LES MITRAILLEURS.
Image plus grandeOn devait donc exécuter toutes les opérations nécessaires pour défendre Châteaulin, puis chercher à couper les escadrilles aériennes et les torpédistes roulants lancés en avant par l'ennemi, couvrir certaines zones de vapeurs délétères, reprendre, coûte que coûte, les positions, villes, villages ou hameaux enlevés, et enfin rejeter l'ennemi à la côte ou dans les zones supposées rendues inhabitables par le corps médical offensif. Tel était le plan des opérations de défense, exposé en tous ses détails à ses officiers par le général commandant, un de nos plus brillants ingénieurs militaires.
A 6 h. 15, les opérations commençaient.
Héliog. & Imp. Lemercier, Paris.
Feu le Courage militaire
remplacé par la résignation fataliste des Cibles.
Image plus grandeLa mobilisation avait donc demandé une heure quinze minutes, ce qui était un beau résultat, le précédent essai ayant pris une heure dix-huit minutes.
GRANDES MANŒUVRES.—SURPRISE DU PORT DE BREST PAR LES GOUBETS.
Image plus grandeLes officiers de l'escadre aérienne, faisant virer leurs hélicoptères, regagnèrent rapidement leurs postes; on vit aussi une nuée d'éclaireurs torpédistes à marche accélérée s'élancer en avant, en décrivant une sorte d'éventail dans le ciel, et disparaître bientôt, perdus dans les lointaines vapeurs. Derrière, les grosses aéronefs, sur une seule et immense ligne dont les intervalles s'élargissaient de plus en plus, de façon à embrasser le plus possible d'horizon, marchaient plus lentement, toutes prêtes à pivoter sur un point au premier signal, dès que l'escadrille ennemie serait aperçue.
Les forces terriennes, pendant ce temps-là, s'étaient ébranlées aussi; un train spécial du tube transporta quelques bataillons de mitrailleuses jusqu'au trentième kilomètre, où le tube était censé coupé par des éclaireurs ennemis.
Le premier contact était pris; les éclaireurs torpédistes aériens ou bicyclistes terriens repoussés, l'ennemi fut signalé en train de se concentrer à 16 kilomètres de là. Aussitôt les bombardes roulantes électriques, arrivant par les routes de terre à 10 h. 45, commencèrent l'attaque en refoulant les bombardes ennemies.
Toute la journée fut employée en manœuvres aussi savantes d'un côté que de l'autre. L'ennemi avait eu le temps de se couvrir en semant des torpilles à blanc qui, dans une guerre, eussent causé des pertes énormes. Il fallait donc avancer prudemment, les éventer autant que possible et tourner les obstacles. Les mitrailleurs, divisés en petites sections, se faufilaient en profitant de tous les mouvements de terrain, portant leurs petits réservoirs à bras, les officiers et sous-officiers en avant, fouillant l'horizon avec leurs lorgnettes et calculant les distances. Dès qu'une section arrivait à bonne portée, c'est-à-dire à 4 kilomètres d'un ennemi visible, chaque homme vissait son tube-fusil aux embouchures mobiles du réservoir et on ouvrait le feu.
L'artillerie chimique, à 10 kilomètres en arrière de la ligne d'attaque, tirait sur les points que les éclaireurs à hélicoptères venaient leur signaler. L'artillerie tirait au jugé, bien entendu, en se repérant sur la carte, le but, toujours placé à 12 ou 15 kilomètres pour le moins, restant forcément invisible pour elle. Dans une vraie guerre, elle eût couvert les points indiqués par les éclaireurs de ses terribles explosifs ou d'obus à vapeurs délétères.
L'escadre aérienne resta invisible pendant toute la journée. Vers le soir, le corps de défense remporta quelques avantages marqués, mais on s'aperçut que l'ennemi avait adroitement dissimulé un mouvement tournant sur la droite et qu'en somme cette première journée lui était favorable.
Cependant le général commandant avait laissé une réserve de cinq batteries du 8e chimistes avec le bataillon médical offensif tout entier à Châteaulin pour couvrir la ville, et nous allons voir que cette sage précaution ne fut pas inutile. La batterie de Georges Lorris faisait partie de cette réserve. Le jeune homme put recevoir sa fiancée et ses amis, et les installer dans un bon hôtel en belle situation sur la colline dominant tout le cours de la rivière. Il offrit à déjeuner à Estelle au campement des chimistes, un vrai déjeuner militaire, où les convives n'avaient pour sièges que des caisses de torpilles et d'explosifs divers.
DÉJEUNER SUR LE CHAMP DE BATAILLE.
Image plus grandeDans l'après-midi, voyant qu'il pouvait disposer d'un peu de temps après une revue du matériel, il prit une aéronef et mena ses amis voir l'engagement; mais, comme on ne put approcher trop près de peur de tomber dans les mains de l'ennemi, on ne vit pas grand'chose; à peine, sur l'immense terrain découvert, quelques groupes d'individus minuscules filant le long des haies et, çà et là, quelques flocons de fumée aussitôt dissipée dans l'air.
Comme on ne soupçonnait nul péril, Georges alla dîner à l'hôtel où il avait logé ses amis; il passa gaiement la soirée avec eux, puis s'en fut rejoindre ses hommes à leur baraquement. Mais la nuit devait être troublée: entre trois et quatre heures du matin, Châteaulin endormi fut réveillé en sursaut par de violentes détonations. C'était l'ennemi qui, ayant réussi dans son mouvement tournant, essayait de surprendre la ville; heureusement, les grand'gardes venaient de l'arrêter à 8 kilomètres. On avait le temps de préparer la défense.
LES ÉCLAIREURS A HÉLICOPTÈRES.
Image plus grandeEt, sous les yeux des voyageurs de l'hôtel éveillés par la canonnade, sous les yeux d'Estelle, souriant à son fiancé qui passe à la tête de sa batterie, devant la pauvre Grettly, qui croit que c'est pour de vrai, les chimistes, visières baissées, avec les tubes d'ordonnance communiquant à leurs réservoirs portatifs d'oxygène, établissent des batteries sur le monticule, à l'abri d'un rideau d'arbres. En vingt minutes, tous les appareils sont montés, les tubes et tuyaux vissés. Georges, monté sur son hélicoptère, est allé reconnaître l'ennemi et, grâce à ses indications reportées sur la carte et soigneusement vérifiées, les appareils sont pointés sur diverses directions.
UNE BATTERIE D'ARTILLERIE CHIMIQUE.
Image plus grandePendant que les aéronefs de réserve se portent en avant, les sections de torpédistes ont semé de torpilles les points menacés, et les chimistes commencent à tirer. La situation reste bonne; l'ennemi, se heurtant à tous les obstacles qu'on sème sur son chemin, fait d'abord peu de progrès; mais, vers les sept heures, il réussit, en profitant d'un pli de terrain, à s'avancer de quelques kilomètres en enveloppant certains postes aventurés.
Pour gagner du temps et laisser aux secours le temps d'arriver, Georges, qui a le commandement en sa qualité d'officier le plus ancien en grade, fait couvrir tout le périmètre de la défense de boîtes à fumée. Ces boîtes, éclatant à 100 mètres en l'air, répandent des flots de fumée noirâtre et nauséabonde, qu'en cas de guerre les chimistes eussent rendue absolument asphyxiante. Châteaulin, où l'atmosphère reste pure, est enveloppé d'un cercle de brouillard opaque qui le rend invisible à l'ennemi déconcerté.
Les batteries chimiques de la défense continuent à tirer; puis, à l'abri de la fumée, des torpédistes se glissent jusqu'à l'ennemi, et enfin le bataillon médical, avec sa batterie particulière, prend l'offensive à son tour. Il se porte en avant et envoie sur les points repérés quelques boîtes inoffensives, simplement nauséabondes aujourd'hui et provoquant des toux désagréables, lesquelles boîtes, dans une guerre, eussent porté sur les points de concentration de l'ennemi, sur les villages occupés, les miasmes les plus dangereux.
Châteaulin est sauvé; pendant que l'ennemi tâtonne dans le brouillard, se heurte aux torpilles ou tourne les points supposés rendus infranchissables par les miasmes, les secours arrivent.
Nous n'avons pas l'intention de suivre pas à pas ces manœuvres si intéressantes; Georges Lorris, qui avait eu l'idée du bouclier de fumée, fut très chaudement félicité le lendemain par le général, puis, comme sa batterie avait soutenu presque tout l'effort du combat pendant un jour et une nuit, et qu'un certain nombre d'hommes, n'ayant pas eu le temps de renouveler leur provision d'oxygène, étaient indisposés par suite de la manipulation des produits, elle fut, pendant tout le reste des opérations, mise en réserve, ce qui permit à Georges de consacrer un peu plus de temps à sa fiancée.
L'escadre aérienne, après avoir attaqué et dispersé au-dessus de Rennes les aéronefs ennemies, revenait avec des aéronefs prisonnières, apportant son concours aux forces terriennes. Le corps de défense, grâce aux savantes combinaisons du général, reconquit vite le terrain perdu et, dès le troisième jour des manœuvres, la situation de l'ennemi devint assez critique. Toutes les journées étaient employées en combats ou en conférences par le général lui-même ou par quelques ingénieurs de l'état-major. Parfois, au milieu d'une bataille, lorsqu'une circonstance se présentait qui pouvait servir à l'instruction des officiers, un signal arrêtait brusquement les deux armées, les clouant sur leurs positions respectives, et, de chaque côté, les officiers réunis écoutaient la conférence du général, émettaient des opinions ou proposaient des plans. Puis, sur un signal, l'action reprenait au point où on l'avait arrêtée.
LE CORPS MÉDICAL OFFENSIF.
Image plus grandeBientôt, l'armée ennemie, malgré ses efforts, se vit rejetée dans un canton montagneux et acculée à la mer. Une partie de son escadre aérienne avait été faite prisonnière, le reste tenta vainement d'enlever une partie du corps menacé, pour le porter nuitamment sur une meilleure position; mais les aéronefs veillaient, leurs jets de lumière électrique fouillant le ciel firent découvrir la tentative.
L'heure suprême avait sonné. Après un travail de toute une nuit pour le placement des batteries, à l'aube du sixième jour les chimistes et le corps médical offensif couvrirent la région occupée par l'ennemi de boîtes à fumée et d'obus à miasmes. L'ennemi riposta aussi vigoureusement qu'il put; mais ses boîtes, sur le périmètre très étendu de l'attaque, ne produisaient pas grand effet; il fut bientôt évident que, dans une action véritable, l'ennemi, noyé dans les gaz asphyxiants des chimistes et sous les vapeurs délétères à effet rapide du corps médical offensif, eût été bien vite et définitivement mis hors de combat. Les deux corps d'armée, attaque et défense, réunis le soir du septième jour à Châteaulin, furent passés en revue par les généraux, sous les flots de lumière électrique, félicités pour leurs belles opérations, et les réservistes, immédiatement congédiés, regagnèrent leurs foyers.
LE CORPS MÉDICAL OFFENSIF ENTRE EN SCÈNE.
Image plus grandeSeuls restèrent les officiers ayant à passer des examens pour l'obtention d'un grade supérieur ou à soutenir des thèses pour le doctorat ès sciences militaires. Le général se montra charmant pour Georges Lorris.
«Capitaine, lui dit-il, je serais heureux de vous proposer pour le grade de commandant, mais il vous faut le doctorat auparavant; donc, si vos occupations au laboratoire de monsieur votre père vous en laissent le temps, travaillez, piochez ferme et, aux examens de printemps, vous pourrez vous présenter avec toutes les chances...
—Mon général, je vous remercie, mais je suis en train de préparer autre chose.
—Quoi donc?
—Mon mariage, et je dois, mon général, remettre les rêves ambitieux à plus tard... Permettez-moi de vous présenter ma future...»
Après une journée de repos, les fiancés se décidèrent au retour, sur les instances de Sulfatin qui, dédaigneux des beautés de la bataille, avait passé ses journées au Télé de l'hôtel, à Châteaulin, à communiquer avec Molière-Palace, en confiant son malade aux soins de Grettly.
LE PARC NATIONAL, BARRÉ A L'INDUSTRIE.
Image plus grandePréparatifs d'installation.—La féodalité de l'or.—Quelques figures de l'aristocratie nouvelle.—La nouvelle architecture du fer, du pyrogranit, du carton, du verre.—Les photo-picto-mécaniciens et les progrès du grand art.—Messieurs les ingénieurs culinaires.
«Êtes-vous brouillés? demanda Philox Lorris, lorsque son fils se présenta devant lui au retour du Voyage de fiançailles.
—Pas le moins du monde; au contraire, je...
—Bigre! quand je serai le mari de cette dame!
Image plus grande—Ta ta ta! Vous ne vous êtes pas éprouvés sérieusement, vous êtes restés tous les deux, toi surtout, la bouche en cœur, à soupirer des gentillesses; ce n'est pas ainsi qu'on éprouve celle dont on veut faire la compagne de sa vie... Ce n'est pas loyal, je trouve que tu as manqué tout à fait de bonne foi...
—Comment! j'ai manqué de bonne foi?
—Certainement! Et ta fiancée aussi, de son côté! Tu n'es pas autrement bâti que tous les autres hommes, parbleu! et ta fiancée ne diffère pas du reste du genre féminin. Tu devais te montrer comme tu seras pendant le reste de ta vie—ainsi du reste que tous les hommes occupés—rude, distrait, grincheux souvent, emporté, violent même..... Nous sommes tous comme cela dans la vie; elle est si courte, la vie; une fois mariés, est-ce qu'on a du temps à perdre en manières?
—J'ai pourtant bien l'intention de ne pas me montrer aussi désagréable que cela...
—Certainement, parbleu! des bonnes intentions, ça ne prend pas de temps, on en a tant que l'on veut... mais les rapports journaliers, la vie enfin... C'est là que je t'attends! De même une fiancée, pour que le Voyage de fiançailles constitue un essai vraiment loyal de la vie conjugale, devrait tout de suite se montrer futile, légère, contrariante, souvent revêche, portée à la domination, etc., etc., enfin, telle qu'elle sera plus tard dans le ménage. Alors, on se juge franchement, et l'on décide en parfaite connaissance de cause si la vie commune est possible: «Attention! Quand je serai la femme de ce monsieur, je l'aurai toujours devant moi!—Bigre! Quand je serai le mari de cette dame, songeons-y, ce sera à perpétuité...» Voilà les sages réflexions que les personnes raisonnables doivent faire!»
—Attention! quand je serai la femme de ce monsieur!
Image plus grandeGeorges se mit à rire.
«Est-ce que tu me peindrais l'éminente doctoresse Bardoz et la sénatrice Coupard, de la Sarthe, avec les mêmes couleurs? demanda-t-il à son père.
—Pas tout à fait! Si je les ai distinguées, c'est qu'elles sont de vraies exceptions... Et puis elles seraient si occupées elles-mêmes! Enfin! concluons! Tu persistes vraiment?
—Je persiste à voir le bonheur de ma vie dans l'union avec...
—Bon! bon! pas de phrases! C'est ton ancêtre l'artiste, le poète qui te travaille... Laisse-le dormir! Nous verrons; mais avant de donner mon consentement définitif, je veux étudier ta fiancée... Tu connais mes principes: pas de femme inoccupée. Je propose à Mlle Lacombe d'entrer à mon grand laboratoire, section des recherches; elle travaillera sous mes yeux, à côté de toi... Ne crains rien, pas de surmenage, un petit travail doux! Et, entre temps, vous monterez votre maison et nous causerons ménage quand le nid sera achevé.»
Georges, comptant bien abréger le plus vite possible cette dernière période d'épreuves, se déclara satisfait de l'arrangement et porta la proposition de son père à Estelle. Tout fut vite entendu. D'ailleurs, Philox Lorris n'eut qu'un mot à dire aux Phares alpins pour faire passer M. Lacombe aux bureaux de Paris de cette administration: les parents d'Estelle purent venir habiter Paris, au grand plaisir de Mme Lacombe, qui voyait ainsi se réaliser un de ses rêves.
Georges Lorris et Estelle s'occupaient de leur installation future avec Mme Lacombe, mais sur les idées de Philox Lorris. Celui-ci négocia en quelques jours l'achat pour son fils, au centre de l'ancien Paris, sur les hauteurs de Passy, d'un petit hôtel que désirait céder, pour s'installer dans un vaste domaine dans le Midi, un banquier milliardaire d'Australie qui venait de réaliser dans les bourses du Nouveau Monde un krach fabuleusement fructueux et qui voulait, avec l'immense fortune récoltée dans sa magnifique opération, fonder, assez loin des désagréables criailleries des anciens actionnaires et dans un pays plus aristocratique que la terre australienne, une puissante famille seigneuriale.
Ce richissime ex-banquier, Arthur Pigott, traitant M. Philox Lorris en homme digne de le comprendre, exposa ses plans avec tranquillité quand il fit visiter son petit hôtel à son acheteur.
«Votre vieille aristocratie territoriale est morte d'inanition, illustre monsieur, ou elle achève de s'éteindre, dit-il ; soufflons donc dessus et remplaçons-la, car il faut la remplacer, c'est le vœu de la nature; vous savez bien qu'une aristocratie a son rôle dans la vie sociale et qu'on n'en a pas plutôt jeté une à terre,—vos révolutions l'ont prouvé—qu'une autre apparaît. A l'origine de toutes les grandes et hautes familles, monsieur, que voyez-vous? Un fondateur malin, plus riche et, par conséquent, plus puissant que ses voisins! Je dédaigne de rechercher comment il a ramassé cette fortune: il l'a, c'est le principal!... Les historiens passent assez légèrement là-dessus comme détail négligeable...
—Des chevauchées la lance au poing en pays ennemi, fit M. Philox Lorris, la conquête de quelque territoire; autrement dit, l'expulsion violente ou l'oppression des occupants, venus jadis de la même façon.
—Autrement dit des rapines de soudards, de brutales rapines, continua M. Pigott, hideuses violences des temps barbares! Eh bien! qu'on nie encore le progrès! J'ose prétendre que, plus tard, les historiens qui regarderont à l'origine de la noble famille fondée par moi en mon duché sur la Dordogne, où j'aurai, j'espère, le plaisir de vous avoir à mes grandes chasses, distingueront autre chose! Pas de violences, pas de soudards brutaux! Ils pourront dire: L'ancêtre Pigott, le fondateur, fut tout autre chose qu'un vulgaire Montmorency; ce fut un doux malin, un combattant de l'intelligence qui sut prélever sur des créatures inférieures la dîme de l'intelligence.....
—Deux ou trois cent mille actions de 5,000 francs, n'est-ce pas, dans vos dernières affaires?
—Plus quelques petites choses, pour compenser les frais très sérieux... Je reprends! Voici ce qu'ils diront, les historiens: Il sut prélever la dîme de l'intelligence et vint, apportant la richesse en notre belle province, fonder une illustre maison, planter l'arbre seigneurial dont les rameaux s'étendent aujourd'hui si largement, abritant nos têtes sous leur ombre, et contribuer puissamment au relèvement des principes d'autorité et des saines idées de hiérarchie sociale trop longtemps ébranlées par nos révolutions..... Voilà! ainsi se fonde la nouvelle aristocratie!»
Et M. Pigott avait raison.
Sur les ruines bientôt déblayées de l'ancien monde, une aristocratie nouvelle se fonde. Que devient l'ancienne? Les vieilles races en décadence semblent fondre et disparaître de jour en jour avec plus de rapidité. Nous voyons leurs descendants appauvris, éloignés par la défiance des masses des affaires publiques, peu aptes à la pratique des sciences, impropres aux grandes affaires industrielles et commerciales, tirer la langue dans leurs châteaux délabrés, qu'ils ne peuvent entretenir et réparer, ou végéter dans de misérables petites places sans ouvertures d'avenir.
Leurs terres, leurs châteaux, et leurs noms mêmes avec, s'en vont à la nouvelle aristocratie, aux seigneurs des nouvelles couches, aux Crésus de la Bourse, enrichis par l'épargne des autres, aux notabilités de la grande industrie ou de la productive politique, et, à côté de ces illustres débris heureux d'obtenir de maigres emplois en des bureaux de ministère ou d'usine, où le sang actif des anciens chevaucheurs croupit dans une stagnation lamentable, nous voyons tels grands industriels, gigantesques coffres-forts, planter le drapeau de Plutus sur les anciens domaines de l'ex-noblesse, reconstituer peu à peu les vastes fiefs d'autrefois sur des bases plus solides.
Quelques exemples, en outre de celui fourni par le milliardaire Pigott:
Le célèbre marquis Marius Capourlès, fondateur d'une centaine d'usines, organisateur de syndicats accaparant toutes les féculeries et distilleries d'une immense région. Avec ses bénéfices, dont il sait à peine le compte, Marius Capourlès a peu à peu aggloméré un noyau de vastes domaines comprenant l'étendue d'un département et récemment érigés en marquisat. Ajoutons bien vite que, parmi les simples petits commis d'une de ses agences, Marius Capourlès compte un duc authentique, descendant des rois de Sicile et de Jérusalem, et trois ou quatre pauvres diables couverts de blasons, dont les pères ont eu terres et châteaux, gardé, casque en tête, des marches de frontières et arrosé de leur sang tous les champs de bataille de l'ancienne France.
M. ARTHUR PIGOTT.
Image plus grandeM. Jules Pommard est non moins célèbre que le marquis Marius. Lancé sur le terrain giboyeux de la politique, M. Jules Pommard n'est pas de ceux qui restent bredouilles. Il a eu des hauts et des bas; accusé jadis de trafics et de malversations, mais amnistié par le succès, il s'est, après avoir purgé quelques petites condamnations, taillé dans sa province un véritable petit royaume où il tient tout, dirige tout, commande à tous et plane sur tous du haut de sa sereine majesté d'homme arrivé, qu'encadre noblement un grand château historique ayant fait partie du domaine royal, château dont il compte bien faire porter le nom à ses héritiers.
Voici une illustration plus haute encore, M. Malbousquet, autre grand industriel, roi du fer et prince de la fonte, maître et possesseur de formidables établissements métallurgiques, propriétaire de tubes et de nombreuses lignes d'aéronefs, à la tête de trois cent mille ouvriers et du plus titanique outillage qu'il soit possible de rêver, immense réunion d'engins terrifiants, grinçant, tournant, virant, frappant, hurlant effroyablement en des usines monstres, colossales cités de fer aux architectures étranges, où les marteaux-pilons géants s'élèvent comme d'extraordinaires monuments mobiles et féroces, parmi des ouragans de vacarmes métalliques et des tourbillons d'âcres fumées, au-dessus de rouges fournaises attisées par des cohues d'hommes hâves et demi-nus, roussis, grillés et charbonneux.
Le maître de ce royaume, véritablement infernal, n'a garde de l'habiter; il domine de loin, il commande et dirige, loin de l'infernal mouvement, loin des rivières de fonte incandescente et des hauts fourneaux soufflant des haleines de feu; il règne sur ses esclaves de chair et de fer du fond d'un somptueux cabinet relié par Télé au cabinet de l'ingénieur-directeur des usines, dans un castel resplendissant, grand comme Chambord et Coucy réunis, élevé à coups de millions dans un site charmant, avec un fleuve à ses pieds, filant vers la mer, et de belles forêts, sévèrement gardées, se déroulant aux divers horizons.
A perte de vue, tout ici appartient à M. Malbousquet, déjà comte romain, devenu duc tout récemment, par la grâce du milliard; dans cette terre, érigée pour lui en duché par les Chambres, tout est à lui, le sol et aussi les gens, tenus et bridés par mille liens.
C'est pourtant le domaine actuel du roi du fer, le grand centre métallurgique qui fut, en 1922, le principal foyer de la révolution sociale et qui vit, lors du triomphe momentané des doctrines collectivistes, le plus complet bouleversement.
Ici, pendant qu'une effroyable lutte éclatait à Paris, pendant que se déroulaient des scènes de sauvagerie épouvantables, où le peuple énervé et halluciné, dans l'impossibilité de réaliser les rêves insensés des révoltés et des utopistes, des naïfs farouches et des hâbleurs, accumulait ruines sur ruines et se ruait à la folie furieuse et à l'effondrement universel, pendant ce déchaînement de tous les délires, dans le grand centre métallurgique saisi au nom de la collectivité, s'appliquaient à peu près pacifiquement les théories socialistes.
EMBARCADÈRE DE L'HÔTEL GEORGES LORRIS.
Image plus grandeLes meneurs, au jour du triomphe, avaient ici trouvé un organisme bien complet, en bon état de fonctionnement, et ils avaient pensé que tout devait continuer à marcher comme par le passé et même beaucoup mieux, simplement par la bonne volonté de tous, moyennant la simple suppression des directeurs et des actionnaires, et le partage égal entre tous du produit intégral du travail de tous.
Le programme était simple, clair, à la portée des moins larges intelligences, mais l'application, au grand étonnement de chacun, donna lieu pourtant, dès la première heure, à de rudes frottements. L'égalité des droits décrétée—la Sainte Égalité—pouvait-elle s'accommoder de l'inégalité des fonctions et des travaux? On laissait les ingénieurs à leurs travaux forcément, parce que le simple manœuvre ne pouvait songer à prendre leur place; mais les autres, bureaucrates, contremaîtres, chefs ouvriers, ne devaient-ils pas rentrer dans le rang? Comment procéder à la distribution du travail, avec toutes ces inégalités, qui semblaient apparaître pour la première fois aux yeux de tous? Personne ne voulait plus du travail rude, du travail dangereux; chacun, naturellement, réclama le travail le plus facile et le plus doux, les postes les plus tranquilles.
Dès le premier jour, les heurts violents se produisirent, les discussions éclatèrent et s'envenimèrent très vite. Au milieu des tiraillements, des désordres et même des grèves de certaines spécialités, les usines marchèrent quelque temps cahin-caha, dévorant les stocks de minerais amassés et les fonds saisis dans les caisses. Puis, brusquement, tout s'arrêta, les machines poussèrent leur dernier râle, les hauts fourneaux s'éteignirent, tout tomba dans une confusion épouvantable.
Le collectivisme mourait de son triomphe. Tant bien que mal, l'organisme qu'il avait trouvé en fonctions avait encore marché quelques semaines, produisant—suivant les comptes rigoureusement tenus par les bureaux—tout à perte, pour diverses causes, par suite de l'immense gâchis d'abord, du labeur mal conduit et mollement soutenu pendant les heures de travail diminuées de moitié,—et laissant, au lieu de fabuleux bénéfices à répartir, comme tous l'espéraient, un déficit à combler, gouffre énorme, s'élargissant d'heure en heure.
Six mois d'anarchie épouvantable, avec la tristesse amère des beaux rêves écroulés, les lugubres désespoirs, les colères impuissantes, avec la ruine, la fureur et la faim partout!
Le grand centre industriel resta comme un immense tas de ferrailles inutiles, autour duquel peu à peu la solitude se faisait et que les affamés abandonnaient en colonnes lamentables.
Quand, après bien d'autres catastrophes, l'anarchie de Paris, s'éteignant peu à peu dans le sang des sectes socialistes qui s'entre-dévoraient, fut écrasée définitivement par un retour du bon sens, puissamment aidé par la force passée aux mains des meneurs satisfaits, gorgés des dépouilles de l'ancienne société, il n'y avait plus de désordres à réprimer dans le royaume du fer, il n'y avait plus que des ruines.
Édouard Malbousquet, jeune alors, ex-petit ingénieur des usines, riche de quelques petits bénéfices recueillis dans l'eau trouble de la révolution sociale, eut alors l'habileté de grouper quelques amis parmi les nouveaux capitalistes éclos dans la tourmente et de racheter, pour un morceau de pain jeté aux actionnaires survivants, ces tristes ruines inutiles, et de tout recommencer.
La nouvelle féodalité: Monsieur le duc Malbousquet.
Image plus grandeLe résultat, le voici: tout en haut, le puissant seigneur suzerain; tout en bas, la tourbe des humbles vassaux; d'un côté, une haute personnalité politique, financière et industrielle, comblée de richesses, de titres et d'honneurs; et, de l'autre, la noire fourmilière des travailleurs du fer, revenus au travail avec de la misère et de cruelles désillusions en plus.
Notre haute civilisation scientifique, l'excès du machinisme, l'industrialisme écrasant l'homme sous l'engin ou changeant cet homme, non pas en machine même, mais en simple fragment de rouage de machine, ont donc, en définitive, abouti à ramener le monde en arrière et à créer au-dessus des masses travailleuses une nouvelle féodalité, aussi puissante, aussi orgueilleuse et aussi rude en sa domination que l'ancienne, si ce n'est plus!
Serfs des enfers industriels rivés aux plus dures besognes, petits employés cloués à leur pupitre, petits ingénieurs, rouages un peu plus fins de la grande machine, petits commerçants, laminés et broyés par les gigantesques syndicats, paysans cultivant, suivant les nouvelles méthodes scientifiques, la terre des nouveaux seigneurs, dites-nous si le sort des manants du Moyen âge, des siècles où l'on avait au moins le temps de respirer, était plus rude que le vôtre?
Certes, la main humaine, même recouverte du gantelet de fer des hauts barons, le poing de la féodalité de fer était moins lourd que le marteau-pilon d'aujourd'hui, symbole écrasant de la nouvelle féodalité de l'or!...
Le petit hôtel acheté par M. Philox Lorris, à l'un de ces potentats de la finance et de l'industrie, avoisiné par d'autres hôtels d'un luxe babylonien, résidences urbaines appartenant à de non moins notables seigneurs, allait donc être transformé complètement pour le fils du grand ingénieur; toutes les innovations, toutes les applications de la science moderne devaient y faire régner un confort scientifique absolument digne du siècle éclairé où nous avons le bonheur de vivre et du grand Philox Lorris lui-même.
FORÊTS D'APPARTEMENT.
Image plus grandeIl y avait naturellement très peu de jardins, un simple cadre de verdure, sertissant les différents bâtiments,—l'espace est si mesuré à Paris!—mais on s'était rattrapé sur les terrasses, les petites plates-formes et les balcons suspendus, transformés en véritables forêts, en forêts vues par le gros bout de la lorgnette, avec des arbres nains japonais suivant la mode actuelle.
LE SOL DE PARIS.
Image plus grandeIl n'y a pas que Paris qui soit étroit et resserré, on se sent tellement pressé aujourd'hui sur notre globe archi-plein, dans le coude à coude des continents bondés, qu'il faut tâcher de gagner un peu de place, de toutes les façons possibles, par d'ingénieux subterfuges.
Voulez-vous des forêts ombreuses avec de vieux chênes aux ramures puissantes, tordant leurs racines comme un nid de serpents et lançant au loin de grosses branches à l'épais feuillage? Voulez-vous des pins fantastiques, hérissés de pointes et cramponnés à des blocs de rochers moussus? Voulez-vous des arbres exotiques, des fourrés étranges, dominés par des baobabs monstrueux?
En voici sur votre balcon, dans de jolis bacs de faïence japonaise, voici sur votre véranda la forêt vivante en réduction, les géants nains, les arbres centenaires, les colosses végétaux, maintenus, par l'art inouï du jardinier de Yeddo, à des proportions de plantes d'appartement.
C'est la forêt minuscule, mais c'est la forêt tout de même, avec ses fourrés touffus, ses dessous tapissés de bruyères naines, avec ses profondeurs mystérieuses, qui vous donnent le vertige et le frisson des solitudes, avec ses rochers, ses ravins même, au-dessus desquels se dressent de vieux troncs dépouillés, tordus et déchiquetés par les siècles, ravagés par les ouragans; ce sont de vastes paysages factices, absolument illusionnants, devant lesquels, en y mettant un atome de bonne volonté, on peut chercher la poésie du rêve, tout comme si l'on errait dans les quelques coins de nature sauvage qui nous restent, éparpillés çà et là par le monde et sur le point de disparaître à jamais.
Ne cherchez pas d'autres feuillées à Paris, en dehors de ces futaies factices et des maigres jardinets entretenus à grand'peine autour des maisons riches.
Le sol de Paris n'en peut guère produire, puisqu'il n'existe plus, puisque la vraie terre y a disparu ou à peu près, remplacée par un lacis embrouillé de tunnels, de canalisations diverses, de tubes métropolitains réunissant les quartiers, de tubes d'expansion au dehors, d'égouts, de caniveaux, de conduits pour les innombrables fils des divers Télés et des services électriques divers, force, lumière, théâtre, musique, etc., entre-croisés à travers un massif de béton et de pierrailles, où les racines des pauvres diables d'arbres que leur malheur a exilés dans ce conglomérat rocailleux, saturé de fluides divers, ne peuvent, même en s'allongeant et s'échevelant outre mesure, puiser qu'une bien maigre nourriture.
Mais si la villa parisienne de Georges Lorris ne pouvait guère montrer d'autres verdures que les arbres comprimés et rabougris de ces forêts d'appartement, elle possédait une annexe un peu plus loin, dans les montagnes du Limousin, à trente-cinq minutes de tube et deux heures d'aéronef à peine, une maison de campagne, petite, mais commode, agréablement placée dans un fort beau paysage, à mi-côte d'une colline rocheuse, avec des arbres de proportions naturelles et des coins de véritables bois sous ses fenêtres.
Par une heureuse idée de l'architecte, la partie supérieure de la maison, sorte de tourelle carrée dominant le corps de bâtiment principal, était mobile et pouvait monter, faisant cage d'ascenseur, jusqu'à la crête de la colline voisine et stationner ainsi, pendant les belles journées, à 80 mètres au-dessus de la maison.
De là, le pays se découvrait plus vaste, pittoresque et tourmenté, coupé de ravins, sillonné de rivières, et montrait au loin, sur des roches isolées ou sur les différentes croupes de collines, cinq ou six ruines de vieux châteaux et seulement, l'industrie étant encore peu développée dans la région, une vingtaine de groupes d'usines fumeuses à l'horizon.
Pour revenir à l'hôtel parisien abandonné par le banquier milliardaire comme trop simple et ne convenant plus à sa haute situation, il n'en était pas moins un somptueux petit bijou d'architecture moderne en délicieuse situation.
On jouissait d'une vue admirable et très étendue des loggias du grand salon du sixième étage au-dessus du sol, c'est-à-dire du premier, comme on a l'habitude de dire, maintenant que l'entrée principale d'une maison est sur les toits, à l'embarcadère aérien. De cette loggia, ainsi que des miradors vitrés suspendus aux façades, on apercevait tout Paris, l'immense agglomération quasi-internationale de 11 millions d'habitants qui fait battre sur les rives de la Seine le cœur de l'Europe et presque le cœur du monde, en raison des nombreuses colonies asiatiques, africaines ou américaines fixées dans nos murs; on planait au-dessus des plus anciens quartiers, ceux de la vieille Lutèce, bouleversés par les embellissements et les transformations, par delà lesquels d'autres quartiers plus beaux, les quartiers modernes, si étonnamment développés déjà, projetaient au loin d'immenses boulevards en construction.
Là-bas, derrière les hauts fourneaux, les grandes cheminées et les coupoles de réservoirs électriques du grand musée industriel des Tuileries, se dressent, au centre du berceau de Lutèce, flottant entre les deux bras de la Seine,—de la vieille Lutèce agrandie et transformée, allongée, grossie, gonflée et hypertrophiée—les tours de Notre-Dame, la vieille cathédrale, surmontées d'un transparent édifice en fer, simple carcasse aérienne de style ogival comme l'église, portant, à 80 mètres au-dessus de la plate-forme des tours, une seconde plate-forme avec bureau central d'aéronefs omnibus, commissariat, restaurant et salle de concert de musique religieuse. La tour Saint-Jacques se montre non loin de là, surmontée, elle aussi, à 50 mètres, d'un immense cadran électrique et d'une seconde plate-forme autour de laquelle voltigent, à différentes hauteurs, les aérocabs d'une station.
Des édifices aériens pointent très nombreux au-dessus des cent mille embarcadères des maisons, au-dessus des toits où s'étalent, de cime en cime, de gigantesques réclames pour mille produits divers. On distingue d'abord les embarcadères des grandes lignes d'aéronefs omnibus, les wharfs d'aéronefs transatlantiques,—ces constructions de toutes les formes et de tous les styles, monumentales, mais très légères, portées sur de transparentes armatures de fer,—le grand embarcadère central des Tubes, plus massif, projetant dans toutes les directions des tubes, portés parfois sur de longues arcatures de fer ou traversant en tunnels les collines chargées de maisons,—puis bien d'autres édifices divers, plus ou moins turriformes: phares de quartier, commissariats et postes aériens pour la surveillance de l'atmosphère, si difficile pendant la nuit, malgré les flots de lumière électrique répandus par les phares, embarcadères de grands établissements ou de magasins.
Quelques quartiers apparaissent voilés par un treillis serré et embrouillé de fils électriques qui semblent les envelopper d'une gigantesque toile d'araignée. Trop de fils! Ces réseaux courant en tous sens sont, à certains endroits, un obstacle à la circulation aérienne; bien des accidents ont été causés par eux aux heures nocturnes, malgré l'éclat des phares et des lampadaires de toits, et l'on a vu maintes fois des passagers d'aérocabs foudroyés au passage, ou blessés et presque décapités par la rencontre d'un fil inaperçu.
LA BONNE A TOUT FAIRE.
Image plus grandeTout près de l'hôtel Lorris se montre le plus ancien de ces légers édifices escaladant les nuées construit jadis par un ingénieur qui pressentait la grande circulation aérienne de notre temps, l'antique et bien vénérable tour Eiffel, élevée au siècle dernier, un peu rouillée et déversée.
Cette vieille tour a reçu récemment, au cours d'une complète restauration bien nécessaire, de considérables adjonctions; ses deux étages inférieurs sont enserrés dans de magnifiques et décoratives plates-formes d'une contenance de plusieurs hectares, organisées en jardins d'hiver, supportées par deux ceintures d'arcs de fer d'un grand style. Comme pendant, de l'autre côté du fleuve, montent et se perdent, dans l'atmosphère des coupoles, les terrasses et les pointes de Nuage-Palace, le grand hôtel international aux architectures étranges, construit au sommet de l'ancien Arc de Triomphe, par une société financière qui a, par toutes ces splendeurs, ruiné deux séries d'actionnaires, mais qui, sur l'Arc de Triomphe à elle vendu par l'État en un moment de gêne après notre douzième révolution, a superposé de véritables merveilles.
Plus loin, au-dessus du bois de Boulogne, découpé en petits squares, s'élève Carton-Ville, un quartier ainsi baptisé à cause de ses élégantes et vastes maisons de rapport entièrement construites en pâte de papier aggloméré, rendue plus solide que l'acier et plus résistante que la pierre aux intempéries des saisons, avec des épaisseurs bien moindres, ce qui économise la place. L'avenir est là; dans la construction moderne, on n'emploie plus beaucoup les lourds matériaux d'autrefois: la pierre est à peu près dédaignée, le Pyrogranit en tient lieu dans les constructions monumentales, disposé en cubes fondus d'une bien autre résistance que la pierre et appliqué de mille façons à la décoration des façades. On n'a plus recours au fer que dans certains cas, lorsqu'on a besoin de supports solides, colonnes ou colonnettes, et partout maintenant le carton-pâte est employé concurremment avec les plaques de verre, murailles transparentes, qui laissent les pièces d'apparat des maisons se pénétrer de lumière.
Les grands magasins, certains établissements, comme les banques, sont maintenant construits entièrement en plaques de verre; l'industrie est même parvenue à fondre d'une seule pièce des cubes de 10 mètres de côté, à cloisons intérieures pour bureaux, et des belvédères également d'une seule pièce.
De son petit hôtel si merveilleusement situé, M. Philox Lorris veut faire un modèle d'arrangement intérieur; le chef de son bureau d'ingénieurs-constructeurs est à l'œuvre. Georges Lorris donne ses idées et ses plans, qui sont un peu les idées et les plans d'Estelle et, par conséquent, ceux de Mme Lacombe; mais son père les met imperturbablement de côté ou les modifie si complètement que Georges ne les reconnaît plus. N'importe, ce sera bien.
L'embarcadère, à 12 mètres au-dessus du toit, est tout en verre, supporté par une gracieuse et artistique arcature de fer. Une coupole, surmontée d'un phare électrique, abrite quatre ascenseurs desservant les appartements particuliers de Monsieur et de Madame, les appartements de réception et l'aile des laboratoires et cabinets de travail. Sur l'un des côtés de la plate-forme de l'embarcadère débouche le grand ascenseur de service, près de la remise des aéronefs, haute tour rectangulaire sur un angle de la maison, ayant place pour dix véhicules superposés, avec les ouvertures de ses dix étages sur un des côtés.
Les salons de réception sont tout à fait somptueux; le précédent propriétaire en avait fait une galerie de photo-peinture. M. Philox Lorris a remplacé les tableaux partis par quatre grands panneaux décoratifs: l'Eau, l'Air, le Feu, l'Électricité, panneaux animés, vivants pour ainsi dire, et non froides peintures.
Dans chacune de ces grandes décorations, par un procédé tout nouveau, autour de la statue allégorique de l'élément représenté, cet élément lui-même joue son rôle. Sur le panneau consacré à l'Élément humide, l'eau ruisselle et cascade véritablement sur un fond de rochers et de coquillages, animé par des échantillons des plus remarquables habitants de l'onde, des poissons vrais ou faux, vrais pour les races de petite taille et, dans le lointain, représentations minuscules, à mouvements automatiques bien réglés, des plus formidables espèces.
Le panneau consacré au Feu est le pendant naturel de l'Eau. Le feu est allégoriquement représenté par une figure à buste de femme sur un corps de salamandre à longue queue contournée; autour de cette figure des flammes véritables, mais sans chaleur, dessinent d'étincelantes volutes et, dans le fond, un volcan en éruption laisse couler des rivières de lave flamboyante dont on peut à volonté varier les couleurs. On devine quel magnifique thème les deux autres éléments, l'Air et l'Électricité, ont pu fournir à l'artiste décorateur; dans le panneau de l'Air, au milieu de magnifiques effets de nuage, produits, avec l'inépuisable variété de la nature elle-même, par un procédé particulier, passent les habitants de l'atmosphère, de charmantes réductions d'aéronefs aux contours atténués par les vapeurs, absolument comme dans la nature. Tout ce panneau est admirablement réglé: les aspects changent à volonté, on a de ravissants levers et couchers de soleil, et même de superbes effets de véritables nuits constellées d'étoiles, réduction de notre ciel nocturne aux chemins azurés, poudrés de sable d'or, comme disent les poètes.
Quant à l'Électricité, l'artiste mécanicien a tiré un bon effet décoratif des si curieux appareils producteurs et transmetteurs, et M. Philox Lorris a mis la grande plaque de Télé comme motif central au-dessus de la figure allégorique.
Nous voyons donc ici vraiment l'art de l'avenir. Après la peinture d'autrefois, les timides essais artistiques des Raphaël, Titien, Rubens, David, Delacroix, Carolus Duran et autres primitifs, nous avons eu la photo-peinture, qui représentait déjà un immense progrès; les photo-peintres d'aujourd'hui seront dépassés par les photo-picto-mécaniciens de demain. Ainsi l'art va toujours progressant.