QUELQUES ŒUVRES INÉDITES
OU PEU CONNUES
D'ALFRED DE MUSSET
OU PEU CONNUES
Lorsque la Revue Bleue analysa naguère[68], comme étant d'Alfred de Musset, Denise, une nouvelle de son frère Paul[69], un journal a demandé s'il ne serait pas possible de dresser une sorte de liste des œuvres inédites de l'auteur des Nuits. Cela me paraît difficile, car ces œuvres sont par elles-mêmes d'une nature très complexe.
Des pièces de vers comme la Chanson pour la fête de sa mère, les Stances à Mlle Z., sont des souvenirs intimes, restés dans la famille du poète, reliques sacrées qui, par un sentiment facile à comprendre, sont pieusement conservées dans les archives familiales d'où elles ne doivent pas sortir.
D'autres, adressées à des jeunes filles, à des jeunes femmes surtout, poèmes d'amour qui sont demeurés un secret entre celui qui les a écrits et celles qui les ont reçus, sont si soigneusement cachées, quand elles n'ont pas été détruites, qu'il est impossible de les retrouver. Et dans les quelques occasions où le hasard ou une indiscrétion les a fait connaître, donner même des initiales serait compromettre inutilement des réputations jusqu'ici sans tache.
Quant aux essais, aux ébauches de ce que j'appellerai les œuvres de travail, aux débris de toutes sortes qui ont été retrouvés dans les papiers du poète, où commencer, où finir? Paul de Musset en donne un certain nombre dans la Biographie[70] de son frère:
La Prêtresse de Diane, fragment d'élégie.
Agnès, fragment de poème dramatique, dont une «ballade» est encore inédite.
Stances à Ninon: «Avec tout votre esprit...»
La Nuit de Juin, quatre vers:
Muse, quand le blé pousse, il faut être joyeux.
Regarde ces coteaux, et leur blonde parure!
Quelle douce clarté dans l'immense nature!
Tout ce qui vit ce soir, doit se sentir heureux...
Des Fragments du Poëte Déchu, sorte d'autobiographie, qui, avec «Le Poète et le Prosateur», publié dans les Œuvres Posthumes, constituent à peu près tout ce qui reste du manuscrit de l'œuvre, laissé inachevé par Alfred et lacéré par Paul.
Des stances A la sœur Marcelline, incomplètes, mais données en entier dans le Figaro du 14 mai 1887.
L'Exercice de nos facultés, fragment en prose.
A trente ans, fragment en prose.
Judith et Allori, fragment dramatique, en vers.
Un Sonnet à sa Marraine: «Qu'un sot me calomnie...»
Des Stances à Mme Ristori.
Une Chanson: «Hélas! Hélas!...»
Le petit moinillon, stances à Mlle E. d'A.
Un Quatrain à Mlle Melesville, écrit au bas d'un dessin de M. Chenavard, représentant la première rencontre de Petrarque et de Laure, dessin où les deux figures du poète et de sa maîtresse avaient quelque ressemblance avec les traits d'Alfred de Musset et de Mlle Melesville. Il avait été question d'un mariage entre les deux jeunes gens.
A ces fragments, il faut joindre les poésies publiées par les soins de Paul:
Le 3 mai 1814, stances. Magasin de Librairie, 10 décembre 1859.
Après la lecture d'Indiana, poésie. Revue des Deux-Mondes, 1er novembre 1878.
Variante en vers de: On ne badine pas avec l'amour, acte I. Revue Nationale, 1er novembre 1861.
Sauf quelques exceptions que nous indiquons plus loin, les fragments demeurés inconnus n'offrent qu'un intérêt secondaire, par suite de leur peu d'étendue ou de l'impossibilité de les rattacher à quelque chose. Bien plus, parmi ces exceptions, se trouvent des satires, des facéties sur le personnage ou l'événement du jour, charges d'atelier ou de salon, faites entre amis, pour passer le temps, «en riant et sans malice ni aversion contre personne», comme Alfred de Musset le déclare lui-même au bas de l'une d'elles, mais qui, connues du grand public, pourraient quelquefois être mal interprétées.
Celles qui ne peuvent éveiller aucune idée malveillante ont été publiées:
L'Anglaise en Diligence, dans l'Art du 18 février 1883.
Les premières strophes des Stances burlesques à George Sand, dans la Revue de Paris du 15 août 1896.
Des fragments de la Réponse à Ulric Guttinguer, en vers, dans la Gazette Anecdotique du 30 juin 1891.
Le Songe du Reviewer ou Buloz consterné dans le Courrier de Paris du 19 mai 1857, la Petite Revue du 15 juillet 1865, et l'Intermédiaire des Chercheurs du 10 octobre 1891.
A une Muse ou Une Valseuse dans le Cénacle romantique, en partie dans le Figaro du 4 novembre 1855, et en entier dans le tome I de la Curiosité Littéraire. (Paris, Liseux, 1880. In-12).
Le Voyage à Pontchartrain, dans une brochure de M. Lorin: Une Excursion a Pontchartrain. Rambouillet, 1890. In-8o. C'est un récit humoristique, adressé à Charles Nodier, qui répondit à l'auteur par ces stances célèbres, composées sur le même rythme:
J'ai lu ta vive odyssée
Cadencée, etc...
Ajoutez à cela que Mme Lardin de Musset, faisant un nouveau choix après son frère Paul, a publié encore quelques-unes de ces reliques:
Valentin, qui n'est autre que l'avant-propos de la nouvelle Les deux Maîtresses, dans le Gaulois du 22 août 1896.
Le Roman par lettres, dont plusieurs passages se retrouvent dans Fantasio, dans le Gaulois des 17, 18, 19 et 20 juillet 1896[71].
Des poésies adressées A George Sand, dans la Revue de Paris du 1er novembre 1896.
Restent enfin les communications faites par des tiers, amis ou collectionneurs, qui nous fournissent une nouvelle moisson:
Variantes de La Coupe et les Lèvres.—L'Événement, 29 novembre 1881.
Moi, je n'ai jamais fait à la nature humaine..., etc...
Autres Variantes du même poème, le Voltaire, 17 mai 1887, que voici, d'après le manuscrit, le texte publié étant peu correct:
Poésie! Harmonie! Amour! Larmes célestes,
Que les douleurs de l'homme arrachèrent aux yeux
Du vengeur immortel qui les chassa des cieux,
Si vous versez parfois, poisons doux et funestes,
Le baume de l'oubli sur mes cuisants regrets,
Quels trésors ignorés doit recéler une âme
Dont le ciel a puisé l'essence à votre flamme?
Camp où les feux sacrés ne s'éteignent jamais?
Dieu donna la beauté, dont le regard attire
A ces êtres divins qu'il créa d'un sourire,
Leur fit un front de vierge et de longs yeux voilés
Et leur dit en partant: «Allez et consolez!»
Mais eux-mêmes souvent, du feu qui les habite,
On les voit ici-bas se plaindre et s'étonner,
Ne pouvant contenir le rayon qui s'agite,
Et qui, venu du Ciel, y voudrait retourner.
[Acte I, scène 2].
Ex Dono à un astronome. Bibliographie Romantique, par Charles Asselineau. 2e édit. Paris, Rouquette, 1874. In-8o.
Un Fragment en Vers qui est le début de l'article, en prose, Un Mot sur l'art moderne (publié dans les Mélanges de Littérature). Écho de la Semaine, 24 mai 1896:
Pourquoi la Poésie est-elle morte en France?
On dit que le public vit dans l'indifférence,
Que le siècle est distrait, que tout meurt aujourd'hui;
Bonaparte, à Wagram, était distrait, je pense,
Il avait cependant son Ossian avec lui..., etc...
Stances à Buloz. La Revue de Paris et Saint-Pétersbourg, 15 décembre 1887:
Buloz, ma dernière heure est-elle donc venue?
Dois-je enfin vous compter parmi mes ennemis?
N'est-il donc rien d'humain au fond d'une revue
Et toute charité vous est-elle inconnue,
Vous qui disiez jadis être de mes amis,
De demander les vers que je vous ai promis?.....
Quatrain à Gustave Planche. L'Événement, 28 janvier 1886.
Crayonné sous les Arbres de Louveciennes, poésie. La Revue de Paris et Saint-Pétersbourg, 25 décembre 1890:
Pour ouïr les antiques
Dans mes délires rustiques,
Je vais tout droit devant moi...
Madrigal à Augustine Brohan. Le Nain Jaune, 7 octobre 1877, souvent réimprimé.
A Pépa, stances. Souvenirs de Mme Jaubert. Paris, Hetzel, 1881. 1 vol. in-12.
Le Comte d'Essex, plan de tragédie. L'Événement, 21 novembre 1885.
Alliance de la prose et de la poésie. Le Voltaire, 23 avril 1887.
Alliance de la prose et de la poésie, qui n'est autre chose que celle de la prose et de la versification. Entre les deux limites qui les séparent, un seul esprit français a trouvé une route, celui dont Molière disait: «Le bonhomme vivra plus que nous». C'est la seule fois que Molière se soit trompé; mais le bonhomme allait son chemin, ne se souciant ni de la prose ni de la versification; il était le maître et lorsqu'il s'endormait sous les arbres de Versailles, ses gros souliers pleins d'herbes fleuries, il revenait d'un rêve dans un certain sentier où personne après lui ne passera jamais.
L'Almanach du Jour de l'An, petit messager de Paris pour 1846, publié par J. Hetzel, est un volume in-32, presqu'introuvable aujourd'hui, qui, à la suite des Vers inscrits dans la cellule no 14 de la maison d'arrêt de la Garde Nationale (Œuvres Posthumes) donne ce Quatrain inédit:
Dans cette petite chapelle
L'ennui ne vient qu'aux ennuyeux.
Pense un instant et pars joyeux,
Ta maîtresse en sera plus belle.
On peut encore se procurer facilement:
Un Rêve, ballade, insérée dans Le Provincial de Dijon du 31 août 1828, et réimprimée à la librairie Rouquette. (Paris, 1875. In-8o.)
Les Variantes de Venise, écrites pour être mises en musique par Gounod. Choudens, éditeur à Paris.
L'Habit Vert, proverbe par Alfred de Musset et Émile Augier, qui a plusieurs éditions à la librairie Michel ou Calmann Lévy et fait partie du Théâtre d'Émile Augier. C'est cette pièce que le Constitutionnel et la Revue des Deux-Mondes annonçaient en 1846 sous le titre de La Montre.
Les vers écrits Au bas d'un portrait d'Augustine Brohan, dans le Décaméron Dramatique, no 5, chez l'éditeur Heugel et qui nous semblent si jolis que nous ne craignons pas de les citer:[72]
J'ai vu ton sourire et tes larmes,
J'ai vu ton cœur triste et joyeux,
Qui des deux a le plus de charmes?
Dis-moi ce que j'aime le mieux:
Les perles de ta bouche ou celles de tes yeux?
Comme cela rentre bien dans «ce bon souvenir d'une amitié qui vaut bien des amours»!
Le Panthéon des Illustrations Françaises au XIXe siècle, par Victor Frond, donne, comme fac-similé d'autographe, ce fragment:
Froide, maigre, légère, une main palpitante
Voltigeait sur la table où roulait des flots d'or.
Entrons, murmurait-on! Tuons-le, puisqu'il dort!
Le vieillard chévrotait dans sa robe sanglante:
C'est mon pain quotidien, mon travail, ma sueur.
Le toscin répondait: la ville est au pillage!
Les enfants de la mort lui fouillent dans le cœur!
Les mères, tout en sang, couraient sur le rivage
Appelant leurs enfants qui flottaient sur les eaux.
La Quenouille de Barberine, comédie en deux actes, contient des passages et des scènes que l'on ne retrouve pas dans Barberine, comédie en trois actes. Cette première version de la même pièce se trouve dans toutes les éditions des Comédies et Proverbes antérieures à 1852, et la seconde version dans toutes les éditions postérieures.
Le Chant des Amis, cantate, paroles de M. Alfred de Musset, musique d'Ambroise Thomas, exécutée à Lille le 21 juin 1852, éditée primitivement chez Gérard, a été réimprimée chez Brandus et se trouve chez les marchands de musique.
Et même, si l'on veut se donner la peine de chercher un peu, il n'est pas très difficile de mettre la main sur la Dissertation Latine qui remporta le 2e prix au Concours général de 1827: «Quæniam sint judiciorum motiva? An cuncta ad unum possint reduci?» dont le texte est mprimé in-extenso dans les Annales des Concours Généraux. Philosophie. Paris, Hachette, 1828. 1 vol. in-8o, ainsi que sur les articles de critique au Temps, omis dans les œuvres, parce que Paul de Musset ne sut pas retrouver ces numéros du journal, qui existent cependant à la Bibliothèque de l'Arsenal et ailleurs:
Exposition du Luxembourg au profit des blessés, 2e partie, 1er janvier 1831.
| Revue Fantastique, | 2e | article, 1er février 1831. |
| — | 5e | article, 21 février 1831. |
| — | 6e | article, 28 février 1831. |
| — | 13e | article, 18 avril 1831. |
| — | 18e | article, 30 mai 1831. |
Quant à Alceste, tragédie qu'Alfred de Musset avait l'intention d'écrire pour Mlle Rachel, elle n'a dû exister qu'à l'état de projet, car Paul de Musset déclare que lui-même n'en a jamais connu que le titre.
Comme on le voit, il y aurait matière à former un volume des plus curieux et d'un réel intérêt, avec ces œuvres inédites, surtout si l'on y ajoute les pièces sur lesquelles je vais essayer de donner quelques renseignements, n'ayant point qualité pour en publier le texte.
Mais avant d'aller plus loin, j'indiquerai les pièces apocryphes:
La Satire contre l'Académie qui a paru dans la Revue Anecdotique des 1er et 15 juin 1857 n'est pas d'Alfred de Musset, mais de Mme Louise Colet. Le 24 juin 1857, Paul de Musset adressa à ce sujet une lettre de protestation au directeur de la Gazette de Paris, qui l'inséra dans le numéro du 28 juin. La meilleure preuve que je puisse fournir à l'appui de mon dire, est que le manuscrit trouvé dans les papiers du poète était en entier de la main de cette dame.—Le sonnet Promenade au Jardin des Plantes donné par le Monde Illustré du 9 mai 1857 et le fragment d'une Comédie en prose se passant rue Saint-Honoré, dans l'Événement du 29 novembre 1881, sont du même auteur.—La Branche de Myrthe (Grand Journal, 23 septembre 1866) n'a jamais existé dans La Psyché de 1826.—La Jeune Tarentine (Revue Rétrospective, 1er mai 1891) est de Sainte-Beuve.—Le quatrain d'Envoi de Denise (l'Événement, 25 octobre 1878) est de Aurélien Scholl.—Sur la mort d'un parapluie, poésie, datée du 5 mars 1849 et dans laquelle il parle de ses collègues de l'Académie Française, où il ne fut reçu qu'en 1852, publiée dans l'Illustration du 20 décembre ses collègues de l'Académie Française, où il ne fut reçu 1873, fait plus que me sembler être composée par le signataire de l'article, Philibert Audebrand.—Nous avons dit plus haut quel est l'auteur du conte Denise de la Revue Bleue. Pour la Critique de Notre-Dame de Paris dans le Temps des 31 mai et 17 juillet 1831[73], le Paysage Matinal, sonnet, du Voleur du 25 août 1876, et les stances Ce qu'il me faut, du Nouveau Parnasse satirique (Bruxelles, 1881, in-8o), j'ignore quels en sont les auteurs, mais ce n'est certes pas Alfred de Musset.
Je citerai enfin comme une simple curiosité six Poésies Médianimiques que M. L. Vavasseur, directeur de la Revue Spirite, a publiées en 1867 dans une plaquette in-18, intitulée: Échos Poétiques d'Outre-Tombe et une autre pièce du même genre dont M. le Vicomte de Spoelberch de Lovenjoul donne le texte dans son Histoire des Œuvres de Th. Gautier (Charpentier, 1887. 2 vol. in-8o, II, p. 311).—Le Figaro du 17 janvier 1899 donne encore le texte d'une nouvelle poésie médianimique, empruntée au livre de M. Diguet: Les vers de l'esprit, recueil de communications typtologiques.
I
LA NUIT
Alfred de Musset, lorsqu'il était au collège Henri IV, avait été présenté par son condisciple Paul Foucher, dans sa famille, et ce fut ainsi que vers 1822, il fit connaissance de Victor Hugo, qui venait voir sa fiancée, sœur de son ami. Quelques années se passèrent, et lorsqu'un nouveau Cénacle se forma chez M. et Mme Victor Hugo, pour remplacer l'ancien cercle littéraire de la Muse française, Alfred de Musset fut l'un des premiers appelés avec Sainte-Beuve, Émile et Antoni Deschamps, Ulric Guttinguer, Louis Boulanger, etc... On lisait force vers, on causait, on discutait; on faisait de longues promenades les soirs d'été, et c'est au lendemain d'une de ces conférences littéraires que le futur poète, qui n'avait encore rien produit, cheminant seul sous les arbres du bois de Boulogne, composa sa première ballade, La Nuit:
Quand la lune blanche
S'accroche à la branche
Pour voir
Si quelque feu rouge
Dans l'horizon bouge
Le soir,
Fol qui dit un conte,
Car minuit qui compte
Le temps,
Passe avec le Prince
Des sabbats, qui grince
Des dents...
C'était en 1827 ou 1828, et hormis la chanson pour la fête de sa mère (16 novembre 1824) et quelques vers adressés en octobre 1826, à une jeune fille de son âge, Alfred de Musset n'avait encore écrit que ses devoirs de collège.
II
L'ANGLAIS MANGEUR D'OPIUM
L'Anglais mangeur d'Opium, traduit de l'anglais par A. D. M. Tel est le titre de ce petit volume de 221 pages, publié à la librairie Mame et Delaunay-Vallée, en 1828. «Traduit» est certainement exagéré. L'Anglais mangeur d'Opium d'Alfred de Musset n'est ni une traduction ni une imitation, mais une paraphrase du roman anglais de Thomas de Quincey: Confession of an English opium eater. D'un trait de plume, le «traducteur» supprime les digressions longues et oiseuses, les qualificatifs répétés, les lourdes discussions qui veulent être pédantes et ne sont qu'ennuyeuses. Là où l'auteur anglais remplit trois pages d'une description, Alfred de Musset poétise et nous rend plus palpable, en trois lignes, le même tableau.
Ce sont bien les mêmes faits, les mêmes idées, la même confession, mais Alfred de Musset n'en a pris que l'essence, et, tout en suivant la donnée du récit, l'a transposé dans son style à lui, en y ajoutant quelques impressions personnelles. En comparant les deux textes, anglais et français[74], je dirai sommairement que Musset a supprimé dans l'ouvrage anglais, en totalité ou peut s'en faut: la notice, les pages 11 à 15, 28 à 30, 55 à 57, 64, 65, 70, 72, 73, 75, 79 à 87, 96, 100, 102, 105, 109, 113, 117, 119, 135 à 144, 149 à 152, 165, 170, 180 à 183 et 187 à 206, sans compter les fragments de phrases retranchés ailleurs; par contre, sont ajoutées, dans le texte français, les pages 133 à 163, sauf la description de la chaumière (p. 136), de la chambre (p. 139) et l'histoire des deux tasses de thé (p. 140-141); le bal, le rendez-vous, l'histoire d'Anna, le duel, sont de son invention, ainsi que la leçon d'anatomie, qui occupe les pages 209 à 216. Cette «leçon d'anatomie» a son importance, non seulement parce qu'elle est entièrement due à la plume d'Alfred de Musset, mais surtout parce qu'elle est le miroir fidèle des impressions qu'il éprouva, lorsque, pendant l'année scolaire 1827-1828, il suivit, à l'École de Médecine, les cours d'anatomie descriptive de M. le docteur Berard[75]; c'est une page de l'histoire de sa vie:
«La première fois que j'entrai dans les salles de l'École de Médecine, je me souviens encore de l'effet que la vue des cadavres produisit sur moi. Nous étions deux ou trois écoliers ensemble, qui revenions d'une classe de philosophie où l'on nous avait dit beaucoup de belles choses que nous croyions probablement avoir comprises. Nous arrivons. Il y avait sur la table un grand cadavre étendu dans un drap blanc; on n'en voyait que les pieds, et, à côté, sur la table, un bras écorché qui nageait dans du sang caillé. Je ne sais pourquoi une idée risible qui me vint à l'esprit, me fit tressaillir en ce moment. Je me disais tout bas: «Voilà un bras qui a l'air de demander l'aumône.» Et en effet, la main pendante avait assez cette singulière expression.
«Le professeur n'arrivait pas, et cependant j'attendais avec impatience que ce drap qui me cachait le cadavre fût soulevé. Cet instant vint enfin: je croyais voir quelque chose de beaucoup plus horrible. La leçon commença: je riais de mes camarades que le mal de cœur prenait. Mais lorsque le scalpel vint à entrer dans la chair et que le sang noir, qui coulait lentement sur la poitrine ouverte, commença à exhaler une épouvantable odeur, je m'enfuis à toutes jambes. Que le caractère de l'homme est bizarre! Il va dans les cimetières arracher les cadavres aux vers et aux corbeaux; une odeur dangereuse et dégoûtante l'avertit de laisser en paix les morts. Mais la soif de connaître l'anime, et il emporte sous son manteau la tête d'une femme ou le corps d'un enfant: Vouliez-vous que le mal de mer arrêtât de pareils hommes et leur ordonnât de s'en tenir au continent, lorsqu'ils voyaient s'élever en rêve, derrière l'Atlantique, les montagnes d'or de la Colombie?
«Cependant, rentré chez moi, je voulus manger; cela me fut impossible; j'ai même pris tout à fait en horreur le premier plat qu'on me servit et il m'a été impossible d'en manger depuis. Ces impressions, reçues dans ma jeunesse, donnèrent lieu à un rêve que j'avais assez fréquemment.
«Il me semblait que j'étais couché et que je m'éveillais dans la nuit. En posant la main à terre pour relever mon oreiller, je sentais quelque chose de froid qui cédait lorsque j'appuyais dessus. Alors, je me penchais hors de mon lit, et je regardais: c'était un cadavre étendu à côté de moi. Cependant, je n'en étais ni effrayé ni même étonné. Je le prenais dans mes bras, et je l'emportais dans la chambre voisine en me disant: «Il va être là couché par terre; il est impossible qu'il rentre si j'ôte la clef de ma chambre.»
«Et là-dessus, je me rendormais. Quelques moments après, j'étais encore réveillé; c'était par le bruit de ma porte qu'on ouvrait; et cette idée qu'on ouvrait ma porte, quoique j'en eusse pris la clef sur moi, me faisait un mal horrible. Alors, je voyais entrer le même cadavre, que tout à l'heure j'avais trouvé par terre. Sa démarche était singulière: on aurait dit un homme à qui l'on aurait ôté tous ses os, sans lui ôter ses muscles, et qui, essayant de se soutenir sur ses membres pliants et lâches, tomberait à chaque pas. Pourtant, il arrivait à moi sans parler et se couchait sur moi. C'était alors une sensation effroyable, un cauchemar dont rien ne saurait approcher; car, outre le poids de sa masse informe et dégoûtante, je sentais une odeur pestilentielle découler des baisers dont il me couvrait. Alors, je me levais tout à coup sur mon séant, en agitant les bras, ce qui dissipait l'apparition. Un autre rêve lui succédait.
«Il me semblait que j'étais assis dans la même chambre, au coin de mon feu, et que je lisais devant une petite table où il n'y avait qu'une lumière; une glace était devant moi au-dessus de la cheminée; et, tout en lisant, comme je levais de temps en temps la tête, j'apercevais dans cette glace le cadavre qui me poursuivait, lisant par dessus mon épaule dans le livre que je tenais à la main. Or, il faut savoir que ce cadavre était celui d'un homme de soixante ans environ, qui avait une barbe grise, rude et longue, et des cheveux de même couleur qui lui tombaient sur les épaules. Je sentais ces poils dégoûtants m'effleurer le cou et le visage.
«Qu'on juge de la terreur que doit inspirer une vision pareille! Je restais immobile dans la position où je me trouvais, n'osant pas tourner la page, et les yeux fixés dans la glace sur la terrible apparition. Une sueur froide coulait sur tout mon corps; cet état durait bien longtemps, et l'immobile fantôme ne se dérangeait pas. Cependant, j'entendais comme tout à l'heure la porte s'ouvrir, et je voyais derrière moi (dans la glace encore), entrer une procession sinistre: c'étaient des squelettes horribles, portant d'une main leur tête et de l'autre de longs cierges qui, au lieu d'un feu rouge et tremblant, jetaient une lumière terne et bleuâtre, comme celle des rayons de la lune. Ils se promenaient en rond dans la chambre, qui, de très chaude qu'elle était auparavant, devenait glacée, et quelques-uns venaient se baisser au foyer noir et triste, en réchauffant leurs mains longues et livides, et en se tournant vers moi pour me dire: «Il fait bien froid!»
On retrouve une partie de ce cauchemar dans la ballade Un Rêve et dans la 18e Revue Fantastique; enfin Alfred de Musset se montre encore visionnaire dans la Nuit de Décembre.
L'Anglais mangeur d'Opium a été réimprimé dans le Moniteur du Bibliophile en 1878, de façon à former un volume grand in-8o, avec titre spécial; il est précédé d'une Notice par Arthur Heulhard.
III
LA QUITTANCE DU DIABLE
La Quittance du Diable, pièce en trois tableaux, en prose, écrite dans le courant de l'année 1830, est le premier essai dramatique d'Alfred de Musset. L'idée primitive lui a été fournie par un épisode du roman de Walter Scott, Redgauntlet, intercalé sous le titre de: «Histoire racontée par Willie le Vagabond». Quelques passages sont même la traduction littérale du texte anglais; mais, comme pour L'Anglais mangeur d'opium, Musset a transfiguré la narration de son modèle et y a ajouté beaucoup du sien: le personnage de Johny, celui de Miss Eveline et ses amours avec Sténie, sont de son invention.
Cette pièce, présentée et reçue au théâtre des Nouveautés de la place de la Bourse, ne fut cependant pas représentée; toutefois, il y eut un commencement d'exécution, car sur la première page du manuscrit, se trouve cette distribution des rôles, écrite de la main du Directeur, M. Bossange:
| Le Laird de Redgnauntley | M. | Casaneuve. |
| Johny, braconnier | Bouffé. | |
| Sténie, jeune fermier | Mme | Albert. |
| Miss Eveline, nièce du Laird. | Miller. | |
| Gertrude, sa gouvernante | Florval. |
Écuyers, Piqueurs, Varlets.—La scène est en Écosse.
Mais pendant que le chef d'orchestre du théâtre, M. Beaucourt, composait la musique des vers, éclata la révolution de Juillet, et c'est probablement ce qui empêcha cette tentative d'aboutir.
Devant une interdiction aussi impérieuse qu'inattendue, de la part de Mme H. Lardin de Musset, de donner les moindres indications sur cette pièce, interdiction devant laquelle je m'incline sans vouloir même en rechercher la validité, je renvoie le lecteur aux pages 95-96 de la Biographie d'Alfred de Musset, par Paul de Musset.
Je dirai seulement qu'au 1er tableau, qui renferme une ballade et une chanson en vers, nous assistons à une scène d'amour entre Miss Eveline et Sténie, scène que le laird de Redgnauntley interrompt brusquement en arrivant avec ses piqueurs et ses chiens; on lui amène un braconnier, Johny, pris en flagrant délit de chasse. Johny et le laird sont deux compères, associés par un pacte avec le diable; et le braconnier vient réclamer à son seigneur l'exécution de certaines promesses. Au lieu de l'écouter, le laird lance sur lui ses chiens et le fait chasser comme une bête fauve. Grâce à son pouvoir magique, Johny échappe à ceux qui le poursuivent; il revient vers Sténie, qui pleure; le laird lui a demandé son fermage, qu'il a déjà payé au défunt maître, qui, mort subitement, n'a pas eu le temps de lui signer sa quittance. Pour se venger, Johny dit à Sténie: Eh bien, viens avec moi, je vais te faire délivrer le reçu qui t'est dû.—Au 2e tableau, nous sommes dans un cimetière, à minuit, et prenons part au sabbat. Après bien des tentations auxquelles résiste Sténie, Sir Robert, le laird défunt, lui donne enfin sa quittance, et dès que le pauvre garçon tient le précieux papier, il s'enfuit, transi de peur, accompagné de Johny. Cette scène comporte une chanson en vers.—Au 3e tableau, tout en prose, nous sommes dans une salle du château de Redgnauntley. Le laird vient de signifier à sa nièce qu'elle va épouser le vieux chevalier Landshaw, que cela lui plaise ou non, quand survient Johny, qui apporte la quittance de Sténie. Le laird reconnaît immédiatement par quel moyen Johny se l'est procurée; il entre en fureur et veut tuer son acolyte; mais lui, homme de précaution, est armé, et, de plus, avant d'entrer, a mis le feu au château. Et pendant que Miss Eveline et Sténie, prévenus, s'enfuient loin des tours incendiées, le château s'écroule dans les flammes, ensevelissant sous ses ruines le laird et le braconnier.
Voici la ballade que chante Sténie au premier tableau:
—Beau fiancé, lui dit la dame,
Rattache-moi mes blonds cheveux,
Fais m'en deux tresses et sept nœuds.
Beau fiancé, je suis ta femme;
Emporte-moi dans ton mantel
Jusqu'au foyer de ton chatel.
—Hélas! mon amante chérie,
Toute parée en argent fin,
Qui devait m'épouser demain
Dans l'église Sainte-Marie!
Elle m'attendra jusqu'au soir
Dans la grand'salle du manoir.
—Qu'elle t'attende et qu'elle sache
Que ses yeux noirs ne verront plus
Tes varlets aux brillants écus,
Ton casque d'or au blanc panache.
Ton épouse, beau damoiseau,
C'est la pâle Fleur du Lys d'eau!
Mais si la pièce d'Alfred de Musset n'a pas été jouée, le théâtre de l'Opéra-Comique a donné le 31 décembre 1833 la première représentation de Le Revenant, opéra fantastique en deux actes, paroles de M. Albert de Calvimont, musique de Gomis (Paris, Barba, 1834. In-8o), dont le sujet est pris à la même source et l'intrigue presque identique[76]. Albert de Calvimont remonte au point de départ de la légende: nous assistons à la mort de Sir Robert, qui rend l'âme au moment où il va signer la quittance de Sténie; Miss Eveline est devenue Sara, la filleule de Sir Robert, et Johny le braconnier est remplacé par le fantôme du sommelier Dugald, qui agit sous les ordres de l'ombre de Sir Arundel, aïeul de Sir Robert. Par suite, la chasse à l'homme est supprimée; même scène d'évocation et du sabbat dans les tombeaux; Sténie obtient sa quittance. Mais le dénouement se modifie: Sir John, le laird actuel, qui aime aussi Sara, obéissant à un commandement de l'ombre de Sir Arundel: «Mon fils, sois meilleur que ton père!» revient au bien, et, étouffant son amour qui n'est pas partagé, unit Sténie et Sara.
IV
ALFRED DE MUSSET CRITIQUE
Le 14 janvier 1831, Alfred de Musset écrivait à Alfred Tattet: «.....Je passe ma vie avec une demi-douzaine de peintres; quels bons garçons, que les artistes, quand ils ne sont pas du même genre que vous! Je rends compte des petits théâtres, toujours au Temps, je rimaille par boutade......»
Malgré toutes mes recherches, il m'a été impossible de retrouver ces critiques. A cette époque, aucun article n'était signé dans le Temps et de l'origine du journal à la date de la lettre d'Alfred de Musset, j'ai relevé deux cent trente-six chroniques théâtrales. Combien Alfred de Musset en a-t-il écrit dans ce nombre? Je l'ignore. Son premier article connu, se trouve dans le numéro du 27 octobre 1830 (Exposition du Luxembourg, 1re partie). Or dans les numéros des 29 novembre, 6, 13 et 27 décembre, on rencontre quatre articles portant cette rubrique: «Revue des Théâtres secondaires». Peut-être n'est-ce qu'une simple coïncidence, mais dans sa lettre, Alfred de Musset parle de «petits théâtres», et ces quatre revues sont publiées le lundi, comme les Revues Fantastiques, qui, elles non plus, ne sont pas signées.
Et cette collaboration anonyme ne s'est pas bornée au journal Le Temps. L'Europe Littéraire, dont la première période, sous la direction de Victor Bohain et Alphonse Royer, va du 1er mars au 9 août 1833, dans son Supplément au Prospectus, publie cette lettre:
«A Messieurs les Directeurs de l'Europe Littéraire.
«Messieurs,
«Je serai très heureux de pouvoir entrer pour quelque chose dans la rédaction de votre nouveau journal. En acceptant la proposition que vous avez bien voulu m'en faire, je vous remercie d'avoir associé mon nom à une entreprise pour le succès de laquelle tous les hommes de bon sens doivent faire des vœux, et tous les artistes des efforts.
«Agréez, messieurs, l'expression des sentiments les plus distingués de votre bien dévoué serviteur.
«Alfred de Musset.»
«Paris, 23 novembre 1832.»
Bien qu'il n'y ait aucun article signé de lui dans ce journal, son nom figure dans la liste de ses rédacteurs.
J'ai la conviction qu'Alfred de Musset a collaboré sous le voile de l'anonyme, à quelque périodique. Ce qui me confirme dans cette idée, c'est que j'ai vu dans ses papiers:
1o Un Compte-rendu du Gustave III, opéra en 5 actes de Scribe, musique d'Auber, représenté à l'Académie royale de musique le 27 février 1833, qui, à de certaines maculatures, semble être passé par les mains d'un compositeur d'imprimerie.
2o Des notes préparées pour une rédaction sur le Procès d'Émile de La Roncière, qui fut jugé en juillet 1835.
3o D'autres notes sur la Guirlande de Julie, offerte à Mlle de Rambouillet, Julie Lucine d'Angennes, par le marquis de Montausier, qui semblent se rapporter à un exemplaire de l'édition illustrée publiée en 1818, chez Didot jeune.
Depuis la publication de ces lignes (15 janvier 1898), j'ai retrouvé le Compte-rendu de Gustave III, et le voici, tel qu'il est imprimé sans signature dans la Revue des Deux-Mondes du 15 mars 1833, tome I, page 682.
«14 mars 1833.
«Il n'y a d'important dans les nouvelles théâtrales de la quinzaine, que Gustave III. Quelle drôle de chose, que de rendre compte d'un opéra! Un opéra nouveau est une si drôle de chose par lui-même!
«Autrefois, dans une académie royale de musique, on se serait imaginé qu'on allait entendre de la musique. Quant à moi, je ne suis point musicien, je puis le dire comme M. de Maistre, j'en atteste le ciel et tous ceux qui m'ont entendu jouer du piano. Mais je crois qu'en vérité, je n'en ai pas besoin cette fois-ci. Ce qu'il y a de plus joli dans Gustave, en fait de musique et de poëme, c'est un galop.
«Oui, un galop! Il n'y a que cela dans la pièce. Vous croyez peut-être que j'en veux dire du mal. Point du tout: la pièce est admirable, car le galop est divin. Et comment aurait-on pu amener le galop sans la pièce? Comment la pièce aurait-elle fini sans le galop? Vous voyez bien que cela se tient. Remarquez, je vous prie, comme ce galop est amené:
«Vous savez que Gustave III a été assassiné par un de ses amis, nommé Ankastroëm, par la raison qu'il lui avait fait perdre son argent, en changeant la valeur des papiers publics. C'est une raison comme une autre, et qui vaut bien celle pour laquelle M. Levasseur tire un coup de pistolet à M. Adolphe Nourrit, le seul crime de M. Nourrit étant, à ma connaissance, de chanter une ariette ou deux à Mlle Falcon. Ankastroëm était donc à couteau tiré depuis un an ou deux avec son bon roi; M. Levasseur est très bien avec M. Nourrit; c'est son favori, son confident intime. Le premier acte s'ouvre là-dessus.
«Je comprends que le caractère de Gustave est très bien compris par le costumier. Sa redingote verte est admirable. Nonchalamment couché sur un sopha, le sage monarque se fait jouer un ballet, pour se délasser des soins de son empire; mais, dussé-je passer pour un maniaque et un ignorant, je ne saurais approuver les roses pompons de couleur écarlate, qu'il porte à ses souliers.
«Au second acte, nous sommes chez la sorcière. Quelle sorcière? dites-vous. C'est ce que j'allais vous demander. Mais qu'il vous suffise d'apprendre que le roi est déguisé en matelot. Le costume va à ravir au jeune page, mademoiselle Dorus. La sorcière prédit au roi qu'il sera assassiné: amen dico vobis. Et comme Jésus-Christ, Gustave reçoit de son futur meurtrier, la poignée de main de Judas.
«Au troisième acte, nous sommes en plein vent. La décoration est superbe. Ankastroëm trouve sa femme en rendez-vous avec son maître, et, comme le mari de Molière, il se charge de la reconduire voilée. Il paraît, d'après ce que j'ai entendu dire, que ce mari, qui ne reconnaît pas sa femme, et qui lui offre galamment le bras pour la ramener à la ville, est d'un effet très dramatique. Voilà comme tout change avec le temps.
«Au quatrième acte, Ankastroëm, qui a reconnu sa femme, chante dans ses appartements, avec un petit nombre d'amis.
«Au cinquième acte, voilà où j'en voulais venir, on danse le galop. Ceux qui n'ont pas vu ce galop, ne savent rien des choses de ce monde. Jamais l'éclat des bougies, le bruit d'une fête, le parfum des fleurs, la musique, la folie et la beauté, n'ont fait une heure de plaisir comparable à celle-là. Jamais les masques agaçants, les costumes bizarrement accouplés, les dominos et les grotesques n'ont fait ondoyer leurs mille couleurs avec plus de grâce et d'esprit sous l'éclatante lueur des lustres. Jamais un collégien lisant les Mille et Une Nuits, n'a vu passer dans ses rêves du soir une fantasmagorie plus voluptueuse et plus enivrante. L'ensemble en est éblouissant; l'analyse en est amusante. Si c'est là ce qu'on appelle l'art du théâtre, son but est rempli. La réalité est vaincue, et la magie n'ira pas plus loin.
«Et je vous le demande, que nous importe le reste? Que nous importe à nous qui venons nous accouder sur un balcon deux heures après dîner, que l'art soit en décadence, que la vraie musique fasse bâiller, que les poèmes de nos opéras dorment debout? Que nous importe que les bouffes aient perdu la vogue, que l'admirable talent de Rubini s'épuise en difficultés et danse sur la corde comme l'archet de Paganini? Que nous importe qu'on en soit venu, pour attirer le foule, jusqu'à faire de nos opéras des concerts, et de nos concerts, des opéras; qu'on nous donne un acte de l'un, un acte de l'autre, qu'on mutile Don Juan (Don Juan!); qu'on n'ait plus ni le sens commun ni l'envie de l'avoir, qu'avaient du moins nos pères; que les principes soient à tous les diables et madame Malibran en Angleterre? Il nous reste un galop, et, du moment qu'on danse, qu'importe sur quel air? J'aime autant mes yeux que mes oreilles.
«Vous croyez peut-être que c'est par fantaisie que l'opéra est à la mode? Pas du tout. Il y a une raison à tout ce qui se fait sous la lune, et la Providence sait pourquoi un siècle porte des habits carrés plutôt qu'un autre. C'est l'éternelle sagesse elle-même qui a mis le moyen-âge en pantalon collant, et pas un atome de poudre à la Richelieu n'est tombé impunément sur la nuque de la régence. Avez-vous été au Gymnase depuis peu? aux Variétés? à la Porte-Saint-Martin? Êtes-vous convaincu qu'on y bâille? Je ne vous demande pas si vous êtes allé aux Français, car il paraît qu'à la lueur de certaines lampes mal entretenues d'une huile épaisse, il se joue chaque jour sous une voûte déserte au coin du Palais-Royal, une certaine quantité de drames ignorés. Mais pour tout dire en un mot, êtes-vous allé hier, irez-vous demain ailleurs qu'à l'Opéra? Là est le siècle tout entier. Que nos musiciens apprennent à jouer des contre-danses; qu'ils songent à entourer ce divin spectacle de languissantes mélodies, de molles sérénades; à ce prix, on veut encore de leurs efforts; que nos poètes sachent amener une fête, une orgie; qu'ils placent à propos dans leur cadre douze légères folies armées de leurs grelots; qu'on y assassine un roi ou deux, si vous y tenez, mais que nous ayons des bals à la cour et des galops.
«A propos de galop, voilà le carnaval qui se meurt. C'est aujourd'hui la mi-carême, bien qu'il n'y ait plus de carême. N'y a-t-il pas eu quelque part des criailleries contre notre carnaval de cette année? Il appartient à un pédant ennuyé de vivre, d'injurier des mascarades. A qui diable une mascarade a-t-elle jamais fait tort de sa vie? On se plaint que les jeunes gens aillent aux Variétés; je demande où l'on veut qu'ils aillent. Le faubourg Saint-Germain n'a pas donné un bal; il ne s'y prend pas une glace, il ne s'y attèle pas quatre chevaux par jour. La Chaussée-d'Antin bâille fort aussi, quoiqu'on y attèle beaucoup et qu'on y mange de même. Pourquoi le jour du bal de l'Opéra, lorsque le directeur a voulu faire une tentative hardie et nouvelle, personne n'y a-t-il répondu? Pourquoi ce jour-là comme les autres, pas une femme du monde n'a-t-elle osé prendre le masque? Je ne dis pas le domino; ce vieil et insipide oripeau se promène depuis longtemps dans le désert. Mais on nous parle des mœurs de la Régence; en quoi les nôtres valent-elles mieux?
«Lorsque la Reine de France, déguisée en marchande de violettes, venait avec sa cour à l'Opéra, l'esprit pouvait entrer dans les plaisirs de la soirée, et il sortait de ces lèvres de carton rose d'autres choses que les hurlements de l'ivresse et les saletés du cabaret. Vous appelez ces mœurs infâmes; vous repoussez les femmes dans leurs ménages, et vous entourez d'une grille de fer le berceau de leurs filles. Cela est sage, très juste, très décent. Mais un jeune homme ne se marie pas à vingt ans, et tous les ans le mardi gras vient à son heure, qu'on veuille ou non de lui. Accorderez-vous à la jeunesse qu'elle ait des sens, des besoins de plaisir, parfois même des jours de folie? Où voulez-vous qu'elle les passe? C'est un Anglais silencieux qui glisse sous une table inondée de porter, sans proférer une plainte, et qui s'éteint dans l'eau-de-vie avec le papier embrasé qui la brûle. Il faut aux Français des voitures pleines de masques, des torches, des théâtres ouverts, des gendarmes et du vin chaud. Tant pis pour le siècle où les cabarets sont pleins et où les salons sont vides. Donnez la terre aux Saint-Simoniens, à chacun une pioche et un bonnet de coton. Otez à l'or sa valeur, au plaisir son attrait; faites de la société un champ de blé de la Beauce, où pas un épi ne dépasse l'autre. Vous n'aurez plus alors de jeunesse dorée, ni de longchamp sur le boulevard Italien. Mais tant que vous voulez vivre dans un pays libre, où chacun peut faire ce qu'il entend, où l'or est en cours, où le plaisir est à bon marché, ne vous étonnez pas que les jeunes gens aillent en masque; et vous, législateur prudent et circonspect, qui prêchez la morale publique, souvenez-vous de Caton l'Ancien, qui félicitait un jeune homme en le voyant sortir d'un lieu de débauche.»
V
LES DERNIERS MOMENTS DE FRANÇOIS Ier
On ne connaît des Derniers moments de François Ier, drame en vers, que le fragment qui a été publié dans le Keepsake Français. 2e Année. 1831. Chez Giraldon Bovinet, 1 vol. in-8o, qui fut mis en vente vers la fin de l'année 1830.
Pour quelle raison Alfred de Musset ne termina-t-il pas ce drame ou détruisit-il ce qu'il en avait écrit (car le manuscrit n'a jamais été vu)? Peut-être la connaissance d'un drame analogue, pour le sujet comme pour la forme, la Mort de François Ier par Félix Arvers[77]. Au mois de janvier 1850, M. Charpentier imprimant un nouveau volume d'œuvres d'Alfred de Musset, lui avait transmis le vœu exprimé par bien des personnes, de voir adjoindre à ce livre des poésies inédites jusqu'à ce jour. En ce qui concerne ce drame, l'auteur se borna à lui répondre: «J'ai beau faire, je ne puis pas corriger ces Derniers Moments de François Ier; il y a dix-neuf ans que c'est au rancart»[78].
Alfred de Musset et Félix Arvers se connaissaient; ils avaient des amis communs, Paul Foucher, Alfred Tattet; tous deux se trouvèrent plus d'une fois côte à côte à la table de Ulric Guttinguer, rue de Courcelles, dans cette maison des Lilas, rendue célèbre par la fête printanière donnée en l'honneur de M. et Mme Victor Hugo. Ils se rencontraient aux soirées de l'Arsenal, chez Charles Nodier, dont ils étaient les hôtes assidus; ils adressaient même des vers à la fille du maître de ce logis, car l'innommée du fameux sonnet:
«Mon âme a son secret, ma vie a son mystère»
et l'héroïne des Stances:
«Madame, il est heureux, celui dont la pensée»
ne sont qu'une même personne, mademoiselle Marie Nodier, qui devint madame Ménessier. De plus, le 1er janvier 1830, Arvers avait fait ses débuts dans le notariat comme clerc chez Me Guyet-Desfontaines, ami de la famille de Musset; en sa qualité de poète, le jeune basochien avait ses entrées au salon.
«La Mort de François Ier, drame en 3 actes, en vers, dédié à mon ami Roger de Beauvoir» par Félix Arvers, porte la date de juin 1831, dans le recueil où il a été publié[79]. On y trouve certaines similitudes avec le drame d'Alfred de Musset; ce passage de la scène 3 du IIIe acte, se rapproche beaucoup du début du dialogue entre François Ier et son Fol: