[10] Savetier.
«Il y avait un temps considérable que leur fils était sorti de chez eux, pour aller aux Indes chercher une meilleure fortune que celle qu'ils lui pouvaient faire. Plus de vingt années s'étaient écoulées depuis qu'ils ne l'avaient vu: ils parlaient souvent de lui: ils priaient le ciel tous les jours de ne le point abandonner, et ils ne manquaient pas tous les dimanches de le faire recommander au prône par le curé, qui était de leurs amis. Le banquier, de son côté, ne les mettait point en oubli. D'abord qu'il eût fixé son rétablissement, il résolut de s'informer par lui-même de la situation où ils pouvaient être. Pour cet effet, après avoir dit à ses domestiques de n'être pas en peine de lui, il partit, il y a quinze jours, à cheval, sans que personne l'accompagnât, et il se rendit au lieu de sa naissance.
«Il était environ dix heures du soir, et le bon savetier dormait auprès de son épouse, lorsqu'ils se réveillèrent en sursaut, au bruit que fit le banquier en frappant à la porte de leur petite maison. Ils demandèrent qui frappait. «Ouvrez, ouvrez, leur dit-il; c'est votre fils Francillo.—A d'autres, répondit le bonhomme: passez votre chemin, voleurs: il n'y a rien à faire ici pour vous: Francillo est présentement aux Indes, s'il n'est pas mort.—Votre fils n'est plus aux Indes, répliqua le banquier: il est revenu du Pérou: c'est lui qui vous parle: ne lui refusez pas l'entrée de votre maison.—Levons-nous, Jacques, dit alors la femme, je crois effectivement que c'est Francillo; il me semble le reconnaître à sa voix.»
«Ils se levèrent aussitôt tous deux: le père alluma une chandelle, et la mère, après s'être habillée à la hâte, alla ouvrir la porte: elle envisage Francillo, et, ne pouvant le méconnaître, elle se jette à son cou et le serre étroitement entre ses bras. Maître Jacques, agité des mêmes mouvements que sa femme, embrasse à son tour son fils; et ces trois personnes, charmées de se voir réunies après une si longue absence, ne peuvent se rassasier du plaisir de s'en donner des marques.
«Après des transports si doux, le banquier débrida son cheval, et le mit dans une étable, où gîtait une vache, mère nourrice de la maison: ensuite il rendit compte à ses parents de son voyage et des biens qu'il avait apportés du Pérou. Le détail fut un peu long, et aurait pu ennuyer des auditeurs désintéressés; mais un fils qui s'épanche en racontant ses aventures ne saurait lasser l'attention d'un père et d'une mère: il n'y a pas pour eux de circonstance indifférente; ils l'écoutaient avec avidité, et les moindres choses qu'il disait faisaient sur eux une vive impression de douleur ou de joie.
«Dès qu'il eut achevé sa relation, il leur dit qu'il venait leur offrir une partie de ses biens, et il pria son père de ne plus travailler. «Non, mon fils, lui dit maître Jacques; j'aime mon métier; je ne le quitterai point.—Quoi donc, répliqua le banquier, n'est-il pas temps que vous vous reposiez? Je ne vous propose point de venir demeurer à Madrid avec moi: je sais bien que le séjour de la ville n'aurait pas de charmes pour vous: je ne prétends pas troubler votre vie tranquille; mais, du moins, épargnez-vous un travail pénible, et vivez ici commodément, puisque vous le pouvez.»
«La mère appuya le sentiment du fils, et maître Jacques se rendit. «Hé bien, Francillo, dit-il, pour te satisfaire, je ne travaillerai plus pour tous les habitants du village; je raccommoderai seulement mes souliers et ceux de monsieur le curé, notre bon ami.» Après cette convention, le banquier avala deux œufs frais qu'on lui fit cuire, puis se coucha près de son père, et s'endormit avec un plaisir que les enfants d'un excellent naturel sont seuls capables de s'imaginer.
«Le lendemain matin, Francillo leur laissa une bourse de trois cents pistoles, et revint à Madrid. Mais il a été bien étonné ce matin de voir tout à coup paraître chez lui maître Jacques. «Quel sujet vous amène ici, mon père, lui a-t-il dit?—Mon fils, a répondu le vieillard, je te rapporte ta bourse: reprends ton argent; je veux vivre de mon métier: je meurs d'ennui depuis que je ne travaille plus.—Hé bien, mon père, a répliqué Francillo, retournez au village: continuez d'exercer votre profession; mais que ce soit seulement pour vous désennuyer. Remportez votre bourse et n'épargnez pas la mienne.—Eh! que veux-tu que je fasse de tant d'argent, a repris maître Jacques?—Soulagez-en les pauvres, a réparti le banquier: faites-en l'usage que votre curé vous conseillera.» Le savetier, content de cette réponse, s'en est retourné à Médiana.»
Don Cléofas n'écouta pas sans plaisir l'histoire de Francillo, et il allait donner toutes les louanges dues au bon cœur de ce banquier, si, dans ce moment même, des cris perçants n'eussent attiré son attention. «Seigneur Asmodée, s'écria-t-il, quel bruit éclatant se fait entendre?—Ces cris qui frappent les airs, répondit le diable, partent d'une maison où il y a des fous enfermés: ils s'égosillent à force de crier et de chanter.—Nous ne sommes pas bien éloignés de cette maison: allons voir ces fous tout à l'heure, répliqua Léandro.—J'y consens, répartit le démon: je vais vous donner ce divertissement, et vous apprendre pourquoi ils ont perdu la raison.» Il n'eut pas achevé ces paroles, qu'il emporta l'écolier sur la casa de los locos.
Zambullo parcourut d'un œil curieux toutes les loges; et après qu'il eut observé les folles et les fous qu'elles renfermaient, le diable lui dit: «Vous en voyez de toutes les façons; en voilà de l'un et de l'autre sexe; en voilà de tristes et de gais, de jeunes et de vieux. Il faut à présent que je vous dise pourquoi la tête leur a tourné: allons de loge en loge, et commençons par les hommes.
«Le premier qui se présente, et qui paraît furieux, est un nouvelliste castillan, né dans le sein de Madrid, un bourgeois fier et plus sensible à l'honneur de sa patrie qu'un ancien citoyen de Rome. Il est devenu fou de chagrin d'avoir lu dans la Gazette que vingt-cinq Espagnols s'étaient laissé battre par un parti de cinquante Portugais.
«Il a pour voisin un licencié, qui avait tant d'envie d'attraper un bénéfice, qu'il a fait l'hypocrite à la cour pendant dix ans; et le désespoir de se voir toujours oublié dans les promotions lui a brouillé la cervelle: mais ce qu'il y a d'avantageux pour lui, c'est qu'il se croit archevêque de Tolède. S'il ne l'est pas effectivement, il a du moins le plaisir de s'imaginer qu'il l'est; et je le trouve d'autant plus heureux, que je regarde sa folie comme un beau songe, qui ne finira qu'avec sa vie, et qu'il n'aura point de compte à rendre en l'autre monde de l'usage de ses revenus.
«Le fou qui suit est un pupille; son tuteur l'a fait passer pour insensé, dans le dessein de s'emparer pour toujours de son bien; le pauvre garçon a véritablement perdu l'esprit de rage d'être enfermé. Après le mineur est un maître d'école, qui en est venu là pour s'être obstiné à vouloir trouver le paulo-post-futurum d'un verbe grec; et le quatrième, un marchand dont la raison n'a pu soutenir la nouvelle d'un naufrage, après avoir eu la force de résister à deux banqueroutes qu'il a faites.
«Le personnage qui gît dans la loge suivante est le vieux capitaine Zanubio, cavalier napolitain, qui s'est venu établir à Madrid. La jalousie l'a mis dans l'état où Vous le voyez. Apprenez son histoire.
«Il avait une jeune femme, nommée Aurore, qu'il gardait à vue: sa maison était inaccessible aux hommes. Aurore ne sortait jamais que pour aller à la messe, et encore était-elle toujours accompagnée de son vieux Titon, qui la menait quelquefois prendre l'air à une terre qu'il a auprès d'Alcantara. Cependant un cavalier, appelé don Garcie Pacheco, l'ayant vue par hasard à l'église, avait conçu pour elle un amour violent: c'était un jeune homme entreprenant et digne de l'attention d'une jolie femme mal mariée.
«La difficulté de s'introduire chez Zanubio n'en ôta pas l'espérance à don Garcie. Comme il n'avait pas encore de barbe, et qu'il était assez beau garçon, il se déguisa en fille, prit une bourse de cent pistoles, et se rendit à la terre du capitaine, où il avait su que ce mari devait aller incessamment avec sa femme. Il s'adressa à la jardinière, et lui dit d'un ton d'héroïne de chevalerie poursuivie par un géant: «Ma bonne, je viens me jeter entre vos bras; je vous prie d'avoir pitié de moi. Je suis une fille de Tolède; j'ai de la naissance et du bien; mes parents me veulent marier à un homme que je hais: je me suis dérobée la nuit à leur tyrannie; j'ai besoin d'un asile; on ne viendra point me chercher ici; permettez que j'y demeure jusqu'à ce que ma famille ait pris de plus doux sentiments pour moi. Voilà ma bourse, ajouta-t-il en la lui donnant; recevez-la: c'est tout ce que je puis vous offrir présentement; mais j'espère que je serai quelque jour plus en état de reconnaître le service que vous m'aurez rendu.»
«La jardinière, touchée de la fin de ce discours, répondit: «Ma fille, je veux vous servir; je connais de jeunes personnes qui ont été sacrifiées à de vieux hommes, et je sais bien qu'elles ne sont pas fort contentes: j'entre dans leurs peines; vous ne pouviez mieux vous adresser qu'à moi: je vous mettrai dans une petite chambre particulière, où vous serez sûrement.»
«Don Garcie passa quelques jours dans cette terre, fort impatient d'y voir arriver Aurore. Elle y vint enfin avec son jaloux, qui visita d'abord, selon sa coutume, tous les appartements, les cabinets, les caves et les greniers, pour voir s'il n'y trouverait point quelque ennemi de son honneur. La jardinière, qui le connaissait, le prévint, et lui conta de quelle manière une jeune fille lui était venue demander une retraite.
«Zanubio, quoique très-défiant, n'eut pas le moindre soupçon de la supercherie; il fut seulement curieux de voir l'inconnue, qui le pria de la dispenser de lui dire son nom, disant qu'elle devait ce ménagement à sa famille, qu'elle déshonorait en quelque sorte par sa fuite: puis elle débita un roman avec tant d'esprit, que le capitaine en fut charmé. Il se sentit naître de l'inclination pour cette aimable personne: il lui offrit ses services, et, se flattant qu'il en pourrait tirer pied ou aile, il la mit auprès de sa femme.
«Dès qu'Aurore vit don Garcie, elle rougit et se troubla sans savoir pourquoi. Le cavalier s'en aperçut; il jugea qu'elle l'avait remarqué dans l'église où il l'avait vue: pour s'en éclaircir, il lui dit, si tôt qu'il put l'entretenir en particulier: «Madame, j'ai un frère qui m'a souvent parlé de vous: il vous a vue un moment dans une église; depuis ce moment, qu'il se rappelle mille fois le jour, il est dans un état digne de votre pitié.»
«A ce discours, Aurore envisagea don Garcie plus attentivement qu'elle n'avait fait encore, et lui répondit: «Vous ressemblez trop à ce frère, pour que je sois plus longtemps la dupe de votre stratagème; je vois bien que vous êtes un cavalier déguisé. Je me souviens qu'un jour, pendant que j'entendais la messe, ma mante s'ouvrit un instant, et que vous me vîtes; je vous examinai par curiosité: vous eûtes toujours les yeux attachés sur moi. Quand je sortis, je crois que vous ne manquâtes pas de me suivre pour apprendre qui j'étais, et dans quelle rue je faisais ma demeure. Je dis je crois, parce que je n'osai tourner la tête pour vous observer: mon mari, qui m'accompagnait, aurait pris garde à cette action, et m'en eût fait un crime. Le lendemain et les jours suivants, je retournai dans la même église, je vous revis, et je remarquai si bien vos traits, que je les reconnais malgré votre déguisement.
«—Hé bien, Madame, répliqua don Garcie, il faut me démasquer: oui, je suis un homme épris de vos charmes; c'est don Garcie Pacheco que l'amour introduit ici sous cet habillement.—Et vous espérez sans doute, reprit Aurore, qu'approuvant votre folle ardeur, je favoriserai votre artifice, et contribuerai de ma part à entretenir mon mari dans son erreur? mais c'est ce qui vous trompe; je vais lui découvrir tout; il y va de mon honneur et de mon repos; d'ailleurs, je suis bien aise de trouver une si belle occasion de lui faire voir que sa vigilance est moins sûre que ma vertu, et que tout jaloux, tout défiant qu'il est, je suis plus difficile à surprendre que lui.»
«A peine eût-elle prononcé ces derniers mots, que le capitaine parut, et vint se mêler à la conversation. «De quoi vous entretenez-vous, Mesdames? leur dit-il.» Aurore reprit aussitôt la parole: «Nous parlions, répondit-elle, des jeunes cavaliers qui entreprennent de se faire aimer des jeunes femmes qui ont de vieux époux; et je disais que si quelqu'un de ces galants était assez téméraire pour s'introduire chez vous sous quelque déguisement, je saurais bien punir son audace.
«—Et vous, Madame, reprit Zanubio en se tournant vers don Garcie, de quelle manière en useriez-vous avec un jeune cavalier en pareil cas?» Don Garcie était si troublé, si déconcerté, qu'il ne savait que répondre au capitaine, qui se serait aperçu de son embarras, si dans ce moment un valet ne fût venu lui dire qu'un homme arrivé de Madrid demandait à lui parler. Il sortit pour aller s'informer de ce qu'on lui voulait.
«Alors don Garcie se jeta aux pieds d'Aurore, et lui dit: «Ah! Madame, quel plaisir prenez-vous à m'embarrasser? Seriez-vous assez barbare pour me livrer au ressentiment d'un époux furieux?—Non, Pacheco, répondit-elle en souriant; les jeunes femmes qui ont de vieux maris jaloux ne sont pas si cruelles: rassurez-vous; j'ai voulu me divertir en vous causant un peu de frayeur, mais vous en serez quitte pour cela: ce n'est pas trop vous faire acheter la complaisance que je veux bien avoir de vous souffrir ici.» A des paroles si consolantes, don Garcie sentit évanouir toute sa crainte, et conçut des espérances qu'Aurore eut la bonté de ne pas démentir.
«Un jour qu'ils se donnaient tous deux, dans l'appartement de Zanubio, des marques d'une amitié réciproque, le capitaine les surprit: quand il n'aurait pas été le plus jaloux de tous les hommes, il en vit assez pour juger avec fondement que sa belle inconnue était un cavalier déguisé. A ce spectacle, il devint furieux; il entra dans son cabinet pour prendre des pistolets; mais pendant ce temps-là, les amants s'échappèrent, fermèrent par dehors les portes de l'appartement à double tour, emportèrent les clefs, et gagnèrent tous deux en diligence un village voisin, où don Garcie avait laissé son valet de chambre et deux bons chevaux. Là, il quitta ses habits de fille, prit Aurore en croupe, et la conduisit à un couvent où elle le pria de la mener, et où elle avait une tante Supérieure; après cela, il s'en retourna à Madrid attendre la suite de cette aventure.
«Cependant Zanubio, se voyant enfermé, crie, appelle du monde: un valet accourt à sa voix; mais, trouvant les portes fermées, il ne peut les ouvrir. Le capitaine s'efforce de les briser, et n'en venant point à bout assez vite à son gré, il cède à son impatience, se jette brusquement par une fenêtre avec ses pistolets à la main: il tombe à la renverse, se blesse la tête, et demeure étendu par terre sans connaissance. Ses domestiques arrivèrent, et le portèrent dans une salle sur un lit de repos: ils lui jetèrent de l'eau au visage; enfin, à force de le tourmenter, ils le firent revenir de son évanouissement; mais il reprit sa fureur avec ses esprits: il demande où est sa femme; on lui répond qu'on l'a vue sortir avec la dame étrangère par une petite porte du jardin. Il ordonne aussitôt qu'on lui rende ses pistolets; on est obligé de lui obéir: il fait seller un cheval, il part sans songer qu'il est blessé, et prend un autre chemin que celui des amants. Il passa la journée à courir en vain, et s'étant arrêté la nuit dans une hôtellerie de village pour se reposer, la fatigue et sa blessure lui causèrent une fièvre avec un transport au cerveau qui pensa l'emporter.
«Pour dire le reste en deux mots, il fut quinze jours malade dans ce village; ensuite il retourna dans sa terre, où, sans cesse occupé de son malheur, il perdit insensiblement l'esprit. Les parents d'Aurore n'en furent pas plus tôt avertis, qu'ils le firent amener à Madrid pour l'enfermer parmi les fous. Sa femme est encore au couvent, où ils ont résolu de la laisser quelques années pour punir son indiscrétion, ou, si vous voulez, une faute dont on ne doit se prendre qu'à eux.
«Immédiatement après Zanubio, continua le diable, est le seigneur don Blaz Desdichado, cavalier plein de mérite: la mort de son épouse est cause qu'il est dans la situation déplorable où vous le voyez.—Cela me surprend, dit don Cléofas. Un mari que la mort de sa femme rend insensé! je ne croyais pas qu'on pût pousser si loin l'amour conjugal.—N'allons pas si vite, interrompit Asmodée; don Blaz n'est pas devenu fou de douleur d'avoir perdu sa femme: ce qui lui a troublé l'esprit, c'est que, n'ayant point d'enfants, il a été obligé de rendre aux parents de la défunte cinquante mille ducats qu'il reconnaît, dans son contrat de mariage, avoir reçus d'elle.
—Oh! c'est une autre affaire, répliqua Léandro: je ne suis plus étonné de son accident. Et dites-moi, s'il vous plaît, quel est ce jeune homme qui saute comme un cabri dans la loge suivante, et qui s'arrête de moment en moment pour faire des éclats de rire en se tenant les côtés? voilà un fou bien gai.—Aussi, répartit le boiteux, sa folie vient d'un excès de joie. Il était portier d'une personne de qualité, et comme il apprit un jour la mort d'un riche contador dont il se trouvait l'unique héritier, il ne fut point à l'épreuve d'une si joyeuse nouvelle; la tête lui tourna.
«Nous voici parvenus à ce grand garçon qui joue de la guitare, et qui l'accompagne de sa voix: c'est un fou mélancolique, un amant que les rigueurs d'une dame ont réduit au désespoir, et qu'il a fallu enfermer.—Ah! que je plains celui-là, s'écria l'écolier; permettez que je déplore son infortune: elle peut arriver à tous les honnêtes gens; si j'étais épris d'une beauté cruelle, je ne sais si je n'aurais pas le même sort.—A ce sentiment, reprit le démon, je vous reconnais pour un vrai Castillan: il faut être né dans le sein de la Castille, pour se sentir capable d'aimer jusqu'à devenir fou de chagrin de ne pouvoir plaire. Les Français ne sont pas si tendres; et si vous voulez savoir la différence qu'il y a entre un Français et un Espagnol sur cette matière, il ne faut que vous dire la chanson que ce fou chante, et qu'il vient de composer tout à l'heure.
(Je brûle et je pleure sans cesse, sans que mes pleurs puissent éteindre mes feux, ni mes feux consumer mes larmes.)
«C'est ainsi que parle un cavalier espagnol quand il est maltraité de sa dame; et voici comme un Français se plaignait en pareil cas ces jours passés.
«Ce Païen est apparemment un traiteur, dit don Cléofas?—Justement, répondit le diable. Continuons, examinons les autres fous.—Passons plutôt aux femmes, répliqua Léandro, je suis impatient de les voir.—Je vais céder à votre impatience, répartit l'esprit; mais il y a ici deux ou trois infortunés que je suis bien aise de vous montrer auparavant: vous pourrez tirer quelque profit de leur malheur.
«Considérez dans la loge qui suit celle de ce joueur de guitare, ce visage pâle et décharné qui grince les dents, et semble vouloir manger les barreaux de fer qui sont à sa fenêtre: c'est un honnête homme né sous un astre si malheureux, qu'avec tout le mérite du monde, quelques mouvements qu'il se soit donnés pendant vingt années, il n'a pu parvenir à s'assurer du pain. Il a perdu la raison en voyant un très-petit sujet de sa connaissance monter en un jour, par l'arithmétique, au haut de la roue de la Fortune.
«Le voisin de ce fou est un vieux secrétaire qui a le timbre fêlé pour n'avoir pu supporter l'ingratitude d'un homme de la cour qu'il a servi pendant soixante ans. On ne peut assez louer le zèle et la fidélité de ce serviteur, qui ne demandait jamais rien: il se contentait de faire parler ses services et son assiduité; mais son maître, bien loin de ressembler à Archélaüs, roi de Macédoine, qui refusait lorsqu'on lui demandait, et donnait quand on ne lui demandait pas, est mort sans le récompenser: il ne lui a laissé que ce qu'il lui faut pour passer le reste de ses jours dans la misère et parmi les fous.
«Je ne veux plus vous en faire observer qu'un: c'est celui qui, les coudes appuyés sur sa fenêtre, paraît plongé dans une profonde rêverie. Vous voyez en lui un segnor Hidalgo de Tafalla, petite ville de Navarre; il est venu demeurer à Madrid, où il a fait un bel usage de son bien. Il avait la rage de vouloir connaître tous les beaux esprits et de les régaler: ce n'était chez lui tous les jours que festins; et quoique les auteurs, nation ingrate et impolie, se moquassent de lui en le grugeant, il n'a pas été content qu'il n'ait mangé avec eux son petit fait.—Il ne faut pas douter, dit Zambullo, qu'il ne soit devenu fou de regret de s'être si sottement ruiné.—Tout au contraire, reprit Asmodée, c'est de se voir hors d'état de continuer le même train.
«Venons présentement aux femmes, ajouta-t-il.—Comment donc! s'écria l'écolier, je n'en vois que sept ou huit! il y a moins de folles que je ne croyais.—Toutes les folles ne sont pas ici, dit le démon en souriant. Je vous porterai, si vous le souhaitez, tout à l'heure dans un autre quartier de cette ville, où il y a une grande maison qui en est toute pleine.—Cela n'est pas nécessaire, répliqua don Cléofas; je m'en tiens à celles-ci.—Vous avez raison, reprit le boiteux: ce sont presque toutes des filles de distinction; vous jugez bien, à la propreté de leurs loges, qu'elles ne sauraient être des personnes du commun. Je vais vous apprendre la cause de leurs folies.
«Dans la première loge est la femme d'un corrégidor, à qui la rage d'avoir été appelée bourgeoise par une dame de la cour a troublé l'esprit; dans la seconde demeure l'épouse du trésorier général du conseil des Indes: elle est devenue folle de dépit d'avoir été obligée, dans une rue étroite, de faire reculer son carrosse pour laisser passer celui de la duchesse de Medina-Cœli. Dans la troisième fait sa résidence une jeune veuve de famille marchande, qui a perdu le jugement de regret d'avoir manqué un grand seigneur qu'elle espérait épouser; et la quatrième est occupée par une fille de qualité, nommée dona Béatrix, dont il faut que je vous raconte le malheur.
«Cette dame avait une amie qu'on appelait dona Mencia: elles se voyaient tous les jours. Un chevalier de l'ordre de Saint-Jacques, homme bien fait et galant, fit connaissance avec elles, et les rendit bientôt rivales: elles se disputèrent vivement son cœur, qui pencha du côté de dona Mencia; de sorte que celle-ci devint femme du chevalier.
«Dona Béatrix, fort jalouse du pouvoir de ses charmes, conçut un dépit mortel de n'avoir pas eu la préférence; et elle nourrissait, en bonne Espagnole, au fond de son cœur, un violent désir de se venger, lorsqu'elle reçut un billet de don Jacinte de Romarate, autre amant de dona Mencia; et ce cavalier lui mandait qu'étant aussi mortifié qu'elle du mariage de sa maîtresse, il avait pris la résolution de se battre contre le chevalier qui la lui avait enlevée.
«Cette lettre fut très-agréable à Béatrix, qui, ne voulant que la mort du pécheur, souhaitait seulement que don Jacinte ôtât la vie à son rival. Pendant qu'elle attendait avec impatience une si chrétienne satisfaction, il arriva que son frère, ayant eu par hasard un différend avec ce même don Jacinte, en vint aux prises avec lui, et fut percé de deux coups d'épée, desquels il mourut. Il était du devoir de dona Béatrix de poursuivre en justice le meurtrier de son frère; cependant elle négligea cette poursuite pour donner le temps à don Jacinte d'attaquer le chevalier de Saint-Jacques; ce qui prouve bien que les femmes n'ont point de si cher intérêt que celui de leur beauté. C'est ainsi qu'en use Pallas, lorsqu'Ajax a violé Cassandre; la déesse ne punit point à l'heure même le Grec sacrilége qui vient de profaner son temple; elle veut auparavant qu'il contribue à la venger du jugement de Pâris. Mais, hélas! dona Béatrix, moins heureuse que Minerve, n'a pas goûté le plaisir de la vengeance. Romarate a péri en se battant contre le chevalier, et le chagrin qu'a eu cette dame de voir son injure impunie a troublé sa raison.
«Les deux folles suivantes sont l'aïeule d'un avocat et une vieille marquise: la première, par sa mauvaise humeur, désolait son petit-fils, qui l'a mise ici fort honnêtement pour s'en débarrasser: l'autre est une femme qui a toujours été idolâtre de sa beauté; au lieu de vieillir de bonne grâce, elle pleurait sans cesse en voyant ses charmes tomber en ruine; et enfin, un jour, en se considérant dans une glace fidèle, la tête lui tourna.
—Tant mieux pour cette marquise, dit Léandro: dans le dérangement où est son esprit, elle n'aperçoit peut-être plus le changement que le temps a fait en elle.—Non, assurément, répondit le diable: bien loin de remarquer à présent un air de vieillesse sur son visage, son teint lui paraît un mélange de lis et de roses; elle voit autour d'elle les Grâces et les Amours; en un mot, elle croit être la déesse Vénus.—Hé bien, répliqua l'écolier, n'est-elle pas plus heureuse d'être folle que de se voir telle qu'elle est?—Sans doute, répartit Asmodée. Oh ça, il ne nous reste plus qu'une dame à observer; c'est celle qui habite la dernière loge, et que le sommeil vient d'accabler, après trois jours et trois nuits d'agitation; c'est dona Emerenciana; examinez-la bien: qu'en dites-vous?—Je la trouve fort belle, répondit Zambullo. Quel dommage! faut-il qu'une si charmante personne soit insensée? Par quel accident est-elle réduite en cet état?—Ecoutez-moi avec attention, répartit le boiteux, vous allez entendre l'histoire de son infortune.
«Dona Emerenciana, fille unique de don Guillem Stephani, vivait tranquille à Siguença dans la maison de son père, lorsque don Kimen de Lizana vint troubler son repos par les galanteries qu'il mit en usage pour lui plaire. Elle ne se contenta pas d'être sensible aux soins de ce cavalier: elle eut la faiblesse de se prêter aux ruses qu'il employa pour lui parler, et bientôt elle lui donna sa foi en recevant la sienne.
«Ces deux amants étaient d'une égale naissance; mais la dame pouvait passer pour un des meilleurs partis d'Espagne, au lieu que don Kimen n'était qu'un cadet. Il y avait encore un autre obstacle à leur union. Don Guillem haïssait la famille des Lizana, ce qu'il ne faisait que trop connaître par ses discours, quand on la mettait devant lui sur le tapis; il semblait même avoir plus d'aversion pour don Kimen que pour tout le reste de sa race. Emerenciana, vivement affligée de voir son père dans cette disposition, en concevait pour son amour un triste présage; elle ne laissa pourtant pas, à bon compte, de s'abandonner à son penchant, et d'avoir des entretiens secrets avec Lizana, qui s'introduisait de temps en temps chez elle la nuit par le ministère d'une soubrette.
«Il arriva une de ces nuits que don Guillem, qui par hasard était éveillé lorsque le galant entra dans sa maison, crut entendre quelque bruit dans l'appartement de sa fille, peu éloigné du sien; il n'en fallut pas davantage pour inquiéter un père aussi défiant que lui: néanmoins, tout soupçonneux qu'il était, Emerenciana tenait une conduite si adroite, qu'il ne se doutait nullement de son intelligence avec don Kimen; mais, n'étant pas un homme à pousser la confiance trop loin, il se leva tout doucement de son lit, alla ouvrir une fenêtre qui donnait sur la rue, et eut la patience de s'y tenir jusqu'à ce qu'il vît descendre d'un balcon, par une échelle de soie, Lizana, qu'il reconnut à la clarté de la lune.
«Quel spectacle pour Stephani, pour le plus vindicatif et le plus barbare mortel qu'ait jamais produit la Sicile, où il avait pris naissance! Il ne céda point d'abord à sa colère, et n'eut garde de faire un éclat qui aurait pu dérober à ses coups la principale victime que son ressentiment demandait: il se contraignit, et attendit que sa fille fût levée le lendemain pour entrer dans son appartement: là, se voyant seul avec elle, et la regardant avec des yeux étincelants de fureur, il lui dit: «Malheureuse, qui, malgré la noblesse de ton sang, n'as pas honte de commettre des actions infâmes, prépare-toi à souffrir un juste châtiment. Ce fer, ajouta-t-il en tirant de son sein un poignard, ce fer va t'ôter la vie, si tu ne confesses la vérité: nomme-moi l'audacieux qui est venu cette nuit déshonorer ma maison.»
«Emerenciana demeura tout interdite, et si troublée de cette menace, qu'elle ne put proférer une parole. «Ah! misérable, poursuivit le père, ton silence et ton trouble ne m'apprennent que trop ton crime. Eh! t'imagines-tu, fille indigne de moi, que j'ignore ce qui se passe? J'ai vu cette nuit le téméraire; j'ai reconnu don Kimen: ce n'eût pas été assez de recevoir la nuit un cavalier dans ton appartement, il fallait encore que ce cavalier fût mon plus grand ennemi: mais sachons jusqu'à quel point je suis outragé: parle sans déguisement; ce n'est que par ta sincérité que tu peux éviter la mort.»
«La dame, à ces derniers mots, concevant quelque espérance d'échapper au sort funeste qui la menaçait, perdit une partie de sa frayeur, et répondit à don Guillem: «Seigneur, je n'ai pu me défendre d'écouter Lizana; mais je prends le ciel à témoin de la pureté de ses sentiments. Comme il sait que vous haïssez sa famille, il n'a point encore osé vous demander votre aveu; et ce n'est que pour conférer ensemble sur les moyens de l'obtenir, que je lui ai permis quelquefois de s'introduire ici.—Eh! de quelle personne, répliqua Stephani, vous servez-vous l'un et l'autre, pour faire tenir vos lettres?—C'est, répartit sa fille, un de vos pages qui nous rend ce service.—Voilà, reprit le père, tout ce que je voulais savoir: il s'agit présentement d'exécuter le dessein que j'ai formé.» Là-dessus, toujours la dague à la main, il lui fit prendre du papier et de l'encre, et l'obligea d'écrire à son amant ce billet, qu'il lui dicta lui-même:
Cher époux, seul délice de ma vie, je vous avertis que mon père vient de partir tout à l'heure pour sa terre, d'où il ne reviendra que demain: profitez de l'occasion; je me flatte que vous attendrez la nuit avec autant d'impatience que moi.
«Après qu'Emerenciana eût écrit et cacheté ce billet perfide, don Guillem lui dit: «Fais venir le page qui s'acquitte si bien de l'emploi dont tu le charges, et lui ordonne de porter ce papier à don Kimen; mais n'espère pas me tromper: je vais me cacher dans un endroit de cette chambre, d'où je t'observerai quand tu lui donneras cette commission; et si tu lui dis un mot, ou lui fais quelque signe qui lui rende le message suspect, je te plongerai aussitôt ce poignard dans le cœur.» Emerenciana connaissait trop son père pour oser lui désobéir: elle remit le billet, comme à l'ordinaire, entre les mains du page.
«Alors Stephani rengaîna la dague; mais il ne quitta point sa fille de toute la journée et ne la laissa parler à personne en particulier, et fit si bien que Lizana ne put être averti du piége qu'on lui tendait. Ce jeune homme ne manqua donc pas de se trouver au rendez-vous. A peine fut-il dans la maison de sa maîtresse, qu'il se sentit tout à coup saisi par trois hommes des plus vigoureux, qui le désarmèrent sans qu'il pût s'en défendre, lui mirent un linge dans la bouche pour l'empêcher de crier, lui bandèrent les yeux, et lui lièrent les mains derrière le dos. En même temps ils le portèrent en cet état dans un carrosse préparé pour cela, et dans lequel ils montèrent tous trois, pour mieux répondre du cavalier, qu'ils conduisirent à la terre de Stephani, située au village de Miédes, à quatre petites lieues de Siguença. Don Guillem partit un moment après dans un autre carrosse, avec sa fille, deux femmes de chambre, et une duègne rébarbative, qu'il avait fait venir chez lui l'après-dînée et prise à son service. Il emmena aussi tout le reste de ses gens, à la réserve d'un vieux domestique qui n'avait aucune connaissance du ravissement de Lizana.
«Ils arrivèrent tous avant le jour à Miédes. Le premier soin du seigneur Stephani fut de faire enfermer don Kimen dans une cave voûtée, qui recevait une faible lumière par un soupirail si étroit qu'un homme n'y pouvait passer; il ordonna ensuite à Julio, son valet de confiance, de donner pour toute nourriture au prisonnier du pain et de l'eau, pour lit une botte de paille, et de lui dire chaque fois qu'il lui porterait à manger: «Tiens, lâche suborneur, voilà de quelle manière don Guillem traite ceux qui sont assez hardis pour l'offenser.» Ce cruel Sicilien n'en usa pas moins durement avec sa fille; il l'emprisonna dans une chambre qui n'avait point de vue sur la campagne, lui ôta ses femmes, et lui donna pour geôlière la duègne qu'il avait choisie, duègne sans égale pour tourmenter les filles commises à sa garde.
«Il disposa donc ainsi des deux amants. Son intention n'était pas de s'en tenir là: il avait résolu de se défaire de don Kimen; mais il voulait tâcher de commettre ce crime impunément, ce qui paraissait assez difficile. Comme il s'était servi de ses valets pour enlever ce cavalier, il ne pouvait pas se flatter qu'une action sue de tant de monde demeurerait toujours secrète. Que faire donc pour n'avoir rien à démêler avec la justice? Il prit son parti en grand scélérat: il assembla tous ses complices dans un corps de logis séparé du château: il leur témoigna combien il était satisfait de leur zèle, et leur dit que, pour le reconnaître, il prétendait leur donner une bonne somme d'argent après les avoir bien régalés. Il les fit asseoir à une table, et au milieu du festin Julio les empoisonna par son ordre; ensuite le maître et le valet mirent le feu au corps de logis, et avant que les flammes pussent attirer en cet endroit les habitants du village, ils assassinèrent les deux femmes de chambre d'Emerenciana et le petit page dont j'ai parlé, puis ils jetèrent leurs cadavres parmi les autres; bientôt le corps de logis fut enflammé et réduit en cendres, malgré les efforts que les paysans des environs firent pour éteindre l'embrasement. Il fallait voir, pendant ce temps-là, les démonstrations de douleur du Sicilien: il paraissait inconsolable de la perte de ses domestiques.
«S'étant de cette manière assuré de la discrétion des gens qui auraient pu le trahir, il dit à son confident: «Mon cher Julio, je suis maintenant tranquille, et je pourrai, quand il me plaira, ôter la vie à don Kimen; mais avant que je l'immole à mon honneur, je veux jouir du doux contentement de le faire souffrir: la misère et l'horreur d'une longue prison seront plus cruelles pour lui que la mort.» Véritablement, Lizana déplorait sans cesse son malheur; et, s'attendant à ne jamais sortir de la cave, il souhaitait d'être délivré de ses peines par un prompt trépas.
«Mais c'était en vain que Stephani espérait avoir l'esprit en repos après l'exploit qu'il venait de faire. Une nouvelle inquiétude vint l'agiter au bout de trois jours; il craignait que Julio, en portant à manger au prisonnier, ne se laissât gagner par des promesses; et cette crainte lui fit prendre la résolution de hâter la perte de l'un et de brûler ensuite la cervelle à l'autre d'un coup de pistolet. Julio, de son côté, n'était pas sans défiance, et, jugeant que son maître, après s'être défait de don Kimen, pourrait bien le sacrifier aussi à sa sûreté, conçut le dessein de se sauver une belle nuit avec tout ce qu'il y avait dans la maison de plus facile à emporter.
«Voilà ce que ces deux honnêtes gens méditaient chacun en son petit particulier, lorsqu'un jour ils furent surpris l'un et l'autre, à cent pas du château, par quinze ou vingt archers de la Sainte-Hermandad, qui les environnèrent tout à coup, en criant: De par le roi et la justice. A cette vue don Guillem pâlit et se troubla: néanmoins, faisant bonne contenance, il demanda au commandant à qui il en voulait. «A vous-même, lui répondit l'officier: on vous accuse d'avoir enlevé don Kimen de Lizana: je suis chargé de faire dans ce château une exacte recherche de ce cavalier, et de m'assurer même de votre personne.» Stephani, par cette réponse, persuadé qu'il était perdu, devint furieux; il tira de ses poches deux pistolets, dit qu'il ne souffrirait point qu'on visitât sa maison, et qu'il allait casser la tête au commandant, s'il ne se retirait promptement avec sa troupe. Le chef de la sainte confrérie, méprisant la menace, s'avança sur le Sicilien, qui lui lâcha un coup de pistolet et le blessa au visage; mais cette blessure coûta bientôt la vie au téméraire qui l'avait faite; car deux ou trois archers firent feu sur lui dans le moment, et le jetèrent par terre roide mort, pour venger leur officier. A l'égard de Julio, il se laissa prendre sans résistance, et il ne fut pas besoin de l'interroger pour savoir de lui si don Kimen était dans le château: ce valet avoua tout; mais voyant son maître sans vie, il le chargea de toute l'iniquité.
«Enfin il mena le commandant et ses archers à la cave, où ils trouvèrent Lizana couché sur la paille, bien lié et garrotté. Ce malheureux cavalier, qui vivait dans une attente continuelle de la mort, crut que tant de gens armés n'entraient dans sa prison que pour le faire mourir, et il fut agréablement surpris d'apprendre que ceux qu'il prenait pour ses bourreaux étaient ses libérateurs. Après qu'ils l'eurent délié et tiré de la cave, il les remercia de sa délivrance, et leur demanda comment ils avaient su qu'il était prisonnier dans ce château. «C'est, lui dit le commandant, ce que je vais vous conter en peu de mots.
«La nuit de votre enlèvement, poursuivit-il, un de vos ravisseurs, qui avait une amie à deux pas de chez don Guillem, étant allé lui dire adieu avant son départ pour la campagne, eut l'indiscrétion de lui révéler le projet de Stephani. Cette femme garda le secret pendant deux ou trois jours; mais comme le bruit de l'incendie arrivé à Miédes se répandit dans la ville de Siguença, et qu'il parut étrange à tout le monde que les domestiques du Sicilien eussent tous péri dans ce malheur, elle se mit dans l'esprit que cet embrasement devait être l'ouvrage de don Guillem: ainsi, pour venger son amant, elle alla trouver le seigneur don Félix votre père, et lui dit tout ce qu'elle savait. Don Félix, effrayé de vous voir à la merci d'un homme capable de tout, mena la femme chez le corrégidor, qui, après l'avoir écoutée, ne douta point que Stephani n'eût envie de vous faire souffrir de longs et cruels tourments, et ne fût le diabolique auteur de l'incendie: ce que voulant approfondir, ce juge m'a ce matin envoyé ordre, à Retortillo où je fais ma demeure, de monter à cheval et de me rendre avec ma brigade à ce château, de vous y chercher, et de prendre don Guillem mort ou vif. Je me suis heureusement acquitté de ma commission pour ce qui vous regarde; mais je suis fâché de ne pouvoir conduire à Siguença le coupable vivant: il nous a mis, par sa résistance, dans la nécessité de le tuer.»
«L'officier, ayant parlé de cette sorte, dit à don Kimen: «Seigneur cavalier, je vais dresser un procès-verbal de tout ce qui vient de se passer ici, après quoi nous partirons pour satisfaire l'impatience que vous devez avoir de tirer votre famille de l'inquiétude que vous lui causez.—Attendez, seigneur commandant, s'écria Julio dans cet endroit: je vais vous fournir une nouvelle matière pour grossir votre procès-verbal: vous avez encore une autre personne prisonnière à mettre en liberté. Dona Emerenciana est enfermée dans une chambre obscure, où une duègne impitoyable lui tient sans cesse des discours mortifiants, et ne la laisse pas un moment en repos.—O ciel! dit Lizana, le cruel Stephani ne s'est donc pas contenté d'exercer sur moi sa barbarie! Allons promptement délivrer cette dame infortunée de la tyrannie de sa gouvernante.»
«Là-dessus Julio mena le commandant et don Kimen, suivis de cinq ou six archers, à la chambre qui servait de prison à la fille de don Guillem: ils frappèrent à la porte, et la duègne vint ouvrir. Vous concevez bien le plaisir que Lizana se faisait de revoir sa maîtresse, après avoir désespéré de la posséder: il sentait renaître son espérance, ou plutôt il ne pouvait douter de son bonheur, puisque la seule personne qui était en droit de s'y opposer ne vivait plus. Dès qu'il aperçut Emerenciana, il courut se jeter à ses pieds: mais qui pourrait assez exprimer la douleur dont il fut saisi, lorsqu'au lieu de trouver une amante disposée à répondre à ses transports, il ne vit qu'une dame hors de son bon sens? En effet, elle avait été tant tourmentée par la duègne, qu'elle en était devenue folle. Elle demeura quelque temps rêveuse; puis s'imaginant tout à coup être la belle Angélique, assiégée par les Tartares dans la forteresse d'Albraque, elle regarda tous les hommes qui étaient dans sa chambre comme autant de paladins qui venaient à son secours. Elle prit le chef de la sainte confrérie pour Roland; Lizana, pour Brandimart; Julio, pour Hubert du Lyon, et les archers pour Antifort, Clarion, Adrien, et les deux fils du marquis Olivier. Elle les reçut avec beaucoup de politesse, et leur dit: «Braves chevaliers, je ne crains plus à l'heure qu'il est l'empereur Agrican, ni la reine Marfise; votre valeur est capable de me défendre contre tous les guerriers de l'univers.»
«A ce discours extravagant, l'officier et ses archers ne purent s'empêcher de rire. Il n'en fut pas de même de don Kimen: vivement affligé de voir sa dame dans une si triste situation pour l'amour de lui, il pensa perdre à son tour le jugement: il ne laissa pas toutefois de se flatter qu'elle reprendrait l'usage de sa raison; et dans cette espérance: «Ma chère Emerenciana, lui dit-il tendrement, reconnaissez Lizana: rappelez votre esprit égaré; apprenez que nos malheurs sont finis; le ciel ne veut pas que deux cœurs qu'il a joints soient séparés, et le père inhumain qui nous a si mal traités ne peut plus nous être contraire.»
La réponse que fit à ces paroles la fille du roi Galafron fut encore un discours adressé aux vaillants défenseurs d'Albraque, qui pour le coup n'en rirent point. Le commandant même, quoique très-peu pitoyable de son naturel, sentit quelques mouvements de compassion, et dit à don Kimen, qu'il voyait accablé de douleur: «Seigneur cavalier, ne désespérez point de la guérison de votre dame: vous avez à Siguença des docteurs en médecine qui pourront en venir à bout par leurs remèdes; mais ne nous arrêtons pas ici plus longtemps. Vous, Seigneur Hubert du Lyon, ajouta-t-il en parlant à Julio, vous qui savez où sont les écuries de ce château, menez-y avec vous Antifort et les deux fils du marquis Olivier, choisissez les meilleurs coursiers et les mettez au char de la princesse. Je vais pendant ce temps-là dresser mon procès-verbal.»
«En disant cela, il tira de ses poches une écritoire et du papier, et, après avoir écrit tout ce qu'il voulut, il présenta la main à Angélique pour l'aider à descendre dans la cour, où, par le soin des paladins, il se trouva un carrosse à quatre mules prêt à partir: il monta dedans avec la dame et don Kimen; et il y fit entrer aussi la duègne, dont il jugea que le corrégidor serait bien aise d'avoir la déposition. Ce n'est pas tout: par ordre du chef de la brigade, on chargea de chaînes Julio, et on le mit dans un autre carrosse auprès du corps de don Guillem. Les archers remontèrent ensuite sur leurs chevaux, après quoi ils prirent tous ensemble la route de Siguença.
«La fille de Stephani dit en chemin mille extravagances, qui furent autant de coups de poignard pour son amant. Il ne pouvait sans colère envisager la duègne. «C'est vous, cruelle vieille, lui disait-il; c'est vous qui, par vos persécutions, avez poussé à bout Emerenciana et troublé son esprit.» La gouvernante se justifiait d'un air hypocrite, et donnait tout le tort au défunt. «C'est au seul don Guillem, répondait-elle, qu'il faut imputer ce malheur: ce père trop rigoureux venait chaque jour effrayer sa fille par des menaces qui l'ont fait enfin devenir folle.»
«En arrivant à Siguença, le commandant alla rendre compte de sa commission au corrégidor, qui sur-le-champ interrogea Julio et la duègne, et les envoya dans les prisons de cette ville, où ils sont encore. Ce juge reçut aussi la déposition de Lizana, qui prit ensuite congé de lui pour se retirer chez son père, où il fit succéder la joie à la tristesse et à l'inquiétude. Pour dona Emerenciana, le corrégidor eut soin de la faire conduire à Madrid, où elle avait un oncle du côté maternel. Ce bon parent, qui ne demandait pas mieux que d'avoir l'administration du bien de sa nièce, fut nommé son tuteur. Comme il ne pouvait honnêtement se dispenser de paraître avoir envie qu'elle guérît, il eut recours aux plus fameux médecins: mais il n'eut pas sujet de s'en repentir; car, après y avoir perdu leur latin, ils déclarèrent le mal incurable. Sur cette décision, le tuteur n'a pas manqué de faire enfermer ici la pupille, qui, suivant les apparences, y demeurera le reste de ses jours.
—La triste destinée! s'écria don Cléofas; j'en suis véritablement touché; dona Emerenciana méritait d'être plus heureuse. Et don Kimen, ajouta-t-il, qu'est-il devenu? Je suis curieux de savoir quel parti il a pris.—Un fort raisonnable, répartit Asmodée: quand il a vu que le mal était sans remède, il est allé dans la nouvelle Espagne; il espère qu'en voyageant il perdra peu à peu le souvenir d'une dame que sa raison et son repos veulent qu'il oublie..... Mais, poursuivit le diable, après vous avoir montré les fous qui sont enfermés, il faut que je vous en fasse voir qui mériteraient de l'être.»
Regardons du côté de la ville, et à mesure que je découvrirai des sujets dignes d'être mis au nombre de ceux qui sont ici, je vous en dirai le caractère. J'en vois déjà un que je ne veux pas laisser échapper: c'est un nouveau marié. Il y a huit jours que, sur le rapport qu'on lui fit des coquetteries d'une aventurière qu'il aimait, il alla chez elle plein de fureur, brisa une partie de ses meubles, jeta les autres par les fenêtres, et le lendemain il l'épousa.—Un homme de la sorte, dit Zambullo, mérite assurément la première place vacante dans cette maison.
—Il a un voisin, reprit le boiteux, que je ne trouve pas plus sage que lui: c'est un garçon de quarante-cinq ans qui a de quoi vivre, et qui veut se mettre au service d'un grand.
«J'aperçois la veuve d'un jurisconsulte: la bonne dame a douze lustres accomplis; son mari vient de mourir; elle veut se retirer dans un couvent, afin, dit-elle, que sa réputation soit à l'abri de la médisance.
«Je découvre aussi deux pucelles, ou, pour mieux dire, deux filles de cinquante ans: elles font des vœux au ciel pour qu'il ait la bonté d'appeler leur père, qui les tient enfermées comme des mineures: elles espèrent qu'après sa mort elles trouveront de jolis hommes qui les épouseront par inclination.—Pourquoi non, dit l'écolier? Il y a des hommes d'un goût si bizarre!—J'en demeure d'accord, répondit Asmodée: elles peuvent trouver des épouseurs, mais elles ne doivent pas s'en flatter: c'est en cela que consiste leur folie.
«Il n'y a point de pays où les femmes se rendent justice sur leur âge. Il y a un mois qu'à Paris une fille de quarante-huit ans et une femme de soixante-neuf allèrent en témoignage chez un commissaire pour une veuve de leurs amies dont on attaquait la vertu. Le commissaire interrogea d'abord la femme mariée, et lui demanda son âge, quoiqu'elle eût son extrait baptistaire écrit sur son front, elle ne laissa pas de dire hardiment qu'elle n'avait que quarante ans. Après qu'il l'eut interrogée, il s'adressa à la fille: «Et vous, Mademoiselle, lui dit-il, quel âge avez-vous?—Passons aux autres questions, Monsieur le commissaire, lui répondit-elle; on ne doit point nous demander cela.—Vous n'y pensez pas, reprit-il; ignorez-vous qu'en justice...—Oh! il n'y a justice qui tienne, interrompit brusquement la fille; eh! qu'importe à la justice de savoir quel âge j'ai? ce ne sont pas ses affaires.—Mais je ne puis recevoir, dit-il, votre déposition, si votre âge n'y est pas; c'est une circonstance requise.—Si cela est absolument nécessaire, répliqua-t-elle, regardez-moi donc avec attention, et mettez mon âge en conscience.»
«Le commissaire la considéra, et fut assez poli pour ne marquer que vingt-huit ans. Il lui demanda ensuite si elle connaissait la veuve depuis longtemps. «Avant son mariage, répondit-elle.—J'ai donc mal coté votre âge, reprit-il; car je ne vous ai donné que vingt-huit ans, et il y en a vingt-neuf que la veuve est mariée.—Hé bien! s'écria la fille, écrivez donc que j'en ai trente: j'ai pu à un an connaître la veuve.—Cela ne serait pas régulier, répliquait-il; ajoutons-en une douzaine.—Non pas, s'il vous plaît, dit-elle; tout ce que je puis faire pour contenter la justice, c'est d'y mettre encore une année; mais je n'y mettrais pas un mois avec, quand il s'agirait de mon honneur.»
«Lorsque les deux déposantes furent sorties de chez le commissaire, la femme dit à la fille: «Admirez, je vous prie, ce nigaud qui nous croit assez sottes pour lui aller dire notre âge au juste: c'est bien assez vraiment qu'il soit marqué sur les registres de nos paroisses, sans qu'il l'écrive encore sur ses papiers, afin que tout le monde en soit instruit. Ne serait-il pas bien gracieux pour nous d'entendre lire en plein barreau: Madame Richard, âgée de soixante et tant d'années; et Mademoiselle Perinelle, âgée de quarante-cinq ans, déposent telles et telles choses? Pour moi, je me moque de cela; j'ai supprimé vingt années à bon compte: vous avez fort bien fait d'en user de même.
«—Qu'appelez-vous de même? répondit la fille d'un ton brusque; je suis votre servante! je n'ai tout au plus que trente-cinq ans.—Hé! ma petite, répliqua l'autre d'un air malin, à qui le dites-vous? Je vous ai vue naître: je parle de longtemps. Je me souviens d'avoir vu votre père; lorsqu'il mourut il n'était pas jeune, et il y a près de quarante ans qu'il est mort.—Oh! mon père, mon père, interrompit avec précipitation la fille, irritée de la franchise de la femme, quand mon père épousa ma mère, il était déjà si vieux qu'il ne pouvait plus faire d'enfants.»
«Je remarque dans une maison, poursuivit l'esprit, deux hommes qui ne sont pas raisonnables: l'un est un enfant de famille qui ne saurait garder d'argent ni s'en passer: il a trouvé un bon moyen d'en avoir toujours. Quand il est en fonds, il achète des livres, et dès qu'il est à sec, il s'en défait pour la moitié de ce qu'ils lui ont coûté. L'autre est un peintre étranger qui fait des portraits de femmes: il est habile; il dessine correctement; il peint à merveille et attrape la ressemblance; mais il ne flatte point, et il s'imagine qu'il aura la presse. Inter stultos referatur.
—Comment donc, dit l'écolier, vous parlez latin!—Cela doit-il vous étonner? répondit le diable. Je parle parfaitement toute sorte de langues: je sais l'hébreu, le turc, l'arabe et le grec; cependant je n'en ai pas l'esprit plus orgueilleux ni plus pédantesque: j'ai cet avantage sur vos érudits.
«Voyez dans ce grand hôtel, à main gauche, une dame malade, qu'entourent plusieurs femmes qui la veillent: c'est la veuve d'un riche et fameux architecte, une femme entêtée de noblesse. Elle vient de faire son testament: elle a des biens immenses qu'elle donne à des personnes de la première qualité qui ne la connaissent seulement pas: elle leur fait des legs à cause de leurs grands noms. On lui a demandé si elle ne voulait rien laisser à un certain homme qui lui a rendu des services considérables: «Hélas! non, a-t-elle répondu d'un air triste, et j'en suis fâchée: je ne suis point assez ingrate pour refuser d'avouer que je lui ai beaucoup d'obligation; mais il est roturier: son nom déshonorerait mon testament.»
—Seigneur Asmodée, interrompit Léandro, apprenez-moi, de grâce, si ce vieillard que je vois occupé à lire dans un cabinet ne serait point par hasard un homme à mériter d'être ici!—Il le mériterait sans doute, répondit le démon: ce personnage est un vieux licencié qui lit une épreuve d'un livre qu'il a sous la presse.—C'est apparemment quelque ouvrage de morale ou de théologie, dit don Cléofas.—Non, répartit le boiteux, ce sont des poésies gaillardes qu'il a composées dans sa jeunesse: au lieu de les brûler, ou du moins de les laisser périr avec lui, il les fait imprimer de son vivant, de peur qu'après sa mort ses héritiers ne soient tentés de les mettre au jour, et que, par respect pour son caractère, ils n'en ôtent tout le sel et l'agrément.
«J'aurais tort d'oublier une petite femme qui demeure chez ce licencié: elle est si persuadée qu'elle plaît aux hommes, qu'elle met tous ceux qui lui parlent au nombre de ses amants. Mais venons à un riche chanoine que je vois à deux pas de là; il a une folie fort singulière: s'il vit frugalement, ce n'est ni par mortification, ni par sobriété: s'il se passe d'équipage, ce n'est point par avarice.—Hé! pourquoi donc ménage-t-il son revenu?—C'est pour amasser de l'argent.—Qu'en veut-il faire? des aumônes?—Non: il achète des tableaux, des meubles précieux, des bijoux. Et vous croyez que c'est pour en jouir pendant sa vie? Vous vous trompez: c'est uniquement pour en parer son inventaire.
—Ce que vous dites est outré, interrompit Zambullo: y a-t-il au monde un homme de ce caractère-là?—Oui, vous dis-je, reprit le diable, il a cette manie: il se fait un plaisir de penser qu'on admirera son inventaire. A-t-il acheté, par exemple, un beau bureau? Il le fait empaqueter proprement et serrer dans un garde-meuble, afin qu'il paraisse tout neuf aux yeux des fripiers qui viendront le marchander après sa mort.
«Passons à un de ses voisins que vous ne trouverez pas moins fou: c'est un vieux garçon venu depuis peu des îles Philippines à Madrid, avec une riche succession que son père, qui était auditeur de l'audience de Madrid, lui a laissée. Sa conduite est assez extraordinaire: on le voit toute la journée dans les antichambres du roi et du premier ministre. Ne le prenez pas pour un ambitieux qui brigue quelque charge importante: il n'en souhaite aucune et ne demande rien. Hé quoi! me direz-vous, il n'irait dans cet endroit-là simplement que pour faire sa cour? Encore moins: il ne parle jamais au ministre; il n'en est pas même connu, et ne se soucie nullement de l'être.—Quel est donc son but?—Le voici: il voudrait persuader qu'il a du crédit.
—Le plaisant original! s'écria l'écolier en éclatant de rire; c'est se donner bien de la peine pour peu de chose; vous avez raison de le mettre au rang des fous à enfermer.—Oh! reprit Asmodée, je vais vous en montrer beaucoup d'autres qu'il ne serait pas juste de croire plus sensés. Considérez dans cette grande maison, où vous apercevez tant de bougies allumées, trois hommes et deux femmes autour d'une table: ils ont soupé ensemble, et jouent présentement aux cartes pour achever de passer la nuit, après quoi ils se sépareront. Telle est la vie que mènent ces dames et ces cavaliers: ils s'assemblent régulièrement tous les soirs et se quittent au lever de l'aurore, pour aller dormir jusqu'à ce que les ténèbres reviennent chasser le jour: ils ont renoncé à la vue du soleil et des beautés de la nature. Ne dirait-on pas, à les voir ainsi environnés de flambeaux, que ce sont des morts qui attendent qu'on leur rende les derniers devoirs?—Il n'est pas besoin d'enfermer ces fous-là, dit don Cléofas, ils le sont déjà.
—Je vois dans les bras du sommeil, reprit le boiteux, un homme que j'aime et qui m'affectionne aussi beaucoup, un sujet pétri d'une pâte de ma façon: c'est un vieux bachelier qui idolâtre le beau sexe. Vous ne sauriez lui parler d'une jolie dame, sans remarquer qu'il vous écoute avec un extrême plaisir: si vous lui dites qu'elle a une petite bouche, des lèvres vermeilles, des dents d'ivoire, un teint d'albâtre; en un mot, si vous la lui peignez en détail, il soupire à chaque trait, il tourne les yeux, il lui prend des élans de volupté. Il y a deux jours qu'en passant dans la rue d'Alcala, devant la boutique d'un cordonnier de femmes, il s'arrêta tout court pour regarder une petite pantoufle qu'il y aperçut: après l'avoir considérée avec plus d'attention qu'elle n'en méritait, il dit d'un air pâmé à un cavalier qui l'accompagnait: «Ah! mon ami, voilà une pantoufle qui m'enchante l'imagination! Que le pied pour lequel on l'a faite doit être mignon! je prends trop de plaisir à la voir; éloignons-nous promptement: il y a du péril à passer par ici.»
—Il faut marquer de noir ce bachelier-là, dit Léandro Perez.—C'est juger sainement de lui, reprit le diable, et l'on ne doit pas non plus marquer de blanc son plus proche voisin, un original d'auditeur qui, parce qu'il a un équipage, rougit de honte quand il est obligé de se servir d'un carrosse de louage. Faisons une accolade de cet auditeur avec un licencié de ses parents qui possède une dignité d'un grand revenu dans une église de Madrid, et qui va presque toujours en carrosse de louage, pour en ménager deux fort propres et quatre belles mules qu'il a chez lui.
«Je découvre dans le voisinage de l'auditeur et du bachelier un homme à qui l'on ne peut sans injustice refuser une place parmi les fous. C'est un cavalier de soixante ans qui fait l'amour à une jeune femme: il la voit tous les jours, et croit lui plaire en l'entretenant des bonnes fortunes qu'il a eues dans ses beaux jours: il veut qu'elle lui tienne compte d'avoir autrefois été aimable.
«Mettons avec ce vieillard un autre qui repose à dix pas de nous, un comte français qui est venu à Madrid pour voir la cour d'Espagne: ce vieux seigneur est dans son quatorzième lustre; il a brillé dans ses belles années à la cour de son roi: tout le monde y admirait jadis sa taille, son air galant, et l'on était surtout charmé du goût qu'il y avait dans la manière dont il s'habillait. Il a conservé tous ses habits, et il les porte depuis cinquante ans, en dépit de la mode qui change tous les jours dans son pays; mais ce qu'il y a de plus plaisant, c'est qu'il s'imagine avoir encore aujourd'hui les mêmes grâces qu'on lui trouvait dans sa jeunesse.
—Il n'y a point à hésiter, dit don Cléofas; plaçons ce seigneur français parmi les personnes qui sont dignes d'être pensionnaires dans la casa de los locos.—J'y retiens une loge, reprit le démon, pour une dame qui demeure dans un grenier à côté de l'hôtel du comte: c'est une vieille veuve qui, par un excès de tendresse pour ses enfants, a eu la bonté de leur faire une donation de tous ses biens, moyennant une petite pension alimentaire que lesdits enfants sont obligés de lui faire, et que, par reconnaissance, ils ont grand soin de ne lui pas payer.
«J'y veux envoyer aussi un vieux garçon de bonne famille, lequel n'a pas plus tôt un ducat qu'il le dépense, et qui, ne pouvant se passer d'espèces, est capable de tout faire pour en avoir. Il y a quinze jours que sa blanchisseuse, à qui il devait trente pistoles, vint les lui demander, en disant qu'elle en avait besoin pour se marier à un valet de chambre qui la recherchait. «Tu as donc d'autre argent? lui dit-il; car où diable est le valet de chambre qui voudra devenir ton mari pour trente pistoles?—Hé! mais, répondit-elle, j'ai encore, outre cela, deux cents ducats.—Deux cents ducats! répliqua-t-il avec émotion; malpeste! Tu n'as qu'à me les donner à moi: je t'épouse, et nous voilà quitte à quitte.» Il fut pris au mot, et sa blanchisseuse est devenue sa femme.
«Retenons trois places pour ces trois personnes qui reviennent de souper en ville, et qui rentrent dans cet hôtel à main droite, où elles font leur résidence. L'un est un comte qui se pique d'aimer les belles-lettres; l'autre est son frère le licencié, et le troisième un bel esprit attaché à eux. Ils ne se quittent presque point: ils vont tous trois ensemble partout en visite. Le comte n'a soin que de se louer; son frère le loue et se loue aussi lui-même; mais le bel esprit est chargé de trois soins: de les louer tous deux, et de mêler ses louanges avec les leurs.
«Encore deux places, l'une pour un vieux bourgeois fleuriste qui, n'ayant pas de quoi vivre, veut entretenir un jardinier et une jardinière, pour avoir soin d'une douzaine de fleurs qu'il a dans son jardin. L'autre pour un histrion qui, plaignant les désagréments attachés à la vie comique, disait l'autre jour à quelques-uns de ses camarades: «Ma foi, mes amis, je suis bien dégoûté de la profession: oui, j'aimerais mieux n'être qu'un petit gentilhomme de campagne de mille ducats de rente.»
«De quelque côté que je tourne la vue, continua l'esprit, je ne découvre que des cerveaux malades. J'aperçois un chevalier de Calatrava, qui est si fier et si vain d'avoir des entretiens secrets avec la fille d'un grand, qu'il se croit de niveau avec les premières personnes de la cour. Il ressemble à Villius, qui s'imaginait être gendre de Scylla parce qu'il était bien avec la fille de ce dictateur: cette comparaison est d'autant plus juste, que ce chevalier a, comme le romain, un Longazenus, c'est-à-dire un rival de néant, qui est encore plus favorisé que lui.
«On dirait que les mêmes hommes renaissent de temps en temps sous de nouveaux traits. Je reconnais dans ce commis le ministre Bollanus, qui ne gardait de mesures avec personne, et qui rompait en visière à tous ceux dont l'abord lui était désagréable. Je revois dans ce vieux président Fufidius, qui prêtait son argent à cinq pour cent par mois; et Marsœus, qui donna sa maison paternelle à la comédienne Origo, revit dans ce garçon de famille, qui mange avec une femme de théâtre une maison de campagne qu'il a près de l'Escurial.»
Asmodée allait poursuivre; mais comme il entendit tout à coup accorder des instruments de musique, il s'arrêta, et dit à don Cléofas: «Il y a au bout de cette rue des musiciens qui vont donner une sérénade à la fille d'un alcalde de corte: si vous voulez voir cette fête de près, vous n'avez qu'à parler.—J'aime fort ces sortes de concerts, répondit Zambullo; approchons-nous de ces symphonistes: peut-être y a-t-il des voix parmi eux.» Il n'eut pas achevé ces mots, qu'il se trouva sur une maison voisine de l'alcalde.
Les joueurs d'instruments jouèrent d'abord quelques airs italiens, après quoi deux chanteurs chantèrent alternativement les couplets suivants.