«Al mio caro P. Pagello,

«Mon cher, vous êtes bien gentil de m'avoir un peu écrit; je dis un peu, car ce n'est guère; mais si petit que soit le morceau de papier qui me parle de votre amitié, en quel moment de ma vie ne sera-t-il pas bien reçu? Il n'en est peut-être pas de même de vos recommandations sur le vin de champagne, et je n'ose avouer au grand salviatico Pietro, combien était fondé le juste remords qui m'a saisi à cet article de votre lettre. Mais je vous promets que jamais, jamais, je ne boirai plus de cette maudite boisson—sans me faire les plus grands reproches.

«George me mande que vous hésitez à venir ici avec elle; il faut venir, mon ami, ou ne pas la laisser partir. Trois cents lieues sont trop longues pour une femme seule.....

«Alfd de Mt»

Un mois plus tard, le 19 juillet 1834, George Sand écrivant à Boucoiran, pour lui annoncer son retour, lui disait:

«.....J'en ai fini avec les passions; la dernière est celle qui m'a fait le plus de mal, mais c'est la seule dont je ne me repente pas, car il n'y a eu dans mes chagrins ni de ma faute ni de celle d'autrui. Vous dites que vous ne l'approuviez pas, mon ami! Il y a des choses entre deux amants dont eux seuls au monde peuvent être juges!....»

Elle ne prévoyait pas alors les orages futurs.

IV

VOYAGE DE MUSSET A BADE

George Sand, à son tour, avait quitté Venise; le 29 juillet, elle était à Milan, puis elle traversait la Suisse; elle arrivait à Paris vers le 10 août—avec Pagello.—Alfred de Musset, qu'elle avait prévenu depuis longtemps, l'attendait, et leur premier soin fut de se revoir. C'est par le livre de Mme Arvède Barine[44] qu'il faut connaître cette période de leur existence: brouilles et raccommodements se succèdent sans interruption, compliqués par la présence de Pagello, devenu jaloux. Ajoutez à cela que tout le bruit fait autour d'eux déchire brutalement le bandeau qui les aveuglait: ils comprennent combien leur situation est fausse et ridicule.

Après un de ces orages, Alfred de Musset, n'y pouvant plus tenir, envoie ce billet à George Sand: «Je vais mettre une seconde fois la mer et la montagne entre nous; si Dieu le permet, je reverrai ma mère, mais je ne reverrai jamais la France».

Quelques jours plus tard, nouvelle lettre dans laquelle il la remercie de lui accorder un rendez-vous: «...Quant à ma résolution de partir, n'en parlons pas, elle est irrévocable. Je l'ai prise hier soir en me couchant. Ce matin, j'ai ouvert ma fenêtre et j'ai regardé le soleil; lui-même, du haut des sphères célestes, il n'aurait rien vu qui put la changer. Quoique tu m'aies connu enfant, crois aujourd'hui que je suis homme; je ne m'abuse sur rien, je ne crains, ni n'espère rien.....»

En même temps, il écrivait à Buloz:

«Lundi, 18 [août 1834.]

«Mon ami, ma mère me donne de quoi aller aux Pyrénées, et je vais partir. Dites-moi si vous croyez pouvoir, quand je serai là-bas, m'envoyer quelqu'argent. J'y vais pour travailler; je vous donnerai d'abord les vers que je vous ai promis, vous aurez ensuite et bientôt mon roman. Je m'engagerai, si vous voulez, à un dédit pour une époque que vous fixerez, et à laquelle vous recevrez le manuscrit entier, à moins de maladie grave, auquel cas, tout vous sera fidèlement rendu. Répondez-moi un mot ou venez me voir si vous avez le temps. Mais tout de suite, car je ne serai pas ici vendredi.

«T. à v. «Alfd de Musset.»

Il devait aller à Toulouse voir son oncle, M. Desherbiers, alors sous-préfet à Lavaur; de là aux Pyrénées, puis à Cadix. En conséquence de quoi, il partit pour..... Bade. Nous avons de nouveau recours au passeport:

Vu au Ministère des Affaires Étrangères. Paris, 20 août 1834.

Vu pour Francfort et les bords du Rhin. Paris, 20 août 1834. Préfecture de Police.

Vu à la Légation de Bade. Paris, 21 août 1834.

Vu à la Légation des Villes Libres d'Allemagne. Paris, 21 août 1834.

Vu pour les eaux de Bade. Strasbourg, 28 août 1834.

Baden, 30 august 1834. (Signature illisible).

D'autre part, George Sand s'était réfugiée à Nohant; elle y était déjà installée le 31 août, seule, ayant eu la sagesse de laisser Pagello à Paris. Mais ses idées de suicide l'avaient reprise, et, à cette date, elle écrivait à Boucoiran: «.....Je lui dois (à Pagello) la vie d'Alfred et la mienne. Pour ce qui est de la mienne, je sais bien l'usage que je vais en faire; quant à celle d'Alfred, rien ne peut la payer.....»[45]. Et elle lui donne des instructions en conséquence.

Cependant, entre Nohant et Bade recommença une nouvelle correspondance encore plus passionnée que celle échangée entre Paris et Venise[46]; et, pendant ce temps-là, Pagello, resté seul à Paris, inconnu, se lamentait de son isolement et écrivait à Alfred Tattet:

«Parigi, 6 settembre 1834.

«Mio caro Alfredo,

«Il vostro povero amico e a Parigi.—Ho domandato di voi alla vostra casa, mi fu detto che siete alla campagna. Se avessi tempo, sarei venuto a darvi un bacio, ma come sono qui per poco ve lo mando in questo foglio. Non so quanti giorni ancora restero a Parigi.—Voi sapete che io son obbligato di obbedire alla mia piccola borsa, e questa mi comanda digia la partenza.—Addio.—Se potro vedervi a Parigi, saro fortunato; se non potro, mandatemi un bacio anche voi in un pezzetto di carta, Hôtel d'Orléans, no 17, rue des Petits-Augustins.—Addio, mio buono, mio sincero amico, addio.

«Vo affmo amico «Pietro Pagello»

Traduction.

«Paris, 6 septembre 1834.

«Mon cher Alfred,

«Votre pauvre ami est à Paris.—Je suis allé chez vous demander de vos nouvelles; on m'a dit que vous étiez à la campagne. Si j'avais eu le temps, je serais allé vous embrasser, mais comme je suis ici pour peu, je vous embrasse par cette feuille. Je ne sais combien de jours encore je resterai à Paris; vous savez que je suis obligé d'obéir à ma petite bourse et celle-ci me commande déjà le départ.—Adieu.—Si je puis vous voir à Paris, je serai heureux; si je ne puis, envoyez-moi un baiser, vous aussi, sur un petit bout de papier, Hôtel d'Orléans, no 17, rue des Petits-Augustins.—Adieu, mon bon, mon sincère ami, adieu.

«Votre très affectionné

«Pierre Pagello

Alfred de Musset, dans Une bonne fortune, raconte un des incidents de son séjour à Bade[47]. Après un mois de promenades et de distractions variées, entremêlées de travail, Alfred de Musset songea au retour; son amour, qu'il pensait calmer par l'absence, n'avait fait que s'exalter. Le 10 octobre, il passe à Strasbourg, et dès son arrivée à Paris, le 13, il écrit à George Sand, encore à Nohant: «Mon amour, me voilà ici; tu m'as écrit une lettre bien triste, mon pauvre ange, et j'arrive bien triste aussi. Tu veux bien que nous nous voyions! Et moi, si je veux!....» Quelques jours après, George Sand venait le rejoindre.

Pagello n'était pas encore parti; mais ce double retour le décida bien vite à reprendre le chemin de Venise, non sans avoir adressé une lettre d'adieu à son ami Alfred Tattet, en lui recommandant le silence:

«Monsieur Alfred Tattet,
rue Grange Batelière, no 13, Paris.

«Parigi, 23 ottobre 1834.

«Mio buon amico,

«Prima di partire, vi mando un bacio ancora. Vi congiuro di non dar parola giammai del mio amore con la George.—Non voglio vendette.—Parto colla sicurezza d'aver agito in homo onesto.—Questo mi fa dimenticare la mia sofferenza e la mia poverta.—Addio, mio angelo.—Vi scrivero da Venezia. Addio, addio.

«Pietro Pagello».

Traduction.

«Paris, 23 octobre 1834.

«Mon bon ami,

«Avant de partir je vous envoye encore un baiser. Je vous conjure de ne souffler jamais mot de mon amour avec la George.—Je ne veux pas de vengeances[48].—Je pars avec la certitude d'avoir agi en honnête homme.—Ceci me fait oublier ma souffrance et ma pauvreté.—Adieu, mon ange.—Je vous écrirai de Venise.—Adieu, adieu.

«Pierre Pagello.»

V

A PARIS

Alfred Tattet avait dissuadé Alfred de Musset de revoir George Sand; d'où brouille entre les deux amis: Musset convenait bien, en son for intérieur, qu'il avait tort, mais il ne voulait pas qu'on le lui dît. George Sand, ne connaissant pas encore les raisons invoquées par Tattet, voulut dissiper ce nuage:

«Mardi, 28 octobre 1834.

«Mon cher Tattet,

«J'apprends que j'ai été la cause indirecte et très involontaire d'un différend entre vous et Alfred. Je serais bien fâchée de savoir deux vieux amis désunis par rapport à moi. J'espère bien que cela ne sera pas.

«Dans tous les cas, je vous prie de venir me voir; après l'intérêt que vous m'avez témoigné, j'ai lieu d'être surprise et affligée de votre oubli. Je désire causer avec vous et vous attends à votre premier retour à Paris. Toujours quai Malaquais, 19.

«George Sand.»

«Quand vous serez ici[49], écrivez-moi un mot, je vous donnerai rendez-vous, car je suis souvent dehors ou enfermée.»

Mais à peine les deux amants se sont-ils revus qu'ils ne peuvent plus eux-mêmes s'entendre:

George Sand à Alfred de Musset.

«N'ai-je pas prévu que tu souffrirais de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème, tant que je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus qu'un cauchemar, à présent que tu me ressaisis?»

Alfred de Musset à George Sand.

«Ne penses pas au passé! Non, non! Ne compare pas! Ne réfléchis pas! Je t'aime comme on n'a jamais aimé!»

Les crises se succèdent avec rapidité: ils s'adorent le matin et se disent des injures le soir, pour retomber le lendemain dans les bras l'un de l'autre. C'est la phase de leurs amours la plus tourmentée, la plus poignante: à la lecture de ce qui a été publié de leurs lettres, on se demande comment ils n'y ont pas laissé tous deux leur raison.

Alfred de Musset a la fièvre, et George Sand veut prendre un déguisement pour venir le soigner chez sa mère: «Si je peux me lever, je t'irai voir», lui répond-il.

Le 8 novembre, Alfred de Musset provoque en duel Gustave Planche qui a mal parlé de George Sand; Planche lui fait des excuses, et le 12 novembre, Alfred de Musset écrit à Alfred Tattet:

«Mon cher ami,

«Tout est fini.—Si par hasard on vous faisait quelques questions (comme il est possible qu'on vous soupçonne de m'avoir parlé); si enfin peut-être, on allait vous voir pour vous demander à vous-même si vous ne m'avez pas vu, répondez purement que non, que vous ne m'avez pas vu et soyez sûr que notre secret commun est bien gardé de ma part.—J'irai vous voir bientôt.

«A vous de cœur. «Alfred de Musset.»

Puis il va dans la Côte-d'Or, à Montbard, chez l'un de ses parents. Quelques jours après le «pauvre vieux lierre» est revenu où il s'attache.

Le 25 novembre, George Sand écrit à Sainte-Beuve que Musset ne veut plus la voir[50]; son exaltation touche à la folie: la rupture paraît complète. Le 15 décembre, George Sand est à Nohant, d'où elle écrit à Boucoiran: «Si Alfred vous fait demander de mes nouvelles, dites que vous ne savez rien de moi, que je ne vous ai pas écrit. Recommandez à Buloz de dire la même chose.....» Et le 13 janvier 1835, elle adresse cette lettre à Alfred Tattet:

«Monsieur,

«Il y a des opérations qui sont fort bien faites et qui font honneur à l'habileté du chirurgien, mais qui n'empêchent pas la maladie de revenir. En raison de cette possibilité, Alfred est redevenu mon amant; comme je présume qu'il sera bien aise de vous voir chez moi, je vous engage à venir dîner avec nous au premier jour de liberté que vous aurez. Puisse l'oubli que je fais de mon offense ramener l'amitié entre nous.

«Adieu, mon cher Tattet.

«Tout à vous. «George Sand».

Combien le ton de ce billet diffère de celui du 28 octobre 1834! C'est que Musset avait parlé et raconté à George Sand, dans un moment d'expansion, que son ami Tattet avait fait de son mieux pour empêcher leur rapprochement: de là, colère de la maîtresse contre le gêneur, et, charmée de prendre sa revanche, elle tient à le lui faire savoir. Six jours plus tard, Liszt reçoit les confidences de George Sand:

«.....Je vais partir pour essayer de rompre une passion bien sérieuse pour moi et bien terrible. Je doute que cela me serve à quelque chose, car chaque nouveau jour de cette passion m'apprend à douter de mon libre arbitre..... Je compte sur vous aussi pour me rendre cette justice, qu'aux jours de ma plus grande douleur, je n'ai point accusé l'auteur de mes souffrances. Je vous l'ai dit, moi seule suis coupable et porte la peine d'une faute immense. En fuyant un pardon trop humiliant, je fais preuve de faiblesse et non de force.....»[51].

Peu après se produit un incident qui remet Pagello en scène et sur lequel nous n'avons pas de renseignement antérieur à cette lettre écrite par George Sand à Alfred Tattet:

«14 février 1835.

«Monsieur,

«J'ai une affaire indispensable à terminer avec vous. Il s'agit d'une affaire d'argent dans laquelle je suis compromise d'honneur aux yeux de Pierre Pagello. J'ai besoin d'une attestation de vous et vous êtes trop galant homme pour me la refuser. Je sais que vous m'êtes extrêmement hostile, et j'ai peu sujet de vous bénir. Mais soyez sûr que j'ai trop le sentiment des convenances, pour vous en faire des reproches, et que jamais aucune vengeance de ma part ne cherchera à vous atteindre. Ayez donc, monsieur, la bonté de recevoir chez vous quatre tableaux qui appartiennent à Pierre Pagello et que je m'étais chargé de vendre. Voyant qu'il avait besoin d'argent, et sachant, par l'avis d'un expert, que les tableaux ne valaient rien, je lui en donnai la somme de deux mille francs, et j'y ajoutai le procédé de lui cacher le secours que [je] lui apportais. Je lui remis mille francs en argent et le tins quitte d'une somme plus forte qu'il me devait. Je crus devoir ces ménagements à sa position fâcheuse et délicate à Paris. Aujourd'hui, Pierre Pagello, averti par un de mes amis, me fait un grand crime de cette action et pense que je l'ai faite à dessein de la divulguer et d'avilir son nom; d'abord, en racontant l'histoire telle qu'elle est, je n'ai point sujet de l'avilir; ensuite, je ne l'ai racontée qu'à Alfred, qui vous l'a redite, à vous seul. Voulez-vous avoir la bonté, monsieur, de rendre témoignage de ma discrétion, lorsque vous écrirez à Pierre Pagello?

«En second lieu, cette personne insinue que je pourrais bien m'être défaite des tableaux à mon avantage, afin de me donner en même temps les gants d'une générosité singulière. Elle ajoute que, s'ils sont entre mes mains, en effet, elle espère que vous voudrez bien les recevoir, afin de les lui renvoyer ou de les lui faire vendre. Je fais porter les tableaux chez vous; voulez-vous bien en accuser réception à Pierre Pagello? J'espère que oui. Vous avez pensé que le sentiment d'équité vous forçait à vous faire le bourreau d'une âme criminelle. Je ne savais pas que vous eussiez l'âme aussi austère et le bras aussi ferme. J'en souffre, mais je vous en estime d'autant plus, monsieur, et à cause de cela, je pense que vous me laverez de l'accusation de friponnerie, car si votre amour de la vérité vous a commandé de me nuire, il doit vous commander de me réhabiliter sous les rapports par où je le mérite.

«Veuillez m'honorer d'un mot de réponse. J'ai l'honneur de vous saluer.

«George Sand.»

Monsieur Just Pagello, parlant au nom de son père, a déclaré au Dr Cabanès: «Que ces toiles, sans être des Raphaël, étaient loin d'être des œuvres médiocres. Elles étaient signées du peintre Ortesiti, un maître»[52]. J'ignore quelle était la valeur de ces peintures, mais précieuses ou non, le Dr Pagello me semble en avoir fait peu de cas, car, trois ans plus tard, George Sand répondait le 24 août 1838 à Alfred Tattet, qui lui demandait ce qu'il fallait faire de ce dépôt:

«.....Je ne pense pas qu'il y ait lieu de vous occuper de ces tableaux; votre maison est assez vaste pour que vous les laissiez relégués dans un coin de cave ou de grenier. Je n'ai pas eu plus de relations que vous avec Pagello, depuis le triste temps vers lequel vous reportez mes souvenirs, et j'aime à penser qu'après ces orages, ses idées sont devenues justes et élevées, comme son âme l'était dans le calme. Nous sommes tous ainsi plus ou moins; la colère et la haine sont des maladies qui nous tueraient, si la Providence ne les avait faites de courte durée. Je ne suis pas plus qu'une autre à l'abri de ces passions.....»

Et à la mort d'Alfred Tattet, en novembre 1856, ces tableaux, m'a dit une personne de sa famille, furent retrouvés dans le grenier où ils avaient été mis en 1835 et où peut-être ils sont encore.

Cependant Alfred de Musset et George Sand sont tous deux moralement à bout de forces; ils ne peuvent plus se voir sans se quereller et n'ont pas le courage de se quitter. Ils se rencontrent, ils s'écrivent encore, mais le dénouement est proche:

«.....Il me semble comprendre à ta lettre, répond Musset à un billet de G. Sand, que nous ne nous verrons plus avant ton départ et le mien. Je pars lundi; ma place est retenue dans la malle-poste de Strasbourg[53]; les derniers mots de ton billet ont l'air d'un adieu et un mot de notre dernière conversation m'a presqu'ôté le courage de t'en dire un autre. Je suis étonné qu'il reste dans mon cœur de la place pour une souffrance nouvelle. Qu'il en soit ce qui plaît à Dieu.....»

C'est George Sand qui se reprend la première; le 6 mars, elle écrit à Boucoiran: «Aidez-moi à partir aujourd'hui». Et le lendemain, Musset venant au rendez-vous, trouve la maison vide:

«A Monsieur Boucoiran, Passage Choiseul, 28.

«Monsieur,

«Je sors de chez Madame Sand et on m'apprend qu'elle est à Nohant. Ayez la bonté de me dire si cette nouvelle est vraie. Comme vous avez vu Madame Sand ce matin, vous avez pu savoir quelles étaient ses intentions, et si elle ne devait partir que demain, vous pourriez peut-être me dire si vous croyez qu'elle ait quelques raisons pour désirer de ne point me voir avant son départ. Je n'ai pas besoin d'ajouter, que dans le cas où cela serait, je respecterais ses volontés.

«Alfred de Musset».

Cette fois, c'était fini et bien fini. Ce fut une détente, un soulagement:

George Sand à Boucoiran[54].

«9 mars 1835.

«Je suis très calme, j'ai fait ce que je devais faire; la seule chose qui me tourmente, c'est la santé d'Alfred».

Pendant un mois environ, elle fut en proie à une sorte de maladie de langueur, puis le calme vint réellement, et bientôt l'indifférence.

Chez Alfred de Musset, au contraire, l'apaisement parut se faire tout de suite, mais ce n'était qu'une apparence trompeuse.

J'ai vu le temps où ma jeunesse
Sur mes lèvres était sans cesse
Prête à chanter comme un oiseau;
Mais j'ai souffert un dur martyre,
Et le moins que j'en pourrais dire,
Si je l'essayais sur ma lyre,
La briserait comme un roseau.[55]

Le 21 juillet, il écrivait à son fidèle ami:

«Monsieur Alfred Tattet, à Baden, poste restante.

«Votre lettre, mon cher Alfred, est arrivée comme je n'étais pas à Paris, ce qui fait que ma réponse est en retard de quelques jours. Pour répondre d'abord à votre question sur ce qui regarde Madame.... (Affaire personnelle à Alfred Tattet).... je crois que ce que je peux vous dire de mieux, c'est qu'il y a tantôt huit ou neuf mois, j'étais où vous êtes, aussi triste que vous, logé peut-être dans la chambre où vous êtes, passant la journée à maudire le plus beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les verdures possibles. Je dessinais de mémoire le portrait de mon infidèle; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes à la roulette. Je croyais que c'en était fait de moi pour toujours, que je n'en reviendrais jamais. Hélas! Hélas! Comme j'en suis revenu! comme les cheveux m'ont repoussé sur la tête, le courage dans le ventre, l'indifférence dans le cœur, par dessus le marché! Hélas! A mon retour, je me portais on ne peut mieux; et si je vous disais que le bon temps, c'est peut-être celui où l'on est chauve, désolé et pleurant! Vous en viendrez là, mon ami. Je vous plains aujourd'hui bien sincèrement, parce que vous souffrez. Quand vous serez guéri, vous n'en serez pas fâché, soyez-en sûr. Tout ce qui fait vivre est bon et sain. Je vous promets de vous tenir au courant de tout ce que je pourrai savoir....

«Je travaille à force. Combien de temps comptez-vous rester à Bade? Adieu. Je suis à vous.

«Alfred de Musset.»

Hélas! Non, Alfred de Musset «n'en était pas revenu». Quelque chose s'était brisé en lui, laissant une plaie qui saigna jusqu'à sa mort.

VI

APRÈS

Après leur rupture, Alfred de Musset avait continué d'écrire à George Sand, à des intervalles plus ou moins longs; une correspondance d'un nouveau genre, toute amicale, s'était établie entre eux:

George Sand à Alfred de Musset.

«Avec les gens qu'on n'aime ni n'estime, on peut avoir des exigences et ne pas se donner la peine de les motiver. De moi à toi, il n'en sera jamais ainsi et je ne te demanderai jamais rien sans savoir de toi-même à quel point tu approuves ma demande.»

[1836]

Lorsqu'au mois de janvier 1836 la Confession d'un Enfant du Siècle parut en librairie, George Sand fit part à Mme d'Agoult de ses impressions:

«....Je vous dirai que cette Confession d'un Enfant du Siècle m'a beaucoup émue en effet. Les détails d'une intimité malheureuse y sont si fidèlement rapportés depuis la première heure jusqu'à la dernière, depuis la sœur de charité jusqu'à l'orgueilleuse insensée, que je me suis mise à pleurer comme une bête, en fermant le livre. Puis j'ai écrit quelques lignes à l'auteur pour lui dire je ne sais quoi: que je l'avais beaucoup aimé, que je lui avais tout pardonné et que je ne voulais jamais le revoir... Je sens toujours pour lui, je vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de mère au fond du cœur; il m'est impossible d'entendre dire du mal de lui sans colère, et c'est pourquoi quelques-uns de mes amis s'imaginent que je ne suis pas bien guérie....»[56]

Pendant l'hiver de 1837, George Sand vint passer quelques jours à Paris; ils se retrouvent et ont «six heures d'intimité fraternelle, après lesquelles il ne faudra jamais se mettre à douter l'un de l'autre, fût-on dix ans sans se voir et sans s'écrire.»

«Tu peux disposer de moi comme d'un ami, et compter que je ferai avec joie tout ce qui te sera agréable», répond-elle le 19 avril 1838 à Alfred de Musset qui lui avait recommandé quelqu'un.

La même année ou l'année suivante, Alfred de Musset impose silence à Alfred Tattet qui avait raconté divers incidents du voyage à Venise:

«J'apprends, mon cher Alfred, que vous avez manqué plusieurs fois à la parole que vous m'aviez donnée de garder le silence sur tout ce qui s'est passé en Italie. Cela m'a fait beaucoup de peine, d'abord pour vous, qui manquez à votre promesse, et ensuite pour moi, qui ai cru, pendant plus de quatre ans, avoir un véritable ami.

«T. à v. «Alfd de Musset.»

En 1839, Alfred de Musset écrit Le Poète Déchu, sorte d'autobiographie inédite, qui ne fut pas terminée et dont le manuscrit a été presqu'entièrement détruit par son frère Paul (il n'en subsiste plus guère que les divers fragments publiés dans la Biographie). Alfred de Musset y dépeint ainsi son état moral, après sa rupture avec George Sand:

«....J'étais si sûr de moi, que je crus d'abord n'éprouver ni regret ni douleur. Je m'éloignai fièrement. Mais à peine eus-je regardé autour de moi, que je vis un désert.... Je rompis avec toutes mes habitudes, je m'enfermai dans ma chambre, j'y passai quatre mois à pleurer sans cesse, ne voyant personne.... Plus tranquille, je jetai les yeux sur tout ce que j'avais quitté; au premier livre qui me tomba sous la main, je m'aperçus que tout avait changé: rien du passé n'existait plus, ou du moins, ne se ressemblait. Un monde nouveau m'apparaissait comme si je fusse né de la veille.... Je compris alors ce que c'est que l'expérience, et je vis que la douleur apprend la vérité....»[57]

M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, dans son livre, cite les lettres qu'«Elle» et «Lui» échangèrent en 1840 à propos de leur correspondance passée.—Moi-même ai déjà raconté dans une lettre publiée par l'Intermédiaire des chercheurs et curieux du 20 novembre 1892, comment M. Jules Grévy, pour Alfred de Musset, et M. F. Rollinat, pour George Sand, furent chargés, en vue d'un échange, de reconnaître les paquets de lettres confiés pour le moment à Gustave Papet (qui les tenait de Mme Ursule Josse, et j'ajouterai qu'ils passèrent ensuite par les mains de MM. Alexandre Manceau, Ludre Gabillaud, et enfin Émile Aucante, détenteur actuel) et comment l'affaire n'aboutit pas.

Dans les premiers jours de 1841, nouvelle rencontre des deux anciens amants, qui inspire à Alfred de Musset son Souvenir[58].

Au commencement de l'année 1844, Paul de Musset visite l'Italie et son frère lui rappelle l'ancien amour dans les stances qu'il lui dédie[59]:

Toits superbes, froids monuments,
Linceul d'or sur des ossements,
Ci-gît Venise!
Là, mon pauvre cœur est resté!
S'il doit m'en être rapporté,
Dieu le conduise!

Mon pauvre cœur, l'as-tu trouvé,
Sur le chemin, sous un pavé,
Au fond d'un verre?
Ou dans ce grand palais Nani
Dont tant de soleils ont jauni
La noble pierre[60]

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L'as-tu trouvé tout en lambeaux
Sur la rive où sont les tombeaux?
Il y doit être.
Je ne sais qui l'y cherchera
Mais je crois bien qu'on ne pourra
L'y reconnaître.

En 1854, George Sand, pour repousser les attaques de la Biographie de Mirecourt, adresse une lettre au journal Le Mousquetaire[61]:

«...Je ne défendrai pas M. de Musset des offenses que vous lui faites. Il est de force à se défendre lui-même, et il ne s'agit que de moi pour le moment. C'est pourquoi je me borne à vous dire que je n'ai jamais confié à personne ce que vous croyez savoir de sa conduite à mon égard, et que, par conséquent, vous avez été induit en erreur par quelqu'un qui a inventé ces faits. Vous dites qu'après le Voyage en Italie, je n'ai jamais revu M. de Musset. Vous vous trompez, je l'ai beaucoup revu et je ne l'ai jamais revu sans lui serrer la main....»

Jusqu'à la mort d'Alfred de Musset, survenue comme on sait, le 3 mai 1857, les deux anciens amants restèrent plutôt amis qu'ennemis. Il n'y eut jamais de guerre ouverte, ils se défendirent même réciproquement dans plusieurs circonstances et nous avons donné la preuve que plus d'une fois l'un approuva ce que l'autre avait écrit sur tous deux. Ils se sont querellés, ils se sont disputés, d'accord! Mais leurs différends sont restés entre eux et aucune accusation directe n'a été formulée par eux-mêmes. Ce sont des amis maladroits et indiscrets, des ennemis sournois qui, pour les exciter l'un contre l'autre, dénaturaient les paroles de nos deux héros, qu'il faut rendre responsables de tout le bruit qui se fit dans les salons et dans la presse.

VII

DEUX LIVRES

Donc, malgré la correction de leurs relations, vingt mois après la mort d'Alfred de Musset, le 15 janvier 1859, George Sand commençait dans la Revue des Deux-Mondes la publication de Elle et Lui. Il nous est impossible de trouver le pourquoi de ce livre.

Ce n'est pas une réponse à la Confession d'un Enfant du Siècle; nous avons donné la preuve que George Sand tenait ce récit pour vrai. Alors, pourquoi ce silence de vingt années, si la Confession était une accusation mensongère? Pourquoi surtout n'avoir parlé que lorsqu'Alfred de Musset n'était plus là pour se défendre?—Ce n'est pas non plus une attaque directe contre Alfred de Musset, car George Sand se donnerait à elle-même un démenti et renierait toute sa conduite depuis 1835.

Est-ce le besoin de faire parler d'elle? Non, car par ses romans et son rôle politique en 1848, elle était parvenue à la célébrité.—Le besoin d'argent doit aussi être écarté, car, à cette époque, sa fortune la mettait au-dessus des nécessités de la vie.

Je ne vois qu'une raison plausible: c'est que George Sand, obsédée des instances de ceux qui menaient campagne contre Alfred de Musset, n'eut pas la volonté nécessaire pour leur résister plus longtemps et finit, pour se débarrasser d'eux, par dire ce qu'ils voulaient lui faire dire, et cela, sans bien se rendre compte des conséquences.

Elle et Lui parut, d'abord dans la Revue des Deux-Mondes, puis en volume. Grand tapage au profit de Buloz, mais scandale énorme et qui retomba sur l'auteur. Quelques amis de George Sand, qui détestaient Alfred de Musset et avaient toujours essayé de lui nuire, furent seuls à approuver, avec les ennemis personnels du poète; le blâme fut général, et il suffit de lire les journaux de l'époque pour s'en assurer.

M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul nous raconte même dans Cosmopolis (p. 763), puis dans sa Véritable histoire d'Elle et Lui (p. 185) que lorsqu'en 1861, il fut demandé à l'Académie Française de décerner un prix à George Sand, la publication d'Elle et Lui fut un des griefs invoqués pour refuser ce prix.

Paul de Musset prit, comme il le devait, la défense d'Alfred, et redemanda, sans succès du reste, les lettres de son frère. Alors, sans rien dire à personne[62], il envoya Lui et Elle au Magasin de Librairie, dirigé par Charpentier, l'éditeur d'Alfred[63]; ce fut par cette revue que Mme de Musset mère apprit l'existence d'une réponse:

«A Monsieur Paul de Musset.

«Dimanche, 10 avril 1859.

«Si tu avais pris, mon cher Paul, la peine de m'écrire pour me donner tes raisons, comme tu l'as fait dans ta lettre d'hier, je n'aurais pas été si vivement impressionnée de cette nouvelle inattendue, et je m'y serais probablement rendue, comme je le fais aujourd'hui. Puisque la chose est faite, et sans remède, je m'y soumets, tout en regrettant amèrement de n'en avoir rien su d'avance. Je trouve ta première partie brillante de style, d'intérêt et d'esprit; on ne dira toujours pas de ceci que c'est ennuyeux, comme on l'a dit de l'autre. Les portraits sont de main de maître et d'une ressemblance vivante.

«Mais j'en reviens à mes inquiétudes. Je crois que tu te fais une foule d'ennemis irréconciliables. Tous ces personnages existent encore; sous leurs sobriquets, ils ne pourront manquer de se reconnaître. D'ailleurs, la dame les y aidera. C'est là vraiment la plus forte objection que j'ai toujours eue pour cette publication qui, dans ma prévision, t'attirera une foule de désagréments. Si ce n'était cette crainte, je ne pourrais m'empêcher d'être électrisée par des pages si belles et si bien écrites. Il y en a plusieurs d'étonnantes; mais si j'avais été consultée, je t'aurais engagé à ne pas oublier la scène étrange qui s'est passée entre elle et moi à l'occasion du départ pour l'Italie.

«Je t'ai raconté cent fois, qu'avant de partir, ton frère m'avait demandé mon consentement à ce triste voyage, et que je l'avais obstinément refusé; enfin, voyant mon désespoir, il s'était jeté à mes genoux en me disant: «Ne pleure pas, ma mère. Si l'un de nous deux doit pleurer, ce ne sera pas toi.» Ce sont ses propres paroles. Tu comprends que je ne les ai jamais oubliées; il s'en alla, après m'avoir rassurée, et déclara à la dame qu'il ne pouvait partir, qu'il ne pouvait affliger sa mère. Le bon fils! Que fit cette femme? A neuf heures du soir, elle prit un fiacre et se fit conduire à ma porte. On vint m'avertir que quelqu'un me demandait en bas; je descendis, suivie d'un domestique et n'y comprenant rien. Je montai dans cette voiture, voyant une femme seule. C'était elle. Alors elle employa toute l'éloquence dont elle était maîtresse à me décider à lui confier mon fils, me répétant qu'elle l'aimerait comme une mère, qu'elle le soignerait mieux que moi. Que sais-je? La sirène m'arracha mon consentement. Je lui cédai, tout en larmes et à contre cœur, car il avait une mère prudente, bien qu'elle ait osé dire le contraire dans Elle et Lui.

«Cette scène a son prix et je suis fâchée qu'elle ne se trouve pas dans ton récit véridique. Vois si tu peux l'introduire en parlant des regrets qu'il laissa derrière lui dans sa famille.

«Adieu, mon cher fils. Je suis peinée de t'avoir affligé par ma lettre. Le sort en est jeté, nous verrons ce que l'avenir nous garde.

«Je t'embrasse et t'aime tendrement.

«Edmée».

Certes, Paul de Musset eut raison de répondre; nous blâmons seulement la manière dont il le fit. On ne riposte pas à un pamphlet par un autre pamphlet; on ne réfute pas des faits dénaturés dans un sens en les dénaturant dans le sens contraire. Selon nous, le mieux eût été d'opposer des documents certains à ces histoires plus ou moins travesties; de publier, en un mot, la correspondance même des deux amants,—nous en revenons toujours là.—Paul de Musset pouvait le faire. George Sand, ayant les originaux, se croyait à l'abri de cette réplique: elle ignorait qu'Alfred de Musset, aussitôt après leur rupture définitive, avait confié ses lettres à Mme Caroline Jaubert, et que celle-ci en avait pris la copie exacte[64].

J'ai retrouvé, parmi les papiers laissés par Paul de Musset, cette clef des personnages de Lui et Elle, écrite par l'auteur lui-même:

Olympe de B*** George Sand.
Édouard de Falconey Alfred de Musset.
Diogène Gustave Planche.
Jean Cazeau Jules Sandeau.
Pierre Paul de Musset.
L'éditeur Buloz.
Caliban Boucoiran.
Hercule Laurens.
Le comte Meretti [En blanc].
Le docteur Palmerillo Le Dr Pagello
Édouard Verdier Alfred Tattet.
Hans Flocken L'abbé Liszt.

Lui et Elle ne fit qu'augmenter le tapage: deux camps se formèrent et l'encre coula à flots. Nous ne prétendons pas écrire l'histoire de cette guerre; nous ne voulons plus que citer deux lettres inédites, la première et la dernière en date, de celles que Paul de Musset recueillit en cette occasion et dont il forma tout un dossier.

Mme Augustine Brohan à Paul de Musset.

«Avenue de Saint-Cloud, 28 mai 1859.

«Je viens de lire Lui et Elle, puis Elle et Lui. Cela, Monsieur, vous sera sans doute fort indifférent d'avoir mon avis; mais votre esprit généreux comprendra que j'aie voulu vous le donner.

«Si vous vous souvenez de mon nom, vous vous souviendrez aussi que, pendant de longues années, notre grand poète, votre frère, m'appelait son amie, et ami, véritablement je l'étais. Simplement, sans que cela fût la suite ou le commencement d'un autre voyage du cœur, il lui avait plu de se plaindre à moi de ces horribles souffrances qui avaient aigri et changé sa nature première, parce qu'il avait compris quelle sympathie il y avait dans mon âme pour sa pauvre âme brisée. Souvent, il m'a dit que s'il y avait un remède pour le sauver de cette incurable maladie qui le minait, c'est moi qui le saurais trouver. Mais, hélas! quels que fussent mes efforts, le besoin d'oublier le replongeait dans les étourdissements qu'il recherchait. D'ailleurs, là où votre affection échouait, il n'y avait plus de remède.

«Quand la mort, cruelle pour nous qui le perdions, est venue le délivrer, le seul regret qu'on peut raisonnablement avoir était de ne plus rien pouvoir pour lui; qui donc aurait pu jamais supposer qu'on eût à le venger? Il n'est pas besoin de vous dire quel dégoût (il n'est pas besoin non plus d'être femme pour l'éprouver,) quel dégoût, dis-je, prend à la gorge en lisant ce pamphlet d'Elle et Lui!...

«Assurément, mon intention n'est point de faire de grandes phrases, mais comment parler posément de cette audacieuse calomnie, qui a tenté de ternir la mémoire illustre d'un génie et d'un cœur comme celui que nous pleurons!

«Je ne voulais, Monsieur, que vous dire bonnement que votre réponse a déchargé ma colère, dont j'étouffais. Je voulais vous remercier d'avoir remis dans mon cœur, fidèle au souvenir, les mots, les idées, les airs ressemblants du cher mort. Vous m'avez donné de profondes joies, et je vous devais de vous en dire ma reconnaissance.

«Alfred de Musset, vous l'avez bien voulu dire vous-même, appartient à la jeunesse, à ce qui souffre, à ce qui aime, et j'ai été jeune en son temps. J'ai souffert,—qui n'a pas souffert?—et j'aime un bel enfant qui est le mien, à qui j'apprends à épeler dans ces belles poésies sorties du cœur du poète et qui devaient le protéger contre tous, quand encore on n'aurait pas eu l'honneur d'être aimée de lui.

«Recevez, Monsieur, mes compliments les meilleurs et les plus empressés sur la noble façon dont vous avez rempli la tâche que tout esprit honnête voudrait avoir à remplir.

«Brohan».

Si véhémente que puisse paraître cette lettre, aujourd'hui que les esprits sont calmés, elle n'égale pas en violence les articles de La Correspondance littéraire, du Journal des Débats, de la Revue Contemporaine, etc.

Philarète Chasles à Madame Chodzko.

«29 avril 1861.

«Vous devinez avec la grâce et la sûreté de coup d'œil les plus charmantes, chère Madame, tout ce qui peut m'être cher et précieux. Il n'y a pas d'être plus noblement doué ni que je vénère plus que Madame Dudevant. C'est le premier écrivain de cette époque, et si Dieu lui avait donné un peu plus de faiblesse, c'est-à-dire un peu plus d'amour, et, avec ce don, un peu plus d'indulgence (l'amour n'est que pardon), elle ne serait peut-être pas un peintre aussi incomparable. Elle n'aurait pas non plus commis les deux seules erreurs graves de sa vie, de parler de ses ancêtres féminins dans ses Mémoires et d'Alfred de Musset dans son livre. Deux malheurs que l'honnête homme a pu se permettre, mais que la femme, si elle eût été plus terriblement femme, n'aurait pas admises, alors même que le vilain monstre pécuniaire et corrupteur qui lui a soufflé ces crimes contre la délicatesse d'âme, l'eût encore plus violemment entraînée à les commettre.

«Mais il faut accepter ce que Dieu nous donne, la cerise avec son poison et l'ananas avec son ivresse et le soleil de l'Inde avec la fièvre. Il y a chez George Sand un génie de peinture, une grandeur de sentiment, une largeur chaude de style artistique, rares chez les génies les plus rares, qui, mêlés à une probité et à une équité superbes, en font un des plus beaux honneurs de notre France actuelle.

«Je serai très heureux qu'elle veuille bien agréer mon humble hommage et je vous remercie bien cordialement d'une entremise qui me rend, certes, notre grand homme plus favorable....

«Mille tendres et respectueux remerciements.

«Philarète Chasles».

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*   *

Aujourd'hui, toutes ces haines sont mortes; le poète est couché selon ses vœux sous le saule qu'il a lui-même demandé:

Mes chers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière;
J'aime son feuillage éploré,
La pâleur m'en est douce et chère,
Et son ombre sera légère
A la terre où je dormirai.

Tandis que là-bas, sous le grand cyprès, la Bonne Dame de Nohant repose auprès de son fils et de son petit-fils. Alors, pourquoi la sœur du poète ne veut-elle 10pas laisser dire toute la vérité et, comme la famille de George Sand, autoriser la publication des lettres, pour dissiper toute équivoque? Ni l'un ni l'autre des amants n'a rien à y perdre, tous deux ont beaucoup à y gagner.