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ALFRED LA GUIGNE

Quelle distinction, bien que le visage soit encore agressif! Quel dessin vivant, merveilleux! et combien, ici, Lautrec l'emporte une fois de plus sur Degas, qui, pourtant, accusa souvent Lautrec de le plagier; Degas, avec son dessin figé, conventionnel; Lautrec si animé, si exubérant, et si pénétrant, d'une presque insolence despotique!

Je sais, je sais: toutes ces œuvres sont considérées même actuellement comme des «caricatures» par ceux des gens de théâtre qui furent portraiturés, les gens du moins que la Parque coupable n'a pas encore saisis! Certainement, par exemple, Mlle Brandès et M. Le Bargy n'ont aucune autre opinion, s'il leur arrive de revoir—ce dont je doute!—le dessin qui les représente, elle, vipérine, et lui, trop jeunet. Et, cependant, ne sont-ils pas rehaussés ainsi, «augmentés», en quelque sorte, par Lautrec, tous et toutes? Mieux même: ne devraient-ils pas être tout à fait comme cela, pour se parer véritablement d'une réelle personnalité?

Mais voilà, en ce triste temps, il faut tout sacrifier au cahotant chariot de Thespis, surtout le génie!—et M. Brisgand, par ses sottises, opère mieux!


AU CAFÉ-CONCERT

Ce milieu, le Café-Concert, avec son amas de bizarres trognes, de bohèmes, d'excentriques de tous ordres, de déchets d'humanité, gueulant ou susurrant des chansons bêtes; ces hommes et ces femmes, ces orchestres de ravageurs, ces beuglants et ces niais Eldorados;—tout ce milieu devait aussi enchanter Lautrec; et, en effet, il l'enchanta.

C'était, d'ailleurs, le moment d'apothéose du Café-Concert. Partout les gommeuses, les gambilleurs, les chanteuses à voix, les excentriques, les diseuses et les ténorinos, sévissaient. On restait sous le coup des fortes émotions chauffées par Thérésa; et les vieux hommes radotaient, avec des larmes, les chansons de Béranger, de Dupont et de Nadaud. Il y avait, par cela même, le café-concert avec ses sottises nouvelles, et l'autre chantant ou Caveau, où l'on hospitalisait les chansons de Paul Delmet et de Maurice Vaucaire. Dans ce temps-là, pas de revues, pas de bas vaudevilles sur ces petites scènes, où, de huit heures à minuit, défilaient toutes les chanteuses et tous les chanteurs des cinq parties du Monde. Le Caveau pleurait boulevard de Sébastopol; le concert des Décadents flonflonnait rue Fontaine; et Lautrec ne quittait, que pour aller au Moulin, ce dernier café-concert, tapageur et pittoresque. Mais la Duclerc, la reine du lieu, l'inquiétait par sa face ravagée; et il n'osait pas la représenter, la dessiner telle qu'il la voyait, cruelle et de sang atrocement brûlé!

Puis, le printemps revenait; et Lautrec s'en allait revoir, dans l'avenue des Champs-Elysées, les trois magnifiques cafés-concerts qui, alors, en plein air, lançaient aux étoiles les couplets amoureux ou pleurards, sentimentaux ou revanchards, humanitaires ou satiriques, que faisaient écrire, dans les prisons, les entrepreneurs-chansonniers,—ou que commettaient eux-mêmes, sans gloire, les Maurice Donnay et les Bruant.

C'étaient, ces trois cafés-concerts: les Ambassadeurs, l'Alcazar et l'Horloge. Ce dernier devait, plus tard, être remplacé par le Jardin de Paris,—lequel vient de disparaître à son tour.

Comme elles réapparaissaient chaque fois charmantes ces joyeuses bâtisses, à l'air d'établissements de bains très calmes et très roses!

Paulus, Caudieux, Kam-Hill et tant d'autres, à ce moment-là, au temps de Lautrec, y chantaient tour à tour. Paulus, le roi de la chanson, de la chanson remuante, agitée, gambillarde! Paulus, qui était la troisième personne de cette trinité glorieuse: le général Boulanger, Géraudel et lui-même, Paulus! Paulus, qui avait incarné en lui l'âme de la Patrie; et qui, aux accents de plus de deux millions de voix françaises, tous les soirs, dans un café-concert, entraînait, vers l'Arc-de-Triomphe, le père la Victoire et les pioupious d'Auvergne!...

Mais c'était, aussi, la pleine floraison des Ta-ra-ra-boum-di-hé et des frêles niaiseries que chantait plus anémiquement Miss May Belfort, qualifiée sur le programme: artiste lyrique anglaise; et, pourtant, elle alluma tout de suite Lautrec.

Après tout, cette bêlante brebis en valait la peine. Elle était si cocassement puérile, costumée en baby, avec des boucles déroulées sur ses épaules. Elle miaulait, tenant un chat noir entre ses bras ou n'en tenant point; et, en chœur, aux Décadents, on hurlait le refrain de ses couplets, tandis qu'elle se redressait toujours roide, et comme en bois.

Lautrec dessina et peignit souvent cette poupée venue de l'orageuse Irlande. C'était la folie du jour, ces chanteuses ou ces danseuses anglaises: une miss Cécy Loftus ou une miss Ida Heath. On les retrouvait partout; et, cependant, avouons, sans être nationaliste, que la française Duclerc, la fameuse Duclerc, à la fin tragique, avait un autre accent! Ah! celle-là, cette terrible chanteuse minée par la phtisie, sa fin dans un bar, sa rage de danse folle, qui nous secoue encore quand nous évoquons l'écroulement brusque de cette femelle vidée!

Mais, de toutes ces danseuses et diseuses, celle que Lautrec, irrésistiblement, préféra, ce fut Yvette Guilbert.

Il lui consacra les planches de deux albums: une édition française, éditée par Marty, avec notice de M. Geffroy; et une édition anglaise, éditée par Bliss et Sands, à Londres, en 1898, avec un texte de M. Arthur Byl.

Ces lithographies sont depuis longtemps légendaires, il est donc vain de les décrire; mais on peut bien répéter que personne ne représenta avec une expression plus forte et plus significative le profil et la face de Mlle Guilbert.

Lautrec connut la diseuse alors qu'elle habitait avenue de Villiers; et, sur le champ, s'enthousiasmant, il voulut la représenter en Diane antique! Heureusement elle se mit à rire, et jura que la «caricature» seule pouvait donner d'elle une image fidèle. Surprenant propos! Mais Mlle Guilbert était si jeune!

Lautrec suivit son modèle à la Scala, aux Ambassadeurs, dans sa loge, sur la scène, dans les coulisses; et il multiplia d'après elle les dessins, s'en tenant pourtant à des lithographies, n'ayant qu'une seule fois choisi une autre matière: une céramique qu'il exposa à Londres, avec une série de lithographies.

Il illustra également quelques-uns des monologues que disait, de sa voix traînarde et acide, Mlle Guilbert: Le jeune homme triste; Les vieux messieurs; Eros vanné; etc...;—mais il ne laissa pas d'elle un grand portrait peint, alors qu'il peignit si souvent la Goulue et la Mélinite. Et Dieu sait, pourtant, si Mlle Guilbert tenait une place au café-concert! mais, bien entendu, on jugeait à rebours la personnalité qu'elle y apportait. «Quand je pense, me disait-elle, un jour, que les Parisiens me croient la joyeuse interprète des vices modernes, alors que j'en suis la mère Fouettard!»

Mais Lautrec, comme tous les Parisiens, ne se souciait ni de morale ni de tout autre but. Il se contentait de se passionner pour le café-concert; et cela lui suffisait.

Aussi, avec H.-G. Ibels, il lithographia encore les planches de tout un album consacré au Café-Concert. Avec un texte très complet et très brillant de M. Georges Montorgueil, cet album fut édité par «l'Estampe originale».

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MAY BELFORT

Voici de nouveaux et rares dessins au propre compte de Lautrec! Toujours des Yvette Guilbert, naturellement: puis un profil malicieux, aigu, de Judic; Abdala, aux longs bras, au ventre bombé; Jane Avril, papillon tourbillonnant; Edmée Lescot, à la croupe jaillissante; Mary Hamilton, poupon et soireux; Bruant, hautain, froid; Caudieux, marié bondissant; Paula Brébion, chipie et plantureuse; la Loïe Fuller, flamme et feu-follet; et, couronnant le tout, le pif rouge d'un chanteur américain!

En parlant des lithographies de Lautrec, j'aurai à citer bien d'autres divettes. Je mentionne seulement ici, pour mémoire, ces trois autres œuvres si curieuses venues du Café-Concert: Chanteuse anglaise, au Star du Havre; Miss Bedson et May Milton.

Avec quel esprit renouvelé, il a dessiné et peint ces filles! Ah! certes, dès que Lautrec touchait à la femme affranchie, à la femme hors du foyer, je veux dire à la bête fendue, prête à tous les déshonneurs et à toutes les hontes, vraiment, il restait inimitable! Huysmans a écrit une lyrique page sur les femmes au tub peintes par Degas; mais comment, comment, lui, devenu un misogyne féroce, n'a-t-il pas bondi sur l'œuvre de Lautrec pour la fouailler, pour la ravager, pour la massacrer, la femelle aux cent besoins? Comment n'a-t-il pas vu dans l'œuvre de Lautrec un autre apport tout de même que l'apport de Degas, qui se contenta, en somme, de laides faces et de ballonnantes croupes? Crapaudes engraissées, mais crapaudes néanmoins, rien de plus! alors que, lui, Lautrec, n'a-t-il pas faisandé, pourri la femelle? N'en a-t-il pas fait le simple sac de pus vomi par le terrible moine Odon de Cluny? Sac d'excréments, même pas! Sac de pus, j'y reviens; fumier charriant tous les fétides filaments de l'avarie! Ensuite, est-ce que, sous ces faces blanches, vertes, avivées de rouge,—sous ces poitrines blètes, il n'y a pas, par l'apport de Lautrec, un autre et plus terrible réquisitoire contre la salauderie des désirs et l'ignominie des ruts?... Oui, qui peut de nouveau regarder une fille peinte par Lautrec sans frémir, sans apercevoir tous les ulcères, tous les chancres, toutes les ravageuses terreurs du musée Dupuytren, cette géhenne effroyable et subie de la chair? Pour moi, je me souviens, avec quel frisson! d'avoir vu chez M. Théodore Duret, cette May Milton, à la face engraissée, à la mâchoire lourde, de couleur jaune-blanche, comme retenant sous une enveloppe-vessie un magma de pus tourné au jaune et au blanc-vert. Ce tableau est une hideuse épouvante. Cette bouche frottée de rouge, elle tombe, elle s'ouvre comme une vulve; elle n'a pas plus de défense, elle n'a pas plus de fermeté; elle s'ouvre, elle laissera tout entrer! Et le peintre qui a peint cette redoutable image, aimait les femmes. Quel confondant sadisme!... ou est-ce une sorte de prêche pour les autres hommes?... Singulier problème!


LES COURSES

Les chevaux, les courses de chevaux aussi ne manquèrent point de retenir Lautrec.

Que de simples et jolis dessins, aquarelles ou peintures, il conçut, tout de suite, à la manière anglaise, comme prétexte!—; à sa manière à lui, comme exécution!

Ainsi, ce bref tableau:

La plaine est rase; une colline bleue borde l'horizon; et, dans un coin, des bouquets d'arbres, précédés de barrières blanches, composent un décor plaisant. Le cavalier s'en va au trot gaillard de son cheval; son chien le suit, en tirant la langue; et le bonhomme est tout vermeil, en bon état, vante à coup sûr la sérieuse utilité de l'exercice en plein air. Le ciel, lui-même, est familier; nul nuage romantique, un friselis de laine dans un ciel tendre; et Lautrec complique de variété seulement son cheval dans la classe des hacks et hackneys, des trotters et double-horses, des galloways et des ponies.

D'autres fois, ainsi que nous l'avons dit au chapitre: Filles, il place un attelage en tandem, au bord de la mer. Un tonneau, un voile qui flotte au vent; et, escortant la jeune femme qui conduit, un fox-terrier galope en bondissant.

Que d'éventails Lautrec exécuta dans cet ordre d'idées-là!

Les jockeys, à pied ou à cheval, les lads, les entraîneurs et les paddocks, figurent nombreux aussi dans son œuvre. Et comment en eût-il été autrement pour ce peintre curieux, tellement épris de vie moderne?

Les Courses, d'ailleurs! Les chevaux, les femmes!

Sous couleur d'amélioration de la race chevaline, ne donne-t-on pas, aux Courses, les plus exquis rendez-vous de femmes parées dans un décor de luxe, dans un infini boulingrin émaillé çà et là de somptueuses fleurs?

Et la vue n'en est-elle pas exquise, alors qu'elles sont toutes là, les filles, à la parade, dans la joie de vivre, assistant à une des fêtes du turf?

Oui, elles sont joyeuses, et leur joie resplendit dans leurs yeux, dans le joli mouvement de leurs bras enveloppeurs et de leurs grâces frêles; elles sont superbes aussi sous l'architecture fastueuse du chapeau, toutes jaillies en sveltes lignes de la gaine des jupes et de la sangle du corset. Le bouquet est verni, lustré, plus captivant que rien qui soit au monde, alors qu'il se déroule tant d'idées de bonheur, d'amour de soi-même, d'orgueil de plaire et de triomphe, sur ces visages de filles érigées toutes droites, ou assises sur des chaises, comme sur des socles.

Certes, ici, encore, un décor est tout fait. Cela se compose, tout de suite, ce fond de panaches à l'horizon, cette colline d'arbres et de villas, ces tribunes fleuries ayant un caractère de constructions exotiques, et ce tapis de la pelouse, large, immense, piqué de barrières et de betting-pots.

Et le décor est frais, attirant sous le ciel bleu et mauve des pleins jours d'été. Pour peindre cela, il faut le rendre en quelques points essentiels. C'est, en effet, tout d'une venue, quand on cherche seulement l'arabesque. Les chevaux eux-mêmes se prêtent merveilleusement à ces schémas. Ils sont tout en jambes et en encolures longues. Mais il y a des déformations de génie à inventer pour exprimer des attitudes vraies, pour peindre le pas rythmique ou le galop coulant et près de terre de ces chevaux, qui somnolent et se bercent, au contraire, quand ils sont sur les routes.

Et leurs cavaliers, faire comprendre les longs apprentissages, les labeurs de l'art équestre, c'est rude. Le visage, ici, n'est pas tout; les bras et les jambes et le torse et tout, tout cela a trop travaillé, a été trop violenté, a trop peiné pour qu'on n'étudie pas, à s'y abîmer de longues heures, le caractère des déformations fatales, dans un corps d'anglo-saxon, rompu déjà, pourtant, à toutes les périlleuses aventures des sports.

Et il y a encore autre chose. Car il faut trouver l'atmosphère morale de tous ces gens: mercantis heureux, hommes politiques et escarpes, bookmakers et propriétaires, filles et jockeys. Il faut peindre des âmes vigoureuses du lucre sur des visages rudes ou fragiles, des attitudes exactes de groupes; ne pas verser dans l'anecdote des courtauds de boutique aventurés ici ou des petites gens qui risquent de maigres enjeux.

Aussi bien le sport que tarifent des rentes sûres est de seul intérêt—et de charme certain. C'est, à l'entour de pavillons évoquant des villas de falaises normandes, que se rencontrent seulement le maquignonnage opulent des chevaux et des filles—et l'âpre convoitise des «matelas de billets» pour les entretenir, parallèlement, dans de superbes et quasi similaires écuries, à la litière chaude.

Tout cela, Lautrec le développa encore magnifiquement dans de trop rares œuvres consacrées aux Courses. Dans ses lithographies, notamment, il importe de signaler cette merveilleuse estampe: Jockey se rendant au poteau, qui est un hommage rendu à une des gloires de notre temps.

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JOCKEYS


DE TOUT

Certes, si Lautrec redoutait tout des très gros chiens qui pouvaient le faire tomber, il réservait sa tendresse aux petits chiens à courts ou à longs poils, qui sont les ordinaires compagnons des jeunes filles, des hommes inoccupés et des vieilles catins.

Aussi dessina-t-il et peignit-il de nombreux portraits de chiens.

Notons, par exemple:

Le chien Tommy, un petit chien, à poils longs, couché sur le ventre, et très doux;

La jeune fille avec un chien, aquarelle en éventail;

L'enfant avec la chienne Paméla (Taussat-Arcachon); et, enfin, après quelques autres portraits de chiens, de moindre importance, voici le fameux Bouboule; Bouboule, ce Chéri-Bouboule, enfin Bouboule, le bull-dog, qui s'octroyait l'unique honneur de lécher les joues de la chère Madame Palmyre, la patronne de la Souris!

Bouboule! Oh! si j'écris et si je récris ce nom, avec tant de plaisir, c'est que tous les anciens amis de Palmyre se souviennent toujours, comme moi, de ce chien vraiment chien, de ce Bouboule si goulu et si concupiscent! Mais quel Bouboule aussi bien mal né! Car Palmyre avait vainement tenté de lui inculquer l'amour des femmes. Bouboule les détestait, il n'y avait rien à faire contre cela; et le sacré Bouboule, ce réjouissant Chéri-Bouboule le leur montrait bien aux femelles, qu'il ne les acceptait pas; car, sitôt qu'on n'avait plus les yeux sur lui, il descendait de la table, où il reposait son petit cul tout rond; et, avec des efforts inouïs, rassemblant les dernières gouttes, il pissait sur les robes et sur les manteaux! Pauvre Bouboule, que j'adorais! Qu'est-il devenu, ce Chéri-Bouboule? Oui, je sais, au Paradis des chiens, avec celui de Panurge! mais, du moins, où se trouve maintenant son portrait?

Nous avons revu heureusement celui de Follette, la délicieuse petite chienne blanche, à longs poils, à oreilles droites, à crinière léonine, assise sur son derrière et le poitrail droit, face au spectateur. Petite tête de souris éveillée, chère petite demoiselle et certainement pucelle encore, que Lautrec avait peinte avec une souplesse étonnante, et en si parfait contraste avec le chien Tommy, déjà nommé au palmarès canin,—lui, une sorte de gros paysan balourd en feutre, tombé de tout son poids et de tout son long sur ses pattes de devant.

«De tout!» avons-nous écrit en tête de ce chapitre. Y a-t-il donc, à présent, à citer, des paysages peints ou dessinés par Lautrec?

Nous, nous ne connaissons que quelques paysages proprement dits qui peuvent être donnés à Lautrec. Nous nous souvenons également d'avoir vu chez M. Maurice Guibert et chez M. le Président Séré de Rivières, quelques marines exécutées au lavis et au fusain.

Mais il y a d'autres choses à noter, sans doute, si l'on veut classer des projets pour des couvertures de livres ou pour des affiches; projets que Lautrec cherchait sur un papier ou sur un carton, soit au crayon, soit du bout du pinceau, trempé dans l'essence; et l'on peut cataloguer encore, pour mémoire, des essais de sculpture assez informes qu'il tenta, avenue Frochot, quelques mois avant sa mort.

Par contre, il fit beaucoup d'aquarelles, gouachées ou libres. En voici une brève énumération: Aristide Bruant; l'esquisse pour l'affiche de la Babylone moderne; Au café; Le portrait de Maxime Dethomas, au bal des Quat'z-Arts; Cortège indien; La clownesse et les cinq plastrons; Miss May Belfort, etc., etc...

Aquarelliste, Lautrec gardait la même liberté et la même acuité que pour ses peintures à l'huile, attendu que, chez lui, c'était, avant tout, le dessin qui comptait.

Au résumé, toutes ces menues œuvres, dont nous venons de parler, peut-être trop laconiquement, étaient réalisées un peu au hasard de ce que Lautrec trouvait sous sa main, et selon son humeur du moment. Oui, il ne convient pas, décidément, de voir en lui un homme méthodique, mesuré, disciplinant ses facultés et ses envies de travail. Ceci est seul à enregistrer: il fournissait, à Paris, un dur labeur; et il se réservait l'été pour ne rien faire; je veux dire pour se baigner ou conduire son bateau dans la baie d'Arcachon.


DES COMMENTAIRES SUR L'ŒUVRE

IV

Lithographies et Pointes-Sèches

Dessins

Affiches

Illustrations de Livres

LITHOGRAPHIES ET POINTES-SÈCHES

Voici une nouvelle considérable partie de l'œuvre de Lautrec. Aussi, le sculpteur Carabin et le peintre H.-G. Ibels se disputent-ils l'honneur d'avoir poussé Lautrec vers la lithographie. Carabin, exigeant, revendique en outre cet honneur pour Willette.

En tout cas, Carabin se souvient fort bien d'avoir conduit Lautrec chez Edwards Ancourt, imprimeur, faubourg Saint-Denis (ancienne imprimerie Bourgery); et, là, d'avoir présenté Lautrec à un ouvrier d'Ancourt, nommé Stern, qui, à partir de ce jour, tira les épreuves pour Lautrec.

De son côté, Ibels croit qu'il fut le premier à faire faire à Lautrec de la lithographie, en lui demandant de composer avec lui-même, Ibels, l'album connu, texte de M. Georges Montorgueil, consacré au Café-Concert.

Quoiqu'il en soit, cela nous reporte à l'année 1892; et, conduit par l'un ou par l'autre de ses deux amis, Lautrec se passionna tout de suite pour la lithographie. Improvisant sur la pierre, qu'il ne retouchait jamais, ses estampes eurent rapidement une vive saveur.

Tous les jours, il arrivait chez Stern, installé en chambre; et là, sur une pierre, il faisait son dessin; puis, il s'en allait. La pierre était alors gommée; et, le lendemain, Lautrec revenait assister au tirage des épreuves. Il se passionnait à indiquer le ton des encres, s'il s'agissait de lithographies en couleurs; et il faisait recommencer vingt fois s'il le fallait, pour obtenir le ton spécial qu'il désirait, en vue du définitif tirage, toujours publié à un petit nombre d'exemplaires, qu'il tint, dès le début, à numéroter lui-même et à signer.

Cependant, on peut voler des estampes dans une imprimerie; mais Lautrec fut tout de suite impitoyable pour les voleurs. C'est ainsi qu'il fit arrêter un marchand notoire qui vendait des lithographies signées par lui, Lautrec, et qui avaient été dérobées à l'atelier. Même dans le fiacre qui emmenait à l'étroit le marchand avec deux agents de la sûreté, ne s'assit-il pas, imperturbable, sur les propres genoux du marchand pour l'accompagner chez le juge, et le faire condamner;—car il fut inexorable?

Lautrec eut bientôt de nombreuses estampes en train. Mais, ici, rendons à César ce qui est à César! Ce fut Ibels et pas un autre, qui réussit à convaincre l'éditeur Georges Ondet qu'il valait mieux faire illustrer les couvertures des chansons de café-concert par des artistes, plutôt que de s'adresser aux spécialistes ordinaires. Et, ainsi, sur sa proposition, Lautrec, Vallotton, Bonnard, Vuillard, Willette et Ibels lithographièrent ces attachantes couvertures de chansons, dont on tirait une centaine d'épreuves avant la lettre; et que les marchands Kleinmann, Sagot et Arnould, achetaient et vendaient à part.

En 1893, Ibels fonda, avec l'héroïque Georges Darien, un hebdomadaire illustré, appelé L'Escarmouche, «journal de combat, absolument indépendant et répudiant toute compromission». Ce journal n'eut qu'une existence éphémère. Le 1er numéro porte la date du 12 novembre 1893; le dernier, celle du 16 mars 1894; encore ce dernier numéro parut-il après une interruption de deux mois, et sans aucune illustration.

Lautrec fournit à l'Escarmouche les douze lithographies suivantes: Pourquoi pas?... Une fois n'est pas coutume; Aux Variétés: Mlle Lender et Brasseur; En quarante; Mlle Lender et Baron; Emilienne d'Alençon et Mariquita aux Folies-Bergère; Au Moulin-Rouge: un rude! (Table de café. Le personnage âgé qui tire sur sa barbe représente le comte Alphonse de Toulouse-Lautrec); Folies-Bergère: les pudeurs de M. Prud'homme; A la Renaissance: Sarah Bernhardt, dans Phèdre; A la Gaîté-Rochechouart: Nicolle; A l'Opéra: Mme Caron, dans Faust; Au Moulin-Rouge: l'union franco-russe; Au théâtre Libre: Antoine, dans l'Inquiétude.

Les autres dessinateurs-collaborateurs à l'Escarmouche furent Anquetin, Bonnard, Vuillard, Willette, Hermann-Paul, Vallotton et Ibels; et c'est encore sur la proposition d'Ibels (qui avait décidément la marotte des bonnes idées) qu'on lithographia les dessins, ce qui permit le clichage par un simple report sur zinc, moins coûteux et plus artiste;—et, en outre, les épreuves lithographiques avant la lettre étant vendues aux amateurs, payaient ainsi l'artiste sans aucun frais pour le journal.

Chez Ondet,—je garde personnellement le plus vif souvenir de cet éditeur actif et intelligent!—chez Ondet, Lautrec composa aussi les lithographies pour un certain nombre de compositions musicales de son ami Désiré Dihau, relatives à Vieilles Histoires, poésies de Jean Goudeski.

Elles sont toutes fort curieuses, ces couvertures; mais comme il y eut d'autres couvertures illustrées par H.-G. Ibels, Henri Rachou, etc., voici les titres des compositions, en ce qui concerne Lautrec: Pour toi!... (Désiré Dihau jouant du basson, devant un buste de faune); Nuit blanche; Ta bouche; Sagesse (ici Lautrec a représenté deux de ses amis: Mme Natanson et M. Numa Baragnon); Ultime ballade.

A bien dire, dépouillées de toute couleur, c'est surtout dans les lithographies au simple crayon que l'on voit la généreuse noblesse, la certitude aiguisée, et—il faut toujours insister sur les mêmes choses!—l'intégrale personnalité du dessin de Lautrec. Nulle écriture n'est plus impérieuse, si j'en excepte celle de Modigliani, ce merveilleux dessinateur mort lui aussi un jour trop prématuré.

Cette certitude du dessin de Lautrec! C'est en voyant toutes ses lithographies qu'il faut admirer continuellement ce dessin tracé de la pointe du crayon, sans hésitation, sans le plus léger heurt. La pointe, sûre d'elle-même, ainsi que la pointe d'épée d'un prestigieux escrimeur, aussitôt que placée au-dessus de la pierre, elle inscrivait la pensée prompte, les plus souples, les plus sensibles et les plus affirmatives des arabesques. Vraiment, là, Lautrec est tout à fait à l'aise. Ces paraphes de dessin, ces contours, ces angles, ces déformations subtiles, tout cela est le témoignage d'un style prodigieusement original, d'une volonté que l'on qualifierait de magnifiquement instinctive, si cela se pouvait dire. De Lautrec, escrimeur toujours prêt, toujours souple, toujours vigoureux et surtout si sûr de lui, avec quelle foudroyante vitesse la pointe se détendait, allait frapper droit au but, je veux dire sur la pierre vierge, en attente de chef-d'œuvre ou de sottise! Et c'était toujours un chef-d'œuvre; ou du moins une chose rare qui apparaissait, qui stupéfiait; une œuvre de noblesse et d'élégance, sortie de ce petit homme à pince-nez, presque un gnome, juché sur un tabouret pour quelque méchante action. Et c'était, cela, le persistant étonnement que quelque chose venant de lui était chaque fois marquée d'une indélébile distinction. Et quelle variété!

Dans la partielle énumération faite plus loin du catalogue de ses lithographies (M. Loys Delteil en a classé 368 exactement, y compris 9 pointes-sèches), il vous sera possible déjà de voir quels sujets il traita, combien il fit de portraits, de compositions et d'illustrations de livres. Et c'est sans cesse le beau miracle: hommes, animaux, décors, tout est d'un haut style et d'une parfaite saveur!

Et Lautrec trouvait encore des mots. Un jour, donnant rendez-vous à M. André Marty pour préparer le premier album Yvette Guilbert, il dit à cet artisan du livre: «Venez, ensemble nous définirons Yvette!» Oui c'est cela! Lautrec pensait d'abord fortement à son sujet; puis, lorsqu'il l'avait bien vu, bien exploré, bien retourné en tous les sens, il était prêt, il pouvait aborder la pierre lithographique et développer à coup sûr la forme et l'esprit de son sujet.

L'imprimerie! Il s'en était toqué incroyablement. Pour rien au monde, il n'eût manqué d'aller un seul jour chez Stern. A peine arrivé, il rabattait son chapeau sur ses yeux, il se juchait sur son tabouret; et, après avoir soigneusement frotté son pince-nez, il se mettait, en plaisantant, au travail. Il s'escrimait alors, tellement sûr de lui qu'il pouvait parler avec les gens qui, quelquefois, se trouvaient là—ou avec l'ami qui l'avait accompagné.

Ces lithographies, quelques-unes sont simples, en tailles menues, fines, pas surchargées, nuancées, rappelant souvent, en un style plus acéré, toutefois, les admirables estampes de Whistler, si délicates, si subtiles!... D'autres lithographies sont couvertes avec des frottis de crayon, avec des frottis de pouce. Elles sont, celles-là, tout en étant fort belles, moins significatives peut-être que les lithographies réalisées seulement de la pointe du crayon.

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CLOWNESSE AU BAL

Ah! toutes ces rares lithographies! L'œuvre la plus décisive, la plus savoureuse de Lautrec; celle qui l'emporte sur l'œuvre du peintre, qu'on le veuille ou non; l'œuvre qui lui accordait toute sa liberté; l'œuvre où il pouvait débrider toute sa fantaisie, son goût extrême de la diversité et de la sensibilité la plus excessive et la plus divinatrice!

Sans doute, il existe de merveilleuses toiles de Lautrec; mais sa couleur, la couleur qu'il apportait, ah! comme je puis bien m'en passer, tant j'aime, tant j'admire, avant tout, son dessin, ce dessin prodigieusement vivant et d'une singularité si absolue, si souveraine, telle que l'on ne pourrait pas concevoir de faux tableaux possibles de Lautrec, si les faussaires ne s'adressaient pas à la profonde bêtise, à la crapuleuse ignorance des collectionneurs, amateurs de tableaux et bibliophiles.

Et, dans ses lithographies, il a su tout représenter: les comédiens et les comédiennes, les chanteuses de cafés-concerts et les cantatrices d'opéras, les danseuses et les diseuses, les chevaux et les jockeys, les chiens et les chats, les clowns et les clownesses, les programmes de théâtres et les menus, les filles et les patrons de bars, les procès Arton et Lebaudy—et jusqu'à un concours pour une affiche à Napoléon!

Pour tous ces sujets, il faut préférer encore et toujours les lithographies en noir. Pour les affiches vues de loin et à voir de loin, c'est assurément une autre manière de penser; mais, pour les lithographies qu'on a sous le nez, qu'on respire pour ainsi dire, choisissons le dessin seul, le trait noir, le frottis noir, rien de plus! Toute notre émotion est faite alors de cette nouvelle et haute «probité de l'Art,» dirait M. Ingres, de ce «frisson nouveau», dirait Hugo; et, pour bien des années, pour des siècles peut-être, le dessin de Lautrec restera dans un superbe isolement!

Pour terminer, notons, ici, que Lautrec se complut à graver quelques pointes-sèches, neuf exactement. Mais ce ne sont là que des choses secondaires. En voici le détail: Mon premier zinc; L'explorateur L.-J. Vicomte de Brettes; Charles Maurin (qui, en retour, gravera à l'eau-forte le portrait de Lautrec, celui-là même qui est publié au commencement de ce livre); Francis Jourdain; W. H. B. Sands, éditeur à Edimbourg; Henry Somm; Le lutteur Ville; Portrait de M. X...; Portrait de Tristan-Bernard.


DESSINS

Les dessins de Lautrec, les purs dessins, c'est encore un enchantement. Quels traits sûrs, hardis, jamais repris, tracés du coup! Quels contours précis, exprimant tout le caractère, l'exagérant, l'accroissant! Quelle race toujours! Quelle causticité aussi et, parfois, quelle pitié aiguë, voudrait-on dire!

Lautrec a fait tous les dessins: dessins au crayon, dessins au pinceau, fusains, sanguines, dessins à la plume, dessins rehaussés de couleurs.

Dans un premier livre que nous avons consacré à Lautrec, et qui est aujourd'hui épuisé, comme on dit en argot de librairie, nous avons déjà donné une bonne centaine des rapides croquis, qu'il traçait fermement et décisivement de la pointe du crayon ou de la plume. Et, certes, si l'on tient absolument à ranger Lautrec, pour un petit côté de son œuvre, parmi les humoristes amers et douloureux, c'est à ces sortes de croquis-là qu'il faut penser; il n'y a que ces croquis-là à donner en exemple d'humour: schémas de traits, paraphes et arabesques, qui représentent—et avec quelle acuité!—d'un trait sommaire, des filles, des chevaux, des toreros, des acteurs, des figurants, des clowns ou des écuyers. D'un trait sommaire, crayon ou plume, qui touche à la charge, et reste au bord du trait caricatural. Ce dessin ne fait pas rire, loin de là; c'est de l'humour pessimiste qui déforme, en ne tombant jamais dans le trivial.

De l'année 1882 et des années immédiatement suivantes, on a retrouvé des fusains de Lautrec sur du papier Ingres, gris et bleu: des paysannes, des femmes assises, des petits paysages ou des petites marines.

En 1886-1887, il collabora au Courrier Français, le journal du désordonné Jules Roques; et il fut en même temps au Mirliton, le journal du non moins étonnant Aristide Bruant, l'engueuleur patenté des Parisiens et de leurs compagnes.

Le Mirliton eut 77 numéros, et vécut du mois d'octobre 1885 au mois de décembre 1892.

Puis ce fut cette suite, au moins comme dessins publiés:

Dans le numéro du 7 juillet 1888, à Paris illustré (publication hebdomadaire), Lautrec donne des illustrations pour un article intitulé: L'été à Paris.

En 1894, premier numéro du journal le Rire, Lautrec dessine une Yvette Guilbert, avec couleurs, au numéro du 22 décembre;—puis onze autres dessins, la plupart également rehaussés de couleurs, à des dates diverses jusqu'au mois d'avril 1897, moment où cesse sa collaboration.

Parmi ces dessins-là, on peut citer: Ambroise Thomas, chef d'orchestre; Ma fille; Au Palais de Glace; Redoute au Moulin-Rouge; Chocolat au bar d'Achille; Au cirque; etc.

En juillet 1893, Lautrec avait collaboré au Figaro Illustré, en illustrant: Les plaisirs à Paris, texte de M. Geffroy; en juillet 1895, il illustre Le bon Jockey, texte de M. Romain Coolus; et, en septembre 1895, il apporte encore des illustrations pour une autre nouvelle de M. Romain Coolus: La Belle et la Bête.

Avec son ami Tristan-Bernard, il a publié un supplément au no de janvier 1895, de La Revue Blanche: un Nib (en argot, néant, rien!). Tristan-Bernard a écrit le texte, et Lautrec a crayonné des lithographies, parmi lesquelles celle-ci est très admirable: Anna Held au Café-concert.

Dans le No de juin 1894, de la même revue, Lautrec a orné de croquis le compte-rendu humoristique consacré par Tristan-Bernard au Salon de 1894.

En ces années 1894 et 1895, Lautrec fournit, d'ailleurs, maints dessins pour des programmes de théâtres, pour des menus, pour des couvertures de livres, etc.

C'est ainsi que, dans la Revue Blanche du mois de mai 1895, Paul Adam ayant consacré un article à Oscar Wilde, Lautrec a dessiné à la plume le portrait du dramaturge anglais.

Il dessina encore le même Oscar Wilde sur la partie droite, et Romain Coolus sur la partie gauche, d'un programme exécuté pour le théâtre de l'Œuvre, soirée du 11 février 1896, consacré à Oscar Wilde (auteur de la Salomé), et à Romain Coolus (auteur de Raphaël).

Enfin, terminons cette incomplète énumération de dessins publiés, par quelques titres de dessins notoires:

Au Café de Bordeaux, Antoine, un amer! Sur les quais de Bordeaux; Arrivée aux Courses; Etude pour «Elles»; Esquisse pour l'affiche de «Babylone»; Course de chevaux; Dans les coulisses; Elsa, la Viennoise; Une habituée de la «Souris»; Programme de «l'Assommoir»; Messaline; Projet d'affiche du «Divan japonais»; Les frères Marco (clowns); Scène de Cirque; Polaire; Yvette Guilbert, saluant; etc., etc.

Dans tous ces dessins, et dans des centaines d'autres qu'il est impossible de dénombrer, Lautrec nous offre son style, sa science de l'expression, qu'il met en valeur par un contour frémissant, creusé, exact. C'est toujours un miraculeux, un unique dessin! Maints dessins d'artistes illustres paraissent froids, conventionnels, sans mouvement, à côté de ce dessin passionné, qui déborde de vie et de volonté.

COUVERTURE POUR UN MONOLOGUE

Mais si nous avons insisté sur le côté acéré, amer, de son dessin, de son écriture, il est capable, aussi, ce complet dessinateur, de traduire toute la grâce d'un profil d'enfant, toute la délicatesse de certaines têtes de femmes. Il a tellement de ressources, ce dessin singulier, qu'il peut être tour à tour cruel ou caressant, anguleux ou arrondi; il peut flageller ou flatter, effrayer ou attirer. Même, quelquefois, ce dessin pare de je ne sais quelle morbidesse telle tête de fille, qui, en maison, laisse rêver sa bêtise. Mais, cependant, à tout bien considérer, nous pensons que Lautrec a bien fait de suivre plutôt son penchant vers l'amertume, et vers le pessimisme. Nous aimons, sans doute, les accès de tendresse de Lautrec; et il y a maints et maints dessins faits dans cette douceur de caractère qui sont d'une grâce heureuse; mais nous préférons le dessin incisif, douloureux, le ravinement d'une face, une bouche plissée, des narines ouvertes, un regard d'oiseau de proie somnolent, un chignon en bataille;—tous les stigmates, enfin, dont il accable le plus souvent les femmes, qui retiennent son caprice!

Pour tout résumer, nous aimons infiniment mieux Lautrec-Goya que Lautrec-Fragonard!


AFFICHES

De l'estampe à l'affiche, ce ne fut, pour Lautrec, qu'une simple nouvelle curiosité.

Dès l'année 1892, il envoya, au Salon des Indépendants, le second état de l'Affiche pour le Moulin-Rouge.

Tout de suite, il vit l'affiche par des à-plats, violents mais peu compliqués. Le trait généralement en vert. Le fond blanc du papier. Une tonalité bleue, jaune, rouge ou noire.

Parmi ses affiches les plus connues, on peut citer:

L'Affiche du Moulin-Rouge. (La Goulue dansant, et, au premier plan, Valentin, de profil);

Le Pendu;

Le Divan japonais (75, rue des Martyrs. Jane Avril, de profil, assise; et, derrière elle, un type d'anglais);

Reine de joie (pour l'annonce d'un livre de Victor Joze, de son vrai nom: Victor Dobrski);

Aristide Bruant aux Ambassadeurs;

Jane Avril au Jardin de Paris;

Caudieux;

Bruant au Mirliton;

Babylone d'Allemagne, par Victor Joze;

La Revue Blanche (bi-mensuelle, 1, rue Laffitte);

La chaîne Simpson (réclame pour une chaîne de bicyclette); etc., etc.

Aujourd'hui encore, nous nous souvenons de notre émoi quand nous vîmes, pour la première fois, sur un mur, une affiche de Lautrec. A cette époque-là, l'affiche en couleurs, si galvaudée depuis, ne s'étalait point. On n'était réjoui, de temps à autre, que par les affiches de Chéret, cette «exquise dînette d'art!»; et, de fait, c'était un vrai régal que ces Arlequins, ces Colombines, ces Pierrots, ces bals masqués, ces jolies filles et toute cette éblouissante volée de multicolores confetti que Chéret placardait sur les murs. Cela enchantait la rue et l'emplissait de soleil. Tout Paris pour Chéret avait alors des yeux enthousiastes. Et voilà que, tout à coup, un inconnu surgissait qui nous frappait de stupeur, qui nous troublait par un dessin insolite et volontaire, par une sobriété de couleurs à tons plats et acides! et c'était signé: Lautrec; et, chose étrange, le nom devenait vite populaire, mais à la façon d'un nom qui apporterait avec lui de l'inquiétude et de l'angoisse. On était mal à l'aise, mais on frémissait de plaisir. Une affiche surtout: Babylone d'Allemagne, nous causa une bizarre et inextinguible joie!

Ah! vraiment, c'était la première fois qu'on voyait une telle mise en scène: des cavaliers, puis un officier, hobereau roide, orgueilleux, paon ou dindon féroce, toute sa morgue à cheval sur un cheval blanc, et, avec ses hommes, défilant tout «emmonoclé» et tout empaillé, devant une lourde brute des champs, costumé en soldat prussien, qui lui présente les armes!

Et, là-haut, dans un coin de la page, à droite, un couple passait; l'homme à peine vu, mais dont on devinait les transes; tandis que la femme, maniérée, faisait de l'œil à cet impassible greluchon tout brandi, qui aurait fait sans doute si bien frémir son cher ventre de Dorothée en folie!

Ah! cette affiche comme vénéneuse malgré sa toute puissance! Comme son temps est loin!...

Nous, maintenant, nous ne regardons plus sur les murs les affiches de tous les nigauds de la publicité financière, commerciale ou guerrière!


ILLUSTRATIONS DE LIVRES

Ce Lautrec, si chercheur, une fois devenu lithographe, fut amené, sans y trop penser, à illustrer, par la lithographie, des livres. J'entends les livres qu'il pouvait aimer.

On l'a vu illustrant des articles ou des contes de ses amis Tristan-Bernard et Romain Coolus; on l'a vu illustrant deux albums consacrés à Yvette Guilbert; il s'éprit de la même ardeur pour quelques livres, dont il orna les couvertures ou les pages de texte.

C'est ainsi qu'il illustra les Histoires naturelles de Jules Renard, éditées par Floury. Il dessina la couverture, 22 planches et 6 culs-de-lampe. Il représenta les coqs, la pintade, la dinde, le paon, le cygne, les canards, les pigeons, l'épervier, la souris, l'escargot, l'araignée, le crapaud, le chien, les lapins, le bœuf, l'âne, le cerf, le bouc, les moutons, le taureau, le cochon et le cheval.

Toutefois, et c'est bien la première fois, ces lithographies-là ne sont point d'une entière réussite. Leur attrait n'est pas renouvelé. Sans doute, dans ces dessins se creuse encore la griffe de Lautrec; mais tous ces animaux n'ont pas un caractère inattendu. Lautrec les a dessinés avec adresse, avec virtuosité, parce qu'il pouvait tout dessiner; mais il n'est pas allé au delà d'un honnête succès. Les animaux, en général si niaisement dédaignés par les peintres, ont des attitudes et des visages autrement étonnants, autrement insoupçonnés, autrement éloquents. Lautrec, comme presque tous les autres dessinateurs, a vu ces animaux-là en passant, il les a dessinés, mais il n'a rien fait de plus. C'est souvent un peu japonais d'aspect; et cela ne va pas plus loin que tant d'estampes trop vantées d'animaliers du Nippon.

Assurément, il convient de préférer cet autre livre, intitulé: Au pied du Sinaï, que Lautrec illustra, d'après un texte de M. Georges Clémenceau, le vieux «cœur-léger». Ce livre, c'est une histoire de juifs à Carlsbad et à Busk. L'illustration, cette fois, est très pittoresque et très colorée. Elle met en scène de bizarres types, crochus et aux cheveux cotonneux, des types de ces juifs polonais qui vieillissent si mal! Et, M. Georges Clémenceau, lui-même dessiné, a une ronde tête de notaire finaud et un peu maquignon. Aujourd'hui, c'est-à-dire vingt ans plus tard, nous le voyons avec une parfaite tête de Chinois.