Le lendemain matin, au petit jour, Henri parvint à faire consentir la marquise à le laisser partir. Après lui avoir fait les plus tendres adieux, il ouvrit doucement la porte du cabinet, et descendit l'escalier; mais à peine avait-il fait quelques pas, qu'il se trouva nez à nez avec Julia. «Comment! c'est vous, monsieur?—Oui, Julia, c'est moi-même.—Et comment avez-vous fait pour sortir de l'armoire où vous étiez?—J'ai fait comme j'ai pu; mais, en vérité, ma chère Julia, je suis trop fatigué maintenant pour pouvoir te le raconter...—Si vous vouliez monter à ma chambre, maintenant que madame la marquise dort...—Non, ma bonne amie, il est temps que je retourne à mon auberge; ce soir je te dirai tout ce que tu veux savoir.» En disant ces mots, Henri descendit l'escalier, et sortit précipitamment de l'hôtel de la marquise.
«En vérité, je n'y conçois rien, disait en elle-même Julia; et elle attendit avec impatience le moment de se rendre près de sa maîtresse. Vers midi, la marquise la sonna. Julia descendit en toute hâte, ne sachant si elle devait craindre ou espérer; mais elle fut agréablement surprise de voir la marquise d'une humeur charmante, et ne l'appelant que sa chère, sa bonne Julia. Ne sachant qu'augurer d'un accueil si flatteur, Julia finit par croire que sa maîtresse ne savait rien, et la marquise s'en tint avec elle aux caresses et aux amitiés, sans vouloir lui en dire davantage sur ce qu'elle pensait bien qu'elle devinait.
En rentrant chez lui, Henri écrivit au colonel pour lui demander de l'argent, et il envoya Franck porter la lettre. Franck, qui vit sur l'adresse pour qui elle était, regarda son maître en souriant, d'un air qui voulait dire: Voilà mes prédictions accomplies. Mais Henri alla se jeter sur son lit, sans s'amuser à lui répondre, et Franck dit en lui-même: «Si c'est sa destinée de perdre son argent, il n'y a pas moyen de l'en empêcher.»
Plusieurs mois s'écoulèrent de la même manière. Henri partageait son temps entre la marquise, Julia et le jeu. Le colonel lui avait envoyé l'argent qu'il avait demandé, et Henri se trouvait à même de continuer le même train de vie; d'ailleurs la chance, qui d'abord lui avait été contraire, lui était devenue plus favorable, et il se livrait avec ardeur à une passion qui lui faisait parfois négliger la marquise et Julia.
Les choses en étaient là, lorsqu'une jeune comtesse napolitaine parut dans la société de la marquise. Henri ne put la voir sans ressentir pour elle cet amour qu'il avait déjà éprouvé pour cette dernière. De son côté, la jeune comtesse ne vit pas Henri avec indifférence; mais la marquise, qui était jalouse à l'excès, lut dans les yeux de Henri sa nouvelle passion, et résolut de se venger de l'infidèle.
L'occasion ne tarda pas à se présenter. Henri reçut un billet dans lequel on l'engageait à se rendre devant la maison de la comtesse, et qu'il serait introduit près de celle qu'il aimait. Ne doutant pas que ce billet ne fût de la comtesse elle-même, Henri, au comble de ses vœux, se prépara pour son rendez-vous, et envoya dire à la marquise, qui l'attendait ce soir-là, qu'il était indisposé et ne pourrait se rendre auprès d'elle.
L'heure du rendez-vous approchant, Henri se disposait à partir, lorsqu'on frappa plusieurs coups à sa porte: «C'est peut-être la marquise, dit Henri à Franck; il ne faut pas ouvrir.» Mais ces mots: «Ouvrez, ouvrez sans crainte,» prononcés d'une voix altérée, engagèrent Henri à voir qui ce pouvait être; il ouvrit, et vit Julia entrer dans son appartement.
«Vous êtes étonné de ma visite, monsieur, dit Julia à Henri; mais, lorsque vous en connaîtrez le motif, j'espère que vous me saurez gré de vous l'avoir faite.—Que voulez-vous dire, Julia?—Je veux dire, monsieur, que madame la marquise connaît votre nouvelle passion pour cette jeune comtesse napolitaine qui vient depuis peu chez elle...—Comment! Julia... tu peux penser...—Ah!... monsieur, ce n'est pas moi que vous pourriez abuser, je sais lire dans votre cœur; mais je vous aime trop pour vouloir me venger lors même que je le pourrais!... Au contraire, c'est moi qui veux vous sauver du piège où vous alliez tomber.—Que veux-tu dire, Julia?—Vous avez reçu un billet ce matin.—Il est vrai.—On vous donne rendez-vous pour ce soir à minuit devant la maison où demeure la comtesse.—Mais qui donc t'a appris tout cela?—Eh! comment ne le saurais-je pas, puisque c'est madame la marquise qui vous a fait écrire ce billet!—La marquise!...—Elle-même.—Et quel est son dessein?—De voir si vous la trahirez en allant au rendez-vous.—Et si j'y vais?—Elle est Italienne, c'est vous en dire assez.—Quoi! tu penses qu'elle serait capable de...?—La jalousie la rend furieuse contre vous, et, si vous m'en croyez, vous n'irez pas à ce rendez-vous.—Sois tranquille, ma chère Julia, si j'y vais, je prendrai mes précautions.—Au surplus, je vous ai prévenu; maintenant, je vous laisse: votre sort est entre vos mains.—Adieu, ma chère Julia, crois bien que de ma vie je n'oublierai ce que tu as fait pour moi.»
En disant ces mots Henri pressa tendrement Julia contre son cœur, et elle s'éloigna précipitamment.
«C'est une bonne fille que cette Julia, dit Franck à son maître lorsqu'elle fut partie; je n'ai pas entendu ce qu'elle vous a dit, et cependant je suis sûr que c'est pour votre bien...—Franck!—Monsieur?—Tu vas préparer deux chevaux, et faire nos valises...—Quoi! monsieur... est-ce que nous partons?—Fais ce que je te dis, et attends-moi ici; dans un instant je serai de retour.—Cela suffit, monsieur.»
En disant ces mots Henri s'enveloppa dans son manteau, et courut au rendez-vous indiqué. Il était bien aise de s'assurer par lui-même jusqu'où la marquise pousserait sa vengeance; mais il avait eu soin de prendre sous son manteau une épée et une paire de pistolets.
Minuit venait de sonner quand Henri arriva devant la maison de la comtesse. «Je suis peut-être venu trop tard, dit-il en lui-même, et le coup prémédité n'aura pas lieu.» En attendant, il se promena devant la maison qui faisait le coin d'une petite rue sombre, et qui, par sa situation isolée, était bien propre à servir les desseins de la marquise.
Il attendait depuis quelques minutes, lorsqu'un homme enveloppé dans un manteau, et tenant une lanterne sourde, sortit de la petite rue et vint droit à Henri. «Vous êtes exact, lui dit-il, c'est bien: suivez-moi, je vais vous conduire chez la comtesse.—Et pourquoi n'entrons-nous pas par cette porte? demande Henri à l'inconnu.—C'est parce que vous seriez vu de tout le monde; et comme il y a une autre entrée secrète qui donne dans la rue que vous voyez, madame la comtesse m'a dit de vous introduire par là.—En ce cas, marchons, je vous suis.»
Henri eut l'air de suivre son guide sans défiance; mais il tira doucement ses pistolets de dessous son manteau, et se tint prêt à tout événement. A peine eurent-ils détourné le coin de la rue, que deux autres hommes, sortant d'une embuscade où ils étaient cachés, fondirent à l'improviste sur Henri; mais notre héros les reçut le pistolet au poing; et, tirant sur eux à bout portant, les étendit tous deux sans vie à ses pieds.
L'homme à la lanterne ne songea qu'à prendre la fuite en voyant tomber ses camarades. Henri courut après lui, mais son assassin connaissait mieux que lui les détours de la ville, et il échappa bientôt à ses regards. Réfléchissant qu'en voulant poursuivre celui-là, il pourrait en rencontrer un plus grand nombre, Henri pensa qu'il était plus prudent de regagner son auberge, et, après bien des détours, il parvint à la retrouver.
«Oh! oh! il paraît que la soirée a été chaude, dit Franck, en voyant Henri poser ses pistolets déchargés sur une table.—Oui, mon cher Franck, tiens, recharge mes armes.—Est-ce que vous allez recommencer, monsieur?—Non, mais nous allons partir.—Ah! il me paraît que vous en avez assez!... Et où allons-nous, monsieur? à Naples?—Non, j'ai assez de l'Italie.—Tant mieux, ma foi; car ce pays m'ennuyait aussi, moi...—Nous allons en France, à Paris; peut-être y serai-je plus heureux que je ne l'ai été jusqu'à présent... et y retrouverai-je celle pour laquelle je donnerais ma vie!...—Comment! monsieur, est-ce que vous y pensez encore?—Si j'y pense!... ah!... Franck, crois-tu que ces plaisirs bruyants, que ces passions d'un moment, qui, depuis mon départ, ont occupé mon esprit, aient pu effacer de mon âme le souvenir de ma chère Pauline?... Non; ces femmes si séduisantes ont rempli ma tête, troublé mes sens, mais aucune n'est parvenue jusqu'à mon cœur.—En ce cas, monsieur, je vois que c'est bien de l'amour que vous ressentez pour votre inconnue...—Oh! oui!... l'amour le plus tendre!... le plus sincère!...—Mais les chevaux sont prêts, monsieur.—Que ne le disais-tu donc?...»
«Il est singulier, disait Franck en sortant de Rome avec son maître, que ce soit toujours au milieu de la nuit que nous nous mettions en voyage; ce que c'est que la destinée!...»
Henri et Franck arrivèrent à Paris, après s'être arrêtés quelque temps à Turin et à Lyon, sans qu'il leur fût arrivé rien de remarquable.
«Ma foi, monsieur, dit Franck à son maître en entrant dans la capitale des plaisirs et de la gaieté, au premier abord, cette ville me plaît beaucoup plus que toutes celles que nous avons parcourues. Tenez, voyez donc tout ce monde qui va et vient; c'est un mouvement perpétuel!... A chaque pas je trouve des sujets de curiosité; on voudrait être triste ici qu'on ne le pourrait pas. Et les femmes, monsieur!... Elles sont charmantes... Franchement, dites-moi, en avons-nous vu ailleurs qui aient cette tournure, cette grâce, cette élégance?... qui regardent les hommes avec un sourire si flatteur, si expressif?... Ah! monsieur, je suis dans l'enchantement!...—Diable!... Franck, tu deviens éloquent!—C'est le site qui m'inspire, monsieur...—Laisse là ton site, et occupons-nous de trouver un hôtel où je puisse demeurer convenablement.»
Henri se logea dans le quartier de la Chaussée-d'Antin, et le soir même de son arrivée, il alla courir les spectacles et les cafés les plus fréquentés de la ville. Harassé de fatigue, il rentra à son hôtel sur les deux heures du matin, et trouva Franck qui l'attendait d'un air un peu moins gai que le matin. «Qu'as-tu donc, Franck? lui demanda Henri; t'ennuierais-tu déjà à Paris?—Oh! non, monsieur, ce n'est pas cela...—Eh bien, pourquoi donc as-tu, ce soir, un air si différent de ce matin?—Ah! monsieur, c'est qu'il m'est arrivé une petite aventure...—Une aventure!... voyons ce que c'est; raconte-moi cela...—Je le veux bien, monsieur, si cela peut vous faire plaisir... Vous saurez donc, qu'après que vous fûtes parti, je me rendis au Palais-Royal, parce que l'on me dit que c'était l'endroit le plus curieux de la ville. J'y étais depuis plus d'une heure, occupé à admirer tout ce qu'il renferme, et m'extasiant devant chaque objet nouveau que je voyais, lorsqu'un homme très-bien mis et d'un extérieur fort honnête s'approcha de moi pour me demander le chemin de la rue de... d'une rue enfin. Ma foi, monsieur, lui répondis-je, je ne le connais pas plus que vous, car j'arrive dans cette ville où je suis tout à fait étranger.—Vous êtes étranger, me dit-il, eh bien, moi aussi; et tenez, puisque le hasard me fait vous rencontrer, si vous le voulez, nous passerons la soirée ensemble. J'acceptai, n'étant pas fâché de trouver quelqu'un avec qui causer, dans une ville où je ne connaissais personne. Nous continuâmes donc de nous promener en causant, lorsque le diable, ou plutôt le sort, voulut qu'il vînt à parler du jeu de billard... Vous savez, monsieur, que c'est mon jeu favori, et que j'y suis même d'une certaine force!...—Oh! tu me l'as déjà dit... eh bien, sans doute tu auras voulu y jouer?—Justement, monsieur, c'est-à-dire, c'est mon homme qui m'en proposa une partie, et je ne manquai pas d'accepter. Nous entrâmes donc dans un café, et nous fûmes au billard: il était occupé; mais comme la partie était sur le point de finir, nous restâmes à regarder. Un des deux joueurs était beaucoup plus faible que l'autre, et mon étranger le plaisantait sur son jeu. Je parie deux louis, lui dit-il, à un coup, que vous ne faites pas cette bille-là (et la bille était assez belle); la personne paria et gagna. Mon homme parut piqué d'avoir perdu, et dit qu'il prendrait sa revanche; l'occasion se présenta bientôt: c'était à la personne qui avait gagné les deux louis à jouer. Elle n'avait absolument qu'à pousser un peu, pour mettre dans la blouse une bille qui y était déjà à moitié: eh bien, mon homme eut l'effronterie de dire que l'autre ne la ferait pas!... Moi je lui répondis qu'il la ferait. Croiriez-vous, monsieur, qu'il osa me parier vingt louis que non... J'acceptai sur-le-champ... J'avais malheureusement tout mon argent sur moi!...—Et tu as gagné?—Au contraire, monsieur!... le maladroit, qui avait déjà gagné un coup cent fois plus difficile, prit si bien la bille en sens contraire, qu'au lieu de la faire, il se mit lui-même dedans!... Alors, le désespoir dans l'âme, je donnai tout ce que je possédais (j'avais les vingt louis moins six francs). Mon gageur voulut bien me faire grâce du reste, et je sortis du café en maudissant le destin qui m'avait fait rencontrer cet étranger.»
Henri ne put s'empêcher de rire de l'aventure qui était arrivée à ce pauvre Franck; cependant il le dédommagea de sa perte, et l'engagea à être plus prudent une autre fois, et surtout à se défier de ces prétendus étrangers, qui ne se font passer pour tels qu'afin de mieux duper les véritables.
Henri était depuis quelques jours à Paris, lorsqu'un soir, au spectacle, il se trouva placé derrière une dame qui lui parut mériter son attention; effectivement, elle était grande, bien faite, d'une tournure agréable, d'une figure expressive, et paraissant ne pas voir avec indifférence les œillades que son voisin lui lançait. Henri, enchanté de sa nouvelle conquête, aurait bien voulu lui parler; mais elle avait avec elle un gros homme couvert de bijoux et de diamants, ayant assez l'air d'un marchand de bœufs retiré, qui paraissait aussi embarrassé de ses deux montres que de son gros ventre, et occupait à lui seul les trois quarts de la loge où était Henri. Voyant bien qu'il ne pourrait lui déclarer ses sentiments tant qu'elle aurait cet homme auprès d'elle, Henri se contenta, au sortir du spectacle, d'ordonner à Franck de suivre la voiture où elle montait, et de tâcher d'obtenir quelques renseignements sur cette dame.
Henri attendait avec impatience le retour de son valet, lorsque celui-ci arriva. «Eh bien! mon cher Franck, lui dit Henri en l'apercevant, as-tu de bonnes nouvelles à m'apprendre?—Oui, monsieur, d'excellentes.—Tu sais où demeure la dame en question?—Oui, monsieur; dans une superbe maison sur le boulevard des Italiens.—Bon! et as-tu appris quelque autre chose?—Oui, monsieur; le portier de la maison est justement fort bavard, et il n'a pas fait difficulté de causer avec moi...—Bravo, Franck! eh bien, cette dame?—C'est une danseuse de l'Opéra, monsieur.—Une danseuse de l'Opéra... dit en lui-même Henri; diable!... il y a beaucoup à gagner et à perdre avec ces femmes-là!...—Je sais de plus, continua Franck, que le gros homme qui était avec elle est un ancien fournisseur qui l'entretient comme une princesse!... parce que vous saurez, monsieur, que c'est le bon ton d'entretenir une danseuse de l'Opéra...—Ah! c'est le bon ton, Franck?—Oui, monsieur, aussi la vôtre a-t-elle déjà eu pour amants deux princes russes, quatre financiers, six Anglais, dix fermiers généraux, trois banquiers, et elle en est à son neuvième fournisseur.—Tu plaisantes, Franck.—Non, monsieur; je vous dis la vérité: c'est parce qu'elle est en vogue; c'est la femme à la mode, la beauté du jour: ce sont les propres paroles du portier.—Ah! c'est la femme à la mode! en ce cas, comme je veux suivre les modes, je tâterai de la danseuse.—Vous avez raison, monsieur, c'est le meilleur moyen de faire parler de vous. Je vous engage cependant à ne pas la garder longtemps, car du train dont elle va, nous nous trouverions bientôt sur la liste des réformés.—Sois tranquille, Franck; si cette femme-là m'aime, elle ne me ruinera pas.—Ah! monsieur... chercher de l'amour chez une danseuse, c'est trop exiger.» Le lendemain matin, Henri écrivit un billet doux à sa belle, et le fit porter par Franck. Celui-ci revint bientôt avec une réponse de la dame, qui engageait Henri à venir prendre le café avec elle le lendemain.
«Eh bien, Franck, dit Henri, tu vois que j'ai touché son cœur.—C'est possible, monsieur.—Mais, dis-moi, t'a-t-elle fait quelques questions?—Certainement, monsieur; elle m'a demandé votre nom, vos titres. Le comte de Framberg! a-t-elle dit quand je vous eus nommé; et sur-le-champ elle vous a répondu le billet que je viens de vous remettre.—C'est une femme qui ne reçoit pas le premier venu!...—C'est une femme dans le dernier genre!...»
Henri, pour passer le temps jusqu'au lendemain, recommença ses courses de la veille, et se mit à visiter tous les endroits publics. En passant près d'une maison de jeu, le désir d'augmenter son argent, afin de faire à Paris une brillante figure, le pousse à y monter. Il pose, en tremblant, sur la rouge quelques louis qu'il s'attend bien à perdre: mais il gagne; il continue de jouer, la fortune continue de lui sourire; il voit qu'il a la veine, il joue plus gros jeu; et enfin, au bout d'une heure, il sort de là avec trente mille francs de plus qu'il n'avait en entrant.
C'est pour le coup qu'il veut être à la mode et éclipser tous les élégants du jour. Il rentre à son hôtel, en courant comme un fou: Franck reçoit l'ordre de louer le plus joli cabriolet, de lui envoyer tout de suite un bijoutier, un marchand de chevaux, un maître de danse; Franck, étonné, court de côté et d'autre sans savoir ce que cela veut dire, mais en rendant grâce à la destinée qui vient de faire de son maître un millionnaire.
Cependant avec trente mille francs on ne va pas loin à Paris: le bijoutier et le marchand de chevaux lui avaient déjà vendu pour plus du double; Henri vit bien qu'il n'était pas si riche qu'il le croyait; mais il pensa qu'en retournant à la roulette, il pourrait en gagner davantage. En attendant, il se contenta d'acheter un cheval pour son cabriolet, et une épingle en brillants pour lui; puis il renvoya ses marchands, en leur promettant de les revoir bientôt.
Enfin, le lendemain arriva, Henri l'attendait avec impatience; car, quoique l'on soit riche, cela n'empêche pas de s'ennuyer. Après avoir fait une toilette recherchée, Henri monta dans son cabriolet et prit le chemin du boulevard des Italiens.
Il était près de midi; à cette heure-là, les rues de Paris sont remplies de monde, surtout dans un quartier aussi fréquenté que celui où allait Henri. Notre jeune homme, brûlant du désir d'arriver chez sa belle, faisait aller son cheval comme un fou; déjà plusieurs fois il avait manqué d'écraser quelqu'un, et il ne devait qu'à son adresse d'avoir évité des malheurs; mais, en détournant une rue, il n'aperçut pas la voiture d'un charretier, qui venait de son côté; le charretier, suivant l'usage de ces messieurs, ne se dérange pas pour un cabriolet; Henri va choquer avec violence contre les roues de la charrette; son léger équipage n'était pas de force à lutter contre une pareille voiture; il tombe sur le côté, et, dans sa chute, renverse une vieille femme qui sortait d'une boutique où elle était allée chercher du mou pour son chat.
Les cris: Au secours!... je suis morte!... et le cabriolet dans le ruisseau, attirèrent bientôt une foule immense de ces flâneurs dont Paris fourmille. «C'est une femme écrasée par un cabriolet que conduisait un jeune homme, dit l'un. Ces freluquets-là n'en font pas d'autre... le cabriolet est brisé, pourtant.—C'est étonnant, dit un autre, que cette petite femme ait eu la force de jeter une voiture par terre...» Et pendant que l'on discourait ainsi, le charretier avait jugé à propos de s'en aller avec sa charrette, de peur qu'on ne lui fît payer les pots cassés.
Henri sortit du cabriolet, en envoyant au diable les rouliers et les badauds. Franck, qui était derrière le cabriolet, avait manqué perdre la vie, mais il en fut quitte pour un œil poché et quelques bosses à la tête. La vieille femme, qui avait eu plus de peur que de mal, mais qui cependant voulait tirer parti de l'aventure, remplissait l'air de ses cris et de ses gémissements.
Henri croyait s'en retourner tranquillement chez lui, et avait chargé Franck de relever son cabriolet, lorsque la foule qui l'entourait, conseilla à la vieille de le faire aller chez le commissaire. «Chez le commissaire! s'écria Henri; et que voulez-vous que j'y fasse?—Ah! ah! mon beau monsieur, vous croyez que l'on écrase ainsi le pauvre monde, et puis qu'il n'est plus question de rien?—Mais, imbécile, c'est moi qui suis la victime de tout cela, puisque c'est mon cabriolet qui a été brisé.—Oui-dà! et cette pauvre femme que vous avez écrasée, croyez-vous qu'il ne faudra pas lui donner de quoi se faire panser?—Si elle est tuée, que voulez-vous que j'y fasse?—C'est égal, il faut une consolation.
Henri vit bien que, pour sortir de là, il fallait de l'argent. Il s'approcha de la vieille, lui mit une quinzaine de louis dans la main, et de cette manière parvint à esquiver le commissaire. «Tiens! que c'te vieille braillarde est heureuse! dit une commère à sa voisine. J'voudrions ben que pour la moitié d'la somme il m'en arrivât tous les jours autant.—Il y a des gens qui ont du bonheur, répondit l'autre. C'est pourtant à son chat qu'elle doit cela.—Elle n'en sera pas plus riche, dit une troisième; c'est une vieille joueuse, elle va mettre tout cet argent à la loterie.»
Henri revint chez lui, crotté, fatigué, et surtout désespéré d'avoir manqué son rendez-vous. Cependant il se rhabilla, fit venir une voiture, et se hasarda à se présenter chez sa belle. Il fut agréablement surpris en apprenant qu'elle y était encore; il ne savait pas qu'il est du bon genre de se faire attendre deux heures partout où l'on va. Henri fut reçu comme quelqu'un que l'on connaîtrait depuis longtemps. Il vit que Franck ne l'avait pas trompé en remarquant l'élégance et la somptuosité de la demeure de la belle danseuse. Il n'avait jamais rien vu en Italie de comparable au boudoir d'une femme de l'Opéra.
L'aventure arrivée à Henri fit le sujet de l'entretien du déjeuner; la dame en rit beaucoup, et lui promit que ce serait la nouvelle du jour. Henri était étonné de trouver autant d'usage et d'esprit dans une femme de théâtre; mais, ce qui le surprenait le plus, c'était la réserve de ses manières et les obstacles que l'on opposait à ses transports amoureux. Henri ignorait qu'une femme qui se vend est plus difficile à vaincre qu'une femme qui se donne: l'une cède au penchant de son cœur, tandis que l'autre diffère ses faveurs afin de les faire payer davantage.
Henri et sa belle étaient à converser ensemble, lorsqu'on vint avertir la dame que quelqu'un désirait lui parler. «J'avais déjà dit que je n'y étais pour personne,» s'écrie-t-elle avec impatience. On lui répond que c'est quelqu'un qui veut absolument entrer. Alors elle prie Henri de passer dans son salon pour un moment, en lui disant que c'est sa marchande de modes, et qu'elle va la renvoyer.
Henri parut consentir à s'éloigner; mais comme, pour aller au salon, il fallait traverser un cabinet vitré qui donnait dans le boudoir de la dame, il revint sur ses pas dès qu'il fut seul, afin de s'assurer par ses yeux de ce qui se passait dans le boudoir.
Au lieu de la marchande de modes, Henri vit entrer un jeune officier, qui se jeta dans un fauteuil, sans regarder la maîtresse de la maison. «Comment! c'est vous, Floricourt? lui dit celle-ci d'un air moitié riant moitié embarrassé.—Oui, c'est moi; et je trouve bien étonnant que tu me fasses ainsi attendre dans ton antichambre.—Pouvais-je soupçonner que ce fût vous, depuis huit jours que je ne vous ai vu?—Tu croyais, sans doute, que c'était ton gros Mondor, et qu'il s'en irait tranquillement dès qu'on lui aurait dit que tu n'y étais pas?... Mais je ne suis pas de cette pâte-là, moi, et je me moque de tes consignes et de tes entreteneurs!—Mais, monsieur, qu'est-ce c'est que ce ton-là!... il vous appartient bien, à vous, que j'ai comblé de bienfaits, que j'ai rhabillé des pieds à la tête, de me dire de pareilles sottises! Vous ne vous moquiez pas alors de mes conquêtes... Pourquoi ai-je été assez bonne pour me priver de tout pour monsieur! En vérité, les femmes sont bien bêtes d'avoir quelquefois des faiblesses! on n'oblige jamais que des ingrats!—Il s'agit aussi de vos dons, madame! vous m'en avez fait un qui ne me plaît pas du tout.—Monsieur, quand on reçoit quelque chose d'une femme, il faut prendre le bon comme le mauvais.—En vérité!... eh bien! moi, je t'apprendrai à ne plus me jouer de ces tours-là, et je veux faire payer le médecin à celui qui déjeunait avec toi.—Vous êtes fou, Floricourt, j'étais seule, je vous assure.—Je ne donne pas dans ces contes-là... Puisqu'il s'est caché, c'est que ce n'est pas un payant, et je lui ôterai l'envie d'y revenir.»
En disant cela le jeune homme se met à regarder partout, à donner des coups de pied sous toutes les tables. Enfin il aperçoit Henri qui était resté immobile derrière la porte vitrée; il l'ouvre précipitamment et lui donne un soufflet, avant que notre héros ait eu le temps de l'éviter. Henri allait tomber sur son adversaire, lorsque la dame vint se mettre entre eux pour les séparer.
«Monsieur, dit Henri à l'officier, si vous êtes homme de cœur, vous me rendrez raison de l'insulte que vous m'avez faite.—Ah! monsieur n'est pas content, répond celui-ci en ricanant; eh bien! je lui donnerai une leçon plus forte.—Point de propos, monsieur, je ne les aime pas. Voilà mon adresse; je vous attends demain chez moi, à quatre heures du matin.» En disant ces mots, Henri sortit sans daigner jeter les yeux sur la femme qui était auprès de lui.
«C'est ma faute aussi, se dit-il à lui-même en regagnant son hôtel, je n'aurais pas dû aller chez cette femme-là... Mais, depuis que je voyage, je ne fais que des sottises... Ah! mon père, si vous connaissiez la conduite de votre fils, combien je vous causerais de chagrin!... Et toi, bon Mullern, si j'avais mieux suivi tes conseils, je ne serais pas où j'en suis... Mais puisque le destin m'est toujours contraire, puisque je ne retrouve pas celle qui aurait fait le bonheur de ma vie, je jure de retourner bientôt à Framberg.»
L'officier fut exact au rendez-vous, Henri prit ses armes, et sans se dire un seul mot, ils se rendirent au bois de Boulogne. Là chacun d'eux ôta son habit, et ils s'attaquèrent avec impétuosité.
Henri était moins fort sur les armes que son adversaire; mais il était de sang-froid, et savait parer adroitement tous ses coups; bientôt l'officier en voulant atteindre Henri s'enferra dans son épée, et tomba sans vie à ses pieds. Henri retourna en courant à son hôtel; il lui semblait que l'ombre de sa malheureuse victime était attachée à ses pas. C'est une chose affreuse, en effet, de tuer un de ses semblables pour une femme que l'on méprise!... Henri faisait mille réflexions, et son âme était oppressée sous le poids du sang qu'il venait de répandre.
Franck fut effrayé, en voyant son maître dans un état d'abattement qui ne lui était pas ordinaire. «Qu'avez-vous, monsieur? lui dit-il; vous serait-il arrivé quelque malheur?—Oh! oui, Franck!... un malheur que je ne me pardonnerai jamais!...—Que voulez-vous, monsieur, c'est au destin qu'il faut vous en prendre!...—Prépare tout pour notre départ; nous quitterons Paris ce matin même.—Puis-je savoir où nous allons, monsieur?—Nous retournons à Framberg: il me tarde de revoir mon père et ce bon Mullern qui m'aimait tant!—Ma foi, monsieur, j'en suis enchanté aussi, car il n'y a rien au monde qui vaille la maison paternelle.»
Henri et Franck cheminaient doucement sur la route d'Allemagne; le premier réfléchissant sur le triste fruit qu'il avait retiré de ses voyages. Que gagne-t-on en effet à parcourir le monde? la conviction du peu de ressemblance qui existe entre le bonheur réel et celui qu'enfante notre imagination. Quant à Franck, quoique moins sombre que son maître dans ses réflexions, il trouvait qu'une vie douce et tranquille valait bien le plaisir de courir les champs, et il félicitait ceux dont la destinée est de vivre paisiblement dans les lieux qui les ont vus naître.
A quelques lieues de Strasbourg, Henri s'arrêta dans la même forêt où, quelques mois après, le colonel Framberg et Mullern trouvèrent un asile. Désirant se reposer un moment sous son ombrage, il envoya Franck en avant, et lui ordonna de l'attendre à la première auberge de Strasbourg. La tranquillité du lien semblait inviter le voyageur au repos; Henri, qui, depuis plusieurs jours, voyageait sans s'arrêter, sentit le besoin de céder un moment à la fatigue qui l'accablait. Il s'assit contre un épais buisson, ombragé d'un chêne majestueux, et le sommeil ne tarda pas à venir fermer ses paupières.
Lorsqu'il se réveilla, le jour commençait à tomber; il allait se lever pour continuer sa route, quand il entendit une voix de l'autre côté du buisson où il était couché; il avança doucement la tête, et aperçut deux hommes à quelques pas de lui. Leurs figures sinistres engagèrent Henri à ne pas se montrer d'abord; et, comme ces deux hommes se croyaient parfaitement seuls, il entendit aisément la conversation suivante:
«Tu es donc bien sur que c'est lui?—Oui, monsieur, j'en suis certain, et quoiqu'il y ait diablement longtemps que je l'ai vu, sa figure m'a trop frappé pour que je ne le reconnaisse pas! D'ailleurs j'ai pris, dans l'auberge où il était, quelques renseignements sur son compte, et je suis certain de ne pas m'être abusé.—Et tu dis qu'il va passer par cette forêt?—Oui, monsieur, il ne peut pas prendre d'autre chemin, et je me suis hâté d'aller vous trouver afin que nous ne laissions pas échapper une aussi belle occasion...—Que penses-tu donc, Stoffar, que nous devions faire?—Parbleu! il n'y a qu'un parti à prendre, c'est de s'en débarrasser, afin qu'il ne nous inquiète plus.»
Ici Henri sentit son sang bouillonner dans ses veines, et il fut près de se jeter sur les deux scélérats qui étaient devant lui; mais il songea que ce ne serait peut-être pas le moyen de sauver leur victime, et il s'efforça de modérer son indignation. «Mais, reprit celui qui paraissait le maître, si nous nous contentions de nous saisir de sa personne et de le tenir renfermé, nous saurions par là le forcer à nous dire ce qu'il a fait de...—Non, monsieur, interrompit l'autre, cela ne vaudrait rien du tout!... D'ailleurs, où l'enfermeriez-vous?... dans votre maison?... D'un moment à l'autre on pourrait l'y découvrir, ou bien il n'aurait qu'à se sauver!... cela nous ferait de belles affaires!... Croyez-moi, dans une circonstance comme celle-ci, il ne faut pas employer de demi-mesures. Une fois qu'il sera mort, vous serez tranquille;... car lui seul est à craindre...—Tu as raison, Stoffar, et je suis décidé à...» Le bruit du pas d'un cheval interrompit la conversation. «C'est lui, monsieur, dit un des hommes en se levant; il approche... préparons-nous à le bien recevoir.»
Il se placèrent tous deux derrière des arbres. Henri, de son côté, arma ses pistolets, et, rendant grâce au ciel de ce qu'il l'avait choisi pour être le défenseur d'un infortuné, se tint prêt à tout événement. Au bout de quelques minutes, il aperçut un homme à cheval s'avancer du côté où il était. Il ne faisait pas encore assez nuit pour qu'il ne pût distinguer les traits du voyageur. C'était un homme d'une quarantaine d'années, d'une taille avantageuse, et dont la figure, douce, mais mélancolique, annonçait une âme oppressée sous le poids d'un profond chagrin.
Henri sentait son cœur battre avec violence à mesure que l'inconnu s'approchait de lui, et il oubliait, en contemplant ses traits, le danger qui menaçait ses jours; mais il fut bientôt tiré de cet état par le bruit que firent les deux hommes en courant, leur sabre à la main, sur le voyageur qui, étourdi par cette brusque attaque, n'avait pas eu le temps de prendre ses armes, et allait infailliblement succomber, si Henri, aussi prompt que l'éclair, ne se fût élancé sur les assassins. Les deux hommes, effrayés par cette subite apparition, lâchent leur victime et ne songent plus qu'à la fuite. Henri tire sur eux ses deux pistolets; l'un des deux scélérats tombe mort, l'autre n'est pas atteint et s'enfuit dans l'intérieur de la forêt.
Henri pensa qu'il serait imprudent de le poursuivre, et retourna vers celui qu'il avait sauvé. Le voyageur ne savait comment témoigner à son libérateur toute sa reconnaissance. «Vous ne me devez rien, monsieur, répondit Henri; en venant à votre secours, je n'ai fait que remplir le devoir d'un galant homme, et je suis certain qu'à ma place vous en eussiez fait autant. Mais, si vous m'en croyez, nous nous hâterons de quitter cette forêt et de regagner une route fréquentée, car la nuit devient sombre, et peut-être ne serions-nous pas toujours aussi heureux.—Je suis de votre avis, monsieur, répondit l'inconnu à Henri; mais, vous êtes à pied, à ce qu'il me paraît?—Il est vrai; j'ai envoyé mon domestique en avant avec mon cheval, car je comptais arriver ce soir à Strasbourg...—Eh bien, montez en croupe derrière moi, de cette manière nous serons plus tôt sortis de la forêt.» Henri accepta la proposition de l'inconnu, et ils s'éloignèrent au grand galop.
Chemin faisant, ils entrèrent dans des détails relatifs à l'événement qui venait d'avoir lieu. «Je ne croyais pas, dit le voyageur à Henri, que la forêt où je devais passer fût infestée par des brigands.—Vous vous trompez, monsieur, en prenant pour tels les gens qui vous ont attaqué; je suis certain, moi, que ce n'étaient pas des voleurs.» Alors Henri raconta comment il avait tout entendu. Pendant son récit il examina son compagnon, et s'aperçut qu'il y prêtait la plus grande attention. «Se pourrait-il? s'écria le voyageur lorsque Henri eut fini de parler; mais monsieur, n'avez-vous entendu que cela?—Pas davantage, monsieur; mais je présume que cela suffit pour vous mettre sur la voie.—Eh bien! monsieur, vous vous trompez, car je vous assure que je ne comprends rien à ce que vous venez de me dire; je ne me connais pas d'ennemis capables d'une pareille scélératesse.—Parbleu, voilà qui est étonnant!...—Je n'ai jamais nui à personne et j'ai fait le plus de bien que j'ai pu!...—C'est souvent en faisant le bien que l'on s'attire la haine des méchants!...—Ah! vous avez raison, monsieur, et vous m'ouvrez les yeux!...» Ici, le compagnon de Henri tomba dans une profonde rêverie, et celui-ci n'osa pas se permettre de le questionner.
Nos deux voyageurs arrivèrent bientôt sur une route fréquentée, et, comme la nuit devenait noire, Henri pensa qu'il ferait bien d'attendre le lendemain pour se rendre à Strasbourg. Ils s'arrêtèrent devant la première auberge. «Vous allez à Strasbourg, et moi j'en viens, dit le voyageur à Henri; ainsi, puisque nous suivons une route opposée, je vais vous faire mes adieux.—Quoi! vous ne vous arrêtez pas ici? lui répondit Henri.—Non, car il me tarde d'arriver à Paris, où j'ai une affaire importante à terminer; mais comme je compte retourner bientôt à Strasbourg, j'espère que j'aurai le plaisir de vous y voir, et de faire une connaissance plus intime avec celui qui m'a conservé l'existence.» Henri lui répondit qu'il ne comptait pas y faire un long séjour; «mais, ajouta-t-il, comme je désire autant que vous que nous nous retrouvions un jour, je vous engage, si le hasard vous conduisait près des lieux que j'habite, à ne pas oublier que vous avez dans Henri de Framberg un ami qui s'estimerait heureux de pouvoir encore vous être utile.—Henri de Framberg!... s'écria l'inconnu: quoi! vous seriez le fils du colonel Framberg!—Sans doute, répondit Henri: pourquoi cet étonnement? Connaîtriez-vous mon père?—J'en ai beaucoup entendu parler; le bruit de sa bravoure et de ses exploits est venu jusqu'à moi.—Eh bien! c'est une raison de plus pour venir au château, et je vous assure que vous y serez bien reçu.»
L'étranger remercia Henri; le nom de Framberg l'avait jeté dans un trouble extraordinaire, qui n'échappa pas aux regards de notre héros; mais il n'osa lui demander la cause de son agitation, et ils se séparèrent en se réitérant les assurances de la plus sincère amitié.
Henri entra dans l'auberge, où il se fit donner une chambre à part; là il réfléchit à l'aventure extraordinaire qui lui était arrivée, et à la nouvelle connaissance qu'il avait faite. Malgré la différence d'âge qui existait entre Henri et l'étranger, il se sentait porté à l'aimer comme un frère, et regretta d'avoir oublié de lui demander son nom. Il s'endormit en faisant ces réflexions, et le lendemain de bonne heure il prit la poste et partit pour Strasbourg.
Henri trouva Franck qui l'attendait à l'auberge où il lui avait donné rendez-vous. Franck était inquiet de n'avoir pas vu arriver son maître la veille; Henri lui raconta ce qui lui était arrivé.
«Vous conviendrez, monsieur, dit Franck à Henri, que vous ne vous attendiez guère à une telle aventure!... Je suis sûr que celui que vous avez sauvé a pour vous bien de la reconnaissance... mais c'est égal, si sa destinée est d'être assassiné, il ne l'échappera pas une autre fois.»
Henri laissa Franck et sa destinée pour aller se promener dans la ville. Depuis son aventure de la veille, ses sombres pensées s'étaient tout à fait dissipées, et il ne lui restait plus, du souvenir de ses voyages et de ses folies, que la ferme résolution de mieux se conduire à l'avenir.
Tout en faisant ces plans de sagesse, Henri s'aperçut qu'il était sorti de la ville; il allait retourner sur ses pas, lorsqu'il crut entendre crier au secours derrière lui; il se retourne et aperçoit une jeune femme se débattant avec un soldat qui voulait l'entraîner malgré elle. Il court sur le militaire qui, étant ivre, lâche sa proie, voyant venir quelqu'un, puis va offrir ses services à la jeune dame: mais comment peindre sa surprise, son ravissement, en reconnaissant sa chère Pauline dans celle qu'il vient de délivrer.
«Quoi! c'est vous, mademoiselle!...—C'est vous, monsieur!...» Voilà tout ce qu'ils purent se dire, tant ils étaient émus l'un et l'autre. Henri contemplait les charmes de son amie, qui s'étaient encore développés depuis qu'il ne l'avait vue; de son côté, Pauline ne pouvait s'empêcher de partager le trouble et le plaisir de Henri.
«Ah! monsieur, dit-elle enfin, combien je rends grâce au ciel de ce qu'il vous a envoyé si à propos pour me délivrer du péril que je courais!—Monsieur! répondit Henri en soupirant; monsieur!... je ne suis donc plus Henri pour vous?... Vous m'appeliez ainsi autrefois; le temps vous a fait oublier ces jours heureux que je passais près de vous!... ah! Pauline... ah! mademoiselle, j'ai donc gémi seul d'une si longue séparation!... et, en vous retrouvant, n'aurai-je donc pas retrouvé le bonheur!...—Henri, que vous êtes injuste!... mais l'on m'avait tant dit que vous ne m'aimiez pas, que vous m'aviez oubliée!... votre longue absence... le peu d'empressement que vous avez mis à savoir où j'étais...—Que dites-vous, Pauline?... le ciel m'est témoin que depuis notre séparation j'ai fait tout ce qu'il m'était possible pour connaître l'endroit que vous habitiez!—Est-il bien vrai, Henri?... Ah! j'ai besoin de vous croire! ce que vous me dites me fait trop de plaisir pour que je veuille en douter.»
Nos deux amants oubliaient en se revoyant qu'il existât au monde autre chose que leur amour. Pauline fut la première à s'apercevoir qu'il fallait se séparer.
«Il faut nous quitter, Henri, j'oublie auprès de vous que ma bonne madame Reinstard m'attend, et qu'elle est peut-être inquiète de ma longue absence...—Où habitez-vous, Pauline?—Dans cette maison que vous voyez là-bas, à la porte de la ville. J'étais sortie seule pour faire quelques emplettes, car madame Reinstard est malade, et notre vieille domestique ne pouvait pas la quitter.—Et votre père?—Mon père n'est pas à Strasbourg en ce moment; mais son absence ne doit pas être longue.—Eh bien! qu'est-ce qui m'empêche de me présenter chez vous?—Pas ce soir, mon ami, il est trop tard pour que ma bonne mère vous voie: demain vous viendrez, et nous aurons alors le temps de lui parler.»
Henri consentit avec peine à quitter sa chère Pauline; mais l'espérance du lendemain lui fit reprendre courage. Il reconduisit celle qu'il adorait jusqu'à la porte de son habitation, et ne la quitta qu'avec la permission de la revoir bientôt.
Henri retourna à son auberge, le cœur plein de son bonheur. Il ne fut plus question de retourner chez son père; sa Pauline occupait toutes ses pensées, toutes ses affections. Franck, en apprenant que son maître avait retrouvé sa maîtresse, s'écria: «Eh bien!... monsieur, c'était bien la peine que nous courussions si loin chercher une femme qui était si près de nous! mais ça était écrit là-haut.»
Le lendemain, il faisait à peine jour, que Henri était déjà sous les fenêtres de son amante. On était au mois de novembre, il commençait à faire froid. Henri se promena sous la croisée de sa belle en attendant qu'elle fût éveillée; mais Pauline, qui probablement n'avait pas beaucoup dormi, entr'ouvrit bientôt sa jalousie. «Quoi! c'est vous, mon ami? de si bonne heure!...—Ah! ma chère Pauline, pouvais-je dormir loin de vous?—Je ne dormais pas non plus, vous le voyez bien; mais c'est égal, il est de trop bonne heure, monsieur, il faut vous en aller.—Ah! Pauline, vous ne m'aimez donc pas?—Mais, mon ami, madame Reinstard dort encore.—Et moi je meurs de froid.—Vous ne pouvez cependant pas entrer.—Vous aimez mieux que je gèle sous vos fenêtres!...—Méchant!... Eh bien! attendez, je vais descendre.»
Pauline ne tarda pas à venir lui ouvrir. Qu'elle parut jolie aux yeux de Henri! Un simple déshabillé du matin couvrait sa taille élégante; ses cheveux, négligemment retroussés, venaient ombrager un front, siége de la pudeur; ses yeux, pleins d'une douce langueur, paraissaient craindre de se fixer sur ceux de son amant; tout en elle inspirait l'amour! Comment Henri aurait-il pu ne pas adorer tant de charmes? Il resta immobile d'admiration devant celle qui en était l'objet; Pauline rougit de plaisir, devinant bien la cause du trouble de Henri. Quelle est la femme qui ne s'aperçoit pas du sentiment qu'elle inspire?
Pauline conduisit Henri dans un petit salon donnant sur le jardin de la maison; là ils attendirent le lever de madame Reinstard. Le temps ne leur sembla pas long; on a tant de choses à se dire quand on s'aime! Henri raconta à Pauline ses voyages et toutes les aventures qui lui étaient arrivées, en glissant cependant sur celles qui n'étaient pas de nature à être entendues par son amante.
Henri aurait bien voulu savoir ce qui était arrivé à Pauline pendant son absence... où était son père... quel était le motif de son voyage, et mille autres choses qui l'auraient mis au fait de l'origine de celle qu'il aimait et de sa situation présente; mais il n'osa pas la questionner, et il aima mieux attendre que le temps lui eût gagné sa confiance que de paraître à ses yeux curieux et défiant.
Pauline s'aperçut enfin que l'heure était venue où celle qui lui tenait lieu de mère avait coutume de se lever pour déjeuner. Elle quitta Henri pour voler auprès de madame Reinstard, en lui promettant de revenir bientôt le rechercher. Pendant son absence, celui-ci s'occupa à examiner la demeure de son amie: tout y était de la plus grande simplicité, et annonçait dans ceux qui l'habitaient plus de bon goût que de richesse. «Ah! dit Henri en lui-même, elle n'est pas heureuse, j'en suis certain, et elle n'a pas assez de confiance en moi pour me faire part de ses chagrins!... mais je saurai bien la forcer à m'en faire la confidence; j'adoucirai ses maux, et, sans blesser son orgueil, je trouverai le moyen de partager avec elle des richesses qui n'ont quelque prix à mes yeux que parce qu'elles pourront m'aider à la rendre heureuse!»
Ce que Henri appelait ses richesses, c'était l'argent qu'il avait gagné au jeu à Paris, et qu'on se rappelle qu'il n'avait pas eu le temps de dissiper, puisqu'il en était parti le surlendemain.
Pauline vint le tirer de ses réflexions en lui annonçant que madame Reinstard l'attendait pour déjeuner. Il suivit son amie, et trouva la bonne dame assise auprès de son feu; Henri fut vivement frappé du changement que la maladie avait opéré en elle; la pâleur qui couvrait son visage, et sa voix presque éteinte, lui firent craindre qu'elle n'eût pas longtemps à vivre; mais il se garda bien de communiquer à Pauline des idées qui n'auraient pu que redoubler son chagrin.
Madame Reinstard fit à Henri l'accueil le plus flatteur, et parut charmée de le revoir. Le déjeuner se passa assez gaiement; Henri était auprès de sa chère Pauline: que lui fallait-il de plus pour être heureux! Quand par hasard son pied rencontrait celui de son amante, quand sa main venait à se poser sur la sienne, et qu'il pouvait lire dans les yeux de sa maîtresse le trouble qu'elle éprouvait, oh! alors, il n'aurait pas changé contre tous les biens du monde le bonheur d'être auprès de son amie! Henri obtint sans peine de madame Reinstard la permission de venir quelquefois partager sa solitude: quelquefois! cela voulait dire tous les jours, c'était bien ainsi que nos amants l'entendaient. Pauline dit à Henri que depuis son absence elle avait beaucoup négligé sa musique; Henri lui proposa de lui apporter le soir même une collection des morceaux les plus nouveaux et les plus jolis; Pauline lui serra doucement la main; madame Reinstard le remercia d'avance du plaisir qu'il voulait procurer à sa chère fille, et Henri s'en alla en promettant de revenir le soir même apporter à Pauline ce qu'il lui avait promis.
Un mois s'écoula, pendant lequel Henri passait toutes ses matinées et ses soirées auprès de celle qu'il aimait. L'habitude en était si bien prise, que, lorsque à son heure ordinaire, Henri n'était pas chez madame Reinstard, il trouvait sa Pauline dans l'inquiétude, et regardant tristement à sa fenêtre si elle ne le verrait pas arriver. Henri était au comble de ses vœux; il était aimé de son amie; Pauline n'essayait plus de cacher à Henri tout l'amour qu'elle ressentait pour lui; et, quand elle l'aurait voulu, chaque mot, chaque geste ne décelait-il pas ce qui se passait dans son cœur. Madame Reinstard elle-même traitait Henri comme son fils, et ressentait pour lui la plus tendre amitié. Mais aussi Henri n'était plus ce jeune homme brusque, emporté, libertin, joueur, mauvaise tête; l'amour qu'il éprouvait pour Pauline avait changé tous ses sentiments, car une passion vertueuse peut seule dompter nos autres passions.
Henri ne tarda pas cependant à s'apercevoir que sa Pauline était agitée par quelque peine secrète; madame Reinstard elle-même paraissait souvent triste et préoccupée.
Henri voyait avec chagrin la santé de cette bonne dame décliner de jour en jour. Il entrevoyait pour sa Pauline mille dangers, mille embarras, si celle qui lui tenait lieu de mère venait à mourir. En vain il pressait son amante de lui avouer ses chagrins, de lui confier ses inquiétudes, Pauline évitait toujours d'aborder une question qui semblait augmenter sa douleur.
Un jour que Henri se rendait, selon sa coutume, chez celle qu'il aimait, il fut effrayé de voir la vieille domestique lui ouvrir la porte en pleurant amèrement. «Qu'est-il donc arrivé? s'écria-t-il aussitôt.—Ah! monsieur, ma bonne maîtresse est bien mal... et n'a plus, je crois, que peu de moments à vivre.»
Henri vole aussitôt dans la chambre de la malade; il trouve sa chère Pauline noyée dans les larmes, auprès du lit de madame Reinstard. Cette dernière, quoique faible et chancelant sur les bords du tombeau, accueille Henri avec un doux sourire, et lui adresse ces paroles d'une voix presque éteinte:
«Je vous attendais avec impatience, mon cher Henri; c'est à vous que je remets ma fille chérie, c'est vous que je charge de la consoler. J'ai lu dans votre âme, j'ai deviné le sentiment que vous éprouvez pour elle; Pauline vous paye de retour: soyez donc unis, et ne vous quittez jamais.»
Henri presse sa Pauline dans ses bras, en jurant de ne plus s'en séparer; son amie n'avait pas la force de lui répondre, tant elle était accablée par la douleur. Madame Reinstard surmonta sa faiblesse, et continua en ces termes: «Vous avez dû être étonné, mon cher Henri, du mystère qui semble envelopper toutes les actions du père de votre amie; vous ne connaissez pas cet homme vertueux!... Quand vous apprendrez ses malheurs, vous cesserez de condamner sa conduite. J'ai chargé ma Pauline de vous instruire de tout; il n'est plus temps de vous rien cacher, et c'est en vous seul qu'elle doit mettre toute son espérance.»
Ici madame Reinstard, affaiblie par l'effort qu'elle venait de faire, éprouva une faiblesse qui indiquait qu'elle n'avait plus que quelques instants à vivre. Henri et Pauline l'entourèrent de leurs bras; elle rouvrit les yeux, prit la main de sa pupille qu'elle plaça dans celle de Henri, et s'endormit du sommeil éternel.
Henri se hâta d'arracher son amie à cette scène de douleur; il la prit dans ses bras et la porta dans sa chambre. Là, il ne chercha pas à apaiser ses regrets; mais il pleura avec elle la femme estimable qu'ils venaient de perdre; c'était la meilleure consolation qu'il pouvait lui offrir.
Lorsque quelques jours eurent un peu calmé la douleur de Pauline, Henri se hasarda à lui demander le récit qui lui était promis. Pauline consentit à ce qu'il désirait; elle l'instruisit de la cause de l'absence de son père et des motifs qui le faisaient si souvent voyager.
D'après le récit que lui fit son amante, Henri, sachant que la longue absence de son père était la cause de son inquiétude, résolut de partir pour Paris, afin de tâcher d'y découvrir celui auquel il s'intéressait aussi vivement. Il partit donc, après avoir laissé Franck auprès de son amie pour veiller à sa sûreté, et emportant avec lui les vœux les plus ardents de Pauline pour le succès de son voyage.
Nous savons que c'est à cette époque que le colonel Framberg et Mullern arrivèrent à Strasbourg, espérant y découvrir Henri, qui venait de partir pour Paris, où ils le suivirent. Mais notre jeune homme ne fut pas heureux dans ses recherches; il parcourut la capitale, sans découvrir les traces de celui qu'il cherchait. Las enfin de tant de courses inutiles, et pressé par le désir de revoir sa Pauline, il repartit pour Strasbourg, toujours poursuivi par le colonel et Mullern, qui l'auraient infailliblement atteint sans l'accident qui leur arriva dans la forêt.
Henri trouva sa Pauline qui l'attendait avec la plus vive impatience. Elle courut au-devant de lui, et dès qu'elle l'aperçut: «Eh bien! mon ami, lui dit-elle, quelle nouvelle?—Aucune, ma bonne amie...—Quoi? mon père...—Je n'ai pu rien découvrir sur son sort.—Que je suis malheureuse! C'en est donc fait, je ne le verrai plus! je n'ai plus personne sur la terre qui prenne pitié d'une malheureuse orpheline!...—Que dis-tu? s'écrie Henri avec véhémence; tu n'as plus personne sur la terre? Eh! ne suis-je pas ton amant... ton époux?—Ah! mon cher Henri, j'ai réfléchi depuis ton absence, et j'ai pensé que je ne devais pas prétendre à ce bonheur!... Moi!... orpheline, sans nom, sans fortune, devenir l'épouse du comte de Framberg!... Ah! je ne vois que trop la distance qui nous sépare!...—Est-ce bien toi que j'entends, Pauline?... Je puis, d'un seul mot, te prouver que tu t'abuses. Dis-moi; si le hasard t'avait fait plus riche que moi; m'aurais-tu pour cela abandonné?...—Mon ami, c'est bien différent!...—Non, Pauline! je ne serai pas assez orgueilleux pour préférer les richesses à la vertu et à la beauté. Tu seras mon épouse; la bonne madame Reinstard a béni nos serments, et tu n'as plus le droit de t'opposer à mon bonheur.»
Que pouvait répondre Pauline? Elle adorait Henri; elle cessa de résister à ses prières, et elle consentit enfin à devenir son épouse.
Dès que Henri eut obtenu ce consentement, il s'occupa de hâter le jour de son hymen. Il brûlait du désir de présenter sa Pauline au colonel. «Dès que mon père te verra, lui disait-il, il ne pourra qu'approuver mon choix.—Mais s'il en était autrement, mon ami? s'il allait briser nos liens?...—Non, ma Pauline!... tu ne connais pas mon père! il est brusque, mais bon, sensible. D'ailleurs il ne faut que te voir pour t'aimer...» Pauline souriait, et commençait à espérer.
Henri fit aussitôt les préparatifs de son mariage. Franck fut chargé de chercher un notaire et un chapelain; et, en attendant, Henri obtint de Pauline la permission de ne plus la quitter. Il fit enlever ses effets de son hôtel, et occupa l'appartement de madame Reinstard.
Franck exécuta ponctuellement les ordres de son maître; et, un soir que Henri était assis auprès de sa Pauline, il vint les avertir que le notaire viendrait le lendemain matin leur apporter leur contrat. Henri sauta de joie à cette nouvelle; Pauline partageait ses transports; Franck jouissait du bonheur de son maître.
«Ma foi, monsieur, lui dit-il, j'étais si content d'avoir terminé ma commission, que je suis entré dans un café boire une bouteille de bière pour célébrer votre prochain mariage.»
Henri embrassa Franck, embrassa la vieille domestique; il aurait embrassé tout le monde, dans le délire qui le transportait. Pauline prenait part à son bonheur, et ils se séparèrent en songeant déjà au lendemain.
Pauvres enfants!... vous allez vous livrer au sommeil, en vous forgeant mille chimères pour l'avenir! et vous ne songez pas, comme Franck, combien la destinée est bizarre, et que c'est au moment où nous y pensons le moins qu'elle nous frappe de ses plus rudes coups.
Henri s'éveilla dès le point du jour: un grand plaisir rend matinal; cependant, comme sa Pauline dormait encore, il descendit au jardin en attendant son réveil. Avec quelle impatience il comptait les quarts d'heure! les minutes!... il lui semblait que le temps aurait dû doubler sa marche pour seconder ses désirs. Enfin, Pauline, qui probablement n'avait pas beaucoup plus dormi que lui, vint l'engager à monter déjeuner en attendant que le notaire arrivât. Henri la suit; il s'assied auprès d'elle; ils forment ensemble leurs projets pour l'avenir, Henri lui donne déjà le nom de son épouse... On frappe fortement à la porte. «C'est lui!... c'est le notaire! s'écrie Henri... Franck, va lui ouvrir.» Franck court à la porte, Henri entend monter... le cœur lui bat de joie. La porte s'ouvre; il regarde... O surprise! au lieu du notaire, c'est Mullern qu'il voit entrer dans l'appartement. «Ah! ah! je vous trouve enfin, monsieur, dit Mullern sans faire attention à Pauline. Sacré milles bombes!... vous faites diablement courir après vous...—Comment, c'est toi, Mullern, répond Henri en cherchant à se remettre.—Oui, monsieur, c'est moi. Oh! vous ne m'attendiez pas, j'en suis sûr!...»
«Quel est cet homme? mon ami, dit Pauline à Henri, en le prenant à part.—C'est un brave militaire qui m'aime beaucoup.—Ah! ah! dit Mullern, en se retournant et en apercevant Pauline, c'est donc là celle... Elle est, ma foi, jolie!... j'en conviens!...»
Pauline devint rouge jusqu'au blanc des yeux; et Henri, qui désirait beaucoup terminer cette scène, la pria de passer un moment chez elle, et de le laisser seul avec Mullern. Pauline y consentit, et s'éloigna, encore tout étonnée des manières de celui qu'elle voyait pour la première fois.
«Maintenant que nous sommes seuls, monsieur, dit Mullern à Henri, j'espère que vous allez m'expliquer un peu votre nouvelle conduite.—Comment se porte mon père, avant tout?—Fort bien, fort bien, si ce n'est qu'il a manqué se tuer en courant après vous...—Comment donc?—Mais ce n'est pas de cela qu'il est question. Dites-moi, monsieur, que faites-vous dans cette maison? Quelle est cette femme que je viens de voir tout à l'heure avec vous?—Cette femme? c'est la mienne.—La vôtre...—Ou du moins à peu près, car elle le sera tout à l'heure.—Bon, je vois qu'elle ne l'est pas encore!—Prétendrais-tu y mettre obstacle, Mullern?—C'est possible, monsieur.—Je t'avertis alors que tu aurais fait une démarche inutile, car rien au monde ne pourra m'en séparer.—Voilà une belle conduite, monsieur. Dites-moi, est-ce à votre âge que l'on doit se marier sans daigner consulter ses parents?—Mais, dis-moi toi-même, ma Pauline n'est-elle pas charmante?—Ah! pour jolie!... c'est vrai! je conviens qu'elle est fort bien; mais il y a de jolies femmes qui n'en sont pas meilleurs sujets pour ça.—Garde-toi, Mullern, d'outrager celle que j'aime!... elle est aussi vertueuse que belle!—Eh bien! quand elle serait vertueuse, ce qui est douteux, mais ce qui n'est pas impossible, est-ce une raison pour que vous épousiez la première venue?... une femme dont vous ignorez la naissance!—Tu te trompes, Mullern; je la connais, elle m'a tout appris. Je connais son père, ses malheurs!...—Ouais! bamboches que tout cela, monsieur.—Non, Mullern, ma Pauline ne connaît pas le mensonge; elle m'a dit la vérité.—Eh bien! voyons donc ce récit merveilleux.—Je vais t'apprendre tout ce qu'elle m'a dit. Le père de ma Pauline est Français...—Français!... Le nom de Christiern n'est donc pas le sien?—Non, mon ami, c'est un nom supposé que les circonstances l'avaient forcé de prendre.—Et, au fait, comment se nomme-t-il?—D'Orméville.—D'Orméville! s'écrie Mullern, (et il reste frappé d'étonnement.)—Qu'as-tu donc? lui dit Henri.—Ce n'est rien; continuez, je vous écoute.»
Henri reprit son discours en ces termes: «Tu sauras donc que le père de mon amie, étant entré au service, eut, à l'âge de vingt ans, une querelle avec un autre officier de son régiment; il se battit en duel, et eut le malheur de tuer son adversaire: ce fut là la première cause de toutes ses infortunes. La famille du jeune homme qu'il avait tué était riche et puissante; d'Orméville fut obligé de fuir sa patrie, pour échapper à l'arrêt qui le condamnait à perdre la vie. Il passa en Allemagne dans l'intention d'y prendre du service; après s'être arrêté quelque temps dans les domaines du baron de Frobourg...—Du baron de Frobourg?...—Oui, mon ami; il a, dit-on, vu ma mère...—Ah! ah!—Il se rendit à Vienne, et entra dans les troupes de l'Empereur; l'armée était sur le point de se mettre en campagne; d'Orméville alla combattre les Russes; mais à la première affaire, il reçut un coup de feu au travers du corps, et fut laissé pour mort sur le champ de bataille; cependant un homme, plus humain que les autres, s'aperçut qu'il respirait encore. Cet homme était un pauvre paysan, que le hasard avait conduit sur les lieux où l'on s'était battu. Il releva d'Orméville, et l'emporta dans sa chaumière, où il parvint à le rappeler à la vie. D'Orméville resta plus d'un an chez ce bon paysan; ce ne fut qu'au bout de ce temps que ses blessures, parfaitement cicatrisées, lui permirent de chercher à regagner le corps dans lequel il servait; mais, pendant sa longue maladie, la victoire avait été peu favorable aux Autrichiens; et, au moment où il voulut rejoindre l'armée, les Russes étaient les maîtres du petit village dans lequel il était caché, en sorte qu'il ne pouvait essayer d'en sortir sans craindre d'être reconnu comme ennemi, et mis à mort par les Russes, qui ne faisaient pas de prisonniers. D'Orméville se décida à attendre des circonstances plus favorables: il se déguisa en simple villageois, et fut obligé de travailler à la terre pour soutenir sa triste existence. C'est à cette époque qu'il fit connaissance de la mère de ma chère Pauline. D'Orméville n'a pas appris à sa fille ce qu'elle était ni comment il l'a connue; tout ce qu'il lui a dit, c'est que son épouse mourut en lui donnant le jour. D'Orméville éleva sa fille comme il put, attendant, avec impatience, le moment de repasser en Autriche; enfin, le sort lui devint plus favorable, les Russes furent battus. D'Orméville rejoignit l'armée; sa fille, cependant, était l'objet de toute sa sollicitude; il ne savait à qui confier ce précieux dépôt, lorsque le hasard lui fit connaître madame Reinstard. Cette bonne dame venait de perdre son fils à l'armée, elle était accablée de douleur. D'Orméville lui proposa de tenir lieu de mère à sa petite Pauline, qui avait alors quatre ans. Madame Reinstard y consentit avec joie, et, comme le théâtre de la guerre lui rappelait sans cesse la perte qu'elle venait de faire, elle partit avec l'enfant pour aller habiter une petite maison qu'elle avait auprès d'Offembourg, et d'Orméville lui promit d'aller l'y rejoindre dès que son devoir le lui permettrait. Ce fut là, mon cher Mullern, dans cette jolie maison où je t'ai conduit une fois, que ma Pauline passa sa jeunesse sous les yeux de madame Reinstard, qui l'aimait comme sa fille. D'Orméville venait, de temps à autre, passer auprès d'elle le temps que lui laissait son état. Sa valeur lui avait fait obtenir le grade de capitaine; n'étant pas ambitieux, il ne désirait rien de plus. Tu sais, mon cher Mullern, de quelle manière je fis la connaissance de Pauline...—Oui! oui! je le sais, et je voudrais que le diable m'eût étouffé le jour où je fus assez bête pour vous laisser aller seul!... Mais, continuez.—Eh bien, mon ami, à cette époque, d'Orméville, tourmenté du désir de revoir sa patrie, avait formé le projet de rentrer en France; Pauline ne voulut pas quitter son père, et madame Reinstard consentit à les accompagner. Ils partirent donc tous les trois pour Strasbourg, et vinrent se loger dans la maison où nous sommes maintenant; ils y vécurent, assez tranquilles, pendant dix-huit mois; mais au bout de ce temps, d'Orméville, voulant reprendre son véritable nom, afin de pouvoir tirer sa Pauline de la solitude dans laquelle ils vivaient, se décida à partir pour Paris, espérant faire casser l'arrêt injuste qui le condamnait à mort. C'est depuis mon absence que le hasard ou ma bonne étoile!...—Dites plutôt l'enfer!...—M'a fait découvrir ma Pauline; notre séparation n'avait fait qu'augmenter notre amour!...—Elle a fait là une belle chose!...—La bonne madame Reinstard a béni notre union!...—Les vieilles femmes font toujours des sottises!—Et nous nous sommes livrés, sans réserve, au penchant qui nous entraîne l'un vers l'autre!... Cependant, le ciel enleva cette bonne dame qui tenait lieu de mère à ma Pauline; depuis longtemps elle ne recevait pas de nouvelles de son père, et elle était dans la plus grande inquiétude sur son sort. J'ai couru à Paris dans l'espoir de le retrouver, mais j'ai inutilement fait toutes les recherches possibles! Et puisque le destin la prive de ce dernier appui, c'est à moi, mon cher Mullern, à lui en servir; je vais être son époux; ma Pauline m'a donné sa foi; elle a reçu mes serments; et je ne puis croire que mon père, si bon, si sensible, puisse blâmer le choix que j'ai fait.»
Mullern resta quelque temps absorbé dans ses réflexions, Henri, étonné de ce long silence, allait lui en demander la cause, lorsque Mullern lui dit: «J'en suis fâché, mon cher Henri, je vais vous affliger! Mais il n'y a point de moyen de capituler, il faut renoncer à ce mariage!—Que dis-tu, Mullern?... renoncer à ce mariage!...—Oui, vous dis-je, et me suivre à l'instant loin de cette maison...—Et tu crois, Mullern, que je vais t'obéir!...—Mais je l'espère!...—Eh bien! détrompe-toi; ce n'est pas un feu passager, c'est une passion véritable qui m'unit à ma Pauline, et aucune puissance sur la terre ne serait capable de m'en séparer!...—Allons!..., dit Mullern en lui-même, je vois qu'il faut lâcher le grand mot!...» Il s'approche de Henri, en lui prenant la main: «Mon cher Henri, armez-vous de courage, je vois bien qu'il faut vous dévoiler un mystère que j'aurais voulu vous cacher à jamais!...—Que veux-tu dire?—Pauline est votre sœur!...—Grand Dieu!... se pourrait-il?... mais, non, tu t'abuses, Mullern, tu veux me tromper moi-même...—Non, mon cher Henri, je vous ai dit la vérité, celle que vous aimez est votre sœur; car le colonel Framberg n'est pas votre père, et c'est à d'Orméville que vous devez le jour.»
Henri tombe anéanti sur une chaise, et Mullern lui raconte en détail tout ce qu'il sait sur sa naissance et la conduite noble et généreuse du colonel Framberg. Henri écoute en silence le récit de Mullern; une douleur muette, un abattement profond ont succédé à ses transports violents. Mullern souffre presque autant que lui de le voir dans cet état. «Allons, lui dit-il, soyez homme, mon cher Henri; ne vous laissez pas abattre par les événements, et montrez des sentiments plus dignes de celui qui vous a élevé. Les larmes ne servent à rien dans de telles circonstances; c'est du caractère qu'il faut. D'abord vous devez me suivre et quitter ces lieux...—Je te suivrai, Mullern; mais, dis-moi, que deviendra-t-elle?—Soyez tranquille!... je sais ce que j'ai à faire. Croyez-vous d'ailleurs que le colonel Framberg, après vous avoir servi de père pendant dix-neuf ans, laissera votre sœur seule dans le monde, exposée à la merci des événements!... Non, monsieur, rendez-lui plus de justice; il vous aime trop pour ne pas l'aimer aussi!...—Ah! Mullern, tu ranimes mon courage!... Mais qui se chargera d'apprendre à ma chère Pauline... les liens qui nous unissaient?...—Qui? eh parbleu! ce sera moi, et je vais le faire tout de suite; car, dans ces sortes de crises, plus on diffère plus on envenime la blessure. Mais, avant tout, monsieur, vous allez partir de cette maison...—Sans la voir?—Oui, monsieur, sans la voir!... Parbleu! à quoi cela vous avancerait-il? à augmenter votre désespoir, et ce n'est pas la peine...—Et où vais-je aller, Mullern?—N'importe où, vous y serez toujours mieux qu'ici. D'ailleurs je vais vous conduire; je ne veux pas vous laisser seul dans cet état: ensuite je reviendrai moi-même ici, et, mille tonnerres! j'espère bien que dans deux heures tout sera arrangé.»
Mullern entraîne Henri plutôt qu'il ne le conduit hors de la maison. Henri lève les yeux sur cette demeure qui renferme ce qu'il a de plus cher au monde, et sent son cœur se briser à chaque pas qui l'éloigne de son amie. Le bon hussard le mène chez la tante de Jeanneton, et le recommande aux soins de la bonne femme; mais Henri n'était pas en état de s'apercevoir de ce qui se passait autour de lui. Ensuite Mullern reprend le chemin de la demeure de Pauline, en s'efforçant d'étouffer au fond de son cœur les sentiments qui l'agitaient.
Pauline attendait avec inquiétude le retour de Henri, qu'elle croyait toujours avec Mullern dans la maison. Un secret pressentiment semblait l'avertir de ce qui se passait; et lorsqu'elle vit Mullern entrer seul dans sa chambre, elle sentit ses genoux fléchir, et une pâleur mortelle couvrit son visage. Mullern s'avança lentement, ne sachant comment lui apprendre le départ de son amant. «Je viens, lui dit-il, vous faire les adieux de Henri...—Que dites-vous... monsieur? il est parti...—Oui, mademoiselle.—Pour longtemps?—Je le crois.—Et sans me voir?—Il le fallait.—Grand Dieu!... Il ne m'aime donc plus!...» Et Pauline tombe sans connaissance dans les bras de Mullern. Le bon hussard la pose doucement sur une ottomane; après qu'elle eut repris ses sens, ses larmes coulèrent en abondance, et elle s'écria avec le sentiment de la douleur la plus vive: «Il ne m'aime plus!...—Et si morbleu! il vous aime, mademoiselle!... et c'est justement pour cela que je l'ai forcé à partir.—Quoi! monsieur, c'est vous!...—Oui, mademoiselle; vous me détestez, n'est-ce pas? eh bien! vous avez tort; je n'ai fait que mon devoir: il fallait rompre votre mariage!...—Pourquoi cela, monsieur?—Parce que, mademoiselle, il n'est pas dans l'usage qu'un frère épouse sa sœur.—Que dites-vous? Henri serait mon frère!...—Oui, mademoiselle: Henri n'est pas le fils du colonel Framberg, comme il le croyait jusqu'à ce moment, mais bien celui du capitaine d'Orméville.»
Mullern répète à Pauline ce qu'il avait dit à Henri. Pauline l'écoute en silence, n'interrompant son récit que par ses sanglots. Quand Mullern eut achevé, il se promena à grands pas dans la chambre en jurant entre ses dents et en essuyant ses larmes. La vue de la douleur de Pauline lui fendait le cœur. «Ah! mille bombes! disait-il par moment, si j'étais pape! comme je leur donnerais bien vite une dispense pour se marier!... mais je ne le suis pas, ni mon colonel non plus: ainsi, morbleu! trêve à nos pleurs: n'ayons pas le cœur comme une pomme cuite, et tâchons d'arranger les choses le mieux possible.»
«Mademoiselle, dit-il en s'approchant de Pauline, il faut prendre votre parti; je sais bien que cela n'est pas aisé, mais où serait le mérite de vaincre ses passions, s'il n'en coûtait rien pour cela!...—Mais, monsieur, est-ce que je ne le verrai plus?—Si, mademoiselle, vous le reverrez, mais lorsque le temps aura calmé dans vos cœurs une passion criminelle, et lorsque l'amitié aura remplacé un amour sans espoir.—Vous avez raison, monsieur, il fallait nous séparer!... mais, hélas!... que vais-je devenir sans lui?... je n'ai plus d'amis... de protecteurs!...—Vous vous trompez, mademoiselle, vous en aurez un qui vous tiendra lieu de tout.—Qui donc, monsieur?—Celui qui a élevé votre frère, qui l'aime comme son fils. Croyez-vous, mademoiselle, que le colonel Framberg vous abandonnera!...—Je n'irai jamais, monsieur, mendier les secours de personne...—Voilà un orgueil fort déplacé, mademoiselle, et vous allez partir tout à l'heure pour le château de Framberg.—Moi, monsieur?—Oui, vous, mademoiselle.—Et à quel titre, monsieur?—Vous l'avez donc déjà oublié; c'est comme sœur de Henri que vous irez. Croyez-vous, mademoiselle, que nous vous laisserons seule dans le monde, quand votre frère jouira de titres et de richesses qu'il doit partager avec vous?... Non, c'est une chose décidée, vous allez partir pour le château; d'ailleurs cela rendra la tranquillité à votre frère.—Mais, monsieur...—Quoi, mademoiselle?—Si le colonel Framberg... ne m'aime pas?—Oh! il vous aimera, mademoiselle, j'en suis sûr.—Mais si... je ne...—Ah! j'entends; si vous ne l'aimiez pas, vous?... diable! vous seriez bien difficile!... Un homme qui a fait vingt campagnes avec honneur! un homme dont le nom seul faisait trembler les ennemis!... un homme, enfin, qui a élevé, adopté, chéri votre frère comme son fils...—Ah! je l'aimerai, monsieur!—Oui, ventrebleu! vous l'aimerez, et tout ira bien, je vous en réponds!»
Lorsque Mullern avait pris une résolution, il fallait qu'il l'exécutât promptement: aussi engagea-t-il Pauline à faire sur-le-champ un paquet de ce qui lui était nécessaire, et à se tenir prête à partir dans une heure. «Mais, monsieur, lui dit Pauline, et ma vieille domestique?...—Vous l'emmènerez avec vous, mademoiselle.—Mais, monsieur, je ne connais pas le chemin du château.—Eh morbleu! mademoiselle, me prenez-vous pour un enfant?... croyez-vous que je vais vous y envoyer seule? Franck vous y conduira.—Franck! le domestique de... de mon frère?—Oui, le domestique de votre frère. Ainsi voilà toutes les difficultés levées. Je vais m'occuper de la chaise de poste, et ce soir, vous serez bien loin de Strasbourg.—Et bien loin de Henri!...» pensait Pauline en regardant Mullern s'éloigner. Cependant elle trouvait un charme secret à aller habiter l'endroit où celui qu'elle aimait avait été élevé. Le château de Framberg lui aurait paru un séjour délicieux, si elle y avait été avec lui.
Mullern, après avoir quitté Pauline, fut trouver Franck et lui apprit ce qu'il avait à faire. Franck, qui était devant Mullern comme un écolier devant son précepteur, lui promit de remplir fidèlement ses intentions. Mullern, après avoir retenu la chaise de poste, pensa qu'il était temps d'écrire à son colonel, et de lui raconter tous les événements qui venaient de se passer. Jusqu'alors la rapidité du temps ne lui avait pas permis de le faire; il prit donc la plume et écrivit la lettre suivante:
«Mon colonel,
»J'ai enfin découvert notre jeune homme, et je me vante que ce n'est pas sans peine!... mais il était urgent que j'arrivasse. Mille bombes! une heure plus tard, il n'était plus temps et la petite était... Mais j'étais là, mon colonel, j'ai arrangé cela le mieux du monde. Henri sait tout, mon colonel... il sait tout; il a bien fallu le lui apprendre, car la petite est sa sœur; et si je ne lui avais pas tout dit, je vous assure, mon colonel, qu'un régiment de hussards ne serait pas venu à bout de les séparer. J'envoie la petite au château de Framberg, et je vais vous amener Henri; ils sont tous les deux au désespoir, et pleurent de manière à attendrir un boulet de quarante-huit!... Vous voyez, mon colonel, que tout va bien, et j'espère que vous approuverez la conduite que j'ai tenue. Je suis, mon colonel, votre fidèle soldat et serviteur,
»MULLERN.»
Mullern, après avoir cacheté cette épître, courte et énergique, l'envoya au colonel Framberg, en recommandant à son messager de faire diligence, et d'avertir le colonel de sa prochaine arrivée. Cette affaire une fois terminée, il retourna vers Pauline, afin de hâter son départ.