IX

—Le plaidoyer.—

Cette grande salle de l'hôtel de Lorraine, qui avait été déshonorée le matin par l'ignoble enchère, qui, demain, devait être polluée par le troupeau des brocanteurs adjudicataires, semblait jeter à cette heure son dernier et plus brillant éclat.

Jamais, assurément, fût-ce au temps des grands ducs de Guise, assemblée plus illustre n'avait siégé sous sa voûte.

Gonzague était le plus intime favori du régent de France, Gonzague avait eu des raisons pour vouloir que rien ne manquât à l'imposante solennité de cette cérémonie.

Les préparatifs s'en étaient faits secrètement, les lettres de convocation, lancées au nom du roi, dataient de la veille au soir.

On eût dit, en vérité, une affaire d'Etat,—un de ces fameux lits de justice où s'agitaient en famille les destins d'une grande nation.

Outre le président de Lamoignon, le maréchal de Villeroy et le vice-chancelier d'Argenson, qui étaient là pour le régent, on voyait aux gradins d'honneur le cardinal de Lorraine, entre le prince de Conti et l'ambassadeur d'Espagne,—le vieux duc de Beaumont-Montmorency auprès de son cousin Montmorency-Luxembourg;—Grimaldi, prince de Monaco, les deux Larochechouart, dont l'un duc de Mortemart, l'autre prince de Tonnay-Charente; Cossé-Brissac, Grammont, Harcourt, Croy, Clermont-Tonnerre.

Nous ne citons ici que les princes et les ducs.

Quant aux marquis et aux comtes, ils étaient par douzaines.

Les simples gentilshommes et les fondés de pouvoir avaient leur siége au bas de l'estrade. Il y en avait beaucoup.

Cette vénérable assemblée se divisait tout naturellement en deux partis: ceux que Gonzague avait achetés et ceux qui étaient hors de prix.

Parmi les premiers, on comptait un duc et un prince, plusieurs marquis, bon nombre de comtes et presque tout le fretin menu titré.—Gonzague espérait en sa parole et en son bon droit pour conquérir les autres.

Avant l'ouverture de la séance on causa familièrement. Personne ne savait bien au juste pourquoi la convocation avait eu lieu. Beaucoup pensaient que c'était un arbitrage entre le prince et la princesse au sujet des biens de Nevers.

Gonzague avait ses chauds partisans; madame de Gonzague était défendue par quelques vieux honnêtes seigneurs et par quelques jeunes chevaliers errants.

Une autre opinion se fit jour après l'arrivée du cardinal. Le rapport que fit ce prélat, touchant la situation d'esprit actuelle de madame la princesse, engendra l'idée qu'il s'agissait d'une interdiction.

Le cardinal, qui ne ménageait point ses expressions, avait dit:

—La bonne dame est aux trois quarts folle!

La croyance générale était d'après cela qu'elle ne se présenterait point devant le tribunal.

On l'attendit pourtant, comme cela était convenable. Gonzague, lui-même, exigea ce délai avec une sorte de hauteur, dont on lui sut très-bon gré.—A deux heures et demie, M. le président de Lamoignon prit place au fauteuil. Ses assesseurs furent le cardinal, le vice-chancelier, M. de Villeroy et M. de Clermont-Tonnerre.

Le greffier en chef du parlement de Paris prit la plume en qualité de secrétaire; quatre notaires royaux l'assistèrent comme contrôleurs-greffiers.

Tous les cinq prêtèrent serment en cette qualité.

Jacques Thellemens, le greffier en chef, fut requis de donner lecture de l'acte de convocation.

L'acte portait en substance que Philippe de France, duc d'Orléans, régent, avait compté présider de sa personne cette assemblée de famille, tant pour l'amitié qu'il portait à M. le prince de Gonzague, que pour la fraternelle affection qui l'avait lié jadis à feu M. le duc de Nevers,—mais que les soins de l'administration, dont il ne pouvait abandonner les rênes, ne fût-ce que pendant un jour, au profit d'un intérêt particulier, l'avaient retenu au Palais-Royal.

En place de Son Altesse Royale, étaient institués commissaires et juges royaux, MM. de Lamoignon, de Villeroy et d'Argenson;—M. le cardinal devant servir de curateur royal à madame la princesse.

Le conseil était constitué en cour souveraine, devant décider, arbitralement en dernier ressort et sans appel, de toutes les questions relatives à la succession du feu duc de Nevers,—pouvant trancher notamment toutes questions d'état,—pouvant même au besoin ordonner, au profit de qui de droit, l'envoi en possession définitive des biens de Nevers.

Gonzague lui-même eût rédigé de sa main le protocole, que la lettre n'en eût pu lui être plus complètement favorable.

On écouta la lecture avec un religieux silence, puis M. le cardinal demanda au président de Lamoignon:

—Madame la princesse de Gonzague a-t-elle un procureur?

Le président répéta la question à haute voix:

Comme Gonzague allait répondre lui-même pour demander qu'on en nommât un d'office et qu'il fût passé outre, la grande porte s'ouvrit à deux battants et les huissiers de service entrèrent sans annoncer.

Chacun se leva. Il n'y avait que Gonzague ou sa femme qui pût faire ainsi son entrée.

Madame la princesse de Gonzague se montra en effet sur le seuil, habillée de deuil comme à l'ordinaire, mais si fière et si belle qu'un long murmure d'admiration courut de rang en rang à sa vue.

Personne ne s'attendait à la voir,—personne surtout ne s'attendait à la voir ainsi.

—Que disiez-vous donc, mon cousin? dit Mortemart à l'oreille du cardinal de Lorraine.

—Sur ma foi! répondit le prélat;—que je sois lapidé!... J'ai blasphémé!... Il y a là-dessous du miracle.

Du seuil, la princesse dit d'une voix calme et distincte:

—Messieurs, point n'est besoin de procureur; me voici.

Gonzague quitta précipitamment son siége et s'élança au devant de sa femme. Il lui offrit la main avec une galanterie pleine de respect. Madame la princesse ne refusa point, mais on la vit tressaillir au contact de la main du prince, et ses joues pâles changèrent de couleur.

Au bas de l'estrade se trouvaient Navailles, Gironne, Montaubert, Nocé, Oriol, etc.; ils furent les premiers à se ranger pour faire un large passage aux deux époux.

—Bon petit ménage! dit Nocé, pendant qu'ils montaient les degrés de l'estrade.

—Chut! fit Oriol,—je ne sais si le patron est content ou fâché de cette apparition!

Le patron, c'était Gonzague.—Gonzague, lui-même ne le savait peut-être pas.

Il y avait un fauteuil préparé d'avance pour la princesse. Ce siége était à l'extrême droite de l'estrade, auprès de la stalle occupée par M. le cardinal.

A droite de la princesse, se trouvait immédiatement la draperie couvrant la porte de l'hémicycle.

La porte était fermée et la draperie tombait.

L'agitation produite par l'arrivée de madame de Gonzague fut du temps à se calmer.—Gonzague avait sans doute quelque changement à faire dans son plan de bataille, car il semblait plongé dans un recueillement profond.

Le président fit donner une seconde fois lecture de l'acte de convocation, puis il dit:

—M. le prince de Gonzague ayant à nous exposer ce qu'il veut, de fait et de droit, nous attendons son bon plaisir.

Gonzague se leva aussitôt. Il salua profondément sa femme d'abord, puis les juges pour le roi, puis le reste de l'assistance.

La princesse avait baissé les yeux après un rapide regard jeté à la ronde. Elle reprenait son immobilité de statue.

C'était un bel orateur que ce Gonzague: tête haut portée, traits largement sculptés, teint brillant, œil de feu.

Il commença d'une voix retenue et presque timide:

—Personne ici ne pense que j'aie pu réunir une pareille assemblée pour une communication d'un intérêt ordinaire, et cependant, avant d'entamer un sujet bien grave, je sens le besoin d'exprimer une crainte qui est en moi, une crainte presque puérile. Quand je pense que je suis obligé de prendre la parole devant tant de beaux et illustres esprits, ma faiblesse m'effraye, et il n'y a pas jusqu'à cette habitude de langage, cette façon de prononcer les mots dont un fils de l'Italie ne peut jamais se défaire, il n'y a pas jusqu'à mon accent qui ne me soit obstacle... Je reculerais en vérité devant ma tâche, si je ne réfléchissais que la force est indulgente, et que votre supériorité même me sera une assurée sauvegarde.

A ce début hyper académique, il y eut des sourires sur les gradins d'élite. Gonzague ne faisait rien à l'étourdie.

—Qu'on me permette d'abord, reprit-il,—de remercier tous ceux qui, en cette occasion, ont honoré notre famille de leur bienveillante sollicitude; M. le régent le premier, M. le régent dont on peut parler à cœur ouvert, puisqu'il n'est pas au milieu de nous, ce noble, cet excellent prince, toujours en tête quand il s'agit d'une action digne et bonne...

Des marques d'approbation non équivoques se firent jour. Oriol et consorts applaudirent chaleureusement du bonnet.

—Quel avocat eût fait notre cher cousin! dit Chaverny à Choisy, qui était près de lui.

—En second lieu, poursuivit Gonzague,—madame la princesse, qui, malgré sa santé languissante et son arrivée de la retraite, a bien voulu se faire violence à elle-même et redescendre des hauteurs où elle vit jusqu'au niveau de nos pauvres intérêts humains,—en troisième lieu, ces grands dignitaires de la plus belle couronne du monde: les deux chefs de ce tribunal auguste, qui rend la justice et règle en même temps les destinées de l'État, un glorieux capitaine, un de ces soldats géants, dont les victoires serviront de thème au Plutarque à venir, un prince de l'église et tous ces pairs du royaume, si bien dignes de s'associer sur les marches du trône... Enfin, vous tous, messieurs, quel que soit le rang que vous occupez... Je suis pénétré de reconnaissance, et mes actions de grâce, mal exprimées, partent au moins du fond du cœur.

Tout ceci fut prononcé avec une mesure parfaite, de cette voix chaleureuse et sonore qui est le privilége des Italiens du Nord.

C'était l'exorde. Gonzague sembla se recueillir. Son front s'inclina et ses yeux se baissèrent.

—Philippe de Lorraine, duc de Nevers, continua-t-il d'un accent plus sourd, était mon cousin par le sang, mon frère par le cœur... Nous avons mis en commun les jours de notre jeunesse... Je puis dire que nos deux âmes n'en faisaient qu'une, tant nous partagions étroitement nos peines comme nos joies... C'était un généreux prince, et Dieu seul sait quelle gloire était réservée à son âge mûr... Celui qui tient dans sa main puissante la destinée des grands de la terre voulut arrêter le jeune aigle à l'heure même où il prenait son vol... Nevers mourut avant que son cinquième lustre ne fût achevé... Dans ma vie, souvent et durement éprouvée, je ne me souviens pas d'avoir reçu de coup plus cruel... Je puis parler ici pour tout le monde: dix-huit ans écoulés depuis la nuit fatale n'ont point adouci l'amertume de nos regrets... Sa mémoire est là! s'interrompit-il en posant la main sur son cœur et en faisant trembler sa voix;—sa mémoire vivante, éternelle,—comme le deuil de la noble femme qui n'a pas dédaigné de porter mon nom après le nom de Nevers...

Tous les yeux se dirigèrent vers la princesse.

Celle-ci avait le rouge au front. Une émotion terrible décomposait son visage.

—Ne parle pas de cela! fit-elle entre ses dents serrées;—voilà dix-huit ans que je passe dans la retraite et dans les larmes...

Les juges sérieux, les magistrats, princes et pairs de France, tendirent l'oreille à ce mot.

Les clients, ceux que nous avons vus réunis dans l'appartement de Gonzague, firent entendre un long murmure.—Cette chose obscène qu'on nomme la claque dans le langage usuel n'a pas été inventée par les théâtres.

Oriol, Nocé, Gironne, Montaubert, Taranne et compagnie faisaient leur métier en conscience.

M. le cardinal de Lorraine se leva:

—Je requiers, dit-il, M. le président, de réclamer le silence. Les dires de madame la princesse doivent être écoutés ici au même titre que ceux de M. de Gonzague.

Et, se rasséyant, il glissa dans l'oreille de son voisin Mortemart, avec toute la joie d'une vieille commère qui se sent sur la piste d'un monstrueux cancan:

—M. le duc, j'ai idée que nous allons en apprendre de belles...

—Silence! ordonna M. de Lamoignon, dont le regard sévère fit baisser les yeux à tous les amis imprudents de Gonzague.

Celui-ci reprit, répondant à l'observation du cardinal:

—Non pas au même titre, Votre Éminence, s'il m'est permis de vous contredire, mais à titre supérieur, puisque madame la princesse est femme et veuve de Nevers... je m'étonne qu'il se soit trouvé parmi nous quelqu'un pour oublier, ne fût-ce qu'un instant, le respect profond qui est dû à madame la princesse de Gonzague.

Chaverny se mit à rire dans sa barbe.

—Si le diable avait des saints, pensa-t-il,—je plaiderais en cour de Rome pour que mon cousin fût canonisé!

Le silence se rétablit.

L'escarmouche effrontée que Gonzague venait de tenter sur un terrain brûlant avait réussi. Non-seulement sa femme ne l'avait point accusé d'une manière précise, mais il avait pu se parer lui-même d'un semblant de générosité chevaleresque.

C'était un point de marqué.

Il releva la tête et reprit d'un ton affermi.

—Philippe de Nevers mourut victime d'une vengeance ou d'une trahison... Je dois glisser très-légèrement sur les mystères de cette nuit tragique... M. de Caylus, père de madame la princesse, est mort depuis longtemps et le respect me ferme la bouche...

Comme il vit que madame de Gonzague s'agitait sur son siége, prête à se trouver mal, il devina qu'un nouveau défi resterait sans réponse.

Il s'interrompit donc pour dire avec un ton d'exquise et bienveillante courtoisie:

—Si madame la princesse avait quelque communication à nous faire, je m'empresserais de lui céder la parole.

Aurore de Caylus fit effort pour parler, mais sa gorge, convulsivement serrée, ne put donner passage à aucun son.

Gonzague attendit quelques secondes, puis il poursuivit:

—La mort de M. le marquis de Caylus, qui sans nul doute aurait pu fournir de précieux témoignages, la situation isolée du lieu où le crime fut commis, la fuite des assassins et d'autres raisons que la plupart d'entre vous connaissent ne permirent pas à l'instruction criminelle d'éclairer complétement cette sanglante affaire... Il y a eu des doutes... Un soupçon plana... Enfin, justice ne put être faite... Et pourtant, messieurs, Philippe de Nevers avait un autre ami que moi, un autre frère... un ami, un frère plus puissant... Cet ami, ai-je besoin de le nommer? ce frère vous le connaissez tous: il a nom Philippe d'Orléans; il est régent de France... qui oserait dire que Nevers assassiné a manqué de vengeurs!

Il y eut un silence. Les clients du dernier banc échangeaient entre eux diverses pantomimes. On entendait partout ces mots, répétés à voix basse:

—C'est plus clair que le jour!

Aurore de Caylus collait son mouchoir à ses lèvres où le sang venait, tant l'indignation lui serrait la poitrine.

—Messieurs, reprit Gonzague, j'arrive aux faits qui ont motivé votre convocation. Ce fut en m'épousant que madame la princesse déclara son mariage secret, mais légitime avec le feu duc de Nevers... Ce fut en m'épousant qu'elle constata également l'existence d'une fille, issue de cette union... les preuves écrites manquaient; le registre paroissial, lacéré en deux endroits, ne portait aucune constatation, et je suis forcé de dire encore que M. de Caylus seul au monde aurait pu nous donner quelques éclaircissements à cet égard. Mais M. de Caylus, vivant, garda toujours le silence; à l'heure qu'il est, nul ne peut interroger sa tombe... La constatation dut se faire au moyen du témoignage sacramentel de dom Bernard, chapelain de Caylus, qui inscrivit mention du premier mariage et de la naissance de mademoiselle de Nevers en marge de l'acte qui donna mon nom à la veuve de Nevers... Je voudrais que madame la princesse voulût bien donner à mes paroles l'autorité de son adhésion.

Tout ce qu'il venait de dire était d'une exactitude rigoureuse.

Aurore de Caylus resta muette.—Mais le cardinal de Lorraine s'étant penché vers elle, se releva et dit:

—Madame la princesse ne conteste point.

Gonzague s'inclina et poursuivit:

—L'enfant disparut la nuit même du meurtre... Vous savez, messieurs, quel inépuisable trésor de patience et de tendresse renferme le cœur d'une mère... Depuis dix-huit ans, l'unique soin de madame la princesse, le travail de chacun de ses jours, de chacune de ses heures, est de chercher sa fille... Je dois le dire: les recherches de madame la princesse ont été jusqu'à présent complètement inutiles... Pas une trace, pas un indice... Madame la princesse n'est pas plus avancée qu'au premier jour.

Ici, Gonzague jeta encore un regard vers sa femme.—Aurore de Caylus avait les yeux au ciel.

Dans sa prunelle humide, Gonzague chercha en vain ce désespoir que devaient provoquer ses dernières paroles.

Le coup n'avait pas porté. Pourquoi?—Gonzague eut peur.

—Il faut maintenant, reprit-il en faisant appel à tout son sang-froid,—il faut, messieurs, malgré ma vive répugnance, que je vous parle de moi... Après mon mariage, sous le règne du feu roi, le parlement de Paris, à l'instigation de feu M. le duc d'Elbeuf, oncle paternel de notre malheureux parent, rendit, toutes chambres assemblées, un arrêt qui suspendait indéfiniment (sauf les limites posées par la loi) mes droits à l'héritage de Nevers. C'était sauvegarder les intérêts de la jeune Aurore de Nevers, en cas qu'elle fût encore de ce monde: je fus bien loin de m'en plaindre. Mais cet arrêt, messieurs, n'en a pas moins été la cause de mon profond et incurable malheur...

Tout le monde redoubla d'attention.

—Écoutez! écoutez! fit-on sur les petits bancs.

Un coup d'œil de Gonzague venait d'apprendre à Oriol, Gironne et compagnie, que c'était là l'instant critique.

—J'étais jeune encore, continua Gonzague,—assez bien en cour... riche, très-riche déjà... ma noblesse était de celle qu'on ne conteste point... j'avais pour femme un trésor de beauté, d'esprit et de vertus... Comment échapper, je vous le demande, aux sourdes et lâches attaques de l'envie? Sur un point j'étais vulnérable: le talon d'Achille?—L'arrêt du parlement avait fait ma position fausse, en ce sens que, pour certaines âmes basses, pour ces cœurs vils dont l'intérêt est le seul maître, il semblait que je devais désirer la mort de la jeune fille de Nevers...

On se récria, surtout au banc Oriol.

—Eh! messieurs! fit Gonzague avant que M. de Lamoignon eût imposé silence aux interrupteurs,—le monde est fait ainsi... nous ne changerons pas le monde... j'avais intérêt... intérêt matériel... donc je devais avoir une arrière-pensée... La calomnie avait beau jeu contre moi... la calomnie ne se fit pas faute d'exploiter le filon!... un seul obstacle me séparait d'un immense héritage... Périsse l'obstacle!... Qu'importe le long témoignage de toute une vie pure!... On me soupçonna des intentions les plus perverses... les plus infâmes!... on mit (je dois tout dire au conseil) on mit la froideur, la défiance, presque la haine entre madame la princesse et moi... on prit à témoin cette image en deuil qui orne la retraite d'une sainte femme..., on opposa au mari vivant l'époux mort... et pour employer un mot trivial, messieurs, un pauvre mot qui est l'expression du bonheur des humbles,—hélas! ce qui ne semble pas fait pour nous autres qu'on appelle grands, on troubla, on empoisonna, on perdit mon ménage...

Il appuya fortement sur ce mot.

—Mon ménage, entendez-vous bien? mon intérieur, mon repos, ma famille, mon cœur... Oh! si vous saviez quelles tortures les méchants peuvent infliger aux bons!... si vous saviez les larmes de sang qu'on pleure en invoquant la sourde providence... si vous saviez!... je vous affirme ceci sur mon honneur et sur mon salut... je vous le jure!... j'aurais donné mes titres... j'aurais donné mon nom... j'aurais donné ma fortune pour être heureux à la façon des petites gens qui ont un ménage!... c'est-à-dire une femme dévouée... un cœur ami et toujours prêt à recevoir le saint épanchement..., des enfants qui vous aiment et qu'on adore... la famille... enfin la famille, cette parcelle de félicité céleste que Dieu bon laisse tomber parmi nous!

Vous eussiez dit qu'il avait mis son âme tout entière dans son débit... ces dernières paroles furent prononcées avec un entraînement tel qu'il y eut dans l'assemblée comme une grande commotion.

L'assemblée était touchée au cœur.

Il y avait plus que de l'intérêt, il y avait une respectueuse compassion pour cet homme, tout à l'heure si hautain, pour ce grand de la terre,—pour ce prince qui venait mettre à nu, avec des larmes dans la voix et dans les yeux, la plaie terrible de son existence.

Ces juges étaient, pour bon nombre, des gens de famille. La fibre du père et de l'époux remua en eux violemment.

Les autres, roués ou coquins, ressentirent je ne sais quel vague effet, comme des aveugles qui devineraient les couleurs;—ou comme ces filles perdues qui s'en vont au théâtre pleurer toutes leurs larmes aux accents de la vertu persécutée.

Il n'y avait que deux êtres pour rester froids au milieu de l'attendrissement général:

Madame la princesse de Gonzague et M. le marquis de Chaverny.

La princesse avait les yeux baissés. Elle semblait rêver,—et certes, cette tenue glacée ne plaidait point en sa faveur auprès de ses juges prévenus.

Quant au petit marquis, il se dandinait sur son fauteuil et mâchait entre ses dents:

—Mon illustre cousin est un coquin sublime!

Les autres comprenaient à l'attitude même de madame de Gonzague ce que l'infortuné prince avait dû souffrir.

—C'est trop! dit M. de Mortemart au cardinal de Lorraine;—soyons juste, c'est trop!

M. de Mortemart s'appelait Victurnien de son nom de baptême, comme tous les membres de la maison de la Rochechouart. Ces divers Victurniens étaient généralement de bons hommes. Les mémoires méchants leur font cette querelle d'Allemand qu'aucun d'eux n'inventa la poudre.

Le cardinal de Lorraine secoua son jabot, chargé de tabac d'Espagne. Chaque membre du respectable sénat faisait ce qu'il pouvait pour garder sa gravité austère.

Mais, aux petits bancs, on ne se gênait point. Gironne s'essuyait les yeux qu'il avait secs; Oriol, plus tendre ou plus habile, pleurait à chaudes larmes.

—Quelle âme! dit Taranne.

—Quelle belle âme! amenda M. de Peyrolles qui venait d'entrer.

—Ah! fit Oriol avec sentiment, on n'a pas compris ce cœur-là!

—Quand je vous disais, murmura le cardinal un peu remis, que nous allions en apprendre de belles... Mais écoutons: Gonzague n'a pas fini.

Gonzague, en effet, reprenait, pâle et beau d'émotion:

—Je n'ai point de rancune, messieurs, Dieu me garde d'en vouloir à cette pauvre mère abusée!... les mères sont crédules parce qu'elles aiment ardemment... Et si j'ai souffert, n'a-t-elle pas eu, elle aussi, de cruelles tortures... L'esprit le plus robuste s'affaiblit à la longue dans le martyre... l'intelligence se lasse... Ils lui ont dit que j'étais l'ennemi de sa fille... Et pourquoi non! s'interrompit-il avec amertume, puisque j'ai des intérêts opposés à ceux de sa fille?... des intérêts, vous comprenez bien cela, messieurs! des intérêts, moi Gonzague;—le prince de Gonzague,—l'homme de France le plus riche après Law!...

—Avant Law!... glissa Oriol.

Et certes, il n'y avait là personne pour le contredire.

—Ils lui ont dit, poursuivait Gonzague: cet homme a des émissaires partout... des agents sillonnent en tous sens la France, l'Espagne, l'Italie... cet homme s'occupe de votre fille plus que vous-même!...

Il se tourna vers la princesse et ajouta:

—On vous a dit cela, n'est-ce pas, madame?

Aurore de Caylus, sans lever les yeux et sans bouger, laissa tomber ces mots:

—On me l'a dit.

—Voyez!... s'écria Gonzague en s'adressant au conseil.

Puis, se tournant de nouveau vers sa femme:

—On vous a dit aussi, pauvre mère: Si vous cherchez en vain, si vos efforts sont restés si longtemps inutiles, c'est que sa main est là,—dans l'ombre,—sa main qui donne le change à vos recherches, qui égare vos poursuites... sa main perfide.., n'est-il pas vrai, madame, qu'on vous a dit cela?

—On me l'a dit, repartit encore la princesse.

—Voyez! voyez! mes juges et mes pairs! fit Gonzague;—et ne vous a-t-on pas dit quelque chose encore, madame?... Cette main qui agit dans l'ombre... cette main perfide... la main de votre mari... ne vous a-t-on pas dit que peut-être l'enfant n'était plus... qu'il y avait des hommes assez infâmes pour tuer un enfant... et que peut-être... je n'achève pas, madame, mais on vous a dit cela!

Aurore de Caylus, pâle autant qu'une morte, répondit pour la troisième fois.

—On me l'a dit.

—Et vous avez cru, madame? interrogea le prince, dont l'indignation altérait la voix.

—Je l'ai cru, repartit froidement la princesse.

De toutes les parties de la salle s'élevèrent à ce mot des réclamations.

—Vous vous perdez, madame, dit tout bas le cardinal à l'oreille de la princesse;—à quelques conclusions que puisse arriver M. de Gonzague, vous êtes sûre d'être condamnée.

Elle avait repris son immobilité silencieuse.

Le président de Lamoignon ouvrait la bouche pour lui adresser quelques remontrances, lorsque Gonzague l'arrêta d'un geste respectueux.

—Laissez, M. le président, je vous en prie, dit-il,—laissez, messieurs... je me suis imposé sur cette terre un devoir pénible; je le remplis de mon mieux; Dieu me tiendra compte de mes efforts... S'il faut vous dire la vérité tout entière, cette convocation solennelle avait pour but principal de forcer madame la princesse à m'écouter une fois en sa vie... Depuis dix-huit ans que nous sommes époux, je n'avais pu encore obtenir cette faveur... je voulais parvenir jusqu'à elle, moi, l'exilé du premier jour des noces, je voulais me montrer tel que je suis, à elle qui ne me connaît pas... j'ai réussi: grâces vous en soient rendues, mais ne vous mettez pas entre elle et moi, car j'ai le talisman qui va lui ouvrir enfin les yeux.

Puis, parlant d'eux, mais pour la princesse toute seule, et s'adressant à elle directement, au milieu du silence profond qui régnait dans la salle:

—On vous a dit vrai, madame, j'avais plus d'agents que vous en France, en Espagne, en Italie... car, pendant que vous écoutiez ces accusations infâmes portées contre moi, je travaillais pour vous... je répondais à toutes ces calomnies par une poursuite plus ardente, plus obstinée que la vôtre... je cherchais, moi aussi... je cherchais sans cesse et sans repos avec ce que j'ai de crédit et de puissance, avec mon or, avec mon cœur!... Et aujourd'hui... vous voilà qui m'écoutez, maintenant!... Aujourd'hui, récompensé enfin de tant d'années de peines, je viens à vous qui me méprisez et me haïssez, moi qui vous respecte et qui vous aime... je viens à vous, et je vous dis:—Ouvrez vos bras, heureuse mère, je vais y mettre votre enfant!

En même temps, il se tourna vers Peyrolles qui attendait ses ordres.

—Qu'on amène, ordonna-t-il à haute voix,—mademoiselle Aurore de Nevers!


X

—J'y suis!—

Nous avons pu rapporter les paroles prononcées par Gonzague. Ce qui n'est pas donné de rendre avec la plume, c'est le feu du débit, l'ampleur de la pose, la profonde conviction que rayonnait le regard.

Ce Gonzague était un prodigieux comédien. Il s'imprégnait de son rôle appris, à ce point que l'émotion le dominait lui-même, et que c'étaient de vrais élans qui jaillissaient de son âme.

C'est le comble de l'art.

Placé autrement et doué d'une autre ambition, cet homme eût remué un monde.

Parmi ceux qui l'écoutaient, il y avait des sans cœur, des gens rompus à toutes les roueries de l'éloquence, des magistrats blasés sur les effets de parole, des financiers d'autant plus difficiles à tromper que, d'avance, ils étaient complices du mensonge.

Gonzague, jouant avec l'impossible, produisit un véritable miracle. Tout le monde le crut; tout le monde eût juré qu'il avait dit vrai.

Oriol, Gironne, Albret, Taranne et autres ne faisaient plus leur métier; ils étaient pris. Tous se disaient: Plus tard il mentira, mais à présent, il dit vrai.

Tous ajoutaient:

—Se peut-il qu'il y ait en cet homme tant de grandeur avec tant de perversité?

Ses pairs, ce groupe de grands seigneurs qui étaient là pour le juger, regrettaient d'avoir pu parfois douter de lui.

Ce qui le grandissait, c'était cet amour chevaleresque pour sa femme, ce magnanime pardon de la longue injure.—Dans les siècles les plus perdus, les vertus de famille font à qui veut un haut piédestal.

Il n'y avait pas là un seul cœur qui ne battît violemment.

M. de Lamoignon essuya une larme et Villeroy, le vieux guerrier, s'écria:

—Par la sambleu! prince, vous êtes un galant homme.

Mais le résultat le plus complet, ce fut la conversion du sceptique Chaverny et l'effet foudroyant produit sur la princesse elle-même.

Chaverny se roidit tant qu'il put, mais aux dernières paroles du prince, on le vit rester bouche béante.

—S'il a fait cela, dit-il à Choisy,—du diable si je ne lui pardonne pas tout le reste.

Quant à Aurore de Caylus, elle s'était levée tremblante, pâle, semblable à un fantôme. Le cardinal de Lorraine fut obligé de la soutenir dans ses bras.

Elle restait l'œil fixé sur la porte par où venait de sortir M. de Peyrolles.

L'effroi, l'espoir se peignaient tour à tour sur ses traits.

Allait-elle voir sa fille?

L'avertissement bizarre trouvé par elle dans son livre d'heures, à la page du miserere, annonçait-il cela?

On lui avait dit de venir; elle était venue,—allait-elle avoir à défendre sa fille?

Quel que fût le danger inconnu, c'était de joie surtout que son cœur battait.—Sa fille! oh! comme son âme allait s'élancer vers elle à première vue!

Dix-huit ans de larmes, payés par un seul sourire!

Elle attendait.—Tout le monde attendait comme elle.

Peyrolles était sorti par l'issue donnant sur l'appartement du prince. Il rentra bientôt, tenant dona Cruz par la main. Gonzague se rendit à sa rencontre.

Ce ne fut qu'un cri: Qu'elle est belle!

Puis les affidés, rentrant dans leur rôle, prononcèrent à demi voix ce mot qu'on leur avait appris:

—Quel air de famille!

Mais il se trouva que les gens de bonne foi allèrent plus loin que les stipendiés. Les deux présidents, le maréchal, le prélat et tous les ducs, regardant tour à tour madame la princesse puis dona Cruz, firent cette déclaration spontanée:

—Elle ressemble à sa mère...

Il était donc acquis déjà pour ceux qui avaient mission de juger que madame la princesse était la mère de dona Cruz.

Et pourtant madame la princesse, changeant encore une fois de visage, avait repris son air de trouble et d'anxiété. Elle regardait cette belle jeune fille, et c'était une sorte d'effroi qui se peignait sur ses traits.

Ce n'était pas ainsi, oh! non, qu'elle avait rêvé sa fille...

Sa fille ne pouvait pas être plus belle,—mais sa fille devait être autrement.

Et cette froideur soudaine qu'elle sentait en dedans d'elle-même à cet instant où tout son cœur aurait dû s'élancer vers l'enfant retrouvé, cette froideur l'épouvantait.

Était-elle donc une mauvaise mère?

A cette frayeur, une autre s'ajoutait.—Quel avait dû être le passé de cette charmante enfant dont les yeux brillaient hardiment, dont la taille souple avait d'étranges ondulations, dont toute la personne, enfin, était marquée de ce cachet gracieux,—trop gracieux—que l'austère éducation de famille ne demande point d'ordinaire aux héritières des ducs.

Chaverny, qui était déjà parfaitement remis de son émotion et qui regrettait fort d'avoir cru à Gonzague pendant une minute, Chaverny exprima l'idée de la princesse autrement, et mieux qu'elle n'eût pu le faire elle-même:

—Elle est adorable! dit-il à Choisy en la reconnaissant.

—Tu es décidément amoureux? demanda Choisy.

—Je l'étais, répondit le petit marquis;—ce nom de Nevers l'écrase et lui va mal.

Ces beaux casques de nos cuirassiers iraient mieux à un gamin de Paris, mièvre et sans gêne dans ses mouvements. Il y a des alliances impossibles.

Gonzague n'avait point vu cela; Chaverny le voyait: pourquoi?

Chaverny était français et Gonzague italien. D'abord, de tous les habitants de notre globe, le Français est le plus près de la femme pour la délicatesse et pour juger des nuances.

Ensuite, ce beau prince de Gonzague avait bien près de cinquante ans.

Chaverny était tout jeune.

Plus l'homme vieillit, moins il est homme.

Gonzague n'avait point vu cela: il ne pouvait pas le voir. Sa finesse milanaise était de la diplomatie, non point de l'esprit.

Pour apercevoir ces détails, il faut avoir un sens exquis comme Aurore de Caylus, femme et mère,—ou bien être un peu myope et regarder de tout près comme le petit marquis.

Dona Cruz, cependant, le rouge au front, les yeux baissés, le sourire timide aux lèvres, était au bas de l'estrade.—Chaverny seul et la princesse devinaient l'effort qu'elle faisait pour tenir ses paupières fermées.

Elle avait si grande envie de voir.

Mademoiselle de Nevers, lui dit Gonzague,—allez embrasser votre mère!

Dona Cruz eut un mouvement de sincère allégresse; son élan ne fut point joué. Là était l'habileté suprême de Gonzague qui n'avait pas voulu d'une comédienne pour remplir ce premier rôle. Dona Cruz était de bonne foi.

Son regard caressant se tourna tout de suite vers celle qu'elle croyait sa mère. Elle fit un pas et ses bras s'ouvrirent d'avance.

Mais ses bras retombèrent, ses paupières aussi.—Un geste froid de la princesse venait de la clouer à sa place.

La princesse, revenue aux défiances qui naguère navraient sa solitude, la princesse répondant à cette pensée qu'elle venait d'avoir et que l'aspect de dona Cruz lui avait inspirée, la princesse dit entre haut et bas:

—Qu'a-t-on fait de la fille de Nevers?

Puis, élevant la voix, elle ajouta:

—Dieu m'est témoin que j'ai le cœur d'une mère!... mais si la fille de Nevers me revenait flétrie d'une seule tache... n'eût-elle oublié qu'une minute la fierté de sa race... je voilerais mon visage et je dirais:—Nevers est mort tout entier!

—Ventrebleu! fit Chaverny, je parierais pour plusieurs minutes!

Il était seul de son avis en ce moment. La sévérité de madame de Gonzague semblait intempestive et même dénaturée.

Pendant qu'elle parlait, un petit bruit se fit à sa droite, comme si la porte voisine tournait doucement sur ses gonds derrière la draperie.

Elle ne prit point garde.

Gonzague répondait, joignant les mains, comme si le doute eût été ici un blasphème:

—O madame! madame!... Est-ce bien votre cœur qui a parlé?... mademoiselle de Nevers... votre fille, madame!... est plus pure que les anges!

Une larme était dans les yeux de la pauvre dona Cruz.

Le cardinal se pencha vers Aurore de Caylus:

—A moins que vous n'ayez pour doute encore des raisons précises et avouables... commença-t-il.

—Des raisons? interrompit la princesse; mon cœur est resté froid, mes yeux secs, mes bras immobiles... ne sont-ce pas des raisons, cela?

—Belle dame, si vous n'en avez pas d'autres, je ne pourrai, en conscience, combattre l'opinion évidemment unanime du conseil.

Aurore de Caylus jeta autour d'elle un sombre regard.

—Vous voyez bien, je ne m'étais pas trompé, fit le cardinal à l'oreille du duc de Mortemart, il y a là un grain de folie!

—Messieurs! messieurs! s'écria la princesse, est-ce que déjà vous m'avez jugée?

—Rassurez-vous, madame, et calmez-vous, répliqua le président de Lamoignon; tous ceux qui sont dans cette enceinte vous respectent et vous aiment... tous, et au premier rang l'illustre prince qui vous a donné son nom...

La princesse baissa la tête.

Le président de Lamoignon poursuivit avec une nuance de sévérité dans la voix:

—Agissez suivant votre conscience, madame, et ne craignez rien... notre tribunal n'a point mission de punir... l'erreur n'est pas crime; mais malheur!... vos parents et vos amis auront compassion de vous si vous êtes trompée.

—Trompée! répéta la princesse sans relever la tête; oh! oui... j'ai été bien souvent trompée... mais si personne n'est ici pour me défendre, je me défendrai moi-même... Ma fille doit porter avec elle la preuve de sa naissance.

—Quelle preuve, demanda le président de Lamoignon?

—La preuve désignée par M. de Gonzague lui-même... la feuille arrachée au registre de la chapelle de Caylus...

—Arrachée de ma propre main, messieurs! ajouta-t-elle en se redressant.

—Voilà ce que je voulais savoir, pensa Gonzague.

—Cette preuve, reprit-il tout haut, votre fille l'avait, madame.

—Elle ne l'a donc pas! s'écria Aurore de Caylus.

Un long murmure s'éleva dans l'assemblée à cette exclamation.

—Emmenez-moi! emmenez-moi! balbutia dona Cruz en larmes.

Quelque chose remua au fond du cœur de la princesse, en écoutant la voix désolée de cette pauvre enfant.

—Mon Dieu! dit-elle en levant ses mains vers le ciel, mon Dieu! inspirez-moi... mon Dieu! ce serait un malheur horrible et un grand crime que de repousser mon enfant!... Mon Dieu! je vous en prie au fond de ma misère: répondez-moi! répondez-moi!...

On vit tout à coup sa figure s'éclairer, tandis que tout son corps tressaillait violemment.

Elle avait interrogé Dieu.—Une voix, que personne n'entendit, hormis elle-même,—une voix mystérieuse et qui semblait répondre à ce suprême appel, prononça derrière la draperie les trois mots de la devise de Nevers:

—J'y suis!

La princesse s'appuya au bras du cardinal pour ne point tomber à la renverse.

Elle n'osait se retourner. Cette voix venait-elle du ciel?

Gonzague se méprit à cette émotion soudaine. Il voulut frapper le demi-coup.

—Madame, s'écria-t-il, vous avez fait appel au Maître de toutes choses: Dieu vous répond, je le vois, je le sens... votre bon ange est en vous qui combat les suggestions du mal... Madame, ne repoussez pas le bonheur après vos longues souffrances si noblement supportées!... madame, oubliez la main qui met dans la vôtre un trésor: je ne réclamerai point mon salaire... Je ne vous demande qu'une chose... regardez-la!... regardez votre enfant... la voici bien tremblante, la voici toute brisée de l'accueil de sa mère... Écoutez au dedans de vous-même, madame: la voix de l'âme vous répondra...

La princesse regarda dona Cruz.

M. Gonzague, avec entraînement:

—Maintenant que vous l'avez vue... au nom du Dieu vivant, je vous le demande, n'est-ce pas là votre fille?

La princesse ne répondit pas tout de suite. Involontairement, elle se tourna à demi vers la draperie.

La voix, distincte pour elle seule, ne prononça qu'un mot:

—Non!

—Non! répéta la princesse avec force.

Et son regard résolu fit le tour de l'assemblée.

Elle n'avait plus peur.—Quel que fût ce mystérieux conseiller qui était là derrière la draperie, elle avait confiance en lui, car il combattait Gonzague.

Et d'ailleurs, il accomplissait la muette promesse du livre d'heures: il venait avec la devise de Nevers.

Mille réclamations, cependant, se croisaient dans la salle. L'indignation d'Oriol et compagnie ne connaissait plus de bornes.

—C'en est trop! dit Gonzague, feignant d'être blessé profondément; messieurs, je crois avoir fait mon devoir...

—Largement! s'écria Gironne.

—Messieurs, poursuivit Gonzague en apaisant de la main le zèle trop bruyant du bataillon sacré, la patience humaine a des bornes... je m'adresserai une dernière fois à madame la princesse, et je lui dirai: Il faut de bonnes raisons, des raisons graves et fortes pour repousser la vérité évidente.

—Hélas! soupira le bon cardinal, ce sont mes propres paroles!... mais quand ces dames se sont mis quelque chose en tête...

—Ces raisons, acheva Gonzague, madame, les avez-vous?

—Oui, répondit la voix mystérieuse.

—Oui! répliqua la princesse à son tour.

Gonzague était livide et ses lèvres s'agitaient convulsivement. Il sentait qu'il y avait là, au sein même de cette assemblée convoquée par lui, une influence hostile, mais insaisissable. Il la sentait, mais il la cherchait en vain.

Depuis quelques minutes, tout était changé dans la personne de la veuve de Nevers. Le marbre s'était fait chair, la statue vivait.

D'où provenait ce miracle?

Le changement s'était opéré au moment même où la princesse, éperdue, avait invoqué le secours de Dieu; mais Gonzague ne croyait point à Dieu.

Il essuya la sueur qui coulait de son front.

—Avez-vous donc des nouvelles de votre fille? demanda-t-il, cachant son anxiété de son mieux.

La princesse garda le silence.

—Il y a des imposteurs, reprit Gonzague; la fortune de Nevers est une belle proie... Vous a-t-on présenté quelque autre jeune fille?...

Nouveau silence.

—En vous disant, poursuivit Gonzague: Celle-ci est la véritable... on l'a sauvée... on l'a élevée... Ils disent tous cela!

Les plus fins diplomates se laissent entraîner. Le président de Lamoignon et ses graves assesseurs regardaient maintenant Gonzague avec étonnement.

—Cache tes griffes, chat-tigre! murmura Chaverny.

Assurément, le silence de la voix mystérieuse était souverainement habile.

Tant qu'elle ne parlait point, la princesse ne pouvait répondre, et Gonzague, furieux, perdait la prudence.

Au milieu de sa face pâle, on voyait ses yeux brûlants et sanglants.

—Elle est là, poursuivit-il entre ses dents serrées; toute prête à paraître... n'est-ce pas, madame? vivante... Répondez!... vivante?...

La princesse s'appuya d'une main au bras de son fauteuil.—Elle chancelait.—Elle eût donné dix ans de sa vie pour soulever cette draperie, derrière laquelle était l'oracle, muet désormais.

—Répondez! répondez! fit Gonzague.

Et les juges eux-mêmes répétaient:

—Madame, répondez!

Aurore de Caylus écoutait. Sa poitrine n'avait plus de souffle.

Oh! que l'oracle tardait!

—Pitié!... murmura-t-elle enfin en se tournant à demi.

La draperie s'agita faiblement.

—Comment pourrait-elle répondre? disaient cependant les affidés.

—Vivante? fit Aurore de Caylus interrogeant l'oracle d'une voix brisée.

—Vivante! lui fut-il enfin répondu.

Elle se redressa, radieuse, ivre de joie.

—Oui, vivante, vivante! fit-elle avec éclat; vivante malgré vous et par la protection de Dieu!

Tout le monde se leva en tumulte. Pendant un instant l'agitation fut à son comble.

Les affidés parlaient tous à la fois et réclamaient justice. Au banc des commissaires royaux on se consultait.

—Quand je vous disais, répétait le cardinal, quand je vous disais, monsieur le duc!... mais nous ne savons pas tout... Or, je commence à croire que madame la princesse n'est point folle!

Au milieu de la confusion générale, la voix de la tapisserie dit:

—Ce soir, au bal du régent... On vous dira la devise de Nevers.

—Et je verrai ma fille! balbutia la princesse prête à se trouver mal.

Le bruit faible d'une porte qui se refermait se fit entendre encore. Puis, plus rien.

Il était temps. Chaverny, curieux comme une femme en proie d'un vague soupçon, s'était glissé derrière le cardinal de Lorraine. Il souleva brusquement la portière.

Sous la portière il n'y avait rien, mais la princesse poussa un cri étouffé.

C'était assez; Chaverny ouvrit la porte et s'élança dans le corridor.

Le corridor était sombre, car la nuit commençait à tomber. Chaverny ne vit rien, sinon tout au bout de la galerie la silhouette cahotante du petit bossu aux jambes torses, qui disparut, descendant l'escalier tranquillement.

Chaverny se prit à réfléchir.

—Le cousin avait voulu jouer quelque méchant tour au diable, se disait-il, et le diable prend sa revanche!

Pendant cela, dans la salle des délibérations, sur un signe du président de Lamoignon, les conseillers avaient repris leurs places.

Gonzague avait fait sur lui-même un terrible effort. Il était calme en apparence.

Il salua le conseil et dit:

—Messieurs, je rougirais d'ajouter une parole... Décidez, s'il vous plaît, entre madame la princesse et moi.

—Délibérons! firent quelques voix.

M. de Lamoignon se leva et se couvrit.

—Prince, dit-il, l'avis des commissaires royaux, après avoir entendu M. le cardinal pour madame la princesse, est qu'il n'y a point lieu à jugement... Puisque madame de Gonzague sait où est sa fille, qu'elle la présente. M. de Gonzague représentera également celle qu'il dit être héritière de Nevers... La preuve écrite, désignée par M. le prince, invoquée par madame la princesse, cette page enlevée au registre de la chapelle de Caylus, sera produite et rendra la décision facile... Nous ajournons, au nom du roi, le conseil à trois jours.

—J'accepte! repartit Gonzague avec empressement; j'aurai la preuve!

—J'aurai ma fille et j'aurai la preuve, dit pareillement la princesse; j'accepte!

Les commissaires royaux levèrent aussitôt la séance.

—Quant à vous, enfant, pauvre enfant! dit Gonzague à dona Cruz en la remettant aux mains de Peyrolles, j'ai fait ce que j'ai pu... Dieu seul à présent peut vous rendre le cœur de votre mère.

Dona Cruz rabattit son voile et s'éloigna.

Mais avant de passer le seuil, elle se ravisa tout à coup. Elle s'élança vers la princesse.

—Madame, s'écria-t-elle en pressant sa main qu'elle baisa, que vous soyez ou non ma mère, je vous respecte et je vous aime!

La princesse sourit et effleura son front de ses lèvres.

—Tu n'es pas complice, enfant, dit-elle; j'ai vu cela... Je ne t'en veux point.

Peyrolles entraîna dona Cruz.

Toute cette noble foule, qui naguère remplissait l'hémicycle, s'était écoulée. Le jour baissait rapidement. Gonzague, qui venait de reconduire les juges royaux, rentra comme la princesse allait sortir, entourée de ses femmes.

Sur un geste impérieux qu'il fit, elles s'écartèrent. Gonzague s'approcha de la princesse, et avec ces grands airs de courtoisie qu'il ne quittait jamais, il se pencha jusqu'à sa main pour la baiser.

—Madame, lui dit-il ensuite d'un ton léger, c'est donc la guerre déclarée entre nous?

—Je n'ai garde d'attaquer, monsieur, répondit Aurore de Caylus; je me défends.

—En tête à tête, reprit Gonzague qui avait peine à cacher sous sa froideur polie la rage qu'il avait dans le cœur, nous ne discuterons point, s'il vous plaît: je tiens à vous épargner cette inutile fatigue... Mais vous avez donc de mystérieux protecteurs, madame?

—J'ai la bonté du Ciel, monsieur, qui est l'appui des mères.

Gonzague eut un sourire.

—Giraud! dit la princesse à sa suivante Madeleine, faites qu'on prépare ma litière!

—Y a-t-il donc office du soir à la paroisse Saint-Magloire? demanda Gonzague étonné.

—Je ne sais, monsieur, répondit la princesse avec calme; ce n'est pas à la paroisse Saint-Magloire que je me rends... Félicité, vous atteindrez mes écrins.

—Vos diamants, madame! fit le prince avec raillerie; la cour qui vous regrette depuis si longtemps va-t-elle enfin jouir du bonheur de vous revoir?

—Je vais ce soir au bal du régent, monsieur, dit-elle.

Pour le coup, Gonzague demeura stupéfait.

—Vous!... balbutia-t-il, vous!

Elle se redressa si belle et si hautaine que Gonzague baissa les yeux malgré lui.

—Moi, répondit-elle en prenant le pas sur ses femmes pour sortir; mon deuil est fini d'aujourd'hui, monsieur le prince... Faites ce que vous voudrez contre moi, je n'ai plus peur de vous!


XI

—Où le bossu se fait inviter au bal de la cour.—

Gonzague demeura un instant immobile à regarder sa femme qui traversait la galerie pour rentrer dans son appartement.

—C'est une résurrection! pensa-t-il; j'ai pourtant bien joué cette grande partie! pourquoi l'ai-je perdue?... Évidemment, elle avait un dessous de cartes... Gonzague! vous n'avez pas tout vu!... Il y a là quelque chose qui vous échappe!

Il se prit à parcourir la chambre à grands pas.

—En tout cas, poursuivit-il, nous n'avons pas une minute à perdre!... Que va-t-elle faire au bal du Palais-Royal?... parler à M. le régent?... Évidemment, elle sait où est sa fille!...

—Et moi aussi, je le sais! s'interrompit-il en ouvrant ses tablettes; en ceci, du moins, le hasard m'a servi!

Il frappa sur un timbre et dit au domestique qui accourut:

—M. de Peyrolles!... qu'on m'envoie sur-le-champ M. de Peyrolles.

Le domestique sortit. Gonzague reprit sa promenade solitaire, et revenant à sa première pensée, il dit:

—Elle a un auxiliaire nouveau... Quelqu'un est caché derrière la toile!...

—Prince! s'écria Peyrolles en entrant, je puis enfin vous parler!... Mauvaises nouvelles... En s'en allant, le cardinal de Lorraine disait aux commissaires royaux: il y a là-dessous quelque mystère d'iniquité!...

—Laissez dire le cardinal, fit Gonzague.

—Dona Cruz est en pleine révolte!... On lui a fait jouer un rôle indigne! Elle veut quitter Paris.

—Laisse faire dona Cruz... et tâche de m'écouter.

—Pas avant de vous avoir appris ce qui se passe... Lagardère est à Paris.

—Bah!... je m'en doutais!... Depuis quand?

—Depuis hier pour le moins.

—La princesse a dû le voir! pensa Gonzague.

Puis il ajouta:

—Comment sais-tu cela?

Peyrolles baissa la voix et répondit:

—Saldagne et Faënza sont morts.

Manifestement, M. de Gonzague ne s'attendait point à cela. Les muscles de sa face tressaillirent et il eut comme un éblouissement.

Ce fut l'affaire d'une seconde. Quand Peyrolles releva les yeux sur lui, il était remis déjà.

—Deux d'un coup! fit-il; c'est le diable que cet homme-là!

Peyrolles tremblait.

—Et où a-t-on retrouvé leurs cadavres? demanda Gonzague?

—Dans la ruelle qui longe le jardin de votre petite maison.

—Ensemble?

—Saldagne contre la porte... Faënza à quinze pas de là... Saldagne est mort d'un coup de pointe...

—Là, n'est-ce pas? fit Gonzague en plaçant son doigt entre ses deux sourcils.

Peyrolles fit le même geste et reprit:

—Là!... Faënza est tombé frappé à la même place et du même coup.

—Et pas d'autre blessure?

—Pas d'autre... La botte de Nevers est toujours mortelle.

Gonzague disposa ses dentelles à son jabot devant une glace.

—C'est bien, dit-il; M. le chevalier de Lagardère s'est fait inscrire deux fois à ma porte... Je suis content qu'il soit à Paris... Nous allons le faire pendre!

—La corde qui étranglera celui-là... commença Peyrolles...

—N'est pas encore filée, n'est-ce pas?... Je crois que si... Tudieu! pense donc, ami Peyrolles. Il est grand temps! nous ne sommes plus que quatre.

—Oui, fit le factotum en frissonnant, il est grand temps.

—Deux bouchées! reprit Gonzague en rebouclant son ceinturon; nous deux d'un coup... de l'autre ces deux pauvres diables...

—Cocardasse et Passepoil?... interrompit Peyrolles; ils ont peur de Lagardère!

—Ils sont donc comme toi!... C'est égal; nous n'avons pas le choix... Va me les chercher! va!

M. de Peyrolles se dirigea vers l'office.

Gonzague pensait.

—Je disais bien qu'il fallait agir... agir tout de suite... Corps de Christ! voici une nuit qui verra d'étranges choses!

—Eh! vite!... dit Peyrolles en arrivant à l'office; monseigneur a besoin de vous!

Cocardasse et Passepoil avaient dîné depuis midi jusqu'à la brune. C'étaient deux héroïques estomacs. Cocardasse était rouge comme le restant du vin, oublié dans son verre; Passepoil avait le teint tout blême.

La bouteille produit ce double résultat, suivant le tempérament des preneurs.

Mais au point de vue des oreilles, le vin n'a pas deux manières d'agir. Cocardasse et Passepoil n'étaient pas plus endurant l'un que l'autre après boire.

D'ailleurs, le temps d'être humbles était passé. On les avait habillés de neuf de la tête aux pieds. Ils avaient de superbes bottes de rencontre et des feutres qui n'avaient été retapés chacun que trois fois.

Les chausses et les pourpoints étaient dignes de ces brillants accessoires.

—Dis donc, mon bon, fit Cocardasse; je crois que ce maraud, c'est à nous qu'il s'adresse.

—Si je pensais que ce faquin!... riposta le tendre Amable en saisissant une cruche à deux mains.

—Sois calme, mon caillou, reprit le Gascon; je te le donne... Mais, bagasse! ne casse pas la faïence!

Il avait pris M. de Peyrolles par une oreille et l'avait envoyé pirouettant à Passepoil.

Passepoil le saisit par l'autre oreille et le renvoya à son ancien patron.

M. de Peyrolles fit ainsi deux ou trois fois le voyage, puis Cocardasse junior lui dit avec cette belle gravité des casseurs d'assiettes:

—Mon doux ami, vous avez oublié un instant que vous aviez affaire à des gentilshommes: tâchez dorénavant de vous en souvenir!

—Voilà! appuya le Normand, selon son ancienne habitude.

Puis, tous deux se levèrent tandis que M. de Peyrolles réparait de son mieux le désordre de sa toilette.

—Les deux coquins sont ivres! grommela-t-il.

—Hé! donc! fit Cocardasse; je crois que le pécaïre a parlé?

—J'en ai comme une vague idée, repartit Passepoil.

Ils s'avancèrent tous deux, l'un à droite, l'autre à gauche, pour appréhender de nouveau le factotum aux oreilles, mais celui-ci prit la fuite prudemment et rejoignit Gonzague, sans se vanter de sa mésaventure.

Gonzague lui ordonna de ne point parler à nos braves amis de la fin malheureuse de Saldagne et de Faënza. Ceci était superflu; M. de Peyrolles n'avait désormais aucune envie de lier conversation avec Cocardasse et Passepoil.

On les vit arriver l'instant d'après, annoncés par un terrible bruit de ferraille. Ils avaient le feutre à la diable, les chausses débraillées, du vin tout le long de la chemise; bref, une belle et bonne tenue de coupe-jarrets.

Ils entrèrent en se pavanant, le manteau retroussé par l'épée: Cocardasse toujours superbe, Passepoil toujours gauche et irréprochable de laideur.

—Salue, mon bon, dit le Gascon, et remercie monseigneur...

—Assez! fit Gonzague en les regardant de travers.

Ils restèrent aussitôt immobiles.

Avec ces vaillants, l'homme qui paye peut tout se permettre.

—Êtes-vous fermes sur vos jambes? demanda Gonzague.

—J'ai bu seulement un verre de vin à la santé de monseigneur, repartit effrontément Cocardasse; capédébiou! pour la sobriété, je ne connais pas mon pareil...

—Il dit vrai, monseigneur, prononça timidement Passepoil; car je le surpasse... je n'ai bu que de l'eau rougie!

—Mon bon, fit Cocardasse en le regardant sévèrement, tu as bu comme moi, ni plus ni moins... A pa pur! je t'engage à ne jamais fausser la vérité devant moi... Le mensonge, il me rend malade!

—Vos rapières sont-elles toujours bonnes? demanda encore Gonzague.

—Meilleures, repartit le Gascon.

—Et bien au service de monseigneur, ajouta le Normand, qui fit la révérence.

—C'est bon, dit Gonzague.

Et il tourna le dos, tandis que nos deux amis le saluèrent profondément par derrière.

—C'ta couquin, murmura Cocardasse, il sait parler aux hommes d'épée!

Gonzague avait fait signe à Peyrolles d'approcher. Tous deux étaient remontés jusqu'au fond de la salle, près de la porte de sortie. Gonzague venait de déchirer la page de ses tablettes où il avait inscrit les renseignements donnés par dona Cruz.