«S'il fallait qu'il y vit clair et qu'il sût calculer, croyez-vous qu'en présence de tous nos péchés, il ne nous ferait pas rentrer dans le néant? Mais non, son amour pour nous le rend positivement aveugle!
«Voyez plutôt: Si le plus grand pécheur de la terre, se repentant de ses offenses au moment de la mort, expire dans un acte d'amour, aussitôt, sans calculer d'une part les nombreuses grâces dont ce malheureux a abusé, de l'autre tous ses crimes, il ne voit plus, il ne compte plus que sa dernière prière, et le reçoit sans tarder dans les bras de sa miséricorde.
«Mais, pour le rendre ainsi aveugle et l'empêcher de faire la plus petite addition, il faut savoir le prendre par le cœur; c'est là son côté faible...»
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Je lui avais fait de la peine, et j'allais lui demander pardon. Elle parut très émue et me dit:
«Si vous saviez ce que j'éprouve! Je n'ai jamais aussi bien compris avec quel amour Jésus nous reçoit quand nous lui demandons pardon après une faute! Si moi, sa pauvre petite créature, j'ai senti tant de tendresse pour vous, au moment où vous êtes revenue à moi, que doit-il se passer dans le cœur du bon Dieu quand on revient vers lui!... Oui, certainement, plus vite encore que je ne viens de le faire, il oubliera toutes nos iniquités pour ne plus jamais s'en souvenir... Il fera même davantage: il nous aimera plus encore qu'avant notre faute!...»
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J'avais une frayeur extrême des jugements de Dieu; et, malgré tout ce qu'elle pouvait me dire, rien ne la dissipait. Je lui posai un jour cette objection: «On nous répète sans cesse que Dieu trouve des taches dans ses anges, comment voulez-vous que je ne tremble pas?» Elle me répondit:
«Il n'y a qu'un moyen pour forcer le bon Dieu à ne pas nous juger du tout, c'est de se présenter devant lui les mains vides.
—Comment cela?
—C'est tout simple: ne faites aucune réserve, donnez vos biens à mesure que vous les gagnez. Pour moi, si je vis jusqu'à quatre-vingts ans, je serai toujours aussi pauvre; je ne sais pas faire d'économies: tout ce que j'ai, je le dépense aussitôt pour acheter des âmes.
«Si j'attendais le moment de la mort pour présenter mes petites pièces et les faire estimer à leur juste valeur, Nôtre-Seigneur ne manquerait pas d'y découvrir de l'alliage que j'irais certainement déposer en purgatoire.
«N'est-il pas raconté que de grands saints, arrivant au tribunal de Dieu les mains chargées de mérites, s'en vont quelquefois dans ce lieu d'expiation, parce que toute justice est souillée aux yeux du Seigneur?
—Mais, repris-je, si Dieu ne juge pas nos bonnes actions, il jugera nos mauvaises, et alors?
—Que dites-vous là? Nôtre-Seigneur est la Justice même; s'il ne juge pas nos bonnes actions, il ne jugera pas nos mauvaises. Pour les victimes de l'amour, il me semble qu'il n'y aura pas de jugement; mais plutôt que le bon Dieu se hâtera de récompenser, par des délices éternelles, son propre amour qu'il verra brûler dans leur cœur.
—Pour jouir de ce privilège, croyez-vous qu'il suffise de faire l'acte d'offrande que vous avez composé?
—Oh! non, les paroles ne suffisent pas... Pour être véritablement victime d'amour, il faut se livrer totalement. On n'est consumé par l'amour qu'autant qu'on se livre à l'amour.»
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* *
Je me repentais amèrement d'une faute que j'avais commise. Elle me dit:
«Prenez votre crucifix et baisez-le.»
Je lui baisai les pieds.
«Est-ce ainsi qu'une enfant embrasse son Père? Bien vite, passez vos mains autour de son cou et baisez son visage...»
J'obéis.
«Ce n'est pas tout, il faut se faire rendre ses caresses.»
Et je dus poser le crucifix sur chacune de mes joues; alors, elle me dit:
«C'est bien, maintenant tout est pardonné!»
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«Quand on me fait un reproche, lui disais-je, j'aime mieux l'avoir mérité que d'être accusée à tort.
—Moi, je préfère être accusée injustement, parce que je n'ai rien à me reprocher, et j'offre cela au bon Dieu avec joie; ensuite, je m'humilie à la pensée que je serais bien capable de faire ce dont on m'accuse.
«Plus vous avancerez, moins vous aurez de combats, ou plutôt vous les vaincrez avec plus de facilité, parce que vous verrez le bon côté des choses. Alors votre âme s'élèvera au-dessus des créatures. Tout ce qu'on peut me dire maintenant me laisse absolument indifférente, parce que j'ai compris le peu de solidité des jugements humains.
«Quand nous sommes incomprises et jugées défavorablement, ajouta-t-elle, à quoi bon se défendre? Laissons cela, ne disons rien, c'est si doux de se laisser juger n'importe comment! Il n'est point dit dans l'Evangile que sainte Madeleine se soit expliquée, quand sa sœur l'accusait d'être aux pieds de Jésus sans rien faire. Elle n'a pas dit: «Marthe! si tu savais le bonheur que je goûte, si tu entendais les paroles que j'entends, toi aussi, tu quitterais tout pour partager ma joie et mon repos.» Non, elle a préféré se taire... O bienheureux silence qui donne tant de paix à l'âme!»
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Dans un moment de tentation et de combat, je reçus d'elle ce billet:
«Que le juste me brise par compassion pour le pécheur! Que l'huile dont on parfume la tête n'amollisse pas la mienne[162]. Je ne puis être brisée, éprouvée que par des justes, puisque toutes mes sœurs sont agréables à Dieu. C'est moins amer d'être brisé par un pécheur que par un juste; mais, par compassion pour les pécheurs, pour obtenir leur conversion, je vous demande, ô mon Dieu, d'être brisée par les âmes justes qui m'entourent. Je vous demande encore que l'huile des louanges, si douce à la nature, n'amollisse pas ma tête, c'est-à-dire mon esprit, en me faisant croire que je possède des vertus qu'à peine j'ai pratiquées plusieurs fois.
«O mon Jésus! votre nom est comme une huile répandue[163]; c'est dans ce divin parfum que je veux me plonger tout entière, loin du regard des créatures.»
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«Vouloir persuader nos sœurs qu'elles sont dans leur tort, même lorsque c'est parfaitement vrai, ce n'est pas de bonne guerre, puisque nous ne sommes pas chargées de leur conduite. Il ne faut pas que nous soyons des juges de paix, mais seulement des anges de paix.»
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«Vous vous livrez trop à ce que vous faites, nous disait-elle, vous vous tourmentez trop de vos emplois, comme si vous en aviez seules la responsabilité. Vous occupez-vous, en ce moment, de ce qui se passe dans les autres Carmels? si les religieuses sont pressées ou non? leurs travaux vous empêchent-ils de prier, de faire oraison? Eh bien, vous devez vous exiler de même de votre besogne personnelle, y employer consciencieusement le temps prescrit, mais avec dégagement de cœur.
«J'ai lu autrefois que les Israélites bâtirent les murs de Jérusalem, travaillant d'une main et tenant une épée de l'autre[164]. C'est bien l'image de ce que nous devons faire: ne travailler que d'une main, en effet, et de l'autre défendre notre âme de la dissipation qui l'empêche de s'unir au bon Dieu.»
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«Un dimanche, raconte Thérèse, je me dirigeais toute joyeuse vers l'allée des marronniers; c'était le printemps, je voulais jouir des beautés de la nature. Hélas! déception cruelle! on avait émondé mes chers marronniers. Les branches, déjà chargées de bourgeons verdoyants, étaient là, gisant à terre! En voyant ce désastre, en pensant qu'il me faudrait attendre trois années avant de le voir réparé, mon cœur se serra bien fort. Cependant mon angoisse dura peu: «Si j'étais dans un autre monastère, pensai-je, qu'est-ce que cela me ferait qu'on coupât entièrement les marronniers du Carmel de Lisieux?» Je ne veux plus me faire de peine des choses passagères; mon Bien-Aimé me tiendra lieu de tout. Je veux me promener sans cesse dans les bosquets de son amour, auxquels personne ne peut toucher.»
(La petite voiture que l'on voit, après avoir servi au père de Sœur Thérèse-de l'Enfant-Jésus, pendant ses années d'infirmité, fut donnée au Carmel.
C'est dans cette voiture que la servante du Dieu, malade, et installée à cette même place, écrivit les dernières pages de sa «Vie».)
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Une novice demandait à plusieurs sœurs de lui aider à secouer des couvertures, et leur recommandait, un peu vivement, de veiller à ne pas les déchirer, parce qu'elles étaient passablement usées. Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus dit:
«Que feriez-vous si vous n'étiez pas chargée de raccommoder ces couvertures?... Comme vous agiriez avec dégagement d'esprit! Et, si vous faisiez remarquer qu'elles sont faciles à déchirer, comme ce serait sans attache! Ainsi, qu'en toutes vos actions ne se glisse jamais la plus légère ombre d'intérêt personnel.»
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Voyant une de nos sœurs très fatiguée, je dis à ma sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus: «Je n'aime pas à voir souffrir, surtout les âmes saintes.» Elle reprit aussitôt:
«Oh! je ne suis pas comme vous! Les saints qui souffrent ne me font jamais pitié! Je sais qu'ils ont la force de supporter leurs souffrances, et qu'ils donnent ainsi une grande gloire au bon Dieu; mais ceux qui ne sont pas saints, qui ne savent pas profiter de leurs souffrances, oh! que je les plains! ils me font pitié ceux-là! Je mettrais tout en œuvre pour les consoler et les soulager.»
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«Si je devais vivre encore, l'office d'infirmière serait celui qui me plairait davantage. Je ne voudrais pas le solliciter; mais s'il me venait directement de l'obéissance, je me croirais bien privilégiée. Il me semble que je le remplirais avec un tendre amour, pensant toujours à ce que dit Nôtre-Seigneur: «J'étais malade et vous m'avez visité.»[165] La cloche de l'infirmerie devrait être pour vous une mélodie céleste. Il faudrait passer tout exprès sous les fenêtres des malades, pour leur donner la facilité de vous appeler et de vous demander des services. Ne devez-vous pas vous considérer comme une petite esclave à laquelle tout le monde a le droit de commander? Si vous voyiez les Anges qui, du haut du ciel, vous regardent combattre dans l'arène! Ils attendent la fin de la lutte, pour vous couvrir de fleurs et de couronnes. Vous savez bien que nous prétendons être de petits martyrs: à nous de gagner nos palmes!
«Le bon Dieu ne méprise pas ces combats ignorés et d'autant plus méritoires: «L'homme patient vaut mieux que l'homme fort, et celui qui dompte son âme vaut mieux que celui qui prend des villes.»[166]
«Par nos petits actes de charité pratiqués dans l'ombre, nous convertissons au loin les âmes, nous aidons aux missionnaires, nous leur attirons d'abondantes aumônes; et, par là, nous construisons de véritables demeures spirituelles et matérielles à Jésus-Hostie.»
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J'avais vu notre Mère parler de préférence à l'une de nos sœurs et lui témoigner, me semblait-il, plus de confiance et d'affection qu'à moi. Je racontais ma peine à sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, croyant recevoir de sympathiques condoléances, lorsqu'à ma grande surprise elle me dit:
«Vous croyez aimer beaucoup notre Mère?
—Certainement! Si je ne l'aimais pas, il me serait indifférent de lui voir préférer les autres à moi.
—Eh bien, je vais vous prouver que vous vous trompez absolument: ce n'est pas notre Mère que vous aimez, c'est vous-même.
«Lorsqu'on aime réellement, on se réjouit du bonheur de la personne aimée, on fait tous les sacrifices pour le lui procurer. Donc, si vous aviez cet amour véritable et désintéressé, si vous aimiez notre Mère pour elle-même, vous vous réjouiriez de lui voir trouver du plaisir à vos dépens; et, puisque vous pensez qu'elle a moins de satisfaction à parler avec vous qu'avec une autre, vous ne devriez pas avoir de peine lorsqu'il vous semble être délaissée.»
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Je me désolais de mes nombreuses distractions dans mes prières:
«Moi aussi, j'en ai beaucoup, me dit-elle, mais aussitôt que je m'en aperçois, je prie pour les personnes qui m'occupent l'imagination, et ainsi elles bénéficient de mes distractions.
«... J'accepte tout pour l'amour du bon Dieu, même les pensées les plus extravagantes qui me viennent à l'esprit.»
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On m'avait demandé une épingle qui m'était très commode, et je la regrettais. Elle me dit alors:
«Oh! que vous êtes riche! vous ne pouvez pas être heureuse!»
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* *
Etant chargée de l'ermitage de l'Enfant-Jésus, et sachant que les parfums incommodaient une de nos Mères, elle se priva toujours d'y mettre des fleurs odorantes, même une petite violette, ce qui fut matière à de vrais sacrifices.
Un jour qu'elle venait de placer une belle rose artificielle au pied de la statue, notre bonne Mère l'appela. Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, devinant bien que c'était pour lui faire enlever la rose, et ne voulant pas l'humilier, prit la fleur et, prévenant toute réflexion, elle lui dit:
«Voyez, ma Mère, comme on imite bien la nature aujourd'hui. Ne dirait-on pas que cette rose vient d'être cueillie dans le jardin?»
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Elle disait un jour:
«Il y a des instants où l'on est si mal chez soi, dans son intérieur, qu'il faut se hâter d'en sortir. Le bon Dieu ne nous oblige pas alors à rester en notre compagnie. Souvent même, il permet qu'elle nous soit désagréable, pour que nous la quittions. Et je ne vois pas d'autre moyen de sortir de chez soi que d'aller rendre visite à Jésus et à Marie, en courant aux œuvres de charité.»
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«Ce qui me fait du bien, lorsque je me représente l'intérieur de la sainte Famille, c'est de penser à une vie tout ordinaire.
«La sainte Vierge et saint Joseph savaient bien que Jésus était Dieu, mais de grandes merveilles leur étaient néanmoins cachées, et, comme nous, ils vivaient de la foi. N'avez-vous pas remarqué cette parole du texte sacré: «Ils ne comprirent pas ce qu'il leur disait[167]», et cette autre non moins mystérieuse: «Ses parents étaient dans l'admiration de ce qu'on disait de lui[168]»? Ne croirait-on pas qu'ils apprenaient quelque chose? car cette admiration suppose un certain étonnement.»
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«A Sexte, il y a un verset que je prononce tous les jours à contre-cœur. C'est celui-ci: «Inclinavi cor meum ad faciendas justificationes tuas in æternum, propter retributionem.»[169]
«Intérieurement je m'empresse de dire: «O mon Jésus, vous savez bien que ce n'est pas pour la récompense que je vous sers; mais uniquement parce que je vous aime et pour sauver des âmes.»
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«Au ciel seulement nous verrons la vérité absolue en toutes choses. Sur la terre, même dans la sainte Ecriture, il y a le côté obscur et ténébreux. Je m'afflige de voir la différence des traductions. Si j'avais été prêtre, j'aurais appris l'hébreu, afin de pouvoir lire la parole de Dieu telle qu'il daigna l'exprimer dans le langage humain.»
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Elle me parlait souvent d'un jeu bien connu, avec lequel elle s'amusait dans son enfance. C'était un kaléidoscope, sorte de petite longue-vue, à l'extrémité de laquelle on aperçoit de jolis dessins de diverses couleurs; si l'on tourne l'instrument, ces dessins varient à l'infini.
«Cet objet, me disait-elle, causait mon admiration, je me demandais ce qui pouvait produire un si charmant phénomène; lorsqu'un jour, après un examen sérieux, je vis que c'étaient simplement quelques petits bouts de papier et de laine jetés ça et là, et coupés n'importe comment. Je poursuivis mes recherches et j'aperçus trois glaces à l'intérieur du tube. J'avais la clef du problème.
«Ce fut pour moi l'image d'un grand mystère: Tant que nos actions, même les plus petites, ne sortent pas du foyer de l'amour, la Sainte Trinité, figurée par les trois glaces, leur donne un reflet et une beauté admirables. Jésus, nous regardant par la petite lunette, c'est-à-dire comme à travers lui-même, trouve nos démarches toujours belles. Mais, si nous sortons du centre ineffable de l'amour, que verra-t-il? Des brins de paille... des actions souillées et de nulle valeur.»
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* *
Un jour, je racontais à sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus les phénomènes étranges produits par le magnétisme sur les personnes qui veulent bien remettre leur volonté au magnétiseur. Ces détails parurent l'intéresser vivement, et le lendemain elle me dit:
«Que votre conversation d'hier m'a fait de bien! Oh! que je voudrais me faire magnétiser par Nôtre-Seigneur! C'est la première pensée qui m'est venue à mon réveil. Avec quelle douceur je lui ai remis ma volonté! Oui, je veux qu'il s'empare de mes facultés, de telle sorte que je ne fasse plus d'actions humaines et personnelles, mais des actions toutes divines, inspirées et dirigées par l'Esprit d'amour.»
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* *
Avant ma profession, je reçus par ma sainte Maîtresse une grâce bien particulière. Nous avions lavé toute la journée et j'étais brisée de fatigue, accablée de peines intérieures. Le soir avant l'oraison, je voulus lui en dire deux mots, mais elle me répondit:
«L'oraison sonne, je n'ai pas le temps de vous consoler; d'ailleurs je vois clairement que j'y prendrais une peine inutile, le bon Dieu veut que vous souffriez seule pour le moment.»
Je la suivis à l'oraison, dans un tel état de découragement que, pour la première fois, je doutai de ma vocation. «Jamais je n'aurai la force d'être carmélite, me disais-je, c'est une vie trop dure pour moi!»
J'étais à genoux depuis quelques minutes, dans ce combat et ces tristes pensées, quand tout à coup, sans avoir prié, sans même avoir désiré la paix, je sentis en mon âme un changement subit, extraordinaire; je ne me reconnaissais plus. Ma vocation m'apparut belle, aimable; je vis les charmes, le prix de la souffrance. Toutes les privations et les fatigues de la vie religieuse me semblèrent infiniment préférables aux satisfactions mondaines; enfin, je sortis de l'oraison absolument transformée.
Le lendemain, je racontai à ma sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus ce qui s'était passé la veille; et comme elle paraissait très émue, je voulus en savoir la cause.
«Ah! que Dieu est bon! me dit-elle alors. Hier soir, vous me faisiez une si profonde pitié que je ne cessai point, au commencement de l'oraison, de prier pour vous, demandant à Notre-Seigneur de vous consoler, de changer votre âme et de vous montrer le prix des souffrances. Il m'a exaucée!»
*
* *
Comme je suis enfant de caractère, le petit Jésus m'inspira, pour m'aider à pratiquer la vertu, de m'amuser avec lui. Je choisis le jeu de quilles. Je me les représentais de toutes grandeurs et de toutes couleurs, afin de personnifier les âmes que je voulais atteindre. La boule du jeu, c'était mon amour.
Au mois de décembre 1896, les novices reçurent, au profit des missions, différents bibelots pour leur arbre de Noël. Et voilà que, par hasard, il se trouva au fond de la boîte enchantée un objet bien rare au Carmel: une toupie. Mes compagnes dirent: «Que c'est laid! A quoi cela peut-il servir?» Moi qui connaissais bien le jeu, j'attrapai la toupie en m'écriant: «Mais c'est très amusant! ça pourrait marcher une journée entière sans s'arrêter, moyennant de bons coups de fouet!» Et là-dessus je me mis en devoir de leur donner une représentation qui les jeta dans l'étonnement.
Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus m'observait sans rien dire, et, le jour de Noël, après la Messe de Minuit, je trouvai dans notre cellule la fameuse toupie avec cette petite lettre dont l'enveloppe portait comme adresse:
A ma petite épouse chérie,
JOUEUSE DE QUILLES sur la Montagne du Carmel.
Nuit de Noël 1896.
Ma petite épouse chérie,
«Ah! que je suis content de toi! Toute l'année tu m'as beaucoup amusé en jouant aux quilles. J'ai eu tant de plaisir que la cour des anges en était surprise et charmée. Plusieurs petits chérubins m'ont demandé pourquoi je ne les avais pas faits enfants; d'autres ont voulu savoir si la mélodie de leurs instruments ne m'était pas plus agréable que ton rire joyeux, lorsque tu fais tomber une quille avec la boule de ton amour. J'ai répondu à tous qu'ils ne devaient pas se chagriner de n'être point enfants, puisqu'un jour ils pourraient jouer avec toi dans les prairies du ciel; je leur ai dit que, certainement, ton sourire m'était plus doux que leurs mélodies, parce que tu ne pouvais jouer et sourire qu'en souffrant et en t'oubliant toi-même.
Ma petite épouse bien-aimée, j'ai quelque chose à te demander à mon tour. Vas-tu me refuser?... Oh! non, tu m'aimes trop pour cela. Eh bien, je voudrais changer de jeu: les quilles, ça m'amuse bien, mais je voudrais maintenant jouer à la toupie; et, si tu veux, c'est toi qui seras ma toupie. Je t'en donne une pour modèle; tu vois qu'elle n'a pas de charmes extérieurs, quiconque ne sait pas s'en servir la repoussera du pied; mais un enfant qui l'aperçoit sautera de joie et dira: Ah! que c'est amusant! ça peut marcher toute la journée sans s'arrêter!...
Moi, le petit Jésus, je t'aime, bien que tu sois sans charmes, et je te supplie de toujours marcher pour m'amuser. Mais, pour faire tourner la toupie, il faut des coups de fouet! Eh bien, laisse tes sœurs te rendre ce service, et sois reconnaissante envers celles qui seront les plus assidues à accélérer ta marche... Lorsque je me serai bien amusé avec toi, je t'emmènerai là-haut et nous pourrons jouer sans souffrir.»
Ton petit frère,
Jésus.
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* *
J'avais l'habitude de pleurer continuellement et pour des riens, ce qui lui causait une peine très grande.
Un jour, il lui vint une idée lumineuse: prenant sur sa table de peinture une coquille de moule, et me tenant les mains pour m'obliger à ne pas m'essuyer les yeux, elle se mit à recueillir mes larmes dans cette coquille. Au lieu de continuer à pleurer, je ne pus alors m'empêcher de rire.
«Allez, me dit-elle, désormais je vous permets de pleurer tant que vous voudrez, pourvu que ce soit dans la coquille.»
Or, huit jours avant sa mort, j'avais pleuré toute une soirée en pensant à son prochain départ. Elle s'en aperçut et me dit:
«Vous avez pleuré.—Est-ce dans la coquille?»
Je ne pouvais mentir... et mon aveu l'attrista. Elle reprit:
«Je vais mourir, et je ne serai pas tranquille sur vôtre compte, si vous ne me promettez de suivre fidèlement ma recommandation. J'y attache une importance capitale pour votre âme.»
Je donnai ma parole, demandant toutefois, comme une grâce, la permission de pleurer librement sa mort.
«Pourquoi pleurer ma mort? Voilà des larmes bien inutiles. Vous pleurerez mon bonheur! Enfin, j'ai pitié de votre faiblesse et je vous permets de pleurer les premiers jours. Mais, après cela, il faudra reprendre la coquille.»
Je dois dire que j'ai été fidèle, bien qu'il m'en ait coûté des efforts héroïques.
Quand je voulais pleurer, je m'armais avec courage de l'impitoyable instrument; mais, quelque besoin que j'en eusse, le soin que je devais prendre à courir d'un œil à l'autre distrayait ma pensée du sujet de ma peine, et cet ingénieux moyen ne tarda pas à me guérir entièrement de ma trop grande sensibilité.
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* *
Je voulais me priver de la sainte Communion pour une infidélité qui lui avait causé beaucoup de peine, mais dont je me repentais amèrement. Je lui écrivis ma résolution; et voici le billet qu'elle m'envoya:
«Petite fleur chérie de Jésus, cela suffit bien que, par l'humiliation de votre âme, vos racines mangent de la terre... il faut entr'ouvrir, ou plutôt élever bien haut votre corolle, afin que le Pain des Anges vienne, comme une rosée divine, vous fortifier et vous donner tout ce qui vous manque.
«Bonsoir, pauvre fleurette, demandez à Jésus que toutes les prières qui sont faites pour ma guérison servent à augmenter le feu qui doit me consumer.»
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«Au moment de communier, je me représente quelquefois mon âme sous la figure d'un petit bébé de trois ou quatre ans qui, à force de jouer, a ses cheveux et ses vêtements salis et en désordre.—Ces malheurs me sont arrivés en bataillant avec les âmes.—Mais bientôt la Vierge Marie s'empresse autour de moi. Elle a vite fait de me retirer mon petit tablier tout sale, de rattacher mes cheveux et de les orner d'un joli ruban ou simplement d'une petite fleur... et cela suffit pour me rendre gracieuse et me faire asseoir sans rougir au festin des anges.»
*
* *
A l'infirmerie, nous attendions à peine que ses actions de grâces fussent terminées pour lui parler et lui demander ses conseils. Elle s'en attrista d'abord et nous en fit de doux reproches. Puis bientôt elle nous laissa faire, disant:
«J'ai pensé que je ne devais pas désirer plus de repos que Notre-Seigneur. Lorsqu'il s'enfuyait au désert après ses prédications, le peuple venait aussitôt troubler sa solitude. Approchez de moi tant que vous voudrez. Je dois mourir les armes à la main, ayant à la bouche le glaive de l'esprit qui est la parole de Dieu[170].»
*
* *
«Donnez-nous un conseil pour nos directions spirituelles. Comment devons-nous les faire?
—Avec une grande simplicité, sans trop compter sur un secours qui peut vous manquer au premier moment. Vous seriez vite forcées de dire avec l'épouse des Cantiques: «Les gardes m'ont enlevé mon manteau, ils m'ont blessée; et ce n'est qu'en les DÉPASSANT un peu que j'ai trouvé Celui que j'aime!»[171] Si vous demandez humblement et sans attache où est votre Bien-Aimé, les gardes vous l'indiqueront. Toutefois, le plus souvent, vous ne trouverez Jésus qu'après avoir dépassé toute créature. Que de fois, pour ma part, n'ai-je pas répété cette strophe du Cantique spirituel:
Ne m'envoyez plus
Désormais de messagers
Qui ne savent pas me dire ce que je veux.
. . . . . . . . . . .
Tous ceux qui s'occupent de vous, sans exception,
Me parlent continuellement de vos mille grâces
Et tous me blessent encore davantage;
Et surtout ce qui me fait mourir
C'est un je ne sais quoi qu'ils ne font que balbutier[172].»
*
* *
«Si, par impossible, le bon Dieu lui-même ne voyait pas mes bonnes actions, je n'en serais pas affligée. Je l'aime tant que je voudrais pouvoir lui faire plaisir, sans qu'il sache que c'est moi. Le sachant et le voyant, il est comme obligé de me rendre... je ne voudrais pas lui donner cette peine.»
*
* *
«Si j'avais été riche, je n'aurais pu voir un pauvre ayant faim sans lui donner à manger. Je fais ainsi dans ma vie spirituelle: à mesure que je gagne quelque chose, je sais que des âmes sont sur le point de tomber en enfer, alors je leur donne mes trésors et je n'ai pas encore trouvé un moment pour me dire: «Maintenant, je vais travailler pour moi.»
*
* *
«Il y a des personnes qui prennent tout de manière à se faire le plus de peine, pour moi c'est le contraire: je vois toujours le bon côté des choses. Si je n'ai que la souffrance pure, sans aucune éclaircie, eh bien, j'en fais ma joie.»
*
* *
«Toujours ce que le bon Dieu m'a donné m'a plu, même les choses qui me paraissent moins bonnes et moins belles que celles des autres.»
*
* *
«Quand j'étais toute petite, on m'avait mis, chez ma tante, un beau livre entre les mains. En lisant une histoire, je vis qu'on louait beaucoup une maîtresse de pension parce qu'elle savait adroitement se tirer d'affaire sans blesser personne. Je remarquai surtout cette phrase: «Elle disait à celle-ci: Vous n'avez pas tort; à celle-là: Vous avez raison»; et tout en lisant, je pensais: «Oh! moi je n'aurais pas fait ainsi, il faut toujours dire la vérité.»
«Et maintenant je la dis toujours. J'ai bien plus de peine, il est vrai, car ce serait si facile, quand on vient vous raconter un ennui, de mettre le tort sur les absents; aussitôt celle qui se plaint serait apaisée. Oui, mais... je fais tout le contraire. Si je ne suis pas aimée, tant pis! Qu'on ne vienne pas me trouver si on ne veut pas savoir la vérité.»
«Pour qu'une réprimande porte du fruit, il faut que cela coûte de la faire; et il faut la faire sans une ombre de passion dans le cœur.
«Il ne faut pas que la bonté dégénère en faiblesse. Quand on a grondé avec justice, il faut en rester là et ne pas se laisser attendrir au point de se tourmenter d'avoir fait de la peine. Courir après l'affligée pour la consoler, c'est lui faire plus de mal que de bien. La laisser à elle-même, c'est la forcer à ne rien attendre du côté humain, à recourir au bon Dieu, à voir ses torts, à s'humilier. Autrement elle s'habituerait à être consolée après un reproche mérité, et elle agirait comme un enfant gâté qui trépigne et crie, sachant bien qu'il fera revenir sa mère pour essuyer ses larmes.»
«Que le glaive de l'esprit qui est la parole de Dieu demeure perpétuellement en votre bouche et en vos cœurs.»[173] Si nous trouvons une âme désagréable, ne nous rebutons pas, ne la délaissons jamais. Ayons toujours «le glaive de l'esprit» pour la reprendre de ses torts; ne laissons pas aller les choses pour conserver notre repos; combattons sans relâche, même sans espoir de gagner la bataille. Qu'importe le succès! Allons toujours, quelle que soit la fatigue de la lutte. Ne disons pas: «Je n'obtiendrai rien de cette âme, elle ne comprend pas, elle est à abandonner!» Oh! ce serait de la lâcheté! Il faut faire son devoir jusqu'au bout.»
*
* *
«Autrefois, si quelqu'un de ma famille avait de la peine, et qu'au parloir je n'avais pu réussir à le consoler, je m'en allais le cœur navré; mais bientôt, Jésus me fit comprendre que j'étais incapable de consoler une âme. A partir de ce jour, je n'avais plus de chagrin quand on s'en allait triste: je confiais au bon Dieu les souffrances de ceux qui m'étaient chers, et je sentais bien que j'étais exaucée. Je m'en rendais compte au parloir suivant. Depuis cette expérience, quand j'ai fait de la peine involontairement, je ne me tourmente pas davantage: je demande simplement à Jésus de réparer ce que j'ai fait.»
*
* *
«Que pensez-vous de toutes les grâces dont vous avez été comblée?
—Je pense que l'Esprit de Dieu souffle où il veut[174].»
*
* *
Elle disait à sa Mère Prieure:
«Ma Mère, si j'étais infidèle, si je commettais seulement la plus légère infidélité, je sens qu'elle serait suivie de troubles épouvantables, et je ne pourrais plus accepter la mort.»
Et comme la Mère Prieure manifestait sa surprise de l'entendre tenir ce langage, elle reprit:
«Je parle d'une infidélité d'orgueil. Par exemple, si je disais: «J'ai acquis telle ou telle vertu, je puis la pratiquer»; ou bien: «O mon Dieu, je vous aime trop, vous le savez, pour m'arrêter à une seule pensée contre la foi»; aussitôt, je le sens, je serais assaillie par les plus dangereuses tentations, et j'y succomberais certainement.
«Pour éviter ce malheur, je n'ai qu'à dire humblement du fond du cœur: «O mon Dieu, je vous en prie, ne permettez pas que je sois infidèle!»
«Je comprends très bien que saint Pierre soit tombé. Il comptait trop sur l'ardeur de ses sentiments au lieu de s'appuyer uniquement sur la force divine. Je suis bien sûre que s'il avait dit à Jésus: «Seigneur, donnez-moi le courage de vous suivre jusqu'à la mort», ce courage ne lui aurait pas été refusé.
«Ma Mère, comment se fait-il que Notre-Seigneur, sachant ce qui devait arriver, ne lui dit pas: «Demande-moi la force d'accomplir ce que tu veux»? Je crois que c'est pour nous montrer deux choses: la première qu'il n'apprenait rien de plus à ses Apôtres par sa présence sensible, qu'il ne nous apprend à nous-mêmes par les bonnes inspirations de sa grâce; la seconde que, destinant saint Pierre à gouverner toute l'Eglise où il y a tant de pécheurs, il voulait qu'il expérimentât par lui-même ce que peut l'homme sans l'aide de Dieu. C'est pour cela qu'avant sa chute, Jésus lui dit: «Quand tu seras revenu à toi, confirme tes frères[175]»; c'est-à-dire raconte-leur l'histoire de ton péché, montre-leur par ta propre expérience combien il est nécessaire, pour le salut, de s'appuyer uniquement sur moi.»
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J'avais beaucoup de peine de la voir malade et je lui répétais souvent: «Oh! que la vie est triste!» Mais elle me reprenait aussitôt, disant:
«La vie n'est pas triste! elle est au contraire très gaie. Si vous disiez: «L'exil est triste», je vous comprendrais. On fait erreur en donnant le nom de vie à ce qui doit finir. Ce n'est qu'aux choses du ciel, à ce qui ne doit jamais mourir qu'on doit donner ce vrai nom; et, puisque nous en jouissons dès ce monde, la vie n'est pas triste, mais gaie, très gaie!...»
Elle était elle-même d'une gaieté ravissante:
Pendant plusieurs jours, elle avait été beaucoup mieux et nous lui disions: «Nous ne savons pas encore de quelle maladie vous mourrez?...
—Mais je mourrai de mort! Le bon Dieu n'a-t-il pas dit à Adam de quoi il mourrait? Il lui a dit: «Tu mourras de mort[176]!»
—Eh bien, c'est donc la mort qui viendra vous chercher!
—Non, ce n'est pas la mort qui viendra me chercher, c'est le bon Dieu. La mort n'est point un fantôme, un spectre horrible comme on la représente sur les images. Il est écrit dans le catéchisme que la mort est la séparation de l'âme et du corps, ce n'est que cela! Eh bien, je n'ai pas peur d'une séparation qui me réunira pour toujours au bon Dieu.»
«Le divin Voleur viendra-t-il bientôt voler sa petite grappe de raisin?
—Je l'aperçois de loin et je me garde bien de crier: «Au voleur!!!» Au contraire, je l'appelle en disant: «Par ici! par ici!»
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Je lui disais que les plus beaux anges, vêtus de robes blanches, le visage joyeux et resplendissant, transporteraient son âme au ciel. Elle me répondit:
«Toutes ces images ne me font aucun bien; je ne puis me nourrir que de la vérité. Dieu et les anges sont de purs esprits, personne ne peut les voir des yeux du corps tels qu'ils sont en réalité. C'est pour cela que je n'ai jamais désiré les grâces extraordinaires. J'aime mieux attendre la vision éternelle.
—J'ai demandé au bon Dieu de m'envoyer un joli rêve pour me consoler de votre départ.
—Ah! voilà une chose que je n'aurais jamais faite! Demander des consolations!... Puisque vous voulez me ressembler, vous savez bien que, moi, je dis:
Oh! ne crains pas, Seigneur, que je t'éveille;
J'attends en paix le rivage des cieux...
Il est si doux de servir le bon Dieu dans la nuit et dans l'épreuve, nous n'avons que cette vie pour vivre de foi.»
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«Je suis bien heureuse de m'en aller au ciel, mais quand je pense à cette parole du Seigneur: «Je viendrai bientôt et je porte ma récompense avec moi, pour rendre à chacun selon ses œuvres[177]», je me dis qu'il sera bien embarrassé pour moi: je n'ai pas d'œuvres... Eh bien! il me rendra selon ses œuvres a Lui!»
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«Certainement, vous ne ferez pas une minute de purgatoire, ou bien alors personne ne va droit au ciel!
—Oh! je ne m'inquiète guère de cela; je serai toujours contente de la sentence du bon Dieu. Si je vais en purgatoire, eh bien! je me promènerai au milieu des flammes, comme les trois Hébreux dans la fournaise, en chantant le cantique de l'amour.»
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«Vous serez placée dans le ciel parmi les séraphins.
—S'il en est ainsi, je ne les imiterai pas; tous se couvrent de leurs ailes à la vue de Dieu, je me garderai bien de me couvrir de mes ailes!»
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Je lui montrais une photographie représentant Jeanne d'Arc consolée dans la prison par ses voix. Elle me dit:
«Je suis consolée, moi aussi, par une voix intérieure. D'en haut, les saints m'encouragent, ils me disent: «Tant que tu es dans les fers, tu ne peux remplir ta mission; mais plus tard, après ta mort, ce sera le temps de tes conquêtes.»
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«Le bon Dieu fera toutes mes volontés au ciel, parce que je n'ai jamais fait ma volonté sur la terre.»
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«Vous nous regarderez du haut du ciel, n'est-ce pas?
—Non, je descendrai.»
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Citons encore ce trait touchant:
Quelques mois avant la mort de sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, nous lisions au réfectoire la vie de saint Louis de Gonzague, et l'une de nos bonnes Mères fut frappée de l'affection touchante et réciproque du jeune saint et d'un vénérable religieux de la Compagnie de Jésus, le P. Corbinelli.
«C'est vous le petit Louis, dît-elle à notre sainte petite sœur, et moi je suis le vieux P. Corbinelli; quand vous serez au ciel, souvenez-vous de moi.
—Voulez-vous, ma Mère, que je vienne bientôt vous chercher?
—Non, je n'ai pas encore assez souffert.
—O ma Mère, moi je vous dis que vous avez bien assez souffert.»
Et Mère Hermance du Cœur de Jésus de répondre:
«Je n'ose encore vous dire oui... Pour une chose aussi grave, il me faut la sanction de l'autorité.»
En effet, la demande fut adressée à la Mère Prieure; et, sans y attacher d'importance, elle donna une réponse affirmative.
Or, l'un des derniers jours de sa vie, sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, ne pouvant presque plus parler en raison de sa grande faiblesse, reçut, par l'entremise de l'infirmière, un bouquet de fleurs cueillies par notre chère Mère, avec prière instante de lui transmettre ensuite, comme remerciement, un seul mot d'affection. Et voici quel fut ce mot:
«Dites à Mère du Cœur de Jésus que ce matin, pendant la messe, j'ai vu la tombe du P. Corbinelli tout près de celle du petit Louis.
—C'est bien, répondit tout émue notre bonne Mère, dites à sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus que j'ai compris...»
A partir de ce moment, elle demeura persuadée de sa mort prochaine qui arriva, en effet, un an après.
Et, suivant la prédiction du petit Louis, la tombe du P. Corbinelli se trouva tout près de la sienne.