—Rallume la lampe, poltron. L'affaire est dans le sac.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La lampe rallumée éclaira le corps de Gaston des Armoises couché en travers de celui du colporteur Anthime Jovard. La hachette de Marianne lui avait fendu le front—et le couteau de François s'enfonçait jusqu'au manche dans sa poitrine. Sa nuque, fracassée par le marteau d'Agnès Chassard, baignait dans une boue faite de cervelle et de sang.
Les assassins ne demeurèrent qu'un reste de temps à considérer leur ouvrage. Puis, la bande entière se rua sur ces débris humains comme la meute sur la curée. Chacun voulait avoir sa part de butin.
—A moi les bagues!
—A moi la montre!
—A moi la chaîne, les breloques, la bourse!
Joseph,—agenouillé,—coula ses doigts crochus dans les vêtements de la victime.
—Il est là, fit-il en tâtant.
Une sorte de rugissement sortit à la fois de toutes les gorges oppressées:
—Le portefeuille?
—Je le tiens!
L'aîné des Arnould se remit lestement sur ses pieds.
—Voici l'objet:
Il ajouta en parcourant de l'œil les regards enflammés et les faces livides.
—Ça vous fait de l'effet, pas vrai? A moi aussi, nom d'un million! Dire que cette machinette de maroquin est grosse de toute une fortune!
—Ouvre-lui le ventre un peu, pour voir, demanda la grande fille qui haletait d'impatience.
Joseph tira du portefeuille une liasse de bank-notes qu'il agita triomphalement:
—Savez-vous calculer, chéris? Le paquet est de cinquante chiffons,—et chacun d'eux vaut mille livres!
Il y eut un frémissement et un éblouissement. Agnès Chassard ne parlait pas. Mais sa prunelle lançait l'éclair fiévreux de l'or. Car son rêve lui montrait les précieux «chiffons» se métamorphosant en boisseaux de louis. L'ivresse jaune lui montait au cerveau...
Soudain, sa griffe s'allongea,—prompte et irrésistible.
Et le paquet de billets de banque,—cueilli, pour ainsi dire, entre les doigts de Joseph,—s'engouffra dans la vaste poche de son jupon...
—On vous gardera cela, fit-elle. C'est une somme. Vous êtes trop jeunes!...
Le mouvement et la phrase déterminèrent une violente explosion:
—Doucement! s'écria le fils aîné. Si nous sommes trop jeunes, vous êtes trop soigneuse. Ramasser ce qui ne traîne pas!...
—L'argent est à nous comme à vous, ajouta Marianne.
—Nous l'avons bien gagné, appuya François.
—Partageons, conclut Sébastien, à qui l'énoncé du chiffre avait fait oublier le horion reçu dans la lutte.
—Je représente feu votre père, ergota la veuve sèchement. Nous étions mariés sous le régime de la communauté. Tout ce qui est ici m'appartient...
—Oui, riposta la virago, jusqu'à ce que vous nous ayez rendu nos comptes...
—Nous sommes majeurs, grogna François.
—Partageons! répéta Sébastien.
L'hôtesse fit un geste énergique de refus:
—Partager?... Jamais!... On me couperait plutôt par morceaux!...
Autour d'elle toutes les physionomies étaient sombres. Un murmure de colère s'éleva, grandit et éclata en menaces:
—Maman, ne nous forcez pas à vous manquer de respect!
—Encore une fois, partageons,—ou il y aura du grabuge.
Ses deux cadets et sa fille aînée marchaient sur la vieille femme avec des intentions d'une hostilité non équivoque. Le fils aîné ne bougeait point. Il réfléchissait.
Une nouvelle bataille allait avoir lieu. A qui resterait la victoire? Dans l'ordre des choses logiques, le cas ne présentait pas l'apparence d'un doute: la jeunesse robuste et dépourvue de scrupules de Marianne, de François et de Sébastien devait avoir—promptement—raison de l'obstination d'une sexagénaire.
Cependant, pas une ombre d'inquiétude ne rembrunissait le masque parcheminé de celle-ci. Son regard dur et froid se promenait sans crainte sur ses trois adversaires qui se rapprochaient d'elle...
Quand l'attaque imminente fut près de la toucher, elle n'ébaucha aucun mouvement défensif: elle se contenta de siffler doucement...
Un énorme chien des montagnes montra sa tête léonine à l'orifice du couloir secret. L'hôtesse appela:
—Ici, Turc!...
Le molosse vint, en rampant, se coucher à ses pieds.
—Celui-là n'est point un ingrat, reprit-elle en le caressant de la main. C'est moi qui l'ai élevé. Je ne conseillerais à personne de me molester devant lui...
Comme s'il comprenait la situation, le chien se ramassa pour bondir—l'œil sanglant, le poil hérissé—et sa gueule, qui s'ouvrit pour gronder sourdement, démasqua des crocs formidables...
Sébastien, François et Marianne reculèrent, tandis que Joseph venait décidément se ranger du côté de Turc: la révolte était vaincue et domptée...
—A la bonne heure! grinça la veuve avec un petit rire strident, vous vous souvenez du commandement que vous a appris le catéchisme:—Tes père et mère honoreras, afin que vives longuement...
Elle poursuivit avec un hochement d'épaules plein d'une compassion ironique:
—Vous auriez mieux fait de finir ce que nous avons commencé...
—Comment?
Agnès Chassard poussa du pied les deux cadavres:
—Il s'agirait, d'abord, de nous débarrasser de ceci pour qu'on puisse éponger et récurer le plancher... La propreté avant tout... Et puis, l'enfant attend son tour...
—L'enfant?...
La vieille femme étendit l'index vers le lit:
—Hé! oui: l'enfant,—l'enfant du colporteur, derrière les courtines, et que vous avez oublié avec toutes vos chicanes et toutes vos bisbilles...
On se regarda avec surprise, et des exclamations partirent de toutes les bouches:
—La mère a raison...
—En voilà un, opina Joseph, qui doit avoir le sommeil furieusement chevillé sur les yeux!...
—Pourquoi ça? questionna Marianne.
—Dame! pour n'avoir pas donné signe de vie pendant tout ce hourvari!
—Bah! repartit la virago qui jouait avec sa hachette, si le mioche est réveillé, on va le rendormir...
—Dépêchons! ordonna l'hôtesse. L'aube est matinale en juillet,—et il n'y a rien de fait tant qu'il reste quelque chose à faire....
—Vous, dit la grande fille à ses frères, occupez-vous de serrer les clients en lieu sûr... Moi, je me charge de l'innocent....
Elle se dirigea vers le lit, dont elle saisit les rideaux de la main gauche:
—Ne t'impatiente pas, petiot!... Maman, éclairez-moi... Nous allons fabriquer un ange...
La veuve s'avança en élevant la lampe. Les trois fils allongeaient le cou pour voir,—plus curieux et plus féroces que le chien Turc, qui ne se dérangeait pas de laper le sang dont ruisselait le parquet.
Les rideaux,—brusquement tirés,—glissèrent avec bruit sur leur tringle. La hachette tournoya en l'air. Mais le bras de Marianne retomba inerte,—et, l'arme, lâchée subitement, alla se heurter à la muraille, qu'elle entailla, avant de rebondir à terre...
En même temps, ses quatre complices poussaient un même cri de stupeur...
Leur dernière victime leur échappait:
Le lit était vide...
Une semaine s'était écoulée depuis les scènes de boucherie auxquelles les exigences de notre récit nous ont forcé de faire assister le lecteur.
Transportons-nous à ce qu'on appelait dans le pays: le Pavillon du Garde—du feu garde Marc-Michel Hattier en son vivant, surveillant des eaux, bois, chasses et pêches, dépendant du domaine seigneurial des Armoises.
Trois quarts de lieue—environ—séparaient ce domaine du village de Vittel. Le chemin—aujourd'hui vicinal—qui les reliait l'un à l'autre, passait devant le pavillon et côtoyait un vaste parc, auquel s'adossait celui-ci, et dont les opulents ombrages allaient rejoignant le château. Ce dernier confinait pareillement à un hameau d'une douzaine de feux, qui portait le même nom que lui.
Après la mort de l'ex-trompette de Chamboran, sa fille n'avait point cessé—nous vous dirons plus tard comment et pourquoi,—d'occuper le logis paternel, construction de briques, élevée d'un étage, d'un extérieur avenant et d'un aménagement confortable malgré son exiguïté. Au rez-de-chaussée, le poêle et la cuisine; au premier, la chambre du défunt, dont Denise avait fait la sienne, et le cabinet qui servait de «casernement» à Philippe avant son départ pour l'armée; sous les combles, une mansarde où couchait une servante.
Je crois avoir déjà indiqué qu'en Lorraine, dans les habitations bourgeoises et rustiques, le poêle s'entend de la pièce principale, salle à manger et salon à la fois,—voire dortoir ou atelier, dans les familles nombreuses ou dans les ménages d'ouvriers,—où l'on se tient de préférence où l'on prend ses repas et où l'on reçoit les visiteurs.
Il pouvait être sept heures du soir; le jour ne baissait pas encore, mais le soleil, voilé par les chaudes vapeurs du couchant, jetait obliquement ses rayons plus vermeils. Il y avait des rubis dans le ciel, et le large paysage qui s'étalait au-dessous des fenêtres du poêle se teignait de nuances pourprées.
D'un côté, la route s'appuyait à la muraille—brodée de mousse—qui décrivait les contours capricieux du parc. Par delà sa marge poudreuse, des champs de blé immenses, tondus par la moisson, des cultures, des carrés de prairie,—mouchetés de bouquets de peupliers,—se perdaient à l'horizon, sur la limite extrême duquel rougeoyaient comme des braises ardentes les vitres des maisonnettes basses du hameau. De l'autre,—en deçà du mur,—une véritable forêt groupait ses arbres touffus aux essences variées, avec un art qui eût fourni à l'abbé Delille l'occasion de cueillir à pleines corbeilles les alexandrins descriptifs.
Que si le vent d'hiver avait troué les mailles serrées de ce rideau de feuillage, vous auriez vu apparaître, à travers les branches dépouillées, un coin de la façade blanche du château des Armoises,—du château morne, muet, aveugle, dont les persiennes closes et les perrons déserts attestaient l'absence du maître et le mélancolique abandon.
Mais l'été s'épanouissait. Partout, se développait une végétation harmonieuse et puissante.
On n'apercevait, sous l'épais couvert, que les étangs endormis dans la fraîcheur des gazons et les pelouses arrondies en pastilles d'un vert-clair, éclatant et lustré. Par-dessus le dôme des massifs, l'on ne découvrait guère que la pointe des tourelles en poivrières des Armoises, avec leur toit d'ardoises bleuâtres et leurs girouettes découpées dans le zinc en sujets de chasse ou en pièces de blason.
Il y avait, cependant, quelque chose de plus beau que toute cette nature en fête: c'était la jeune fille assise, dans le cadre fleuri de l'une des croisées, devant son tambour de dentelière, et mêlant d'un doigt habile les fils de ses bobines et ses fuseaux.
Denise Hattier comptait vingt-six ans bien sonnés. Certes, elle avait été gaie aux jours fortunés de l'enfance. Dans ce moment même où nous la présentons à nos lecteurs, elle n'avait pas encore désappris à sourire, et son sourire était d'une douceur angélique. Mais je ne sais quoi, dans les lignes fières et charmantes de son visage, parlait de fatigue et de douleur. Il y avait un rêve sous ce front penché. La vierge avait perdu le repos des heures d'ignorance. Autour de ses grands yeux, des larmes avaient coulé,—de ces larmes amères et suaves qu'arrache la première angoisse d'amour...
Une auréole de bonheur paisible avait entouré la jeunesse de Denise. Son père et son frère l'adoraient. Elle était au milieu de cette petite famille comme une reine chérie, comme une idole vénérée.
La tendresse sans bornes du vieux garde l'avait mise sur un piédestal d'où elle dominait de trop haut ce qu'il lui eût été permis de choisir. Son cœur, qui cherchait où se prendre, n'avait découvert au-dessous de soi que des hommages timides et des respects embarrassés. Les galants de Vittel l'admiraient, en effet, d'en bas, et les trois gars du Coq-en-Pâte n'avaient point, à cette époque, arrêté sur elle une idée qui se tournât si vite en féroce convoitise...
Puis, avec la tourmente révolutionnaire, le jeune marquis Gaston était arrivé aux Armoises. Et nous avons raconté comment la fillette l'avait aimé,—aimé jusqu'à faillir,—aimé d'autant plus que c'était un amour coupable, désintéressé, sans espoir, et qu'elle avait essayé de résister plus énergiquement à ses atteintes...
Pauvre Denise! Elle avait bien pleuré depuis! Et, pour pleurer, elle avait dû cruellement souffrir; car son âme se dressait contre le malheur aussi vaillante que l'âme d'un homme...
Nous avons dit que la belle dentelière s'était installée auprès d'une fenêtre ouverte. Parmi les épingles et les échevaux épars sur un tabouret placé à ses côtés, il y avait deux lettres décachetées et froissées comme si on les avait lues et relues souvent. L'une, dont l'adresse accusait une écriture fine, menue, déliée, élégante, portait le timbre de Strasbourg; l'autre, à la suscription couverte de caractères lourds, épais, vacillants, mal formés, était timbrée de Valincourt, commune rurale des environs de Chaumont.
Le regard de Denise cherchait ces lettres à chaque instant; il allait alternativement de celle-ci à celle-là; et, chaque fois qu'il les interrogeait, inquiet, anxieux, désolé, vous auriez remarqué que la sœur de notre ami Philippe pâlissait davantage, malgré les rouges lueurs qui ruisselaient du couchant.
Florence Arnould, debout à quelques pas, la contemplait en silence...
Par suite de quelles circonstances la Benjamine n'avait-elle pas mis à exécution son projet de quitter l'hôtellerie sanglante dont nous l'avons entendue entretenir la dernière victime des assassins de Vittel? C'est ce que vous apprendrez tout à l'heure. Toutefois, il convient d'expliquer sa présence au logis de Denise Hattier.
Lorsque feu Jean-Baptiste Arnould s'était rendu acquéreur du domaine des Armoises, le vieux houzard avait manifesté l'intention de quitter sur-le-champ le pavillon du garde. Mais l'aubergiste l'en avait empêché en lui tenant à peu près ce langage:
—Pourquoi vous en aller, compère? Si vous désertez votre poste, qui veillera sur les propriétés de nos anciens seigneurs, jusqu'au jour où ceux-ci reviendront de l'exil?
Le rusé campagnard avait, pour tenir ce langage, plus d'une raison dont la principale était qu'il se conciliait ainsi l'estime et la considération du pays, très sympathique au vieux garde.
Lors du décès de Michel Hattier, sa fille Denise avait offert au chef de la famille Arnould de lui prendre en location le pavillon paternel—ce pavillon où la première partie de sa vie avait coulé paisible, sans désirs ni regrets, et où elle venait de fermer les paupières du vieux soldat, mort sans rien savoir de la faute dont elle avait connu l'ivresse et dont elle connaissait le remords.
Mais à sa proposition l'hôtelier avait répondu, en affectant des airs de bourru bienfaisant:
—Restez chez vous, mignonne, et gardez votre argent. Que le retour de nos seigneurs vous retrouve dans la maison où ils avaient placé votre père. Le ciel me préserve de tirer un écu de l'enfant d'un ancien camarade, de la sœur d'un brave serviteur de la nation, d'une orpheline qui n'a que son travail pour subsister!...
Puis, comme la jeune fille insistait, mue par un sentiment de fierté naturelle:
—Mon Dieu, avait ajouté Jean-Baptiste Arnould avec une bonhomie parfaitement jouée, si vous tenez absolument à vous acquitter envers moi, voici ma petite Florence. Elle est trop mièvre et trop chétive pour que je la laisse aller aux champs ou vaquer à la dure besogne de l'auberge. Apprenez-lui votre métier de dentelière et ce que vous a enseigné la chère dame du château, et si, un jour, elle devient aussi adroite que vous de ses doigts et aussi instruite dans les livres, les écritures et le calcul, eh bien, m'est avis que c'est moi qui vous redevrai quelque chose.
La Benjamine avait alors sept ou huit ans. C'était une douce enfant, sérieuse et aimante. Ses parents ne l'avaient pas habituée aux caresses. Dès qu'elle se trouva en contact avec la fille du garde-chasse, elle l'appela maman et lui voua une affection sans bornes.
Mère, Denise l'était en effet. Denise était mère jusqu'au délire. Certes, elle avait aimé Gaston; mais son âme était pleine de la pauvre et frêle créature dont elle n'était arrivée à dérober la naissance à la réprobation du monde et des siens qu'au prix d'un effort surhumain et par un concours d'événements, pour ainsi dire, providentiels...
Certes, elle regrettait Gaston; mais elle se fût consolée,—oui, consolée,—et du départ de celui-ci, et de la séparation prolongée et sans terme, si elle eût eu à ses côtés le berceau de son enfant...
Et ce berceau, il lui avait fallu le cacher à tous les regards, l'emporter au loin,—le déposer en des mains étrangères.
Florence confiée à ses soins fut un prétexte à donner cours aux effusions qui l'étouffaient. Il lui sembla que la fillette était destinée à suppléer à l'absence du chérubin dont elle n'entrevoyait le sourire qu'à des intervalles éloignés et qu'elle ne pouvait embrasser que trop rarement au gré de ses vœux et en prenant des précautions infinies...
Puis encore les années s'envolèrent à tire-d'aile et l'aubergiste du Coq-en-Pâte trépassa à son tour.
Celui-ci, par une sorte de pudeur qui avait survécu à son infamie, avait étendu un voile entre les yeux de sa plus jeune fille et les terribles mystères de l'hôtellerie sanglante. La Benjamine ne savait rien, dans l'origine, des sinistres besognes qui se brassaient dans cette demeure souillée. Jean-Baptiste Arnould avait été un bon chrétien avant que la fièvre de l'or ne le changeât en un grand coupable,—et le vice, transformant sa croyance en superstition, lui laissait l'espoir de fléchir la justice céleste sans renoncer à ses meurtrières pratiques. Il se disait:
—Ma petite Florence est blanche de tout méfait, elle négociera mon pardon avec le grand juge de là-haut.
Sa veuve avait continué son commerce et sa politique. La Benjamine n'avait point cessé de fréquenter le pavillon du garde. L'hypocrite coupe-gorge de Vittel se débarrassait ainsi d'un témoin importun. Les trois frères et la sœur aînée,—complices et successeurs de leur père,—répétaient souvent en manière de raillerie:
—La Benjamine a de la vertu pour quatre. Quoi qu'il arrive, nous sommes sûrs de ne pas aller en enfer. Nous aurons beau être plus noirs que le diable, elle nous conservera à chacun une place à ses côtés dans le paradis.
Et, en vérité, si un ange avait eu le pouvoir de mettre sa pureté comme un manteau sur la faute d'autrui, la fillette eût racheté les crimes de sa famille.
Hélas! une nuit, le hasard lui avait révélé l'effroyable secret. Ceux auxquels l'attachaient les liens les plus sacrés, à qui elle devait le respect, l'obéissance et la tendresse,—ceux-là étaient des assassins,—cyniques, endurcis, féroces!
Cette affreuse découverte accabla Florence. Sa mélancolie douce, qui n'avait derrière elle ni crainte, ni remords, devint morne et comme égarée. Mais sa prière se fit plus humble et plus ardente: n'avait-elle pas à demander à Dieu,—à deux genoux,—de détourner sa colère de la tête des misérables égorgeurs du Coq-en-Pâte?
Ceux-ci, tout entiers à leurs sinistres agissements, ne s'étaient point aperçus de ce changement chez leur sœur. Denise Hattier non plus. Ceux qui souffrent sont presque aveugles: leurs propres peines les absorbent.
Ces peines, dans un moment d'expansion, la fille du garde les avait confiées à son ancienne élève, maintenant son amie...
Florence connaissait le secret de Denise...
Mais Denise ignorait celui de la Benjamine.
Rentrons au pavillon du garde.
Denise Hattier avait cessé de travailler. Machinalement, sa main s'était étendue vers les deux lettres dont nous avons parlé tout à l'heure. Son œil interrogea alternativement la date de l'une et de l'autre. Puis elle murmura:
—Huit jours! Il y a huit jours qu'ils devraient être ici! Mon Gaston! Mon cher petit Georges!... Et, depuis ce temps, pas de nouvelles. Pas un mot qui m'explique ce retard singulier. Est-ce que cela ne t'inquiéterait pas, toi, Florence?...
Et, sans attendre une réponse, elle ajouta en frissonnant:
—Un malheur arrive si vite! Les routes ne sont pas sûres. Ce pays est maudit...
Elle s'interrompit brusquement pour demander:
—Crois-tu aux rêves, petite?...
—Aux rêves?...
Denise continua:
—Les gens qui ont toute leur raison affirment que songes sont mensonges... Moi, je crains pour ma pauvre tête... Si tu savais ce que j'ai vu, cette nuit, dans mon sommeil ou dans ma fièvre!...
Elle voila ses yeux de ses mains, comme pour échapper à une vision menaçante:
—Il était là, poursuivit-elle d'une voix âpre et saccadée, couché sur le carreau qu'il baignait de son sang. Tout un monde d'êtres hideux, dont je ne pouvais distinguer les traits, s'agitait autour de lui. Sa vie était sortie par ses blessures béantes; mais sur ses lèvres se jouait le sourire des preux et des martyrs, et ce sourire me disait:
«—Je t'ai aimée jusqu'à la mort, et c'est victime du devoir que je suis tombé sous les coups de la trahison et du crime...»
Puis, soudain, son regard éteint se ralluma,—cherchant un objet invisible,—et sa bouche rendit un long cri de détresse:
«—Notre enfant! Sauve notre enfant!»
Notre enfant, comment se trouvait-il mêlé à cette scène horrible? Je l'ignore; mais Gaston, les assassins, la chambre du meurtre, tout cela avait disparu... J'étais dans la campagne déserte, par la nuit noire et l'orage déchaîné. Je fuyais, emportant mon fils entre mes bras. On me poursuivait. J'entendais derrière moi une course furieuse. Des prunelles fauves luisaient dans l'ombre. Des obstacles sans nombre se dressaient sur ma route,—et moi, j'allais, j'allais toujours, serrant mon fardeau, mon trésor contre ma poitrine haletante...
Tout à coup, au moment où l'haleine de la meute acharnée qui me donnait la chasse effleurait, brûlait mon épaule, la terre manqua sous mes pieds, je me sentis rouler dans un abîme sans fond,—et cet appel suprême s'étrangla dans ma gorge:
«—Seigneur, ayez pitié de nous!»
A ce point extrême de son récit, la fille du garde se renversa sur son siège au paroxysme de la terreur...
La Benjamine se précipita à ses genoux et lui saisit les mains, qu'elle couvrit de baisers...
Elle balbutiait, éperdue:
—Denise!... Ma Denise chérie!...
La sœur de Philippe Hattier se ranima sous ces caresses.
—Quand je me réveillai, acheva-t-elle, l'aube blanchissait ma fenêtre, l'angélus sonnait au clocher de Vittel, et je me mis machinalement à réciter les paroles latines de ma prière du matin...
La physionomie de la jeune femme exprimait toujours un invincible effroi; mais sa poitrine s'apaisait par degrés, et les tressaillements convulsifs qui l'agitaient naguère faisaient trève.
—J'étais folle cette nuit sans doute, reprit-elle au bout d'un instant, et je le suis encore, ce soir, de t'alarmer ainsi, ma bonne et dévouée Florence. Mais que veux-tu? mon cerveau malade travaille, travaille à déchiffrer cette énigme!... Gaston qui m'écrit de Strasbourg qu'il arrivera aux Armoises presque en même temps que sa lettre! Ce métayer de Valincourt, qui me mande qu'il a confié mon petit Georges, pour me le ramener dans le plus bref délai, à un homme sûr, un de ses amis, un colporteur...
—Un colporteur!...
—Et je les attends tous les deux, je les attends avec angoisse... Une semaine entière s'est passée... Si un accident... Si un crime...
Denise sentit Florence frémir à ses genoux:
—Eh bien, non! c'est impossible, poursuivit-elle avec impétuosité, Gaston est un cœur loyal, honnête et vaillant; l'enfant est une innocente créature; pourquoi le ciel leur voudrait-il du mal?... Je vais les revoir, n'est-ce pas?...
La Benjamine eut un gémissement étouffé. Elle se releva et se détourna pour cacher sa figure morne et navrée. La fille du garde la considéra avec étonnement.
—C'est étrange! murmura-t-elle. J'ai peur, et tu ne me rassures pas; je me désole, et tu ne me consoles pas; je souffre, et tu ne me dis pas d'espérer...
Elle se leva à son tour, et, faisant un pas vers Florence, qui recula d'un pas:
—Est-ce que tu sais quelque chose?...
Les lèvres de la Benjamine tressaillirent. Mais cette seule protestation jaillit entre ses dents serrées:
—Sur mon salut, je ne sais rien.
La fille du garde retomba sur sa chaise en murmurant:
—C'est vrai. Tu ne peux rien savoir. Pardonne-moi, je deviens insensée...
Ce n'était plus qu'une pauvre femme brisée. Ses yeux dardaient leur élan interrogateur dans la vide ou retombaient allanguis et se mouillaient de larmes. Florence demeurait absorbée dans une sombre méditation.
Soudain, une rumeur vague arriva, par bouffées,—qui venait du hameau. Denise prêta l'oreille. Quelqu'un courait sur la route,—entre le château et le pavillon. La fille du garde se pencha hors de la fenêtre:
—C'est Gervaise, fit-elle avec surprise. Pourquoi donc se presse-t-elle si fort, et que se passe-t-il aux Armoises?
La rumeur lointaine s'enfla: on distinguait des voix qui se croisaient joyeusement et des exclamations répétées. Gervaise—la petite servante de Denise—que celle-ci avait envoyée en commission au hameau, fit son entrée comme une bombe...
Son fichu de travers, sa cornette dérangée de son chignon et battant des ailes sur son cou, ses cotillons couverts de poussière témoignaient d'une course rapide.
—Qu'est-ce donc? questionna sa maîtresse.
La villageoise, écarlate et essoufflée, se laissa choir sur un escabeau. Ensuite, après avoir repris haleine à pleins poumons:
—Ah! notre demoiselle, en voilà une histoire!...
—Une histoire?...
La servante s'essuya le front avec son tablier:
—Et une fameuse encore, pardi! Tout le monde est en révolution! C'est vous qui allez être joliment estomaquée!...
—Que signifie?...
—Après une si longue absence!... Moi, je ne l'aurais pas reconnu... Par exemple, étant trop jeune pour l'avoir vu dans les temps... Mais les gens des Armoises l'ont remis tout de suite. On lui fait la conduite. Il vient. J'ai voulu être la première à annoncer la bonne nouvelle, et j'ai pris mes jambes à mon cou...
Denise Hattier appuya sa main sur son cœur, qui battait, oh! qui battait!...
—Mon Dieu, murmura-t-elle, m'auriez-vous exaucée?... Je crains de me tromper?... Si c'était une fausse joie?
Puis, allant à Gervaise et s'efforçant de dominer son émotion, elle demanda d'une voix qui tâchait d'être calme:
—Voyons, quel est celui qui vient et de qui parles-tu, mon enfant?...
—Hé! Jésus-Maria! notre maîtresse, de qui est-ce que je parlerais si ce n'était de notre maître?...
—Notre maître?...
—Il est de retour. Le voici. Entendez-vous? On crie: Vivat!...
Le bruit se rapprochait: des pas nombreux retentissaient dans le chemin avec des clameurs enthousiastes.
Denise joignit ses mains et leva les yeux vers le ciel avec un mouvement de reconnaissance passionnée. Ensuite elle se tourna vers la Benjamine:
—Florence, comprends-tu? fit-elle. C'est lui! c'est Gaston! Oh! comme je ris de mes frayeurs! Gaston! mon Gaston adoré!
Les mots tremblaient encore dans sa bouche; mais c'était l'effet du bonheur,—un effet si foudroyant et si intense, qu'il l'empêcha de remarquer l'agitation de sa compagne. Celle-ci s'était adossée au mur pour ne pas tomber. Son sein, soulevé, bondissait; on entendait sa respiration pénible et précipitée; la sueur perlait sous ses cheveux,—et des phrases sans suite râlaient hors de ses lèvres contractées par l'épouvante.
Denise n'apercevait rien de tout cela...
Tout entière à sa joie comme elle l'avait été à sa douleur, elle marchait vers la porte en répétant:
—Gaston! c'est Gaston! Il ira me chercher mon Georges! Le nom du Seigneur soit béni! Gaston! mon maître! mon mari!...
De bruyants hurrahs éclatèrent de l'autre côté de la porte qui allait donner passage au voyageur si impatiemment attendu. Mais lorsque, cette porte s'ouvrit, Denise recula,—stupéfaite.
Au lieu du marquis des Armoises, ce fut le lieutenant Philippe Hattier que les dernières lueurs du crépuscule éclairèrent debout sur le seuil.
Le lieutenant,—car il portait l'uniforme et les insignes de son nouveau corps et de son nouveau grade,—demeura un instant immobile dans la baie lumineuse qui encadrait sa mâle prestance et sa figure martiale. La joie l'étouffait. Elle le tenait à la gorge et l'empêchait de parler. Mais ses regards humides saluaient avec éloquence le logis paternel et dévoraient la jeune fille de caresses ardentes et muettes.
Denise, elle aussi, s'était arrêtée dans son élan. Elle restait sans voix et sans mouvement. Ses yeux,—agrandis par la surprise,—interrogeaient avidement le visage du nouvel arrivant. Celui-ci, à la fin, ouvrit les bras en s'écriant:
—Ah çà! petite sœur, est-ce que tu ne me reconnais pas? C'est moi, Philippe Hattier, ton frère! Sacrodioux! viens donc m'embrasser!...
On ne peut dire que Denise réfléchissait; car tout en elle était désordre; mais, dans le chaos de son intelligence, ce nom se fit jour brusquement: Philippe! Philippe, le premier souvenir de son enfance heureuse,—celui dont le vieux garde se plaignait en s'écriant par manière de plaisanterie:
—Je suis jaloux de ce brigand-là; la petiote l'aime mieux que tout au monde.
Philippe, le cher souvenir qu'elle revoyait penché sur son berceau, remplaçant par ses soins ceux de la mère défunte; le joyeux compagnon qui, la portait sur son dos, quand elle savait à peine marcher, et qui, dans leurs jeux, se pliait à toutes ses volontés, à toutes ses fantaisies, à tous ses caprices; le doux ami dont les histoires et les chansons l'endormaient, le soir, dans l'alcôve, lorsque le père courait les bois pour son service...
Tous ces tableaux du passé se succédèrent dans l'esprit de Denise avec une rapidité vertigineuse. Ce fut l'affaire, non pas d'une minute,—mais de quelques secondes. La sœur était déjà pendue au cou du frère.
Les grandes joies rendent faibles, comme les grandes peines: le rude soldat des armées du Rhin, d'Egypte et d'Italie chancela sous les baisers de la jeune fille.
La Gervaise pleurait à verse,—attendrie par ce spectacle.
Se glissant le long de la muraille, la Benjamine avait gagné la porte.
Les paysans qui avaient escorté Philippe criaient à tue-tête au dehors:
—Vive le lieutenant Hattier!
Sans lâcher Denise, qu'il avait enlevée comme une plume et qu'il tenait serrée contre sa poitrine, l'officier se tourna de leur côté:
—Mes camarades, déclara-t-il avec une rondeur militaire, vous n'ignorez point, je suppose, qu'il n'est si excellente compagnie qui ne se quitte, comme disait le feu roi Dagobert à ses chiens en les menant noyer... Nous avons fait, la sœur et moi, pas mal d'économies de mamours et de racontaines depuis un régiment d'années que je suis absent du pays: c'est l'instant ou jamais de casser la tire-lire.
Maintenant que me voici fixé dans le canton, on aura le temps de se retrouver, de trinquer ensemble et de refaire connaissance... La retraite sonne; c'est l'heure de réintégrer la chambrée,—et que personne de vous ne manque à l'appel de sa ménagère!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il se faisait tard. La lampe allumée sur la table éclairait les reliefs d'un copieux souper. Car, chez le lieutenant Philippe, l'appétit n'abdiquait jamais ses droits imprescriptibles et sacrés. On avait envoyé la Gervaise se coucher. Le frère et la sœur étaient seuls. Ils causaient. Dieu sait ce qu'ils avaient à échanger d'explications et de confidences! On avait «cassé la tire-lire» aux souvenirs, et toute la monnaie du passé—piécettes d'argent et pièces de cuivre—avaient ruisselé à gros bouillons sur la nappe.
Ensuite, touchant—incidemment—deux mots de ce qu'il venait faire dans les Vosges:
—J'aurais pu, ma chère petite sœur, continua le lieutenant te causer, huit jours plus tôt, la surprise que tu as éprouvée ce soir,—et ce n'est pas l'envie qui m'en a manqué, va. Mais, figure-toi,—le surlendemain de mon arrivée à Epinal et comme j'étais en train de rendre les visites réglementaires aux autorités de l'endroit,—une satanée aventure comme il faut venir dans ce pays, pour en rencontrer la pareille... Bref j'ai été retenu le reste de la semaine au chef-lieu. A preuve que, durant ce temps, nous avons ruminé,—le citoyen directeur du jury d'accusation et moi,—une certaine manigance à pincer les coquins, dans laquelle nous aurons besoin de ton office.
Et, comme le regard de Denise témoignait de son étonnement:
—Pour l'instant, silence dans les rangs! avait poursuivi le lieutenant, en mettant le doigt sur ses lèvres. La consigne est Prudence, Patience et Discrétion... Mais, quand on m'en aura relevé, je t'expliquerai, chérie, ce qu'on attend de toi. Il s'agit d'une bonne action. M'est avis que tu ne te plaindras pas qu'on t'ait choisie pour l'accomplir.
Il avait été—pareillement—question de la Benjamine et de sa famille.
—Ah! oui, les gens du Coq-en-Pâte! avait maugréé Philippe. Ils ne me reviennent que tout juste. Autant que je me rappelle, et s'ils n'ont point changé, l'aubergiste et sa femme étaient deux ladres-verts qui auraient tondu un œuf...
—Jean-Baptiste Arnould est mort, mon frère...
—Paix à ses cendres. Quant à l'aîné de ses garçons, j'ai idée qu'il crèvera dans la peau d'un sournois de première qualité, si on ne l'écorche pas tout vivant. Du moins, il me faisait cet effet-là lorsque nous fréquentions l'école...
—Comme leur père, les enfants du défunt hôtelier nous ont grandement obligés.
—Je le sais, tu me l'as dit, je te crois. Ils ont droit à mes sympathies, à mon estime, à ma reconnaissance, et je ne les leur marchanderai pas. Pour ce qui est de ta Florence, puisqu'elle t'aime autant que tu l'assures, ma foi, je me sens disposé à lui rendre la réciproque.
Denise, dont le beau front rêvait, balbutia machinalement:
—Elle est bonne et charmante...
Son interlocuteur haussa les épaules:
—Bonne? Comme c'est difficile! Tu l'as élevée; elle te ressemble!...
Puis, envoyant un baiser à sa sœur:
—Par exemple, charmante, il faudrait qu'elle le fût bigrement pour l'être autant que ma Denise!...
L'arrivée inattendue du lieutenant avait opéré dans le cœur de Denise la diversion de l'imprévu.
Elle en avait balayé—d'un revers—les préoccupations poignantes...
Elle s'empressait auprès de ce frère bien-aimé: en le servant, en l'entourant de soins, de prévenances et de caresses, en l'instruisant de ce qu'il avait intérêt à apprendre, et, en se passionnant, plus tard, à ses récits, Denise avait fini par perdre le sentiment des alarmes particulières qui la mordaient au cœur. Le bruit de ses paroles et de celles de Philippe, le mouvement qu'elle était forcée de se donner, l'inattendu de la situation avaient endormi ses tourments,—et elle s'était abstraite des appréhensions dont elle entretenait la Benjamine deux ou trois heures auparavant.
Mais ces appréhensions étaient revenues avec le temps, comme un vol de corbeaux que l'on cherche en vain à chasser de l'endroit où gît leur proie. Elles avaient repris possession de sa pauvre tête endolorie. Georges? Gaston? où étaient-ils? Que faisaient-ils? Comment n'était-ce pas eux qui s'en revenaient frapper à la porte du logis où la mère, où l'amante se désespérait à les attendre?...
Ces points d'interrogation étincelaient dans la nuit des pensées de Denise, comme le Mane Thecel Pharès—menaçant et vengeur—sur la muraille du palais du satrape babylonien.
Pour se soustraire à cette vision mentale, la jeune fille avait fermé ses paupières, et, le coude sur la nappe, elle avait abaissé son front dans sa main. Son frère s'aperçut de cette réaction.
—Est-ce que tu souffres, mon enfant? demanda-t-il avec sollicitude.
—Je me sens accablée... La surprise... la joie... la fatigue...
—C'est vrai; je fais marcher mon moulin à paroles, sans seulement songer que le marchand de sable a l'habitude de passer à la campagne comme à la ville. Nous voici quasi à demain: il est temps d'aller se coucher. J'imagine que mon lit est toujours à sa place dans le cabinet où je campais quand j'étais mioche...
Denise fit un signe affirmatif.
—Alors, en avant du côté de la chapelle blanche. Par exemple, qu'on n'oublie pas de m'éveiller avant midi, si d'aventure je m'attardais à me dorloter entre les draps...
Le lieutenant s'était levé. Il était en train d'allumer un bougeoir à la lampe que lui tendait sa sœur.
—Hé! oui, poursuivit-il, pour faire ma visite aux Armoises...
—Aux Armoises?
—Ne faut-il pas que j'aille saluer le marquis Gaston, notre nouveau maître, puisque le vieux seigneur est mort je ne sais où, là-bas, à l'étranger?
—Le marquis Gaston? répéta Denise ébahie, dont la main se prit à trembler si fort, qu'elle fut obligée de reposer la lampe sur la table.
—Parbleu! il est ici, n'est-ce pas?
—Ici?
—Depuis huit jours, hein, ma chérie? Mais pourquoi diable personne ne m'a-t-il parlé de lui au hameau? Pourquoi le château, qui a retrouvé son propriétaire légitime, demeure-t-il ainsi noir, clos, muet, maussade? Quand je suis passé devant, ce soir, on aurait dit d'un catafalque.....
La jeune fille répéta:
—Le marquis?... Ici?... Depuis huit jours?
—Certainement.
—Vous saviez que M. des Armoises devait arriver?...
—Je le savais.
—Mais qui donc vous avait appris?...
—Qui? Hé! lui-même, sacrodioux! Sans besoin d'intermédiaire.
La figure de Denise exprima une stupéfaction sans bornes.
—Vous avez rencontré le fils de nos seigneurs?...
—En chair et en os. Bien portant. Et pas fier. Ah! mais non: c'est un aristocrate, mais aussi c'est un citoyen...
—Vous lui avez parlé?...
—Nous avons bavardé comme une paire d'amis.
Les yeux de la jeune fille s'ouvrirent tout grands. Elle demanda avec une avidité fébrile:
—Où?... Quand?..... Par quel miracle?...
Philippe eut un bon gros rire franc:
—Un miracle? Comme tu y vas? Il n'y a pas de miracle à faire route ensemble dans la même patache,—la patache de Nancy à Epinal,—quand l'un vient de Paris et l'autre de Strasbourg,—et à déjeuner de compagnie, à l'hôtel de la Poste, à Charmes, une fois qu'on s'est reconnu...
—Vous connaissiez le marquis Gaston?
—Je le connaissais sans le connaître...
Et, comme la figure de son interlocutrice réclamait énergiquement le mot de l'énigme:
—Tiens, vois-tu, ajouta le lieutenant, j'aurai plus tôt fini de tout te raconter...
Il entama l'histoire de sa rencontre avec le gentilhomme: le déjeuner à table d'hôte,—la reconnaissance fortuite de l'ex-cavalier au 5e dragons et de l'officier aux chasseurs de Bourbon, du fils du garde-chasse et de l'héritier des Armoises,—le choc des verres, l'étreinte des mains, l'échange spontané des sympathies, les confidences mutuelles, les expansions réciproques et la promesse qu'on s'était faite de se retrouver avant peu.
Tandis qu'il discourait, vous auriez lu sur le visage de sa sœur l'anxiété, l'angoisse que nous vous avons signalées jadis chez l'émigré pendant une certaine partie de son entretien dans la salle à manger de maître Renaudot, avec le même Philippe Hattier.
Quand celui-ci eut terminé, un soupir de soulagement—identique à celui qu'avait rendu Gaston—souleva le sein agité de Denise, et cette phrase de gratitude, que nous avons surprise dans la bouche du marquis, vint expirer sur ses lèvres:
—Dieu soit loué! Il a gardé notre secret, et mon frère ne sait rien!
—C'est un cœur d'or, ce ci-devant. Tu as pu l'approcher durant son séjour au château, il y a une dizaine d'années,—et je m'étonne, à ce propos, qu'il ne m'ait pas parlé de toi... Après cela, tu étais si jeunette et les temps étaient si mauvais... Il ne t'aura peut-être pas remarquée...
Une ardente rougeur envahit les joues de Denise. Son frère continua avec un accent sérieux:
—Songe que, sans lui, il y a longtemps que je dormirais, là-bas, dans la plaine de Dawendorf, et que vous auriez eu à pleurer,—le père et toi,—le pauvre diable de soldat tombé sous la lance des uhlans... Il n'y a plus de seigneurs, c'est vrai: mais il y aura toujours des créanciers et des débiteurs. Je dois la vie au citoyen marquis. Tu m'aideras à m'acquitter, n'est-ce pas? Sacrodioux! la République n'a pas encore décrété la banqueroute pour les dettes de cette nature!...
Puis, revenant à son ton de jovialité habituelle:
—Aussi, dès demain matin, me présenterai-je au château—en grande tenue—avec mon uniforme neuf, mes aiguillettes, mon sabre et tout le harnachement.
La jeune fille secoua la tête:
—Le marquis Gaston n'est pas au château.
—Pas encore arrivé? Allons donc! Impossible! Les bidets du papa Renaudot ne sont pas féroces, c'est acquis; mais mettre huit jours pleins pour avaler un méchant picotin d'une demi-douzaine de lieues...
Denise appuya:
—M. des Armoises n'a point paru dans le pays.
Le lieutenant se prit à réfléchir.
—Oh! oh! murmura-t-il, voilà qui est bizarre!...
Sa physionomie se rembrunit:
—Il est constant que les brigands qui exploitent le département viennent de recommencer leurs opérations...
La jeune fille pâlit affreusement. Philippe tortilla sa moustache, fronça le sourcil et frappa du pied.
—Tonnerre! si ces misérables m'avaient assassiné mon sauveur!...
Denise poussa un gémissement. Elle chancela et fut obligée de se retenir pour ne pas tomber. Mais son frère n'eut pas le temps de remarquer cette nouvelle crise.
Le galop d'un cheval sonna sur les cailloux de la route et s'arrêta devant le pavillon.
Puis, une voix forte s'éleva, au dehors:
—Holà! hé! la maison! Le cordon, s'il vous plaît?
Le lieutenant courut à la porte et l'ouvrit.
Un brigadier de gendarmerie était en train d'attacher sa monture à la persienne de l'une des fenêtres. A l'aspect de l'officier, le cavalier porta la main à son chapeau:
—Pardon, excuse, mon supérieur, si je m'immisce dans vos lares à cette heure avancée, inopportune et sublunaire; mais il y a urgence pressée, impérative et conséquente...
Il fit un pas en avant et prit, pour se présenter, la position du soldat sans armes.
—Le brigadier Jolibois, dit Riche-en-Bec, de la résidence de Mirecourt, qui vous court après depuis deux jours,—consécutivement parlant,—histoire de vous être propice, obligatoire et délectable...
Philippe demanda en souriant:
—Est-ce pour affaire de service que le brigadier Jolibois me court après depuis deux jours?
—Mon lieutenant, c'est par rapport à un pékin...
—Un pékin?
—Un civil, un bourgeois, un philistin, si vous voulez,—je ne tiens pas à l'étiquette,—lequel prétend avoir à vous coller dans le tuyau une communication majeure, confidentielle et sous enveloppe, avec un cachet de cire rouge, et un tas de paperasses noires de pattes de mouche...
—Et où est-il, ce particulier?
—Je l'ai trimbalé en croupe de Charmes à Epinal et d'Epinal ici. Pour l'instant, il est là, derrière mon Bucéphale, en passe d'astiquer son paquetage,—à cette fin de paraître devant vous muni de tous ses avantages inhérents, facultatifs et corollaires...
Et, pivotant sur ses talons, le brigadier démasqua un individu occupé à épousseter à coups de mouchoir ses bas chinés, ses souliers à boucles d'argent, sa culotte de nankin et son habit merd'oie à larges boutons de métal.
—Eh! mais je ne me trompe pas! fit Philippe avec étonnement. C'est maître Antoine Renaudot, notre hôte de la Poste à Charmes. Nous parlions de vous tout à l'heure.
—C'est toujours comme ça, déclara Jolibois. Toutes les fois qu'on parle du loup, on en aperçoit l'appendice.
L'ancien maître-queux de Stanislas se mettait en quatre pour brosser son chapeau, rabobeliner son jabot et rajuster sa coiffure, sur les ailes de pigeon de laquelle la poussière du chemin se superposait en couche serrée à un nuage de poudre à la maréchale.
—Soyez le bienvenu, continua Hattier. Entrez et prenez un siège. Vous paraissez singulièrement fatigué.
—C'est-à-dire que je suis éreinté, défaillant, fourbu, poussif!...
—Eh bien, reposez-vous d'abord, vous vous rafraîchirez ensuite, et plus tard, vous nous apprendrez quel bon vent vous amène au pavillon du garde...
L'hôtelier eut un gros soupir:
—Ce n'est pas un bon vent hélas! c'est la jument du brigadier...
Philippe reprit:
—Je suppose que ce n'est pas sans un motif sérieux que maître Antoine Renaudot court ainsi la pretentaine,—la nuit,—en croupe d'un de mes cavaliers.
—Ce motif, le voici, citoyen officier.
Et l'hôtelier tira de la poche de son habit et tendit au frère de Denise le pli volumineux que nous avons vu l'émigré lui remettre—avec des instructions spéciales—au commencement de ce récit.
Le lieutenant interrogea:
—De quelle part vient ce paquet et que renferme-t-il?
—Ce qu'il renferme, je l'ignore, n'ayant pas eu l'indiscrétion... On connaît les usages du monde, Dieu merci... Et puis le papier de l'enveloppe est trop épais certainement pour qu'on puisse lire à travers...—Quant à la personne qui a investi votre serviteur des fonctions délicates de courrier de cabinet...
—Eh bien?
—Elle n'est autre que votre compagnon de la semaine passée dans la diligence de Nancy...
—Hein?...
—Le voyageur de qualité avec lequel vous avez eu l'avantage de prendre place à ma table—moyennant une demi-pistole.
—M. des Armoises?
—Vous l'avez nommé.
Denise, qui affaissée sur sa chaise, entendait sans écouter, se redressa avec cette exclamation:
—M. des Armoises? Il vit? Vous savez où il est en ce moment?
L'ex-Vatel des cuisines ducales s'inclina devant la jeune fille en homme qui s'est frotté aux patriciennes des cours.
—Hé! si je le savais, ma chère demoiselle, et si j'avais revu ce généreux seigneur depuis l'instant où il est sorti de ma maison, croyez que je n'aurais point entrepris des pérégrinations pénibles... pour une partie notable de mon individu, dans le but de déposer moi-même,—ainsi qu'il me l'avait recommandé et que je le lui avais promis, ce paquet entre les mains du lieutenant Hattier, votre frère.
Et l'aubergiste se mit à raconter par le menu à ses auditeurs attentifs ce que nous connaissons déjà: sa conversation avec l'émigré au sujet des disparitions dont le pays était le théâtre; l'obstination de Gaston, malgré tous les avertissements, à continuer son voyage; les papiers scellés dans l'enveloppe; le dépôt confié à lui, Renaudot, lequel s'était engagé à le remettre, sans intermédiaire, à son adresse, si le dépositaire n'était venu ou ne le lui avait fait redemander avant huit jours; enfin, le départ du marquis sur le bidet de poste, dans la direction de Vittel. Instruit à l'école des gens du bel air qui peuplaient les châteaux du bon roi Leczinski, maître Antoine avait terminé dans un style dont la majestueuse recherche faisait concurrence à celui du brigadier Riche-en-Bec:
—La huitaine étant écoulée et n'ayant pas eu la faveur de recevoir à nouveau la visite du sieur des Armoises, ou un bout de lettre qui m'informât de ce qu'il était devenu, je me suis mis en campagne pour m'acquitter de ma mission. De Mirecourt, où je comptais tout d'abord vous trouver, l'autorité m'a envoyé à Epinal et, ensuite, d'Epinal ici, en compagnie du brigadier, dont j'ai eu la mauvaise idée d'accepter la proposition de monter en selle derrière lui...
Ce souvenir arracha une nouvelle grimace à l'orateur, qui poursuivit, pourtant, en se frictionnant le bas des reins:
—Nonobstant les regrets cuisants que m'a laissés cette façon insolite de pérégriner, je ne me repens pas d'avoir fait le trajet. Entre gentilshommes on n'a qu'une parole, sarpejeu! Je ne suis pas gentilhomme, c'est vrai; mais j'en ai tellement fréquenté,—dans l'exercice de mon art et dans les résidences princières,—qu'ils ont quasi déteint sur moi pour la noblesse des sentiments et la conduite chevaleresque...
Philippe Hattier tenait le pli,—que sa sœur couvait d'un regard étincelant.
—C'est drôle! murmura-t-il. Je sens un frémissement qui me passe le long du corps comme si j'allais charger sur un carré de Kaiserlicks. J'ai presque peur d'ouvrir ce paquet.
Il posa les papiers sur la table.
—Nous verrons cela tout à l'heure. Pour le moment, maître Renaudot, et vous, brigadier Jolibois, vous allez boire un coup et manger un morceau.
—S'il vous plaît, se hâta de répondre l'aubergiste qui frissonnait à la seule pensée d'être obligé de s'asseoir, je préférerais me coucher—incontinent et sur le ventre.
Le lieutenant consulta Denise de l'œil et se gratta l'oreille avec embarras:
—Diable! c'est que nous n'avons pas de lit à vous offrir...
Puis, se frappant le front:
—Ah! mais j'y songe, le meunier Aubry, du hameau des Armoises ici à côté, avait mis une chambre à ma disposition. Jolibois va vous y conduire. Vous y dormirez à votre aise, et nous causerons, à votre lever, quand je saurai de quoi il retourne.
Quelques minutes plus tard, l'hôtelier et le gendarme cheminaient par devers le moulin: le second, campé en centaure sur son poulet d'Inde qu'il maintenait au pas. Le premier, trottinant contre la botte du cavalier, geignant à chaque enjambée et ne cessant de se frotter entre les pans de son habit. Sur quoi, Riche-en-Bec émettait cette opinion:
—Faudrait voir à bassiner ça avec une chandelle des six. Affaire de suif et d'habitude. C'est souverain pour les accrocs, édulcorant et lénitif.
A l'heure précise où le lieutenant Philippe Hattier faisait au pavillon du garde une entrée quasi triomphale, la famille Arnould réunie—à l'exception de la Benjamine—procédait au repas du soir autour d'une table dressée dans le verger qui attenait à la cour intérieure et au jardin du Coq-en-Pâte.
Ce verger—que nous n'avons entrevu qu'à la clarté intermittente d'une lune coupée de nuages et quand pesait sur lui l'horreur d'une nuit d'orage et de crime,—était, en temps normal, un endroit gai comme une idylle et plein d'ombre et de fraîcheur, de grands arbres et de chants d'oiseaux.
Qui aurait jamais soupçonné, au pied de ces cerisiers, de ces pommiers, de ces pruniers, couverts de fleurs ou de fruits, et sous les hautes herbes émaillées de pâquerettes, cette nécropole qui, plus tard, fouillée par la pioche des terrassiers, devait vomir aux yeux des magistrats épouvantés une couche d'ossements occupant un espace de plus de cent mètres carrés!
Le paysage inconscient ne révélait rien de ces sombres, mystères,—et les convives, tranquillement attablés dans ce nid de verdure, n'avaient point l'air de se douter que sous leurs bancs, le sol se doublait d'un cimetière.
A la campagne, l'été, l'on soupe volontiers en plein vent: celui-ci dans son jardinet, dans son pré, dans son clos; cet autre, tout simplement devant sa porte. Les aubergistes du Coq-en-Pâte se conformaient à l'usage, voilà tout. Nous constaterons, cependant, que ce n'était point leur habitude. Mais, ce soir-là, après avoir causé longuement avec sa mère, Joseph avait dit à Marianne:
—Il fait beau. Nous n'avons pas de voyageurs. On mettra le couvert sous les arbres.
Et, sur son indication formelle, le couvert avait été mis non loin de la fosse,—invisible pour qui en ignorait l'existence,—où reposaient les corps de Gaston des Armoises et du colporteur Anthime Jovard.
Une place restait vide à un bout de la table. C'était celle de la Benjamine. En servant la soupe, la fille aînée avait demandé:
—Où est-elle donc, cette mijaurée? Est-ce qu'elle se croit trop princesse pour chiquer les vivres avec nous? Gageons qu'elle est encore en train de musarder chez sa sucrée de Denise Hattier?
A quoi Joseph avait répliqué:
—Occupe-toi de ce qui te regarde. La minette viendra quand il faudra qu'elle vienne. Pour le moment, elle est à ses affaires—et aux nôtres.
La soupe disparue, on avait attaqué vigoureusement les pommes de terre au lard et le porc sous toutes les formes,—arrosés de vin de pays—qui font le menu quotidien de nos paysans en Lorraine. Agnès Chassard, en effet, ne nourrissait point sa maisonnée de volailles, de gibier et de viandes de boucherie. Ces chatteries débilitent l'estomac et coûtent les yeux de la tête. Ceci n'empêchait pas les couteaux, les fourchettes et les mâchoires de fonctionner avec une égale ardeur; tant un excellent appétit est l'indice d'une conscience pure.
En mangeant, on causait. On signifie Marianne, François et Sébastien. L'hôtesse, qui mangeait peu et buvait moins,—sobriété donne santé au corps et à la bourse,—les regardait et les écoutait, selon son habitude, immobile et muette comme une pierre. Joseph avait l'air de ruminer quelque chose,—le nez dans son verre et dans son assiette.
La grande fille disait:
—Il ne s'est pas envolé, bien sûr. Pour s'envoler, il faut des ailes. Or, nous n'avions pas eu le temps d'en fabriquer un chérubin pour le paradis du bon Dieu...
—Où prends-tu qu'il soit besoin d'ailes pour descendre d'un premier étage? repartit brusquement Sébastien. Le treillage est là pour aider, et l'on s'est servi du treillage, j'en mettrais la main au feu. Sans compter que j'ai relevé sur le sable humide de la cour des traces de pas qui se dirigeaient vers la remise....
—Eh bien? Après? Il y serait resté dans la remise!...
—Savoir! Il y a une porte qui donne sur la ruelle...
—Hé! cette porte était fermée à double tour et j'en avais la clef dans ma poche!...
—Toujours est-il, déclara François, que j'ai battu la campagne à dix lieues à la ronde, et pendant huit jours d'affilée, pour rentrer bredouille ce soir. Buissons, fossés, ravins, j'ai fouillé jusqu'aux taupinières: bernique! Pas plus de mioche que sur le bout de mon doigt!...
—Pourtant, opina Sébastien, un enfant de dix ans, ça ne se cache pas dans un trou de souris...
Marianne réfléchit un instant. Puis elle murmura:
—C'est louche. Méfiance. Ça se gâte.
Les deux cadets répétèrent à l'unisson:
—Ça se gâte.
Marianne frappa sur la table pour commander l'attention:
—Ecoutez, reprit-elle, nous sommes riches...
—Très riches, appuya François.
—L'or vaut cher en temps de papier, fit observer judicieusement Sébastien.
Agnès Chassard desserra les lèvres:
—On n'est jamais trop riche, dit-elle sentencieusement.
La grande fille haussa les épaules:
—Parlez pour vous, maman. Nous sommes plus modestes. On se contentera de ce qu'il y a... Mais revenons à nos moutons: la poire est mûre, partageons-la, fermons boutique et décampons. Liberté, libertas. Chacun ira où il voudra et disposera de sa tranche ainsi qu'il l'entendra.
—Elle a raison, opina François.
—C'est mon avis, corrobora Sébastien.
Joseph ne souffla mot,—occupé qu'il était à nettoyer un os de jambonneau.
Marianne interrogea:
—Est-ce aussi votre idée, la mère?
Le veuve branla la tête:
—Je suis vieille. A mon âge, on n'aime guère à voyager. Quand on est accoutumée, depuis des années, à son train-train dans une maison...
La grande fille fronça le sourcil:
—Ce qui veut dire?...
L'hôtesse la regarda en face:
—Ce qui veut dire que je mourrai où j'ai vécu.
Marianne but un maître coup de vin; son œil s'enflamma de dépit,—et, reposant son verre avec fracas:
—Tout ça, c'est des bêtises ou des menteries. Vous radotez, si vous ne vous fichez pas de nous. La vérité vraie, c'est que vous tenez à demeurer ici seule avec votre argent...
—Notre argent, rectifia François.
—Oui, notre argent, poursuivit la virago avec impétuosité. Nous avons besogné autant que vous pour l'amasser,—et notre peau et notre cou ne sont pas moins exposés que les vôtres...
Sébastien montra sur son front la place—meurtrie et bleuie—où l'avait frappé la crosse du pistolet de Gaston des Armoises:
—A preuve que je porte la signature d'un des derniers clients que nous avons réglés...
La grande fille, dont la colère croissait, continua:
—A peine bâclons-nous une affaire, que tout ce qu'elle rapporte s'engouffre dans vos poches. Escamoté, caché, enfoui, disparu! Ni vu ni connu, je t'embrouille! A quoi nous sert de travailler, de réussir, de tromper le monde, d'esquiver la justice et de braver la guillotine? Nous ne profitons de rien. Nous trimons comme des mercenaires. Nous sommes vos associés, et vous nous traitez comme des domestiques; nous sommes des hommes—car ce n'est pas seulement l'habit qui fait le mâle—et vous nous menez comme des marmots. Restez, si bon vous semble, à couver le magot jusqu'à ce que les gendarmes viennent vous cueillir dessus; nous, nous voulons déménager, jouer des coudes dans un autre air, jouir des plaisirs de la vie, faire danser le branle aux écus... Et il n'en manque pas, des écus! L'héritage du père, les cinquante mille livres du ci-devant, les dix-huit cents livres du colporteur, sans compter le résultat des opérations précédentes! Où tout cela a-t-il passé? Voyons, répondez, accouchez! On n'a pas l'intention de vous frustrer de votre part; mais il nous faut la nôtre—ou le diable m'emporte!...
Les jumeaux approuvaient de l'attitude et du geste. Leur aîné ne bougeait pas. Agnès Chassard gardait le silence. Marianne s'exaspérait en parlant.
—Tenez, la mère, gronda-t-elle, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne pas vous obstiner à confisquer plus longtemps ce qui nous appartient. Certes, nous sommes des enfants très soumis, très respectueux et très tendres; mais songez que vous nous avez appris à ne pas faire plus de cas de l'existence d'un chrétien que de celle d'un lapin ou d'un poulet qu'on saigne...
Pas un muscle ne remua du masque de la veuve. Elle se contenta de caresser du pied son gros chien Turc, qui sommeillait sous la table. Le molosse poussa un grognement.
—Oh! ricana la virago, ne dérangez pas Turc: il ne nous fait plus peur.
Elle ajouta, en échangeant un regard avec ses frères:
—Il ne nous mangera pas tous les trois, et on ne craint pas, ce soir, de réveiller les voisins.
Elle était déjà debout, et ses doigts se crispaient sur le manche du long couteau à découper.
François et Sébastien s'étaient levés comme elle.
Joseph persistait à ne prendre aucune part au débat, qui menaçait de se vider d'une façon sanglante.
Et au dessus de ce drame de famille, un ciel d'été suspendait aux profondeurs de son azur des milliers d'étoiles, qui brillaient à travers la voûte de feuillage des arbres fruitiers mouchetés de cerises vermeilles et de prunes, de poires, de pommes en train de mûrir.
Agnès Chassard n'avait cependant rien perdu de son calme et de sa raideur. Ses traits restaient si complètement immobiles, que vous eussiez dit un visage taillé dans le marbre. Ses yeux étaient fixés sur Marianne et sur les deux jumeaux; mais ils n'exprimaient rien—pas même l'ombre d'une inquiétude.
—Mes enfants, chacun son goût, prononça-t-elle d'un ton tranchant. Le vôtre est de changer les écus en plaisirs; moi, je les fourre dans un trou. Où est ce trou? C'est mon affaire. Retournez la baraque de la cave au grenier et le jardin, et le verger: vous ne trouverez pas plus ma cachette que vous n'avez trouvé ce bambin, qui vous donne tant de tintoin,—à toi, François, et à toi, Sébastien,—que vous en avez oublié, depuis huit jours, de vous disputer à propos de la belle Denise... Oh! mais n'ayez aucun souci; je réponds du contenu intact; ce n'est pas moi qui l'entamerai pour des colifichets ou des bamboches,—et je n'espère pas l'emporter au cimetière.
Seulement, réfléchissez, à votre tour, que, s'il m'arrivait un malheur,—aujourd'hui, demain ou plus tard,—comme vous ignorez absolument l'endroit où j'ai serré mes pauvres économies, il vous serait assez difficile de vous les partager et de les fricasser ensuite à la sauce de vos fantaisies. Ma fille Marianne, qui raisonne comme un homme de loi, l'a dit justement tout à l'heure: je représente une somme. Ce n'est pas le Pérou, tant s'en faut. Quand on est jeune, on met, comme cela, des lunettes qui vous ont des verres grossissants pour regarder ce qu'on désire. Mais, enfin, lorsque j'aurai rejoint mon défunt, votre brave père, il vous reviendra à chacun de quoi ne pas mourir de faim, si toutefois vous êtes sages.
Pour l'instant, je n'ai pas besoin de Turc—une bonne bête, nonobstant, qui vous étranglerait comme un matou quiconque aurait ici de mauvaises intentions. Mon secret me garde et me défend. Je vaux de l'argent. Cela conserve. Vous avez trop de jugement pour ne pas comprendre, pas vrai? Là-dessus, rasseyez-vous, achevons de souper et allons nous coucher. Vous m'avez fait parler longtemps; ça n'est pas dans mes habitudes, et j'ai envie de me reposer.
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Marianne et ses deux frères avaient repris leur place—vaincus par la logique du discours d'Agnès Chassard. On «achevait de souper» en silence. Tout à coup la grande fille apostropha Joseph:
—Qu'est-ce que tu dis de ça, toi, sournois?
L'aîné des Arnould allongea le cou du côté de la maison. Il écouta un pas qui allait se rapprochant. Puis, déposant sur son assiette l'os de jambonneau devenu net, blanc et poli comme de l'ivoire:
—Je dis que voici la Benjamine. Ouvrez l'œil et l'oreille. Vous allez savoir où est passé le compagnon du colporteur.
Ceci fut lancé raide et sec.