Florence revenait, en effet, du pavillon du garde, d'où nous l'avons vue s'esquiver à l'arrivée de Philippe Hattier.

Après avoir traversé—tout étonnée de n'y rencontrer personne—le rez-de-chaussée du Coq-en-Pâte, ainsi que la cour et le jardin qui faisaient suite, elle se préparait à entrer de ce dernier dans le verger, quand, soudain, elle s'était arrêtée tout d'une pièce.

—Hé! dépêche-toi, la mignonnette! lui cria le frère aîné, d'un ton de joyeuse humeur. Nous sommes à la fraîche,—par ici,—sous les arbres.

La fillette fit un mouvement pour obéir à cet appel. Mais son corps se raidit contre sa volonté. Une idée la clouait au sol. Et ses pieds demeuraient attachés invinciblement à la place où elle était parvenue,—près du petit mur à hauteur d'appui qui séparait le jardin du verger...

Joseph, cependant, continua:

—Avance donc, sapristi! Est-ce que tu as la berlue? Nous avons déjà commencé. On est en train de ne pas t'attendre...

La fillette fit signe qu'elle ne pouvait pas. Joseph se leva et vint à elle:

—Eh bien! qu'est-ce que c'est que ça, ma mie?... Tu auras trop couru pour revenir des Armoises... Allons, voyons, on va t'aider...

Il la prit par le bras et fit mine de la conduire. Mais elle, se dégageant d'un geste plein d'horreur:

—Laissez-moi! Ne me touchez pas! Vous me faites mal!

Tout l'effroi que peut éprouver une créature humaine était sur son visage. Son interlocuteur n'eut pas l'air d'avoir entendu:

—A la soupe! morbleu! à la soupe! poursuivit-il avec rondeur.

Il ajouta, en riant d'un gros rire:

—Est-ce qu'il va falloir que je te porte à table?

Et il essaya de l'entourer de ses bras. Florence se rejeta violemment en arrière. Ses mains tendues repoussèrent avec énergie l'étreinte du frère aîné. Des phrases entrecoupées sortirent de sa bouche qu'un tic douloureux contractait:

—Je ne peux pas, non, je ne peux pas!... J'ai peur!... J'ai peur des morts qui sont là-bas, sous l'herbe!

Puis subitement, avec une voix et un regard d'une résolution que, jusqu'alors, on n'eût point soupçonnée en elle:

—Encore une fois, laissez-moi! Je ne veux pas! Me comprenez-vous? Je ne veux pas!...

Joseph avait un masque d'étonnement naïf:

—A ton aise, ma poule, à ton aise!... On ne force personne, Dieu merci... Sans doute tu auras fait la dînette au pavillon du garde avec ta petite mère...

—Oui... Vous avez raison... Je n'ai pas faim...

—Que ne le disais-tu tout de suite! Ne te gêne pas, mon enfant... Si tu n'as pas envie de souper, tu peux aller te mettre au lit.

Il s'avança pour l'embrasser. Mais elle se recula vivement. L'aîné des Arnould ne parut pas remarquer l'expression de dégoût avec laquelle elle se dérobait à cette caresse, et se frottant le menton de la paume de la main:

—Voilà, fit-il avec bonhomie, quand on ne se fait pas la barbe tous les jours, on effarouche les demoiselles. Ce sera pour une autre fois, quand je me serai rasé le matin...

Florence s'éloigna par le jardin...

Joseph attendit qu'elle fût à quelque distance. Ensuite, avec une négligence apparente.

—Hé! bichette, tu ne nous apprends pas ce qu'il y a de nouveau aux Armoises...

La Benjamine s'arrêta:

—Philippe Hattier est de retour, dit-elle.

—Vraiment? L'ancien dragon? Le beau sous-officier des grenadiers à cheval?

La jeune fille se retourna, et, secouant la tête:

—Le frère de Denise n'est plus ce que vous croyez.

—Vraiment? Il a changé de corps? Il a monté en grade?

—Il est lieutenant de gendarmerie à la résidence de Mirecourt.

—Tant mieux. J'en suis content. Nous sommes de vieux camarades.

Puis, avec un désintéressement affecté, le madré compère ajouta:

—Alors, ce n'est pas seulement pour voir sa sœur qu'il est venu dans le pays?

—Non, répondit Florence gravement, c'est encore pour aider la justice à rechercher, à découvrir et à punir les malfaiteurs.

Et, sans élever la voix, mais avec un accent profond que soulignait un geste prophétique:

—Que ceux qui ont commis de mauvaises actions ou qui auraient dessein d'en commettre, prennent garde!

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Joseph Arnould avait rejoint François, Sébastien et Marianne, qui, s'étant rapprochés à la faveur de l'ombre et du couvert, n'avaient point perdu un détail de la scène que nous venons de raconter. Agnès Chassard n'avait pas quitté la table. On se réinstalla silencieusement autour de celle-ci. Les convives ne semblaient plus avoir envie de manger. L'aîné de la famille questionna:

—Eh bien! avez-vous saisi, vous autres?

Les autres étaient rentrés chacun dans sa pensée. Un travail lent s'effectuait sous la coupole de leur crâne. Tous trois avaient le sourcil froncé et l'œil sur la nappe—la nappe que la grande fille déchiquetait rageusement de la pointe de son couteau. Joseph reprit, non sans un soupçon d'ironie:

—Ce n'est pas bien malin, pourtant. La Benjamine sait tout ce qu'il ne faut pas qu'elle sache. C'est elle qui a fait disparaître l'enfant en question; c'est elle qui a dévalé de la fenêtre dans la cour, en le tenant entre ses bras; c'est elle qui l'a emporté dehors, en traversant la remise et en se servant, pour ouvrir la porte de la ruelle,—la fameuse porte que Marianne avait fermée à double tour,—d'une vieille clef égarée, voici tantôt six mois, et dont, pendant qu'elle dormait, j'ai constaté hier la présence dans sa poche... Règle générale, mes enfants: ce qu'on égare n'est pas perdu pour tout le monde.

—La gueuse! grinça la virago.

—Il y a beau jeu, du reste, que la mère se doutait que la curieuse avait fourré le nez dans nos affaires.

La veuve affirma du bonnet. Le fils aîné continua:

—Et, pour m'en assurer, j'ai manigancé la petite épreuve de ce soir. Car vous ne vous imaginez pas que c'est pour le plaisir de humer le frais que j'ai insinué à maman de nous faire souper en plein air. L'épreuve a réussi. Vous êtes témoins que la minette a refusé de s'asseoir à table auprès de nous...

Et, comme les figures ébahies de ses auditeurs l'interrogeaient avidement:

—Vous ne devinez pas, fanfans?... Qu'est-ce qu'il y a ici,—dans le verger,—sous la table?

La grande fille et les deux jumeaux répétèrent l'un après l'autre:

—Ici?—Dans le verger?—Sous la table?

Joseph, après une pause, dit en clignant de l'œil:

—Comme vous le chantiez dans vos querelles, un peu plus haut qu'il n'est prudent, il y a les clients que nous avons réglés.

Sébastien, François et Marianne se levèrent d'un même jet,—frissonnants...

Leur frère eut un bon petit rire bienveillant et doucet:

—Voilà, reprit-il tranquillement, la mignonne a fait comme vous... Elle a eu peur, la pauvre enfant... Elle a eu peur de voir les morts sortir de terre sous ses pieds...

Marianne, Sébastien et François s'étaient écartés de la table avec des regards inquiets. Joseph les considéra avec une pitié sereine:

—Une jeunesse de son âge, ça a le droit de croire aux revenants... Mais nous qui sommes des mâles,—y compris la grande sœur,—nous savons bien qu'il n'y a que les asperges qui sortent de terre en cette saison... Allons, reboutez-vous à vos places: nous n'avons pas fini de causer.

Joseph vida avec réflexion son verre plein jusqu'au bord. Ensuite, il reprit le fil de son discours:

—Florence nous tient. C'est clair. Pour la première fois de sa vie, elle vient de dire: «Je ne veux pas.» Elle nous tient et elle nous menace. Philippe Hattier, que le gouvernement a envoyé dans le pays exprès pour nous, est dans sa manche. Avez-vous entendu de quel ton, avez-vous remarqué de quelle façon de Madame J'ordonne elle m'a jeté cet avertissement: «Prenez garde!» Conclusion: il ne s'agit plus de nous chamailler pour de l'argent, ni pour une femme: il s'agit de sauver notre boule,—laquelle me paraît danser furieusement sur nos épaules...

—La Benjamine parlera, déclara l'un des deux jumeaux.

—Oui, murmura Marianne, à moins qu'on ne lui coupe le sifflet...

Joseph lui décocha un baiser du bout des doigts.

—Tu es un homme, toi, ma fille. Mais ne badinons pas avec les choses sérieuses. Il est plus difficile de se débarrasser de la Florence que de supprimer un voyageur qui arrive, le soir, sans être aperçu d'âme qui vive, dans un logis d'où il est censé repartir le lendemain.

—Alors nous sommes perdus! s'écria Sébastien: il ne nous reste plus qu'à nous sauver.

Joseph, paisible, souriant et narquois, chargeait avec méthode sa pipe de racine de buis au fourneau doublé de fer blanc.

—Bigre de bigre, comme vous y allez! ricana-t-il. Mais pensez-y donc, étourdis: fuir, c'est donner l'éveil, c'est s'avouer coupable, c'est atteler vous-mêmes la charrette qui doit vous mener à l'échafaud...

—Que faire? demanda-t-on avec découragement.

—Ecoutez votre frère, dit la veuve froidement. Joseph est un garçon d'expérience et de bon conseil. Je suis sûre qu'il a dans son sac de quoi nous tirer d'embarras.

—Et vous ne vous trompez pas, maman. Mon idée est qu'il ne faut pas jeter le manche après la cognée, quand ce manche tient lui-même dans une main solide. Attendons les événements et faisons tête au danger puisque nous savons d'où il vient.

Il n'y eut aucune espèce de protestation. François et Sébastien, malgré leurs efforts, ne réussissaient point à dompter leur effroi. L'orateur battit le briquet, alluma sa pipe et plaça sur le fourneau de celle-ci le couvercle en façon de dôme qui s'y reliait par une chaînette de cuivre.

—Il n'est jamais mauvais d'avoir peur, reprit-il, quand la peur n'empêche pas d'agir.

Il mit ses coudes sur la table:

—Suivez bien mon raisonnement...

XVI

RUBRIQUES SCÉLÉRATES

Tous les fronts se penchèrent, sauf celui de la veuve. Elle connaissait probablement ce qui allait être dit. Chez elle, d'ailleurs, tout demeurait en dedans. Joseph commença:

—De deux choses l'une:

Ou Florence, après avoir fait sortir le chérubin par la remise et la ruelle, l'aura laissé aller à la grâce de Dieu, et dans ce cas, je soutiens mordicus qu'il n'aura pas pu pousser bien loin. Il ne connaissait pas le terrain; la nuit était noire comme un four; la rivière coule à deux pas...

Si l'innocent a eu le malheur de tomber dans le Petit-Vair grossi par l'orage, j'imagine que de Madon en Meurthe et de Meurthe en Moselle, il doit naviguer vers le Rhin, de l'autre côté des ponts de Metz...

Une supposition, maintenant, que la Benjamine l'ait caché quelque part ou confié à quelqu'un...

Où et à qui? je vous le demande. Dans le voisinage, c'est certain. Elle non plus ne saurait s'être encourue bien loin, puisqu'elle avait regagné son lit, où elle faisait semblant de dormir, quand je suis venu la regarder après l'ouvrage...

Mais, s'il était dans le voisinage, on aurait aperçu le mioche; on en aurait jasé à bouche que veux-tu; le juge de paix Thouvenel, qui est malin comme un vieux singe, aurait fait des pieds et des mains pour reconnaître qui il était, d'où il venait, et par suite de quelles circonstances on l'avait trouvé et recueilli. Le petit homme n'est pas muet. C'est la justice qui se serait chargée de nous apporter de ses nouvelles. Rien de tout cela n'est advenu. Aucun enfant étranger n'a paru dans le village. Que diable! Vittel n'est pas grand comme Paris, et la langue des commères ne s'y rouillera jamais faute de s'exercer!...

Celui que nous cherchons n'est pas davantage chez Denise Hattier. Où Florence aurait-elle pris le temps de l'emporter jusqu'aux Armoises? Elle était recouchée avant nous. D'ailleurs, j'ai fait bavarder la Gervaise. Il n'est point de meilleurs espions que les domestiques. Depuis huit jours, nulle personne autre que les visiteurs ordinaires n'a été remarquée au pavillon du garde. On paraissait pourtant y attendre quelqu'un: le lieutenant Philippe sans doute. On vous a dit que ce soir il y est arrivé.

Depuis huit jours encore, je surveille la Benjamine. Elle n'a pas quitté la maison. Elle n'est pas allée une seule fois chez son amie. C'est la mère qui, d'après mon conseil, l'y a envoyée ce matin. Il faut qu'elle soit persuadée que nous ne nous défions pas d'elle.

Quand elle-même cessera de se défier à son tour, on verra. Il y a toujours des moyens d'arracher aux gens leur secret. La patience est un foret qui débouche toutes les bouteilles. Pour ce qui est de nous dénoncer, Florence ne nous dénoncera pas. Si elle l'avait voulu, ce serait déjà fait. Elle ne nous a pas en haute estime, c'est clair, ni en grande tendresse non plus; mais nous sommes sa famille: elle n'enverra pas sa famille à l'échafaud. C'est une fille qui a des scrupules, des principes et de la religion. Elle se taira, j'en réponds. Et puis, avec le temps, on s'assurera de son silence. Nous sommes tous mortels. Il y a la maladie, les accidents, l'imprévu,—un tas d'histoires...

La petite sœur ne paraît pas bien forte de la poitrine. Elle tousse quelquefois. Je penche à croire qu'il conviendrait de lui faire prendre des tisanes...

—Des tisanes que je sucrerai moi-même, fit Marianne en clignant de l'œil.

Autour de la table les figures n'exprimaient déjà plus l'épouvante, mais l'étonnement que cause à un public d'amateurs un tour de passe-passe habilement exécuté. Tout le monde avait compris à demi-mot.

Joseph continua avec bonhomie:

—Je vous le répète, attendons. L'automne consomme beaucoup de jeune filles. Attendons l'automne et le hasard. Ce qui me taquine, pour le moment, ce n'est pas Florence, ni l'enfant du colporteur: c'est...

—C'est?... interrogea-t-on avec curiosité.

—C'est le retour de Philippe Hattier.

L'aîné des Arnould regarda sournoisement ses deux cadets:

—D'abord, j'imagine que sa présence va furieusement vous gêner dans vos projets sur la Denise. Moi, elle ne m'offusque en rien. Mes intentions sont pures. Qu'est-ce que je rêve, en effet? Une jolie ménagère pour me bourrer ma pipe et recevoir, le dimanche, l'étrenne de ma barbe...

—Tu ne la tiens pas, encore! grommela François.

—Oui, qui vivra verra, ajouta Sébastien.

—C'est tout vu, répliqua Joseph paisiblement. Vous êtes deux garçons d'esprit. J'ai confiance que nous nous entendrons plus tard... Pour l'instant, allons au plus pressé... L'heure brûle: Philippe Hattier n'est pas revenu dans le pays pour des prunes... A l'hôtel de la Poste, à Charmes,—où je les écoutais en feignant de sommeiller, sur le banc, au-dessous de la fenêtre,—le lieutenant a renoué connaissance avec le ci-devant marquis, et ils ont dévidé ensemble un peloton de protestations d'amitié long comme du château au pavillon du garde... Les Hattier ont été, de tout temps, dévoués à leurs maîtres... Le fils de l'ex-chamboran voudra savoir ce qu'est devenu celui de ses anciens seigneurs,—et, une fois sur la piste, gare! Il marchera droit son chemin comme le sanglier dans le fourré. S'il fonce sur nous, prenons garde!...

—Il suffit d'un coup de fusil pour abattre le sanglier, murmura Agnès Chassard.

—J'y avais pensé, la maman. Mais une arme à feu fait du bruit. Et puis, j'ai besoin du gendarme,—ne fût-ce que pour lui demander sa sœur en mariage...

Sébastien et François martelèrent la table du poing. Joseph répondit à ce mouvement:

—Que voulez-vous? C'est mon dada. Le château ne peut pas rester sans châtelaine.

Il frappa sur l'ongle de son pouce le fourneau de sa pipe éteinte, pour en faire tomber la cendre:

—Et puis encore, voyez-vous, en y réfléchissant mûrement, je me suis convaincu de cette vérité: que le lieutenant a trop la mine d'un brave garçon pour avoir dans l'esprit les finesses nécessaires au succès de son entreprise... Il s'agit de l'endormir avant qu'il parte en guerre. Pour cela fiez-vous à moi. Je me charge de la chose.

—Tout seul? questionna Marianne.

—Tout seul. Vous me gêneriez. Est-ce convenu?

La grande fille regarda sa mère et ses deux frères. Ensuite elle déclara d'un ton décidé:

—Ça sera convenu quand tu nous auras montré de quoi il retourne. Si tu perds, nous payons comme toi. Par ainsi nous avons le droit de voir l'atout.

—Oui, certes, appuyèrent François et Sébastien.

Agnès Chassard hocha le front d'une façon approbative.

—Les enfants ont raison, fit-elle.

Joseph Arnould posa sa pipe sur la table.

—Approchez-vous alors, dit-il. Pour entendre ce que je vais vous expliquer, il faut que nos têtes à tous soient dans le même bonnet.

Chacun mit les coudes sur la nappe. L'auditoire était tout oreilles. L'explication dura un gros quart d'heure. L'orateur conclut en ces termes:

—Quand je me mêle de quelque chose, ce n'est pas pour éplucher des noix. Je réponds de la réussite. Après quoi nous pourrons vaquer tranquillement à nos petites affaires de famille. Moi, d'abord, je prétends m'occuper de ma noce...

Les deux cadets poussèrent un sourd rugissement.

—Et du partage aussi, n'est-ce pas? interrogea la virago.

—Et du partage aussi, bichette. Pas vrai, maman? Allons, voyons, dites oui, tout simplement. Une bonne parole ne coûte rien, que diable!

La veuve fit un signe évasif. Puis, se levant brusquement:

—Il est tard. Le serein va tomber. Rentrons la vaisselle.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

On regagna la maison en emportant la desserte. Marianne, François et Sébastien marchaient devant. La grande fille dit à voix basse:

—La satanée sorcière n'a rien voulu promettre. Espionnons-la sans en avoir l'air. Quand une fois nous saurons où est le trésor...

—Part à trois, firent les deux cadets.

—Part à trois, répéta l'androgyne avec résolution. Aussi bien, notre frère Joseph est trop gourmand. On verra à lui servir un joli petit plat de mort subite...

Et chacun d'eux redisait in petto:

—Part à moi seul, quand je me serai débarrassé des autres.


De son côté, l'aîné des Arnould ruminait en bourrant une nouvelle pipe:

—L'essentiel est de savoir où est enfoui le magot...

Il battit le briquet. L'amadou s'enflamma:

—Dire, continua Joseph en le secouant pour l'allumer davantage, dire qu'il suffirait de l'étincelle qui vient de jaillir de cette pierre pour griller la baraque et tout le bataclan,—mêmement les chrétiens qui seraient dedans avec...

Il s'arrêta pour tirer une ou deux lampées de fumée. Ensuite, il ajouta en se grattant l'oreille:


—Cette nuit-là, par exemple, faudrait être dehors...

Agnès Chassard, qui venait la dernière, se parlait à elle-même en phrases entrecoupées:

—Je les userai tous... Jamais, non, jamais on ne saura... On m'arracherait plutôt le cœur de la poitrine...

Elle se tut. Quelque chose comme un sourire qui ressemblait à un dard de vipère frétillait au coin de ses lèvres décolorées. Elle pensa:

—Sucrer la tisane de la Benjamine... C'est une idée... Mais pourquoi ne pas saler de la même façon le pot-au-feu pour tout le monde?...

XVII

CONFESSION

Au pavillon du garde, Philippe Hattier venait de se rasseoir devant la table sur laquelle il avait déposé la lettre du marquis des Armoises. La lumière de la lampe éclairait en plein sa loyale figure brusquement rembrunie: il ne souffrait point, cependant; mais, par ce pressentiment que l'on a quelquefois des malheurs possibles, il sentait qu'il allait souffrir.

Lui-même l'avait dit: il hésitait à toucher les papiers apportés par maître Antoine Renaudot. Ce quelque chose d'inconnu qui était là l'effrayait vaguement. A la fin, il se décida et rompit le cachet du pli volumineux. Puis, comme si le secret que contenait celui-ci intéressait sa sœur, il regarda Denise.

La jeune fille, debout de l'autre côté de la table, attendait,—plus blanche que le papier qu'il tenait du bout de ses doigts tremblants...

Le lieutenant parcourut rapidement les premières lignes de la missive.

Ensuite, il poussa un grand cri et chancela sur sa chaise.

Denise fit un mouvement pour s'élancer vers lui.

Mais un geste impérieux la cloua à sa place. Philippe s'était frotté les yeux d'un énergique revers de main et s'était replongé, tête baissée, dans sa lecture.

Philippe était arrivé, d'un bond, au cœur des révélations du marquis. Il en reprenait chaque phrase, l'une après l'autre; il en pesait chaque mot un par un, et la stupéfaction, le doute, la colère se traduisaient par le gonflement des veines de ses tempes, bleuies comme par une congestion cérébrale, par le claquement de sa langue sèche contre son palais et par le mouvement de son pied droit qui fouillait le plancher du talon et de l'éperon...

Quand il eut achevé sa lecture, il se dressa avec raideur et fit vers la jeune fille un pas automatique. Son bras s'allongea lentement, aussi lourd que s'il eût été de marbre. Il présenta le papier à sa sœur, et sa voix,—rauque,—demanda:

—Est-ce vrai?

Denise baissa le front...

—Est-ce vrai? Est-ce vrai? répéta le soldat,—menaçant, exaspéré, terrible...

La jeune fille demeura muette.

Mutisme trop éloquent, hélas!...

De livide qu'il était, le visage de Philippe devint pourpre. Un éclair de fureur s'alluma dans ses yeux comme au fond d'une nuit sombre. Son poing crispé se leva sur la coupable, et sa bouche rugit:

—Malheureuse!...

Denise tomba à genoux,—frémissante, écrasée...

Mais le lieutenant ne frappa point. Son bras s'affaissa, inerte, le long de son corps. Ses jambes semblèrent près de se dérober sous lui. Il recula et regagna son siège en vacillant comme un homme ivre...

—Sacrodioux! murmura-t-il en s'affalant dessus, je crois que j'aurais mieux aimé douze balles françaises en pleine poitrine.

Puis, avec une amertume stridente:

—Monsieur le marquis des Armoises, vous m'aviez sauvé la vie. J'ai épargné votre maîtresse. Nous sommes quittes.

Il y eut un silence effrayant: Denise pleurait; l'officier se labourait la chair de sa main droite passée sous son uniforme dégrafé.

Après un instant, il reprit avec effort:

—Ainsi, cet émigré était votre amant?

La jeune fille sanglota:

—Frère, il m'avait promis que je serais sa femme.

Philippe froissa les papiers sur la table:

—Oui, je sais, il le dit du moins dans cette lettre, où il m'avoue son crime et votre faute...

Denise redressa la tête:

—Celui que j'ai aimé ne peut mentir, déclara-t-elle à travers ses larmes; qui le forçait à promettre, à revenir, à avouer?...

Il y eut un moment de silence, fait d'accablement chez la sœur et de réflexion chez le frère.

Ensuite, ce dernier se parla à lui-même du ton de l'homme qui cherche à se persuader:

—Certes, celui-là qui a exposé sa peau pour sauver celle d'un pauvre diable comme moi ne saurait être un traître, un parjure, un infâme... Eh bien, soit, je veux croire que M. des Armoises est revenu ici pour réparer le mal... Mais le moyen, maintenant, de lui rappeler sa promesse, de le sommer de la tenir et de l'y contraindre au besoin?... Il a disparu, et notre honte nous reste!...

Puis avec une explosion soudaine:

—Oh! comment notre père ne t'a-t-il pas tuée!...

—Notre père a tout ignoré; il est mort en me bénissant.

Philippe eut un soupir de soulagement.

Denise était toujours à genoux.

—Relevez-vous, commanda-t-il.

Elle essaya et ne put y parvenir, tellement les larmes l'aveuglaient et tant sa faiblesse était grande.

En détournant les yeux, il lui tendit les deux mains pour l'aider.

La malheureuse se précipita sur ses mains, malgré le mouvement qu'il fit pour les retirer; elle les serra, les étreignit, les couvrit de ses pleurs qui coulaient,—chauds et abondants,—comme le sang d'une blessure. Le lieutenant sentit ses paupières battre et devenir humides. Il s'efforça de se dégager:

—Mon frère, oh! mon frère, interrogea Denise avec un accent déchirant, ne serai-je donc jamais pardonnée!...

Il se fit un troisième silence,—un de ces silences où la vie est décuplée pour la douleur comme pour la joie...

Puis d'une voix étranglée et à peine distincte:

—Relève-toi, réitéra Philippe. Relève-toi. Tes sanglots me font mal.

Elle obéit, haletante. Il la fit asseoir d'un geste calme et doux. Ensuite, avec une grandeur paternelle:

—Aussi bien, je vous aime trop pour avoir la force de punir. Mais pour pardonner, j'ai besoin de connaître ce qui plaide en votre faveur. J'ai ici l'aveu du coupable: je veux avoir la confession de sa complice. Parlez. Ce n'est plus un juge qui vous écoute. C'est un frère qui a hâte de savoir quels droits vous restent encore à sa tendresse et à l'estime des honnêtes gens.


Denise commença, sans rien omettre et sans rien déguiser, le récit de cet éternel roman de la jeunesse et de l'amour dont la conclusion est toujours la même. Elle peignit en traits simples et touchants cette surprise du cœur où l'amour-propre entra peut-être pour quelque chose chez une fille des champs, flattée de voir à ses pieds le fils de ses maîtres, rendu plus intéressant encore par le prestige du malheur et de la persécution. Elle dit tout, jusqu'à la naissance du triste fruit de cet amour si brusquement interrompu par la proscription.

Ici, Philippe Hattier,—qui avait écouté, sans rien manifester des sentiments qu'elle soulevait en lui, cette longue et lamentable histoire,—interrompit vivement sa sœur:

—Et l'enfant? interrogea-t-il...

—L'enfant?...

—J'imagine que le bon Dieu t'a fait la grâce de te le reprendre...?

—Me le reprendre?...

—Tu étais déjà bien assez punie: il n'a pas vécu, n'est-ce pas?

La jeune femme murmura en ouvrant de grands yeux pleins d'une douloureuse surprise:

—Pas vécu?... Mon enfant?... Je ne comprends pas...

—Hé! oui, continua Philippe, tu t'étonnes, tu te révoltes de m'entendre parler ainsi? Tu ne peux t'expliquer ma joie en face de la mort de ce pauvre être, dont le seul crime a été de se présenter dans ce monde sans un laisser-passer délivré par la loi. Une mère qui perd son enfant, si petit qu'il soit, c'est terrible. Mais songes-y donc: cet enfant, c'était comme l'aveu—en chair et en os—d'une erreur que les gens ne pardonnent jamais... Son berceau, tu pouvais encore le cacher au fond de quelque endroit ignoré. Mais, une fois devenu grand, ce fils avait le droit de savoir qui était sa mère, de la chercher, de la trouver, de lui demander compte du mystère de sa naissance... Alors, c'était ton déshonneur, celui de notre père, le mien, publiquement affiché à tous les coins de rue. Quel scandale à Vittel, aux Armoises, partout! Quel vacarme des langues déchaînées! Quels coups de griffes et de dents sur toi, sur moi, sur le vieux qui dort là-bas au cimetière! Si une chose pareille arrivait, j'arracherais mes épaulettes, je donnerais ma démission, je quitterais le pays, et j'irais me faire tuer dans quelque coin où l'on se bat!


Denise l'écoutait sans protester. Elle ne bougeait pas; mais on voyait, en quelque sorte, le déchirement intérieur de sa poitrine,—et les deux larmes qui tremblaient au bord de sa paupière devaient être du feu liquide.


A la fin, elle parut prendre une grande résolution. Elle se leva, alla à la fenêtre ouverte, tira de la poche de son tablier l'une des deux lettres qu'elle relisait devant Florence Arnould au commencement de la soirée,—celle dont l'adresse était d'une grosse écriture et qui portait le timbre de Valincourt par Chaumont,—la déchira en petits morceaux, et sema au vent ces morceaux qui s'éparpillèrent à travers le parc.

—Que fais-tu? questionna son frère.

—Rien: un papier sans importance...

Ensuite, elle revint vers le lieutenant.

Ses deux mains frémissantes s'appuyèrent sur les épaules de celui-ci, et, d'une voix beaucoup plus ferme qu'on eût pu le penser à voir l'espèce d'agonie empreinte sur sa figure:

—Rassurez-vous, Philippe, dit-elle, vous pouvez marcher la tête haute. L'enfant n'est plus et notre bien-aimé père ne sera point dérangé dans le repos éternel.

Hattier respira bruyamment.

—Mieux vaut, murmura-t-il, un ange de plus au paradis qu'un enfant sans nom sur la terre.

Il prit sur la table la missive du marquis, l'alluma à la lampe et la jeta dans le foyer où elle acheva de se consumer. Puis il reprit:

—C'est ta fortune qui flambe, ma pauvre Denise.

—Ma fortune?

—M. des Armoises t'instituait là-dedans légataire universelle de tout ce qu'il possède.

La jeune femme eut un geste d'insouciance. Philippe continua:

—On se serait demandé le motif d'une pareille libéralité,—et, de suppositions en suppositions... Restons pauvres pour rester honorés... Désormais, ton secret n'appartient plus qu'à nous.

Elle essaya de s'accrocher à une illusion, à une espérance, comme le malheureux qui se noie cherche à se retenir à la branche qui pend au-dessus du courant...

—Pourtant, s'informa-t-elle, si Gaston revenait?

L'officier secoua la tête:

—Sois forte, ma Denise, dit-il. Tu es fille et sœur de soldat. Le marquis ne reviendra pas.

—Et pourquoi cela, mon Dieu?

—Parce que ce coin de terre lorraine est plein d'embûches et d'abîmes; parce que les scélérats auxquels je viens donner la chasse ont recommencé leurs prouesses; parce qu'il n'y a enfin qu'une dizaine de lieues de Charmes à Vittel, et que l'on ne met pas huit jours pour faire dix lieues.

Ces paroles entraient comme un glaive dans le cœur de Denise.

Le lieutenant reprit:

—Le marquis m'a écrit ceci: «Si votre sœur ou vous ne m'avez pas revu avant que ces papiers vous soient remis par notre hôte de la Poste, à qui je les confie, c'est que j'aurai rencontré le malheur sur ma route.» Or, je connais assez l'homme et le gentilhomme, pour ne point douter un instant que, s'il n'est pas arrivé avant moi aux Armoises, c'est qu'il aura été frappé en chemin par le malheur qu'il redoutait...

—Mon frère!...

—Et ce malheur n'est autre que le couteau ou la balle de ces misérables qui, jusqu'à présent, ont échappé à toutes les recherches...

—Vous croiriez?...

—J'en suis sûr: le marquis Gaston aura été assassiné. Où et par qui? C'est ce que j'ignore, mais ce que je découvrirai, quand je devrais laisser mes os dans ce pourchas!...

Il ajouta en baissant la voix:

—D'ailleurs, nous tenons une piste...

—Une piste?

—Une piste qui nous conduira à la tanière où se tiennent ces loups et ces renards...

—Oh! mon rêve! murmura la jeune fille, devant les yeux de laquelle repassait, effrayante, la vision dont nous l'avons entendue entretenir la Benjamine.

Philippe poursuivit:

—C'est l'histoire de la bouteille à l'encre... Mais nous y verrons clair, à la fin, M. de Bernécourt et moi: M. de Bernécourt, le directeur du jury d'accusation au parquet d'Epinal... Une rude débrouillard, sacrodioux!...

—Ah!... balbutia Denise, qui écoutait à peine.

—Ce n'est pas la première fois, continua le lieutenant, que Dieu se sera servi de la main d'un innocent pour confondre et punir le crime... Par exemple, il faut attendre,—attendre que Dieu ait rendu à cet innocent la raison avec la santé.

La jeune fille toucha son front du doigt:

—Excusez-moi, fit-elle. Ma pauvre tête est lasse,—et je ne saisis pas...

—Je le crois, parbleu! bien, que tu ne saisis pas!... Je ne m'explique qu'à moitié... Dame! quand on a promis de se taire...

Denise répéta machinalement.

—Se taire?

—L'affaire n'a chance de réussir qu'à ce prix. J'ai peut-être déjà trop bavardé. Ne raconte-t-on pas que les brigands en question ont des oreilles dans tous les murs?...

Puis, se penchant vers sa sœur, le lieutenant conclut confidentiellement:

—Qu'il te suffise de savoir que, quand on s'est demandé,—là-bas, au parquet,—où l'on transporterait l'innocent dont il s'agit, pour le cacher à tous les yeux jusqu'au moment où il conviendra de l'exhiber, et à quels soins on le confierait pour achever de le rétablir, j'ai offert cette maison et je l'ai proposée au citoyen Bernécourt. Celui-ci a accepté,—et, sitôt qu'on pourra voiturer sans danger le pauvre cher petit malade...

Il s'interrompit brusquement:

—Sacrodioux! c'est le jour qui se lève!... Nous avons jasé toute la nuit!... Il est vrai que nous avions tant de choses à nous dire!...

Ses sourcils se froncèrent; il tordit sa moustache et grommela entre ses dents:

—Tant de choses dont j'étais si loin de me douter que nous avions à causer!...

L'aube blanchissait, en effet, la cime des massifs du parc. Le hameau des Armoises s'éveillait au lointain. On entendait les coqs chanter dans le poulailler et les bœufs mugir dans l'étable...

Philippe reprit avec sollicitude:

—Tu dois être brisée, mon enfant... Ces souvenirs évoqués, ces émotions, cette longue veille... Va prendre quelques heures de repos...

—Et vous, mon frère? interrogea la jeune fille.

—Oh! moi et la fatigue, nous sommes deux camarades de lit, depuis que je porte le harnais... Je vais aller fumer une pipe dans le parc et me débarbouiller les idées dans la rosée du matin... Ensuite, je me mettrai en campagne...

Le lieutenant embrassa tendrement sa sœur; puis, étendant le bras, il prononça avec un geste et un accent solennels:

—Et sois tranquille, va, ma Denise, ton Gaston sera vengé. Les scélérats qui t'ont faite veuve n'ont qu'à bien se tenir. Que je perde mon nom, mon grade, l'honneur, la vie, si la main de fer que voici ne s'abat pas sur leur collet pour les jeter sous le couperet du bourreau.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Cette dernière partie de leur conversation avait eu, sinon un témoin, du moins un auditeur, dont,—tout entiers au débat qui les passionnait d'une si différente façon,—le frère et la sœur n'avaient pu soupçonner la présence.

Comme le brigadier Jolibois et maître Antoine Renaudot venaient de quitter le pavillon du garde, un homme avait débouché d'un fourré situé derrière ce pavillon. Se coulant dans la zone d'ombre que projetait celui-ci, cet homme en avait fait le tour. Le gazon, sur lequel il marchait avec la précaution des gens habitués aux expéditions nocturnes, étouffait le bruit de ses pas...

Parvenu silencieusement à celle des croisées du poêle qui était demeurée ouverte, ce personnage mystérieux s'était couché à plat ventre au-dessous de la baie lumineuse, et, par un mouvement lent et continu à peine perceptible à l'oreille la plus exercée, il s'était, pour ainsi dire, incrusté dans l'épais revêtement de lierre qui formait saillie le long de la muraille.

Tapi dans cette cachette, il n'avait pas perdu une seule des paroles échangées à l'intérieur de la chambre.

Lorsque Denise Hattier était venue à la fenêtre déchirer la lettre que nous savons, notre écouteur avait retenu son souffle. Puis, quelques bribes de cette lettre s'étant échouées à sa portée, il avait étendu le bras pour les ramasser avec soin. Puis encore, le jour commençant à poindre, il avait opéré sa retraite en rampant...

Le mur du parc avait—non loin du pavillon—une petite porte qui donnait sur la campagne.

Une clef grinça dans la serrure. La porte roula sur ses gonds. Une sorte de mendiant sortit, la figure cachée par le collet relevé d'une vieille limousine sur lequel retombait l'auvent d'un misérable chapeau de paille.

Ce mendiant, nous l'avons déjà rencontré,—sur le banc de l'hôtel de la Poste,—à Charmes...

Son regard rapide interrogea les alentours. Ensuite, il joua du jarret et coupa à travers champs dans la direction de Vittel...

XVIII

ENNEMIS EN PRÉSENCE

En cette même journée dont nous venons de voir surgir l'aurore,—vers les neuf heures du matin,—le citoyen Thouvenel, juge de paix de Vittel, conversait, dans son cabinet, avec un de ses administrés, lorsqu'on lui annonça le lieutenant Hattier.

L'air et l'allure, également paisibles, de celui-ci ne trahissaient rien de ce qui s'était passé dans sa vie depuis la veille au soir. La douleur et l'étonnement étaient deux sensations qu'une existence remplie d'incidents héroïques et multipliés semblait avoir détruites chez les soldats de cette époque, si fertile en expéditions lointaines, en événements extraordinaires et en faits d'armes fabuleux.

Dès le petit jour, Philippe avait eu, chez le meunier Aubry, une assez longue conférence avec Antoine Renaudot. A la suite de cette conférence, l'ex-employé aux cuisines de Stanislas s'était mis sur-le-champ en route pour Epinal dans la carriole du moulin. Il y allait informer M. de Bernécourt du passage de M. des Armoises à Charmes, de l'obstination de ce dernier à se rendre à Vittel, de son départ sur un bidet de poste,—avec l'instant précis de ce départ et le signalement exact de ce bidet; enfin de la mission dont il avait chargé son hôte pour l'officier de gendarmerie. Maître Renaudot devait ajouter que, l'émigré n'ayant point reparu, il avait fidèlement remis entre les mains du destinataire les papiers confiés à ses soins.

Le lieutenant avait, en outre, enjoint au brigadier Jolibois de venir, avec leurs chevaux, le rejoindre, à midi, devant la maison du juge de paix. Puis il avait quitté le pavillon du garde sans réveiller Denise, impatient qu'il était de se lancer à la recherche de ce que Gaston était devenu et des assassins sous les coups desquels l'infortuné gentilhomme avait dû succomber.

Pour commencer, il était nécessaire d'avertir le juge de paix Thouvenel de ce nouveau méfait commis dans son canton.

Constatons, à ce propos, que les attributions conférées aux juges de paix par le Code de brumaire an IV étaient beaucoup plus importantes que celles que la loi leur octroie aujourd'hui. Ces attributions les assimilaient alors, pour ainsi dire, aux plus autorisés de nos magistrats instructeurs.

Le citoyen Thouvenel était un gros papa à la physionomie ouverte, réjouie, épicurienne et rubiconde, qui abritait sous des façons de «bon vivant» et sous une faconde légèrement bruyante un fonds solide d'observation, d'esprit pratique, d'activité et de caractère. Originaire du pays, où, depuis près d'un siècle, ses ascendants avaient exercé des fonctions publiques, il connaissait la famille Hattier de longue date.

Aussi reçut-il notre nouvel officier avec toutes sortes de témoignages d'affection et de plaisir, et lui adressa-t-il les plus chaleureux compliments sur son avancement mérité. Comme bouquet de ces effusions cordiales:

—Vous dînez avec nous, n'est-ce pas, lieutenant? Je veux que nous vidions une fine bouteille à votre heureux retour et à votre épaulette si vaillamment gagnée. Nous boirons à votre digne père et à votre charmante sœur, à vos exploits passés, à vos succès à venir; car j'espère qu'avec votre aide, nous allons nous débarrasser de ces fieffés gredins qui, depuis des années, nous mettent sur les dents, moi, vos prédécesseurs, les parquets d'Epinal et de Mirecourt, et jusqu'à la cour de Nancy...

Puis, sans attendre une réponse:

—Dominique! holà! Dominique!...

Un petit domestique, semi-citadin, semi-campagnard, accourut à cet appel...

—Dominique, prévenez ma femme que le citoyen Philippe Hattier nous fait le plaisir de s'asseoir à notre table. Qu'on ajoute un couvert et qu'on ne ménage pas les meilleurs coins du cellier. Il s'agit de fêter un enfant du pays.

En Lorraine, l'on dîne de onze heures à midi: c'est, dans les habitudes et les maisons bourgeoises, le principal et le meilleur repas de la journée.

Le juge de paix continua, en mêlant, selon sa coutume, les termes de la procédure aux formules de la gastronomie:

—Ventregoi! cher ami, vous tombez à merveille. Nous avons au rôle aujourd'hui un excellent potage avec de bons légumes cueillis dans mon jardin, des croûtons rissolés dans du beurre fait chez moi, et un bœuf de la tranche au petit os, pas trop cuit, cantonné de persil et garni de condiments adhérents à la pièce: moutarde, câpres, cornichons et autres menus appétits... Ajoutons une volaille farcie, du poisson, quelques plats sucrés... J'oubliais un buisson d'écrevisses de la Meuse... Et quelles écrevisses! De petits homards! Le tout arrosé d'un chambertin que M. de Choiseul appelait le lait de sa vieillesse.


Or, tout en se complaisant, avec une loquacité joyeuse dans l'énumération des mets de choix dont il se proposait de régaler son convive, le juge de paix, au lieu de regarder ce dernier, n'avait cessé d'examiner du coin de l'œil le paysan avec lequel il était en train de causer, lorsqu'on lui avait annoncé Philippe.

Celui-ci, en entrant, n'avait point pris garde à ce visiteur. Pendant les politesses échangées, l'individu avait, du reste, fait retraite jusque dans un angle du cabinet. Appuyé à la muraille, le chapeau sous le bras, les mains dans les poches, il attendait sans doute l'instant de prendre congé sans déranger les deux interlocuteurs.

On aurait dit que le regard du magistrat cherchait à étudier sur la figure de «son administré» l'impression produite par l'arrivée de l'officier.

Mais la figure comme la pose du campagnard dénotait l'insouciance la plus absolue.

C'était un homme de taille moyenne, bâti en force, et qui avait la mine d'un fermier à l'aise. Impossible de rencontrer une face plus débonnaire et plus insignifiante.

—Excusez-moi, citoyen juge, fit-il au bout d'un moment, mais on m'attend chez nous,—et, si vous n'avez plus besoin que de ma pataraphe au bas de vos écritures...

—Précisément: le temps de vous lire votre déclaration et de vous faire signer...

Le magistrat se tourna vers l'officier:

—Vous permettez, n'est-ce pas?... Affaire importante et pressée... Un nouveau coup de ces brigands dont je vous parlais tout à l'heure...

Philippe dit avec gravité:

—C'est justement de ces brigands que je viens vous entretenir.

—Bon! nous nous en occuperons entre la poire et le fromage.

Le citoyen Thouvenel continua avec une indignation comique:

—Ventregoi! il serait curieux que ces coquins empêchassent les honnêtes gens de se restaurer décemment. Aussi, lorsque nous les tiendrons, comme nous les ferons guillotiner!...

Ce disant, ses petits yeux fins se reposèrent, comme par hasard, sur le campagnard adossé au mur.

Celui-ci se frottait le menton d'un air indifférent et endormi.

Le lieutenant reprit avec une nuance d'impatience dans la voix:

—La chose exige qu'on se hâte. J'ai déjà trop tardé peut-être...

—Trop tardé?... Ah ça! depuis quand êtes-vous de retour?...

—Je suis arrivé hier soir aux Armoises...

—Et vous voilà dès ce matin en fonctions, comme cela, au débotté de Paris! Recevez tous mes compliments. Vous n'y allez pas de jambes mortes!

—Je me suis reposé près de huit jours au chef-lieu.

Philippe tira un pli de sa poche:

—J'y ai vu le citoyen directeur du jury d'accusation, lequel m'a remis pour vous ces instructions, dont je vous serai obligé de prendre connaissance sur-le-champ...

—Volontiers.

Après avoir décacheté et parcouru rapidement le message qu'on lui tendait.

—A merveille, fit le magistrat avec gaieté; voici qu'en vertu des pouvoirs que vous confèrent les présentes, vous devenez quasi mon général en chef. Par ainsi, commandez, mon cher Hattier, commandez. Je suis heureux et fier de servir sous vos ordres.

Puis, désignant le campagnard, toujours engourdi dans son coin:

—Par exemple, souffrez que j'expédie ce brave garçon et que je vide la question du pauvre marquis des Armoises...

Le lieutenant bondit sur le mot:

—Le marquis des Armoises?...

—Ce jeune M. Gaston, qui avait émigré en Allemagne à la suite de son père et qui, à ce qu'il paraît, est rentré récemment en France,—pour son malheur...

—Vous sauriez quelque chose du marquis des Armoises?

—Hélas! tout ce que j'en sais, c'est que ce gentilhomme aurait été vu, au début de la semaine passée...

—A l'hôtel de la Poste, à Charmes, n'est-ce pas?...

—A l'hôtel de la Poste à Charmes, c'est cela. Or, comme il n'a pas reparu...

—Il y a eu crime, c'est certain. Eh bien, citoyen Thouvenel, c'est cette disparition étrange que je venais vous annoncer; c'est ce crime—probable—que je venais vous dénoncer...

—Est-il possible?...

—J'en avais été instruit, hier soir, chez ma sœur, aux Armoises...

—Moi, je les connaissais depuis ce matin et j'étais en train d'en prévenir mon supérieur immédiat, le citoyen Pommier, directeur du jury d'accusation de Mirecourt, qui, lui-même, ne peut manquer d'en aviser le parquet d'Epinal dans le plus bref délai.

Philippe eut un mouvement de satisfaction.

—Voilà qui est bien, s'exclama-t-il, et, puisque la besogne est faite à laquelle j'accourais vous prier de procéder sans retard, je vais pouvoir me mettre en chasse...

Ensuite, se frappant le front:

—Mais qui diable a pu vous apprendre?...

—Qui? Hé! parbleu! les personnes que notre émigré avait averties de son retour; qui l'ont attendu vainement; qui, ne le voyant pas arriver, se sont inquiétées, tout naturellement, ont battu le pays, pris des renseignements, fureté à droite et à gauche, et qui, devant l'inutilité de leurs recherches, ont fini par faire leur déclaration à la justice...

—Et ces personnes sont?...

—La veuve et les enfants de l'ancien acquéreur, les propriétaires actuels du domaine des Armoises, qui étaient en marché avec le jeune marquis pour revendre ce domaine...

—Vous les nommez?

Comme le juge de paix allait répondre, le paysan quitta sa place. Il vint à l'officier, et, lui touchant le coude:

—Pardi! il n'y a point de mystère là-dedans. Leur nom est le nom de mon père: Jean-Baptiste Arnould, en son vivant aubergiste à Vittel—à l'enseigne du Coq-en-Pâte—et dont ma mère, mes sœurs, mes frères et moi nous continuons le commerce.

Philippe n'était point un limier d'instinct...

Et la figure du fils aîné d'Agnès Chassard,—celle, du moins qu'il s'était arrangée pour la circonstance,—respirait une innocence lourde, épaisse, impénétrable, sur laquelle tout soupçon devait s'émousser ainsi qu'une pointe d'aiguille sur un masque d'airain...

Pourtant, à son aspect, le lieutenant sentit se hérisser en lui toutes sortes de répulsions et de défiances...

Et ce fut avec un visage et d'un ton également rudes qu'il demanda au paysan:

—C'est donc vous qui avez acheté le château et les biens de nos maîtres?

Cet abord d'une hostilité évidente n'alluma rien dans la fixité paisible de la prunelle de Joseph Arnould.

—Moi ou un autre, qu'est-ce que ça fait, répliqua-t-il placidement, puisqu'ils étaient à vendre?...

Il ajouta en regardant son adversaire en face:

—M'est avis, citoyen Hattier, que vous ne deviez point l'ignorer, et que feu votre père ou votre sœur Denise aurait pu vous apprendre que cette acquisition n'avait causé ni tort ni dommage à personne.

Cette riposte adroite rappelait au lieutenant le service rendu au garde-chasse et à sa fille par le défunt aubergiste et par ses héritiers.

—C'est vrai, fit-il, non sans quelque embarras; tant de choses me sont passées par la tête depuis douze heures, que je l'avais oublié: c'est à votre famille que je dois d'avoir retrouvé ma sœur dans le logis où nous sommes nés, où ma mère a vécu et où mon père est mort...

Le paysan haussa les épaules.

—Pas besoin de me remercier. Les gens sont faits pour s'entr'aider, et les amis ne sont pas des Turcs, Dieu merci. L'ex-houzard et la demoiselle tenaient à rester au pavillon: ils y sont restés, voilà tout. Ça ne nous a rendus ni plus riches, ni plus pauvres. L'ex-houzard était le plus honnête homme du monde, et la demoiselle est une sainte. Notre Florence, qu'elle a censément élevée, l'appelle sa petite maman; et j'ai souvent pensé qu'un prince était seul digne d'avoir une pareille ménagère... Maintenant, si vous croyez me redevoir quelque chose, donnez-moi votre main, mon officier: nous serons quittes.

Philippe Hattier avait au plus haut point le culte de la mémoire de son père et l'adoration de sa sœur. La façon à la fois brusque et respectueuse dont l'aubergiste du Coq-en-Pâte parlait du vieillard et de la jeune fille lui alla droit au cœur...

Les natures vives et généreuses sont sujettes aux plus soudains revirements...

Les préventions du lieutenant se dissipaient à vue d'œil...

Il en était à se reprocher d'avoir pu un instant soupçonner l'aîné des Arnould...

Celui-ci reprit:

—Jadis, quand on était sur les bancs de l'école, on se tutoyait gros comme le bras... Mais à présent qu'on est devenu un personnage, avec grade, épaulettes et tout ce qui s'ensuit...

Philippe lui tendit la main:

—Vous êtes toujours mon camarade, Joseph, dit-il.

Le paysan serra énergiquement la main qu'on lui offrait:

—A la bonne heure! Ça fait plaisir! Quand on ne s'est pas revu depuis chez le magister!...

Un contentement supérieurement joué animait sa physionomie atone:

—Ah çà! poursuivit-il, vous ne m'aviez donc pas reconnu en entrant? Moi, je vous ai remis tout de suite... Il est vrai que ma sœur Florence nous avait prévenus de votre arrivée.

Puis, s'interrompant pour rire:

—Hé! savez-vous, mon lieutenant, à votre mine rébarbative en m'interrogeant tout à l'heure, est-ce que je n'ai pas cru un moment que vous alliez m'accuser d'avoir assassiné le gentilhomme?...


Le fils aîné d'Agnès Chassard était élève de sa mère. En dehors des mystères de l'hôtellerie sanglante, il se transformait instantanément et absolument par l'unique effort de sa volonté. Le lynx de la police le plus habile à filer le crime dans une ville d'un million d'âmes, n'eût jamais deviné ce qui se cachait sous cette métamorphose constante et complète, sans solution de continuité, sans invraisemblance, résultat de la réunion de l'étude et de la nature. En cet instant, par exemple, son air, sa pose, son accent étaient tels, que l'officier de gendarmerie,—qui n'était pas une pensionnaire, cependant,—faillit rougir de s'être laissé deviner.


Le juge de paix intervint:

—Le citoyen Arnould, fit-il, est intimement persuadé que M. des Armoises a été assassiné. C'est aussi mon avis. Il est constant que cette disparition inexplicable ne saurait être le résultat d'un accident,—on connaîtrait où et comment cet accident a eu lieu,—et qu'elle rentre tout à fait dans la catégorie de ces crimes locaux, si je puis m'exprimer ainsi, dont cette contrée semble avoir le triste monopole, et dont les auteurs ont réussi jusqu'à présent à se dérober à notre action...

L'aubergiste ébaucha un geste de menace:

—Si je les tenais!... Des malandrins qui nous ruinent!... Plus un voyageur sur les routes!... Les draps de lit du Coq-en-Pâte sont des mois sans étrenner!...

Il larmoya entre ses dents:

—Ecoutez donc, un château, un parc, tout un domaine qui vont nous demeurer sur les bras sans nous rapporter un rouge liard!...

Le magistrat continua:

—Les misérables avaient paru depuis quelque temps faire trêve à leurs sinistres agissements... Voici qu'ils se sont réveillés.

—Eh bien, déclara nettement Joseph Arnould, il faut les rendormir en leur coupant le cou. Morte la bête, mort le venin. Voilà mon opinion, citoyen juge de paix. Excusez si je me mêle de la conversation. Mais ça me regarde un peu, que diable!...

Comment! défunt mon père n'achète les Armoises que pour les rendre plus tard à leurs propriétaires,—moyennant finances, s'entend..... On se fait un scrupule de déranger un meuble des appartements du château, de distraire un arpent du parc. Le jeune seigneur nous écrit. Bon. Nous convenons du prix par lettres, à l'amiable. Le contrat de vente est dressé,—un contrat pour les frais duquel Me Grandidier, le notaire, va me réclamer des honoraires qu'on ne trouve pas sous le pied d'un cheval. On n'attend plus que l'acquéreur pour signer. Va te promener! l'acquéreur a été escofié en chemin...

Et on ne guillotinerait pas les mauvais garnements qui nous ont fait rater une si belle affaire! Allons donc! Ce n'est pas possible! A quoi serviraient, en ce cas, les juges, les gendarmes, le bourreau et le bon Dieu?...


En vérité, ce qui faisait la force de ce monstrueux coquin, c'est qu'il savait se montrer tel qu'il devait être. Un gredin d'un ordre inférieur eût commis la faute de verser un torrent de larmes grossières sur le sort de sa victime. Le fils aîné d'Agnès Chassard se bornait à déplorer la «disparition» du marquis des Armoises au point de vue des intérêts des aubergistes du Coq-en-Pâte.

Dans la chasse aux criminels, le législateur a dit à la justice hésitante: Cherche à qui le crime profite.

Ici, Joseph Arnould établissait, sans en avoir l'air, que, loin de lui profiter, le crime lui avait nui.

En manière de péroraison, il frappa familièrement sur l'épaule du lieutenant:

—Heureusement, voici un lapin qui n'a pas d'engelures aux pattes. Il mettra le grappin sur les brigands qui m'ont fait perdre cinquante mille livres, et l'héritier de nos maîtres sera vengé.

—Vous l'avez dit, Joseph Arnould, prononça gravement le frère de Denise, Gaston des Armoises sera vengé. J'en ai déjà pris l'engagement avec d'autres. Or, avec moi, chose promise, chose faite. C'est comme si les assassins étaient bouclés sur la bascule et avaient le cou dans la lunette et la tête sous le couteau.

Le villageois ne sourcilla point.

—Bravo, Philippe! s'écria-t-il. S'il faut un coup de main pour tirer la ficelle, comptez sur moi: je suis votre homme.

Puis s'adressant au juge de paix:

—Maintenant, citoyen Thouvenel, s'il vous convenait de me donner vos paperasses à patarapher... Nous allons vers midi clochant et l'appétit vient en causant...

—Vous êtes libre de vous retirer, mon voisin. Vos déclarations vont être transmises à qui de droit. Sans doute serez-vous appelé à les renouveler pendant l'enquête à laquelle on va procéder et, plus tard, devant le jury...

—On renouvellera tout ce qu'il faudra, mon magistrat... L'intérêt de la vérité et de la justice avant tout... Ce n'est que pour cela que je suis venu vous trouver...

Le paysan ajouta, en se tournant vers l'officier:

—Dame, j'ignorais, moi, Hattier, que vous eussiez eu vent de la chose...

Et, lorsqu'il eut signé les papiers que Thouvenel lui plaça sous les yeux:

—Sans adieu, n'est-ce pas, lieutenant? Souvenez-vous qu'on vous désire bigrement au Coq-en-Pâte, que trois commères y ont envie de vous embrasser sur les deux joues, et que trois vrais amis y seront enchantés de casser une croûte avec vous.

Ce disant, le fils aîné d'Agnès Chassard tira au juge de paix une révérence campagnarde, salua l'officier du sourire et de la main, et opéra sa sortie d'un pas tranquille et lourd, avec le même air d'imperturbable bonhomie.

XIX

OU LE JUGE DE PAIX THOUVENEL, LE LIEUTENANT PHILIPPE HATTIER ET LE CITOYEN JOSEPH ARNOULD PRENNENT LA PAROLE CHACUN A LEUR TOUR

Quand le bruit de ses gros souliers se fut perdu au dehors, le magistrat interpella le frère de Denise:

—Gageons, mon cher Hattier, que vous avez eu la même idée que moi...

—Quelle idée, citoyen Thouvenel?

—L'idée que le particulier qui vient de se retirer pourrait bien être l'un des bandits que nous cherchons...

—Ma foi, pour être franc, je vous avouerai qu'un moment...

—Vous y avez songé. Moi aussi, ventregoi! Mais la réflexion m'a répondu: C'est absurde. Les gens du Coq-en-Pâte ont les meilleurs antécédents. Loin d'essayer de les entraver, ils se sont associés dans une large mesure à toutes les investigations opérées jusqu'à ce jour pour découvrir les auteurs des faits inexplicables qui ont mis le pays en émoi. Comme les autres, leur auberge a été l'objet des plus minutieuses perquisitions, et ces perquisitions n'ont abouti à aucun résultat qui fût de nature à les incriminer. D'ailleurs, en supposant que les Arnould fussent pour quelque chose dans cet événement, il faudrait admettre pareillement leur participation aux crimes nombreux et identiques qui ont précédé celui-ci. Dans ce cas, que serait devenu le fruit de ces sanglantes rapines? On n'a jamais remarqué, chez les aubergistes du Coq-en-Pâte, que des dépenses, des actes et des habitudes conformes à leur position. Or Joseph ne laisserait point dormir des capitaux improductifs. N'oublions pas que c'est lui qui m'a donné l'éveil au sujet de la disparition de M. des Armoises. Vous m'objecterez qu'on peut se mettre en avant précisément dans le but de dépister les soupçons. A ceci je répliquerai que mon métier est de déchiffrer les physionomies... Eh bien, je n'ai pas discontinué un instant d'étudier, de sonder, de scruter, de fouiller celle de notre individu, pendant qu'il me faisait sa déclaration et durant la conversation que nous avons eue tout à l'heure... Son assurance, son calme ne se sont pas démentis une minute... Voilà pourquoi, ami Philippe, j'ai renoncé à une idée qui m'avait coupé l'appétit, et pourquoi je m'en vais, en me mettant à table, faire réparation d'honneur au digne citoyen que nous avons si injustement accusé. Ventregoi! puisque vous refusez de vous associer à cette réparation, vous m'obligez à m'en acquitter pour nous deux.


Comme le magistrat terminait cette démonstration, des talons éperonnés sonnèrent sur le palier, et la porte entr'ouverte laissa passer la pointe du nez, de la moustache et du tricorne de Jolibois, dit Riche-en-Bec.

—Impérativement et sans vous commander, annonça le brigadier, les chevaux sont en bas, lieutenant, oùsque le petit domestique du citoyen Thouvenel les garde d'une façon obligeante, conservatrice et ostensible.

—C'est bien, fit l'officier, nous partons.

Puis au juge de paix:

—Désormais, il paraît constant que M. des Armoises n'est pas arrivé à Vittel. C'est donc entre ce bourg et Charmes qu'il aura été attaqué...

—Entre Vittel et Mirecourt, rectifia le magistrat. Il appert, en effet, des renseignements fournis par la famille Arnould, que le marquis se serait arrêté dans cette dernière localité, où il aurait fait donner l'avoine à sa monture...

—Entre Vittel et Mirecourt, soit. Maintenant, citoyen juge de paix, prêtez-moi, s'il vous plaît, un brin d'attention. Aussi bien, je ne vous ai pas encore vidé mon sac...

Maître Thouvenel eut un soupir en se remémorant «la soupe grasse» qui, en ce moment, aurait dû fumer sur la nappe blanche de la table servie:

—Eh! videz-le, compère, videz-le, votre sac. J'écoute,—j'écoute, en regrettant, par exemple, de ne pouvoir le faire la bouche pleine...


Le lieutenant s'assit en face du magistrat. Celui-ci était tout oreilles. La conférence dura environ vingt minutes. Quand elle fut finie, Thouvenel hasarda cette question:

—Et si vous ne réussissiez pas de prime abord?...

—Eh bien, je suis patient et têtu: j'attendrai...

—Quoi donc?

—Le concours de cette justice divine qui se manifeste toujours, alors que la justice humaine est en défaut.

Le juge de paix prit les mains du frère de Denise et les serra avec chaleur:

—Vous avez la foi du chrétien et la vaillance du soldat. Vous réussirez, j'en suis sûr. Ce faisant, vous aurez grandement mérité de l'autorité, du pays, de la société tout entière.

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Pendant ce temps, le fils aîné d'Agnès Chassard remontait vers le Coq-en-Pâte avec la figure béate d'un homme qui a bien commencé sa journée. En marchant,—les mains dans les poches,—il pensait, à bâtons rompus:

—Je vous les ai roulés tous deux comme une couple de lièvres en plaine. Les finauds des finauds pourtant! Mais le fil blanc qui cousait leurs malices était plus gros que de la ficelle... Donc, j'ai conquis le lieutenant et enfoncé le juge. C'est certain. J'en mettrais mes dix doigts au feu. Je l'ai lu au dedans d'eux-mêmes...

Maintenant, c'est une fière idée que j'ai eue, d'aller, cette nuit, humer le serein autour du pavillon du garde...

Fiez-vous donc aux saintes nitouches! Cette Denise si orgueilleuse et si indifférente... Comment aurais-je pu supposer qu'en supprimant le ci-devant, je me débarrassais d'un rival? Sa veuve ne m'en convient pas moins. Elle me grise la tête, d'abord. Et puis, si, par hasard, le marquis ne s'était pas contenté de l'instituer sa légataire universelle par cet écrit que Philippe a eu la sottise de brûler?... S'il avait déposé quelque part, en sa faveur, un testament libellé dans les règles?... Le fils du seigneur des Armoises n'avait pas que les cinquante mille livres qui sont tombées de son portefeuille dans les oubliettes de maman. Denise hériterait du reste. Or, comme je serai le mari de Denise... Oui, je le serai, car il faudra bien qu'elle y vienne...

Sur l'une des bribes de papier que j'ai recueillies dans le parc,—lorsque la belle les a eu éparpillées par la fenêtre,—j'ai déchiffré ce nom: Anthime Jovard... Anthime Jovard, c'est le camarade de lit actuel du galant émigré... Le bambin qui l'accompagnait lui avait été confié, si j'ai bonne mémoire de ce qu'il babilla à Florence et à Marianne,—par des métayers des environs de Chaumont, pour le ramener à sa mère,—à sa mère qui l'avait fait élever loin d'elle, clandestinement... La fille du garde-chasse a menti à son frère. Son enfant n'est pas mort. Cet enfant a disparu, escamoté par la Benjamine; mais Denise ne sait rien de cette disparition,—et, avec de l'audace et de l'adresse...

—Hé! dis donc, Saint-Longin, est-ce que tu as envie de nous faire droguer longtemps?

C'était Marianne Arnould qui apostrophait son aîné. Celui-ci était arrivé devant le perron de l'auberge. Pendant qu'il montait ce perron et que, dans la cuisine, il s'asseyait au repas de midi, la virago continua: