—Jaloux! dit-on encore.
—As-tu vu d'Hozier, Oriol?
—As-tu tes parchemins?
—Oriol, sais-tu le nom de l'aïeul que tu vas envoyer aux croisades?
Et les rires d'éclater.
M. de Barbanchois joignait les mains; M. de la Hunaudaye disait:
—Ce sont des gentilshommes, M. le baron, qui raillent ces saintes choses!
—Où allons-nous, seigneur! où allons-nous!...
—Peyrolles!... dit le petit traitant qui s'approcha de la table; je vous fais les cinquante louis, puisque c'est vous... Mais relevez vos manchettes.
—Plaît-il! fit le factotum de M. de Gonzague; je ne plaisante qu'avec mes égaux, mon petit monsieur!
Chaverny regarda les laquais derrière le perron du régent.
—Parbleu! murmura-t-il, ces coquins ont l'air de s'ennuyer là-bas... va les chercher, Taranne, pour que cet honnête M. de Peyrolles ait un peu avec qui se gaudir!
Le factotum n'entendit point cette fois. Il ne se fâchait qu'à bonnes enseignes. Il se contenta de gagner les cinquante louis d'Oriol.
—Et du papier! disait le vieux Barbanchois, toujours du papier!
—On nous paye nos pensions en papier, baron!
—Et nos fermages... que représentent ces chiffons!
—L'argent s'en va!
—L'or aussi... Voulez-vous que je vous dise, baron? nous marchons à une catastrophe!
—Monsieur, mon ami, repartit la Hunaudaye en serrant furtivement la main de Barbanchois, nous y marchons!... c'est l'avis de madame la baronne!
Parmi les clameurs, les rires et les quolibets croisés, la voix d'Oriol s'éleva de nouveau:
—Connaissez-vous la nouvelle? demanda-t-il, la grande nouvelle?
—Non... voyons la grande nouvelle!
—Je vous le donne en mille!... mais vous ne devineriez pas!...
—M. Law s'est fait catholique?
—Madame de Berry boit de l'eau?
—M. du Maine a fait demander une invitation au régent?
Et cent autres impossibilités.
—Vous n'y êtes pas, vous n'y êtes pas, très-chers!... Vous n'y serez jamais!... Madame la princesse de Gonzague... la veuve inconsolable de M. de Nevers... Artémise, vouée au deuil éternel...
A ce nom de madame la princesse de Gonzague, tous les vieux gentilshommes avaient dressé l'oreille.
—Eh bien! eh bien! fit-on autour de la table de lansquenet.
—Eh bien! reprit Oriol, Artémise a fini de boire la cendre du mausolée!... Madame la princesse de Gonzague est au bal!
On se récria. C'était chose impossible.
—Je l'ai vue! affirma le petit traitant, de mes yeux vue!... assise auprès de la princesse Palatine... Mais j'ai vu quelque chose de plus extraordinaire encore.
—Quoi donc? demanda-t-on de toutes parts.
Oriol se rengorgea; il tenait le dé.
—J'ai vu, reprit-il pourtant, et je n'avais pas la berlue... et j'étais bien éveillé... j'ai vu M. le prince de Gonzague refusé à la porte du régent.
On fit silence. Cela intéressait tout le monde. Tout ce qui entourait cette table de lansquenet attendait sa fortune de Gonzague.
—Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? demanda Peyrolles, les affaires de l'État...
—A cette heure, Son Altesse ne s'occupe point des affaires de l'État.
—Cependant, si un ambassadeur...
—Son Altesse n'était point avec un ambassadeur!
—Si quelque caprice nouveau...
—Son Altesse n'était pas avec une dame.
C'était Oriol qui faisait ces réponses nettes et catégoriques. La curiosité générale grandissait.
—Mais avec qui donc était Son Altesse?
—On se le demandait, repartit le petit traitant. M. de Gonzague lui-même s'en informait avec beaucoup de mauvaise humeur.
—Et que lui répondaient les valets? interrogea Navailles.
—Mystère, messieurs, mystère!... M. le régent est triste depuis certaine missive qu'il reçut d'Espagne... M. le régent a donné ordre aujourd'hui d'introduire par la petite porte de la cour des Fontaines un personnage qu'aucun de ses valets ordinaires n'a vu... sauf Blondeau, qui a cru entrevoir dans le second cabinet un petit homme tout noir de la tête aux pieds... un bossu.
—Un bossu! répéta-t-on à la ronde;—il en pleut des bossus!...
—Son Altesse s'est enfermée avec lui... et la Fare... et Brissac... et la duchesse de Chalais elle-même ont trouvé porte close!.
Il y eut un silence. Par l'ouverture de la tente, on pouvait apercevoir les fenêtres éclairées du cabinet de Son Altesse.—Oriol regarda de ce côté par hasard.
—Tenez! tenez! s'écria-t-il en étendant la main,—ils sont encore ensemble!
Tous les yeux se tournèrent à la fois vers les fenêtres du pavillon.—Sur les rideaux blancs, la silhouette de Philippe d'Orléans se détachait; il marchait.—Une autre ombre indécise, placée du côté de la lumière semblait l'accompagner.
Ce fut l'affaire d'un instant: les deux ombres avaient dépassé la fenêtre.
Quand elles revinrent, elles avaient changé de place en tournant. La silhouette du régent était vague, tandis que celle de son mystérieux compagnon se dessinait avec netteté sur le rideau,—quelque chose de difforme: une grosse bosse sur un petit corps et de longs bras qui gesticulaient avec vivacité...
FIN DU TOME TROISIÈME.
| Pages. | ||
| LES MÉMOIRES D'AURORE. (Suite.) | ||
| III. | La gitanita | 5 |
| IV. | Où Flor emploie un charme | 29 |
| V. | Où Aurore s'occupe d'un petit marquis | 53 |
| VI. | En mettant le couvert | 75 |
| VII. | Maître Louis | 95 |
| VIII. | Deux jeunes filles | 117 |
| IX. | Les trois souhaits | 139 |
| X. | Deux dominos | 159 |
| LE PALAIS-ROYAL. | ||
| I. | Sous la tente | 181 |
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