Lascia, lascia, il cimitero
Siedi tosto a me d'accanto.
Tra la la! Quel loco e nero!
Vieni, vieni, io t'amo tanto!
Amor mio, vieni con me!
Povero me!

Oh! perche quel caro viso
Mi nascondi entro una fossa.
Tra la la! Voglio il tuo riso,
E mi mostri 'sol quel ossa?
Amor mio, vieni con me!
Povero me!

Ecco l'sole e dormi ognora!
Sorgi su! senti l'amante!
Tra la la! Che si t'adora,
Che si strugge a te davante!
Amor mio, vieni con me
Povero me!

Eri bella, ora sei brutta,
Fredda resti ai bacci miei!
Tra la la! Se mia sei tutta!
Che mi fa che morta sei!
Amor mio, vieni con me!
Povero me!

Traduction:

Quitte, quitte le cimetière—Assieds-toi vite auprès de moi—Tra la la! Ce lieu est noir—Viens, viens, je t'aime tant!—Mon amour, viens avec moi!—Pauvre moi!

Oh! pourquoi ce cher visage—Se cache-t-il dans une tombe?—Tra la la! je voudrais ton sourire!—Pourquoi ne me montrer que tes os?—Mon amour, viens avec moi!—Pauvre moi!

Voici le soleil, et tu dors toujours!—Allons, lève-toi, entends le bien aimé!—Tra la la! qui tellement t'adore—Qui fait tant d'efforts pour aller au-devant de toi—Mon amour, viens avec moi!—Pauvre moi!

Tu étais belle! A présent tu es laide!—Tu restes froide à mes baisers!—Tra la la! Puisque tu es toute à moi—Que m'importe que tu sois morte?—Mon amour, viens avec moi!—Pauvre moi!

Mais bientôt George Sand dut garder la chambre et son ami continua seul ses excursions.

Alfred de Musset avait écrit plusieurs fois à sa mère depuis son départ: de Marseille, de Gênes, de Florence, puis de Venise. Les premières lettres parvinrent à leur adresse[24]; mais vers la fin de janvier, les nouvelles cessèrent brusquement. Mme de Musset s'en plaignit à son fils:

«Paris, ce jeudi, 13 février 1834.

«Il m'est impossible, mon cher enfant, de me rendre compte des motifs que tu peux avoir pour me laisser si longtemps sans nouvelles, après la promesse que tu m'avais faite de m'éviter au moins ce chagrin là. Tu connais ma facilité malheureuse à m'inquiéter; si tu lui laisses un libre cours, je ne puis pas prévoir où elle me conduira. Ces jours derniers, Hermine[25] était malade, elle a pris un rhume en sortant d'un bal chez Mme Hennequin, qui nous avait invitées. Je veillais près d'elle et passais de longues nuits, que l'incertitude de ta position, de ta santé, rendaient bien tristes. Le matin, j'avais une fièvre nerveuse, la tête me tournait, il me semblait que j'allais devenir folle; je pleurais, je marchais à grands pas dans ma chambre, cherchais quel moyen je pourrais imaginer pour me procurer de tes nouvelles. Enfin, j'ai supplié Paul[26], après plusieurs jours de cet état intolérable, d'aller voir Buloz et de savoir de lui si quelqu'un des amis de Mme Sand avait eu de ses nouvelles. Heureusement Buloz avait reçu une lettre de toi, datée du 27 janvier; Paul m'a calmé le sang en me rapportant cette nouvelle. Je ne suis plus malade, mais je suis bien triste; car il faut que tu aies des raisons pour me laisser dans une pareille inquiétude, si tu n'es pas malade, ce que cette lettre à Buloz ne prouve nullement, puisque je ne l'ai pas lue; au moins, tu es ennuyé, lui-même l'a dit à Paul; tu ne te plais plus à Venise, peut-être en es-tu parti; je t'écris à tout hasard; ma lettre ne te parviendra probablement pas, mais c'est le moindre de mes soucis. Je me soulage en t'écrivant; il me semble au moins, pendant que je promène ma plume sur ce papier, que tu m'entends et que tu vas te hâter de soulager mon ennui en m'écrivant bien vite. Fais-le, mon bon fils, si cette lettre arrive jusqu'à toi et surmonte la paresse ou le malaise qui t'en a empêché depuis six semaines, car il y a réellement tout ce temps que je n'ai reçu un mot de toi. La dernière [lettre], qui m'a fait tant de plaisir, est datée du 6 janvier; je l'ai relue bien des fois, mais maintenant je ne puis plus la relire, elle me fait mal, car cette phrase par laquelle tu la termines: «Ne crains pas, ma chère mère, il t'en coûtera des ports de lettres...» etc.: n'y a-t-il pas dans cette assurance de quoi faire naître les plus vives inquiétudes? Car, qui peut te détourner d'une si bonne et si chère résolution, que des accidents graves ou un état d'abattement causé par la maladie? Je sens, mon cher enfant, que si rien de tout cela n'existe, je vais l'ennuyer par mes doléances; mais figure toi un peu ce que c'est que d'être à trois cents lieues de son fils chéri, et de ne savoir à quels saints se vouer pour savoir s'il existe ou s'il est mort, assassiné, noyé, que sais-je? Il y a de quoi en perdre l'esprit et c'est ce que je fais.

«Nous avons passé un triste carnaval.... (Détails sur les bals où elle était invitée avec sa fille.)

«Je ne sais pas si tu as reçu les deux lettres que je t'ai adressées à Venise? La première était adressée poste restante, à Venise; la seconde, quai des Esclavons ou bureau restant. Mais j'avais mis sur l'adresse Monsieur de Musset sans le prénom d'Alfred; je crains que si tu l'as été chercher on ne te l'ait pas donnée. Enfin je me persuade que tu n'as pas reçu mes lettres, puisque tu n'as répondu à aucune. Celle-ci sera-t-elle plus heureuse? Cela est fort douteux. Fais réclamer les autres si on ne te les a pas encore données. Il faudrait y aller toi-même, car on ne les donne pas à d'autres qu'à la personne même à laquelle elles sont adressées.

«Mais cela est du bavardage, tu le sais aussi bien que moi.

«Je te quitte en t'embrassant bien tendrement; ton frère et ta sœur en font autant, mais personne au monde ne t'aime comme

«Ta mère.»

Ce n'était ni la paresse ni la maladie qui empêchaient Alfred de Musset de donner de ses nouvelles; il écrivait régulièrement et confiait ses lettres à un gondolier, nommé Francesco, pour les porter à la poste avec l'argent nécessaire à leur affranchissement: mais Francesco dépensait l'argent au cabaret et jetait la lettre à l'eau.

II

A VENISE

Il y avait un peu plus d'un mois que les deux amants étaient à Venise, quand éclata la crise terrible dont s'est ressentie leur vie entière: fatigué au physique et au moral par le voyage, affaibli par le climat, ennuyé de cette compagne toujours malade qui lui faisait si triste figure, Alfred de Musset devint nerveux, irritable, s'emportant à la moindre contradiction, au moindre obstacle; George Sand, que la fièvre rendait non moins irascible et maussade, reçut mal ses observations ou ses doléances: de là ces querelles qui firent de leur chambre d'hôtel un enfer. Ce ne fut pas leur faute, il ne faut les accuser ni l'un ni l'autre: le milieu seul fut coupable. Et puis, sans vouloir en convenir avec eux-mêmes, ils commençaient malgré eux à sentir que leur beau rêve était irréalisable et que l'amour idéal ne se trouvait pas sur terre. C'est alors qu'Alfred de Musset fut à son tour atteint par la fièvre; et dans l'état d'excitation où il vivait, le mal ne fit pas chez lui de lents progrès comme chez George Sand: il l'abattit d'un seul coup. George Sand éperdue, ne sachant où donner de la tête, manda par une lettre pressante[27] un jeune médecin, qui, peu de temps auparavant, l'avait soignée pour une migraine, le docteur Pierre Pagello:

«...E mi pregava di accorrer subito, e, se lo credessi opportuno, di condur meco un altro medico, per consultare, trattandosi d'un uomo di grande ingegno poetico e di un individuo che cio che di meglio amava sulla terra. Accorsi subito e mi associai al dottor Zuanon, valentissimo giovane e collega, assistente all'ospitale dei S.S. Giovanni e Paolo. Abbiamo diagnosticata la malattia per febbre tifoidea nervosa.....»[28].

«...Elle me priait de venir aussitôt, et, si je le jugeais opportun, d'amener avec moi un autre médecin pour une consultation; il s'agissait d'un homme d'un grand génie poëtique, d'une personne qui était ce qu'elle aimait le mieux sur la terre. J'accourus de suite et m'adjoignis le docteur Zuanon, jeune homme fort remarquable et mon collègue, assistant à l'hôpital des Saints Jean et Paul. Nous avons diagnostiqué la maladie: une fièvre typhoïde nerveuse....»

Pagello vint et remplaça avantageusement un vieux médecin qui, nous ne savons comment, se trouvait au chevet de Musset, dès le début de sa maladie, le docteur Rebizzo[29].

Pagello ordonna des compresses d'eau glacée et une potion calmante:

Aq. ceras nigr ξ ij
Laud. liquid. Sydn. gutt XX
Aq. coob. laur. ceras, gutt XV

DrPAGELLO.

Autrement dit:

Eau de cerises noires 1 once, 2 gros.
Laudanum liquide de Sydenham 20 gouttes.
Eau distillée de laurier cerise 15 gouttes.
Ordonnance du Dr Pagello

Ordonnance du Dr Pagello
Agrandissement

Pendant plus de huit jours, le poète fut soigné avec un admirable dévouement par George Sand et Pagello qui ne quittèrent pas son chevet:

«....Par instants les sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable. Je sentais des bouffées de froid monter du fond de mon lit, une vapeur glacée, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à la moelle des os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée aux organes qui auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on pouvait me croire mort et m'enterrer avec ce reste de vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur, et il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main, je ne sais laquelle, ôta de mon front une compresse d'eau froide que j'avais depuis plusieurs jours et je sentis un peu de chaleur. J'entendis mes deux gardiens se consulter sur mon état, ils n'espéraient plus me sauver.......»[30].

«Le 5 février, George Sand écrivait à Boucoiran: «...Je viens d'annoncer à Buloz l'état d'Alfred, qui est fort alarmant ce soir......» Et le 8, au même: «.....La maladie suit son cours sans de trop mauvais symptômes, mais non pas sans symptômes alarmants...... Heureusement j'ai trouvé enfin un jeune médecin excellent, qui ne le quitte ni jour ni nuit et qui lui administre des remèdes d'un très bon effet...... Gardez toujours un silence absolu sur la maladie d'Alfred et recommandez le même silence à Buloz......»

A des crises nerveuses d'une violence extrême, succédait cette léthargie qui ressemblait à la mort. Le neuvième ou le dixième jour, Musset, comme s'il sortait d'un rêve, ouvrit les yeux en poussant un léger cri, et reconnut les deux personnes présentes: «.....J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller et elle tourna. Pagello s'approcha de moi, me tâta le poulx et dit: «Il va mieux; s'il continue ainsi, il est sauvé.....»[31]. Musset était hors de danger, en effet, mais il s'en fallait de beaucoup qu'il fût guéri: dans une lettre adressée à George Sand, datée du 4 avril 1834, il dit que cette crise a duré dix-huit jours.

Ici nous sommes obligé de toucher un point délicat: pendant cette période aiguë de sa maladie, Alfred de Musset a-t-il réellement vu ou s'est-il imaginé voir George Sand entre les bras de Pagello?

Dans une relation datée de décembre 1852, écrite entièrement de sa main, Paul de Musset déclare que son frère lui a toujours dit l'avoir vue, pendant qu'il était étendu sur son lit de douleur, mais sans pouvoir préciser le moment: «En face de moi, je voyais une femme assise sur les genoux d'un homme, elle avait la tête renversée en arrière..... Je vis les deux personnes s'embrasser.» Et plus loin: «Le soir même ou le lendemain, Pagello s'apprêtait à sortir, lorsque George Sand lui dit de rester et lui offrit de prendre le thé avec elle..... En les regardant prendre leur thé, je m'aperçus qu'ils buvaient l'un après l'autre dans la même tasse.» Mais c'est Paul qui a écrit cela et non Alfred, et pas une ligne d'Alfred ne fait allusion à ce fait; il reproche bien des choses à sa maîtresse, mais jamais cela.

Il ne nous paraît guère possible d'admettre que George Sand, épuisée par les veilles, malade elle-même, se soit donnée à un autre homme sous les yeux de celui qu'elle soignait avec un dévouement sans bornes. Toute sa vie, elle a protesté contre cela; elle s'est défendue, non pas d'avoir été la maîtresse de Pagello, mais de l'être devenue dans les circonstances que voilà.—Je parle du fait matériel et non de la déclaration adressée par elle à Pagello et signalée par le docteur Cabanès. Le meilleur moyen de détruire cette légende, ne serait-il pas de publier la correspondance des deux amants? Mais une correspondance complète, et non des lettres tronquées comme celles qui circulent sous main.

D'autre part, madame Tattet, lorsqu'elle me fit l'honneur de me recevoir, m'a déclaré que son mari lui avait toujours dit que c'était lui, Alfred Tattet, qui s'était aperçu de l'intimité existant entre G. Sand et le docteur, ce dont il avait averti Alfred de Musset déjà convalescent. Musset, qui n'avait jamais eu la moindre Vision au sens où l'entend son frère, entra dans une rage folle à cette nouvelle; il voulut se lever pour tuer G. Sand et Pagello; Tattet parvint à le calmer, et il se contenta de provoquer Pagello en duel. C'est à cela que G. Sand fait évidemment allusion dans la lettre qu'elle adressa le 24 août 1838 à Alfred Tattet: «...Je trouvais légitime que vous me préférassiez votre ami; et, après tout, vous me rendiez un plus grand service que de me garder le secret, car vous l'empêchiez de se battre et je n'eusse pas voulu payer votre silence au prix de la moindre goutte de son sang....» Enfin, G. Sand parvint à illusionner Alfred de Musset et à lui persuader que Tattet avait mal vu. Cela ne vous semble-t-il pas plus vraisemblable que le récit alambiqué de Paul de Musset?

Cette même relation de Paul de Musset parle aussi d'une querelle survenue pendant la convalescence d'Alfred. Une nuit, Alfred surprit George écrivant sur ses genoux; il voulut savoir ce qu'elle disait dans cette lettre et à qui elle l'adressait. George Sand refusa toute explication et plutôt que de lui remettre son papier, elle le lança par la fenêtre. Alfred de Musset fut convaincu par cela seul qu'elle écrivait à Pagello pour lui donner un rendez-vous.—Nous parlons toujours d'après Paul de Musset.

Dans une note jointe à une lettre d'Alfred de Musset, datée du 30 avril 1834, George Sand affirme qu'elle donnait simplement des nouvelles d'Alfred à Pagello et qu'elle ne voulut pas lui faire voir le billet parce qu'elle y parlait de folie: «Plus tard, elle consentit, à Paris, «à lui remettre cette fameuse lettre»; car, Alfred de Musset parti, elle descendit aussitôt dans la rue où elle la retrouva.

Or, il y a, dans les papiers d'Alfred de Musset, une Canzonetta nuova supra l'Elisire d'Amore, qui répond en tous points à la pièce décrite par George Sand dans la note citée plus haut: c'est une sorte de placard de quatre pages, imprimé à Venise, sur mauvais papier, et qui se vendait quelques sous dans la rue. Au dos de cette romance, on lit cette phrase écrite, au crayon, par George Sand: «Egli e stato molto male questa notte, poveretto! credeva si vedere fantasmi intorno al suo letto, e gridava sempre: Son matto, je deviens fou. Temo molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal gondoliere se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri. Se forse ubri.....» C'est-à-dire: «Il s'est trouvé très mal cette nuit, le pauvre! Il croyait voir des fantômes autour de son lit et criait sans cesse: Je suis fou, je deviens fou. Je crains beaucoup pour sa raison. Il faut savoir du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre, en gondole, hier. Si peut-être il était gris.....» George Sand ajoute: «La phrase devait probablement se terminer ainsi: S'il n'était que gris, cela ne serait pas si inquiétant. Il éprouvait un insurmontable besoin de relever ses forces par des excitants, et deux ou trois fois, malgré toutes les précautions, il réussit à boire en s'échappant, sous prétexte de promenade en gondole. Chaque fois, il eut des crises épouvantables, et il ne fallait pas en parler au médecin devant lui, car il s'emportait sérieusement contre ces révélations.»

On était alors aux premiers jours de mars; un secours inattendu arriva aux malheureux voyageurs. M. Alfred Tattet visitait l'Italie, en compagnie d'une personne dont le nom fut célèbre au théâtre[32]; il fit un détour pour venir voir à Venise son ami Alfred de Musset, qu'il croyait en bonne santé. Il le trouva revenant à la vie; lui aussi se fit garde-malade et ils furent trois au lieu de deux:

«...J'ai tâché pendant mon séjour à Venise, écrivait-il à Sainte-Beuve, de procurer quelques distractions à Madame Dudevant, qui n'en pouvait plus; la maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je ne les ai quittés que lorsqu'il m'a été bien prouvé que l'un était tout à fait hors de danger et que l'autre était entièrement remise de ses longues veilles.....»[33].

Un billet de George Sand vient confirmer cette lettre:

«A Monsieur Alfred Tattet, hôtel de l'Europe.

«Alfred ne va pas mal; nous irons au spectacle si vous voulez. Mais guérissez-vous de votre rhume et soignez-vous.

«Tout à vous.

«George.»

Dès qu'il avait pu le faire, Alfred de Musset avait écrit à sa mère pour lui dire son état et lui annoncer son retour: «Je vous apporterai un corps malade, une âme abattue, un cœur en sang, mais qui vous aime encore.»[34].

Voici la réponse de Mme de Musset:

«Paris, 17 mars 1834.

«Oh! mon pauvre fils! mon pauvre fils! Quel fatal voyage tu as fait là! Et quelle affreuse maladie! Ta lettre m'a bouleversée; j'en, suis restée trois heures sans pouvoir parler. D'après le traitement qu'on t'a fait subir, ton frère conclut que tu as eu une fièvre cérébrale. Pour moi, je me perds dans les conjectures les plus sinistres pour deviner quelle complication de maladies a pu l'assaillir, toi si sain, si fort jusque-là, et qui n'as jamais fait sous mes yeux ce qu'on peut appeler une maladie. Je suis persuadée que le malsain climat dans lequel vous êtes allés vous fixer a contribué à ton malheur. Venise est inhabitable une grande partie de l'année; je voudrais à tout prix t'en savoir dehors. Il ne faut pas cependant que tu te mettes en route pour la France avant que ta pauvre santé soit consolidée; tu n'aurais pas la force de supporter le voyage et une rechute serait plus dangereuse encore. Mais si tu t'en sens la force, tâche d'aller passer ta convalescence loin de Venise, elle en sera plus courte et plus sûre. J'ai une bien grande reconnaissance pour Madame Sand et pour tous les soins qu'elle t'a donnés. Que serais-tu devenu sans elle? C'est affreux à penser. J'étais, lorsque j'ai reçu ta lettre, dans une inquiétude impossible à exprimer. J'avais été jeudi chez Buloz, qui venait de recevoir une lettre de Madame Sand; il ne voulait pas me la montrer et il feignait de l'avoir perdue. Il avait imprudemment lâché le mot d'indisposition: Alfred a une indisposition! Il n'en fallait pas tant pour me faire deviner la vérité, l'horrible vérité; et je suis sortie de chez lui plus morte que vive.

«Je n'ai pas besoin de te dire, mon bien cher enfant, que tout ce que tu désires de changements dans notre appartement sera fait de suite...... (Description des modifications à opérer)...... Si ce projet te convient, écris-le moi, je le ferai exécuter avant ton retour, pour t'éviter l'ennui des ouvriers, autrement, nous attendrons ton retour et je me bornerai à faire ce que tu me demandes.

«Je te supplie de m'écrire lettres sur lettres, mon cher enfant; tu comprends combien cela m'est nécessaire en ce moment. Je suis si malheureuse, si tourmentée! Ton frère et ta sœur sont bien inquiets aussi. J'ai appris avec plaisir que M. Tattet est avec vous; ce te sera une distraction agréable: un ami est bien précieux à trois cents lieues de tous les siens.

«Nous nous portons tous bien, à l'inquiétude près, qui est un mal insupportable pour moi. Je t'embrasse, mon cher fils, de toute mon âme et t'aime plus que ma vie.

«Ta mère

«Edmée».

«Tu ne m'as pas donné d'adresse positive et pas dit si tu as reçu une seule de mes lettres; de sorte que je crains toujours qu'elles ne te soient pas parvenues.»

Le timbre d'arrivée à Venise porte la date du 25 mars. A cette époque, Alfred de Musset était donc suffisamment rétabli pour sortir et aller lui-même chercher ses lettres à la poste.

D'autre part, George Sand écrivait à Alfred Tattet, qui lui demandait des nouvelles:

«Votre lettre me fait beaucoup plaisir, mon cher monsieur Alfred, et je suis charmée que vous me fournissiez l'occasion de deux choses. D'abord de vous dire qu'Alfred, sauf un peu moins de force dans les jambes et de gaieté dans l'esprit, est presque aussi bien portant que dans l'état naturel. Ensuite de vous remercier de l'amitié que vous m'avez témoignée et des moments agréables que vous m'avez fait passer en dépit de toutes mes peines. Je vous dois les seules heures de gaieté et d'expansion que j'aie goûtées dans le cours de ce mois si malheureux et si accablant. Vous en retrouverez de meilleures dans votre vie; quant à moi, Dieu sait si j'en rencontrerai jamais de supportables. Je suis toujours dans l'incertitude où vous m'avez vue, et j'ignore absolument si ma vieille barque ira échouer en Chine, ou à toute autre morgue, questo non importa, comme dirait notre ami Pagello, et je vous engage à vous en soucier fort peu. Gardez-moi seulement un bon souvenir du peu de temps que nous avons passé à bavarder au coin de mon feu, dans les loges de la Fenice et sur les ponts de Venezia la Bella, comme vous dites si élégamment. Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de la féroce Lélia, répondez seulement qu'elle ne vit pas de l'eau des mers et du sang des hommes, en quoi elle est très inférieure à Han d'Islande; dites qu'elle vit de poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin et qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous tout seul de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue se plaindre, comme une personne naturelle.—Vous m'avez dit que cet instant de confiance et de sincérité était l'effet du hasard et du désœuvrement. Je n'en sais rien, mais je sais que je n'ai pas eu l'idée de m'en repentir, et qu'après avoir parlé avec franchise pour répondre à vos questions, j'ai été touchée de l'intérêt avec lequel vous m'avez écoutée. Il y a certainement un point par lequel nous nous comprenons: c'est l'affection et le dévouement que nous avons pour la même personne. Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce que je désire désormais. Vous êtes sûr de pouvoir contribuer à son bonheur, et moi, j'en doute pour ma part. C'est en quoi nous différons et c'est en quoi je vous envie. Mais je sais que les hommes de cette trempe ont un avenir et une providence. Il retrouvera en lui-même plus qu'il ne perdra en moi; il trouvera la fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la solitude.

«En attendant, nous partons pour Paris dans huit ou dix jours, et nous n'aurons pas, par conséquent, le plaisir de vous avoir pour compagnon de voyage. Alfred s'en afflige beaucoup, et moi, je le regrette réellement. Nous aurions été tranquilles et allegri avec vous, au lieu que nous allons être inquiets et tristes. Nous ne savons pas encore à quoi nous forcera l'état de sa santé physique et morale. Il croit désirer beaucoup que nous ne nous séparions pas et il me témoigne beaucoup d'affection. Mais il y a bien des jours où il a aussi peu de foi en son désir que moi en ma puissance, et alors, je suis près de lui entre deux écueils: celui d'être trop aimée et de lui être dangereuse sous un rapport, et celui de ne pas l'être assez, sous un autre rapport, pour suffire à son bonheur. La raison et le courage me disent donc qu'il faut que je m'en aille à Constantinople, à Calcutta ou à tous les diables. Si quelque jour il vous parle de moi et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force ou d'orgueil, dites-lui que le hasard vous a amené auprès de son lit dans un temps où il avait la tête encore faible, et qu'alors, n'étant séparé des secrets de notre cœur que par un paravent, vous avez entendu et compris bien des souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui que vous avez vu la vieille femme répandre sur ses tisons deux ou trois larmes silencieuses, que son orgueil n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au milieu des rires que votre compassion ou votre bienveillance cherchait à exciter en elle, un cri de douleur s'est échappé une ou deux fois du fond de son âme pour appeler la mort.

«Mais je vous ennuye avec mes bavardages, et peut-être vous aussi, vous pensez que, par habitude, j'écris des phrases sur mon chagrin. Cette crainte là est ce qui me donne ordinairement de la force et une apparence de dédain. Je sais que je suis entachée de la désignation de femme de lettres, et, plutôt que d'avoir l'air de consommer ma marchandise littéraire par économie dans la vie réelle, je tâche de dépenser et de soulager mon cœur dans les fictions de mes romans; mais il m'en reste encore trop, et je n'ai pas le droit de le montrer sans qu'on en rie. C'est pourquoi je le cache; c'est pourquoi je me consume et mourrai seule, comme j'ai vécu. C'est pourquoi j'espère qu'il y a un Dieu qui me voit et qui me sait, car nul homme ne m'a comprise, et Dieu ne peut pas avoir mis en moi un feu si intense pour ne produire qu'un peu de cendres.

«Ensuite, il y a des gens qui prennent tout au sérieux, même la Mort, et qui vous disent: «Cela ne peut pas être vrai, on ne peut pas plaisanter et souffrir, on ne peut pas mourir sans frayeur, on ne peut pas déjeuner la veille de son enterrement.» Heureux ceux qui parlent ainsi. Ils ne meurent qu'une fois et ne perdent pas le temps de vivre à faire sur eux-mêmes l'éternel travail de renoncement, ce qui est, après tout, la plus stupide et la plus douloureuse des opérations.

«A propos d'opérations, l'illustrissimo professore Pagello vous adresse mille compliments et amitiés. Je lui ai traduit servilement le passage sombre et mystérieux de votre lettre où il est question de lui et de mademoiselle Antonietta, sans y ajouter le moindre point d'interrogation, sans chercher à soulever le voile qui recouvre peut-être un abîme d'iniquités. Le docteur Pagello a souri, rougi, pâli; les veines colossales de son front se sont gonflées, il a fumé trois pipes; ensuite, il a été voir jouer un opéra nouveau de Mercadante, à la Fenice; puis il est revenu, et, après avoir pris quinze tasses de thé, il a poussé un grand soupir, et il a prononcé ce mot mémorable que je vous transmets aveuglément pour que vous l'appliquiez à telle question qu'il vous plaira: Forse!

«Ensuite, je lui ai dit que vous pensiez beaucoup de bien de lui, et il m'a répondu qu'il en pensait au moins autant de vous, que vous lui plaisiez immensamente et qu'il était bien fâché que vous ne vous fussiez pas cassé une jambe à Venise, parce qu'il aurait eu le plaisir de vous la remettre et de vous voir plus longtemps. J'ai trouvé que son amitié allait trop loin, mais j'ai partagé son regret de vous avoir si tôt perdu.

«Je n'écris pas à Sainte-Beuve parce que je ne me sens pas le courage de parler davantage de mes chagrins, et qu'il m'est impossible de feindre avec lui une autre disposition que celle où je suis. Mais si vous lui écrivez, remerciez-le pour moi de l'intérêt qu'il nous porte. Sainte-Beuve est l'homme que j'estime le plus; son âme a quelque chose d'angélique et son caractère est naïf et obstiné comme celui d'un enfant. Dites-lui que je l'aime bien; je ne sais pas si je le verrai à Paris; je ne sais pas si je le reverrai jamais.

«Ni vous non plus, mon cher; mais pensez à moi quelquefois, et tâchez d'en penser un peu de bien avec ceux qui n'en penseront pas trop de mal. Je ne vous dis rien de la part d'Alfred, je crois qu'il vous écrira de son côté. Amusez-vous bien, courez, admirez et surtout ne tombez pas malade.

T. à v.
«George Sand».

22 mars [1834].

«Écrivez-moi à Paris, quai Malaquais, 19, si vous avez quelque chose à me dire.»

III

RETOUR D'ITALIE

Le 22 mars 1834, il était donc décidé que George Sand et Alfred de Musset revenaient ensemble à Paris; mais le 28, tout était changé: les troisième, quatrième et cinquième chapitres de la dernière partie de la Confession d'un Enfant du siècle donnent une idée de ce qui a dû se passer durant ces quelques jours. Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur d'âme et de générosité en partant seul, laissant George Sand en compagnie de Pagello.

Avant de le quitter, ses «deux grands amis» remirent au voyageur un petit portefeuille portant ces deux dédicaces autographes[35]. Sur la première page:

A son bon camarade, frère et ami Alfred
Sa maîtresse George

Venise 28 mars 1834.

sur la dernière:

Pietro Pagello
Raccomanda
Mr Alfred de Musset
A Pietro Pirzio Ingegnesi
A Vincenzo Stefanelli
A Mr J. R. Aggiunta.

dédicace1

Agrandissement

dédicdace2

Agrandissement

Alfred de Musset quitta Venise dans la journée ou dans la soirée du 29 mars 1834; son passeport nous fournit encore des indications précises:

Venezia, 28 marzo 1834. Dir Gen. di Poli. Buono per Milano.

Vu au Consulat de France à Venise. Bon pour se rendre à Paris. Venise, 29 mars 1834. Le Consul de France: Silvestre de Sacy.

Visto al Comando. Arona, 1 aprile 1834.

Vu au Pont Saint Maurice, le 3 avril 1834, allant en France.

Vu à Genève, le 5 avril 1834. Bon pour Paris.

Vu à Bellegarde, le 6 avril 1834.

Il était accompagné par une sorte de domestique, nommé Antonio, que George Sand avait chargé de veiller sur son maître pendant le voyage et qui devait la tenir au courant des incidents de la route. Elle-même reconduisit Musset jusqu'à Mestre, dit-elle dans son Histoire de ma vie,—jusqu'à Vicence, d'après une lettre d'elle à Boucoiran[36].

Il lui écrivit de Padoue et de Genève:

«Monsieur Pagello, Dr médecin
Pharmacie Ancilla, C. Sn Luca

Pour remettre à Madame Sand.    Venise.

[Genève], vendredi, 4 avril [1834].

«Mon George chéri, je suis à Genève. Je suis parti de Milan sans avoir trouvé de lettre de toi à la poste. Peut-être m'avais-tu écrit; mais j'avais retenu mes places tout de suite en arrivant, et le hasard a voulu que le courrier de Venise, qui arrive toujours deux heures avant le départ de la diligence de Genève, s'est trouvé en retard cette fois. Je t'en prie, si tu m'as écrit à Milan, écris au directeur de la poste de me faire passer ta lettre à Paris. Je la veux, n'eût-elle que deux lignes. Écris-moi à Paris..... Quand tu passeras le Simplon pense à moi, George. C'était la première fois que les spectacles éternels des Alpes se levaient devant moi dans leur force et dans leur calme. J'étais seul dans le cabriolet; je ne sais comment rendre ce que j'ai éprouvé: il me semblait que ces géants me parlaient de toutes les grandeurs sorties de la main de Dieu: «Je ne suis qu'un enfant, me suis-je écrié, mais j'ai deux grands amis, et ils sont heureux!....»

Elle, de son côté, lui adressa une lettre à Milan.

Je ne parlerai pas de l'existence à Venise de George Sand et de Pagello, après le départ d'Alfred de Musset. La publication, par M. le Dr Cabanès, dans la Revue Hebdomadaire des 1er août et 15 octobre 1896, de longs fragments du journal intime de P. Pagello et autres documents; les révélations de M. R. Barbiera dans l'Illustrazione Italiana, de Milan, des 15, 22 et 29 novembre 1896, joints au livre de Mme L. Codemo, que nous citons ci-dessus, permettent de retrouver, presque jour par jour, les détails de leur vie privée. Suivons donc le poète dans son voyage.

Le 12 avril, Alfred de Musset arriva à Paris (le 10, dit Paul dans la Biographie), exténué au physique et au moral. Il s'enferma dans sa chambre, et, pendant plus d'un mois, ne voulut voir personne:

«....Je fus saisi d'une souffrance inattendue, raconte-t-il plus tard dans son Poète déchu[37]; il me semblait que toutes mes idées tombaient comme des feuilles sèches, tandis que je ne sais quel sentiment inconnu, horriblement triste et tendre, s'élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais lutter, je m'abandonnai à la douleur, en désespéré... La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent, les insomnies cessèrent, je connus et j'aimai la mélancolie...»

Ce qui entretenait encore le poète en ce malheureux état, c'était la correspondance établie entre lui et elle: n'étant plus en contact, ils renouvelaient leur rêve et poétisaient jusqu'à leurs querelles passées:

Alfred de Musset à George Sand.

«Paris, 19 avril 1834.—.....Je regardais l'autre soir cette table où nous avons lu ensemble Goetz de Berlichingen. Je me souviens du moment où j'ai posé le livre sur la table, après le dernier cri du héros mourant: Liberté! Liberté! Tu étais beaucoup pour moi, ma pauvre amie, plus que tu ne croyais et que je ne croyais moi-même. Tu es donc dans les Alpes? N'est-ce pas que c'est beau? Il n'y a que cela au monde. Je pense avec plaisir que tu es dans les Alpes. Je voudrais qu'elles pussent te répondre; elles te raconteraient peut-être ce que je leur ai dit....»

George Sand à Alfred de Musset[38].

«Venise, 29 avril.—.....Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et affectueuse pour moi. Oh! quelle que soit la disposition de ton esprit, je trouverai toujours ton cœur, n'est-ce pas, mon bon petit?....»

Alfred de Musset à George Sand.

«Paris, 30 avril—.....Ce n'est donc pas un rêve, mon enfant chéri? Cette amitié qui survit à l'amour, dont le monde se moque tant, dont je me suis tant moqué moi-même, cette amitié-là existe! C'est donc vrai, tu me le dis et je le crois, je le sens, tu m'aimes!.....»

Dans son journal intime, Sketches and Hints, George Sand consigne sous le titre de «Venise» une sorte de poème du désespoir: «O Venise, pourquoi es-tu si belle et pourquoi m'es-tu si chère, à moi qui ne dois plus aimer et qui vais mourir?»

En outre des lettres qu'ils s'adressaient tous les trois ou quatre jours, George Sand lui envoyait ses Lettres d'un Voyageur: la première, le 29 avril; la deuxième, dans les premiers jours de juin, par l'entremise de Buloz:

«....Buloz, écrit le 15 juin Alfred de Musset à George Sand, vient de m'apporter la lettre que tu lui as envoyée pour la Revue. Il me l'a lue en ânonnant, jusqu'à ce que, impatienté des coups d'épingles que sa lourde déclamation me donnait dans le cœur, je lui ai arraché le papier des mains, pour le finir à haute voix. Maintenant le voilà parti, et le cœur me bat si fort qu'il faut que je t'écrive ce que j'éprouve.....»

Puis, le 17 juin, «la seconde moitié du second volume de Jacques,» avec mission de la lire et d'y faire les coupures qu'il jugerait nécessaires[39]. C'est Musset qui s'occupait à Paris des affaires de George Sand, restée à Venise, voyait ses fournisseurs, s'entendait pour elle avec Buloz, et lui faisait expédier par ses éditeurs les sommes dont ils lui étaient redevables; il était aidé en cela par Boucoiran.

D'autre part, il mandait ceci, dès le 30 avril, à son amie: «J'ai bien envie d'écrire notre histoire; il me semble que cela me guérirait et m'élèverait le cœur. Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os; mais j'attendrai ta permission formelle».—Et le 12 mai, George Sand lui répondait: «Il m'est impossible de parler de moi dans un livre, dans la disposition d'esprit où je suis; pour toi, fais ce que tu voudras, romans, sonnets, poèmes; parle de moi comme tu l'entendras, je me livre à toi les yeux bandés».—Ce projet, on le sait, est devenu la Confession d'un enfant du siècle. On a donc eu tort de prétendre que George Sand avait imaginé Elle et Lui pour répliquer à cette confession[40]. Non seulement elle était prévenue des intentions d'Alfred de Musset, mais elle l'autorisait à écrire. Bien plus, la rupture définitive s'étant consommée dans les premiers jours de mars 1835, et la Revue des Deux-Mondes publiant dès le 15 septembre le deuxième chapitre de la première partie de la Confession, celle-ci fut commencée probablement avant cette rupture.

Pagello, emporté dans le même tourbillon, écrivait des lettres, lui aussi; mais il n'osait pas encore s'adresser directement à Alfred de Musset: il s'en prenait à son ami Tattet. Voici la première de ces lettres que nous avons retrouvées:

7 giugno 1834, Venezia.

«Mio caro amico,

«Mi sono affrettato di eseguire la vostra commissione, son assicurato che le due casse di bottiglie sono già sulla strada della Francia.—Se niente arrivasse al contrario, scrivetemi, e vi serviro.—Madame G. vi saluta cordialmente, sta bene e si diverte abbastanza per questo poco che puo offrire Venezia in confronto di Parigi.—Addio, buon amico. La nostra amicizia di un giorno sembra quella di due anni: forse ci vedremo a Parigi.—Non vi so dire ne il quando ne il come, so che ci rivedremo.—Si vedete Alfred de Musset, bacciatelo per me.

«Addio, addio, vostro sincero

«Pietro Pagello.»

Traduction.

«Venise, 7 juin 1834.

«Mon cher ami,

«Je me suis hâté de faire votre commission, et je me suis assuré que les deux caisses de bouteilles sont déjà sur la route de France.—S'il n'arrivait rien, au contraire, écrivez-moi, et je vous servirai.—Madame G. [George] vous salue cordialement; elle va bien de santé et se divertit suffisamment, pour le peu qu'offre Venise en comparaison de Paris.—Adieu, bon ami; notre amitié d'un jour semble celle de deux années; peut-être nous verrons-nous à Paris.—Je ne sais vous dire ni quand ni comment, je sais que nous nous reverrons.—Si vous voyez Alfred de Musset, embrassez-le pour moi.

«Adieu, adieu, votre sincère

«Pierre Pagello.»

Pendant que s'échangeaient toutes ces lettres, on s'occupait d'Alfred de Musset et de George Sand, à Paris, beaucoup plus qu'ils ne l'auraient désiré. Buloz, et surtout Boucoiran, tenaient George Sand au courant de ce qui se disait, bien qu'elle le leur défendît. Cela devint tel, qu'elle crut devoir mettre sa mère elle-même en garde contre tous ces racontars:

«A madame Dupin, à Paris.

«Venise, 5 juin 1834.

«Ma chère maman, il y a bien longtemps que je veux répondre à votre bonne lettre. J'ai été malade, j'ai voyagé, j'ai eu du chagrin et des inquiétudes très graves, mais enfin, je suis bien portante et tranquille. Vous avez peut-être entendu dire que mon compagnon de voyage, après avoir fait une maladie mortelle à Venise, a été forcé, par l'état de sa poitrine, de quitter l'air de l'Italie et de retourner en France. Je suis restée ici pour achever mon travail et jouir encore quelque temps du séjour de ce beau pays.....»[41]

Le brusque retour du poète sans sa compagne avait prêté à des récits fort éloignés de la vérité: ne sachant rien, on inventait. Les premières semaines, confiné dans sa solitude volontaire, Musset ignora ce qui se disait; mais dès sa rentrée dans le monde, ces méchants propos parvinrent à ses oreilles. Ce fut Buloz qui, sans le savoir, éveilla ses soupçons. Alfred de Musset donna le démenti le plus formel à tous ces mensonges et défendit énergiquement George Sand. Mais les insinuations malveillantes de Gustave Planche avaient fait leur chemin; malgré ses efforts, Musset ne put imposer silence aux calomniateurs. De leur côté, les amis de George Sand avaient jasé à tort et à travers, et quand on sut qu'elle allait revenir avec le troisième complice, ce fut un véritable scandale.

Le 15 juin, Pagello avait écrit directement à Alfred de Musset. Sa lettre, dont Mme A. Barine avait publié un fragment[42], a été citée en entier par M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul[43]. Le 11 juillet, Alfred de Musset lui répondait: