Plusieurs mois s'écoulèrent. Le colonel Framberg aimait Henri comme son fils; mais il s'aperçut cependant que l'élève de Mullern n'était pas tout à fait aussi parfait que ce dernier le lui avait dit; Henri était, malgré cela, beaucoup plus sage dans le château depuis que le colonel y était de retour.
Un jour, le comte de Framberg fit venir Henri dans son appartement, et lui parla en ces termes: «Mon cher fils, tu commences à être d'un âge où le séjour d'un vieux château, habité seulement par ton père, n'est plus suffisant pour toi. Tu n'as cependant que dix-sept ans, mais tu as l'air d'un homme, et je crois que je puis, sans danger, te livrer pour quelque temps à toi-même.—Comment! mon père? s'écria Henri.—Oui, mon ami, je veux dire que tu vas voyager, tu vas apprendre à connaître le monde. Je suis parti pour l'armée à quinze ans!... Ainsi tu vois que j'étais plus jeune que toi.—C'est donc à l'armée que vous m'envoyez, mon père?—Non, mon cher Henri; comme tu ne parais pas avoir un goût bien décidé pour le métier des armes, malgré l'éducation que Mullern t'a donnée, nous attendrons que le désir t'en vienne. Mais je ne veux pas que tu passes ta jeunesse dans ce château; tu vas voyager, parcourir le monde; cela te formera tout à fait.—Et vous, mon père?—Moi, mon ami, je commence à être d'un âge où l'on préfère le repos à tous les plaisirs; je reste donc dans ce château, et j'y attendrai tranquillement ton retour, bien persuadé que la conduite que tu tiendras loin de moi ne me forcera pas d'aller te chercher.—Ah! mon père!... soyez sûr que je n'oublierai jamais vos leçons.—En ce cas, c'est donc une chose arrangée; tu partiras dans huit jours. J'aurais bien voulu que Mullern t'accompagnât dans tes voyages, mais ce bon hussard, dont je suis séparé depuis longtemps, sera la seule personne qui partagera ma solitude pendant ton absence; d'ailleurs, le repos lui devient nécessaire aussi, et il restera auprès de moi. Tu prendras Franck, le fils du jardinier, pour te servir de domestique; il m'a paru intelligent: je crois que tu en seras content.»
Henri, enchanté de la détermination de son père, prépara tout pour son voyage. Le souvenir de sa chère Pauline ne s'était jamais effacé de sa mémoire, et il espérait, dans le cours de ses voyages, parvenir à savoir ce qu'elle était devenue.
Le jour du départ arriva; Henri s'éloigna du château de Framberg, accompagné de Franck, et bien pourvu de tout l'argent qui lui était nécessaire. Le colonel pleura en voyant son Henri se séparer de lui, et Mullern lui-même sentit quelques larmes couler sur ses joues, en quittant celui dont il avait formé la jeunesse, et pour lequel il aurait donné sa vie.
Dix-huit mois s'écoulèrent pendant lesquels Henri donna assez régulièrement de ses nouvelles; mais, au bout de ce temps, les lettres cessèrent. Le colonel et Mullern, alarmés tous deux de ce silence, ne savaient qu'en conclure. Enfin le colonel se décida à faire prendre des informations sur la conduite de son fils, et il apprit qu'elle n'était pas aussi exemplaire qu'il s'était plu à le croire, et que le jeune homme se livrait à toutes ses passions. D'abord Mullern prit le parti de son élève, et chercha à l'excuser auprès de son colonel, en lui répétant qu'il fallait que la jeunesse se passât, et que lui, étant jeune, en avait fait bien d'autres. Le colonel finissait toujours par s'apaiser; mais bientôt une nouvelle plus importante vint mettre fin aux discours de Mullern: on apprit au colonel que son fils était à Strasbourg avec une jeune personne inconnue, qu'il était sur le point d'épouser. Le colonel pensa qu'il était de son devoir de prévenir la sottise que Henri était prêt à faire, et se décida à partir pour Strasbourg avec Mullern.
«Ah! il a le diable au corps avec les femmes, ce jeune homme-là!... s'écriait Mullern, en voyageant avec son colonel. Je lui avais bien dit que cela lui jouerait de mauvais tours!... Mais, ventrebleu! j'aurais plutôt arrêté un boulet que de lui faire entendre raison!»
Le colonel ne répondait rien, mais il commençait à croire que Mullern était meilleur pour se mesurer avec l'ennemi que pour faire une éducation.
Enfin, ils arrivèrent à Strasbourg, où ils apprirent que Henri était parti depuis peu pour Paris. Le colonel, sans s'arrêter, prend la route de la capitale avec Mullern; et, arrivés à Paris, ils sont informés que Henri en est reparti la veille pour retourner à Strasbourg.
«Retournons aussi à Strasbourg, dit le colonel à Mullern.—Ah! mille citadelles! mon colonel, répond Mullern, je crois que le jeune homme se moque de nous.»
Nous avons vu comment, dans un chemin de traverse que le postillon avait pris pour arriver plus vite, celui-ci versa dans un fossé Mullern et son colonel; mais nous ne savons pas comment Mullern se tira de la cave où nous l'avons laissé; il est temps d'aller à son secours.
«Miséricorde!... au secours!... s'écrie la personne sur le nez de laquelle Mullern était tombé.—Qui es-tu? parle! dit ce dernier, en lui mettant son sabre sur la poitrine.—Ah! grand Dieu!... c'est un chef de voleurs!...—Répondras-tu, Jeanfesse, au lieu de te lamenter? dis, qui es-tu? que faisais-tu là?—Je suis le concierge de cette maison; et, en l'absence de mon maître, j'étais descendu à la cave où je me suis endormi en...—En buvant le vin qu'elle renferme. Ah! je commence à comprendre!... Je te tiendrais bien volontiers compagnie, mon ami; mais mon colonel est là-haut qui attend le résultat de mes recherches, et je ne veux pas le laisser languir plus longtemps; allons donc lui donner de la lumière; après cela, si tu veux, nous redescendrons ici, où je t'aiderai avec plaisir à vider quelques flacons.»
En disant ces mots, Mullern pousse son hôte vers l'escalier. Celui-ci, après avoir ramassé sa chandelle, monte en tremblant devant Mullern, ne sachant encore que penser de cette aventure.
Arrivé dans une pièce du haut, Carll (c'est le nom du concierge) allume sa chandelle sans oser lever les yeux sur la personne qui est avec lui. «Allons, marche devant moi, lui dit Mullern, que nous retrouvions mon colonel.»
Après avoir parcouru plusieurs chambres, ils rencontrent enfin le colonel et le postillon, qui étaient très-inquiets de l'absence de Mullern. «Tenez, mon colonel, dit ce dernier, voici le seul être vivant de cette maison; je l'ai découvert à la cave!—Ah! brave homme, dit le colonel à Carll, daignerez-vous excuser la manière dont nous nous sommes introduits dans cette maison?» Carll, que la peur avait dégrisé, écoutait avec attention le colonel. «Vous n'êtes donc pas des voleurs?... s'écria-t-il, quand ce dernier eut fini de parler.—Qu'appelles-tu des voleurs? dit Mullern.—Non, mon ami, reprit le colonel, nous sommes des voyageurs. Je me rendais à Strasbourg avec ce brave militaire, lorsque notre chaise a versé dans un fossé; je me suis blessé à la jambe, et, n'apercevant nul abri pour passer la nuit, nous avons cherché à entrer dans cette maison, dans l'espérance que nous y trouverions quelque secours.—Oh! dès que vous êtes des voyageurs, je suis tout à vot' service, monsieur. Mon maître est absent depuis quelques jours; en attendant qu'il revienne, je vais vous conduire dans une chambre où vous trouverez un bon lit.—A la bonne heure, mon vieux, dit Mullern, en frappant sur l'épaule de Carll, voilà qui me réconcilie avec toi; je vois que tu es un bon enfant, et que nous nous arrangerons ensemble.—Mais, dit le colonel à Carll, vous m'avez dit que votre maître était absent; s'il revenait, ne craignez-vous pas qu'il ne vous gronde de votre généreuse hospitalité?—Non, monsieur, répond Carll, mon maître est un homme singulier, quelquefois sombre et silencieux, ou bien gai et causeur; mais, du reste, je l'ai toujours vu assez humain envers tout le monde, et je ne doute pas qu'il n'approuve ma conduite à votre égard.—Eh! morbleu! à moins que ce ne soit un ours, nous l'apprivoiserons,» dit Mullern.
Le colonel, qui avait grand besoin de repos, pria le concierge de vouloir bien le conduire dans l'endroit qu'il lui destinait. Carll s'empressa de lui obéir; Mullern et le postillon portèrent le colonel sur leurs bras; car sa blessure était empirée au point qu'il ne pouvait plus se soutenir. Ils arrivèrent dans une chambre agréablement située, ayant vue sur le jardin qui était derrière la maison. Le colonel se fit mettre au lit, et engagea Mullern à aller aussi se reposer, l'assurant qu'il l'appellerait dès qu'il aurait besoin de lui.
«Ah ça! mon brave, dit Mullern à Carll, en descendant de la chambre du colonel, quoique nous soyons diablement fatigués, moi et ce grand nigaud-là (en montrant le postillon) qui ne dit rien, mais qui n'en pense pas plus, je crois qu'avant de nous coucher nous ne ferions pas mal de nous restaurer un peu; car, depuis près de douze heures, nous n'avons rien pris; et moi, je ne puis m'endormir quand j'ai le ventre creux.—Voilà qui est bien parlé, M. Mullern, dit le postillon, et je suis tout à fait de votre avis.—En ce cas, messieurs, je vais tâcher de vous donner à souper, mais vous mangerez ce qu'il y aura!...—Oh, nous ne sommes pas difficiles, à la guerre comme ailleurs, je mange ce qu'on me donne; mais j'ai cru m'apercevoir que la cave était bien garnie...» Carll se mit à rire, et ces messieurs s'occupèrent aussitôt des préparatifs de leur souper.
Tout fut bientôt prêt, et ils se mirent à table. Mullern complimenta Carll sur son vin; le postillon ne disait pas une parole, de peur de perdre un coup de dent, et le concierge, qui avait un grand faible pour le vin, et était enchanté de trouver des gens capables de lui tenir tête, fut bientôt de très-belle humeur et fort en train de causer. Il se mit à raconter à ses hôtes la manière de vivre de son maître. «C'est un drôle d'homme, leur dit-il, que M. de Monterranville; il passe sa vie à courir les champs, à voyager je ne sais où, ou à s'enfermer dans cette maison, où il ne voit personne que moi et un grand diable que je ne connais pas. Il est tantôt triste, tantôt gai; enfin, depuis près de dix ans que j'habite avec lui cette demeure, je n'ai pas encore pu définir son caractère, ni comprendre le motif de ses fréquentes absences!...—C'est que tu n'es pas un malin, toi, triple cartouche! On ne m'en a jamais fait accroire, à moi; et, en voyant un homme, j'ai toujours deviné dans ses yeux ce qu'il était!...—Bah! dit le postillon, il y a des figures où l'on ne comprend rien du tout!...—Il y en a aussi de bien trompeuses! reprit Carll.—Tout cela ne fait rien, mes amis, continue Mullern; un homme a beau vouloir cacher ce qui se passe dans son âme, un coup d'œil pénétrant parviendra toujours à découvrir la vérité; et je crois que, malgré toute l'astuce dont certaines gens sont capables, la nature n'a pas donné le même regard au scélérat et à l'homme vertueux: aussi, que je voie seulement une fois ton M. de Monterranville, et je t'aurai bientôt dit ce qu'il est.»
Après avoir encore longtemps vanté sa pénétration en physionomie, Mullern s'aperçut enfin que ses deux convives ne l'écoutaient plus, et qu'ils dormaient profondément. S'étendant alors tout de son long dans un fauteuil, il ne tarda pas à les imiter, et ils ronflèrent bientôt à l'unisson.
Le lendemain, le colonel n'était pas en état de se lever; il avait mal passé la nuit, et sa blessure, irritée par la fatigue qu'il avait éprouvée depuis plusieurs jours, et par l'impatience qui échauffait son sang, prenait un caractère fort alarmant. Le bon Carll, qui était un peu médecin, lui mit un appareil sur la jambe, et lui ordonna la plus grande tranquillité; c'était bien ce qui faisait le plus damner le colonel; mais il fallut se soumettre à la nécessité.
Le postillon partit pour Strasbourg, avec ordre de ramener sous peu des chevaux. Le colonel et Mullern étaient depuis huit jours dans la maison isolée, lorsque le propriétaire revint de son voyage. Le colonel était au désespoir d'être ainsi à la charge d'une personne qu'il ne connaissait pas; mais M. de Monterranville, en apprenant ce qui s'était passé dans sa maison, loua beaucoup la conduite de Carll, et monta dans la chambre du colonel, afin de l'assurer du plaisir qu'il éprouvait d'avoir pu lui être utile dans cette fâcheuse circonstance.
Le colonel était dans son lit, et s'entretenait avec Mullern de la conduite de Henri, lorsque son hôte entra dans sa chambre; il s'approcha du lit du colonel, en lui disant que, quoiqu'il fût désespéré de l'accident qui lui était arrivé, il se félicitait de ce que c'était dans sa maison qu'il avait trouvé du secours. Pendant que le colonel répondait à ces discours obligeants, Mullern s'était retiré de côté, et s'amusait à considérer les traits de ce nouveau personnage.
M. de Monterranville était un homme d'une cinquantaine d'années, grand, maigre, d'un teint olivâtre, les yeux vifs et perçants lorsqu'il regardait quelqu'un en face, mais il les tenait ordinairement baissés: du reste, d'une figure assez belle et d'une tournure distinguée.
«Je n'aime pas cet homme-là, se dit en lui-même Mullern, après avoir considéré M. de Monterranville; ou je me trompe fort, ou il n'est pas franc dans ses discours.»
Quant au colonel, il remercia beaucoup le propriétaire de la maison, et se félicita d'être si bien tombé. Ce dernier le quitta en le priant de faire comme chez lui.
Lorsqu'il fut parti, Mullern fit part à son colonel de ses pensées relativement à leur hôte; mais le colonel le traita de visionnaire, et ne partagea pas son opinion.
La chambre où couchait Mullern se trouvait positivement en face de celle du maître de la maison; seulement, comme elle était un étage plus haut, il pouvait distinguer, par-dessus les demi-rideaux qui étaient aux fenêtres, ce qui se passait dans l'appartement de ce dernier.
En rentrant se coucher, Mullern faisait ses conjectures sur la personne chez laquelle ils étaient: tout en réfléchissant, l'heure s'écoula, et il vit à sa montre qu'il était près de minuit. Il se leva pour éteindre sa chandelle, et, en passant près de sa fenêtre, aperçut de la lumière dans la chambre de M. de Monterranville; la curiosité et le désir de voir s'il ne découvrirait pas quelque chose qui pût justifier ses idées, l'engagèrent à regarder un moment chez son voisin. Il éteignit sa chandelle pour qu'on le crût couché, et se posta doucement dans une encoignure de sa croisée.
Il resta assez longtemps dans cette position sans rien voir; ennuyé d'attendre inutilement, il allait se coucher, lorsqu'il aperçut M. de Monterranville se promenant à grands pas dans sa chambre, comme un homme absorbé dans ses réflexions; il le vit ensuite ouvrir son secrétaire, en tirer plusieurs sacs d'argent, les examiner, en compter quelques-uns, puis laisser tout cela pour retomber dans ses rêveries. Ennuyé de ne pas en voir davantage, Mullern prit le parti de se coucher, fort mécontent de ne pouvoir deviner ce que tout cela voulait dire.
Le lendemain, même manége de la part de Mullern, même conduite de M. de Monterranville, si ce n'est qu'il ne toucha pas à son secrétaire; mais il continua de se promener lentement, s'arrêtant quelquefois pour se frapper le front, ou bien se jetant sur une chaise dans l'attitude du plus violent désespoir.
Mullern finit par envoyer au diable son hôte et ses promenades mystérieuses, et se coucha, en pensant que M. de Monterranville était somnambule, ou qu'il avait des accès de folie.
Cependant le temps s'écoulait, la blessure du colonel se guérissait, mais lentement. Ennuyé de ne point avoir de nouvelles de Henri, et voyant bien qu'il ne pourrait courir de longtemps sur ses traces, il résolut d'envoyer Mullern en avant, pour apprendre enfin où les choses en étaient, et il le fit venir dans sa chambre pour lui faire part de son projet.
«Mullern, lui dit-il, quand ils furent seuls, je ne puis résister à mon impatience, il faut absolument que je sache ce que fait maintenant Henri.—Mille bombes! mon colonel, croyez-vous que je ne le désire pas autant que vous, et que je ne fume pas aussi de vous voir encloué dans votre lit comme une vieille pièce de quarante-huit?... Mais que voulez-vous, mon colonel! il faut prendre courage...—Écoute, Mullern, si tu le veux, j'attendrai plus patiemment ma guérison.—Si cela dépend de moi, mon colonel, vous savez que vous n'avez qu'à parler.—Eh bien, en ce cas, mon cher Mullern, tu vas partir pour Strasbourg, et courir sur les traces de Henri.—Quoi! mon colonel, vous voulez que je vous laisse seul dans cette vieille citadelle démolie?...—Pourquoi pas?—Ayant pour toute compagnie un homme qui ressemble assez à un orang-outang?—Songe donc que bientôt je serai guéri, et qu'alors j'irai te rejoindre.—Ce sera à regret que je vous quitterai, mon colonel; mais cependant, puisque vous le voulez, je dois obéir.—N'oublie pas, Mullern, que les moments sont précieux! Tu sais ce qu'on nous a dit de Henri!... Je tremble qu'il ne soit déjà marié!...—Ah! laissez donc, mon colonel; il n'osera jamais faire une telle sottise sans votre consentement... D'ailleurs, si cela est...—Si cela est...—Oui, mon colonel, qu'est-ce que je ferai, si cela est?—Ma foi!... tu feras... ce que tu jugeras convenable; mais si, comme je l'espère, cela n'est pas, alors fais en sorte de voir l'objet qui captive le cœur de notre jeune homme, et surtout ne te laisse pas tromper par les apparences!...—Soyez tranquille, mon colonel, ce n'est pas à moi qu'on en revend, surtout en fait de femmes; et la prude la plus pincée ne me prendrait pas dans ses filets.»
La chose une fois arrangée, Mullern s'occupa de son départ: le postillon avait depuis longtemps ramené les chevaux qu'on lui avait demandés; Mullern en monta un; et, après avoir bien recommandé son maître au vieux Carll, qu'il aimait beaucoup mieux que le maître de la maison, et fait ses adieux à son colonel, il prit au grand galop la route qui devait le conduire près de son élève.
Nous allons laisser le colonel chez M. de Monterranville, et voir un peu ce que fit Mullern à Strasbourg.
Mullern arriva à Strasbourg sur les neuf heures du soir, et entra au Cheval blanc, première auberge qui se trouva sur son passage. «Allons vite, à souper pour moi et pour mon cheval, dit Mullern en entrant dans une salle de l'auberge, où plusieurs voyageurs étaient rassemblés autour d'une table.—Monsieur va être servi,» dit d'une petite voix flûtée une grosse dondon qui paraissait supporter à elle seule toutes les fonctions de la maison.
Mullern s'approche de la cheminée en attendant qu'on le serve; mais tout d'un coup les voyageurs et les gens de l'auberge partent d'un éclat de rire en regardant le nouvel arrivé. Celui-ci, qui n'était pas endurant, et n'aimait pas qu'on lui rît au nez sans qu'il sût pourquoi, commença par relever ses moustaches, et prenant un air rébarbatif: «Me direz-vous, messieurs, quelle est la cause de vos ricanements?—Eh! parbleu! vous devez bien voir que c'est vous,» répondit un homme à moustaches, ayant une grande rouillarde à son côté, et offrant assez la mine d'un recruteur ou de ces gens qui cherchent à dîner gratis, en payant à coups de poing. «Ah! c'est moi, dit Mullern en le toisant de la tête aux pieds; et que trouves-tu donc de risible dans ma physionomie?—Regarde ta culotte par derrière, et tu verras que ce n'est pas ta physionomie qui nous fait rire.»
Mullern regarda aussitôt, et vit que le mouvement du cheval et le galop qu'il avait couru l'avaient tellement déchirée, qu'il montrait son postérieur à tous les regards, ce qu'il aurait dû sentir; mais la chaleur de sa course l'avait empêché de s'en apercevoir. «Comment, c'est cela qui te fait rire? dit Mullern au recruteur; parbleu! il faut que tu n'aies jamais vu de derrières de ta vie, pour rire ainsi en regardant le mien!—Il est vrai qu'il n'en vaut pas la peine, répondit celui-ci.—Pas la peine! reprit Mullern en le regardant de travers; je crois que tu te trouverais bien content d'en avoir un pareil, et je ne te conseille pas de t'en moquer.»
Mademoiselle Jeanneton, qui probablement se connaissait en postérieurs, et trouvait celui de Mullern de son goût, s'empressa de venir mettre le holà entre ces deux messieurs, qui commençaient à s'échauffer, et entraîna Mullern devant une table sur laquelle était servi son souper, en lui disant tout bas à l'oreille qu'elle se chargeait du soin de raccommoder sa culotte; Mullern, qui comprit ce que cela voulait dire, lui pinça agréablement la fesse, la regarda en dessous, et se jeta avec avidité sur un morceau d'aloyau, afin de répondre à l'idée que mademoiselle Jeanneton avait conçue de lui.
Je ne sais si le recruteur avait aussi ses vues sur la fille d'auberge; mais, tout en fumant sa pipe et en mangeant sa côtelette, il regardait avec beaucoup d'humeur les attentions que la demoiselle paraissait avoir pour notre hussard; et celui-ci, fier de sa conquête, se retournait quelquefois d'un air qui voulait dire: Tu vois que mon derrière fait plus d'impression que tes yeux doux.
Lorsque l'heure d'aller se coucher fut arrivée, Jeanneton s'approcha de Mullern, et, après lui avoir indiqué la chambre qu'il devait occuper, lui dit à l'oreille: «Laissez la clef à votre porte, j'irai bientôt vous rejoindre.—N'y manque pas, lui répondit Mullern, ou je mets la maison sens dessus dessous.» Alors il prit une chandelle; et, laissant le recruteur, qui paraissait s'endormir à côté de sa bouteille, il monta à la chambre qui lui était destinée.
Il y était depuis plus d'une heure, attendant avec impatience que Jeanneton accomplît sa promesse; cependant le temps s'écoulait; tout le monde devait être couché depuis longtemps dans l'auberge; il avait suivi de point en point le conseil de Jeanneton, et elle n'arrivait pas: qui pouvait donc la retenir?... Ne pouvant plus résister à ses désirs et à son impatience, Mullern se lève, passe simplement sa culotte, et se décide à aller chercher mademoiselle Jeanneton dans toutes les parties de la maison.
Après avoir parcouru, sa chandelle à la main, de grands corridors et plusieurs chambres vides, Mullern monte un étage plus haut, et continue ses recherches. Déjà il commençait à perdre l'espérance, lorsqu'en passant près de la porte du grenier, il croit entendre quelque bruit; il s'arrête, écoute; des soupirs étouffés, des sons mal articulés frappent son oreille; bientôt il ne doute plus que Jeanneton ne soit occupée à lui faire une infidélité. Ne pouvant contenir sa fureur, il pousse rudement la porte, elle s'ouvre; et pour la seconde fois de sa vie, il se trouve dans un grenier.
Mais quel objet frappe ses regards! En approchant des personnes sur lesquelles il veut exercer sa colère, il reconnaît le recruteur se démenant comme un enragé sur une vieille servante de soixante ans, qui depuis longtemps ne s'était pas trouvée à pareille fête.
Comment le recruteur se trouvait-il là? c'est ce qu'il est bon d'apprendre au lecteur. Ce drôle, qui lorgnait beaucoup les appas de mademoiselle Jeanneton, avait résolu de souffler cette conquête à notre hussard; à cet effet, il avait feint de s'endormir en buvant sa bouteille; et lorsque Mullern et les autres voyageurs furent éloignés, il s'empara de mademoiselle Jeanneton, qui eut toutes les peines du monde à se débarrasser de lui.
Mais Jeanneton ne voulait pas du recruteur, et brûlait du désir d'aller rejoindre le hussard; elle parvint donc à s'échapper; son brutal amoureux la suit à tâtons, elle monte divers escaliers pour le dérouter; mais il est toujours sur ses traces, lorsqu'au détour d'un corridor elle rencontre une vieille servante de la maison qui allait se coucher; Jeanneton la pousse au-devant du recruteur et se sauve. Celui-ci saisit la servante par ses jupons, croyant tenir l'objet de ses vœux; la vieille veut crier, il ne lui en donne pas le temps; une porte ouverte est à côté d'eux; c'est celle du grenier. Le recruteur entraîne sa belle, la jette sur la paille, et...
«Mille tonnerres!» s'écrie Mullern en contemplant la donzelle du recruteur, «je ne te croyais pas des goûts si baroques... Ne te dérange pas, l'ami!... Oh! je ne veux pas t'enlever une si bonne aubaine!...»
Le recruteur est furieux en voyant les traits et les appas de celle qu'il a prise pour Jeanneton; Mullern rit aux éclats, ce qui augmente encore son dépit. «Sac... mille morts! s'écrie-t-il, il faudra donc que ce Jeanfesse-là vienne toujours fourrer son nez dans mes affaires.»
Mullern, qui lui en voulait beaucoup depuis l'aventure de sa culotte, lui allonge, au nom de Jeanfesse, un coup de pied qui le fait retomber sur le malheureux objet de sa méprise. Le recruteur se relève et saute sur Mullern, en saisissant une fourche qui se trouve près de lui; Mullern lâche sa chandelle pour attendre de pied ferme son adversaire, et ces messieurs se tapent à qui mieux mieux. Mais, ô malheur imprévu! pendant qu'ils s'exercent à se donner des coups de poing, ils ne s'aperçoivent pas que la chandelle, en tombant, a mis le feu à une botte de paille; cette botte communique à d'autres, et en un instant le grenier est embrasé. La vieille, que les combattants avaient laissée étendue sur la paille, est suffoquée par la fumée et fait retentir l'auberge de ses cris. Tout le monde se lève: on va, on vient, on court sans savoir pourquoi; mais bientôt les flammes qui sortent en tourbillons du haut de la maison avertissent les spectateurs du danger qui les menace. En vain l'aubergiste cherche à faire donner du secours, le feu a déjà fait de tels progrès qu'il est impossible de l'éteindre. Dans ce tumulte, Mullern abandonne son adversaire pour songer à la fuite; il descend, court à sa chambre, mais le feu y est déjà: il va s'en éloigner, lorsqu'il entend des cris partir de ce côté-là; il rentre, et aperçoit cette pauvre Jeanneton qui était venue le trouver, et qui, en l'attendant, s'était mise dans son lit.
Notre hussard, qui voit Jeanneton prête à périr pour lui, s'avance au milieu des flammes, la prend en chemise, à demi-morte, dans ses bras, et sort de l'auberge en courant avec son précieux fardeau.
«Où sommes-nous? mon ami, dit Jeanneton à son libérateur, en revenant à elle.—Ma foi, je n'en sais rien, lui répondit Mullern, en la posant sur un banc de pierre. Tout ce que je sais, c'est que je n'ai qu'une culotte percée, que tu es en chemise, et que, s'il faisait jour, nous verrions une partie des habitants de Strasbourg en contemplation devant nous.—Je n'ai pas envie de les attendre, dit Jeanneton. Mais, quoi! le feu aurait-il brûlé toute l'auberge?—Je le crois bien... Du train dont il allait, il brûlera toute la ville, si on n'y prend garde.—Comment faire? nous ne pouvons pas rester tout nus sur cette place.—Non, ça serait trop hasarder.—Ah! il me vient une idée: j'ai une tante blanchisseuse en fin dans ce quartier-ci; il faut l'aller trouver; c'est une bonne femme, et elle nous recevra bien.—Soit, allons chez ta tante.» Et voilà Mullern et Jeanneton, bras dessus, bras dessous, en chemise, qui vont chez la blanchisseuse de fin.
Après avoir marché assez longtemps, ils arrivent dans une petite rue étroite et sale, et s'arrêtent devant une allée: c'était là que demeurait la tante de Jeanneton. Mullern frappe quatre coups, que la bonne femme, qui demeurait au quatrième étage, n'entend pas. «C'est qu'elle a l'oreille un peu dure, et qu'elle dort toujours comme un sabot, dit Jeanneton.—En ce cas, répond Mullern, nous ne risquons rien que d'entrer par la fenêtre.» Il frappe une seconde fois, puis une troisième; pas plus de réponse. Mullern, impatient, était d'avis de jeter des pierres dans les carreaux, lorsqu'un voisin du premier, réveillé par le bruit, entr'ouvre sa fenêtre, et demande qui frappe de la sorte au milieu de la nuit. «C'est moi, monsieur Grattelard, répond Jeanneton. Je viens coucher chez ma tante; voudriez-vous m'ouvrir, s'il vous plaît?—Ah! c'est vous, mademoiselle Jeanneton: comment! à cette heure-ci?—Oui, monsieur Grattelard; c'est que le feu a pris chez M. Boutmann, l'aubergiste où j'étais, et j'ai été obligée de me sauver.—Ah! mon Dieu, est-il possible! que m'apprenez-vous là?...—Mais que fais-tu donc à la fenêtre, Bibi? dit une petite voix grêle, qui sortait du fond de l'alcôve du voisin. (C'était madame Grattelard qui, ne sentant plus son époux auprès d'elle, se levait, fort inquiète de savoir ce qui l'occupait.)—Ce n'est rien, ma petite chatte; c'est mademoiselle Jeanneton qui vient coucher chez sa tante, et je vais lui ouvrir la porte. Mais remets-toi au lit, mon raton, tu pourrais t'enrhumer.»
En disant ces mots, M. Grattelard ferme sa fenêtre, et descend pour ouvrir à Jeanneton. «Quel est cet original? demande Mullern à cette dernière.—C'est un ancien charcutier retiré, qui vit de ses rentes avec sa chaste moitié.—Mille bombes! il paraît qu'il a peur de se casser le cou, car il ne se dépêche pas trop de descendre.»
Enfin M. Grattelard paraît, en pet-en-l'air et en bonnet de nuit, sa chandelle à la main. En voyant Jeanneton en chemise, il redresse son bonnet et retrousse sa robe de chambre; mais lorsqu'il aperçoit Mullern, il reste immobile devant eux, ne comprenant pas ce que cela veut dire. En deux mots Jeanneton le mit au fait de toute l'histoire, et quand il eut appris que Mullern était son libérateur, il ne s'étonna plus de ce qu'elle lui offrait un asile.
Ils montent tous les trois l'escalier, et rencontrent, sur le carré du premier étage, madame Grattelard, qui était bien aise de s'assurer par elle-même quelle était la personne à laquelle son mari ouvrait la porte. «Ah! ciel!... un homme nu!» dit-elle en apercevant Mullern. Et, au lieu de s'enfuir, elle s'avance pour le voir de plus près. «Va donc te coucher, jojote, dit M. Grattelard; je le raconterai tout ce qui s'est passé.» Mais madame Grattelard, qui avait aussi aperçu Jeanneton en chemise, et qui craignait que ses appas, plus frais que les siens, ne fissent faire des comparaisons à son mari, entraîna celui-ci chez lui, en lui disant que, puisqu'il avait ouvert la porte, on n'avait plus besoin de ses services. Jeanneton remercia M. Grattelard, et les deux époux rentrèrent chez eux.
Voilà donc Mullern et Jeanneton devant la porte de la blanchisseuse. Ils frappent tous deux de manière à l'enfoncer; mais la bonne femme s'éveille, et vient en tremblant demander: «Qu'est-ce qui est là?—C'est moi, ma tante, lui répond Jeanneton; ouvrez vite.» La vieille ouvre: nouvelle surprise de sa part, en voyant Jeanneton en chemise, et un homme avec elle dans le même état.
Mais Jeanneton l'a bientôt mise au fait de ce qui lui est arrivé, et madame Tapin (c'était le nom de la tante) saute au cou de Mullern, et l'embrasse à trois reprises, pour avoir sauvé sa nièce. Mullern se serait bien passé de l'accolade, mais il fallut en passer par là.
Jeanneton et Mullern avaient besoin de repos; on avisa bien vite au moyen de se faire des lits. Madame Tapin n'avait pour tout logement qu'une grande chambre où elle couchait, et un petit cabinet à coté. On fit un lit pour Jeanneton dans le cabinet, et Mullern dit qu'il s'accommoderait d'une chaise pour passer la nuit. En disant cela, il regardait Jeanneton, qui le comprenait très-bien, et madame Tapin consentit à tout ce qu'on voulut.
Le lit fut bientôt prêt. Jeanneton se coucha, madame Tapin en fit autant, et dès qu'elle fut endormie, Mullern alla partager le lit de celle pour laquelle il avait fait violer une vieille femme, mis le feu à une maison, battu un homme, réveillé les voisins, et... En vérité, il l'avait bien gagné.
Le lendemain, lorsque chacun fut levé, Mullern pensa qu'un bon déjeuner serait très-nécessaire pour réparer les fatigues de la veille; mais Jeanneton n'avait pas le sou; madame Tapin n'était pas riche, et ne pouvait guère leur offrir que du pain et du lait. Mullern se ressouvint qu'il devait avoir dans sa culotte une bourse assez joliment garnie, car le colonel Framberg voulait qu'il n'épargnât ni soins ni dépenses pour retrouver son Henri. Alors la joie renaît dans tous les cœurs; Jeanneton court chercher ce qu'il faut pour le déjeuner, ainsi qu'un tailleur pour faire bien vite des habits à Mullern; et madame Tapin met tout en l'air chez elle pour préparer le repas. Pendant ce temps, Mullern réfléchit sur ce qu'il avait à faire: il pensa qu'il était aussi bien chez madame Tapin qu'à l'auberge, qu'il pourrait de même faire ses recherches en y logeant, et le résultat de ses réflexions fut qu'il demeurerait avec Jeanneton tout le temps qu'il passerait à Strasbourg.
On déjeuna gaiement: Jeanneton ne se sentait pas de joie d'avoir trouvé dans Mullern un homme tout à la fois riche et amoureux. Au demeurant, c'était une bonne fille que Jeanneton, et qui n'avait d'autres défauts que d'aimer un peu trop le sexe masculin.
Mullern leur raconta en deux mots ce qui l'amenait à Strasbourg, et promit de rester chez ces dames tout le temps qu'il y séjournerait. Madame Tapin en fut enchantée; elle voyait que Mullern aimait le bon vin et la bonne chère, et pensa que, tant qu'il serait dans la maison, elle ferait ce qu'elle appelait des repas de noces.
Après le déjeuner, Mullern partit pour commencer ses recherches. Il parcourut presque toute la ville sans obtenir aucun renseignement sur Henri, et revint le soir, près de sa Jeanneton, oublier les fatigues de la journée. C'est ainsi que tous les jours s'écoulaient, et chacun était satisfait; seulement madame Tapin ne comprenait pas comment un homme comme Mullern, qui aimait tant à bien dîner, pouvait se contenter de coucher toutes les nuits sur une chaise.
Au bout d'une dizaine de jours, Mullern commença à croire que l'objet de ses recherches n'était plus à Strasbourg; car, après avoir en vain parcouru toute la ville, visité tous les endroits publics, il n'avait pu rencontrer Henri. Il était même déjà décidé à écrire à son colonel le peu de succès de ses démarches, et à lui demander ce qu'il devait faire, lorsqu'un soir, en entrant dans un café, Mullern reconnut Franck, le domestique de Henri, occupé à boire de la bière à une table. Mullern se garda bien de lui parler, se doutant que si Franck le voyait, il lui conterait quelque mensonge pour lui donner le change; mais il sortit aussitôt du café, et attendit patiemment à la porte que Franck s'en allât, afin de le suivre sans en être aperçu.
Il n'attendit pas longtemps: au bout de quelques minutes, Franck sortit du café; Mullern le suivit de manière à n'en pas être remarqué, sans pourtant le perdre de vue. Franck enfile plusieurs rues détournées, et Mullern voit avec étonnement qu'il sort de la ville. Il continue de le suivre. Mais, à peu de distance de la ville, Franck s'arrête devant une jolie petite maison, éloignée des autres habitations. Il frappe à la porte, on lui ouvre, et il entre. Mullern s'avance, examine la maison, autant que la nuit peut le lui permettre; et, pensant qu'il est trop tard pour entrer en explication, se retire, bien décidé à revenir le lendemain matin.
Mais, avant de suivre Mullern, revenons un peu à notre héros, que nous avons abandonné depuis si longtemps.
En sortant du château de Framberg, Henri et Franck prirent le chemin d'Offembourg. Henri ne pensait qu'à sa chère Pauline; et il espérait, comme c'était près d'Offembourg qu'il l'avait connue, qu'il apprendrait dans cette ville quelque chose sur son sort.
Comme Henri était assez confiant, et qu'il brûlait d'ailleurs de s'entretenir de sa belle, il eut bientôt mis Franck dans sa confidence: et puis il était nécessaire que Franck fût instruit, afin de mieux l'aider dans ses recherches.
Franck était un garçon intelligent, adroit, et plus propre enfin à conduire une intrigue qu'à sarcler les allées du parc de Framberg. Flatté de la confiance de son maître, il lui promit de s'en rendre digne, et de tout faire pour l'aider à retrouver celle qu'il adorait.
Arrivés à Offembourg, Henri et Franck firent, sans aucun succès, toutes les recherches possibles sur le nommé Christiern et sa fille. Las enfin de ne rien découvrir, Henri résolut de voyager, pour se distraire, dans quelques climats éloignés, s'en remettant au hasard du soin de retrouver sa chère Pauline.
Henri pensa que l'Italie, dont il avait entendu vanter les beautés, pourrait lui offrir plutôt qu'ailleurs des sujets de distraction; ils se mirent donc en route pour Naples, voyageant à cheval, et s'arrêtant dans tous les endroits qui méritaient de fixer leur attention. Il ne leur arriva rien d'extraordinaire jusqu'à Florence, où Henri désira passer quelque temps.
La situation charmante de cette ville, située sur les bords enchanteurs de l'Arno, la beauté des édifices, les chefs-d'œuvre en tous genres qu'elle renferme, tout enivra les sens de Henri, qui, n'étant jamais sorti du château de Framberg que pour en visiter les environs, ne se doutait pas qu'il existât dans le monde un endroit aussi délicieux.
Un soir, en se promenant aux environs de la ville, Henri entend une musique mélodieuse partir d'une maison élégante, située sur les bords de l'eau. «O mon ami!... c'est elle! elle est là!... dit Henri à Franck; c'est la même musique que j'ai entendue près d'Offembourg!...—Vous croyez, monsieur?—J'en suis sûr!... Eh! quelle autre que ma Pauline pourrait tirer de son luth des sons aussi enchanteurs!...—Ah! monsieur, il y a bien des femmes qui pincent de cet instrument-là.—N'importe, je veux absolument connaître la personne qui habite cette maison.»
Quand Henri avait formé quelque projet, il fallait qu'il l'exécutât; aussi commença-t-il par chanter sous les fenêtres de la maison, afin d'attirer l'attention. Notre héros n'était pas musicien, mais il avait une jolie voix, et le désir de plaire suppléait en lui au défaut de savoir: aussi bientôt la musique cessa-t-elle, et on écouta le nouveau chanteur. «Tu vois bien que c'est elle, dit Henri; elle a reconnu ma voix, elle s'est tue pour m'entendre...—Ça n'est pas encore certain, monsieur; vous ne savez donc pas qu'en Italie on ne fait l'amour que comme ça, et qu'il n'y a rien d'étonnant à ce que l'on vous écoute.»
Malgré l'avis de Franck, Henri continua de chanter, et on continua de l'écouter. Lorsqu'il eut fini, on entr'ouvrit la jalousie, et on jeta en bas un billet attaché à un caillou. «C'est une lettre! s'écrie Henri en ramassant le papier; quand je te disais que c'était elle!...—Ce n'est pas encore sûr, monsieur,» répond Franck en secouant la tête. Henri s'approche de la fenêtre, et à la faveur de quelques rayons de lumière, il lit le billet suivant:
«Aimable étranger, le son de ta voix douce et tendre a pénétré jusqu'à mon âme; je ne puis résister au désir de te connaître, et je cède aux charmes de tes accents. Rends-toi donc ce soir à minuit devant la petite porte du jardin, qui est au bord de l'eau, et l'on t'introduira près de moi.»
Henri ne sait que penser après la lecture de ce billet. «Quand je vous disais, moi, monsieur, que c'était quelque aventure galante que vous vous prépariez.—Tu es fou, répond Henri à Franck; cette femme me connaît sans doute, et elle a quelque chose à me dire.—Ah! vous convenez donc à présent que ce n'est pas votre belle demoiselle?—Mais... il est vrai que... Au surplus je verrai celle qui m'a écrit, et je saurai ce que tout cela veut dire.—Comment, monsieur, vous voulez aller à ce rendez-vous?—Pourquoi pas?—Mais, monsieur, c'est peut-être quelque piège que l'on veut vous tendre; tenez, croyez-moi, mon cher maître, n'y allez pas.—Allons, tais-toi!...» Franck se tut, voyant que ce serait en vain qu'il voudrait détourner Henri de son projet, et celui-ci alla se préparer à son rendez-vous nocturne.
A l'heure dite, il se rend seul à la petite porte du jardin: après avoir attendu quelques minutes, il la voit s'ouvrir, une femme paraît; elle prend Henri par la main, et lui dit de se laisser conduire. Le cœur lui battait avec force en suivant sa conductrice: c'est ordinairement l'effet que produit une première aventure galante; mais ce sentiment nouveau, ce trouble inconnu sont de bien courte durée, et avec l'habitude du plaisir on en voit diminuer la jouissance.
La conductrice de Henri, après lui avoir fait parcourir plusieurs allées du jardin, l'introduit dans la maison; ils montent un petit escalier dérobé, elle ouvre une chambre, y fait entrer Henri et se retire.
Notre héros reste quelques minutes immobile d'étonnement et d'admiration; ce qu'il voyait était bien fait pour le surprendre. Il était dans un boudoir charmant, décoré de tout ce que le luxe et le bon goût peuvent inventer de plus séduisant, et éclairé par un nombre infini de lustres dont la clarté éblouissante ajoutait à l'enchantement de cet endroit délicieux. Mais quel objet séduisant attire les regards de Henri? C'est une femme jeune et belle, parée des dons de la fortune et de la nature, qui, nonchalamment couchée sur une ottomane, accueille le jeune homme avec un sourire charmant.
«Eh bien! monsieur, vous ne me dites rien?—En vérité... madame... j'avoue que je n'ose...—Allons; je vois bien que vous êtes un enfant, et qu'il faut vous encourager...—Madame, il est vrai que la surprise... l'admiration...—L'admiration!... vous êtes galant, monsieur. Mais venez donc vous asseoir auprès de moi, au lieu de rester immobile à me regarder.» Henri ne se le fit pas répéter deux fois, et fut bientôt sur l'ottomane à côté de la charmante Italienne.
«C'est donc vous qui avez chanté, monsieur?—Oui, madame; et c'est aussi vous, sans doute, que j'ai entendue?—Oui, et je suis flattée que mes accents vous aient fait désirer de me connaître.—Ah! madame, lorsqu'on vous voit, on sent encore redoubler le charme qu'ils inspirent!...—Vraiment, vous dites cela d'un air à me le faire croire.» Et la jolie femme abandonnait à Henri une main charmante qu'il baisait avec transport. Bientôt il obtint d'autres faveurs que l'on n'avait ni la force ni le dessein de lui refuser.
«Tu resteras ici, mon ami, dit Félicia (c'était le nom de la jolie femme) à Henri, lorsqu'ils reprirent leur conversation.—Mais, ma bonne amie, je n'ai pas prévenu mon domestique, et...—Eh bien! monsieur, faut-il, pour votre domestique, que nous nous séparions si tôt, et que je vous laisse retourner à Florence au milieu de la nuit?... Oh! non; tu resteras, n'est-ce pas, mon ami?...» En disant cela, Félicia entourait Henri de ses jolis bras, et celui-ci n'eut pas la force de résister.
Félicia tira une sonnette, la femme qui avait introduit Henri parut. «Lesbie, lui dit Félicia, tu vas nous apporter à souper.» Ensuite elle s'approcha de sa suivante, et lui dit tout bas quelques mots que Henri ne put entendre. Mademoiselle Lesbie, qui paraissait être au fait de ces sortes d'aventures, fit lestement ce que sa maîtresse lui ordonna, et une collation recherchée fut bientôt servie à nos deux amants.
Le lecteur se doute bien que la conquête de Henri était une de ces femmes galantes dont l'Italie abonde. Félicia, après avoir été actrice pendant longtemps, s'était retirée dans la jolie maison qu'elle occupait près de Florence. Ses nombreuses conquêtes l'avaient comblée de présents; et Félicia, plus sage que beaucoup de ses compagnes, avait amassé une fortune brillante, et vivait presque en femme honnête au moment où le hasard lui fit rencontrer Henri. Sa beauté, sa tournure peu commune, la séduisirent, et elle résolut d'attacher ce bel étranger à son char. Depuis longtemps elle suivait Henri partout; dans les bals, dans les promenades, elle était toujours derrière lui sans qu'il s'en doutât, et ce qui d'abord n'avait été qu'un simple goût devint bientôt une forte passion.
Mais Félicia vit bien que Henri, novice en amour, et d'un caractère romanesque, ne pouvait être séduit par des moyens ordinaires; c'est pourquoi elle tâcha de fixer son attention avec son luth, dont elle jouait fort bien. Nous avons vu comment elle réussit à enflammer l'imagination de notre jeune voyageur; nous allons voir quelles furent les suites de cette aventure.
Après une nuit passée dans les bras de sa tendre amie, Henri réfléchit à sa situation; il aurait voulu connaître davantage cette Félicia qui avait captivé ses sens. Il se reprochait même de s'être laissé entraîner trop facilement. Mais quel autre à sa place, à moins d'être un Caton, aurait été plus sage que lui? Ces réflexions raisonnables firent bientôt place aux douces impressions du plaisir. Henri n'était d'ailleurs ni d'un âge à être sage, ni d'un caractère à le vouloir.
Après avoir déjeuné près de sa belle, elle lui permit enfin de retourner pour un moment à son auberge, afin de calmer les inquiétudes de son valet.
Henri revint à Florence; mais chemin faisant, il n'était plus le même: ce qui, la veille, avait à peine attiré ses regards, fixait son attention, lui paraissait charmant; il ne pensait et ne respirait que plaisir. Il trouva Franck fort peu inquiet de lui; car, ayant à peu près deviné l'aventure de son maître, il ne s'était pas mis en peine de son absence.
Henri ne tarda pas à retourner près de Félicia; il la trouva achevant sa toilette. «Où allons-nous donc, ma bonne amie?—Mon ami, le temps est superbe, nous allons dîner à la campagne, et ce soir nous reviendrons à Florence: on donne au spectacle une pièce charmante, et nous irons la voir.»
Félicia fut bientôt prête; et voilà nos jeunes gens qui s'en vont en courant et faisant mille folies. Félicia n'avait pas voulu que Lesbie l'accompagnât, et Henri avait ordonné à Franck de rester à Florence, parce qu'on n'a pas besoin de domestique pour aller promener avec ce qu'on aime.
La campagne est charmante lorsqu'on est heureux; chaque bosquet, chaque site agréable semble inviter au plaisir; le silence des bois, la majesté des forêts, répandent dans tout notre être une émotion qui élève notre âme et fait doucement battre notre cœur. Si, au contraire, quelque chagrin profond nous tourmente, la campagne ne calme pas notre douleur; le silence de la nature ne fait qu'ajouter à notre mélancolie; l'œil ne voit plus qu'avec indifférence toutes ces beautés qui s'offrent à nos regards, et l'obscurité des forêts enfante dans notre tête mille pensées sinistres, mille projets de destruction.
Henri et Félicia s'arrêtaient à tous les endroits qui leur plaisaient. Félicia avait toujours envie de se reposer lorsqu'ils passaient sous quelques bosquets bien sombres et bien touffus; Henri n'avait garde de la refuser; mais, à force de s'asseoir et de se relever, ils finirent enfin par avoir réellement besoin de repos. «En vérité, monsieur, je puis à peine marcher!... Je ne pourrai jamais aller jusqu'à l'endroit où nous devons dîner.—Mais, madame, est-ce ma faute? Vous ai-je refusé de vous asseoir toutes les fois que cela vous a fait plaisir?—Oh! non, mon ami... Mais, tiens, nous ne nous reposerons plus, parce que...—Parce que?—Parce que tu... mais finis donc!... Tu vois bien... Oh! cette fois-ci ce ne sera pas ma faute... Allons, monsieur, il faut nous lever.—Oui, ma bonne amie.—Ah Dieu! que les reins me font mal!...—Et moi, les genoux!—Je ne pourrai sortir de huit jours. Mon ami, une autre fois j'emmènerai Lesbie.—Et moi, Franck.—C'est cela; mais, en attendant, allons dîner.—Oh! volontiers, car j'ai une faim!...—Et moi, donc!»
Nos jeunes gens se mirent à courir les champs pour chercher une maisonnette où ils pussent trouver à dîner.
«Mais, mon ami, il faut que nous nous soyons égarés, car je ne vois pas de maison.—Je le crains aussi, ma bonne amie.—Ah! mon Dieu! si la nuit allait nous surprendre dans ces lieux!... Que veux-tu? ce serait un malheur.—Mais, mon cher, c'est que je suis très-peureuse...—Eh bien! ma bonne amie, je te défendrai si l'on nous attaque.—Voilà de belles consolations!...»
Enfin, après avoir longtemps marché, ils se trouvèrent sur une route, et aperçurent une maison isolée. Il était temps, car la nuit commençait à tomber. Ils coururent du côté de l'habitation, et virent avec joie que c'était justement une auberge, d'assez mince apparence à la vérité, mais qui était pour eux la manne envoyée au peuple d'Israël.
L'aubergiste, qui ne paraissait pas habitué à voir du monde, les reçut avec la plus grande politesse, leur offrant d'avance tout ce qu'ils pourraient désirer, et leur assurant qu'ils seraient contents du souper.
«Mais que nous donnerez-vous? dit Henri à l'aubergiste.—Monsieur, vous aurez du macaroni.—Je n'en veux pas, dit Félicia; on ne mange que de cela dans ce vilain pays...—Eh bien, madame, je vous donnerai du fromage et des galettes, dont vous me direz des nouvelles.—Comment! s'écrie Henri, du fromage et des galettes pour se refaire l'estomac, quand on n'a pas mangé depuis le matin!...—Et qu'on a bien gagné de l'appétit! dit Félicia.—Que voulez-vous, monsieur, je vous offre ce que j'ai de meilleur...—Quoi! vous n'avez pas autre chose dans toute votre maison?...—Pardonnez-moi, monsieur; j'ai bien une petite volaille que je conservais depuis quinze jours pour quelque occasion...—Diable! elle doit être bien tendre!...—Délicieuse, monsieur! délicieuse!...—En ce cas, faites-nous-la servir bien vite.—Ah! monsieur, c'est qu'il y a une petite difficulté...—Laquelle?—C'est qu'elle est déjà retenue par deux officiers qui sont arrivés ici avant vous, et qui sont là-haut à jouer aux cartes en attendant leur souper.—Ah! diable... c'est désagréable, dit Henri.—Mais, mon ami, dit Félicia, ces messieurs seront sans doute assez galants pour ne point refuser de céder leur souper à une dame; car, certainement, il est impossible qu'ils aient aussi faim que nous...—Ah! madame, répond l'aubergiste, vous savez que les jeunes gens ne se piquent plus de galanterie...—N'importe, monsieur l'aubergiste, reprend Henri; faites-nous le plaisir d'aller parler à ces messieurs, et tâchez de les faire consentir à notre demande.—J'y vais, monsieur, et je ferai mon possible pour cela.»
L'aubergiste monta; pendant ce temps, Henri fit dresser une table pour leur souper; il n'était pas moins impatient que Félicia de savoir le résultat de la mission de leur hôte.
Ils commençaient à douter de son succès, lorsque le bruit que firent plusieurs personnes en descendant l'escalier les avertit que ces messieurs venaient répondre eux-mêmes à leur demande. «Voyons donc cette dame, disait l'un deux.—Est-elle jolie?» disait l'autre. Henri regarda en souriant Félicia, et il s'aperçut avec étonnement qu'elle changeait de couleur.
Les deux militaires entrèrent en riant dans la salle; c'étaient deux jeunes gens assez bien faits, mais ayant l'air de fort mauvais sujets. «Pardon, madame, dit l'un deux en s'approchant de Félicia, si nous prenons la liberté de vous offrir nous-mêmes... Mais que vois-je!... je ne me trompe pas... c'est Félicia, s'écrie-t-il en s'adressant à son camarade.—Eh oui, ma foi! c'est elle,» répond l'autre.
Henri devint rouge de colère; Félicia cherchait en vain à dérober ses traits à ces messieurs, et ne savait plus quelle contenance tenir. L'un des militaires s'avance, et, entourant cavalièrement Félicia de ses bras: «Comment, ma belle!... c'est toi que je revois,» lui dit-il, et, il veut prendre un baiser; mais Félicia le repousse avec force. «Eh quoi! s'écrie-t-il, tu fais la cruelle!... mais, quand tu jouais les reines au grand théâtre de Naples, tu n'étais pas si méchante que cela.—Que veut dire ceci, monsieur? dit Henri, en s'approchant avec fureur du militaire.—Parbleu! monsieur, vous le voyez bien ce que cela veut dire.—C'est donc là ton nouvel amant, Félicia? reprend l'autre militaire en ricanant, je t'en fais mon compliment, il est jeune encore, tu le formeras.—Insolent! répond Henri, en regardant le jeune homme avec des yeux étincelants de colère; je t'apprendrai que je n'ai pas besoin de leçons pour châtier les gens de ton espèce.» En disant ces mots, Henri donne un soufflet au militaire qui était le plus près de lui. Celui-ci, furieux, tire son sabre, et va fondre sur Henri; mais il pare le coup avec une table, dont il se sert comme d'un bouclier. L'autre officier lâche bien vite Félicia pour venir se joindre à son camarade. Pendant ce temps, la jeune femme s'échappe de la chambre. Les deux militaires sont comme deux lions autour de Henri; mais celui-ci fait des merveilles, et, tout en parant avec sa table les coups qu'ils lui portent, il leur envoie encore tout ce qu'il trouve sous sa main; les pots, les bouteilles, les chaises, les cruches, tout vole de part et d'autre dans l'auberge. L'aubergiste cherche à mettre la paix et à séparer les combattants; mais, en se mêlant parmi eux, il reçoit un coup de sabre destiné à Henri, et roule sous les bancs et les tables en criant qu'il est mort. Notre héros a le bonheur d'atteindre à la tête un des officiers, en lui jetant une bouteille; le coup l'étourdit si bien qu'il tombe sans connaissance à côté de l'aubergiste. Son camarade n'en est que plus acharné contre Henri, qui, commençant à perdre ses forces, allait peut-être succomber, si une foule de paysans, que la femme de l'aubergiste était allée chercher, ne fût entrée fort à propos pour mettre fin à ce combat. Henri profite du tumulte pour gagner la porte: deux chevaux sont attachés dans la cour; il en prend un, monte dessus, et arrive à Florence au grand galop.
«Comment, monsieur, c'est vous! Je croyais que vous ne coucheriez pas ce soir ici.—Non, Franck, nous n'y coucherons pas non plus.—Que voulez-vous dire, monsieur?—Va tout de suite payer notre hôte, selle nos chevaux, et partons sur-le-champ.—Quoi! monsieur, au milieu de la nuit?...—Allons, pas de réflexions, fais ce que je te dis.»
Franck se hâte d'obéir, car il voit que son maître n'est pas d'humeur à écouter ses représentations. Les chevaux prêts, Henri et Franck montent dessus, et sortent de Florence au milieu de la nuit.
«Il faut avouer, monsieur, que c'est une drôle de chose que la destinée!... Souvent vous échouez dans vos projets au moment même de les voir réussir... Une chance heureuse vous arrive quand vous avez perdu tout espoir; et lorsque vous pensez aller au bal, crac! vous vous cassez un bras ou une jambe, et vous voilà dans votre lit pour six mois!... En vérité, monsieur, si l'on était raisonnable, on ne formerait jamais de projets pour l'avenir, et l'on attendrait tranquillement que le livre des destins se débrouillât devant soi.»
C'était M. Franck qui, tout en trottant à côté de son maître, s'amusait à lui faire part de ses réflexions. Quoique simple valet, Franck avait observé, réfléchi, et c'était d'après ce qu'il avait vu qu'il parlait à Henri. Les raisonnements de bien des philosophes se réduisent souvent à la destinée.
«A propos de quoi tout ce galimatias? dit Henri à Franck en sortant de ses réflexions.—A propos, monsieur, que nous voici sur la route de Rome au moment où j'y pensais le moins... et vous aussi, peut-être?...—Il a raison,» dit Henri en lui-même; mais il ne voulut pas raconter à Franck une aventure qui blessait son amour-propre et qu'il voulait oublier tout à fait. «Ne sentez-vous pas qu'il pleut, monsieur? dit Franck à Henri après une heure de silence.—C'est vrai; mais que veux-tu y faire?—Ma foi, monsieur, je ne vois pas ce qui nous empêcherait de nous mettre à l'abri, plutôt que de nous faire mouiller jusqu'aux os, car je crois que c'est un orage qui se prépare.—Tu as raison: eh bien! cherchons un endroit jusqu'à ce que l'orage soit passé.—C'est bien dit, monsieur, mais c'est que je n'en vois pas.—Avançons encore.»
Après avoir longtemps cherché, Henri aperçut un vieux bâtiment tombant en ruines, et qui paraissait totalement abandonné. «Tiens, Franck, vois-tu ces vieux murs? c'est là que nous trouverons un abri.—J'en doute, monsieur, car ce bâtiment m'a l'air en bien mauvais état, et ne sert peut-être depuis longtemps que de retraite à des voleurs.—Aurais-tu peur d'y entrer?—Ah! mon Dieu, non, monsieur; car si c'est ma destinée d'y être assassiné, j'aurai beau faire, je ne pourrai l'éviter.—Allons, je vois que ta philosophie est bonne à quelque chose; mais pressons nos chevaux et hâtons-nous d'arriver, car l'orage augmente.»
Henri et Franck arrivèrent enfin devant le vieux bâtiment, qui paraissait être un ancien couvent; ils traversèrent une cour remplie de décombres, et entrèrent sous une vaste galerie que le temps avait un peu plus ménagée. «Sais-tu bien, Franck, que cet endroit a quelque chose de romantique, et que je ne serais pas surpris qu'il nous y arrivât quelque aventure extraordinaire?—Ni moi non plus, monsieur; on dit d'ailleurs qu'elles sont très-communes en ce pays.»
Ils avaient à peine fini de parler, lorsqu'un bruit sourd se fit entendre au fond de la galerie. «As-tu entendu, Franck?—Oui, monsieur, c'est quelqu'un qui nous écoutait.—Avançons, dit Henri; je suis curieux de savoir ce que c'est.» Franck et son maître se mirent aussitôt en marche; mais, à mesure qu'ils avançaient, il leur semblait que quelqu'un s'éloignait devant eux. Au bout de la galerie, ils trouvèrent un escalier et le montèrent en tâtonnant; la personne qui fuyait ayant fait un faux pas en voulant se hâter, se laissa rouler le long des marches; Henri la retint et la saisit au collet. «Ah! par grâce, ne me tuez pas, monsieur le voleur! dit, en se jetant aux pieds de Henri, la personne qu'il avait arrêtée.—Qui es-tu? lui demanda celui-ci.—Un pauvre domestique qui n'a pas le sou.—Es-tu seul ici?—Non, monsieur le voleur, je suis avec mes maîtres, qui m'ont envoyé à la découverte.—Conduis-moi auprès d'eux.—Oui, monsieur le voleur, volontiers.»
Henri tenait toujours l'inconnu, dont il soupçonnait la véracité; celui-ci les conduisant dans une pièce au-dessus de la galerie, ouvrit une porte et s'écria: «V'là le chef de la bande!»
Henri fut très-étonné de se trouver dans une pièce où l'on avait fait un bon feu et allumé plusieurs torches, et dans laquelle était une dame d'une trentaine d'années, avec une autre femme beaucoup plus jeune, et quatre hommes en livrée, debout derrière elle. Au cri que jeta en entrant le conducteur de Henri, la dame fit un mouvement d'effroi, et les quatre hommes sautèrent sur leurs carabines.
«Pas tant de frayeur, messieurs, dit Henri en riant; je ne suis pas un voleur, mais un voyageur, et voilà mon domestique. J'ai été bien aise de voir où cet homme me mènerait, et de savoir enfin à qui j'avais affaire.»
Henri s'approcha ensuite de la dame, en lui faisant ses excuses pour la frayeur qu'il lui avait causée, et lui avoua qu'il ne croyait pas trouver si grande société dans un endroit qui paraissait abandonné.
La dame lui apprit qu'elle se nommait la marquise de Belloni, qu'elle venait de faire un voyage dans une de ses terres, près de Florence, et retournait à Rome, lorsque l'orage les avait surpris devant le vieux bâtiment, et qu'elle avait préféré y entrer plutôt que d'exposer les jours de ses domestiques. «Je venais d'envoyer cet homme à la découverte, ajouta-t-elle, en montrant à Henri celui qui lui avait servi de guide; et comme je connais sa poltronnerie, je m'attendais bien à quelques bévues de sa part; mais je suis charmée, monsieur, qu'il soit cause de notre rencontre.»
Henri répondit à ce compliment de la manière la plus galante, et informa aussi la marquise de son nom et du but de son voyage. Lorsque la marquise apprit le nom et le titre de Henri, elle parut encore plus flattée de cette aventure, et il s'établit entre eux une conversation fort animée. Franck, de son côté, chercha à lier connaissance avec la jeune personne, qui paraissait être la femme de chambre de la marquise; mais mademoiselle Julia (c'était son nom) n'écoutait guère Franck, et lorgnait beaucoup Henri.
La marquise et Henri oubliaient, en causant, que la nuit se passait; mais les domestiques, qui probablement ne s'amusaient pas autant que leur maîtresse, lui firent remarquer que le jour commençait à poindre. La marquise s'informa du temps; on lui dit que l'orage était apaisé, mais que la pluie tombait toujours avec violence: alors elle pria Henri d'accepter une place dans sa voiture, puisqu'il se rendait à Rome ainsi qu'elle. Henri, qui avait remarqué les œillades de Julia, et qui trouvait la marquise fort belle femme, n'eut garde de refuser, et l'on descendit dans la cour pour se remettre en voyage.
«Ah! disait Franck en lui-même en suivant son maître, je vois bien que cette aventure, qui avait un air romanesque, finira aussi simplement qu'une autre.»
Henri était dans la voiture avec les deux dames. La marquise voulut qu'il occupât le fond avec elle; mademoiselle Julia se mit devant Henri, en faisant une petite moue qui lui allait à ravir. C'était une jolie petite femme que cette Julia: elle avait des yeux d'une expression admirable, et elle les portait assez habituellement sur Henri, lorsqu'elle voyait que sa maîtresse ne la regardait pas. Quant à la marquise, c'était une femme parfaitement belle: sa taille noble et élégante était encore relevée par une figure d'une beauté régulière; ses cheveux étaient d'un noir éblouissant, et ses yeux, pleins de feu et de vivacité, annonçaient une âme brûlante et un caractère impétueux.
Les voyageurs arrivèrent à Rome sans autre accident; et la marquise, en quittant Henri, l'invita à venir souvent partager sa société. Henri le promit en regardant Julia, qui ne paraissait pas désirer moins vivement que sa maîtresse qu'il se rendît à son invitation.
«Au moins, disait en lui-même Henri en parcourant les rues de Rome pour chercher à se loger, cette femme-là est bien une marquise, et n'a pas fait les princesses sur aucun théâtre.»
Après avoir choisi l'auberge la plus élégante de la ville, Henri fit venir divers marchands, afin de s'habiller dans le dernier goût et fort richement. «Monsieur, dit Franck à son maître, savez-vous que cette marquise-là vous ruinera, si cela continue.—Imbécile! crois-tu que mon père refusera de m'envoyer tout l'argent dont j'aurai besoin?—Dame! monsieur, il n'aurait qu'à se lasser de vos voyages, et vous ordonner de retourner près de lui?—Eh bien! alors il sera temps de nous ranger.»
Le soir même de son arrivée, Henri se rendit chez la marquise de Belloni. Elle demeurait dans le plus beau quartier de la ville; son hôtel était de la dernière magnificence, et tout chez elle respirait le luxe et la splendeur.
Une société brillante et nombreuse était réunie chez la marquise. Cette dernière reçut Henri de la manière la plus gracieuse, et le présenta aux personnes les plus distinguées, qui, sur la recommandation de la marquise, comblèrent Henri de politesses et eurent pour lui tous les égards.
Notre héros ne s'était pas encore trouvé dans un cercle aussi brillant. Entouré de femmes charmantes qui semblaient se disputer sa conquête, et flatté des attentions de la marquise, il se crut au plus haut degré des honneurs.
Cependant, comme, au milieu de tant de monde, il ne pouvait pas souvent entretenir la marquise, il se mit, pour passer le temps, à une table de jeu. Bientôt la vue de l'or qui brillait devant lui échauffa son imagination; voulant d'ailleurs imiter les personnes avec lesquelles il jouait, il perdit en un moment tout ce qu'il avait sur lui.
Après s'être levé de table, il se promenait tranquillement dans le salon, examinant les divers personnages qui le remplissaient, lorsqu'il crut entrevoir à la porte d'entrée quelqu'un qui lui faisait signe de venir à lui. L'idée de Julia, qu'il n'avait pas encore vue, se présenta sur-le-champ à sa pensée; et, voulant s'assurer de la vérité, il s'approcha de la marquise pour lui faire ses adieux. La marquise lui dit qu'elle l'attendait le lendemain matin pour déjeuner: Henri promit, et s'éloigna lentement du salon.
A peine avait-il franchi le seuil de la porte, qu'une femme le prit par la main en lui disant de la suivre. Henri ne reconnut pas Julia, mais cependant il se laissa conduire. La personne lui fit traverser une longue enfilade de pièces qui n'étaient pas éclairées; ensuite, s'arrêtant dans une plus petite que les autres, elle lui dit d'attendre un moment, et le laissa seul dans l'obscurité.
«Que veut dire ceci? pensa Henri, quand il fut livré à lui-même. Cette aventure prend une tournure tout à fait piquante. Mais n'oublions pas que je suis en Italie, et que c'est le pays des prodiges.» Après s'être préparé à tout événement, il s'assit sur un sopha, et s'endormit en attendant la suite de son aventure.
«Comment! vous dormez! dit à Henri une petite voix douce, en le poussant légèrement.—C'est vous, charmante Julia, répondit Henri en s'éveillant. Il me semble que vous m'avez laissé dormir bien longtemps.» Julia (car c'était elle) lui avoua qu'il y avait plus d'une heure qu'il était là, et qu'elle avait même craint qu'il se fût éloigné. «Eh! où serais-je allé, puisque je ne connais pas les détours de cet hôtel? Mais pourquoi m'avez-vous laissé seul si longtemps?—Parce que madame la marquise m'a fait appeler, et que je n'ai pu la quitter plus tôt... Mais, laissez-moi donc, monsieur... je vous en prie; j'ai quelque chose de très-important à vous dire.—Tu me le diras une autre fois.—Non, monsieur... Mais finissez donc... Si madame la marquise venait...»
Malgré les grands efforts de Julia, Henri profita de l'obscurité pour redoubler d'audace, et on lui céda une victoire qu'on n'avait jamais eu l'intention de lui refuser.
«A présent vous m'écouterez, j'espère, monsieur.—Oh! oui, ma chère Julia, je suis tout oreilles.—Vous saurez donc, monsieur, que... Ah! grand Dieu! je crois que voilà madame la marquise...—Effectivement, j'entends du bruit.—O ciel! il faut justement qu'elle passe par ici pour entrer dans sa chambre à coucher.—Eh bien! quand elle me verrait, quel mal y aurait-il?—Ah! monsieur, je serais perdue sans retour.—Je dirai que je me suis égaré dans son hôtel en voulant m'en aller.—Oh! vous ne connaissez pas le caractère soupçonneux de madame la marquise; elle se douterait de quelque chose: elle vous aime, j'en suis certaine, et nous serions perdus tous deux.—Que faire alors?—Elle approche... j'entends sa voix; il faut vous cacher.—Mais où?—Tenez! dans cette armoire, il y aura assez de place pour vous.—Mais j'étoufferai là dedans.—Eh non! non... Ne bougez pas, et je viendrai vous délivrer sitôt que madame sera couchée.»
Il était temps que Henri se cachât, car la marquise entra bientôt dans le cabinet, tenant une bougie à la main. «Ah! vous voilà, Julia. Où étiez-vous donc allée? depuis deux heures je vous cherche partout.—Mais, madame... j'étais venue dans votre appartement voir si rien ne vous manquait.—Comment donc étiez-vous sans lumière?—Madame... c'est que... la mienne s'est éteinte...—Allons, il suffit; venez me déshabiller.—Madame se couche déjà!—Comment! déjà; mais il est près de trois heures du matin.—Ah! vous avez raison, madame.»
Julia suivit la marquise, en maudissant le sort qui la séparait de celui qu'elle aimait, et dans un moment où il avait tant besoin d'elle. Effectivement, Henri n'était pas du tout à son aise dans une armoire faite, à la vérité, pour pendre les robes de madame, mais où il ne pouvait changer de position, et où le défaut d'air augmentait son martyre. En vain il voulut essayer d'entr'ouvrir la porte de sa cage; Julia, pour plus de sûreté, en avait emporté la clef, et elle ne s'ouvrait pas en dedans. «Ah! disait en lui-même Henri, mon précepteur Mullern m'avait bien dit que les femmes me feraient faire des sottises!...» Enfin, après une demi-heure d'anxiété, Henri résolut de sortir d'une position qui devenait insupportable. D'ailleurs, il aurait attendu en vain que Julia vînt à son secours: la marquise, qui paraissait soupçonner quelque chose, conduisit Julia hors du cabinet qui donnait dans sa chambre à coucher, et en referma la porte sur elle; de sorte que la pauvre enfant fut obligée d'abandonner son amant à la merci d'une autre femme; mais elle espéra que Henri, fatigué de sa soirée, s'endormirait tranquillement où elle l'avait laissé.
«Ma foi, il en arrivera ce qu'il plaira au ciel, dit Henri, mais il faut absolument que je sorte d'ici.» Il commença par ébranler la porte de l'armoire; il s'aperçut avec joie qu'en la soulevant un peu elle sortait de ses gonds; il profita de sa découverte et fut bientôt dehors; mais ce n'était pas tout, il fallait sortir de l'hôtel, et c'était le plus difficile.
Henri se trouva, en quittant sa cachette, dans la même obscurité où il était auparavant. Comment retrouver son chemin?... comment ne pas commettre quelque méprise?... «Allons tout droit devant nous, dit Henri, cela me conduira toujours quelque part.» Après avoir marché à tâtons, il trouva une porte ouverte, et entra dans une autre chambre. «Cherchons un peu s'il n'y a pas ici quelque escalier,» disait en lui-même Henri. Et tout en marchant le long du mur, au lieu de trouver un escalier, il sentit un lit devant lui. «Diable! dit-il, c'est peut-être le lit de la marquise!...» Un léger soupir qui se fit entendre l'avertit qu'il était occupé; ne se souciant pas de la déranger, il s'éloignait précipitamment, lorsqu'en passant près d'un guéridon, son habit accrocha un cabaret de porcelaine qui se brisa en tombant sur le parquet.
«Qui est là?» dit une voix altérée que Henri reconnut pour celle de la marquise. «Que faire?... Ma foi, pensa Henri, il vaut mieux passer pour un amant que pour un voleur: d'ailleurs c'est le seul moyen qui me reste, et je m'en tirerai comme je pourrai.» Ce parti pris, Henri s'approcha du lit de la marquise, et lui dit: «Excuserez-vous ma témérité, madame? Il n'y a qu'un amour tel que le mien qui puisse vous faire pardonner ma démarche.—Quoi! monsieur de Framberg, c'est vous!... à cette heure!... dans ma chambre!—Oui, madame, je suis parvenu à gagner votre servante Julia; touchée de ma flamme pour sa maîtresse, c'est elle qui m'a caché dans votre appartement...—Se pourrait-il!... ah! je ne m'étonne plus maintenant de son embarras!... Mais c'est une horreur!... une chose abominable!... Avoir eu l'audace de...—Quoi! vous êtes insensible à l'amour le plus tendre!... Eh bien! je m'éloigne, madame, je vous fuis pour toujours...—Arrêtez!... Et où allez-vous maintenant? Si l'on vous voit sortir de chez moi, je suis perdue!...—Eh bien! madame, qu'ordonnez-vous?—Restez donc! il le faut bien, puisque c'est le seul moyen de sauver ma réputation!...» Henri resta, et fit si bien, que le lendemain matin la marquise l'engageait encore à ne pas la quitter.