S'il vous advenait, par hasard, de jaser à n'importe qui de ce dont nous venons de causer ce matin; s'il vous advenait de tenter la moindre démarche pour retrouver le petit sans ma permission; s'il vous advenait de tramer quelque complot à mon endroit,—soit seule, soit aidée par votre frère l'officier, soit avec l'assistance de toute autre personne,—je vous répéterais, à mon tour, ces deux mots avec lesquels vous comptiez si bien m'intimider tout à l'heure: «—Prenez garde!...» Votre fils a fait peu de tapage pour entrer dans ce monde... Eh bien! je vous donne ma parole qu'il en ferait encore beaucoup moins pour en sortir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Denise avait compris. Elle retomba sans force, brisée, à demi morte, sur le banc de gazon qui se trouvait derrière elle:
—Monsieur, balbutia-t-elle, que voulez-vous de moi?
Quand il vit sous ses pieds la fille du garde-chasse:
—A la bonne heure! reprit Joseph du ton câlin dont on se sert pour flatter un enfant rétif qui vient de se soumettre enfin, à la bonne heure, chère demoiselle! Vous voilà sage comme une image. Gageons que cette conversation, qui avait commencé comme de chien à loup, va finir entre une paire d'amis...
Denise réitéra sa question:
—Monsieur, que voulez-vous de moi?
—Ce que je veux de vous, mignonne?
Il sourit et se frotta les mains:
—Rien que d'agréable, à coup sûr, pour deux estimables familles: la vôtre et la mienne. Y êtes-vous?... Non, n'est-ce pas?... Eh bien, je veux que vous m'aidiez à faire le bonheur de quatre personnes...
—Le bonheur de quatre personnes?...
—Celui, d'abord, de notre vaillant officier; celui de Florence, ma sœur chérie; le mien, ensuite; et puis, ma foi, aussi le vôtre, par-dessus le marché...
—Je ne comprends pas...
—Bon; on va s'expliquer catégoriquement. Il s'assit sans façon auprès de sa victime:
—Votre frère Philippe en tient pour la Benjamine...
La figure de Denise exprima la surprise sans bornes que lui causait cette communication inattendue. L'aubergiste appuya:
—Il en tient pour la petite, j'en suis certain; mais je n'ai pas le loisir de m'emberlificoter dans un écheveau de détails... De son côté, je penche à croire que Florence ne le voit point d'un œil indifférent. Confessez-les si vous voulez. Moi, je leur donne l'absolution... La fille d'un hôtelier à l'aise vaut le fils d'un garde-chasse qui n'avait pas le sou. Pauvreté n'est pas vice. Or, si l'ami Philippe a gagné l'épaulette d'argent, il héritera de quoi en redorer les fils quand nous aurons eu la douleur de perdre la maman Arnould...
—Cependant...
Le masque et la voix de Joseph ne changèrent point sensiblement. Pourtant, un frisson courut dans les veines de son interlocutrice, quand il repartit avec une douceur froide:
—Ah! pas de cependant, de grâce, citoyenne. J'ai horreur des objections. Si votre frère hésite, vous le déciderez. Je prétends que cette affaire soit menée rondement. En revanche, je vous promets de vous faire embrasser le petiot—en bonne santé—dès le lendemain des deux noces.
Denise, dont l'effarement allait croissant, répéta machinalement:
—Des deux noces?...
—Dame! après avoir assuré la félicité de nos deux amoureux, m'est avis qu'il est temps de songer à la nôtre...
La sœur du lieutenant, pour qui cette phrase n'était qu'un vain son, répéta à nouveau:
Le paysan lui tapa sur le genou avec une familiarité amicale:
—Voyons, qu'est-ce que vous penseriez d'une situation qui vous permettrait de garder votre bambin auprès de vous, et de le choyer, de le dorloter, de le manger de caresses à bouche que veux-tu,—sans que personne eût le droit d'y trouver à reprendre et sans que votre frère y vît autre chose que ce qui vous plaira?...
—Mon frère?... Près de moi?... Mon enfant?...
—Oui, votre enfant, qui grandirait ainsi, qui se fortifierait, qui s'élèverait dans votre giron,—amignotté des baisers de votre tendresse et entouré des soins de votre sollicitude...
—Expliquez-vous.
—Et tout cela, je vous le récidive, sans le moindre accroc à votre réputation, sans que Philippe soupçonnât que vous l'avez trompé, sans que le monde cessât jamais de vous estimer, de vous respecter, de vous honorer, comme il vous estime, vous respecte, vous honore présentement; tout cela, ouvertement, franchement, au grand jour; tout cela, non pas seulement pour une semaine, pour un mois, pour une année, mais pour toutes les semaines, pour tous les mois, pour toutes les années que le ciel vous réserve, à vous et à ce mignon garçonnet...
—Seigneur! est-ce possible?...
—Ça l'est, déclara l'aubergiste avec rondeur; mais donnant, donnant, par exemple. Je n'ai pas le moyen de faire des cadeaux. Il s'agit de savoir de quel prix vous paieriez le particulier ingénieux qui vous arrangerait cette situation à la papa...
Il s'interrompit avec un gros rire:
—A la maman serait plus juste, pas vrai, puisque vous êtes la mère?
Denise s'était soulevée, transfigurée par l'espérance:
—Celui-là n'aurait qu'à demander!... Tout ce que je possède ici-bas!... Ma reconnaissance, mon sang, mon âme,—toute ma vie!...
Puis, se laissant retomber par un revirement soudain, et secouant la tête avec découragement:
—Mais non, ce serait trop de bonheur!... Je dois subir la peine de la faute commise... Vous vous abusez, citoyen, ou vous cherchez à m'abuser...
Joseph Arnould lui prit la main, et d'un ton persuasif:
—Ma chère petite, je ne m'abuse que lorsqu'il y a cause majeure, et vous êtes trop en mon pouvoir pour que je cherche à vous abuser. Rien de plus simple et de plus facile que ce que je viens de vous proposer. Suivez plutôt mon raisonnement:
Vous êtes demoiselle,—je suis célibataire,—nous sommes libres et majeurs. Nous nous marions le même jour que Philippe et la Benjamine. Et, sitôt la double cérémonie terminée, j'extrais votre Georges de la retraite où je l'ai provisoirement consigné; c'est un enfant orphelin que nous adoptons et que je fais nôtre; il s'assied à notre foyer, il devient de notre famille, et je l'institue mon légataire universel, au cas où la bénédiction de la sainte Providence ne s'étendrait point sur notre union...
—Moi, votre femme! s'exclama la fille du garde-chasse, en retirant sa main avec une horreur non déguisée.
Joseph demanda doucement:
—Y connaissez-vous quelque obstacle ou vous y sentez-vous quelque répugnance?
Sa voix ne haussa point la note, mais se fit plus aiguë et plus dure:
—Dans cette dernière hypothèse, je vous engagerais charitablement à prendre votre parti en brave et à subir de gaieté de cœur ce que vous ne sauriez empêcher...
Il se toucha le front du doigt:
—Je ne renonce pas aisément à ce qu'une fois j'ai décidé. Or j'ai mis là-dedans que je serais votre mari, et il faudrait briser la cage pour faire s'envoler l'oiseau.
La sœur du lieutenant s'était dressée,—chancelante...
—Mais, songez donc, s'écria-t-elle, songez que je ne m'appartiens plus! Mort ou vivant, je suis toute à Gaston. J'ai été sa maîtresse, disiez-vous tout à l'heure; eh bien, si je n'ai pu être sa femme, ayez pitié et laissez-moi rester sa veuve!...
L'aîné des Arnould brossait maintenant avec la manche de son habit les longs poils de son chapeau évasé en tromblon:
—Bah! fit-il, il y a des veuves qui se remarient. Vous n'en amènerez point la mode.
Denise sanglota:
—C'est atroce!... Monsieur, oh! monsieur, vous n'avez pas mesuré ma torture! Je ne pourrai jamais vous aimer: j'en aime un autre, un mort! Je ne vous aime pas!...
—Moi, je vous aime, articula Joseph lentement.
—Vous!...
Elle le regarda sans le croire.
Pas une ligne n'avait bougé du masque du paysan. Mais ce masque se glaçait d'une telle couche de résolution que la jeune femme comprit qu'autant vaudrait prier un de ces mascarons de pierre ou de marbre sculptés au fronton de certains monuments.
Notre homme s'était dégagé de l'étreinte suppliante de la malheureuse. Il tira sa montre, la consulta et reprit:
—Voici que nous marchons sur midi. La famille et la soupe m'attendent à la maison. Je vais avoir le déplaisir de vous tirer ma révérence... Je vous accorde huit jours pour décider votre frère Philippe à demander la main de la Benjamine et pour vous décider à accepter la mienne... Si tout finit comme je prétends, votre repos est établi solidement et à jamais. Vous serez heureuse, considérée, tranquille, et votre fils partagera votre avenir de fortune et de bonheur. Si, au contraire, vous ne vous résignez point à agréer mes offres; si vous refusez d'agir dans le sens indiqué, ou si vous commettez quelque inconséquence, n'accusez que vous-même de ce qui vous atteindra. Adam et Eve furent chassés du Paradis pour une pomme. Songez au galopin. Nous sommes tous mortels. Sur ce, je vous souhaite le bonjour...
Denise demeurait affaissée sur le banc. Elle ne pouvait plus penser. Elle ne pouvait plus pleurer...
Son Georges idolâtré existait!...
Oui, mais la chère créature était au pouvoir de ce misérable...
Et sa pauvre mère ne trouvait dans son cerveau endolori aucun moyen pour l'arracher au sort, aux bras qui le menaçaient!...
Nous savons, nous, que l'aubergiste avait menti effrontément. Nous savons qu'il ignorait de la façon la plus absolue ce qu'était devenu l'enfant que nous avons rencontré au Coq-en-Pâte la nuit du double assassinat, en compagnie du colporteur Anthime Jovard. Nous savons que tous les efforts des gens de l'hôtellerie sanglante pour découvrir la trace de cet enfant étaient restés complètement infructueux.
Mais la fille de l'ancien houzard ne savait rien de tout cela, elle! Et le fils aîné d'Agnès Chassard, expert en l'art du mal et de la feinte, avait greffé sur cette ignorance de la jeune femme l'habile comédie qu'il venait de jouer:
—Marions-nous d'abord, s'était-il dit dans ses infernales rubriques. Nous aviserons ensuite...
L'idée de ce mariage n'épouvantait pas moins la sœur du lieutenant que la mort suspendue sur la tête de son Georges. Car l'homme lui était instinctivement odieux.
Il y avait autour de cet immense désespoir un silence que traversaient seuls les battements d'ailes et les pépiements des oiseaux. La journée s'avançait. Le soleil allait baissant. Une voiture roulait, au lointain, sur la route...
Ce roulement s'enfla peu à peu, comme si cette voiture se rapprochait du parc; puis il s'éteignit brusquement, comme si elle venait de s'arrêter. Denise l'entendit à peine. Elle ne prêtait, du reste, aucune attention aux différents bruits que le soir ramenait, en tombant, autour d'elle.
Soudain, une voix s'éleva par devers le pavillon du garde...
Cette voix était celle de la Gervaise, en quête. La petite servante criait:
—Où donc êtes-vous, demoiselle?
Presque aussitôt, la fillette apparut sous les arbres, et, apercevant sa maîtresse, courut vers elle tout d'une traite:
—Moi qui vous cherche depuis ce matin! Sainte Vierge! S'il y a de la raison à demeurer ainsi toute la journée sur un banc, en sa société à soi toute seule,—sans une personne avec qui tenir un brin de conversation!
Puis considérant la jeune femme, et joignant les deux mains avec compassion:
—Sans bouger, sans manger, sans parler!... Quelle lubie!... C'est ça qui ne me surprend pas, que vous ayez l'air si malade!...
—Vous êtes allée à Vittel? demanda Denise faiblement.
—Oui, citoyenne, et j'y ai vu la citoyenne Florence Arnould, qui ne se porte point plus mal, qui vous envoie ses compliments et qui viendra demain aux Armoises...
Ensuite, passant sans transition du Coq-en-Pâte au pavillon:
—Votre frère, le lieutenant Philippe, est de retour à la maison. Il vous attend, il vous désire, il vous réclame...
—C'est bien, ma fille, je vous suis.
La jeune femme se mit debout avec effort et prit péniblement le chemin du logis.
La Gervaise, qui sautillait à ses côtés, donnait un libre cours à sa démangeaison de parler:
—Il est certain que le citoyen officier doit avoir fièrement besoin de vous... Et de moi itou, ne lui déplaise... Avec ce qu'il nous a ramené tout à l'heure, dans son carrosse...
Elle regarda Denise, à la dérobée, pour juger de l'effet produit, et appuya:
—Ce carrosse à deux chevaux—fermé comme une armoire—contre la roue duquel trottait le brigadier Jolibois. C'est moi que l'on a rembarrée quand j'ai essayé d'approcher... N'empêche que j'ai vu tout de même...
Et tirant sa maîtresse par la robe:
—C'est pour lui, n'est-ce pas, demoiselle, que le lieutenant m'a ordonné de dresser un lit dans votre chambre?...
—Pour lui?
—Pour ce gentil marmot qu'ils ont descendu de la voiture...
—Un marmot?
—A croquer tout cru, avec ses jolis cheveux dorés qui frisottent tout autour de sa petite figure blanche comme ma guimpe des dimanches et que je jurerais plus douce qu'un satin. Et si menu, si chétif, si miévrot, si fragile! Vous auriez cru qu'ils avaient peur de le casser en le touchant, tellement ils ont pris de précautions pour le déposer dans le grand fauteuil du défunt citoyen Hattier, votre père!
L'intelligence de Denise flottait dans un milieu obscur. Les dernières paroles de Gervaise y ressuscitèrent la pensée, comme une secousse imprimée à un vase agite et fait remonter les objets submergés. Elle s'arrêta pour questionner:
—Un enfant?... Vous dites que mon frère a ramené un enfant?...
—Vous n'étiez donc pas prévenue? Ah! bien, en voilà une farce!... Un vrai bijou de dix ou onze ans, qui vous dévisage avec quelque chose de si braque qu'on s'imaginerait volontiers qu'il a reçu un coup de marteau...
—Un enfant qui semble souffrir?...
—Sûrement qu'il n'a pas la mine à la gaieté... Un convalescent, quoi!... Comme si la maison était un hôpital!
On arrivait au pavillon.
Devant celui-ci stationnait une de ces antiques berlines, poudreuses, massives, haut montées sur ressorts, closes de glaces étroites et de rideaux de serge, comme l'on en emploie encore pour les mariages et les baptêmes dans les chefs-lieux de canton des provinces les plus éloignées de Paris, et comme, dans le rayon de ce dernier, l'on n'en rencontre plus que par les avenues désertes de Versailles et sur le pavé pointu des rues de Saint-Germain.
Sur le siège de ce véhicule, un solide luron était assis, qu'en dépit de son chapeau rond recouvert d'une toile cirée, de sa blouse de cotonnade bleue et de ses houzeaux de postillon, on reconnaissait, à ses cheveux taillés en brosse, à sa moustache militaire, à sa figure énergique, pour l'un de ces troupiers que l'on peut baptiser de ce surnom de dur-à-cuire fourni par la cuisine du bivouac, où il s'est plus d'une fois trouvé des haricots réfractaires.
Ce cocher,—un soldat travesti, sans nul doute,—s'occupait, pour l'instant, à retourner ses chevaux, afin de leur faire reprendre la route par laquelle ils étaient venus. Le brigadier Jolibois, planté sur son poulet d'Inde, se disposait à l'accompagner. Tous deux prenaient congé de Philippe Hattier, debout au seuil du pavillon.
—Ainsi, disait notre officier, vous êtes certains, mes camarades, que nous n'avons pas trop éveillé l'attention dans les diverses localités que nous avons été obligés de traverser?
—Aucune espèce d'attention indiscrète, offensive ou rédhibitoire,—toutes les populations rurales, agricoles et cultivatrices vaquant au diable, dans les champs, à leurs occupations rustiques, respectives et particulières, si j'ose m'exprimer ainsi.
—Personne n'a éventé le déguisement de notre conducteur?
—Chopin?... Ah bien, oui!... Voilà deux jours qu'il a débarqué du train des équipages à la brigade, et il n'a pas encore fait de service, approximativement parlant.
—A merveille: vous rendrez compte au citoyen Bernécourt des résultats de notre voyage et vous l'informerez que sitôt qu'il se produira du nouveau, je l'en instruirai sans retard.
—Oui, mon lieutenant.
—Vous aurez soin de tourner Vittel, comme nous l'avons fait tout à l'heure.
—Oui, mon lieutenant.
—Enfin, à quiconque vous questionnerait,—à quiconque, vous entendez,—sur le contenu de la voiture que vous étiez chargé d'escorter, vous répondrez que cette voiture reconduisait à son domicile un pauvre fou dont la famille a tenu à cacher le nom. C'est ce qui a été convenu avec le directeur du jury d'accusation. Vous m'avez compris?
—Oui, mon lieutenant.
—Rompez, alors, et motus! Vos galons de maréchal-des-logis sont au bout de votre silence. Je vous les attacherai moi-même sur la manche le lendemain du jour où vous m'aurez aidé à arrêter ceux que nous cherchons.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
En ce moment, Denise et Gervaise rentraient au logis par la porte latérale qui ouvrait du poêle dans le parc.
Au milieu de cette pièce, dans le vaste fauteuil de canne et de tapisserie affecté jadis à l'usage du vieux garde Marc-Michel, un enfant se tenait, pâle, immobile, ses deux mains exsangues appuyées sur le bras du siège, et plus semblable, dans sa contemplation muette, à quelque figure de cire qu'à une créature vivante.
C'était un garçon d'une dizaine d'années, maigre, d'aspect souffreteux, vraiment beau, avec ses traits réguliers, son nez fin, sa bouche sérieuse, son teint mat et sa chevelure blonde, crespelée autour d'un front large, correct de dessin, mais hélas! déjà sillonné de rides visibles et précoces.
Le malheur et la maladie avaient touché de leurs ailes noires ce jeune front au-dessous duquel deux grands yeux rêveurs étincelaient dans un cercle de bistre, et l'avaient fait pencher sur une poitrine étroite que soulevait une respiration courte, sifflante et saccadée.
Une poésie étrange, un charme puissant, ce je ne sais quoi d'attirant que donne la douleur physique et morale, se dégageait de ce pauvre être dont le regard nageait triste, tranquille et doux, quand il ne s'allumait point d'une sorte d'égarement ou quand il ne se chargeait point d'une expression de folle terreur.
Cet enfant était revêtu de l'uniforme sombre des petits orphelins.
A sa vue, un choc soudain se produisit au dedans de la sœur du lieutenant. Son cœur vibra, palpita, s'élança vers ce petit être inconnu. Elle songea que son enfant, à elle, aux mains de celui qui le retenait, devait avoir cette pâleur étrange, cet accablement morne, cette apparence de faiblesse et de souffrance,—cet enfant que Joseph Arnould lui avait montré «si pâlot si miévrot et si faiblot,» n'ayant que le souffle d'un souffle.
Puis, de cette comparaison, de cette assimilation, cette idée surgit subitement dans son pauvre cerveau ébranlé qui ne pensait plus que comme on rêve:—Si ce n'était pas seulement là une ressemblance!...
Si c'était son fils qu'elle avait devant les yeux!...
Si un miracle avait enlevé l'innocent au misérable qui le gardait captif loin de sa mère!...
Quelque chose d'inconcevable et d'irrésistible persuadait celle-ci que ce miracle s'était accompli...
Comment, quand et par qui? Elle n'aurait su le dire. Mais ce cri montait de sa poitrine à ses lèvres:
—Mon Georges! C'est mon Georges! Je le reconnais! Vous qui me le rendez, soyez béni, Seigneur!...
La voix de Philippe arrêta à la fois et ce cri prêt à s'échapper et l'élan de tendresse insensée qui poussait la jeune femme vers l'enfant.
—Ma Denise, prononça gravement le lieutenant, voici l'hôte dont je t'ai annoncé la venue. Voici le cher et précieux malade à qui tes soins rendront, j'espère, et la raison et la santé. Voici le malheureux orphelin à qui je te demande en grâce de tenir lieu de la famille qu'il a perdue...
La fille du garde-chasse refoula en elle-même le sentiment qui l'entraînait, et, s'efforçant de maîtriser son émotion:
—Cet orphelin, Philippe, quel est-il, je vous en prie? D'où vient-il et pourquoi se trouve-t-il ici?
—C'est ce que je t'expliquerai dans cinq minutes, ma sœurette. Car la consigne est levée, Dieu merci! Le citoyen Bernécourt m'a délié la langue, ce matin.
Ensuite, se tournant vers Gervaise, dont la prunelle écarquillée et l'oreille tendue recueillaient avidement ce qui se passait autour d'elle, l'officier intima d'un ton de bonne humeur:
—Avancez à l'ordre, vous, ma mie! Fixe! attention! et tâchez d'inculquer le mot d'ordre dans votre tête de linotte!...
La servante s'approcha.
—J'ai le plus grand intérêt, poursuivit Philippe, à ce que tout le monde ignore que cet enfant,—au service duquel vous allez être attachée désormais,—est le fils d'un de mes anciens compagnons d'armes...
—De votre régiment?...
—De mon régiment.
—Tué à la guerre peut-être?...
—Tué à la guerre, précisément... Maintenant écoutez, ma fille: Vous allez prendre ce petit homme, qui ne pèse pas lourd, hélas! et que j'ai tiré, ce matin, de l'hospice des orphelins d'Epinal pour achever de le rétablir—par l'air salubre de la campagne—d'une longue, cruelle et bizarre maladie... Vous le porterez là-haut, dans la chambre de votre maîtresse; vous le coucherez dans le lit que vous avez préparé, et vous veillerez à son chevet jusqu'à ce que ma sœur vienne vous remplacer. S'il paraît agité, vous nous avertirez tout de suite. Comportez-vous convenablement avec lui: le malheureux ne vous fatiguera point de ses exigences. Il est muet...
—Muet! s'exclama la servante.
—Muet! répéta la jeune femme.
—Si ce n'était que cela encore!...
Philippe toucha du doigt son front avec un geste tellement significatif, que Gervaise s'écria en joignant les mains:
—Muet et idiot? Pauvre chou! Foi d'honnête fille, je m'y intéresse et vous pouvez compter sur moi pour le dodiner comme il faut.
—Muet et idiot! redit Denise, frappée au cœur.
Elle ajouta, si bas qu'aucune des personnes présentes ne put l'entendre:
—Ce n'est pas mon Georges!
L'enfant,—probablement fatigué du voyage,—s'était assoupi dans le grand fauteuil. Philippe fit signe à la servante de l'enlever entre ses bras et de l'emporter au premier étage.
Puis, lorsque la Gervaise et son fardeau eurent disparu dans l'escalier, il vint s'asseoir près de sa sœur, et baissant le ton d'une octave:
—J'ai dit à cette fille ce qui me convenait et ce que je voulais qu'elle répétât au dehors. Mais tu vas tout apprendre, toi, ma brave Denise. Aussi bien, nous avons besoin que tu nous aides...
Et, d'abord, cet enfant, qui n'est pas celui d'un de mes ex-camarades,—cet enfant, dont la justice n'a pas encore pu parvenir à découvrir le nom, le pays, la famille,—cet enfant n'est point muet... absolument du moins...
Avec les gens, il se renferme dans un silence complet, persistant et obstiné, dont rien au monde ne saurait le forcer à se départir...
Mais il parle, il parle dans les accès de fièvre ou de folie qui succèdent à la torpeur dans laquelle tu l'as vu plongé, qui brûlent son sang, tourmentent son sommeil et travaillent sa cervelle impressionnée jadis par quelque spectacle terrible...
C'est en épiant son délire, c'est en recueillant, en rassemblant les lambeaux de phrases incohérentes qu'il laisse échapper au cours de ces heures agitées par mille visions sinistres, que nous avons abouti, M. de Bernécourt et moi, à nous convaincre de ceci: que le malheureux s'est trouvé mêlé à une épouvantable catastrophe...
Cette catastrophe, tout dénonce qu'il a failli en devenir la victime...
C'était la nuit... Une femme le sauva... Cette nuit-là, deux hommes durent être assassinés...
Où? quand? dans quelles circonstances?...
Il semble l'ignorer ou l'avoir oublié,—tant la terreur qui s'abattit sur lui en ce moment paraît avoir troublé, paralysé ses sens!... Mais à Vittel certainement, ou dans les environs; car c'est de Vittel qu'il nous a été amené... Et, certainement encore, la nuit qui précéda son arrivée à Epinal...
Mais c'est ce qu'il nous dira plus tard, lorsque le temps, le calme, une sollicitude de tous les instants auront rendu la vie à son intelligence et les forces à son corps...
Les médecins qui l'ont assisté attendent les meilleurs résultats de sa jeunesse pleine de ressources et d'un repos réparateur, dont l'action s'activera de l'air et de la vue des champs, au milieu desquels tout nous fait supposer que s'est écoulée son enfance. Moi, ma Denise, j'attends tout de ton bon, de ton vaillant cœur...
Veux-tu servir de mère à l'orphelin? Veux-tu ramener la lumière dans cette intelligence dont le trouble assure l'impunité aux bandits qui ont frappé Gaston?...
—Les bandits qui ont frappé Gaston! s'écria Denise, qui se leva droit sur ses pieds à cette révélation inopinée.
Philippe poursuivit avec énergie:
—Ou je me trompe fort, ou ce sont les mêmes que ceux aux coups desquels une intervention étrangère a seule soustrait cet innocent...
—Vous croiriez?...
—J'en suis sûr; tout l'indique—et voilà pourquoi je t'adjure de te consacrer tout entière à la tâche de faire renaître chez ce pauvre être la lucidité et le souvenir qui vengeront ceux qui sont morts. Cet enfant, c'est l'instrument de la justice, que celle-ci te confie pour que tu le lui rendes capable de la servir. C'est la manifestation de la vérité. C'est le châtiment des coupables...
—J'agirai comme vous le désirez, mon frère, prononça Denise lentement.
Le lieutenant l'embrassa avec effusion:
—Merci, sœurette. J'avais répondu de toi au citoyen de Bernécourt. A l'œuvre donc! Dieu nous protège, et j'ai le ferme espoir que nous réussirons. Par exemple, il faut que nous jouions serré. Le crime manqué peut être tenté de nouveau, et la première précaution dont nous devions couvrir notre hôte, c'est un secret absolu et une sévère retraite...
Puis, s'interrompant:
—Ah çà! à propos de notre hôte, je m'aperçois que je ne t'ai pas encore communiqué un tas de choses qu'il est nécessaire que tu saches pour le succès de notre entreprise. Ainsi...
—Attendez! fit la jeune fille vivement.
Son geste impérieux défendait toute réplique.
Les pistolets de l'officier étaient déposés sur un meuble. Denise en prit un, l'arma, ouvrit la porte du poêle qui conduisait dans le parc et se glissa dehors.
La nuit était tombée. La lune neigeait sur les massifs, blêmissant le tronc des arbres qui baignaient dans les hautes herbes et les broussailles, éclairant les allées, argentant les clairières, secouant des poignées de paillettes à la surface des eaux dormantes, et faisant, par ses jeux de lumière, paraître plus sombre et plus épaisse l'ombre des fourrés, des lointains, et celle que projetait le pavillon sur la zone de terrain le long de laquelle nous avons vu naguère évoluer Joseph Arnould.
Ce fut sur ce point, surtout, que se portèrent les investigations de la sœur de Philippe. Elle sonda de l'œil et de la main l'épais manteau de lierre qui renflait autour du bâtiment et ne rentra qu'après s'être convaincue que personne n'était caché à l'intérieur.
—Qu'est-ce donc? interrogea le lieutenant, et pourquoi ces précautions?...
—Parce que, la dernière nuit que nous avons passée à nous entretenir...
—Eh bien?...
—Il m'avait semblé que quelqu'un marchait sous la croisée, dans le parc...
—Quelque chevreuil bondissant sur les pelouses ou quelque maraudeur de bois mort ou de gibier mettant à profit l'absence de toute espèce de garde et de surveillant dans les propriétés de nos nouveaux seigneurs.
Et le brave gendarme souligna en riant:
—Nos nouveaux seigneurs, les marquis du Coq-en-Pâte...
Denise étouffa un soupir. Puis, elle fut s'assurer si les fenêtres de la chambre étaient hermétiquement fermées. Puis encore, revenant à son frère:
—Maintenant, vous pouvez parler, Philippe; je vous écoute.
Substituons-nous à l'ami Hattier pour raconter—succinctement—ce que ce sympathique personnage est en train de narrer par le menu à sa sœur, et complétons son récit de nombre de détails que l'excellent garçon ne peut connaître et dont il est indispensable que nous informions le lecteur.
Retournons donc en arrière et reportons-nous à la matinée qui suivit la nuit dont le voile prêta son aide aux sanglants agissements des hôtes du Coq-en-Pâte et à l'œuvre de salut en partie accomplie par la vaillante Benjamine.
Il était huit heures environ. Le soleil, éveillé depuis quatre heures, avait effacé toutes les traces de l'orage et «criblait de sagettes d'or» la campagne animée par maint groupe de travailleurs. Ici, les moissons encore sur pied tranchaient—blondes—sur le vert vif des grandes prairies. Là, le parfum des foins récemment fauchés se mêlait à la sauvage senteur des bois qui fermaient l'horizon.
Un cabriolet léger, attelé d'un cheval de réforme, mais au trot sec, allongé, persistant, sortait de Vittel, courait sur la route de Mirecourt jusqu'à l'endroit—près de Velotte—où cette dernière s'amorce à celle d'Epinal, puis, tournant à droite, s'engageait dans la direction du chef-lieu, en traversant Dompaire, Darnieulles et les Forges.
Le cheval allait allègrement par les vallons et les collines.
Sur la banquette du véhicule, dont la capote était à moitié rabattue, s'asseyait un ecclésiastique de solide encolure et de physionomie vénérable, que les paysans qu'il rencontrait, vaquant à leurs occupations dans les villages où il passait, ou courbés sur la besogne ordinaire, dans les cultures, aux bords du chemin, saluaient d'un coup de chapeau respectueux et de cette question déguisée:
—Serviteur, monsieur le curé. Hé, hé! si tôt dehors ce matin! Nous avons donc besoin quèque part?
Ce à quoi le bon abbé Brossard, desservant de Vittel, répondait amicalement:
—Bonjour, mes chers enfants, bonjour. Le grand vicaire de l'évêché m'attend à goûter chez mon confrère d'Epinal...
—Bon voyage et bon appétit, monsieur le curé.
—Merci, mes enfants, et vous de même. Hop là! hop là! hé! Muscadin!...
Et l'animal filait!...
Et la figure du digne prêtre, tout à l'heure si claire et si riante, devenait sérieuse et pensive, comme si la solution de quelque grave problème embarrassait à la fois son intellect et sa conscience...
Et quand il était sûr de ne pas être épié, aux revers de la route, par quelque ouvrier abandonnant sa houe, par quelque vigneron redressant son dos voûté, ou par quelque gardeuse de chèvres, d'oies, de vaches ou de moutons grimpant dans un saule pour mieux dévisager les rares voyageurs, alors il se retournait à demi, sans cesser de tenir les rênes à Muscadin, pour considérer avec une anxieuse pitié un corps étendu derrière lui, sous la capote de la voiture, et qu'il masquait entièrement à la curiosité des passants.
Ce corps était recouvert d'un manteau, que, par moments, l'ecclésiastique soulevait avec précaution. Et l'on apercevait—inerte sur un coussin—un garçonnet, blême et hagard, dont le visage empreint, à l'état normal, d'une mélancolique douceur, revêtait, pour l'instant, l'expression de l'un de ces épeurements intenses qui vont jusqu'à l'abêtissement.
Il ne dormait point. Non certes. Car ses prunelles roulaient de ci de là, farouches, sous ses paupières relevées, et ses membres grêles se tordaient, secoués par une série intermittente de soubresauts. Cependant, aux paroles affectueuses du prêtre, qui s'efforçait de le rassurer, de le consoler, et qui l'exhortait au courage, à la patience, à la résignation, il opposait une insensibilité morne, un mutisme opiniâtre, un anéantissement stupide, ou ne répliquait que par des plaintes faibles, vagues, sourdes et inarticulées.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
A Dompaire, l'abbé Brossard fit donner le picotin à son cheval et mangea lui-même un morceau sans se déranger de sa place.
Ensuite, il repartit en hâte.
Bientôt, du plateau de Chantereine, il vit émerger sous les pieds de Muscadin la grosse tour carrée et la petite tour ronde de l'église d'Epinal, autour desquelles les toits de la ville s'accroupissaient dans le bas-fond, et, par delà celui-ci, en face, se dresser, comme des pains de sucre dentelés de sapins, les collines du Château, de la Justice et de Lanfromont.
Le cabriolet dégringola, en dansant, le faubourg de Mirecourt. Il franchit le pont dit des Quatre-Nations et enfila la rue Léopoldbourg.
Trois heures clochaient au Boudiou,—boudiou est un mot du patois vosgien qui signifie menteur, et l'on a ainsi baptisé l'une des plus anciennes horloges d'Epinal, à cause des irrégularités de sa sonnerie,—comme il roulait sur le pont de bois, à cette époque seul trait d'union entre la Grande et la Petite-Ville.
Il traversa la place des Arcades, où l'arbre de la Liberté—qu'on ne devait abattre qu'en 1814,—était planté vis-à-vis de la vieille fontaine écussonnée aux armes de la ville, une tour d'argent sur champ d'azur,—infléchit légèrement à gauche, laissa les halles de côté et s'arrêta, derrière la paroisse, sur une autre petite place, contre le perron du bâtiment où l'on venait d'installer la prison, la cour d'assises et les différents services du parquet.
Au bruit insolite du cabriolet stoppant devant «le tribunal,» les deux huissiers, qui sommeillaient sur un banc dans le vestibule, se présentèrent sur le perron en se détirant et en bâillant à se décrocher la mâchoire.
—Mes amis, dit l'abbé Brossard, veuillez tenir mon cheval en bride et veiller à ce que personne n'approche de ma voiture.—M. de Bernécourt donne toujours audience jusqu'à quatre heures, n'est-ce pas?—C'est bien; je me rends près de lui, et lorsque je vous ferai signe en frappant à la vitre de son cabinet, vous prendrez avec précaution et vous transporterez dans ce cabinet l'enfant malade qui est là sous la capote, enveloppé de mon manteau....
—Mais, objecta l'un des huissiers du ton rogue d'un fonctionnaire que l'on dérange, le citoyen directeur du jury d'accusation est occupé, en ce moment, avec le nouveau commandant de la gendarmerie,—et nous ne savons s'il pourra....
—Il faudrait préalablement que l'on annonçât M. l'abbé, appuya l'autre en toisant le voyageur.
Le prêtre supporta cette œillade sans broncher:
—Ne prenez pas cette peine. Je m'annoncerai tout seul. M. de Bernécourt m'a déjà fait plusieurs fois l'honneur de me recevoir.
Il sauta lestement en bas du véhicule et gravit le perron d'une façon encore fort alerte pour son âge; puis, avant de disparaître dans le vestibule:
—Ne laissez approcher personne... Je vous renouvelle cette recommandation formelle... Votre maître vous l'adresserait comme moi...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le cabinet du directeur du jury d'accusation et les divers services qui en dépendaient absorbaient alors le local où sont aménagés actuellement les bureaux des différents greffes, au rez-de-chaussée, en face de l'escalier qui conduit à la cour d'assises.
Ainsi que l'avait annoncé l'huissier, M. de Bernécourt se trouvait, pour l'instant, en conférence avec le lieutenant Philippe Hattier. Notre officier, arrivé la veille à Epinal, de Charmes, où il avait quitté le marquis des Armoises, procédait aux visites d'usage aux autorités du pays.
Ancien collègue au bailliage de Mirecourt, puis secrétaire particulier, à l'intendance générale de Lorraine, de François de Neufchâteau, son compatriote,—Bernécourt est un bourg sur les confins de la Meuse, dont le fief appartenait autrefois à ses ancêtres,—le directeur du jury d'accusation avait été rallié à l'ordre de choses existant par l'éminent homme d'Etat, devenu plus tard ministre de l'intérieur. Plus tard encore, François de Neufchâteau l'avait énergiquement appuyé près du Premier Consul, lors du remaniement en province des fonctionnaires des ordres administratif et judiciaire. Bonaparte se connaissait en gens de mérite et d'action. Aussi s'était-il empressé de placer M. de Bernécourt à la tête de la magistrature militante des Vosges.
Ce dernier était un personnage d'une cinquantaine d'années, d'une coupe de visage aquiline, l'œil sagace, la bouche fine, le front développé, portant la poudre, le costume noir et les dentelles comme les portait la noblesse de robe avant la Révolution, et chez lequel la sévérité de l'abord s'adoucissait par l'aisance et la courtoisie, qui sont comme la seconde nature de l'homme du monde.
Il avait accueilli Philippe Hattier avec une cordiale déférence,—la déférence que commandait l'un des plus héroïques soldats de ces armées qui avaient suivi le futur César à la victoire, et dès le début de l'entretien:
—Les notes les plus flatteuses vous ont précédé ici, mon cher lieutenant, et je suis heureux de saluer en vous un collaborateur dont l'activité, le dévouement et le courage ne peuvent manquer d'amener les meilleurs résultats...
—Le citoyen directeur me comble...
—Le cas que vos chefs font de vous me suffit, en attendant que vous m'ayez donné l'occasion de vous apprécier... Puissiez-vous réussir mieux et plus vite que nous dans la tâche dont je n'ignore point que vous ont spécialement chargé le Premier Consul et le général Savary: celle de découvrir les mystérieux auteurs des nombreux attentats qui, depuis si longtemps, épouvantent ce pays! Nul ne se réjouirait plus que moi d'y coopérer avec vous. Mais je le souhaite sans l'espérer...
D'ordinaire, quand une série de crimes de cette nature se perpétue sur une si minuscule parcelle de terrain,—où tout le monde se fréquente, se connaît, se sait par cœur, pour ainsi dire,—à défaut de certitudes, de preuves, la vigilance, l'obstination de la justice, de la police, finissent par obtenir des soupçons, des indices...
Ici, ni soupçons, ni indices...
Les coupables n'ont pas laissé derrière eux un fétu compromettant...
A Vittel, l'opinion publique, si généralement prompte à accuser les gens, n'incrimine personne au monde. Aucun voisin ne suspecte son voisin. Cette voix du peuple se tait, qui est parfois la voix de Dieu! Le citoyen Thouvenel, le juge de paix, un homme perspicace et un honnête homme...
—Je le connais, citoyen directeur. Vittel est mon pays. Je suis né aux Armoises.
—Le citoyen Thouvenel me répond de ses administrés. De son côté, le citoyen Pommier, mon confrère de Mirecourt, me garantit les habitants des communes environnantes. Ces deux fonctionnaires sérieux, devant les convictions desquels je suis obligé de m'incliner, ont minutieusement étudié les lieux et les individus soumis à leur juridiction: les lieux gardent le secret qu'on leur a confié, et les individus mènent une vie si limpide, si unie, si exemplaire, qu'on se demande, en vérité, si l'Arcadie n'a pas émigré des rives de la Grèce idéale, pour venir s'encastrer dans ce coin de la Lorraine!...
—L'Arcadie?... C'est possible... Je ne connais point ce département...
Et le brave gendarme chiffonnait sa moustache, peu ferré qu'il était sur la géographie ancienne!...
Le magistrat continua:
—Eh bien, en dépit des affirmations des citoyens Thouvenel et Pommier, en dépit des rapports de mes autres agents, en dépit de l'évidence, je persiste à penser que les misérables dont il s'agit ne sont point étrangers au canton, ou tout au moins à la province...
—C'est l'avis du général Savary; c'est aussi celui du Premier Consul...
M. de Bernécourt fut intérieurement flatté de se trouver en communauté d'idées avec deux des principaux personnages de l'Etat. Il poursuivit avec chaleur:
—Nous sommes en face d'un petit groupe de malfaiteurs résidant, depuis nombre d'années, dans l'endroit où ils fonctionnent, ne s'en écartant point, employant les mêmes procédés, procédés et endroit toujours restés dans l'ombre. Parfois ces malfaiteurs chôment... Alors, la contrée respire... C'est ainsi que, depuis près d'un an, nous n'avons eu aucune disparition à constater... Nos criminels se sont-ils amendés? Leur bras s'est-il lassé de frapper? Ou bien, enrichis par leurs précédentes et copieuses rapines, ont-ils renoncé à leur sanglante industrie?... C'est ce que j'inclinerais à croire...
—Et vous vous tromperiez, citoyen directeur, prononça une voix grave.
M. de Bernécourt se retourna vivement:
—Quoi! c'est vous, monsieur l'abbé! s'exclama-t-il avec surprise en apercevant le desservant de Vittel sur le seuil de la porte que, tout entier à son discours, il n'avait pas entendu ouvrir.
L'ecclésiastique s'avança dans le cabinet:
—Excusez-moi de me présenter ainsi ex abrupto; mais le motif qui m'amène...
—Quel que soit le motif qui vous amène, vous n'en êtes pas moins le bienvenu.
Puis, désignant le prêtre et l'officier l'un à l'autre, le directeur du jury d'accusation ajouta:
—Le citoyen Brossard, curé de Vittel, chez lequel j'ai reçu la plus cordiale hospitalité, lors de mes différentes visites dans cette localité... Le citoyen Hattier, notre nouveau lieutenant de gendarmerie à la résidence de Mirecourt...
L'ecclésiastique tendit la main au frère de Denise:
—Le citoyen Hattier est un de mes enfants, dit-il.
—Parbleu! monsieur l'abbé, repartit Philippe joyeusement, c'est vous qui m'avez fait faire ma première communion.
Les deux hommes échangèrent une chaleureuse étreinte.
—Le brave fils d'un brave père, appuya le desservant, et je ne suis pas fâché de le rencontrer ici, eu égard à la communication importante qui est le but de mon voyage...
—C'est vrai, reprit M. de Bernécourt, que nous disiez-vous en entrant?... Que je me trompais...
—En espérant que certains scélérats avaient interrompu leur sinistre besogne hélas! oui, monsieur le directeur...
—Comment?... Que signifie?...
—Un crime a dû être commis, cette nuit, à Vittel!...
—Un crime?... Cette nuit?... A Vittel?
—Ce n'est malheureusement que trop probable...
—Et qui peut vous faire supposer?...
Le bon curé s'assit et exposa ce qui suit:
Il avait veillé tard, la nuit précédente, pour préparer une homélie dont il comptait régaler ses ouailles l'un des dimanches prochains. L'orage, qui avait éclaté au début de la soirée, s'était apaisé peu à peu. Il était approchant deux heures du matin. L'ecclésiastique allait se coucher. Soudain, un violent coup de sonnette avait retenti à la porte du presbytère...
Persuadé qu'un de ses paroissiens venait réclamer les sacrements pour un malade en danger de mort, le desservant s'était empressé de descendre et d'ouvrir...
Sur les degrés du perron, un enfant gémissait...
Et dans l'ombre, une forme blanche,—une femme s'enfuyait,—disparaissait au tournant d'une ruelle...
L'abbé prit l'enfant, le monta dans sa chambre, et le déposa sur son lit. Le pauvre petit était en proie à une horrible crise nerveuse, pendant laquelle jaillissaient de ses lèvres des exclamations et des lambeaux de phrases qui témoignaient de la plus profonde terreur...
Il avait échappé à un péril immense, dans une maison où il était question de tuer deux hommes...
C'était du moins ce qu'en le soignant et en s'ingéniant à le calmer, l'ecclésiastique avait cru comprendre dans ses divagations confuses...
Puis, le malheureux garçonnet s'était endormi du sommeil de la prostration. Et l'abbé s'était demandé s'il garderait chez lui l'hôte qui lui arrivait d'une si étrange façon. Il s'était demandé s'il informerait simplement les autorités locales,—le maire, le juge de paix et le citoyen Pommier. Mais, dans ce cas, Vittel et tous les environs seraient instantanément en émoi. Les coupables, prévenus, fuiraient ou prendraient leurs sûretés. Qui sait? peut-être tenteraient-ils d'achever ce qu'ils avaient commencé, et de supprimer par un nouveau crime l'innocent qui pouvait mettre la justice sur leurs traces?
Sous l'empire de cette idée, et après y avoir sûrement réfléchi, le digne prêtre s'était décidé à n'ébruiter en rien l'événement bizarre, et à en saisir directement le parquet d'Epinal, qui aviserait à faire la lumière alentour et qui saurait prendre les mesures nécessaires pour protéger celui dont les renseignements seraient si précieux à son action.
En conséquence, avertissant sa vieille servante qu'une affaire pressante l'appelait au chef-lieu, et l'envoyant en commission, avant qu'elle entrât dans sa chambre, il avait attelé lui-même son cheval au cabriolet et avait transporté dedans le garçonnet, qu'une fièvre intense ne cessait de tourmenter et qui, pendant la route, avait obstinément refusé de répondre à ses questions...
—Et cet enfant? interrogèrent l'officier et le magistrat.
—Il est ici. Je vous l'amène. Vous allez le voir.
L'abbé s'en fut à la fenêtre et frappa aux carreaux. Quelques minutes plus tard, les deux huissiers plaçaient sur un canapé, dans le cabinet, le petit compagnon d'Anthime Jovard.
M. de Bernécourt et Philippe l'examinèrent avec intérêt. Il dormait dans le manteau de l'ecclésiastique. Sa bouche ouverte laissait passer une respiration affreusement oppressée, parfois des soupirs et des plaintes, souvent un mot, des phrases inachevées, des espèces de cris arrachés par la peur et par la souffrance. La sueur collait ses cheveux blonds sur son front.
M. de Bernécourt s'adressa sévèrement à ses huissiers:
—Que rien de ce qui se passe ici ne transpire au dehors. L'un de vous défendra ma porte. L'autre ira quérir le docteur Drapier.
—C'est cela, reprit l'officier avec énergie. Ramenez-nous le docteur et qu'il sauve promptement cette infortunée créature. C'est le ciel qui nous l'a envoyée dans le cabriolet du citoyen abbé...
Et, comme celui-ci et le magistrat le questionnaient du regard:
—Hé! oui, n'est-ce pas elle qui tient dans ses mains la clef du mystère que nous brûlons de pénétrer?
—Je le pensais comme vous, opina le directeur du jury d'accusation, et M. le curé l'a pensé avant nous. Mais tout dépend de l'arrêt que va rendre le médecin.
—Tout dépend de Dieu, prononça le prêtre gravement, de Dieu qui fera un miracle si ce miracle peut servir sa justice et celle des hommes.
Un huissier annonça:
—Le docteur Drapier.
Ce dernier était le premier praticien de la ville. Comme il habitait à deux pas,—sur la place de l'Atre,—il n'avait pas été longtemps à accourir. M. de Bernécourt le mit brièvement au fait de ce dont il s'agissait.
Le médecin s'approcha du malade. Il considéra avec attention ce visage altéré par la fièvre, ces grands yeux maintenant clos, mais dont on devinait l'éclat sinistre sous les paupières abaissées, ces lèvres frémissantes, ces membres raidis; puis, d'un air soucieux:
—Le sujet, déclara-t-il, me paraît affecté d'un système nerveux excessif, dont l'irritabilité a reçu un choc formidable. Il y a eu chez lui ébranlement cérébral complet. La méningite est imminente. Seulement, peut-être est-il encore possible de la conjurer par une médication énergique... Mais il serait urgent de le transporter sur-le-champ à l'hospice des orphelins...
—J'aurais vivement désiré, reprit M. de Bernécourt, que ce transport s'effectuât sans que personne s'en aperçût par la ville...
—Pourquoi, demanda l'ecclésiastique, ne pas employer le moyen dont j'ai usé pour vous amener l'intéressante créature? Mon cabriolet est à la porte, et l'on m'a vu assez souvent visiter ou conduire à l'hospice Saint-Maurice quelque orphelin de ma paroisse, pour que je puisse y déposer notre malade sans éveiller l'attention.
La proposition fut adoptée avec empressement et mise immédiatement à exécution.
Moins d'un quart d'heure plus tard, le garçonnet était installé dans une chambre particulière de l'établissement de charité que nous venons de désigner, et après avoir transmis aux religieuses chargées de l'assister les instructions spéciales de M. de Bernécourt, le médecin, sans perdre une minute, prescrivait, appliquait les remèdes qui devaient combattre le mal.
De son côté, avant de regagner sa cure, où une plus longue absence aurait été remarquée, le desservant de Vittel prenait congé du directeur du jury d'accusation, qui le remerciait, qui le félicitait énergiquement du précieux concours apporté à la justice par son idée, par sa démarche. Il lui recommandait, en même temps, de continuer à garder le silence le plus absolu au sujet de cette démarche et de l'aventure nocturne qui l'avait motivée.
En effet, le magistrat avait tenu conseil avec le lieutenant Hattier, et, de leurs réflexions, de leurs combinaisons, de leurs calculs était née la résolution de ne rien porter à la connaissance du public du fait révélé par le digne abbé Brossard. Les deux huissiers, le docteur et les bonnes sœurs de l'hôpital avaient été stylés en conséquence. L'enfant inconnu serait soigné en secret. Si le ciel lui accordait la grâce de se rétablir, si la science lui rendait l'exercice de ses facultés, alors il parlerait sans doute...
Au besoin, on le transférerait à Vittel...
Il faudrait bien qu'il retrouvât le théâtre du drame dans lequel il avait joué un rôle: Philippe l'accompagnerait...
A peine débarqué dans les Vosges, l'infatigable soldat brûlait de marcher à l'ennemi, à la bataille, aux brigands qu'il avait mission de poursuivre. Pour atteindre ceux-ci, il comptait sur le pauvret, qui, en cet instant, se débattait contre l'affreuse maladie...
La méningite s'était déclarée,—et le lieutenant ne pouvait se résoudre à quitter Epinal avant de savoir quel en serait le dénouement. Il semblait avoir oublié que quelques lieues à peine le séparaient de sa Denise,—de sa Denise qu'il n'avait pas embrassée depuis tant d'années!... Il semblait avoir oublié que le marquis Gaston lui avait donné rendez-vous aux Armoises!...
Prétextant que le malade était le fils d'un de ses anciens compagnons d'armes, il s'était introduit à l'hospice,—avec l'assentiment de M. de Bernécourt,—s'était fait dresser un lit de sangle près de la couchette du garçonnet,—et c'était une chose touchante que de le voir aider les religieuses dans les soins qu'elles prodiguaient à ce dernier et veiller à son chevet, sans repos ni trêve, une larme tombant parfois de son œil ému par tant de souffrances, roulant le long de sa joue hâlée et se perdant dans son épaisse moustache.
C'était en écoutant les monologues sans suite,—interrompus par les exclamations, par les sanglots, par les syncopes,—auxquels le petit malade se livrait dans ses insomnies et ses crises, que le lieutenant était parvenu à reconstituer, pour ainsi dire, presque entièrement, la scène qui avait influé avec des conséquences si déplorables sur le système nerveux et cérébral du malheureux enfant.
Cet enfant était arrivé, la nuit, dans un bourg dont il ne se rappelait plus le nom...
Le nom de l'homme qui le conduisait, il ne se le rappelait pas davantage...
Le tonnerre, les éclairs d'un violent orage, s'entre-choquant dans les ténèbres, avaient commencé par lui faire peur. La pluie, qui tombait par torrents, l'avait transi dans les bras de son conducteur. On avait heurté à une porte...
Cette porte s'était ouverte... On avait pénétré quelque part où il y avait des hommes et des femmes...
Ensuite il s'était endormi au coin d'une vaste cheminée...
Quand il s'était réveillé, il était étendu—tout habillé—sur un lit dont les courtines étaient tirées...
Une main avait brusquement écarté ces courtines. Une forme blanche se dressait devant le lit. Ce fantôme l'avait saisi...
Il se rejetait en arrière, il se débattait, il criait:
—Laissez-moi!... Grâce!... Vous me faites mal!...
Mais le fantôme lui avait mis la main sur les lèvres...
—Tais-toi!... Au nom du ciel! tais-toi!... Ils te tueraient!...
Puis, l'enlevant malgré sa résistance:
—Tais-toi! te dis-je... S'ils t'entendaient, ils te tueraient, comme ils veulent tuer celui qui est dans la chambre à côté!... Comme ils vont tuer celui qui t'a conduit ici!...
Puis encore, le serrant à l'étouffer contre sa poitrine, la femme—le fantôme était une femme—avait enjambé l'appui d'une fenêtre qu'elle venait d'ouvrir, et il s'était senti descendre dans le vide. Le sol une fois atteint, la femme avait hésité un instant. Ensuite, elle avait murmuré:
—Oui, oui, au presbytère!... Courons!... Seigneur, soutenez-moi!... C'est assez, c'est trop de victimes!...
Elle s'était élancée au moment où un grand gémissement s'échappait de la chambre qu'ils venaient de quitter...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La jeunesse du malade triompha de la maladie. Alors, seulement, l'officier songea à partir pour la maison paternelle. Nous vous avons dit quelles épreuves l'y attendaient.
Parmi ces épreuves, celle qui frappa le plus vivement son imagination, à défaut de son cœur,—de son cœur tout entier au malheur de Denise,—ce fut la disparition de l'émigré.
—On ne m'ôtera pas de là, se répétait le brave garçon en se cognant le front, que le fils de nos seigneurs est un de ces deux hommes qui ont dû être assassinés la nuit où M. le curé a recueilli le petit gars.
Le directeur du jury d'accusation lui avait promis de le tenir au courant des progrès de la convalescence physique et morale de celui-ci. Cette convalescence était lente et pénible. En suprême ressort, le docteur Drapier avait prescrit le changement de lieu,—l'air, la vue, le repos, le calme de la campagne.
En prévision de cette décision, Philippe, pendant son séjour à Epinal, avait proposé à M. de Bernécourt de recevoir le convalescent au pavillon du garde et de le confier à la sollicitude de sa sœur.
La dépêche apportée par le brigadier Jolibois, quelques moments avant la tentative de Marianne Arnould pour se débarrasser de la fille de l'ex-chamboran et de la Benjamine, annonçait à notre officier que son offre était acceptée et que le garçonnet lui serait expédié le lendemain, sous la conduite de Riche-en-Bec, avec les précautions dont nous l'avons vu entouré.
Il importait, en effet, de ne pas «mettre la puce à l'oreille» des gens du pays, parmi lesquels devaient se trouver certainement les auteurs du crime présumé;—et c'est ce qui n'eût point manqué de se produire si ces misérables avaient reconnu, sous l'escorte de la force armée, l'innocent échappé à leurs coups.
De là l'histoire du fou ramené à sa famille, la berline fermée et le déguisement du conducteur.
Philippe s'était porté au-devant du véhicule jusqu'à mi-chemin d'Epinal.
Or, à l'heure même où il lui faisait contourner Vittel,—que son passage eût émotionné outre mesure,—une autre voiture, une chaise de poste, effectuait, au galop de deux chevaux vigoureux et à grand tintamarre de roues, de grelots et de claquements de fouet, son entrée dans le bourg par la route de Neufchâteau, et s'arrêtait avec fracas devant l'auberge du Coq-en-Pâte.
Cet équipage était crotté d'un long voyage et derrière sa caisse se bouclait une pyramide de malles. La famille Arnould tout entière, à l'exception de la Benjamine retenue au lit par les émotions, les commotions de la veille, était accourue au bruit,—Agnès Chassard et son aîné en tête.
En descendant de son porteur, le postillon trouva moyen de leur glisser rapidement:
—C'est un étranger, «un mylord,» qui va de Paris à Plombières prendre les eaux pour son plaisir. Un accident arrivé à son domestique le force à s'arrêter ici... Angliche, Espagnol, Hollandais, on se fiche pas mal du baragouin, pourvu que le bourgeois parle en espèces sonnantes! Et celui-ci est riche, généreux, bon enfant, qu'on le trimballerait jusqu'aux Grandes-Indes! Dix francs de guides et la fiole cachetée au relais! Un Crésus, quoi! Y aura mèche de verser la salière sur la note!...
Joseph se découvrit avec respect; la veuve grimaça un sourire, et Marianne se prépara à faire feu de toutes ses œillades.
Sébastien et François s'étaient précipités pour ouvrir la portière et abaisser le marchepied.
Un personnage d'une rondeur majestueuse sortit de la chaise en soufflant.
Sa figure bouffie et cuivrée s'encadrait de favoris violents, de la nuance dite poivre et sel, qui rejoignaient une titus épaisse, frisée et grisonnante. De larges anneaux d'or pendaient à ses oreilles; des bagues brillaient à ses doigts; un diamant considérable étincelait au foulard qui lui servait de cravate; une chaîne, qu'on eût cru formée de petit lingots assemblés, serpentait de son abdomen à son gilet, où elle s'engouffrait dans un gousset gonflé par la présence d'un oignon excessif.
Cette bijouterie exorbitante et son costume de basin blanc,—pantalon large s'évasant sur les bouffettes d'un soulier décolleté et ample habit, flottant autour d'une chemise de madras à carreaux,—lui donnaient l'apparence d'un de ces trafiquants d'outre-mer qui ont fait fortune dans les cotons, les épices et le bois d'ébène. D'une main, ce voyageur s'appuyait sur un rotin flexible et solide à la fois. De l'autre, il s'éventait des ailes d'un immense chapeau de paille.
—Qui est, demanda-t-il avec un accent exotique des plus prononcés, qui est le maître de cette hôtellerie?
—C'est moi, citoyen, répondit Agnès Chassard en s'avançant.
—C'est moi, fit Joseph pareillement.
—C'est nous, dirent à l'unisson Marianne, François et Sébastien.
D'un geste de commandement, le voyageur groupa tout ce monde autour de lui:
—Bons villageois, commença-t-il, je ne ferai malheureusement qu'une courte pause parmi vous...
Il y eut un mouvement général de désappointement.
L'étranger poursuivit:
—Je comprends, j'apprécie, je partage vos regrets. Corbiche! l'on n'a pas tous les jours à écorcher un Mondor comme mynheer Van Kraëck, d'Amsterdam...
Il se sourit complaisamment:
—C'est moi qui suis mynheer Van Kraëck, d'Amsterdam. Denrées coloniales, exchange-office, poudre d'or, plumes d'autruche, défenses d'éléphant. Spécialité de nègres et négresses du Congo, livrés sur place au-dessous du cours...
Les trois fils de la veuve s'inclinèrent profondément. La grande fille dessina une cérémonieuse révérence.
Agnès Chassard interrogea:
—Comme cela, Votre Seigneurie ne nous fera pas la grâce de se rafraîchir à la maison?
—Ma chère dame, apprenez que chacune de mes minutes vaut une quadruple au bas mot. On m'attend demain à Plombières. Un des hommes influents de votre république. Affaire importante à conclure. Un lot de cinq cents amazones noires, provenant de la succession du feu sultan de Zanzibar, à céder au Premier Consul, qui s'en fabriquerait une garde, quand vous l'aurez nommé empereur. Superbe occasion! Solde dans les prix doux! Vingt-cinq pistoles l'une dans l'autre!
Mynheer Van Kraëck tira de sa poche une tabatière enrichie de brillants:
—Mais je toucherai ici, en repassant dans quinze jours, pour reprendre mon valet de chambre...
—Votre valet de chambre?...
—Hé oui, un drôle à qui je suis fort attaché, qui s'est foulé le pied au départ de Paris, et qui ne peut m'accompagner jusqu'à destination, les secousses de la voiture lui causant, assure-t-il, des douleurs insupportables...
Une plainte prolongée émergea du véhicule. Le Hollandais massa une prise de tabac entre le pouce et l'index et continua avec flegme:
—Le pauvre Joë Blagg doit souffrir cruellement dans cette boîte. Le médecin que j'ai consulté, en relayant à la dernière poste, m'a affirmé que le lit lui était nécessaire, mais qu'avec une ou deux semaines d'immobilité, de repos, de nourriture saine et abondante...
—Monseigneur peut être tranquille, interrompit la virago, le Coq-en-Pâte est renommé pour les égards et la cuisine...
Un nouveau gémissement sortit de la voiture.
—Master Joë s'impatiente, reprit mynheer Van Kraëk. Çà, braves gens, finissons-en, et fixez-moi le chiffre de la pension de ce drôle. J'entends payer comptant, largement, et en or...
La veuve, déridée, proposa:
—Si le citoyen voyageur daigne se donner la peine d'entrer?...
—La maison est modeste, ajouta Marianne, mais elle est toute à son service...
—Volontiers, bonne dame, volontiers... Mais il faudrait auparavant voir à tirer de la voiture mon fidèle serviteur...
L'aîné des Arnould ordonna:
—François et Sébastien, allons, un coup de main, houp!...
Le fidèle serviteur fut extrait de la chaise.
C'était un garçon efflanqué à l'instar de certains chiens de chasse, basané comme son maître, le nez camard, la bouche narquoise, l'air froidement insolent d'un valet de nabab, coiffé d'un buisson de cheveux jaunes, et vêtu d'une livrée d'un somptueux mauvais goût: le frac bleu-de-ciel galonné, la culotte de panne amaranthe, la veste et les guêtres de chamois.
L'une de ses jambes était enveloppée de flanelle. L'une de ses joues se signalait par une protubérance que vous n'eussiez point manqué d'attribuer à une fluxion. Le respect de la vérité nous oblige à vous déclarer que cette fluxion provenait d'un copieux morceau de tabac en carotte. La chique est, paraît-il, excellente pour les foulures.
—Transportons-le au numéro 1, dit Joseph Arnould à ses frères.
Le domestique ne cessa de geindre pendant cette opération.
Par exemple, si, en descendant d'installer Joë dans sa chambre, il était advenu aux trois aubergistes de fourrer la main dans leurs poches, ils auraient été tout pantois de n'y plus retrouver, qui son couteau, qui son briquet, et qui sa bourse.
Le Hollandais disait à Marianne et à Agnès Chassard:
—Je prétends qu'on ne lui refuse rien. Le pendard est un peu gourmand, un peu joueur, un peu ivrogne; mais le valet d'un homme tel que moi a le moyen d'avoir tous les vices. Voici vingt-cinq louis de provision pour les dépenses supplémentaires auxquelles il pourra se livrer. S'il dépasse cette somme, à mon retour, je m'empresserai de parfaire la différence.
Quelques instants plus tard, la chaise de poste—lancée à toute volée—remportait notre nabab qui fredonnait avec satisfaction:
| Ah! laissez-moi déraisonner! |
| C'est le seul plaisir de mon â... â... âge... |