Tout ce qu'elle dit convenait si bien au cas actuel; et il fut si difficile à Edward de le supporter, que ne pouvant plus soutenir sa position, il se leva et voulut sortir.

—Nous quitter aussitôt! dit Maria, non, mon cher Edward, cela ne se peut. Rasseyez-vous, et restez, je vous en conjure; et, le tirant un peu à l'écart, elle lui dit à l'oreille en jetant un coup-d'œil sur Lucy: attendez qu'elle soit partie, je vous en supplie! elle s'en ira bientôt; il y a des siècles qu'elle est là. Mais cette invitation manqua son effet. Il n'en sortit pas moins; et Lucy qui était décidée à ne pas partir la première, fût-il resté deux heures, s'en alla bientôt après lui. Maria était de si mauvaise humeur qu'elle la salua à peine.

—Qu'est-ce donc qui peut l'attirer si souvent ici, dit-elle à sa sœur, dès que Lucy eut tourné le dos? ne pouvait-elle pas voir facilement comme nous désirions tous son départ? Combien Edward était tourmenté!

—Pourquoi donc, dit Elinor, Lucy serait-elle une étrangère pour lui? il a demeuré chez son oncle près de Plymouth; il la connaît depuis plus long-temps que nous: il est très-naturel qu'il ait aussi du plaisir à la voir. Du plaisir! Edward du plaisir à voir Lucy Stéeles qu'il a vue peut-être deux ou trois fois comme une petite fille! Si même il l'a remarquée et reconnue, ce que je ne crois pas à l'air qu'il avait avec elle, il aurait bien voulu la voir loin d'ici. Je ne sais pas, Elinor, quelle est votre idée en me parlant d'Edward avec cette indifférence, ou en le supposant indifférent lui-même au plaisir d'être avec vous? il n'y avait qu'à le voir pour sentir comme il était tourmenté. Aussi ai-je été aujourd'hui très-contente de sa manière, et très-mécontente de la vôtre, Elinor. Pas un mot d'amitié, pas un effort pour le retenir ou pour faire en aller Lucy. Si c'est là ce qu'on appelle être sage et prudente, que le ciel me préserve de l'être! moi je dis que c'est ingratitude ou fausseté. Ce pauvre Edward, comme il avait l'air malheureux! Je ne sais comment vous avez eu le courage de le laisser sortir ainsi. Elle se retira elle-même en disant cela. Elinor en fut bien aise; elle n'aurait su que lui répondre, liée comme elle l'était par sa promesse à Lucy de garder son secret; et quelque pénibles que fussent pour elle l'erreur de Maria et les propos qui en étaient la suite, elle était forcée de s'y soumettre. Son seul espoir était qu'Edward ne s'exposerait pas souvent à renouveler un entretien aussi cruel, et qu'il ferait tous ses efforts pour l'éviter. Mais elle-même! pourrait-elle alors se dérober aux conjectures, aux plaintes, et même aux reproches de Maria sur la rareté des visites d'Edward. Sous tous les rapports Elinor était vraiment très-malheureuse, et elle avait besoin de tout son courage pour supporter une situation aussi désagréable, et qui suivant les apparences durerait encore long-temps.

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CHAPITRE XXXVII.

Peu de jours après cette rencontre les papiers-nouvelles annoncèrent au public que madame Charlotte Palmer, femme de M. Thomas Palmer, écuyer, était heureusement délivrée d'un fils: très-intéressant article pour la bonne grand'mère Jennings, qui le savait déja puisqu'elle avait assisté à la naissance du petit héritier, mais qui n'en eut pas moins de plaisir à le lire sur les papiers.

Cet évènement qui la rendait heureuse au suprême degré, produisit quelque changement dans l'emploi de son temps, et dans la vie de ses jeunes amies. Elle voulait être autant que possible auprès de la nouvelle maman et de ce cher petit nouveau-né, qu'elle aimait déja à la folie; elle y allait chaque matin dès qu'elle était habillée, et ne rentrait chez elle que très-tard dans la soirée. Elle pria sa fille aînée, lady Middleton, d'inviter mesdemoiselles Dashwood à passer de leur côté toute leur journée chez elle à Conduit-Street. Elles auraient bien préféré rester au moins la matinée dans la maison de madame Jennings; mais elles n'osèrent pas le demander, ni se refuser à l'invitation polie de lady Middleton. Elles passèrent donc leur temps avec cette dame et les demoiselles Stéeles, qui ne leur plaisaient ni à l'une ni à l'autre, et qui ne sentaient pas non plus le prix de leur société. Lady Middleton se conduisait avec une extrême politesse qui n'était même que des complimens sans fin et des cérémonies très-ennuyeuses; mais dans le fond elle ne les aimait pas du tout. D'abord elles ne gâtaient ni ne louaient les enfans; puis elles aimaient la lecture, que lady Middleton ne regardait que comme une chose qui fait perdre du temps. Aussi trouvait-elle Elinor trop instruite, trop raisonnable, quoiqu'elle n'affichât jamais l'instruction, et qu'elle ne fît point parade de sa raison. Comme elle passait pour être à-la-fois bonne, spirituelle et bien élevée, lady Middleton croyait qu'elle était la seule dont on pût vanter le bon ton et la bonne éducation. Elle trouvait Maria capricieuse et satyrique, sans trop savoir peut-être ce que signifiaient ces deux mots. Mais enfin comme elles étaient en visite chez sa mère qui les lui avait recommandées, elle les accablait d'honnêtetés et d'attentions, au grand désespoir des deux Stéeles, qui croyaient que c'était autant qu'on leur ôtait, et qu'elles seules avaient droit à l'amitié de leur cousine lady Middleton. La présence de mesdemoiselles Dashwood les gênait. Lady Middleton était honteuse de ne rien faire devant elles, et Lucy de faire trop. Celle-ci s'était fort bien aperçue que ses flatteries continuelles leur faisaient pitié, et n'osait pas s'y livrer sans la moindre retenue, comme à son ordinaire, en leur présence. Mademoiselle Anna était celle qui en souffrait le moins. Il n'aurait même tenu qu'à mesdemoiselles Dashwood de la captiver entièrement. Elles n'auraient eu pour cela qu'à lui confier en détail toute l'histoire de Willoughby et de Maria, dont elle était fort curieuse, et la plaisanter sur M. Donavar, le médecin de la maison, qu'on faisait venir au moindre petit mal des enfans, et sur qui la grosse Anna avait fondé toutes ses prétentions; c'était alors l'éternel sujet des railleries de sir Georges. Docteur, disait-il, quand Donavar entrait, tâtez, je vous prie, le pouls de mademoiselle Anna, vous allez le trouver bien ému; voyez comme son teint s'anime! elle a beaucoup de fièvre, j'en suis sûr; et votre pouls, docteur, n'est pas beaucoup plus tranquille. Alors Anna baissait ses petits yeux, d'un air enfantin et modeste, puis les relevait tous pétillans sur le docteur. En général, elle n'était jamais plus contente que lorsque sir Georges commençait de parler de lui. Il y a trois jours que le docteur n'est venu, Anna, lui disait-il; vous allez en maigrir: faites pleurer Williams ou Sélina, la maman l'enverra bientôt chercher. Il ne demandera pas mieux que d'avoir un prétexte de vous rendre ses hommages, etc. etc. Elle avalait tout cela avec délice, et ne doutait pas d'avoir fait cette conquête.

Elinor qui souffrait de la voir tourner en ridicule, n'y ajoutait rien; tandis que la grosse Anna à qui ce silence déplaisait, était tout près de la croire jalouse de sa conquête du docteur Donavar. Quand sir Georges dînait dehors, ce qui arrivait assez souvent, la pauvre Anna passait toute la journée, sans entendre d'autres plaisanteries sur le docteur que celles qu'elle se faisait à elle-même.

Ces petites jalousies, ces petits mécontentemens étaient si ignorés de madame Jennings, qu'elle croyait que ces quatre jeunes filles se délectaient d'être ensemble; et tous les soirs en revenant, elle félicitait ses jeunes amies d'avoir encore échappé ce jour-là à la société de la vieille grand-mère. Elle les rejoignait quelquefois chez sir Georges, où elle venait donner à sa fille aînée des nouvelles de l'accouchée, que l'indifférente lady écoutait à peine; mais n'importe madame Jennings allait son train. Elle attribuait le rétablissement de Charlotte à ses soins, et donnait sur la mère et sur l'enfant des détails minutieux, qui n'intéressaient que la curiosité d'Anna. Heureuse de faire entrer là son cher docteur, qui était aussi celui des Palmer, celle-ci racontait à son tour ce qu'il lui avait dit à ce sujet. Ne vous a-t-il pas dit aussi, s'écriait madame Jennings, comme mon petit-fils est bien venu, qu'il est gras et beau comme un petit ange, qu'il ressemble à Charlotte et à Palmer. Mais une seule chose m'afflige, c'est que son père, qui est bon cependant, assure que tous les enfans de cet âge sont de même, et ne veut pas convenir que le sien soit le plus bel enfant du monde; sans vous déplaire, Mary, vos enfans sont très-bien, mais ils n'en approchent pas.

—Il est impossible, dit Lucy en caressant la petite, que qui que ce soit au monde l'emporte en beauté sur Sélina.

Lady Middleton un peu consolée, lui accorda toutes ses bonnes grâces et lui fit un joli présent dans la soirée; de manière que Lucy trouva que le métier de flatteuse était bon et facile.

La liaison qui s'était établie entre les maisons Middleton et Dashwood occasionnait de fréquentes rencontres. Un jour qu'Elinor et Maria, étaient en visite chez leur belle-sœur, il y vint une dame du haut rang, qui ne connaissant point les particularités de cette famille, ne mit pas en doute qu'ils ne logeassent tous ensemble. Deux jours après, cette dame donnant un concert, envoya chez madame John Dashwood des cartes d'invitation pour elle et pour ses belles-sœurs. Madame John n'y vit d'abord que le désagrément de leur envoyer sa voiture et l'ennui de les y accompagner; lady Middleton n'y étant pas invitée, elles ne pouvaient y aller seules. Fanny se promit bien de dire à tout le monde que ses belles-sœurs ne logeaient pas chez elle. Maria par l'habitude de faire le jour ce qu'elle avait fait la veille même et par l'indifférence qu'elle mettait à faire une chose plutôt qu'une autre, avait été amenée par degré à reprendre le genre de vie de Londres et à sortir tous les soirs, sans attendre ni désirer le moindre amusement, et souvent sans savoir jusqu'au dernier moment où elle allait. Sa toilette l'occupait si peu, que si sa sœur n'y avait pas pensé pour elle, elle serait restée dans sa robe du matin. Mais quand, après un ennui qu'elle supportait à peine, elle était enfin parée, commençait un autre supplice; c'était l'inventaire que faisait Anna Stéeles de toutes les pièces de son ajustement l'une après l'autre. Rien n'échappait à son insatiable curiosité et à sa minutieuse observation. Elle voyait tout, elle touchait tout, elle voulait savoir le prix de tout, elle calculait le nombre des robes de Maria, et combien le blanchissage devait lui coûter par semaine, et à combien sa toilette devait lui revenir par an. Maria en était excédée; mais ce qui lui déplaisait plus encore était le compliment qui suivait toujours cet examen. «Eh bien, miss Maria, vous voilà très-bien mise et très-belle encore, quoiqu'on en dise: Consolez-vous, c'est moi qui vous le promets, vous allez faire encore bien des conquêtes; et tous les jeunes gens ne seront peut-être pas légers et perfides. Mademoiselle Elinor est très-bien aussi. A présent que vous avez si fort maigri, on ne dirait pas qu'elle est l'aînée; et elle aura bien sa part d'adorateurs».

Avec de tels encouragemens elles attendaient ce soir-là le carosse de leur frère. Comme elles étaient prêtes, elles y entrèrent sur-le-champ au grand désespoir de Fanny qui avait espéré qu'elles ne le seraient pas encore et qu'elle pourrait rejeter le retard sur ses belles-sœurs.

Les évènemens de cette soirée ne furent pas remarquables. Le concert d'amateurs, était, comme ils le sont d'ordinaire extrêmement médiocre, quoique, dans leur propre estime et dans celle de la dame qui les avait rassemblés, ce fussent les premiers talens d'Angleterre. Au reste, à Maria près qui était très-forte sur le piano, mais qui ne faisait nulle attention à la musique, le reste de l'assemblée était peu en état d'en juger. On était là plutôt pour voir et se faire voir, que pour écouter. Aussi Elinor qui n'était point musicienne et n'y avait nulle prétention, ne se fit pas scrupule de détourner ses yeux de l'amphithéâtre de musique pour regarder d'autres objets. Dans le nombre des femmes elle en remarqua une à l'excès de sa parure, d'ailleurs très-peu jolie, mais grande et bien faite, et entourée de tous les élégans, parmi lesquels elle eut bientôt reconnu Robert Ferrars à son costume exagéré et à sa lorgnette avec laquelle il regardait toutes les femmes, avec une fatuité insupportable. Bientôt son tour vint d'être regardée; et Robert lui-même s'avança avec nonchalance, et s'assit à côté d'elle. Bonjour, ma vieille connaissance, lui dit-il d'un ton léger.

—Monsieur, vous vous méprenez sans doute, lui dit Elinor, surprise de ce ton; je n'ai pas du tout l'honneur de vous connaître.

—Allons donc, vous plaisantez; n'avons-nous pas passé une heure ensemble chez Grays, l'autre matin? Je vous reconnus à l'instant l'autre soir chez votre frère, qui je crois est le mien aussi: ainsi vous voyez que nous sommes intimes. D'ailleurs, dit-il, en souriant d'un air qu'il croyait bien fin, je suis aussi le frère d'Edward; et l'on assure que vous ne le haïssez pas du tout, et qu'il est encore plus que moi votre ancienne connaissance.

—Monsieur, je ne hais personne, et nullement Edward Ferrars que j'aime et que j'estime depuis long-temps.

—Eh bien, d'honneur! c'est très naïf, dit Robert en éclatant de rire. Vous me prenez pour confident! Je suis peu accoutumé à ce rôle, mais je m'y ferai, et en ami, je veux vous donner un conseil; c'est de ne plus penser à Edward: sa mère a d'autres vues. D'ailleurs il est impossible, absolument impossible que vous le trouviez aimable.

—Monsieur, dit Elinor avec fermeté, sans avoir sur lui aucune prétention qui puisse contrarier les vues de madame Ferrars, je trouve son fils aîné très-aimable; et il me le paraît plus encore, depuis que je le compare à d'autres.

—Ah bien, par exemple! c'est très-plaisant ce que vous dites-là. On ne s'attendait pas à ce qu'Edward gagnât à être comparé à d'autres. Allons, convenez donc qu'il est impossible d'être plus gauche, plus maussade, mis avec moins de goût. Il faudrait une étrange prévention pour nier cela.

—J'ai cette prévention, monsieur, et malgré votre éloge fraternel, je persiste à la croire très-bien fondée.

—Allons, allons, vous plaisantez, je vois cela. Puis-je vous offrir une pastille, mademoiselle Dashwood, dit il, en ouvrant une petite bonbonnière d'écaille blonde à étoiles d'or? A propos n'avez-vous pas envie de voir la boîte à cure-dents que je commandais l'autre jour? Délicieuse! parole d'honneur, elle a réussi à ravir. Grays est unique pour saisir mes idées.... Mais pardon, madame Willoughby m'appelle.

—Madame Willoughby! s'écria Elinor, où donc est-elle?

—Là; cette femme si bien mise. Personne à Londres ne se met comme elle. J'excepte cependant cette charmante toque que je vis l'autre soir sur la tête de je ne sais qui. Vous y étiez je crois? d'honneur! Cette coiffure m'a tourné la tête. Comment se nomme la jeune personne?

—Mademoiselle Lucy Stéeles, une nièce de M. Pratt chez lequel votre frère a demeuré.

—Ah Dieu! M. Pratt. Ah! je vous en conjure, mademoiselle, si vous ne voulez pas que je meure de vapeurs, ne me parlez pas de M. Pratt! c'est grâce à lui qu'Edward est si complètement maussade. Je l'ai dit souvent à madame Ferrars: ne vous en prenez qu'à vous, ma mère, si votre fils aîné est à peine présentable dans le beau monde; si vous l'aviez envoyé comme moi à Westminster au lieu de le remettre aux soins de M. Pratt, vous voyez ce qu'il serait. Elle est convaincue de son erreur; mais c'est trop tard; le pli est pris.

Elinor ne répondit rien; elle n'aurait pas voulu qu'Edward ressemblât à son frère, mais son séjour chez l'oncle de Lucy Stéeles ne lui était guère plus agréable.

Enfin l'élégant Robert la quitta et lui fit plaisir; elle était sur les épines en pensant que Maria pourrait voir madame Willoughby ou seulement entendre son nom, et que Willoughby peut-être était lui-même dans le salon; cependant elle ne l'avait point aperçu. Elle regarda encore; il n'y était pas; et Maria émue par la musique, plus rêveuse, plus mélancolique encore qu'à l'ordinaire, n'avait rien vu, rien entendu. Elinor aurait voulu la prévenir, mais elle n'était pas à côté d'elle. Heureusement que Fanny qui n'aimait pas la musique, et qui s'ennuyait, avait demandé ses chevaux de bonne heure, et elle se retira avec ses belles-sœurs avant la fin du concert, et sans que Maria se fût doutée que madame Willoughby y était. Elles laissèrent à leur porte M. et madame Dashwood, et retournèrent chez madame Jennings qui les attendait.

Le soir même M. John Dashwood eut avec sa femme un entretien aigre-doux qui avait pour objet mesdemoiselles Dashwood. Pendant le concert, qui ne l'amusait pas plus qu'elle, il avait eu le temps de réfléchir; et une idée l'avait frappée. La maîtresse de la maison, lady Dennison avait supposé que ses sœurs demeuraient chez lui: il était donc convenable qu'elles y fussent, et il manquait aux devoirs d'un frère, en laissant ses sœurs loger et manger chez des étrangers. L'opinion avait un grand pouvoir sur lui; d'un autre côté sa conscience lui reprochait si souvent de n'avoir point tenu la promesse faite à son père, qu'il crut devoir l'appaiser, en les prenant quelques temps chez lui. La dépense serait peu de chose; Elinor était petite mangeuse, et Maria, si languissante. A peine furent-ils rentrés qu'il en fit la proposition à sa femme, qui en frémit de tout son corps, et tâcha de parer le coup.—Je ne demanderais pas mieux, mon cher John; vous savez combien j'aime tout ce qui tient à vous. Mais voyez dans ce moment-ci, je craindrais d'offenser beaucoup lady Middleton chez qui elles passent toutes leurs journées; il serait tout-à-fait malhonnête de la priver de leur compagnie. J'en suis très-fâchée; car vous voyez combien j'aime à être avec vos sœurs, mon cher John, à les produire dans le monde, à leur prêter ma voiture.....

—Oui, oui, je vous rends justice, chère Fanny; mais dans cette occasion, je ne sens pas la force de votre objection. Elles ne demeurent point chez lady Middleton; et sous aucun rapport, elle ne peut être fâchée qu'elles viennent passer quelques jours chez leur belle-sœur. Vous voyez que tout le monde pense que cela doit être ainsi.

—Oui, oui lady Dennison qui ne sait ce qu'elle dit. Enfin, mon cher, vous avez toujours raison; et je crois comme vous que cela conviendrait; mais malheureusement j'ai invité mesdemoiselles Stéeles à passer quelque temps avec nous. Ce sont de bonnes filles, très-complaisantes, point gênantes, dont on fait tout ce qu'on veut, et c'est une attention que je leur devais, mon frère Edward ayant été élevé chez leur oncle Pratt, ainsi que je l'ai appris l'autre jour. Nous pouvons avoir vos sœurs quand nous voudrons, soit à Norland, soit un autre hiver à Londres. Peut-être mesdemoiselles Stéeles n'y reviendront plus. Enfin je les ai déja invitées; et plus elles sont dépendantes et sans fortune, plus on leur doit d'égards. Vous qui avez tant de délicatesse et de générosité, mon cher John, vous sentez cela mieux que personne, j'en suis sûre; je le suis aussi qu'elles vous amuseront beaucoup plus que vos sœurs; elles sont gaies et très-gentilles. Ma mère est passionnée de Lucy, et c'est aussi la favorite de notre cher petit Henri.

Que répondre à de tels argumens? M. Dashwood fut convaincu; il convint de la nécessité d'avoir les demoiselles Stéeles; et sa conscience s'appaisa par le souvenir du beau dîner qu'il avait donné au colonel Brandon, et par l'espoir que l'année suivante Elinor serait madame Brandon, aurait une bonne maison à Londres, et que Maria vivrait avec elle. Fanny tout à-la-fois contente d'être échappée au malheur d'avoir ses belles-sœurs, et fière de l'esprit qu'elle y avait mis, écrivit le matin suivant un billet à Lucy qu'elle antidata de deux jours, et où elle la priait ainsi que mademoiselle Anna de lui faire le plaisir de venir passer quelques jours chez elle, aussitôt que lady Middleton voudrait les lui céder. On comprend combien Lucy fut heureuse. Aller demeurer chez la sœur d'Edward, qui en l'invitant semblait travailler pour elle! on peut cette fois pardonner à Lucy de se livrer à l'espoir. Une occasion journalière de voir Edward, de gagner l'amitié de sa famille, lui parut une chose si essentielle, qu'il ne fallait pas différer. Après avoir fait sentir à sa sœur l'avantage qui pouvait en résulter, elle la fit consentir d'autant plus facilement à quitter les Middleton, que le docteur Donavar était aussi le médecin des Dashwood, et de plus lié particulièrement avec John. L'espoir de le voir plus souvent la consola de n'avoir plus à entendre les railleries de sir Georges. Elles se préparèrent donc à y aller dès le lendemain. Lady Middleton en prit son parti avec l'indifférence qu'elle mettait à tout ce qui ne la regardait pas directement.

On comprend qu'à peine Elinor fut arrivée, que Lucy lui montra en triomphe le pressant billet de Fanny; et pour la première fois elle partagea l'espérance de Lucy. Une telle preuve de bonté, une prévenance si marquée avec de jeunes personnes que Fanny connaissait aussi peu, elle qui, à l'ordinaire était si peu obligeante, témoignaient que l'on avait du moins beaucoup de bonne volonté et de bienveillance, qui avec le temps et l'adresse de Lucy pourraient mener à quelque chose de plus. Comme Elinor ignorait le projet que son frère avait eu de les inviter, il ne lui vint pas dans l'idée que mesdemoiselles Stéeles eussent servi de prétexte à Fanny pour ne pas les recevoir. Elles y allèrent donc dès le lendemain, et furent reçues de manière à laisser tout croire de l'effet de cette préférence. Fanny avait fait sentir à son mari qu'il était très-dangereux de rapprocher Elinor d'Edward dans un moment où on traitait de son mariage, au lieu que les petites Stéeles, qu'il connaissait à peine, étaient à tout égard sans danger pour lui. Quant à elle-même elle en faisait deux complaisantes assidues qui lui faisaient ses chiffons, servaient le thé, arrangeaient le feu, ramassaient son mouchoir, amusaient son enfant; elle trouvait toutes ces attentions serviles très-agréables et très commodes. Sir Georges qui les allait voir quelquefois, ne parlait que de l'amitié de madame John Dashwood pour ses petites cousines. Elle était plus enchantée d'elles, et surtout de Lucy qu'elle ne l'avait jamais été de toute autre jeune personne; elle ne les appelait plus que sa chère Lucy, sa chère Anna, leur avait fait présent à chacune d'un petit porte-feuille d'aiguilles, et disait qu'elle ne savait comment elle ferait pour se séparer de ses aimables et chères amies.

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CHAPITRE XXXVIII.

Madame Palmer était si bien au bout de quinze jours, que sa mère ne trouva plus nécessaire de lui donner tout son temps, et se contenta de la visiter une ou deux fois par jour. Elle revint à sa maison, à ses habitudes, à ses jeunes amies, à qui elle racontait avec soin tout ce qu'elle apprenait dans ses courses. La troisième ou quatrième matinée, en revenant de chez sa fille, elle entra dans le salon, où Elinor travaillait seule, avec un air d'importance, comme pour la préparer à entendre quelque chose d'extraordinaire.

—Bon Dieu! ma chère Elinor, est-ce que vous savez la nouvelle?

Elinor eut un instant l'idée qu'elle voulait parler du retour de Willoughby, dont elle avait déja prévenu Maria; elle le lui dit.

—Mon Dieu non, ma chère, il s'agit bien d'autre chose vraiment! Qu'est-ce que me font les Willoughby à présent? Rien du tout je vous assure; je les laisse pour ce qu'ils sont. Qu'ils aillent, qu'ils viennent peu m'importe. Mais ce que je viens d'apprendre, devinez-le si vous pouvez en cent, en mille.

—Ce sera peut être plutôt fait de me le dire, chère dame, dit en riant Elinor.

—Allons, allons je le veux bien; c'est si étrange! écoutez donc. Quand je suis entrée chez Charlotte, je l'ai trouvée, la pauvre petite mère, fort en peine pour son enfant. Elle croyait qu'il allait mourir, il criait, il ne voulait rien prendre et était tout couvert de petits boutons rouges. Je l'examinai, et je lui dis: Eh mon Dieu! ma chère Charlotte, calmez-vous, ce n'est rien au monde que la rougeole; et la nourrice dit de même. Mais madame Palmer ne fut pas contente qu'on n'eût envoyé chercher le docteur Donavar. On y alla, et on eut le bonheur de le trouver précisément comme il revenait de Harley-Street, de chez votre frère. Il vint à la minute et dit comme moi que c'était la rougeole, qu'il n'y avait rien à craindre; alors Charlotte a été bien contente. Elinor l'écoutait avec intérêt, mais ne pouvait s'empêcher de sourire de l'importance de cette nouvelle de grand'mère.—M'y voici, dit la bonne Jennings, à ma nouvelle. Comme le docteur sortait, je m'avisai de lui dire en riant: Ah! ah! docteur, je sais fort bien ce qui vous attire si souvent à Harley-Street chez M. John Dashwood; vous courtisez Anna Stéeles, m'a-t-on dit, et nous deviendrons cousins peut-être. Il rit aussi; puis reprenant un air grave et mystérieux, il s'approcha de moi, et me dit: Ce n'est point du tout pour mademoiselle Anna que je suis allé aujourd'hui chez John Dashwood, c'est pour sa femme qui est mal, très-mal je vous assure.

—Bon Dieu! s'écria Elinor, Fanny est malade.

—Voilà exactement ce qu'il m'a dit, ma chère; et j'ai crié tout comme vous, quoique je ne l'aime guères; mais quand on est malade ou mort tout s'oublie.

—Rassurez-vous, madame, m'a-t-il répondu, et rassurez aussi les jeunes miss Dashwood; leur belle-sœur n'en mourra pas puisque la colère ne l'a pas étouffée; mais elle n'en a pas été loin.

—La colère! Fanny! eh mon Dieu! contre qui? dit Elinor.

—J'ai demandé la même chose, et voici ce que j'ai appris. M. Edward Ferrars, le frère aîné de madame Dashwood, ce même jeune homme sur lequel je vous raillais à Barton, vous savez bien, mais à présent je serais bien fâchée que vous lui eussiez donné votre cœur! (Elinor ne demanda plus rien, elle écouta dans une grande émotion) eh bien! cet Edward Ferrars, ne vous aimait point, ma chère; il paraît qu'il était engagé depuis long-temps avec ma cousine Lucy. Pas une créature humaine ne s'en est doutée, excepté Anna. Auriez-vous cru cela possible? Quant à leur amour il n'y a rien là d'extraordinaire: Lucy est gentille, elle est vive, alerte, et précisément de cette espèce de jeunes filles qui plaisent aux garçons timides, parce qu'elles font toutes les avances. Mais que cette amourette soit allée si loin et depuis si long-temps, sans que personne l'ait su ni soupçonné, c'est cela qui est étrange. Je ne les ai jamais vus ensemble, car je suis bien sûre que je l'aurais tout de suite deviné. Mais ce grand secret était si bien gardé que ni madame Ferrars, ni votre belle-sœur ne le soupçonnaient, ni personne au monde. C'était dans la famille à qui caresserait le plus Lucy; Edward y venait fort peu. Voilà que ce matin la pauvre Anna, bonne fille sans malice comme vous savez a découvert le pot aux roses.

Ils sont tous si passionnés de Lucy, pensait-elle, que je suis sûre qu'il n'y aura pas la moindre difficulté, et que madame Dashwood va sauter de joie. Ce matin donc elle est entrée auprès de votre belle-sœur, qui était seule dans son cabinet, et qui ne se doutait guères de ce qu'elle allait apprendre. Il n'y avait pas cinq minutes qu'elle avait dit à son mari que son frère paraissait à présent indifférent pour toutes les femmes, et qu'elle était sûre qu'on l'amènerait bientôt à épouser milady, je ne sais qui, et voilà qu'Anna lui dit comme la plus belle chose du monde qu'il est engagé avec Lucy. Vous pouvez penser quel coup c'était pour son orgueil et sa vanité! Elle s'est mise dans une telle fureur qu'il lui a pris de violens maux de nerfs, et elle poussait de tels cris, que votre frère qui était en bas dans sa chambre, écrivant à son intendant de Norland, les a entendus. Il est accouru vers sa pauvre femme; alors une autre scène a commencé. Lucy entra aussi tout effrayée pour donner des secours à sa chère Fanny: jugez comme elle fut reçue! Pauvre petite! je la plains beaucoup; et elle n'a pas été traitée doucement j'en réponds, car votre sœur était, dit-on, comme une furie, et n'a cessé ses injures que lorsqu'un nouvel accès la fait évanouir. Anna était à deux genoux en pleurant amèrement, et quand on y pense bien c'était la plus malheureuse; tout le monde la grondait; sa sœur au désespoir qu'elle eût trahi son secret, l'a battue, dit-on, avant de sortir de la chambre; et elle n'a pas comme Lucy un amant et un mari pour se consoler: le docteur Donavar ne la reverra guères. Votre frère se promenait, allait du haut en bas sans savoir que dire ni que faire. Dès que Fanny put parler, ce fut pour déclarer qu'elle ne prétendait pas que ces ingrates Stéeles fussent un instant de plus chez elle. Votre frère fut obligé de se mettre aussi à deux genoux pour lui persuader de les laisser au moins faire leurs paquets. Mais ses accès de maux de nerfs se succédaient d'une manière si effrayante, qu'il prit le parti d'envoyer chercher le docteur Donavar, qui trouva toute la maison en rumeur. Le carosse était à la porte pour emmener mes pauvres cousines chez leurs parens à Holborn; elles descendaient l'escalier, quand il arriva. La pauvre Lucy pouvait à peine marcher; Anna était à moitié folle de douleur. Pour moi je déclare que je suis furieuse contre votre belle-sœur, et que je désire de tout mon cœur qu'ils se marient en dépit d'elle. Bon Dieu! dans quel état sera le pauvre Edward quand il apprendra cela! sa bien-aimée traitée avec ce mépris. On dit qu'il l'aime passionnément, et qu'il sera capable de tout; et je le conçois très-bien. M. Donavar pense de même; nous en avons jasé ensemble, pendant une demi-heure. Enfin il m'a quittée pour y retourner; il avait grande envie d'y être quand madame Ferrars y arrivera. Madame Dashwood l'a fait prier de venir dès que mes pauvres cousines ont été parties; elle est sûre que sa mère va aussi tomber en syncope: ce qu'il y a de certain c'est que ce ne sera pas moi qui la ferai revenir; je ne les plains ni l'une ni l'autre. Je n'ai encore vu de ma vie deux femmes faire tant de cas du rang et des richesses. Je ne vois pas pourquoi Edward Ferrars n'épouserait pas Lucy Stéeles. Elle n'est pas fille de lord, cela est vrai; mais ce n'est pas la femme qui fait le mari, et n'a-t-on pas souvent vu de pareils mariages. Ma fille Mary n'est-elle pas milady; n'en déplaise à ces belles dames? Lucy n'a rien ou presque rien, c'est vrai aussi; mais elle a des charmes et du savoir faire. Personne n'est plus gentille dans une maison; cela met la main à tout, et si madame Ferrars leur donne seulement cinq cents pièces par année, elle brillera autant qu'une autre avec mille. Ah! comme ils seraient bien dans une petite maison comme la vôtre, ni plus ni moins, avec deux filles pour les servir et un domestique pour le mari! Que faut-il de plus pour être heureux quand on s'aime? Et je crois que je pourrais leur procurer une bonne femme-de-chambre, la propre sœur de ma Betty, qui leur conviendrait parfaitement. Ici Madame Jennings arrêta son flux de paroles, et comme Elinor avait eu le temps de rassembler ses idées, elle put répondre comme le sujet le demandait. Il n'y avait presque rien de nouveau pour elle; elle était préparée à cet événement, et ne fut point soupçonnée d'y prendre un intérêt particulier; car depuis long-temps madame Jennings avait cessé de la croire attachée à Edward. Heureuse de l'absence de Maria elle se sentit très-capable de parler de cette affaire sans embarras et de donner son sentiment avec impartialité.

Elle savait à peine elle-même ce qu'elle désirait, mais elle s'efforçait de rejeter de son esprit toute idée que cela pût finir autrement que par le mariage d'Edward et de Lucy. Elle était inquiète de ce que ferait madame Ferrars pour l'empêcher, et bien plus inquiète encore de la manière dont Edward se conduirait. Il n'était plus lié à Lucy par l'amour, elle en était sûre; mais il l'était par l'honneur, et quoique l'idée de le perdre fût bien cruelle, elle l'était moins que celle qu'il pût manquer à un tel engagement. Elle sentait beaucoup de compassion pour lui, très peu pour Lucy, et pas du tout pour les autres.

Comme madame Jennings ne pouvait parler d'aucun autre sujet, il devenait indispensable d'y préparer Maria. Il n'y avait pas de temps à perdre pour la détromper, lui faire connaître l'exacte vérité, et tâcher de l'amener à en entendre parler sans trahir ni son chagrin relativement à sa sœur, ni son ressentiment contre Edward.

La tâche d'Elinor était pénible; elle allait détruire la seule consolation de sa sœur, qui lui disait souvent: Chère Elinor, le meilleur moyen que j'aie pour ne pas m'occuper de Willoughby, c'est de penser à Edward, au bonheur dont vous jouirez ensemble, et de me dire que vous le méritez plus que moi. Et il fallait renverser, anéantir peut-être la bonne opinion qu'elle avait de lui, et par une ressemblance dans leur situation que son imagination rendrait plus frappante qu'elle ne l'était en effet, réveiller en elle le sentiment de ses propres peines. Mais il le fallait, et Elinor se hâta de la joindre et de commencer son récit. Elle était loin de vouloir lui dépeindre ses propres sentimens et lui parler de ses souffrances, à moins que l'exemple de l'empire qu'elle prenait sur elle-même depuis qu'elle connaissait l'engagement d'Edward, ne pût encourager Maria à l'imiter. Sa narration fut claire et simple, et quoiqu'elle ne pût la faire sans émotion, elle ne fut accompagnée ni d'une agitation violente ni d'un chagrin immodéré. Il n'en fut pas de même de Maria, elle l'écouta avec horreur et fit les hauts cris: Elinor fut obligée de la calmer pour ses propres peines, comme elle l'avait fait pour les siennes. Mais tout ce qu'elle put lui dire ne fit qu'augmenter son indignation, que relever encore à ses yeux le mérite d'Elinor, et conséquemment que rendre plus sensible les torts de celui qui s'était joué de son bonheur, qui avait pu en aimer une autre qu'elle. Elle n'admettait pas même en sa faveur qu'il n'eût agi que par imprudence, le seul tort que selon Elinor on pût lui reprocher.

Mais Maria pendant long-temps ne voulut rien entendre. Edward était un second Willoughby et bien plus coupable encore. Puisqu'Elinor convenait de l'avoir aimé sincèrement, elle devait sentir tout ce que Maria avait senti. Quant à Lucy Stéeles, elle lui paraissait si peu aimable, si peu faite pour attacher un homme sensible, qu'elle ne voulait pas d'abord croire, ni ensuite pardonner l'affection qu'elle avait inspirée à Edward, même en considérant que celui-ci n'avait alors que dix-huit ans; elle ne voulait pas même admettre que ce goût fut naturel chez un homme, vivant seul à la campagne avec cette jeune personne. Il semblait à l'entendre qu'Edward aurait dû garder son cœur libre de tout sentiment jusqu'au moment où il devait voir Elinor.

Maria avait bien écouté sa sœur tant qu'elle avait ignoré qu'Edward était engagé avec Lucy Stéeles; elle ne savait point les détails et n'était pas en état de les entendre. Pendant long-temps tout ce que put faire Elinor, fut de l'adoucir, de calmer son ressentiment. Enfin Maria lui demanda depuis combien de temps elle savait cet odieux événement, et si c'était Edward qui le lui avait écrit.

—Je le sais depuis quatre mois, dit Elinor, et non par lui. Quand Lucy vint à Barton ce dernier novembre, elle me le confia sous le sceau du secret.

A ces paroles les yeux de Maria exprimèrent le plus grand étonnement; à peine ses lèvres purent se mouvoir; enfin elle s'écria: Dieu! vous le savez depuis quatre mois, et par celle qui l'emportait sur vous. Elinor le confirma. Ah! chère Elinor, dit elle en fondant en larmes et se jetant au cou de sa sœur; quoi, pendant que vous m'avez soignée avec tant de tendresse, de calme, de raison, un chagrin si semblable au mien pesait sur votre cœur! Ah Dieu! et je vous reprochais d'être heureuse. (Elle cacha son visage sur l'épaule de sa sœur; et ses larmes redoublèrent.)

—Chère Maria, ne vous reprochez rien, vous ne pouviez savoir quels étaient mes tourmens, dit Elinor.

—Quatre mois! s'écria encore Maria, si calme, si souvent gaie. Oh! Elinor! qu'est-ce qui vous a soutenue?

—Le sentiment que je faisais mon devoir. Ma promesse à Lucy m'obligeait au secret; je lui devais donc à elle de ne rien dire ni de ne rien faire qui pût trahir la vérité. Je devais à ma famille, à mes amis de ne pas exciter leur sollicitude sur moi, en leur laissant remarquer que j'avais un chagrin caché, que je ne pouvais leur confier; enfin je me devais à moi-même de ne pas paraître trop humiliée et trop malheureuse aux yeux de ma rivale, et à Edward de ne pas augmenter la peine qu'il aura peut-être à tenir ses promesses.

Maria parut très-frappée. J'ai souvent désiré, continua Elinor, de détromper vous et ma mère sur vos espérances. Une fois ou deux je l'ai même tenté; mais sans trahir ma foi, sans pouvoir vous donner une preuve positive, vous ne l'auriez pas voulu croire.

—Quatre mois si tranquille en apparence! et cependant vous l'aimiez, dit Maria avec le regard et le ton du doute?

—Oui je l'aime, répondit Elinor avec candeur et sentiment; mais je ne l'aime pas uniquement, et j'étais bien aise d'épargner à ceux qui me sont chers aussi, le chagrin de me voir malheureuse. Je travaillais en silence, pendant que cet événement était un secret pour tout le monde, excepté pour moi seule, à le supporter avec courage quand il éclaterait. Ce moment est arrivé, et je vous assure que je puis en parler à présent sans trop d'émotion. Je vous conjure donc, chère Maria, de ne pas souffrir pour moi plus que je ne souffre moi-même. Ne comparez pas votre malheur au mien; ils n'ont pas plus de rapports que nos caractères. Je perds plus que vous peut-être en perdant Edward, mais j'ai plusieurs motifs de consolation que vous n'aviez pas. Je puis encore estimer Edward, et je le justifie de tout tort essentiel; je désire son bonheur et je l'espère, quoiqu'il n'ait pas peut-être, la compagne qui lui aurait convenu, parce qu'il sera soutenu comme moi par le sentiment d'avoir fait ce que sa conscience lui dictait. S'il éprouve d'abord quelques regrets, je le connais assez pour être sûre qu'il en aurait davantage encore, s'il était parjure, et qu'ils se calmeront peu-à-peu. Lucy ne manque ni d'esprit ni de bon sens; ses défauts tiennent à son manque total d'éducation. Elle aime Edward, je l'espère du moins; pourrait-elle ne pas l'aimer? Elle se modèlera sur lui; elle acquerra les vertus qui lui manquent, et qu'il possède à un si haut degré. Il l'a aimée une fois, il l'aimera plus encore lorsqu'elle le méritera, et que les qualités, les vertus de sa femme seront son ouvrage; il oubliera j'espère qu'une autre lui avait paru supérieure.

—Il n'a point aimé Lucy, dit vivement Maria; il ne l'aimera jamais.... ou il n'a jamais aimé Elinor. Bien certainement un cœur, tel que celui que vous supposez à Edward, ne peut s'attacher deux fois, et à deux objets aussi différens.

—Vous en revenez toujours à votre système de constance éternelle, ma chère Maria. Il prouve non seulement votre sensibilité, mais aussi, permettez-moi de vous le dire, l'exaltation un peu trop romanesque de votre esprit qui vous entraîne au-delà de la réalité. Quoi! parce qu'on a eu le malheur d'être trompé dans un premier attachement, on aurait encore celui de ne pouvoir plus s'attacher à personne? et parce qu'un cœur sincère et sensible a été déchiré, rien ne guérira sa blessure, et il doit rester isolé pendant toute l'existence? Non, non cela ne peut-être, non je ne puis le croire, et....

—Ainsi, interrompit vivement Maria, c'est la sage, la prudente Elinor, qui pense que l'on peut ainsi passer sa vie, d'attachement en attachement; car si vous supposez la possibilité d'aimer deux fois, il n'y a plus de bornes; pourquoi pas trois, dix, vingt, trente! comment soutenir cette idée?

Non pas, chère Maria, dit Elinor en souriant, mais je crois que celui ou celle qui a été trompé une fois ne le sera pas deux. Un second attachement n'aura peut-être pas la vivacité du premier, mais il n'en aura ni la promptitude ni l'illusion; et l'on cherchera à bien connaître la personne avant de s'y attacher; on n'aimera que ce qu'on estime, et alors on l'aimera toujours.

—Cependant dit Maria, vous avez bien cru connaître Edward?

—Et je le crois encore; Edward ne m'a point trompée, et s'il était libre, j'ose assurer que je n'aurais jamais aimé que lui; mais il ne l'est plus, et je dois effacer de mon cœur tout autre sentiment que l'estime; s'il épouse Lucy, et s'il ne l'épouse pas je dois renoncer même à l'estime.... Mais je ne veux seulement pas le supposer.

—Je crois, dit Maria, que vous n'aurez pas grand peine à triompher de tous vos sentimens, si la perte de celui que vous aimiez vous touche aussi peu. Votre courage, votre empire sur vous-même sont peut-être moins étonnans.... et votre malheur est alors en effet très-supportable.

—Je vous entends Maria, vous supposez que je ne suis pas susceptible d'un attachement vif, et que par conséquent je ne suis pas très-malheureuse. Vous vous trompez; j'ai tendrement aimé Edward, et j'ai cru l'être de lui; j'ai long-temps nourri l'espoir enchanteur d'être sa compagne, et la certitude que nous serions heureux ensemble. Le coup qui m'a frappée était complètement inattendu, et m'a laissée sans espérance et sans consolation. Pendant quatre mois j'ai porté seule tout le poids de ma douleur, sans avoir la liberté de la soulager en la confiant à une amie, ayant non seulement mon propre chagrin à supporter, mais aussi le sentiment du vôtre et de celui de ma mère quand vous viendriez à l'apprendre, et n'osant pas même vous y préparer. J'avais su mon malheur par la personne même dont les droits plus anciens que les miens et plus sacrés, puisqu'ils reposaient sur une promesse solennelle, m'ôtaient toute espérance, et j'avais cru voir dans cette confidence un triomphe et des soupçons jaloux qui m'obligeaient à montrer une complète indifférence pour celui qui m'intéressait si vivement. J'étais obligée d'entendre sans cesse le détail de leur amour, de leurs projets, et dans ces cruels détails pas un mot, pas une circonstance qui pût me consoler de perdre Edward pour jamais en me le montrant moins digne de mon affection. Au contraire tous les éloges de Lucy, tout ce qu'elle me disait de lui justifiait mon opinion en augmentant mes regrets. Vous avez vu comme j'ai été traitée ici par sa mère et par sa sœur. J'ai souffert la punition d'un amour auquel je devais renoncer, et tout cela dans un moment où j'avais encore à supporter le malheur d'une sœur chérie. Ah Maria! si vous ne me jugez pas tout-à-fait insensible, vous devez penser que j'ai bien assez souffert. Cette fermeté, ce courage qui vous étonnent sont le fruit de mes constans efforts pendant tout le temps que j'étais forcée de me taire; si j'avais pu vous en parler dans les premiers momens, vous m'auriez trouvée peut-être aussi faible que je vous parais forte à présent; ah! je n'aurais pas même alors pu vous cacher à quel point j'étais malheureuse!

Maria fut tout-à-fait convaincue, et ses larmes recommencèrent à couler. Oh Elinor! s'écria-t-elle, combien je me hais moi-même. Comme j'ai été barbare avec vous! vous qui étiez mon seul soutien, vous qui avez supporté mon désespoir, qui sembliez seulement souffrir pour moi; et je vous accusais d'insensibilité, vous la plus tendre, la meilleure des sœurs; c'était là ma reconnaissance. Parce que je ne pouvais atteindre à votre mérite, j'essayais de le nier ou du moins de l'affaiblir, de même que je refusais de croire à l'énormité de votre malheur, que vous supportiez avec tant de calme et de résignation.

Les plus tendres caresses entre les deux sœurs suivirent cette scène. Dans la disposition actuelle de Maria, Elinor eut peu de peine à obtenir ce qu'elle désirait. Maria s'engagea à ne parler jamais d'Edward ni de Lucy avec amertume; à ne témoigner à cette dernière ni mépris, ni haine, ni colère, dans le cas où elle la rencontrerait, et même à voir Edward si l'occasion s'en présentait avec la même cordialité. Tout cela était beaucoup pour Maria, mais fâchée comme elle était d'avoir injurié sa sœur, il n'était rien qu'elle n'eût fait pour le réparer. Elle tint ses promesses d'une manière admirable; elle entendit tous les bavardages de madame Jennings sur ce sujet, sans disputer avec elle ou la contredire en rien, et répétant souvent: oui, madame, vous avez raison; elle écouta même l'éloge de Lucy sans indignation; et quand madame Jennings disait comme Edward l'adorait, elle en fut quitte pour un léger spasme. Elinor fut si enchantée d'elle et de son héroïsme, que ce fut une consolation pour elle. Hélas la pauvre Elinor ne se doutait pas combien cet effort était pénible à Maria. Sa santé qui se soutenait dans une espèce de langueur depuis son malheur, succomba tout-à-fait quand le malheur de sa sœur se joignit au sien. Obligée de cacher toutes ses impressions, tous les sentimens violens qui assaillaient à-la-fois son cœur, il lui semblait quelquefois qu'il allait se briser. Ses nuits étaient sans sommeil, ses jours sans tranquillité; mais elle eut bien moins de peine à cacher ce qu'elle souffrait au physique, que son indignation sur l'engagement d'Edward; elle le cacha donc aussi bien qu'il lui fut possible. Elinor sans cesse auprès d'elle s'apercevait peu de son changement graduel, de sa pâleur, de sa maigreur, qui frappaient ceux qui la voyaient moins habituellement; mais le nombre en était petit. Elle recommença à ne pas sortir de chez elle: la crainte de rencontrer M. ou madame Willoughby fut son prétexte auprès d'Elinor, qui comprenait trop bien ce motif pour la presser, et qui n'ayant elle-même aucune envie de se trouver avec eux ou avec Edward, resta aussi plus souvent à la maison.

Le lendemain de son entretien avec Elinor, elle eut une autre épreuve à soutenir: ce fut une visite de son frère qui vint tout exprès pour parler de la terrible affaire, et apporter à ses sœurs des nouvelles de sa femme.

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CHAPITRE XXXIX.

Vous avez entendu parler à ce que je suppose, dit-il avec une grande solennité dès qu'il fut assis, de la choquante découverte qui se fit hier chez nous-mêmes?

Tout le monde restant en silence, il se recueillit aussi un moment pour parler avec la dignité convenable; il avait espéré qu'une foule de questions le tireraient d'affaire; et qu'il n'aurait qu'à répondre; on ne lui en faisait point. Il fallut donc pérorer tout seul, et l'éloquence n'était pas le partage du pauvre John.

Votre sœur, dit-il enfin, a souffert considérablement; le docteur Donavar... mais j'y reviendrai ensuite. Il faut d'abord vous dire que madame Ferrars a aussi été très-affectée, et c'est bien naturel. En un mot c'était une scène de contrariétés, tellement compliquée..... mais il faut espérer que cet orage menaçant passera sans qu'aucun de nous y succombe. Il se rengorgea tout fier d'avoir trouvé cette belle métaphore. Malgré son chagrin il fut impossible à Maria de s'empêcher de sourire; il s'en aperçut: Oui riez, Maria, vous ne rirez pas, je crois, quand vous saurez que vous avez failli perdre votre belle-sœur. Pauvre Fanny! elle a été tout le jour hier en convulsions... mais je ne veux pas trop vous alarmer; Donavar assure qu'il n'y a nul danger. Sa constitution est bonne, et son courage vraiment admirable; elle a supporté ce coup avec la fermeté d'un ange.... elle dit que de sa vie elle n'aura plus de confiance en personne, et je le comprends après avoir été si cruellement trompée! Avoir trouvé une telle ingratitude après tant de bontés et tant de générosité! je crois qu'elle vous aurait plutôt mille fois soupçonnée Elinor, plutôt que cette Lucy. C'était par excès d'amitié qu'elle avait invité ces jeunes personnes à venir demeurer chez nous; elle trouvait qu'elles méritaient cette faveur, qu'elles étaient attentives, empressées, toujours prêtes à dire des choses flatteuses à tout le monde, à faire tout ce qu'Henri voulait, et mille jolis petits ouvrages, enfin que c'étaient deux compagnes très-agréables; car sans cela elle vous aurait invitées toutes les deux à rester avec nous, pendant que votre bonne amie soignait sa fille: et puis être ainsi récompensé! Je voudrais à présent de tout mon cœur, dit-elle, de ce ton affectueux que vous lui connaissez, que nous eussions invité vos sœurs, puisqu'il n'est pas question de ce que nous avons craint..... Ici John s'arrêta en s'admirant d'avoir si bien parlé, et afin d'être remercié de la bonté de Fanny; ce qui fut fait avec un air d'ironie que John ne remarqua point. Il continua: Ce que la pauvre madame Ferrars a souffert quand sa fille lui apprit la chose, ne peut être décrit! Pendant qu'avec une affection vraiment maternelle, elle arrangeait pour son fils un superbe mariage, apprendre tout-à-coup qu'il est engagé avec une autre, et quelle autre bon Dieu! une petite fille sans naissance, sans fortune, venant on ne sait d'où..... Ici la tante Jennings voulut éclater. Elinor la retint en lui serrant doucement la main; elle se tut pour le moment. Jamais de la vie, continua John un tel soupçon ne lui serait entré dans la tête, et si elle le croyait attaché à quelqu'un, c'était tout d'un autre côté..... vous m'entendez? et moi-même, et Fanny nous pensions de même. Enfin cette bonne mère était à l'agonie. Nous nous consultâmes ensemble cependant sur ce qu'il y avait à faire, et elle se décida à envoyer chercher Edward. Il vint immédiatement. Mais je suis fâché, vraiment fâché d'avoir à raconter ce qui suit; et d'ailleurs vous en savez assez, je pense. Je vous ai dit la cause du mal de Fanny, vous savez qu'elle est mieux; cela vous suffit, je crois. Le reste s'apprendra en son temps.

—Non, non, mon frère, s'écria Elinor, dites tout; nous voulons tout savoir. Le sort d'Ed...... de M. Ferrars nous intéresse aussi.. Qu'a-t-il dit? que veut-il faire?

—Il ne mérite guère cet intérêt; et je vous avoue que j'aurais attendu autre chose de lui; je suis vraiment indigné! Croiriez-vous que malgré tout ce que sa mère, sa sœur et moi-même, dont l'avis n'est pas à dédaigner, nous avons pu lui dire et lui représenter pour rompre son engagement, tout a été inutile? la bonne Fanny est allée jusqu'à la prière: devoir, affection, tout a été sans effet. Je n'aurais jamais pu croire qu'Edward fût aussi entêté, aussi insensible! Sa mère a eu la condescendance de lui expliquer ce qu'il pouvait attendre de sa libéralité, s'il consentait à épouser miss Morton; elle lui a dit qu'elle lui donnerait ses terres de Norfolk, qui rapportent clair et net mille pièces de revenu; elle lui a même offert à la fin douze cent pièces, lui déclarant en même-temps que s'il persistait dans sa basse liaison, il pouvait s'attendre à la misère la plus complète; que les deux milles pièces de capital qui sont à lui, et qu'elle ne peut lui ôter, seraient tout ce qu'il aurait jamais à prétendre; qu'elle ne le verrait plus, et que loin de lui prêter jamais la moindre assistance s'il voulait prendre un état pour gagner quelque chose, elle ferait tout son possible pour lui nuire et l'empêcher d'obtenir une place.... Elinor éleva les yeux au ciel avec une expression impossible à rendre. Maria au comble de l'indignation, joignit les mains et s'écria: Grand Dieu! cela est-il possible?

—Je comprends votre étonnement, Maria, dit John Dashwood, d'une obstination qui a pu résister à de tels argumens. Votre exclamation est très-juste. Elle allait répondre; mais Elinor lui jeta un regard suppliant, et qui disait en même-temps, à qui voulez-vous parler? Elle le comprit et se tut; mais ses yeux parlaient pour elle.

—Tout, continua John, fut inutile. Edward dit peu de choses, mais de la manière la plus ferme et la plus décidée. Je l'ai promis, et je tiendrai mes engagemens. Voilà tout ce que nous pûmes obtenir de lui. Vous voyez à présent comme on peut se fier aux apparences. Qui aurait cru Edward capable de répondre ainsi à sa mère?

—Moi, dit enfin madame Jennings, qui brûlait de parler; dès que je l'ai connu je l'ai regardé comme un honnête homme, et je pense que s'il avait cédé, il aurait agi comme un coquin et un parjure. J'ai quelques mots aussi à dire dans cette affaire; ainsi, M. Dashwood, je vous prie de m'excuser si je vous dis ma façon de penser. Lucy Stéeles est ma cousine, et celle aussi de lady Middleton, dont le nom et le titre valent bien autant que ceux de madame Ferrars. Quant à Lucy elle n'est pas riche, et ce n'est pas sa faute; mais elle est jolie et gentille, on ne peut pas lui nier cela, et elle mérite aussi bien qu'une autre d'avoir un bon mari. Vous ne saviez pas d'où elle venait; et bien vous allez le savoir: son père était mon cousin issu de germain.

John Dashwood fut très-étonné; mais il était d'une nature pacifique, et jamais il ne cherchait à offenser personne, surtout si c'était quelqu'un de riche: loin donc de se fâcher contre madame Jennings, il fut sur le point de lui demander pardon. Je vous assure, madame, lui dit-il, que je ne veux manquer de respect à aucun de vos parens. J'ignorais que mesdemoiselles Stéeles eussent l'honneur de vous appartenir. Mademoiselle Lucy m'a toujours paru une jeune personne très-méritante, très-aimable, et pour qui nous avions, j'ose le dire, beaucoup d'amitié. Mais dans le cas présent, vous comprenez qu'une liaison est impossible; et si vous me permettez de vous le dire, être entrée dans un secret engagement avec un jeune homme de famille riche,comme M. Ferrars, qui était remis aux soins de son oncle, est peut-être.... comment dirai-je cela.... un peu extraordinaire. En un mot, je ne me permets aucune réflexion sur la conduite d'une personne à qui vous vous intéressez, madame Jennings. Nous souhaitons tous qu'elle soit heureuse; mais j'en doute fort; car madame Ferrars tiendra sa parole. Elle agit comme une bonne mère, et selon sa conscience; elle s'est montrée désintéressée, libérale et juste. Doit-on traiter un enfant désobéissant comme un enfant soumis? Voyez Fanny; elle consulte encore sa mère, sur tout ce qu'elle fait, comme si elle n'était pas mariée; et quoiqu'elle m'aime à la folie, je suis sûr qu'elle ne m'aurait jamais épousé, si madame Ferrars l'avait menacée comme elle a fait Edward. Il a rejeté le bon lot qui lui était offert; et je crains qu'il n'en ait un bien mauvais.

Maria soupira profondément; et le cœur de la pauvre Elinor était déchiré en pensant à ce qu'Edward devait avoir souffert pour une femme qui ne pouvait le récompenser.

—Eh bien! monsieur, dit madame Jennings, comment cela a-t-il fini?

—Je suis fâché, madame, d'avoir à vous l'apprendre, par une rupture complète entre la mère et le fils. Edward est rejeté pour toujours; et madame Ferrars n'a plus que deux enfans, Robert et Fanny. Edward a quitté hier la maison; mais est-il parti ou resté en ville, c'est ce que j'ignore. Vous comprenez que nous ne pouvons plus avoir de relations avec lui.

—Pauvre jeune homme! s'écria Elinor, que va-t-il devenir?

—Le mari de Lucy Stéeles sans doute, dit John, est un pauvre misérable qui aura à peine de quoi se nourrir; c'est fort triste, et cependant voilà ce qui est sûr. Né avec l'espoir d'une telle fortune, et se voir réduit presque à rien; je ne puis concevoir une situation plus déplorable! L'intérêt de deux mille pièces! Comment un homme peut-il vivre avec cela? et ajoutez encore à cela le souvenir qu'il aurait pu s'il n'avait pas été un fou, avoir les deux mille pièces de revenu, et cinq cents par dessus, car mademoiselle Morton aura le jour de sa noce trente mille pièces. Je ne puis me peindre un pareil sort! Nous le sentons vivement sa sœur et moi, je vous assure, et d'autant plus qu'il n'est pas en notre pouvoir de l'assister, sans désobéir à notre mère et courir peut-être les mêmes risques que lui.

—Pauvre jeune homme! s'écria encore madame Jennings; il serait le très-bien venu s'il voulait venir loger et manger chez moi. Je le lui dirais si je pouvais le voir.

Le cœur d'Elinor la remercia de sa bonté pour Edward.

—S'il avait voulu, madame, il aurait une bonne maison, où il aurait pu nous inviter très souvent. A présent tout est fini, et si jamais il a une chaumière ou quelque logement semblable, je doute que personne soit tenté d'aller le voir; on y ferait maigre chère. Ce qu'il y a de pis, c'est que c'est sans retour; car il se prépare quelque chose contre lui, et on ne s'en tiendra pas aux menaces. Madame Ferrars s'est déterminée avec sa bonté et sa justice accoutumée, à donner immédiatement à Robert ce que devait avoir Edward, et à lui assurer mille pièces par an. Je viens de la laisser avec son avocat parlant de cette affaire.

—Bien, dit madame Jennings, elle se venge; et chacun, à sa manière. La mienne ne serait pas de rendre un de mes fils indépendant, parce que l'autre m'aurait blessée.

Maria se leva et se promena dans la chambre.

—Y a-t-il quelque chose de plus piquant, dit John, de plus désespérant que de voir son frère cadet en possession d'un bien qui devait vous appartenir. Pauvre Edward! il est bien coupable, mais aussi bien à plaindre.

Il se leva et prit congé d'elles, en leur assurant sans cesse que Fanny n'était point en danger, et qu'elles pouvaient être tranquilles, qu'il n'y avait lieu à aucune inquiétude.

A peine fut-il sorti que les trois dames unanimes dans leurs sentimens, louèrent la noble conduite et le désintéressement d'Edward, autant qu'elles blâmèrent mesdames Ferrars et Dashwood. L'indignation de Maria éclata avec violence. Elinor ne disait rien; mais elle admirait et plaignait Edward de toute la force de son cœur. Madame Jennings était de leur avis à toutes deux; elle mit beaucoup de chaleur dans ses éloges de la conduite d'Edward, dont la possession de sa chère Lucy serait la récompense. Elinor et Maria savaient seules combien il y avait de mérite à lui d'avoir écouté la voix de l'honneur aux dépens de la perte de sa fortune et de celle même de tout son bonheur, et combien son dédommagement serait peu de chose, excepté cependant celui du témoignage de sa conscience, qui l'emporte surtout chez un honnête homme. Elinor était fière de la vertu de celui qu'elle aimait; et Maria lui pardonnait ses torts par compassion pour son malheur. Mais quoiqu'il n'y eût plus actuellement de secret à garder, et qu'on pût en parler librement, c'était un sujet de conversation que les deux sœurs évitaient dans leur tête-à-tête autant qu'il leur était possible. Elinor parce qu'elle préférait en détourner sa pensée, et Maria parce qu'elle redoutait la comparaison qu'elle ne pouvait s'empêcher de faire elle-même de sa conduite avec celle de sa sœur. Elle la sentait vivement cette différence, mais non pas comme Elinor l'avait espéré, pour y puiser des forces et du courage; elle n'y trouvait qu'un nouveau sujet de peine, par les reproches amers qu'elle se faisait elle-même de n'avoir pas montré plus de fermeté, ni su cacher aussi sa douleur dans les commencemens. A présent sa santé détruite influait sur son moral; elle se trouvait trop faible pour rien tenter, et se laissait toujours plus aller à son abattement.

Pendant deux jours elles n'apprirent rien de nouveau; mais elles en savaient assez pour occuper la tête et la langue de madame Jennings, qui se décida à aller faire une visite à Holborn à ses cousines Stéeles, plus encore par curiosité que par intérêt.

Le troisième jour était un dimanche, et le temps était si beau pour la saison (c'était la seconde semaine de mars), qu'elle eut envie d'aller se promener dans les jardins de Kensington, où il y aurait sûrement beaucoup de monde, et proposa à Elinor de l'accompagner. Je parie, lui dit-elle, que nous trouverons là les Stéeles, et que je n'aurai pas besoin d'aller plus loin. Je n'ai pas trop d'envie, s'il faut le dire, de faire connaissance avec les parens chez qui elles demeurent, ce sont des gens un peu communs. Vous comprenez à présent; j'ai pris un autre ton, d'autres habitudes. J'irai pourtant à Holborn si elles ne sont pas à Kensington, et si vous ne voulez pas venir avec moi, je vous enverrai chez votre frère; mais pourquoi ne feriez-vous pas une visite à cette chère Lucy qui vous aime tant, et dans une occasion si importante? Peut-être vous y trouverez M. Ferrars, et vous leur feriez votre compliment en même-temps. Elinor dit seulement qu'elle serait bien aise d'aller savoir des nouvelles de sa belle-sœur, et se prépara à suivre madame Jennings. La languissante Maria qui craignait de rencontrer Willoughby, préféra de rester.

Le jardin était en effet rempli de promeneurs. Une intime connaissance de madame Jennings vint les joindre. Elinor les laissa causer ensemble et s'abandonna à ses réflexions, tout en regardant avec un peu d'effroi autour d'elle, et en tremblant de rencontrer Edward ou Willoughby. Elle ne vit ni l'un ni l'autre, et pendant long-temps personne qui pût interrompre le cours de ses pensées. Mais au détour d'une allée, elles virent au milieu d'un groupe de promeneurs la grosse Anna Stéeles, plus parée qu'à l'ordinaire et couverte de rubans couleur de rose. Dès qu'elle aperçut Elinor, elle quitta ses amis et vint auprès d'elle, d'abord avec un peu de timidité; mais madame Jennings la salua si amicalement et Elinor si poliment, qu'elle reprit courage et dit à sa compagnie de continuer sans elle, qu'elle se promènerait un peu avec ces dames. Pendant ce temps-là madame Jennings disait à l'oreille d'Elinor: allez avec elle, ma chère, et faites la causer, elle vous dira tout ce que vous voudrez; vous voyez que je ne puis quitter madame Clarke. Elinor n'éprouva pas de difficultés pour exécuter les ordres de madame Jennings; Anna vint passer familièrement son bras dans celui de miss Dashwood, et l'entraîna en avant. Ce qui fut heureux pour la curiosité de madame Jennings c'est qu'Anna parla tant qu'on voulut sans la provoquer, car Elinor ne lui fit pas une seule question.

—Je suis charmée de vous avoir rencontrée, dit mademoiselle Stéeles; je désirais vous voir plus que toute autre, et baissant la voix: Vous avez appris la grande nouvelle, je suppose. Madame Jennings est-elle bien en colère?

—Contre vous! non pas du tout je vous assure.

—Eh bien! voilà déja une bonne chose; et lady Middleton est-elle bien fâchée?

—Je ne l'ai pas vue, mais je ne puis le supposer.

—Allons! voilà du bonheur, et je suis bien contente. Ah! mon Dieu, mon Dieu, miss Dashwood, j'en ai bien eu assez à supporter de colère, et de votre belle-sœur, et de Lucy. Je n'avais encore jamais vu Lucy dans une telle rage contre moi; et cependant elle me gronde souvent, comme vous savez, parce qu'elle a, dit-elle, beaucoup plus d'esprit que moi. Je n'y peux rien; chacun est comme il peut dans ce bas monde. Elle jura au premier moment que de sa vie elle ne me broderait plus un seul bonnet, qu'elle ne m'aiderait plus à m'habiller; car, voyez, elle fait tout cela beaucoup mieux que moi. Mais à présent elle est tout-à-fait revenue, et bien aise que j'aie parlé; elle s'en mariera plutôt: aussi, regardez, elle m'a donné ce ruban qu'elle a retourné et bouclé sur mon chapeau. Ah! miss Dashwood, je sais bien que vous allez rire, et ce que vous me direz; mais pourquoi ne mettrais-je pas des rubans roses? Est-ce ma faute, si c'est la couleur favorite du docteur Donavar, et s'il trouve qu'elle me va bien? Jamais je ne l'aurais deviné, s'il ne m'avait pas dit l'autre jour: Je crois, miss Anna, que vous avez le même teinturier pour vos rubans que pour vos joues, car c'est la même nuance. N'était-ce pas joli cela, miss Dashwood? Je crois bien que mon visage devint alors plus rouge que mon ruban. Mais depuis j'ai toujours mis des rubans couleur de rose, vous comprenez; et Lucy m'a fait bien plaisir de me donner le sien. Mes cousines me font un peu enrager là-dessus; mais qu'est-ce que cela me fait? si je le rencontre, il me dira quelque jolie chose là-dessus.

Elinor qui n'avait rien à dire sur les rubans et l'amour d'Anna, et qui désirait savoir autre chose, prit sur elle de lui demander des nouvelles de sa sœur, et pourquoi elle n'était pas à Kensington.

—Pourquoi! cela se demande-t-il? C'est qu'elle a son amoureux auprès d'elle, et qu'il a mieux aimé lui parler en liberté que de se promener. Le docteur Donavar aurait aussi pu dans ce moment complimenter Elinor sur la teinte de ses joues. Nous commencions à être tous bien en peine, continua Anna; c'est mercredi que l'affaire se découvrit, et que nous fûmes renvoyées de chez votre frère, et nous n'avions pas entendu parler d'Edward, ni jeudi, ni vendredi, ni samedi. Nous ne savions pas ce qu'il était devenu; et ma cousine Godby, et ma tante Spark, et mon cousin Richard, tout le monde disait à Lucy de prendre son parti, que M. Ferrars ne serait pas pour elle, qu'il faudrait qu'il fût hors de sens de rejeter une femme qui a trente mille pièces, pour en prendre une qui n'a rien du tout; et Richard disait que quant à lui, il ne le ferait pas pour rien au monde.

—Je puis l'obliger à m'épouser, disait Lucy; j'ai ses promesses signées de lui. Il ne s'en fallait que d'un mois ou deux qu'il ne fût majeur.

—Quand il ne s'en faudrait que d'un jour, disait Richard, rien ne l'oblige à les tenir; et s'il faut plaider, on ne plaide pas sans argent, et vous en donnera qui voudra. Lucy ne savait que dire; elle voulait lui écrire, mais elle ne savait où adresser sa lettre. Enfin ce matin comme nous revenions de l'église, il est arrivé, un peu triste, il m'a semblé, mais il y a bien de quoi! Il nous a tout raconté; et ce que sa mère lui a dit et ce qu'il a répondu, qu'il voulait Lucy, seulement Lucy, et aucune autre, puisqu'il le lui avait promis; et comme sa mère là-dessus l'avait déshérité et chassé de chez elle. Lucy était bien triste aussi en entendant cela, vous comprenez; mais Edward a pourtant deux mille guinées qu'on ne peut lui ôter; et qui sait si Lucy trouverait si vîte un autre mari? Elle a pensé tout cela, et elle a dit à Edward qu'il pourrait fort bien vivre là-dessus.

—Je vous en conjure, chère Lucy, lui disait-il, pensez-y bien, je ne veux pas vous entraîner à votre perte, et quoique je sois prêt à tenir mes engagemens, je vous dégage des vôtres, si vous pensez que je ne sois plus assez riche pour vous épouser. Je ne puis supporter de vous placer dans une situation qui peut devenir déplorable. Si quelque malheur me faisait perdre mes deux mille livres, je serais sans ressource quelconque. J'ai bien l'idée d'entrer dans les ordres et de suivre la carrière de l'église; mais sans protection, je ne puis prétendre qu'à une simple cure; et vous savez que c'est bien peu, de chose. Vous êtes donc libre, Lucy: renoncez à moi si vous le préférez. Je comprendrai vos raisons et je n'en serai pas du tout blessé. C'est pour votre intérêt seul que je vous le propose; car pour le mien mon sort est fixé! Je ne puis obéir à ma mère; elle m'a rejeté, si je n'épousais pas mademoiselle Morton, et je ne l'épouserai jamais. Si vous consentez à rompre notre engagement, j'ai assez pour moi seul, et jamais je ne me marierai.