveur Louis Charbonnel m'apporta un portrait peint à l'huile sur une toile collée sur carton fort; il prétendait que c'était Alfred de Musset par Eugène Delacroix: le poète était représenté en buste, de face et vêtu d'une chemise de femme. Je ne pouvais discuter avec lui l'authenticité du Delacroix, car il avait sous ce rapport beaucoup plus de connaissances que moi; mais, ce que je pus lui affirmer, c'est que son tableau me semblait une affreuse croûte et que ce n'était sûrement pas Alfred de Musset. Charbonnel n'en voulut pas moins graver à l'eau-forte ce portrait, le réduisant à peu près au quart, et me donna le cuivre. Cet ami est mort en 1884 et je ne sais ce qu'est devenu l'original; quant au cuivre j'en ai, cette même année 1884, fait tirer 25 épreuves à l'imprimerie Lemercier et l'ai mis au tond d'un de mes tiroirs où il est encore.
III.—Une vignette de Bertall, gravée sur bois par Le Blanc: «Panthéon du Diable à Paris: la poésie, la philosophie, la littérature», publiée dans le Diable à Paris, (Hetzel, 1845, 2 vol. in-4o, tome II, page 336), renferme un petit portrait-charge d'Alfred de Musset.
IV.—On prétend qu'Alfred de Musset aurait, sans le savoir, été pris comme modèle pour cette gravure de modes: «L'Homme du Monde, par Humann, 83, rue Neuve-des-Petits-Champs», lithographie in-4o par Gavarni, publiée dans: Le Voyageur, journal de l'office universel, place de la Bourse, 27. 1847;—La Mode, 15 décembre 1847. Puis isolément avec cette légende: «L'Homme du Monde au foyer de l'Opéra, par Humann.» (Imp. Lemercier.)—Je ne connais aucune preuve à l'appui de ce dire.
V.—Vignette sur bois non signée, publiée dans le Livre des 400 auteurs. (Paris, Bureau du Magasin des Familles, 1850, 1 vol. in-4o, page 8): «Pourquoi Alfred de Musset résiste-t-il avec tant de froideur à la Muse, que pour lui échapper il lui laisse aux mains son manteau de poète.» La vignette représente la scène de Joseph et la femme de Putiphar.
VI.—Dans l'Album des portraits comiques, contenant plus de 100 sujets variés, (Paris, Bureau du Magasin des Familles, s. d., in-8o oblong), on trouve page 11, un portrait-charge d'Alfred de Musset en berger, qui n'est autre que le portrait d'Arsène Houssaye.
VII.—La Comédie des comédiennes, no 2. «C'est une belle chose que l'Amour, n'est-ce pas, poète? C'est Dieu qui a fait l'Amour!—Oui, mais c'est le diable qui a fait la femme». Lithographie in-4o par Cisneros d'après Talin, (Imp. Bertauts), publiée dans l'Artiste du 16 décembre 1855. Ce sont, dit-on, Alfred de Musset et Rachel.
VIII.—Portrait d'Alfred de Musset, tableau par M. Eugène Carrière. Salon de 1878 (no 412).
IX.—En 1881, le libraire et marchand d'estampes Fabré vendait un portrait in-8o, gravé au vernis mou, signé: «Ch. Senties» et portant à côté de ce nom le fac-similé de la signature d'Alfred de Musset. J'ignore quel personnage M. Ch. Senties a voulu représenter; mais, quel qu'il soit, ce n'est pas un portrait d'Alfred de Musset.
X.—Buste en plâtre, par Zacharie Rimbez. Salon de 1885 (no 4139).
XI.—«Trinité Poétique: Alfred de Musset, Victor Hugo, Lamartine.» Tableau par Guillaume Dubuffe. Salon de 1888 (no 887).
XII.—«Collection Prunaire, no 43. Alfred de Musset». Portrait in-8o colorié, gravé sur bois par A. Prunaire, d'après le dessin de E. Loevy, (Picard et Kaan, éditeurs à Paris. Imp. de Ch. Unsinger), avec, au verso, une notice par H. Mossier. Image donnée en récompense dans les écoles.
XIII.—Caricature in-32, gravée au trait par Malatesta, à propos de Lorenzaccio:
Publiez mes secrets, défigurez mon drame,
Mais épargnez du moins l'interview à mon âme.
publiée dans l'Illustration du 30 janvier 1897.
ALFRED DE MUSSET
ET
GEORGE SAND
Cette étude a paru primitivement dans la Revue de Paris du 15 août 1896. Depuis lors, les lettres de George Sand à Alfred de Musset et à Sainte-Beuve ont été publiées. Des fragments assez étendus, mais toutefois peu corrects quant au texte, des lettres d'Alfred de Musset à George Sand, ainsi que beaucoup d'autres documents, ont également été mis au jour. Cela a nécessité quelques remaniements dans cet article.
Je réponds en même temps à des objections qui m'ont été faites et rectifie certaines erreurs de ma relation. Enfin, la façon peu courtoise dont une personne qui avait eu momentanément entre les mains le dossier réuni par moi, n'a pas hésité à le communiquer, à mon insu, à d'autres personnes, me permet de parler aujourd'hui de choses que j'avais cru devoir taire jusque-là.
Une dame russe, Mme Wladimir Karenine, vient de publier un ouvrage d'érudition intitulé: George Sand, sa vie et ses œuvres (Paris, Ollendorff, 1899; 2 vol. in-8o) dans lequel on trouve l'analyse de tout ce qui a été écrit sur les «amants de Venise», ainsi que quantité de documents inédits. Je ne puis en donner le détail, mais j'engage le lecteur à consulter cette étude qui est la plus complète et «la plus près de la vérité» de celles qui ont été écrites sur la question Sand-Musset. Je n'ai pas l'honneur de connaître Mme Karenine, mais je la prie de vouloir bien recevoir ici tous mes remerciements pour la bonne opinion qu'elle veut bien avoir de moi.
M. C.
Juillet 1899.
La Véritable histoire de «Elle et Lui» récemment publiée par M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul[8], a rouvert de la façon la plus curieuse, entre Alfred de Musset et George Sand, un débat qui ne sera pas décidément clos, ni l'équitable jugement prononcé, avant la mise en plein jour des lettres échangées par ces amants illustres[9]. La réputation du célèbre Chercheur n'est plus à faire et nous nous garderons de dire le bien que nous en pensons. Nous ne voulons, à notre tour, que joindre au dossier commun quelques pièces authentiques. La «véritable histoire» de cette liaison, apparemment, ce n'est pas Elle et Lui, ce n'est pas davantage Lui et Elle—et nous ne disons rien de Lui, qui fut l'œuvre d'une personne étrangère au débat, et l'exercice de rancunes particulières:—on ne saurait préparer avec trop de soin le difficile triomphe de la vérité.
Mais, d'abord, adressons l'hommage de notre plus respectueuse gratitude à Mme Lardin de Musset, la sœur de «Lui»; à Mme Lina Sand, la veuve du fils d'«Elle», qui ont mis généreusement à notre disposition tous les documents qu'elles possèdent. Il nous faut remercier aussi M. Alexandre Tattet, qui nous a communiqué les lettres adressées à son frère.
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Alfred de Musset et George Sand se virent pour la première fois au mois d'avril ou de mai 1833. Écrivant l'un et l'autre à la Revue des Deux-Mondes, ils avaient naturellement l'occasion de se rencontrer; des amis communs, Sainte-Beuve surtout, firent le reste. Relations de courtoisie littéraire, d'abord: Alfred de Musset envoyait des vers à George Sand, Après la lecture d'Indiana, datés du 24 juin 1833[10], puis des fragments de son poème Rolla qu'il écrivait en ce moment. Peu à peu leur intimité devint plus grande et George Sand adresse à Musset un exemplaire de Lelia portant ces dédicaces:
Tome I: «A Monsieur mon gamin d'Alfred, George.»
Tome II: «A Monsieur le vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son dévoué serviteur, George Sand.»
Envoi auquel Musset répond: «Éprouver de la joie à la lecture d'une belle chose, faite par un autre, est le privilège d'une ancienne amitié. Je n'ai pas ces droits auprès de vous, madame; il faut cependant que je vous dise que c'est là ce qui m'est arrivé en lisant Lélia...»
Dans des stances burlesques fort connues, le Songe du Reviewer ou Buloz consterné, Musset chante les rédacteurs de la Revue des Deux-Mondes:
George Sand est abbesse
Dans un pays lointain;
Fontaney sert la messe
A Saint Thomas d'Aquin;
Fournier, aux inodores,
Présente le papier,
Et quatre métaphores
Ont étouffé Barbier.
Cette nuit, Lacordaire
A tué de Vigny;
Lherminier veut se faire
Grotesque à Franconi;
Planche est gendarme en Chine;
Magnin vend de l'onguent;
Le monde est en ruine:
Bonnaire est sans argent!!![11]
Dans une autre pièce de vers, demeurée inédite, Alfred décrit familièrement les soirées de son amie:
George est dans sa chambrette,
Entre deux pots de fleurs,
Fumant sa cigarette,
Les yeux baignés de pleurs.
Buloz, assis par terre,
Lui fait de doux serments;
Solange, par derrière,
Gribouille ses romans.
Planté comme une borne,
Boucoiran[12] tout crotté
Contemple d'un œil morne
Musset tout débraillé.
Dans le plus grand silence
Paul se versant du thé
Écoute l'éloquence
De Menard tout crotté.
Planche, saoul de la veille,
Est assis dans un coin
Et se cure l'oreille
Avec le plus grand soin.
La mère Lacouture[13]
Accroupie au foyer
Renverse une friture
Et casse un saladier.
De colère pieuse,
Gueroult tout palpitant
Se plaint d'une dent creuse
Et des vices du temps.
Pâle et mélancolique
D'un air mystérieux
Papet[14] pris de colique
Demande où sont les lieux.
Débraillé ou non, Musset dessine sur un album la charge des habitués de la maison, Rollinat, Gueroult, Mérimée, Dumas «charpentant un viol», Sainte-Beuve, qu'il appelle le «bedeau du temple de Gnide», Buloz, et, après beaucoup d'autres, lui-même, en «ballade à la lune», en «Don Juan allant emprunter dix sous», en «poète chevelu»[15], et, pour se faire pardonner ses caricatures, essaye un portrait plus sérieux de Lelia:
«Mon cher George,
«Vos beaux yeux noirs que j'ai outragés hier m'ont trotté dans la tête ce matin. Je vous envoyé cette ébauche, toute laide qu'elle est, par curiosité, pour voir si vos amis la reconnaîtront et si vous la reconnaîtrez vous-même.
«Good night.—I am gloomy to-day.
«Alfd de Musset.»
A la fin du mois d'août, ils sont amants[16]. Leur vie, durant cette période, est semblable à celle des peuples heureux et n'a pas d'histoire. Il suffit, à la rigueur, de lire ce qui est publié de la correspondance de George Sand et de Sainte-Beuve, dans le tome I des Portraits contemporains, édition de 1888, et ce que Paul de Musset raconte dans la Biographie de son frère. On devine le reste. On nous permettra de ne pas les suivre avant leur voyage en Italie.
I
VOYAGE EN ITALIE
Le 12 décembre 1833, dans la soirée, Paul de Musset conduisit les deux voyageurs jusqu'à la malle-poste. Ils s'arrêtèrent à Lyon, où ils rencontrèrent Stendhal; à Avignon, Marseille[17], Gênes, et le 28 se trouvaient à Florence. Ce fut probablement pendant le court séjour qu'ils y firent qu'Alfred de Musset entreprit des recherches sur quelques-uns de ses ancêtres[18] et trouva ce fragment du livre XV des Chroniques Florentines qui lui fournit le sujet de Lorenzaccio.
De cette ville, les dates précises nous sont fournies par le passeport d'Alfred de Musset:
Firenze, 28 Dic. 1833. Visto alla Legazione d'Austria per Venezia.
Firenze, 28 Dic. 1833. Visto buono per Bologna et Venezia.—G. Molinari.
Visto, buono per Bologna—Dellaca, 29 dicembre 1833.
Bologna, 29 Dic. 1833. Per la continuazione del suo viaggio via di Ferrara.
Francolino. 30 Dic. 1833. Visto sortire.
Rovigo, 30 Dic. 1833. Buono per Padova.
Vu au Consulat de France à Venise. Bon pour séjour. Venise, te 19 janvier 1834.—Le consul de France: Silvestre de Sacy.
Les divers incidents du voyage, qui, du reste, n'ont rien de particulier, sont racontés par George Sand dans son Histoire de ma vie, et par Paul de Musset dans la Biographie de son frère. Alfred de Musset en a même consigné quelques épisodes sur un petit carnet de voyage, dessins faits à la hâte, mais qui représentent bien ce qu'ils veulent peindre: ce sont d'abord un vieux monsieur et une vieille dame, types de provinciaux probablement aperçus à travers les vitres d'une portière de diligence. Plus loin, un marchand de bibelots offre sa pacotille à nos deux voyageurs dont un troisième dessin nous donne les portraits. Ce sont ensuite la douane de Gênes, et, sur le bateau, la rencontre d'un voyageur trop bavard. Puis vient Stendhal, à Pont-Saint-Esprit: «Il fut là d'une gaieté folle, dit George Sand, se grisa raisonnablement, et dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourrées»[19] fit l'admiration de la servante d'auberge. Voici maintenant George Sand se masquant le bas de la figure avec son éventail; un autre portrait de Stendhal; une tête de vieillard avec cette légende: «Il dottor Rebizzo»; et enfin, la dernière scène de la traversée: l'auteur, affalé sur le bord du bateau, paye son tribut à la mer, tandis que sa compagne fume gaillardement une cigarette: «Homo sum et nihil humani a me alienum puto»[20]. A cela vient se joindre un autre dessin, sur une feuille séparée, représentant «Il signor Mocenigo.»
A Gênes, George Sand avait senti les premières atteintes des fièvres du pays; son état ne fit que s'aggraver dans la suite du voyage, elle arriva malade à Venise.
Les deux amants s'installèrent sur le quai des Esclavons, à l'hôtel Danieli, que tenait il signor Mocenigo. Jadis, lord Byron avait habité un palais sur le Grand Canal: «Aveva tutto il palazzo, lord Byron», leur dit leur hôte. Ce souvenir du poète anglais est demeuré si vivace chez Alfred de Musset, que huit ans plus tard, on le retrouve dans son Histoire d'un merle blanc[21]: «J'irai à Venise et je louerai sur les bords du Grand Canal, au milieu de cette cité féerique, le beau palais Mocenigo, qui coûte quatre livres dix sous par jour: là, je m'inspirerai de tous les souvenirs que l'auteur de Lara doit y avoir laissés».
Les premiers temps de leur séjour furent calmes; malgré son état maladif, George Sand accompagnait Musset, qui, tout en visitant la ville, prenait des notes sur les usages, sur les dénominations des lieux: nous avons de lui plusieurs pages d'adresses, de recettes culinaires, mots du dialecte vénitien, courtes notices sur des familles ou des noms célèbres à Venise, inscriptions copiées sur les monuments, tout cela pêle-mêle, au hasard des rencontres. Nous voyons là qu'ensemble ils visitèrent Chioggia, déjeunèrent au restaurant du Sauvage, à Venise, et se promenèrent dans les jardins de Saint Blaise, à la Zuecca:
A Saint Blaise, à la Zuecca,
Vous étiez, vous étiez bien aise,
A Saint Blaise;
A Saint Blaise, à la Zuecca,
Nous étions bien là!....[22]
C'est probablement pendant l'une de ces promenades qu'Alfred de Musset recueillit cette chanson italienne, retrouvée dans ses papiers, que l'on peut rapprocher de la Serenata du Dr Pagello, dont George Sand cite une version non signée dans sa Deuxième lettre d'un voyageur et que M. le vicomte de Spoelberch a publiée en entier[23]:
Le Fou