Les gens que leurs affaires obligeaient à traverser ce canton ensorcelé,—comme nous avons entendu dire,—ou à se rendre dans une des localités qui en dépendaient, ne s'y aventuraient qu'en troupe, armés jusqu'aux dents, et,—ajoute un récit contemporain,—après avoir eu soin de faire leur testament.

Dans ce canton, dans ces localités même, c'était un épeurement fou. Etait-on sûr les uns des autres? On allait travailler aux champs, le fusil sur l'épaule. On se barricadait, le soir, avec un luxe inouï de précautions. On s'invitait, parents, voisins, non point à dîner,—on ne mangeait plus,—mais à coucher... pour ne pas dormir. On n'éteignait plus les lumières et l'on attendait le jour, le pistolet au poing, dans les plus affreux cauchemars.

De la plaine, cette panique,—incroyable dans un pays de force et d'intrépidité proverbiales,—avait gagné la montagne. Les marcaires, les fromagers, les bûcherons, les charbonniers des chaumes, qui, depuis un temps immémorial, laissaient, la nuit, leur porte ouverte, remplacèrent leurs loquets de bois par des verrous, tandis qu'à Nancy, le capitaliste X...,—ne voyant plus partout que meurtriers et spectres,—mourait de frayeur en divaguant.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Le dix-huit brumaire eut lieu. Après avoir remplacé Barras au Luxembourg, Bonaparte remplaça le roi aux Tuileries. Ce fut à lui que François de Neufchâteau,—ancien lieutenant-général du bailliage de Mirecourt et subdélégué de l'intendant de Lorraine en 1785,—s'adressa pour faire cesser un mal à la naissance duquel il avait assisté, et aux progrès duquel, malgré sa haute valeur et son activité, il n'avait pu porter remède, alors qu'il avait été ministre de l'intérieur, en 1797, et directeur, après Carnot, en 1798.

La tranquillité de la France était non moins chère que sa gloire au héros de Rivoli, des Pyramides et de Marengo. Bonaparte fit appeler Fouché et Savary, et leur enjoignit de s'inquiéter de ce qui se passait dans les Vosges.

Qu'il fût officiellement ou non à la tête de la police, Fouché donnait à cette importante administration,—restaurée par Dubois,—une impulsion qui vibre encore et dont il ne serait pas difficile aujourd'hui de constater les traces.

Savary, alors chargé du portefeuille de la guerre, s'occupait de la création d'une gendarmerie nationale. Fouché était un œil de lynx; Savary était un bras de fer. Qui, mieux que ces deux hommes, était capable d'éclaircir «le mystère des disparitions» et d'en mettre les auteurs à la raison?

Cependant, la perspicacité de l'un et l'énergie de l'autre parurent, dès l'abord, échouer à la tâche. En vain, aiguillonnés par de pressantes instructions, les parquets, d'institution récente, d'Epinal, de Neufchâteau et de Mirecourt se livrèrent-ils aux plus minutieuses investigations en tous endroits et sur toutes personnes qui offraient une prise aux soupçons...

En vain, dans toute l'étendue du département et des départements limitrophes, des visites domiciliaires réitérées, des perquisitions opérées avec un soin particulier eurent-elles lieu chez tous les individus suspects, mal famés ou d'allures douteuses; en vain les antécédents de ceux-ci furent-ils scrupuleusement épluchés; en vain leurs faits et gestes devinrent-ils l'objet de la plus étroite surveillance...

En vain, dans le périmètre de la contrée incriminée, l'autorité ne laissa-t-elle pas un bois, une vigne, un bouquet d'arbres, un buisson, une broussaille, une touffe d'herbe sans les avoir explorés, scrutés, fouillés! Pas un cours d'eau, un puits, un fossé, une citerne sans les avoir sondés! Pas une pierre des chemins sans l'avoir déplacée! Pas une motte de terre sans l'avoir retournée!...

Ce travail d'inquisition n'aboutit qu'à une déconvenue...

Et la vaste oubliette, ouverte on ne savait où par des mains inconnues, sut conserver également et son secret et ses cadavres!

—Pourtant, conclut Antoine Renaudot, il faut bien qu'ils se trouvent ici ou là, ces corps!... Que diable! on n'escamote pas comme cela une centaine de malheureux, pendant près d'une vingtaine d'années, sans qu'il en reste quelque chose!... Eh bien, non; les robes noires y ont perdu leur latin et les chapeaux bordés en jettent leur langue aux chiens: on n'a pas seulement découvert un os de pilon ou de carcasse!...

Gaston des Armoises l'avait écouté avec une attention silencieuse et soutenue. Lorsque le narrateur eut terminé, l'émigré, le coude sur la nappe et le menton dans la paume de la main, mit plusieurs minutes à réfléchir. On l'entendit murmurer:

—J'ai promis. On m'attend. Je tiendrai ma promesse.

Ensuite, élevant la voix:

—Maître, demanda-t-il, avez-vous un bidet quelconque à me vendre?

—Un bidet?

—Avec le harnachement. Une bête capable de fournir l'étape sans broncher. N'est-ce pas de huit à dix lieues qu'il y a de Charmes à Vittel?

—Comment! s'écria Renaudot, après tous les renseignements que j'ai eu l'honneur de lui donner, monsieur le marquis persisterait dans sa funeste résolution?

—Mon hôte, répondit le gentilhomme avec calme, je crois qu'il y a du vrai dans ce que vous venez de me conter,—en le dégageant, toutefois, des exagérations et des fantasmagories de la peur; mais j'ai engagé ma parole, et je mourrais pour épargner à une personne qui m'est chère la douleur de douter de moi... D'ailleurs, je suis jeune et adroit; je ne manque ni de courage, ni de prudence; j'ai des armes. Vous m'avez prévenu. Cela suffit...

Puis, avec un accent, un geste et un regard qui ne souffraient point de réplique:

—Je m'en rapporte volontiers à votre conscience pour le choix et le prix du cheval. Qu'il soit sellé dans une heure. Vous veillerez, je vous prie, à ce qu'on n'oublie pas de boucler avec soin ma valise sur la croupe et de placer mes pistolets dans les fontes.

Antoine Renaudot, dominé, gagna la porte à reculons. Comme il allait en franchir le seuil:

—Veuillez, poursuivit l'émigré, m'envoyer ce qu'il faut pour écrire, et revenez m'avertir quand tout sera prêt pour mon départ.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

En entendant la recommandation soulignée par le voyageur à l'hôtelier, de lui amener sa monture dans une heure, le dormeur du banc—sous la fenêtre—s'était brusquement mis sur son séant.

Il s'était détiré les bras avec paresse, et un bâillement formidable était sorti des profondeurs de son chapeau, en même temps qu'un rapide regard qui faisait le tour de la place.

Celle-ci demeurait déserte. Juillet sévissait avec rage. A peine un filet d'ombre, mince comme une ligne tracée à l'encre de Chine, ourlait-il la base des maisons. Garçons d'écurie et filles d'auberge, tout le monde faisait la sieste à l'hôtel de la Poste.

Le mendiant reprit d'un pas traînard le chemin par où il était venu. Particularité bizarre: il négligea de ramasser la poignée de pièces de monnaie dont M. des Armoises avait arrosé sa limousine, lesquelles pièces lorsqu'il se leva, roulèrent avec bruit sur le pavé...

Et quand, par une ruelle étroite qui serpentait entre des murailles de jardins, il eut débouché dans la campagne, ses allures se modifièrent sans transition: sa taille se redressa, son pas se raffermit, et ce fut en quatre enjambées qu'il gagna un bouquet de bois qui formait un cône de verdure au milieu des champs de blé.

Le ciel, chauffé à blanc, avait un éclat implacable; la terre brûlait; les blés flambaient; les moissonneurs, courbés sur la besogne, disparaissaient au milieu des épis, muets, la chemise mouillée et la nuque rôtie.

Arrivé près du bouquet de bois, le mendiant s'arrêta. Il regarda en avant, il écouta en arrière. Rien ne vivait à l'horizon dans la chaleur et le soleil.

Notre homme se coula—avec précaution—sous le couvert.

Il y avait là, au fond du taillis, dans un enchevêtrement de branches et de broussailles qui l'enveloppaient, une voiture attelée d'un cheval. La voiture était une légère carriole d'osier à deux roues, avec capote et tablier de cuir. Le cheval—un petit bidet à longs crins, vigoureux et plein de feu—piaffait du sabot avec impatience, tout en rongeant les jeunes pousses qui se trouvaient à sa portée. Le mendiant le caressa de la main:

—Tout beau, Cabri! tout beau, mon fils! Nous allons jouer du jarret. Le temps de faire un bout de toilette!...

Comme s'il comprenait, Cabri remua la tête de haut en bas, sans hennir.

Son maître pensa mezza voce:

—Comme c'est éduqué! Pas de danger qu'il donne l'éveil aux imbéciles qui travaillent aux environs. Nous sommes ici depuis le matin, sans parler, pas vrai, ma biquette?

Il tira de dessous ses haillons une fort belle grosse montre en or.

—Nous avons trois quarts d'heure d'avance, murmura-t-il. Heureusement, je connais les rosses de maître Antoine Renaudot. Si la gendarmerie en montait de pareilles pour donner la chasse aux brigands qui chagrinent la République, ce ne serait pas les brigands qui seraient attrapés.

Il se glissa sous la capote du véhicule...

Dix minutes se passèrent.

Puis, Cabri, enlevé par un commandement à voix basse et par une secousse des rênes, fit son trou dans le taillis, et la carriole se trouva hors du fourré...

Quelques instants plus tard, elle filait—comme une flèche—sur la route de Mirecourt...

Un homme était assis dedans, qui avait l'air d'un paysan cossu, et qui sifflotait la fanfare à la mode: La victoire est à nous, en faisant claquer joyeusement son fouet.


Comme quatre heures sonnaient à l'église de Charmes, maître Antoine Renaudot entra dans la salle à manger où il avait laissé, en train d'écrire, le marquis Gaston des Armoises.

Votre Seigneurie est sellée, annonça-t-il avec une gravité teintée de mélancolie.

L'émigré posa la plume et dit:

—J'ai fini. Faites-moi donner des ciseaux, une bougie et de la cire.

—Tout de suite.

Ces objets apportés, Gaston se servit des ciseaux pour façonner une large enveloppe dans une feuille de papier.

Il plaça dans cette enveloppe un pli assez volumineux, scella le tout d'un cachet sur lequel il apposa le chaton d'une bague à ses armes, traça rapidement quelques mots en guise d'adresse, et, tendant à l'hôtelier cette manière de paquet:

—Ceci, fit-il, est un dépôt que je confie à votre honnêteté. Si, d'ici à huit jours, vous ne m'avez pas revu, si vous n'avez reçu aucune nouvelle de moi, vous remettrez vous-même,—vous-même, n'est-ce pas?—ces papiers entre les mains de celui dont j'ai écrit le nom sur l'enveloppe.—Me le promettez-vous?—Je compte sur cette promesse comme sur un engagement pris devant Dieu.


L'aubergiste ne put répondre que par un geste affirmatif. L'émotion lui coupait la parole. Il s'inclina et prit le pli d'une main tremblante.


L'adresse de celui-ci portait:

«Au citoyen

»Philippe Hattier, lieutenant de gendarmerie, à la résidence
de Mirecourt.
»

V

REVUE RÉTROSPECTIVE

Il était neuf heures environ.

La nuit tombait rapidement.

Gaston des Armoises avait dépassé Mirecourt. Il courait maintenant entre Remoncourt et Haréville, au galop d'un assez vigoureux bidet de poste.

Le chemin qu'il brûlait sous les fers de la bête ne différait pas essentiellement, en l'an de grâce 1803, de la route départementale actuelle. C'est une ligne à peu près droite qui s'allonge dans un vallon au fond duquel coule obscurément je ne sais quel modeste affluent du Madon. Le Madon, affluent lui-même de la Moselle, est un paisible filet d'eau qui a l'honneur de caresser la partie basse de Mirecourt,—sous-préfecture déjà célèbre au commencement de ce siècle par ses fabriques de broderies et de violons, également de pacotille.

De chaque côté de cette route s'étagent des vignes dont les produits ont un degré de parenté avec les crus renommés de Suresnes et d'Argenteuil.

Ces vignes,—s'élevant graduellement en plis légers qui forment comme les parois du vallon,—rejoignent de grands bois de chênes et de hêtres, au tronc sombre et moussu, entre lesquels blanchissent les pousses sveltes de quelques bouleaux. Cà et là, un quartier de roc montre sa tête chauve au milieu des feuilles, et la cime d'un sapin troue d'une note aiguë et sévère ce dôme de verdure aux tons clairs. On est encore dans les grasses gaîtés de la plaine; mais l'on pressent les sauvages et mélancoliques majestés de la montagne.

En juillet, le crépuscule du soir est, d'ordinaire, l'instant où la nature respire. Il n'en était pas ainsi en ce jour. Le coucher du soleil n'avait en rien rafraîchi ni allégé l'air embrasé et lourd. Le temps s'était brouillé. Aucune étoile ne s'allumait dans le ciel, devenu subitement couleur d'encre. De courtes rafales d'un vent tiède courbaient les échalas des vignes et agitaient les branches des arbres. L'eau tranquille de la petite rivière noircissait par places. Tout annonçait l'orage proche.

Le marquis éperonnait furieusement son cheval. Non point qu'il redoutât de se trouver enveloppé dans la mêlée de la pluie, des éclairs et de la foudre. Mais il lui tardait d'arriver. Un vague souci chevauchait en croupe derrière lui. Ce souci, qui se traduisait par une sorte de hâte fiévreuse, provenait-il des appréhensions qui avaient étreint le cœur et troublé le cerveau du jeune homme, au moment où celui-ci avait pris congé de son compagnon Philippe Hattier? Résultait-il des racontars—médiocrement rassurants—de maître Antoine Renaudot? C'est ce que Gaston eût été fort empêché de préciser. Toujours est-il qu'il souffrait...

Il devinait, en outre, qu'un malaise identique pesait sur le pays qu'il était en train de traverser...

Pas un seul voyageur,—piéton ou voiturier,—ne l'avait croisé sur la route. Encore que l'Angelus vînt à peine de tinter au clocher des paroisses qui se perdaient dans la poussière soulevée par la rapidité de sa course, pas un bouquet jaseur de commères, pas une bande grouillante d'enfants, pas un groupe de travailleurs heureux de se reposer de la journée finie, ne se montraient au seuil des maisons. Pas une lumière ne brillait à travers les fentes des volets clos au crochet et à la barre. Tout était morne, obscur, muet. Chaque village avait l'aspect d'un cimetière.

Si, par aventure, une porte entr'ouverte avec précaution se remuait sur le passage du gentilhomme, celui-ci pouvait voir luire, dans l'ombre de l'entre-bâillement, le canon d'une carabine, les dents aiguisées d'une fourche ou les prunelles flamboyantes d'un dogue de garde détaché de sa niche. Puis, l'huis se refermait brusquement; on entendait un formidable attirail de serrurerie jouer dans les pênes, les gâches et les cadenas,—et faute de pouvoir hurler à une lune absente, les chiens poursuivaient d'aboiements rageurs ou plaintifs le cheval et le cavalier.

Ce dernier se pressait vraiment comme un courrier chargé d'un message de l'Etat.

Tandis qu'il dévorait l'espace, tout son passé se déroulait en tableaux nets et prompts dans son imagination surexcitée par l'ivresse de la précipitation.

Ne dit-on pas que le condamné à mort voit jusqu'aux moindres détails de son existence tout entière se refléter dans la minute suprême qu'il met à gravir les degrés de l'échafaud?

Gaston se rappelait les années calmes et joyeuses de son enfance et de sa première jeunesse, dans le petit hôtel du Marais qui servait de pied-à-terre aux seigneurs des Armoises, lorsque ceux-ci venaient à Paris faire leur cour au souverain. Il se rappelait ses parents,—deux figures comme on en admire sur le vélin de ces pastels dont le temps enfume le verre et écaille ou brunit l'or du cadre: son père, un vieillard d'austère et martiale physionomie, dont les cheveux, nattés à la houzarde, tombaient en tresses blanches sur la pelisse brune, chamarrée de brandebourgs d'argent et étoilée des ordres du roi; sa mère, une fille d'Alsace au sang riche et aux yeux bleus, au sein puissant; gonflant à faire craquer le satin de ses atours; au front un peu carré qu'entourait à merveille l'opulente abondance d'une chevelure poudrée.

Il se rappelait sa double éducation d'homme et de gentilhomme: le digne abbé, son précepteur, dont les patientes leçons l'avaient initié au monde des sciences et des lettres, et le prévôt d'Académie qui lui avait enseigné tout ce qu'un cavalier accompli ne peut se passer de savoir,—tirer l'épée, courir les bagues et faire la révérence aux dames.

Il se rappelait ses débuts sous les lambris étincelants de Versailles et dans les bucoliques galantes de Trianon: Louis XVI, bourgeois couronné à l'œil placide, paterne et doux; le petit Dauphin, avec ses boucles blondes, son large cordon de moire bleue et son Saint-Esprit de diamants,—et l'altière beauté de Marie-Antoinette parmi les gazes et les linons de son déguisement de bergère.

Hélas! l'ouragan révolutionnaire avait soufflé sur tous ces vivants chers et augustes et en avait fait des fantômes!...

Eh bien, c'était pourtant sur l'un des épisodes de cette époque tourmentée que s'arrêtait le plus volontiers la pensée de notre voyageur.

Lorsque le séjour de Paris était devenu dangereux pour les personnes attachées au parti de la cour, le vieux M. des Armoises,—qui avait repris un commandement sous M. de Bouillé,—avait enjoint à sa femme et à son fils de se retirer dans ses propriétés de Lorraine et d'y attendre les événements. Ces événements, dans l'esprit du marquis, ne pouvaient manquer d'avoir promptement une solution favorable à la monarchie. L'Europe et la noblesse coalisées auraient à bref délai raison de la nouvelle jacquerie. La marquise et Gaston étaient donc arrivés au château des Armoises,—que le jeune homme ne connaissait que de nom,—et ils y étaient demeurés près d'un an, sinon cachés, du moins à l'écart et à l'abri de l'action sanglante de la Terreur.

Ajoutons que nulle part cette action ne se montra moins cruelle. C'est ainsi que, dans les Vosges, elle ne compta qu'une seule victime: un hobereau,—parent du fameux Coster Saint-Victor,—guillotiné à Mirecourt pour fait de correspondance avec le duc de Brunswick et le prince de Cobourg.

M. des Armoises avait, du reste, confié sa femme et son fils à l'attachement inaltérable de son ancien soldat Marc-Michel Hattier, père de notre Philippe.

Au physique, Marc-Michel Hattier était un homme d'apparence robuste et de visage durement accentué. Au moral, c'était une de ces honnêtes natures qui savent conserver au fond d'un cœur vaillant le souvenir des services rendus.

Son dévouement ne faillit pas à la famille de son maître, à cette époque si fertile en passions déchaînées, en noires ingratitudes et en lâches trahisons. Pour mieux protéger la marquise et Gaston, l'ex-trompette de Chamboran affecta les dehors d'un civisme farouche et se fit nommer président du club des Jacobins de Vittel, gros bourg dont dépendent les Armoises. Le jour où il revint d'une séance de ce club, coiffé du bonnet rouge et ceinturé des couleurs nationales,—insignes de ses fonctions:

—Pardonnez-moi cette mascarade, dit-il à madame des Armoises. Elle était nécessaire à votre sûreté. L'écharpe tricolore cachera sur ma poitrine la plaque de garde-chasse aux armes de mon seigneur; mais tant qu'un souffle de vie battra sous cette plaque, pas un de ces braillards de Paris ou de ce canton ne touchera à un cheveu de ma chère maîtresse et de mon jeune maître, à une pierre de leur château, à un arbre de leurs forêts, à une gerbe de leurs moissons.

La marquise lui tendit la main avec émotion:

—Hattier, lui déclara-t-elle gravement, vous étiez digne d'être des nôtres.

—Ah! madame, répondit le vieux houzard en mettant le genou en terre pour baiser cette main, vous me récompensez comme si j'avais fait autre chose que mon devoir.

La garde-chasse avait une fille dont la naissance avait coûté la vie à la brave et accorte vivandière de son régiment.

Conçue et portée à travers les fatigues de la guerre, Denise s'était sans doute ressentie de ces circonstances.

Grande, mince, frêle et brune, elle possédait une force nerveuse incroyable, une organisation supérieure, une imagination d'une ardeur peu commune, que dérobaient à l'appréciation du vulgaire son apparence maladive et ses instincts de timidité sauvage.

L'expression générale de sa physionomie était un mélange de sensibilité exquise et de résolution exaltée. Sa joue pâle s'encadrait de grosses grappes de cheveux, fins, longs, abondants, qui couronnaient d'un diadème d'un noir bleuâtre un front coupé comme celui de la Junon antique. Ce front pensait. C'était le front d'une femme, si la taille de Denise était celle d'une fillette et son sourire celui d'un enfant. La nuance de ses yeux, tour à tour pleins d'ombre et de soleil, eût embarrassé un peintre.

Le même heurt de contrastes se retrouvait dans les habitudes et dans le caractère de la sœur de Philippe Hattier. Son père lui laissait une liberté complète, dont elle usait tout naturellement, sans savoir qu'il pût en être autrement. Quand elle ne passait pas des journées entières penchée sur son tambour de dentelière,—la faiblesse de sa complexion lui avait fait choisir cette profession où les doigts seuls travaillent,—on la voyait bondir, joyeuse et vive comme un faon, à travers les taillis du bois, ou errer, rêveuse et mélancolique, par les sentiers de la prairie.

Séduite par sa gentillesse et cédant à ce besoin impérieux qu'éprouvent les mères séparées de leurs enfants de s'occuper des enfants des autres,—vous vous rappelez que Gaston était élevé à Paris,—madame des Armoises, pendant ses séjours successifs au château, s'était amusée à donner elle-même à Denise un peu de l'éducation qu'on réservait alors pour les filles de qualité. La fillette n'était donc plus une paysanne.

Mais ce n'était pas, grâce au ciel, une paysanne demoiselle,—une paysanne pervertie, encore moins.

Jamais elle n'avait fait la révérence aux gentillâtres du pays pour se faire prendre le menton et se faire appeler mignonne, ainsi que cela se pratique, depuis l'antiquité la plus reculée, sur les planches de nos théâtres. Jamais elle n'avait dansé sur la fougère ni sous la coudrette. Jamais elle n'avait encouragé Tircis, ni sollicité Mondor.

Nous jugerions presque qu'elle ignorait qu'elle était belle.

Pourtant, sa mise avait une rustique coquetterie qui la sacrait reine de la mode à quatre lieues à la ronde,—et, quand elle mettait sa coiffe de dentelle, à longues barbes flottantes, pour aller à la grand'messe de Vittel, tous les garçons de la paroisse n'avaient pas assez d'yeux pour l'admirer.

Un matin, son père lui amena un étranger d'élégante tournure.

—Fillette, prononça solennellement Michel Hattier, voici notre jeune maître, le fils de nos bienfaiteurs, M. le chevalier des Armoises. Il faut le respecter et l'aimer comme je le respecte et comme je l'aime.

Denise détacha son regard de son ouvrage et le leva curieusement sur Gaston. Son cœur battit bien fort sous la fine toile de sa guimpe; un rouge brûlant remplaça la pâleur de sa joue; par la fenêtre ouverte le ciel lui sembla plus clair, les arbres plus verts, la campagne plus riante.

Le gentilhomme retourna fréquemment à la maison du garde, d'où celui-ci,—toujours sur le qui-vive,—était absent le plus souvent.

Gaston avait vingt ans. A Versailles et à Paris,—où les dames se montraient aussi compatissantes que jolies,—on l'avait surnommé l'Insensible, à cause de son indifférence à l'endroit des œillades incendiaires des dames qui composaient l'escadron volant de la reine et en face des agaceries significatives des nymphes sans préjugés qui formaient le bataillon léger de l'Opéra. En vérité, je vous le dis, ce n'était pas plus un héros de Duclos ou de Louvet, courant de la brune à la blonde et moissonnant les bonnes fortunes, que Denise n'était une ingénue de M. Marmontel, raisonnant sur Dieu, la nature et le reste.

Ils s'aimèrent.

Madame des Armoises et Michel Hattier étaient occupés d'autre chose.

Les nouvelles de la capitale arrivaient, à chaque courrier, plus sombres et plus inquiétantes,—et les braconniers, les maraudeurs du pays commençaient à traiter les biens seigneuriaux en propriétés nationales.

Gaston et Denise se voyaient tous les jours. C'étaient des heures enchantées.

Puis, soudain, une lettre du vieux marquis tomba, comme un coup de foudre, au château. M. des Armoises s'était installé à Coblentz. Il mandait sa femme et son fils près de lui et leur indiquait les moyens de le rejoindre. Une lieutenance attendait Gaston dans le petit corps d'émigrés que M. de Condé venait de recruter. Il fallait partir sur-le-champ.

—Je reviendrai, promit dans les caresses et les sanglots de l'adieu le jeune gentilhomme à sa maîtresse éplorée,—je reviendrai, et notre enfant aura un père...

Denise secoua la tête en signe de doute. Et quand Gaston se fut arraché de ses bras, ses genoux fléchirent; elle s'affaissa sur elle-même en levant vers le ciel ses yeux noyés de larmes, et elle songea à mourir...

Mourir!...

Elle n'en avait pas le droit. N'allait-elle pas devenir mère?

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

A l'armée royale, le lieutenant des Armoises s'était bravement battu, mais bien plutôt par devoir que par conviction. Esprit juste, clairvoyant, calme, mathématique, il ne se faisait aucun scrupule de reconnaître in petto que, dans le grand duel politique et social de la Monarchie et du Peuple, la Force, non plus que le Droit, ne se trouvait pas tout à fait du côté pour lequel il avait mis flamberge au vent. Obligé d'admettre pour légitimes, dans sa logique et sa bonne foi, une partie des revendications de la Révolution, il ne s'était pas fait un seul instant illusion sur le triomphe, au moins momentané, de celle-ci, et sur les changements importants que ce résultat entraînerait dans le fond et la forme de l'Etat. Résultats et changements, le jeune gentilhomme accepta tout sans révolte et sans rancune; car, dépourvu d'ambition, progressiste (s'il nous est permis d'antidater cette expression) et sincèrement patriote dans le sens élevé du mot, il était prêt à sacrifier à la pacification et au bonheur de son pays sa fortune, ses affections, voire même ses principes.

Il n'en fut pas ainsi du vieux marquis: la ruine de son parti et de ses espérances le tua. Il mourut à Londres, où il s'était réfugié devant les victoires des héroïques va-nu-pieds de la République. La marquise le suivit de près au cimetière. Leur fils leur ferma les yeux. Ce pieux office accompli, Gaston, orphelin, isolé, sans parents autres que des amis d'émigration dont il ne partageait ni les goûts ni les idées, Gaston fut pris du spleen, ce nuage noir formé des brumes de la Tamise et chargé des larmes d'Young et de ses lugubres imitateurs...

Il songea à revenir en France...

Une attraction invincible le rappelait, du reste, de l'autre côté du détroit. Le gentilhomme aimait toujours Denise. Et il se souvenait d'avoir fait une promesse...

Certes, du vivant de son père, notre émigré n'eût jamais osé concevoir la pensée de réparer une de ces fautes que les gens de sa caste considéraient comme la plus légère peccadille, du moment qu'elle avait «une vilaine» pour victime. Mais il restait seul sur la terre et maître absolu de ses actions. Puis, loyal avant tout, scrupuleux à l'excès, esclave de la foi jurée et doué de cette rare qualité de substituer dans la règle de sa conduite sa conscience à l'opinion, il s'était fermement décidé à vivre désormais aussi obscur qu'heureux, sur un coin du sol natal, entre sa femme et son enfant.

Cet enfant,—dont la naissance avait pu être dérobée à Michel Hattier,—devait toucher maintenant à sa dixième année...

Gaston brûlait de l'embrasser.

Depuis son départ, le gentilhomme n'avait jamais cessé de correspondre avec la fille du garde-chasse.

Par elle il avait appris,—presque en même temps—le décès de l'ex-trompette de Chamboran et la vente du fief des Armoises à titre de bien national. Michel Hattier, le fidèle serviteur, avait succombé sous le coup d'une apoplexie quasi foudroyante. Quant au château et à ses dépendances, la loi les avait adjugés, pour une poignée d'assignats, à un aubergiste de Vittel, appelé Jean-Baptiste Arnould. Ce dernier n'ayant survécu que sept ans à cette acquisition, sa veuve et ses enfants—deux filles et trois fils—manifestèrent l'intention de rétrocéder les Armoises à qui leur offrirait un bénéfice raisonnable.

Rien n'était plus commun alors. La Bande noire, qui plus tard racheta, pour les dépecer, les domaines et les donjons vendus nationalement, n'avait pas encore commencé ses opérations destructives,—et les acquéreurs de fraîche date de ces propriétés—de luxe plutôt que de rapport—avaient fini par s'en montrer singulièrement embarrassés. Quoi de surprenant qu'ils songeassent à échanger contre des espèces sonnantes des conquêtes révolutionnaires qu'un revirement de circonstances pouvait les obliger de restituer gratis à l'Etat ou à leurs possesseurs légitimes?

Gaston des Armoises était riche,—feu son père ayant eu, avant de franchir le Rhin, la précaution de réaliser les biens considérables, situés en Alsace, qu'il tenait du chef de la marquise.

Informé par Denise, notre émigré s'aboucha avec la succession Arnould. Nous connaissons le résultat de ces négociations. L'aubergiste défunt avait eu les Armoises pour un paquet de chiffons de papier: il fut convenu—par lettres—que ses héritiers les rendraient au fils de l'ancien propriétaire contre cinquante mille livres en valeurs ayant cours sur une banque étrangère,—les finances de la République n'inspirant qu'une médiocre confiance.

Nous avons dit que la loi du 6 floréal an X amnistiait les nobles demeurés en dehors du territoire français en ne frappant d'exception que ceux qui avaient exercé un commandement dans l'armée de Condé. Pour que le marquis profitât du bénéfice de cette loi, il lui fallut donc établir que son grade dans cette armée avait été essentiellement subalterne. Ces formalités prirent du temps. Ce ne fut guère que dans le courant de thermidor an XII que le gentilhomme, dûment autorisé, put rentrer en France par l'Allemagne.

De Strasbourg, il avait écrit à sa chère Denise, afin de lui annoncer son arrivée pour le lendemain. Vous l'avez vu s'arrêter quelques heures à l'hôtel de la Poste, à Charmes; vous avez assisté à sa rencontre avec Philippe Hattier, et vous comprenez,—maintenant,—son trouble et ses appréhensions en face d'un frère qui avait le droit de lui demander un compte sévère, si, par hasard, la jeune fille avait fait à ce brave soldat l'aveu de sa chute et de sa honte.


Nous le retrouvons sur la route de Vittel.


Le spectre du passé, que nous venons d'évoquer, tournoyait devant ses yeux aveuglés par les ténèbres. Notre cavalier pressait sa course, comme s'il eût voulu fuir sa propre crainte. Malgré lui, parfois, il tendait l'oreille dans le silence qui l'entourait,—et, alors, les battements de son cœur faisaient comme un grand bruit qui semblait l'épouvanter.

Il était brave pourtant. Ses compagnons de guerre auraient rendu ce témoignage que jamais plus vaillante main n'avait tenu l'épée. Mais que peut une lame,—si finement trempée, si solidement emmanchée qu'elle soit,—contre certains pressentiments?

De brusques rafales rasaient la terre; de larges gouttes de pluie commençaient à tomber; le tonnerre grondait en se rapprochant.

Gaston allait toujours.

Chose étrange: à mesure qu'il avançait, sa mélancolie redoublait...

Le chemin gravissait un mamelon. Un éclair déchira la nuit. Dans sa lumière bleuâtre et éphémère, un troupeau de bâtisses moutonna,—au bas de la côte,—accroupi autour d'un clocher...

C'était Vittel!...

Involontairement, le marquis pesa sur les rênes. Le cheval s'arrêta. Le gentilhomme se découvrit pour passer sa main sur son front, d'où ruisselait la sueur. Un nom, prononcé ex imo corde, glissa entre ses lèvres:—Denise...

—Si près d'elle! murmura-t-il.

Un instant, l'idée lui vint de traverser le village à fond de train, de pousser droit aux Armoises et d'aller frapper au volet d'un pavillon bien connu. Mais une sorte de raffinement sentimental l'arrêta. Il pensa:

—Il est tard. Tout est clos chez elle. Elle s'est endormie en songeant à moi. Elle sait que j'arriverai demain. L'attente est encore une joie. Laissons-lui savourer cette joie jusqu'au matin.

N'avait-il pas, lui, d'ailleurs, une affaire d'importance à traiter à Vittel?

Ne lui fallait-il pas faire halte au Coq-en-Pâte,—l'auberge des héritiers Arnould,—pour en finir avec ces possesseurs actuels du domaine qu'il était convenu de racheter? N'était-il pas urgent enfin qu'il se débarrassât entre leurs mains,—en échange d'un contrat de vente qu'ils devaient avoir préparé,—d'une somme qui pouvait attirer le danger sur celui qui en était porteur, dans un pays aussi mal famé?

Le résultat de ces réflexions fut que M. des Armoises s'engagea, au pas de sa monture, dans les rues obscures du bourg.

L'orage était alors dans toute sa violence: il pleuvait à torrents, les éclairs se succédaient presque sans interruption, et la foudre tonnait à coups furieux, précipités, continus.

Le gentilhomme fut assez longtemps avant de réussir à s'orienter dans cette averse.

A la fin,—après avoir franchi un pont, tourné un coude et dépassé une petite place,—il se trouva en face d'une assez vaste construction, dont le principal corps de logis s'exhaussait sur un perron de quelques marches.

Ce bâtiment était une hôtellerie. On entendait l'enseigne invisible qui se balançait au vent en grinçant sur ses gonds dans le fracas de la tempête. Une lueur se montrait derrière les rideaux fermés du rez-de-chaussée.

Gaston ne courait aucun risque de se tromper: il savait que le Coq-en-Pâte formait la seule auberge de la localité.

Notre cavalier mit donc pied à terre. Il attacha son cheval à un barreau de la rampe de fer du perron et monta prestement les degrés de celui-ci...

VI

AU COQ-EN-PATE

C'était toujours la même nuit, et loin de faire marcher le temps, nous sommes obligés de rétrograder de deux ou trois heures environ, pour introduire le lecteur dans cette auberge du Coq-en Pâte dont le nom est déjà tombé plus d'une fois sous notre plume et dont nous n'avons pas encore franchi le seuil.

Si les lois de la physionomie sont exactes chez les individus,—en ce sens que celle-ci dévoile le plus souvent à l'examen d'un esprit supérieur non seulement le caractère de ces individus, mais aussi la fatalité qui préside à leur existence,—ces lois sont applicables, jusqu'à un certain point, aux choses et, surtout, aux endroits. Oui, il y a des lieux comme des figures prophétiques,—loca scelerata, disaient les anciens,—des lieux scélérats, dont l'aspect inspire une terreur involontaire, inexplicable, à l'égal du masque d'un Cartouche, d'un Lacenaire ou d'un Troppmann.

Oui, il se rencontre des endroits que des signes mystérieux vouent aux actions coupables, sinistres, monstrueuses, comme ces malfaiteurs que les lignes de leur crâne ou de leur visage désignent invinciblement pour le bagne ou pour l'échafaud.

Ce sceau n'est visible qu'à la loupe de l'observation. Il frappe bien davantage l'imagination que le regard. Mais il existe réellement,—et, si la société se procurait une reproduction fidèle et minutieuse du théâtre des grands forfaits,—que celui-ci s'appelle le bouge de la rue des Hebdomadiers, à Rodez, ou le salon de l'hôtel Praslin, aux Champs-Elysées,—la science d'un Gall ou d'un Lavater découvrirait sûrement en lui des marques non équivoques de sa sanglante prédestination.

Ces marques étaient empreintes à l'état d'hiéroglyphes, si je puis m'exprimer ainsi, dans toutes les parties de la maison Arnould,—en dépit de l'enseigne engageante sur la plaque de tôle de laquelle un Raphaël,—en bâtiments—du cru avait peinturluré un superbe Grault (coq gallus, en patois vosgien) dressant les dentelures cramoisies de sa crête au-dessus d'une sorte de bastion de croûte ferme et rutilante.

Un œil investigateur et soupçonneux les eût devinées,—vagues, intangibles et latentes,—dans la cuisine où nous entrons.

Le nez d'un limier eût flairé des passées de fauves et de carnassiers sur ce carreau de briques soigneusement récuré à la pilasse (poudre de grès) et si clair qu'on se fût fait la barbe dedans comme dans un miroir. La perspicacité, aiguisée en intuition, eût pressenti je ne sais quoi d'anormal et de menaçant dans cet intérieur régulier, net et brillant de propreté: la (huche à pétrir le pain) chargée de miches, en face de la crédence supportant les plats, les assiettes, les soupières de faïence à bouquets, à ramages, à devises, à emblèmes,—la cheminée monumentale, au manteau en forme d'auvent, vis-à-vis de la porte ouvrant sur le perron,—et, tout autour, sur la muraille qu'il tapissait de l'éclat des cuivres jaunes comme l'or et de l'étain luisant comme l'argent, un véritable arsenal culinaire: lèchefrites, écumoires, daubières et saucières!...

Mais il s'en fallait de beaucoup que les gens qui entouraient, qui fréquentaient le Coq-en-Pâte, fussent doués de seconde vue. L'excellente réputation des propriétaires de l'auberge éloignait de celle-ci toute supposition malsonnante.

Jean-Baptiste Arnould, qui l'avait achalandée, et sa moitié, Agnès Chassard, avaient bûché dur, comme on dit, pour amasser ce qu'ils possédaient. Sa veuve et ses enfants agissaient de même pour conserver, pour augmenter. S'ils étaient riches,—et ils devaient l'être, eu égard à leur esprit d'ordre, d'économie et à leur âpreté au gain et à la besogne,—ils avaient su dissimuler leur aisance avec assez de sagesse pour n'éveiller ni l'attention, ni la jalousie de leurs voisins.

Leur façon d'être et de vivre ne sortait point des limites de leur condition. Par tradition, la mère affectait de se plaindre,—car c'est surtout au village que le proverbe est retourné et qu'il vaut mieux exciter la pitié que l'envie,—et ne cessait, à tout propos, de mettre en avant ses cinq enfants, la perte de son homme et les arias causés par cet événement et par cette nombreuse famille.

Elle tenait cette règle de conduite du défunt. Ce dernier, il est vrai, avait trouvé le moyen d'acheter les Armoises. Mais on savait que les Armoises avaient été données pour un morceau de pain. Le bruit courait, d'ailleurs, que c'était avec les propres fonds du vieux marquis que cette acquisition avait été faite en sous-main par l'hôtelier, lequel, en cette circonstance, n'avait été que le prête-nom et le fidéi commissaire de l'émigré, en vue d'une restitution immédiate, à l'expiration de la crise.

Avons-nous besoin d'ajouter que c'était Jean-Baptiste lui-même qui avait répandu cette rumeur, qu'il avait eu le soin d'accréditer en laissant dans le statu quo le domaine et le château, sans y rien toucher ni changer,—ce qui avait fini par faire prendre le rusé compère et ses héritiers pour les plus dignes et les plus méritants qui fussent au monde?

Les Arnould n'étaient ni vaniteux, ni ambitieux, ni processifs. Jamais ils n'avaient fait tort d'un rouge liard à qui que ce fût, ni emprunté un petit écu à personne. On se demandait bien par quel miracle,—autre qu'en graissant la patte aux agents du recrutement,—les trois gars avaient pu échapper à la réquisition dans un moment où tous les Français en état de porter le mousquet avaient dû rejoindre les armées de la République; mais on se le demandait à voix basse, car François, Joseph et Sébastien avaient la poigne solide et prompte. On les craignait,—et eût on remarqué en eux, chez eux, autour d'eux, quelque chose de louche ou de suspect, on se fût bien gardé d'en souffler un seul mot.

Les annales des tribunaux n'offrent que trop d'exemples de ce mutisme particulier aux campagnards. Le campagnard est casanier, égoïste et craintif. La justice, avec son appareil et le trouble qu'elle apporte, d'ordinaire, dans les habitudes de quiconque a affaire à elle, lui cause une peur insurmontable. Qu'un crime ou un délit se produisent près de lui, il aimera mieux fermer les yeux et se boucher les oreilles que d'avertir les magistrats ou de prêter aide à leur action.

Ce désir de ne pas «se compromettre» l'absorbe tout entier, lorsqu'il se complique d'un sentiment de frayeur individuelle. N'avons-nous pas assisté fort souvent à des scènes de cour d'assises où des paysans, appelés à figurer comme témoins et redoutant la vengeance de l'accusé, de ses parents ou de ses proches, refusaient obstinément de répondre aux questions qui leur étaient adressées, alors même qu'il s'agissait de leurs intérêts les plus chers ou qu'on les menaçait des rigueurs de la loi?

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Ces explications—nécessaires—données, revenons à la cuisine de l'auberge du Coq-en-Pâte.

Dans la journée, la lumière y pénétrait à flots par deux larges fenêtres et se réfléchissait joyeusement dans les panneaux polis des vieux bahuts de chêne. Mais, au moment où nous y pénétrons, la vaste pièce était à peine éclairée par une lampe placée sur une table, au milieu, et par deux bûches de hêtre qui charbonnaient dans l'âtre.

Toute la famille Arnould s'y trouvait réunie,—à l'exception de Joseph, le fils aîné.

Sous la toiture de la cheminée et si près du feu que la pointe de ses galoches de lisière roussissait à la braise, Agnès Chassard était assise sur une escabelle à trois pieds.

La veuve avait près de soixante ans.

Une chevelure abondante et d'un blanc de neige sortait de dessous ses coiffes de crêpe et se séparait en deux masses égales sur son front sillonné par une multitude de rides profondes. Ses yeux étaient noirs, vifs, durs et tranchants. Son nez se recourbait en bec de faucon, et sa bouche, affaissée dans les mille plis que creuse la vieillesse, gardait une inconcevable expression d'énergie. On devinait sa haute taille à la longueur de son torse, et quoiqu'elle eût vécu courbée sur toute espèce de besognes, son port restait droit et fier.

Au dire des anciens du village, l'hôtelière avait été, jadis, d'une beauté si mâle et si robuste, que galants et richards s'en étaient venus à l'envi papillonner derrière ses cotillons.

Mais richards et galants avaient perdu leurs peines.

Fille de misérables journaliers, obligés, pour subsister, de glaner et de halleboter (grappiller après la vendange) dans le champ ou la vigne d'autrui,—mariée pauvre à un homme pauvre, après une enfance, une jeunesse abreuvées de toutes les souffrances, de toutes les humiliations qu'engendre l'indigence, la Chassard, à ce qu'il paraît, avait considéré l'honnêteté conjugale dans ce qu'elle a de plus scrupuleux, de plus absolu et de plus complet, comme un moyen certain d'obtenir ce qui lui manquait: l'argent, avec la considération et le bien-être qui en dérivent. Peut-être aussi cette honnêteté lui avait-elle servi à cacher autre chose?

Toujours est-il que la patronne du Coq-en-Pâte n'avait jamais été soupçonnée du moindre coup d'aiguille dans le contrat.

Vêtue d'un casaquin et d'une jupe d'épluche de couleur foncée,—car elle n'avait pas quitté le deuil depuis la perte de son conjoint,—elle tricotait silencieusement. Ses traits avaient une expression soucieuse et sévère. La réverbération de la braise marquait dessus—brutalement—les contrastes d'ombre et de lumière.


La fille aînée, Marianne, cousait près de la table, sur un coin de laquelle ses deux frères jouaient aux cartes.


Grande, taillée en pleine chair et ressemblant à sa mère, Marianne rappelait, dans leur ensemble de qualités et de défauts, ces androgynes aux bras charnus, aux jambes musculeuses, aux reins cambrés, au poitrail ample et volumineusement garni, que les sculpteurs prennent si volontiers pour modèles de leurs statues de la Liberté, et que souvent la République,—contemporaine de notre récit,—convia à personnifier cette déesse «aux puissantes mamelles» sur les tréteaux et sur les chars de ses fêtes nationales. Avec son chignon roux, tordu à grosses poignées sur sa nuque brunie par le soleil, et son profil masculin à la gravité de lignes interrompue par le renflement d'une lèvre moqueuse et sensuelle, elle possédait la séduction de la vigueur surabondante. Le sang est riche en Lorraine, et l'on n'y dédaigne point cette sorte de virago. L'outil à gagner les écus doit, sous peine de casser, avoir un manche solide: Marianne Arnould était solidement emmanchée.

Ses yeux, d'un jaune clair, pénétrants et hardis, avaient, depuis longtemps, incendié les coureurs de dot des environs. Plus d'une fois, ceux-ci, le soir, étaient venus lui donner l'aubade sous les croisées,—histoire de demander l'entrée de la maison. Plus d'une fois, la nuit, ils avaient planté devant la porte de l'auberge ce mai,—enguirlandé de rubans,—qui indique qu'il y a là une fille à marier, et qui invite cette fille à faire son choix librement. Notre Bradamante rustique avait une façon à elle de rembarrer les prétendants:

—Quand un garçon me conviendra, je n'irai pas par trente-six chemins pour le lui dire... En attendant, rengaînez-moi vos musiques et vos compliments... Quant à ce qui est de votre mai, gare que je ne le déracine pour vous le casser sur les épaules!...


Marianne avait parfait sa vingt-deuxième année.


Sa sœur Florence touchait à peine à sa seizième. Elle se tenait debout contre l'une des fenêtres, le visage appuyé aux carreaux, et semblait écouter l'orage qui commençait au dehors. D'épaisses boucles blondes s'échappaient de dessous sa cornette et descendaient presque jusqu'à la ceinture de sa cote de rayage bleu, dans les plis de laquelle se perdait son corps frêle et délicat.


J'ai dit que les fils cadets,—Sébastien et François,—faisaient un piquet sous la lampe. Deux gars du genre du lieutenant Philippe Hattier et du marquis Gaston des Armoises. Jumeaux, on les eût pris l'un pour l'autre, tant ils avaient la même carrure, les mêmes manières et la même voix.

Leur figure ronde, plate et hâlée, avec son nez camus, son front bombé et sa bouche à pipe, s'encadrait dans une paire de favoris en côtelettes, qui rejoignait le menton, et dans une forêt de cheveux, coupés ras sur le devant, longs sur les joues et pendant derrière la tête à la mode du temps.

Habillés d'une façon exactement pareille,—veste, culotte et guêtres de chasse en coutil, sans gilet ni cravate à cause de la chaleur,—chaussés de souliers de cuir de couleur naturelle, la chemise rattachée au col par une épingle d'or figurant le cerceau, et les oreilles garnies de boucles de même métal et de même forme,—comme en portaient alors les muscadins de village,—ils n'effraient, au premier abord, rien de ce qui sort un homme de la foule. Toutefois, s'ils ne louchaient point, leurs yeux n'étaient pas tout à fait ensemble, pour emprunter un de ses termes à la peinture. Ce défaut, quoique léger, donnait à leur regard une expression qui n'était pas trop catholique. Etant acquis que le regard est le miroir de la conscience, celle de Sébastien et de François Arnould ne devait être droite et tranquille que tout juste.

Par intervalles, Agnès Chassard s'interrompait de son tricot pour jeter le coup d'œil de la ménagère,—et aussi une pincée de sel ou de poivre, un brin de thym, un clou de girofle, une feuille de laurier,—dans une couple de marmites qui ronronnaient sur la braise, à ses pieds, en exhalant une appétissante odeur de fricot; et quand elle se penchait à l'intérieur de la cheminée, une demi-douzaine de quartiers de lard balançaient au-dessus de sa tête, des deux côtés de la crémaillère, leur couenne recouverte de suie.

Marianne reprisait du linge en fredonnant un vieux noël.

Sébastien et François s'absorbaient dans leur cent de piquet, en se servant, pour annoncer leur jeu, du jargon usité à l'époque:

—Trente-neuf au point.

—C'est bon.

—Tierce au philosophe.

—Ça ne vaut rien; j'ai une quatrième au réquisitionnaire.

La révolution avait en effet détrôné les rois,—même aux cartes,—et remplacé Alexandre, César, David et Charlemagne par quatre philosophes: Voltaire, Rousseau, La Fontaine et Molière. Elle avait également substitué aux valets des réquisitionnaires républicains.

Bref, figurez-vous un tableau de Chardin: La veillée de famille après le repas du soir.

Rien de plus calme de ton,—de plus anodin, de plus rassurant et de plus patriarcal.

A droite et à gauche de la cheminée, il y avait une porte—de physionomie et de calibre différents. Au-dessus des battants vitrés de celle de droite, on lisait cette inscription:


SALLE DES CITOYENS VOYAGEURS
 

Celle de gauche,—étroite, basse et cintrée, donnait accès dans un corridor qui aboutissait à une cour. Cette cour,—dans laquelle nous aurons l'occasion de revenir en suivant le fil de ce récit,—formait un carré long, bordé sur une face par le bâtiment d'habitation et sur les trois autres par les écuries, les remises et le mur à hauteur d'appui d'un jardin assez vaste et assez ombragé, qui confinait lui-même à un verger et à un bouquet de bois appartenant pareillement aux héritiers Arnould. Jardin, verger et bois côtoyaient le chemin qui contournait le village au nord et rejoignait la route de Neufchâteau, en coupant à travers champs,—un peu au-dessus de l'endroit où se trouve aujourd'hui le modeste Casino de l'exploitation de la Source. Cette route—il convient dénoter ce détail—fait la fourche avec celle de Mirecourt aux abords de Contrexéville...


Cependant, la veillée continuait: Sébastien venait d'attaquer de la vertu de trèfle, que son partenaire avait prise avec la loi de cette couleur,—les as étant devenus des lois comme les dames des vertus,—et Marianne entamait le couplet:

Où s'en vont ces gais bergers
Ensemble côte à côte?...

Soudain des pas précipités retentirent dans le corridor...

La veuve se souleva sur son escabelle; Marianne lâcha son aiguille et cessa sa chanson, les joueurs laissèrent là leurs cartes,—et la fillette qui s'appuyait à la croisée se retourna, démasquant une figure charmante, sur laquelle il y avait la pureté d'un ange mêlée à de précoces tristesses.

Tous les yeux se fixèrent sur la petite porte.

Celle-ci s'ouvrit brusquement.

Il n'y eut qu'une voix:

—C'est Joseph!

L'aîné de la famille Arnould entra dans la cuisine:

—Bonsoir, tout le monde, fit-il. J'ai rapiqué par la traverse et par les derrières du village afin de devancer l'orage. Il va faire un charivari à ne pas flanquer un gabelou dehors. Nous sommes rentrés par la cour,—le cheval, la voiture et moi.

Puis s'adressant à François et à Sébastien:

—Faudrait se dépêcher de dételer. On bouchonnera Cabri avec soin et on lui donnera sa ration en double. La brave bête ne l'a pas volée... Pour ce qui est de la carriole, on lui fera un bout de toilette. En l'apercevant demain, à sa place, sous la remise, personne ne doit se douter que la gourmande a avalé ses vingt lieues dans la journée. Vous comprenez?

—Pardi!

—Alors, ne lantiponnons pas. Notre besogne n'est point finie. Nous avons autre chose à faire avant de mettre notre bonnet de nuit sur l'oreiller.

Les jumeaux sortirent aussitôt par la porte du corridor. Joseph se tourna vers les deux sœurs:

—Quant à vous, les jeunesses, vous allez monter me préparer la plus belle chambre de la maison!... Frottez, essuyez, époussetez à tour de bras! Des draps blancs dans le lit, des fleurs dans les vases, des bougies dans les chandeliers, comme s'il s'agissait de recevoir le citoyen maire de Mirecourt ou le premier consul Bonaparte!...

—Est-ce que nous aurons un voyageur, ce soir? questionna vivement Marianne.

—Peut-être oui, peut-être non. J'en ignore. Qui vivra verra... En attendant, apporte-moi de quoi me nettoyer le canon de fusil: croûte et goutte, histoire de patienter jusqu'au moment de souper...

La grande fille s'empressa de placer sur la table une miche de pain de seigle, une bouteille et un verre. L'aîné des Arnould tira son eustache et se tailla à même un fort chanteau. Ensuite interpellant Florence:

—Allons, petiote, verse-moi! M'est avis que j'ai la pépie. Quand, depuis le matin, on n'a eu, pour se rafraîchir, que des giboulées de poussière...

Mais la fillette ne bougea pas. Elle demeurait au milieu de la pièce, raide, immobile et comme pétrifiée par un effroi subit. Une sorte d'horreur foudroyante avait bouleversé ses traits. Sa joue était pâle; il y avait de l'égarement dans son regard; ses lèvres frémissantes murmuraient à part elle:

—Un voyageur!... Encore un!... Oh! mon Dieu!...

Joseph, frappé de ce changement instantané, s'écria d'un ton doucereux:

—Qu'est-ce qu'il te prend donc, ma mignonne?...

—A moi?

—Parbleu! je n'ai pas la berlue: te voilà blanche comme un linge; ton corps grelotte la fièvre, et tes yeux battent la campagne... On dirait que tu vas passer... Ah çà! est-ce que tu deviens malade?...

—Malade?... Non, mon frère... Seulement...

—Seulement...? Explique-toi!... Tu m'ébaubis, que diable!...

—J'ai peur, balbutia la fillette.

Le paysan la considéra avec stupéfaction:

—Peur de quoi? Avec nous? Es-tu folle, la Benjamine?

La Benjamine—comme on l'appelait, par amitié, dans la famille—rendit cette plainte:

—Je souffre!...

—Où cela?...

—Je ne sais pas... Partout... J'ai ici un poids qui me charge, et là, un étau qui me serre...

Elle désignait son front et sa poitrine...

Joseph interrogea Marianne de l'œil pour lui demander ce que signifiait ce phénomène. La grande fille haussa les épaules:

—Bah! des giries! s'exclama-t-elle. Mademoiselle a ses nerfs!... Des nerfs!... Comme si nous avions le moyen de faire les grimaces des bourgeoises de la ville!...

Elle continua en allumant un bout de chandelle à la lampe:

—Tu ferais mieux, la câline, de t'en venir avec moi rapproprier le numéro 1...

Florence secoua la tête comme pour chasser loin d'elle les terreurs qui l'assaillaient:

—Oui, ma sœur, oui, j'y vais, prononça-t-elle d'une voix qui tâchait de se raffermir.

—A la bonne heure! reprit Joseph. Faut pas s'écouter, sacrebleu! Travail dompte maladie... Va aider Marianne, mon enfant, d'autant plus que l'ouvrage presse... Quand vous aurez fini, nous mangerons un morceau; la maman va mettre la table...

La Benjamine fit un signe négatif...

—Le cœur ne t'en dit pas? questionna le paysan. Tu as tort. Mieux vaut recourir à la miche qu'au médecin... Enfin, sufficit! A ton aise... Tu iras te reposer, si c'est dans tes idées...

Il ajouta entre ses dents:

—Ça fera joliment notre affaire!...

La grande fille avait tiré d'un bahut une paire de draps dont la fraîcheur embaumait le thym et la lavande; elle la jeta sur son bras robuste, et, décochant à son frère une œillade bizarre:

—C'est tout ce que nous avons de plus cossu, de plus moelleux et de plus fin. Si celui qui s'étendra dedans ne dort pas tout son soûl jusqu'au jugement dernier!...

Puis, apostrophant sa cadette:

—Eh bien, y sommes-nous, citoyenne Laisse-tout-faire-aux-autres?

L'enfant fit un effort. Le désordre de sa physionomie s'effaça à demi sous la tension d'une volonté énergique. Elle posa ses deux mains sur son cœur défaillant et suivit d'un pas d'automate Marianne, qui s'en allait chantant le seizième ou le dix-septième couplet de son noël:

Courons tous à la crèche
Entendre un beau sermon.
C'est le Sauveur qui prêche
Pour notre guérison...

Joseph s'était remis à boire et à manger.

—C'est l'âge, pensait-il tout haut entre une bouchée et une rasade. La coquinette se forme. Quand ces petites filles deviennent femmes, elles ont, comme cela, des malaises que le mariage seul peut soigner.

Agnès Chassard avait assisté à cette scène sans se départir un instant de son attitude absorbée et silencieuse; mais ses oreilles attentives n'avaient pas perdu une syllabe du dialogue échangé,—et, de ses paupières baissées sur son tricot, elle avait fait jaillir à propos plus d'un éclair sournois qui avait saisi jusqu'aux moindres mouvements des personnages.

Lorsque les deux sœurs eurent disparu par la Salle des Voyageurs, elle quitta son escabeau, s'approcha de son fils, et, répondant à la réflexion de celui-ci:

—Tu te trompes, Arnould, dit-elle. Ce n'est pas l'âge. Il y a autre chose.

En Lorraine, l'aîné de la famille est toujours qualifié du nom patronymique.

Arnould, qui allait vider son verre, s'arrêta de surprise.

—Qu'est-ce qu'il y a, alors, maman? Vous parlez comme une charade du Messager boiteux de Strasbourg. Si je vous comprends, je veux bien que cette lampée de pichenet me serve de poison ou de tisane.

—Tu comprendras plus tard, répliqua la veuve d'un ton bref. Pour le quart d'heure, il ne s'agit pas de la Benjamine. Je me dévorais le sang,—dans mon coin,—à t'attendre...

Elle lui mit sur l'épaule ses doigts secs et noueux, et, le fixant entre les sourcils:

—Et notre homme? interrogea-t-elle.

—Notre homme est arrivé, repartit Joseph tranquillement.

—Tu l'as vu?

—Je l'ai vu.

—Ah!

Ce monosyllabe sortit de la bouche d'Agnès Chassard, rauque comme le rugissement du fauve qui abat sa griffe sur une proie.

Son interlocuteur continua sans perdre un coup de dent:

—La correspondance de Nancy l'a descendu à Charmes, ce matin. Un joli garçon, tout de même, avec des airs de demoiselle, et, nonobstant, un je ne sais quoi qui indique qu'il n'est pas manchot. Il a déjeuné à la Poste, en société...

—En société?

—Oui, une société dont j'estime qu'il sera bon de recauser... Pour le moment, allons au plus pressé: j'étais sur le banc de pierre,—au bas de la fenêtre de la salle à manger; je faisais semblant de dormir: de cet endroit-là, on entend tout—et on voit le reste...

—Personne ne t'a reconnu au moins? demanda la veuve vivement.

—Avec ma fausse barbe, mes haillons de mendiant et mon chapeau en éteignoir sur ma figure machurée? Allons donc! pas si malins les gens de Charmes!... J'avais caché Cabri et la carriole dans un petit bois, en dehors de la ville... Par exemple, si le gibier tombe dans nos panneaux, ce ne sera certes pas la faute à notre collègue Renaudot...

—Comment?

—La vieille brute s'est-elle assez battu les flancs pour retenir son voyageur? Lui en a-t-elle assez conté de toutes les couleurs? Des histoires, des rengaînes, des bourdes! N'allez pas, n'allez pas, dans la Forêt-Noire! comme roucoule la femme du juge de paix sur son clavecin... Heureusement, le ci-devant a un grain d'amour dans l'aileron,—et, comme il ne dure point d'embrasser sa chère et tendre...

Agnès Chassard n'écoutait plus. Elle interrompit le paysan d'un geste impérieux:

—Et l'argent? s'informa-t-elle, en se penchant comme si elle voulait lire d'avance dans la pensée de son interlocuteur, la réponse que celui-ci allait lui faire.

—L'argent est arrivé aussi. Le galant l'a sur lui. Dans un portefeuille placé dans la poche gauche de son habit.

—Les cinquante mille livres!

—Les cinquante mille livres.

La haute taille de l'hôtelière se redressa. Une flamme d'avidité sauvage éclaira les rides qui se croisaient, comme un réseau, sur son masque. Ses narines se gonflèrent, et ce fut d'une voix tremblante que cette nouvelle question siffla entre ses lèvres:

—En assignats?

—Vous plaisantez. Pas de mauvaise farce. Comme la chose a été convenue: en billets de caisse au porteur.

La veuve eut une grimace de mécontentement.

—N'ayez crainte, ni défiance, poursuivit Joseph en riant. Les billets valent mieux que de l'or. La Banque d'Angleterre est sûre. Si toutes les chambres de la baraque étaient tapissées de chiffons estampillés de sa pataraphe, je ne céderais pas le Coq-en-Pâte pour le palais des trois consuls de la république, à Paris.

Agnès Chassard secoua sa tête à cheveux blancs.

—N'empêche, grogna-t-elle, qu'en écus de six francs, ça irait jusqu'au bout du village!...

—Oui, oui, je vous comprends, maman, continua le paysan avec une bonhomie narquoise. Pour ce qui est de vous, vous préféreriez les écus de six livres. On est plus longtemps à les compter, pas vrai? Moi, je préfère le papier-monnaie. Une supposition qu'il faudrait décamper, c'est pas embarrassant pour jouer des guibolles. Et puis, c'est plus commode à faire circuler...

La veuve poussa un grand soupir:

—L'argent qui circule s'use, déclara-t-elle sentencieusement.

—D'accord; mais celui qui ne circule pas ne fait pas de petits.

Ayant riposté par cet axiome à l'aphorisme maternel, l'aîné des Arnould se versa ce qui restait de la bouteille. Il y eut un instant de silence. Ensuite la vieille murmura:

—Ce sera notre dernière affaire.

Joseph la menaça amicalement du doigt:

—Tenez, la mère, je vous connais comme si je vous avais fabriquée, quoique ce soit précisément le contraire... Lorsque vous aurez ajouté une marmite pleine de quibus aux neuf ou dix que vous avez déjà enfouies, je ne sais où, dans la cave, vous voudrez aller jusqu'à la douzaine; et, après la douzaine, jusqu'au quarteron,—ainsi de suite, usque ad vitam æternam, comme dit M. le curé dans ses sermons.

—Ne parlons pas de ça! prononça brusquement l'hôtelière. Vous serez bien heureux de trouver après moi le fruit de mes économies...

—Bah! vous vivrez cent ans! Bâtie à chaux et à sable! Censément comme par les Romains!...

Agnès Chassard rompit les chiens:

—Quand l'homme viendra-t-il? demanda-t-elle.

—Ce soir.

—Ce soir?

Joseph consulta sa montre:

—J'ai à peine une heure d'avance sur lui, et voilà pas mal de minutes que nous jabotons tous les deux...

La veuve insista.

—Tu es certain qu'il passera la nuit ici?

Le paysan fit rubis sur l'ongle:

—Comme je suis certain qu'il n'y a plus une seule goutte de liquide dans ma chopine.

—Il n'ira pas jusqu'aux Armoises?

—Je l'ai entendu décider qu'il ne rendrait visite à sa belle que demain. D'ailleurs, l'orage le rabattra chez nous. Songez que son méchant bidet de poste a présentement plus que son comptant de fatigue. Du diable s'il ne crève pas avant d'aller plus loin!... Or, comme le cher seigneur ne connaît âme qui vive dans la localité, qu'il a besoin au Coq-en-Pâte, et que le Coq-en-Pâte est la meilleure auberge de Vittel, par l'excellente raison qu'il n'y en a pas d'autre...

Un éclair illumina la cuisine. La vieille se signa dévotement, et, remarquant que son fils négligeait de l'imiter:

—Païen, grommela-t-elle, tu as donc envie que le tonnerre tombe sur la maison de ton père!

Puis, étendant le bras, elle ajouta:

—Ecoute!...

—Quoi?

—On a marché dehors...

—Maman, les oreilles vous cornent: c'est le tambour des Suisses (la foudre) qui bat son roulement, et l'averse qui cogne aux vitres...

La veuve courba son front sur le visage de son fils aîné:

—Et moi, reprit-elle à voix basse, je te dis qu'on monte le perron.

Arnould haussa les épaules:

—Hé! répliqua-t-il, les fers de son cheval auraient sonné sur le pavé de la rue... A moins qu'il n'ait pris la précaution de les emmaillotter d'une couverture, comme j'ai fait des pieds de Cabri et des roues de la carriole, pour ne pas éveiller l'attention des voisins... Mais ce n'est guère supposable...—Quand on parle du loup comme ça, on croit l'entendre...

—Je ne crois jamais entendre que ce que j'entends, dit Agnès Chassard. Il y a quelqu'un à la porte. On cherche le marteau pour frapper...

Elle n'avait pas achevé, qu'un coup vigoureux ébranlait l'huis...

En même temps, un organe vibrant appelait:

—Holà! la maison! bonnes gens! l'aubergiste!...

La mère et le fils se regardèrent tout pantois. Joseph murmura:

—Ce n'est pas son timbre!...

Le timbre continua:

—Ouvrez-nous vite, saperlotte! Il pleut des hallebardes! Vous n'êtes pas couchés. J'aperçois de la clarté...