Un matin, je voulus embrasser la petite Thérèse avant de descendre; elle paraissait profondément endormie; je n'osais donc la réveiller, quand Marie me dit: «Maman, elle fait semblant de dormir, j'en suis sûre.» Alors je me penchai sur son front pour l'embrasser; mais elle se cacha aussitôt sous sa couverture en me disant d'un air d'enfant gâté: «Je ne veux pas qu'on me voie.»—Je n'étais rien moins que contente, et le lui fis sentir. Deux minutes après je l'entendais pleurer, et voilà que bientôt, à ma grande surprise, je l'aperçois à mes côtés! Elle était sortie toute seule de son petit lit, avait descendu l'escalier pieds nus, embarrassée dans sa chemise de nuit plus longue qu'elle. Son petit visage était couvert de larmes.—«Maman, me dit-elle en se jetant à mes genoux, maman, j'ai été méchante, pardonne-moi!» Le pardon fut vite accordé. Je pris mon chérubin dans mes bras, le pressant sur mon cœur et le couvrant de baisers.
De Maman j'aimais le sourire;
Son regard profond semblait dire:
"L'Eternité me ravit et m'attire...
Je vais aller dans le Ciel bleu
Voir Dieu!"
Je me souviens aussi de l'affection bien grande que j'avais dès ce temps-là pour ma sœur aînée, Marie, qui venait de terminer ses études à la Visitation. Sans en avoir l'air, je faisais attention à tout ce qui se passait et se disait autour de moi; il me semble que je jugeais les choses comme maintenant. J'écoutais attentivement ce qu'elle apprenait à Céline; pour obtenir la faveur d'être admise dans sa chambre pendant des leçons, j'étais bien sage et je lui obéissais en tout; aussi me comblait-elle de cadeaux qui, malgré leur peu de valeur, me faisaient un extrême plaisir.
Je puis dire que mes deux grandes sœurs me rendaient bien fière! Mais, comme Pauline me paraissait si loin, je ne rêvais qu'elle du matin au soir. Lorsque je commençais seulement à parler, et que maman me demandait: «A quoi penses-tu?» la réponse était invariable: «A Pauline!» Quelquefois j'entendais dire que Pauline serait religieuse; alors, sans trop savoir ce que c'était, je pensais: «Moi aussi, je serai religieuse!» C'est là un de mes premiers souvenirs; et depuis je n'ai jamais changé de résolution. Ce fut donc l'exemple de cette sœur chérie qui, dès l'âge de deux ans, m'entraîna vers l'Epoux des vierges.
O ma Mère, que de douces réflexions je voudrais vous confier ici, sur mes rapports avec Pauline! mais ce serait trop long.
Ma chère petite Léonie tenait aussi une bien grande place dans mon cœur; elle m'aimait beaucoup. Le soir, en revenant de ses leçons, elle voulait me garder quand toute la famille était en promenade; il me semble entendre encore les gentils refrains qu'elle chantait de sa douce voix pour m'endormir. Je me souviens parfaitement de sa première communion. Je me rappelle aussi la petite fille pauvre, sa compagne, que ma mère avait habillée, suivant l'usage touchant des familles aisées d'Alençon. Cette enfant ne quitta pas Léonie un seul instant de ce beau jour; et, le soir au grand dîner, on la mit à la place d'honneur. Hélas! j'étais trop petite pour rester à ce pieux festin; mais j'y participai un peu, grâce à la bonté de papa qui vint lui-même, au dessert, apporter à sa petite reine un morceau de la pièce montée.
Maintenant il me reste à parler de Céline, la petite compagne de mon enfance. Pour elle, les souvenirs sont en telle abondance que je ne sais lesquels choisir. Nous nous entendions parfaitement toutes les deux; mais j'étais bien plus vive et bien moins naïve qu'elle. Voici une lettre qui vous montrera, ma Mère, combien Céline était douce, et moi méchante. J'avais alors près de trois ans et Céline six ans et demi.
Ma petite Céline est tout à fait portée à la vertu; pour le petit furet, on ne sait pas trop comment ça fera; c'est si petit, si étourdi! C'est une enfant très intelligente; mais elle est bien moins douce que sa sœur, et surtout d'un entêtement presque invincible. Quand elle dit non, rien ne peut la faire céder; on la mettrait une journée dans la cave sans obtenir un oui de sa part; elle y coucherait plutôt!
J'avais encore un défaut dont ma mère ne parle pas dans ses lettres: c'était un grand amour-propre. En voici seulement deux exemples:
Un jour, voulant connaître sans doute jusqu'où irait mon orgueil, elle me dit en souriant: «Ma petite Thérèse, si tu veux baiser la terre je vais te donner un sou.» Un sou, cela valait pour moi toute une fortune. Pour le gagner dans la circonstance, je n'avais guère besoin d'abaisser ma grandeur, car ma petite taille ne mettait pas une distance considérable entre moi et la terre; cependant ma fierté se révolta, et, me tenant bien droite, je répondis à maman: «Oh! non, ma petite mère, j'aime mieux ne pas avoir de sou.»
Une autre fois, nous devions aller à la campagne chez des amis. Maman dit à Marie de me mettre ma plus jolie toilette, mais de ne pas me laisser les bras nus. Je ne soufflai mot, et montrai même l'indifférence que doivent avoir les enfants de cet âge; mais intérieurement je me disais: «Pourtant, comme j'aurais été bien plus gentille avec mes petits bras nus!»
Avec une semblable nature, je me rends parfaitement compte que, si j'avais été élevée par des parents sans vertu, je serais devenue très méchante, et peut-être même aurais-je couru à ma perte éternelle. Mais Jésus veillait sur sa petite fiancée; il fit tourner à son avantage tous ses défauts, qui, réprimés de bonne heure, lui servirent à grandir dans la perfection. En effet, comme j'avais de l'amour-propre et aussi l'amour du bien, il suffisait que l'on me dît une seule fois: «Il ne faut pas faire telle chose», pour que je n'eusse plus envie de recommencer. Je vois avec plaisir dans les lettres de ma chère maman, qu'en avançant en âge je lui donnais plus de consolation; n'ayant sous les yeux que de bons exemples, je voulais naturellement les suivre. Voici ce qu'elle écrivait en 1876:
Jusqu'à Thérèse qui veut se mêler de faire des sacrifices. Marie a donné à ses petites sœurs un chapelet fait exprès pour compter leurs pratiques de vertu; elles font ensemble de véritables conférences spirituelles très amusantes. Céline disait l'autre jour: «Comment cela se fait-il que le bon Dieu soit dans une si petite hostie?» Thérèse lui a répondu: «Ce n'est pas si étonnant, puisque le bon Dieu est tout-puissant!»—«Et qu'est-ce que ça veut dire tout-puissant?»—«Ça veut dire qu'il fait tout ce qu'il veut!»
Mais le plus curieux encore, c'est de voir Thérèse mettre la main cent fois par jour dans sa petite poche pour tirer une perle à son chapelet toutes les fois qu'elle fait un sacrifice.
Ces deux enfants sont inséparables et se suffisent pour se récréer. La nourrice a donné à Thérèse un coq et une poule de la petite espèce; vite le bébé a donné le coq à sa sœur. Tous les jours, après le dîner, celle-ci va prendre son coq, elle l'attrape tout d'un coup ainsi que la poule; puis les voilà qui viennent s'asseoir au coin du feu; elles s'amusent ainsi fort longtemps.
Un matin, Thérèse s'est avisée de sortir de son petit lit pour aller coucher avec Céline; la bonne la cherchait pour l'habiller; elle l'aperçoit enfin, et la petite lui dit, en embrassant sa sœur et la serrant bien fort dans ses bras: «Laissez-moi, ma pauvre Louise, vous voyez bien que toutes les deux, on est comme les petites poules blanches, on ne peut pas se séparer!»
Il est bien vrai que je ne pouvais rester sans Céline; j'aimais mieux sortir de table avant d'avoir fini mon dessert que de ne pas la suivre aussitôt qu'elle se levait. Me tournant alors dans ma grande chaise d'enfant, je voulais descendre bien vite et puis nous allions jouer ensemble.
Le dimanche, comme j'étais trop petite pour aller aux offices, maman restait à me garder. En cette circonstance, je montrais une grande sagesse, ne marchant que sur le bout des pieds; mais aussitôt que j'entendais la porte s'ouvrir, c'était une explosion de joie sans pareille; je me précipitais au-devant de ma jolie petite sœur, et je lui disais: «O Céline! donne-moi bien vite du pain bénit!» Un jour, elle n'en avait pas!... comment faire? Je ne pouvais m'en passer; j'appelais ce festin, ma messe. Une idée lumineuse me traversa l'esprit: «Tu n'as pas de pain bénit, eh bien, fais-en!» Elle ouvrit alors le placard, prit le pain, en coupa une bouchée, et, récitant dessus un Ave Maria d'un ton solennel, me le présenta triomphante. Et moi, faisant le signe de la croix, je le mangeai avec une grande dévotion, lui trouvant tout à fait le goût du pain bénit.
Un jour, Léonie, se trouvant sans doute trop grande pour jouer à la poupée, vint nous trouver toutes les deux avec une corbeille remplie de robes, de jolis morceaux d'étoffe et autres garnitures, sur lesquels ayant couché sa poupée, elle nous dit: «Tenez, mes petites sœurs, choisissez!» Céline regarda et prit un peloton de ganse. Après un moment de réflexion, j'avançai la main à mon tour en disant: «Je choisis tout!» et j'emportai corbeille et poupée sans autre cérémonie.
Ce trait de mon enfance est comme le résumé de ma vie entière. Plus tard, lorsque la perfection m'est apparue, j'ai compris que pour devenir une sainte il fallait beaucoup souffrir, rechercher toujours ce qu'il y a de plus parfait et s'oublier soi-même. J'ai compris que, dans la sainteté, les degrés sont nombreux, que chaque âme est libre de répondre aux avances de Notre-Seigneur, de faire peu ou beaucoup pour son amour; en un mot, de choisir entre les sacrifices qu'il demande. Alors, comme aux jours de mon enfance, je me suis écriée: «Mon Dieu, je choisis tout! je ne veux pas être sainte à moitié; cela ne me fait pas peur de souffrir pour vous, je ne crains qu'une chose, c'est de garder ma volonté; prenez-la, car je choisis tout ce que vous voulez!»
Mais je m'oublie, ma Mère bien-aimée; je ne dois pas encore vous parler de ma jeunesse, j'en suis au petit bébé de trois et quatre ans.
Je me souviens d'un songe que j'ai fait à cet âge et qui s'est gravé profondément dans ma mémoire:
J'allais me promener seule au jardin, quand j'aperçus tout à coup, auprès de la tonnelle, deux affreux petits diables qui dansaient sur un baril de chaux avec une agilité surprenante, malgré des fers pesants qu'ils avaient aux pieds. Ils jetèrent d'abord sur moi des yeux flamboyants; puis, comme saisis de crainte, je les vis se précipiter en un clin d'œil au fond du baril, sortir ensuite par je ne sais quelle issue, courir et se cacher finalement dans la lingerie qui donnait de plain-pied sur le jardin. Les trouvant si peu braves, je voulus savoir ce qu'ils allaient faire; et, dominant ma première frayeur, je m'approchai de la fenêtre... Les pauvres diablotins étaient là, courant sur les tables et ne sachant comment fuir mon regard. De temps en temps ils s'approchaient, guettaient par les carreaux d'un air inquiet; puis, voyant que j'étais toujours là, ils recommençaient à courir comme des désespérés.
Sans doute, ce rêve n'a rien d'extraordinaire; je crois, cependant, que le bon Dieu s'en est servi, afin de me prouver qu'une âme en état de grâce n'a rien à craindre des démons qui sont des lâches, capables de fuir devant le regard d'un enfant.
O ma Mère, que j'étais heureuse à cet âge! Non seulement je commençais à jouir de la vie; mais la vertu avait pour moi des charmes. Je me trouvais, il me semble, dans les mêmes dispositions qu'aujourd'hui, ayant déjà un très grand empire sur toutes mes actions. Ainsi, j'avais pris l'habitude de ne jamais me plaindre quand on m'enlevait ce qui était à moi; ou bien, lorsque j'étais accusée injustement, je préférais me taire que de m'excuser. Il n'y avait en cela aucun mérite de ma part; je le faisais naturellement.
Ah! comme elles ont passé rapidement ces années ensoleillées de ma petite enfance, et quelle douce et suave empreinte elles ont laissée dans mon âme! Je me rappelle avec bonheur les promenades du dimanche où toujours ma bonne mère nous accompagnait. Je sens encore les impressions profondes et poétiques qui naissaient dans mon cœur à la vue des champs de blé émaillés de coquelicots, de bleuets et de pâquerettes. Déjà, j'aimais les lointains, l'espace, les grands arbres; en un mot, toute la belle nature me ravissait et transportait mon âme dans les cieux.
Souvent, pendant ces longues promenades, nous rencontrions des pauvres, et la petite Thérèse était toujours chargée de leur porter l'aumône; ce qui la rendait bien heureuse. Souvent aussi, mon bon père, trouvant la route un peu longue pour sa petite reine, la ramenait au logis, à son grand déplaisir! Alors, pour la consoler, Céline remplissait de pâquerettes son joli petit panier et les lui donnait au retour.
Oh! véritablement, tout me souriait sur la terre. Je trouvais des fleurs sous chacun de mes pas, et mon heureux caractère contribuait aussi à rendre ma vie agréable; mais une nouvelle période allait s'ouvrir. Devant être si tôt la fiancée de Jésus, il m'était nécessaire de souffrir dès mon enfance. De même que les fleurs du printemps commencent à germer sous la neige et s'épanouissent aux premiers rayons du soleil, de même la petite fleur dont j'écris les souvenirs a-t-elle dû passer par l'hiver de l'épreuve, et laisser remplir son tendre calice de la rosée des pleurs...
Mort de sa mère.—Les Buissonnets.—Amour paternel.
Première confession.
Les veillées d'hiver.—Vision prophétique.
——
Tous les détails de la maladie de ma mère sont encore présents à mon cœur. Je me souviens surtout des dernières semaines qu'elle a passées sur la terre. Nous étions, Céline et moi, comme de pauvres petites exilées! Tous les matins Madame X*** venait nous chercher, et nous passions la journée chez elle. Une fois, nous n'avions pas eu le temps de faire notre prière avant de partir, et ma petite sœur me dit tout bas pendant le trajet: «Faut-il avouer que nous n'avons pas fait notre prière?—Oh! oui», lui ai-je répondu. Alors, bien timidement, elle confia son secret à cette dame qui nous dit aussitôt: «Eh bien, mes petites filles, vous allez la faire»; puis, nous laissant dans une grande chambre, elle partit. Céline me regarda stupéfaite; je ne l'étais pas moins et m'écriai: «Ah! ce n'est pas comme maman! toujours elle nous faisait faire notre prière.»
Dans la journée, malgré les distractions qu'on essayait de nous donner, la pensée de notre mère chérie nous revenait sans cesse. Je me rappelle que ma sœur ayant reçu un bel abricot, se pencha vers moi et me dit: «Nous n'allons pas le manger, je vais le donner à maman.» Hélas! notre mère bien-aimée était déjà trop malade pour manger les fruits de la terre; elle ne devait plus se rassasier qu'au ciel de la gloire de Dieu et boire avec Jésus le vin mystérieux dont il parla dans sa dernière Cène, promettant de le partager avec nous dans le royaume de son Père.
La cérémonie touchante de l'Extrême-Onction s'est imprimée dans mon âme. Je vois encore l'endroit où l'on me fit agenouiller, j'entends encore les sanglots de mon pauvre père.
Ma mère quitta ce monde le 28 août 1877, dans sa quarante-sixième année. Le lendemain de sa mort, mon bon père me prit dans ses bras: «Viens, me dit-il, embrasser une dernière fois ta chère petite mère.» Et moi, sans prononcer un seul mot, j'approchai mes lèvres du front glacé de ma mère chérie.
Je ne me souviens pas d'avoir beaucoup pleuré. Je ne parlais à personne des sentiments profonds qui remplissaient mon cœur; je regardais et j'écoutais en silence. Je voyais aussi bien des choses qu'on aurait voulu me cacher: un moment, je me trouvai seule en face du cercueil, placé debout dans le corridor; je m'arrêtai longtemps à le considérer; jamais je n'en avais vu, cependant je comprenais! J'étais si petite alors qu'il me fallait lever la tête pour le voir tout entier, et il me paraissait bien grand, bien triste...
Quinze ans plus tard, je me trouvai devant un autre cercueil, celui de notre sainte Mère Geneviève[14]; et je me crus encore aux jours de mon enfance! Tous mes souvenirs se pressèrent en foule dans ma mémoire. C'était bien la même petite Thérèse qui regardait, mais elle avait grandi, et le cercueil lui paraissait petit; elle ne levait pas la tête pour le regarder, elle ne la levait plus que pour contempler le ciel qui lui paraissait bien joyeux, car l'épreuve avait mûri et fortifié son âme de telle sorte que rien ici-bas ne pouvait plus l'attrister.
Le jour où la sainte Eglise bénit la dépouille mortelle de ma mère, le bon Dieu ne me laissa pas tout à fait orpheline; il me donna une autre mère et me la fit choisir librement. Nous étions réunies toutes les cinq, nous regardant avec tristesse. En nous voyant ainsi, notre bonne fut émue de compassion et se tournant vers Céline et vers moi: «Pauvres petites, nous dit-elle, vous n'avez plus de mère!» Alors Céline se jeta dans les bras de Marie en s'écriant: «Eh bien, c'est toi qui seras maman!» Moi, toujours habituée à suivre Céline, j'aurais bien dû l'imiter dans une action si juste; mais je pensai que Pauline allait peut-être avoir du chagrin et se sentir délaissée, n'ayant pas de petite fille; alors je la regardai avec tendresse, et cachant ma petite tête sur son cœur, je dis à mon tour: «Pour moi, c'est Pauline qui sera maman!»
Comme je l'ai écrit plus haut, c'est à partir de cette époque qu'il me fallut entrer dans la seconde période de mon existence, la plus douloureuse, surtout depuis l'entrée au Carmel de celle que j'avais choisie pour ma seconde mère. Cette période s'étend à partir de l'âge de quatre ans et demi jusqu'à ma quatorzième année, où je retrouvai mon caractère d'enfant, tout en comprenant de plus en plus le sérieux de la vie.
Il faut vous dire, ma Mère vénérée, qu'aussitôt la mort de maman, mon heureux caractère changea complètement. Moi, si vive, si expansive, je devins timide et douce, sensible à l'excès; un regard suffisait souvent pour me faire fondre en larmes; il fallait que personne ne s'occupât de moi; je ne pouvais souffrir la compagnie des étrangers et ne retrouvais ma gaieté que dans l'intimité de la famille. Là, je continuais à être entourée des délicatesses les plus grandes. Le cœur déjà si affectueux de mon père semblait enrichi d'un amour vraiment maternel, et je sentais mes sœurs devenues pour moi les mères les plus tendres, les plus désintéressées. Ah! si le bon Dieu n'avait pas prodigué ses bienfaisants rayons à sa petite fleur, jamais elle n'aurait pu s'acclimater sur la terre. Encore trop faible pour supporter les pluies et les orages, il lui fallait de la chaleur, une douce rosée et des brises printanières; ces bienfaits ne lui manquèrent pas, même sous la neige de l'épreuve.
Bientôt, mon père résolut de quitter Alençon pour venir habiter Lisieux et nous rapprocher ainsi de mon oncle, frère de ma mère. Il fit ce sacrifice dans le but de confier mes sœurs, encore jeunes, à la direction de ma chère tante, afin qu'elle les guidât dans leur nouvelle mission et nous servît en quelque sorte de mère. Je ne ressentis aucun chagrin en abandonnant ma ville natale; les enfants aiment le changement et ce qui sort de l'ordinaire; ce fut donc avec plaisir que je vins à Lisieux. Je me souviens du voyage, de l'arrivée le soir chez mon oncle; je vois encore mes petites cousines, Jeanne et Marie, nous attendant sur le seuil de la maison avec ma tante. Oh! que je fus touchée de l'affection que nos chers parents nous témoignèrent!
Le lendemain, on nous conduisit dans notre nouvelle demeure, je veux dire aux Buisson nets, quartier solitaire situé tout près de la belle promenade nommée «Jardin de l'étoile». La maison louée par mon père me parut charmante: un belvédère d'où la vue s'étendait au loin, le jardin anglais devant la façade, et derrière la maison un autre grand jardin potager; tout cela pour ma jeune imagination fut du nouveau heureux. En effet, cette riante habitation devint le théâtre de bien douces joies, de scènes de famille inoubliables. Ailleurs, comme je l'ai dit plus haut, j'étais exilée, je pleurais, je sentais que je n'avais plus de mère! Là, mon petit cœur s'épanouissait et je souriais encore à la vie.
Dès le réveil, je trouvais les caresses de mes sœurs et puis à leurs côtés je faisais ma prière. Je prenais ensuite avec Pauline ma leçon de lecture; je me rappelle que le mot cieux fut le premier que je pus lire seule. Aussitôt ma classe finie, je montais au belvédère, résidence habituelle de mon père; ah! combien j'étais heureuse lorsque j'avais de bonnes notes à lui annoncer!
Tous les après-midi j'allais faire avec lui une petite promenade, visiter le Saint Sacrement, un jour dans une église, le lendemain dans une autre. C'est ainsi que j'entrai pour la première fois dans la chapelle du Carmel. «Vois-tu, ma petite reine, me dit papa, derrière cette grande grille, il y a de saintes religieuses qui prient toujours le bon Dieu.» J'étais bien loin de penser que, neuf ans plus tard, je serais parmi elles; que là, dans ce Carmel béni, je recevrais de si grandes grâces!
Après la promenade, je rentrais à la maison où je faisais mes devoirs; puis, tout le reste du temps, je sautillais dans le jardin autour de mon bon père. Je ne savais pas jouer à la poupée; mon plus grand plaisir était de préparer des tisanes avec des graines et des écorces d'arbres. Quand mes infusions prenaient une belle teinte, je les offrais vite à papa, dans une jolie petite tasse qui donnait vraiment envie d'en savourer le contenu. Ce tendre père quittait aussitôt son travail et puis, en souriant, faisait semblant de boire.
J'aimais aussi à cultiver des fleurs; je m'amusais à dresser de petits autels dans un enfoncement qui se trouvait, par bonheur, au milieu du mur de mon jardin. Quand tout était prêt, je courais vers papa qui s'extasiait, pour me faire plaisir, devant mes autels merveilleux, admirant ce que j'estimais un chef-d'œuvre! Je ne finirais pas, si je voulais raconter mille traits de ce genre dont j'ai gardé le souvenir. Ah! comment dirais-je toutes les tendresses que mon incomparable père prodiguait à sa petite reine?
Ils étaient pour moi de beaux jours ceux où mon roi chéri—comme j'aimais à l'appeler—m'emmenait avec lui à la pêche. Quelquefois j'essayais moi-même de pêcher avec ma petite ligne; plus souvent je préférais m'asseoir à l'écart sur l'herbe fleurie. Alors mes pensées devenaient bien profondes; et, sans savoir ce que c'était que méditer, mon âme se plongeait dans une réelle oraison. J'écoutais les bruits lointains, le murmure du vent. Parfois la musique militaire m'envoyait de la ville quelques notes indécises, et «mélancolisait» doucement mon cœur. La terre me semblait un lieu d'exil et je rêvais le ciel!
L'après-midi passait vite; bientôt il fallait revenir aux Buissonnets; mais, avant de plier bagage, je prenais la collation apportée dans mon petit panier. Hélas! la belle tartine de confiture préparée par mes sœurs avait changé d'aspect. Au lieu de sa vive couleur, je ne voyais plus qu'une légère teinte rose toute vieillie et rentrée. Alors la terre me semblait plus triste encore, et je comprenais qu'au ciel seulement la joie serait sans nuages.
A propos de nuages, je me souviens qu'un jour le beau ciel bleu de la campagne s'en couvrit; bientôt l'orage se mit à gronder avec force, accompagné d'éclairs étincelants. Je me tournais à droite et à gauche pour ne rien perdre de ce majestueux spectacle; enfin je vis la foudre tomber dans un pré voisin, et, loin d'en éprouver la moindre frayeur, je fus ravie; il me sembla que le bon Dieu était tout près de moi! Mon père chéri, moins content que sa reine, vint la tirer de son ravissement; déjà l'herbe et les grandes pâquerettes, plus hautes que moi, étincelaient de pierres précieuses, et nous avions à traverser plusieurs prairies avant de gagner la route. Il me prit donc dans ses bras, malgré son attirail de lignes, et de là, je regardais en bas les beaux diamants, regrettant presque de n'en être pas couverte et inondée.
Il me semble ne pas avoir dit que, pendant mes promenades journalières, à Lisieux comme à Alençon, je portais souvent l'aumône aux malheureux. Un jour, nous vîmes un pauvre vieillard qui se traînait péniblement sur des béquilles. Je m'approchai pour lui donner ma petite pièce; il fixa sur moi un long et triste regard, puis, secouant la tête avec un douloureux sourire, il refusa mon aumône. Je ne puis dire ce qui se passa dans mon cœur. J'aurais voulu le consoler, le soulager; au lieu de cela, je venais peut-être de l'humilier, de lui faire de la peine!
Sans doute il devina ma pensée, car je le vis bientôt se détourner et me sourire de loin. A ce moment, mon bon père venait de m'acheter un gâteau, j'avais grande envie de courir pour le donner au vieillard; je me disais: «Il n'a pas voulu d'argent, mais bien sûr, un gâteau lui ferait plaisir.» Puis je ne sais quelle crainte me retint; j'avais le cœur si gros que je pouvais à peine cacher mes larmes; enfin je me rappelai avoir entendu dire que le jour de la première communion on obtenait toutes les grâces demandées: cette pensée me consola aussitôt. Bien que je n'eusse alors que six ans, je me dis: «Je prierai pour mon pauvre, le jour de ma première communion;» et, cinq ans plus tard, je tins fidèlement ma résolution. J'ai toujours pensé que ma prière enfantine pour ce membre souffrant de Notre-Seigneur avait été bénie et récompensée.
En grandissant, j'aimais le bon Dieu de plus en plus, et je lui donnais bien souvent mon cœur, me servant de la formule que ma mère m'avait apprise; je m'efforçais de plaire à Jésus en toutes mes actions et je faisais grande attention à ne l'offenser jamais. Cependant, un jour, je commis une faute qui vaut bien la peine d'être rapportée ici; elle me donne un grand sujet de m'humilier, et je crois en avoir eu la contrition parfaite.
C'était au mois de mai 1878. Mes sœurs me trouvant trop petite pour aller aux exercices du mois de Marie tous les soirs, je restais avec la bonne, et faisais avec elle mes dévotions devant mon autel à moi, que j'arrangeais à ma façon. Tout était si petit, chandeliers, pots de fleurs, etc., que deux allumettes-bougies suffisaient pour l'éclairer parfaitement. Quelquefois Victoire, pour économiser ma provision d'allumettes, me faisait la surprise de deux véritables bouts de bougie; mais c'était rare.
Un soir, nous allions nous mettre en prière, je lui dis: «Voulez-vous commencer le Souvenez-vous, je vais allumer.» Elle fit semblant de commencer, puis me regarda en riant très fort. Moi, qui voyais mes précieuses allumettes se consumer rapidement, je la suppliai encore une fois de dire bien vite le Souvenez-vous. Même silence! mêmes éclats de rire! Alors, au comble de l'indignation, je me levai, et, sortant de ma douceur habituelle, je frappai du pied avec force en criant bien haut: «Victoire, vous êtes une méchante!» La pauvre fille n'avait plus envie de rire; elle me regardait, muette d'étonnement, et me montrait, mais trop tard, la surprise de ses deux bouts de bougie cachés sous son tablier. Après avoir pleuré de colère, hélas! je versai des larmes de contrition; j'étais toute honteuse et désolée et je pris la ferme résolution de ne plus jamais recommencer.
Peu de temps après, j'allai me confesser. Bien doux souvenir pour moi! Pauline me disait: «Ma petite Thérèse, ce n'est pas à un homme, mais au bon Dieu lui-même que tu vas avouer tes péchés.» J'en devins si persuadée que je lui demandai sérieusement s'il ne fallait pas dire à M. l'abbé D*** que je l'aimais de tout mon cœur, puisque c'était au bon Dieu que j'allais parler en sa personne.
Bien instruite de tout ce que je devais faire, j'entrai au confessionnal, et, me tournant juste en face du prêtre pour mieux le voir, je me confessai et reçus sa bénédiction avec un grand esprit de foi;—ma sœur m'ayant assuré qu'à ce moment solennel les larmes du petit Jésus allaient purifier mon âme.—Je me souviens de l'exhortation qui me fut adressée: elle m'invitait surtout à la dévotion envers la sainte Vierge; et je me promis de redoubler de tendresse pour celle qui tenait déjà une bien grande place dans mon cœur.
Enfin, je passai mon petit chapelet pour le faire bénir, et je sortis du confessionnal si contente et si légère que jamais je n'avais senti autant de joie. C'était le soir. Arrivée sous un réverbère je m'arrêtai, et tirant de ma poche le chapelet nouvellement bénit, je le tournai et retournai dans tous les sens. «Que regardes-tu, ma petite Thérèse?» me dit Pauline. «Mais, je regarde comment c'est fait, un chapelet bénit!» Cette naïve réponse amusa beaucoup mes sœurs. Pour moi, je restai bien longtemps pénétrée de la grâce que j'avais reçue; depuis, je voulais me confesser aux grandes fêtes, et cette confession, je puis le dire, remplissait d'allégresse tout mon petit intérieur.
Les fêtes!... Ah! que de souvenirs embaumés ce simple mot me rappelle!... Les fêtes!... je les aimais tant! Mes sœurs savaient si bien m'expliquer les mystères cachés en chacune d'elles! Oui, ces jours de la terre devenaient pour moi des jours du ciel. J'aimais surtout les processions du Saint Sacrement. Quelle joie de semer des fleurs sous les pas du bon Dieu! Mais, avant de les y laisser tomber, je les lançais bien haut et je n'étais jamais aussi heureuse qu'en voyant mes roses effeuillées toucher l'ostensoir sacré.
Les fêtes! Ah! si les grandes étaient rares, chaque semaine en ramenait une bien chère à mon cœur: le dimanche. Quelle journée radieuse! C'était la fête du bon Dieu, la fête du repos. D'abord, toute la famille partait à la grand'messe; et je me rappelle qu'au moment du sermon,—notre chapelle étant éloignée de la chaire—il fallait descendre et trouver des places dans la nef, ce qui n'était pas très facile. Mais, pour la petite Thérèse et son père, tout le monde s'empressait de leur offrir des chaises. Mon oncle se réjouissait en nous voyant arriver tous les deux; il m'appelait son petit rayon de soleil, et disait que, de voir ce vénérable patriarche conduisant par la main sa petite fille, c'était un tableau qui le ravissait.
Moi, je ne m'inquiétais guère d'être regardée, je ne m'occupais que d'écouter attentivement le prêtre. Un sermon sur la Passion de Notre-Seigneur fut le premier que je compris et qui me toucha profondément; j'avais alors cinq ans et demi, et depuis je pus saisir et goûter le sens de toutes les instructions.
Quand il était question de sainte Thérèse, mon père se penchait et me disait tout bas: «Ecoute bien, ma petite reine, on parle de ta sainte patronne.» J'écoutais bien, en effet, mais je l'avoue, je regardais plus souvent papa que le prédicateur. Sa belle figure me disait tant de choses! Parfois ses yeux se remplissaient de larmes qu'il s'efforçait vainement de retenir. En écoutant les vérités éternelles, il semblait déjà ne plus habiter la terre; son âme me paraissait plongée dans un autre monde. Hélas! sa course était loin, bien loin d'être à son terme: de longues et douloureuses années devaient s'écouler encore avant que le beau ciel s'ouvrît à ses yeux et que le Seigneur, de sa main divine, essuyât les larmes amères de son fidèle serviteur.
Je reviens à ma journée du dimanche. Cette joyeuse fête qui passait si rapidement avait bien aussi sa teinte de mélancolie: mon bonheur était sans mélange jusqu'à complies; mais, à partir de cet office du soir, un sentiment de tristesse envahissait mon âme: je pensais que le lendemain il faudrait recommencer la vie, travailler, apprendre des leçons, et mon cœur sentait l'exil de la terre, je soupirais après le repos du ciel, le dimanche sans couchant de la vraie patrie!
Avant de rentrer aux Buissonnets, ma tante nous invitait, les unes après les autres, à passer la soirée chez elle: j'étais bien heureuse quand venait mon tour. J'écoutais avec un plaisir extrême tout ce que mon oncle disait; ses conversations sérieuses m'intéressaient beaucoup; il ne se doutait pas certainement de l'attention que j'y prenais. Toutefois, ma joie était mêlée de frayeur quand il m'asseyait sur un seul de ses genoux, en chantant Barbe-bleue d'une voix formidable!
Vers huit heures, mon père venait me chercher. Alors je me souviens que je regardais les étoiles avec un ravissement inexprimable... Il y avait surtout au firmament profond un groupe de perles d'or (le baudrier d'Orion) que je remarquais avec délices, lui trouvant la forme d'un T T et je disais en chemin à mon père chéri: «Regarde, papa, mon nom est écrit dans le ciel!» Puis, ne voulant plus rien voir de la vilaine terre, je lui demandais de me conduire; et, sans regarder où je posais les pieds, je mettais ma petite tête bien en l'air, ne me lassant pas de contempler l'azur étoilé.
Que pourrais-je dire des veillées d'hiver aux Buissonnets? Après la partie de damier, mes sœurs lisaient l'Année liturgique: puis quelques pages d'un livre intéressant et instructif à la fois. Pendant ce temps, je prenais place sur les genoux de mon père; et, la lecture terminée, il chantait, de sa belle voix, des refrains mélodieux comme pour m'endormir. Alors j'appuyais ma tête sur son cœur, et lui me berçait doucement...
Enfin nous montions pour faire la prière; et, là encore, j'avais ma place auprès de mon bon père, n'ayant qu'à le regarder pour savoir comment prient les saints. Ensuite, Pauline me couchait; après quoi je lui disais invariablement: «Est-ce que j'ai été mignonne aujourd'hui?—Est-ce que le bon Dieu est content de moi?—Est-ce que les petits anges vont voler autour de moi?...» Toujours la réponse était oui: autrement, j'aurais passé la nuit tout entière à pleurer. Après cet interrogatoire, mes sœurs m'embrassaient, et la petite Thérèse restait seule dans l'obscurité.
Je regarde comme une vraie grâce d'avoir été habituée dès l'enfance à surmonter mes frayeurs. Parfois, Pauline m'envoyait seule le soir chercher quelque chose dans une chambre éloignée; elle ne souffrait point de refus, et cela m'était nécessaire, car je serais devenue très peureuse; tandis qu'à présent, il est bien difficile de m'effrayer. Je me demande comment ma petite mère a pu m'élever avec tant d'amour, sans me gâter, car elle ne me passait aucune imperfection: jamais elle ne me faisait de reproches sans sujet, mais jamais non plus,—je le savais bien—elle ne revenait sur une chose décidée.
Cette sœur chérie recevait mes confidences les plus intimes; elle éclairait tous mes doutes. Un jour, je lui témoignais ma surprise de ce que le bon Dieu ne donne pas une gloire égale dans le ciel à tous les élus; j'avais peur que tous ne fussent pas heureux. Alors elle m'envoya chercher le grand verre de papa et le mit à coté de mon petit dé; puis, les remplissant d'eau tous deux, elle me demanda lequel paraissait le plus rempli. Je lui dis que je les voyais aussi pleins l'un que l'autre, et qu'il était impossible de leur verser plus d'eau qu'ils n'en pouvaient contenir. Pauline me fit alors comprendre qu'au ciel le dernier des élus n'envierait pas le bonheur du premier. C'est ainsi que, mettant à ma portée les plus sublimes secrets, elle donnait à mon âme la nourriture qui lui était nécessaire.
Avec quelle joie je voyais arriver chaque année la distribution des prix! Bien que toute seule à concourir, la justice, comme toujours, n'en était pas moins gardée; je n'avais que les récompenses absolument méritées. Le cœur me battait bien fort en écoutant ma sentence, en recevant des mains de mon père, devant toute la famille réunie, les prix et les couronnes. C'était pour moi comme une image du jugement!
Hélas! en voyant papa si radieux, je ne prévoyais pas les grandes épreuves qui l'attendaient. Un jour cependant, le bon Dieu me montra dans une vision extraordinaire l'image vivante de cette douleur à venir.
Mon père était en voyage et ne devait pas revenir de si tôt; il pouvait être deux ou trois heures de l'après-midi: le soleil brillait d'un vif éclat et toute la nature semblait en fête. Je me trouvais seule à une fenêtre donnant sur le jardin potager, l'esprit tout occupé de pensées riantes; quand je vis devant la buanderie, en face de moi, un homme vêtu absolument comme papa, ayant la même taille élevée et la même démarche, mais de plus très courbé et vieilli. Je dis vieilli, pour dépeindre l'ensemble général de sa personne; car je ne voyais point son visage, sa tête étant couverte d'un voile épais. Il s'avançait lentement, d'un pas régulier, longeant mon petit jardin. Aussitôt, un sentiment de frayeur surnaturelle me saisit et j'appelai bien haut d'une voix tremblante: «Papa! Papa!...» Mais le mystérieux personnage ne semblait pas m'entendre; il continua sa marche sans même se détourner, et se dirigea ainsi vers un bouquet de sapins qui partageait l'allée principale du jardin. Je m'attendais à le voir reparaître de l'autre côté des grands arbres; mais la vision prophétique s'était évanouie!
Tout cela n'avait duré qu'un instant: un instant qui se grava si profondément dans ma mémoire, qu'aujourd'hui encore, après tant d'années, le souvenir m'en est aussi présent que la vision elle-même.
Mes sœurs étaient ensemble dans une chambre voisine. M'entendant appeler papa, elles ressentirent elles-mêmes une impression de frayeur. Dissimulant son émotion, Marie accourut vers moi: «Pourquoi donc, me dit-elle, appelles-tu ainsi papa qui est à Alençon?» Je racontai ce que je venais de voir, et, pour me rassurer, on me dit que la bonne, voulant sans doute me faire peur, s'était caché la tête avec son tablier.
Mais Victoire interrogée assura n'avoir pas quitté sa cuisine; d'ailleurs, la vérité ne pouvait s'obscurcir dans mon esprit: j'avais vu un homme, et cet homme ressemblait absolument à papa. Alors nous allâmes toutes derrière le massif d'arbres, et, n'ayant rien trouvé, mes sœurs me dirent de ne plus penser à cela. Ne plus y penser! Ah! ce n'était pas en mon pouvoir. Bien souvent mon imagination me représentait cette vision mystérieuse. Bien souvent je cherchais à soulever le voile qui m'en dérobait le sens, et je gardais au fond du cœur la conviction intime qu'il me serait un jour entièrement révélé.
Et vous connaissez tout, ma Mère bien-aimée! Vous le savez maintenant: c'était bien mon père que le bon Dieu m'avait fait voir, s'avançant courbé par l'âge, et portant sur son visage vénérable, sur sa tête blanchie, le signe de sa grande épreuve. Comme la Face adorable de Jésus fut voilée pendant sa Passion, ainsi la face de son fidèle serviteur devait être voilée aux jours de son humiliation, afin de pouvoir rayonner avec plus d'éclat dans les cieux. Ah! combien j'admire la conduite de Dieu nous montrant d'avance cette croix précieuse, comme un père fait entrevoir à ses enfants l'avenir glorieux qu'il leur prépare, et se complaît, dans son amour, à considérer lui-même les richesses sans prix qui doivent être leur héritage!
Mais une réflexion me vient à l'esprit: «Pourquoi le bon Dieu a-t-il donné cette lumière à une enfant qui, si elle l'avait comprise, serait morte de douleur?» Pourquoi?... Voilà un de ces mystères impénétrables que nous comprendrons seulement au ciel pour en faire le sujet de notre éternelle admiration! Mon Dieu, que vous êtes bon! Comme vous proportionnez les épreuves à nos forces! Je n'avais pas même le courage en ce temps-là de penser, sans effroi, que papa pouvait mourir. Il était un jour monté sur le haut d'une échelle et, comme je restais là tout près, il me dit: «Eloigne-toi, ma petite reine, car, si je tombe, je vais t'écraser.» Aussitôt je ressentis une révolte intérieure et, m'approchant plus près encore de l'échelle, je pensai:»Au moins, si papa tombe, je ne vais pas avoir la douleur de le voir mourir, je vais mourir avec lui.»
Non, je ne puis dire combien j'aimais mon père! Tout en lui me causait de l'admiration. Quand il m'expliquait ses pensées sur des choses très sérieuses,—comme si j'avais été une grande fille—je lui disais naïvement: «Bien sûr, papa, que si tu parlais ainsi aux grands hommes du gouvernement, ils te prendraient pour te faire roi, alors la France serait heureuse comme jamais elle ne l'a été; mais toi, tu serais malheureux, puisque c'est le sort de tous les rois; et puis tu ne serais plus mon roi à moi toute seule, aussi j'aime mieux qu'ils ne te connaissent pas.»
Vers l'âge de six ou sept ans, je vis la mer pour la première fois. Ce spectacle me causa une impression profonde, je ne pouvais en détacher mes yeux. Sa majesté, le mugissement de ses flots, tout parlait à mon âme de la grandeur et de la puissance du bon Dieu. Je me rappelle que, sur la plage, un monsieur et une dame me regardèrent longtemps, et, demandant à papa si je lui appartenais, ils dirent que j'étais une bien jolie petite fille. Aussitôt mon père leur fit signe de ne pas m'adresser de compliment. J'éprouvai du plaisir en entendant cela, car je ne me trouvais pas gentille; mes sœurs faisaient une si grande attention à ne tenir jamais aucun langage capable de me faire perdre ma simplicité et ma candeur enfantines! Aussi, comme je les croyais uniquement, je n'attachai pas grande importance aux paroles et aux regards admiratifs de ces personnes, et je n'y pensai plus.
Le soir de ce jour, à l'heure où le soleil semble se baigner dans l'immensité des flots, laissant devant lui un sillon lumineux, j'allai m'asseoir avec Pauline sur un rocher désert; je contemplai longtemps ce sillon d'or qu'elle me disait être l'image de la grâce illuminant ici-bas le chemin des âmes fidèles. Alors je me représentai mon cœur au milieu du sillon, comme une petite barque légère à la gracieuse voile blanche, et je pris la résolution de ne jamais l'éloigner du regard de Jésus, afin qu'il pût voguer en paix et rapidement vers le rivage des cieux.
Le pensionnat.—Douloureuse séparation.
Maladie étrange.
Un visible
sourire de la Reine du Ciel.
——
J'avais huit ans et demi lorsque Léonie sortit de pension et je la remplaçai à l'Abbaye des Bénédictines de Lisieux. Je fus placée dans une classe d'élèves toutes plus grandes que moi: l'une d'elles, âgée de quatorze ans, était peu intelligente, mais savait cependant en imposer aux pensionnaires. Me voyant si jeune, presque toujours la première aux compositions, et chérie de toutes les religieuses, elle en éprouva de la jalousie et me fit payer de mille manières mes petits succès. Avec ma nature timide et délicate, je ne savais pas me défendre et me contentais de pleurer sans rien dire. Céline, aussi bien que mes sœurs aînées, ignorait mon chagrin; mais je n'avais pas assez de vertu pour m'élever au-dessus de ces misères et mon pauvre petit cœur souffrait beaucoup.
Chaque soir, heureusement, je retrouvais le foyer paternel; alors mon âme s'épanouissait, je sautais sur les genoux de mon père, lui disant les notes qui m'avaient été données, et son baiser me faisait oublier toutes mes peines. Avec quelle joie j'annonçai le résultat de ma première composition! J'avais le maximum, et pour ma récompense je reçus une jolie petite pièce blanche que je plaçai dans ma tirelire pour les pauvres, et qui fut destinée à recevoir presque chaque jeudi une nouvelle compagne. Ah! j'avais un réel besoin de ces gâteries; il était bien utile à la petite fleur de plonger souvent ses tendres racines dans la terre aimée et choisie de la famille, puisqu'elle ne trouvait nulle part ailleurs le suc nécessaire à sa subsistance.
Tous les jeudis nous avions congé; mais je ne reconnaissais plus les congés donnés par Pauline, que je passais en grande partie au belvédère avec papa. Ne sachant pas jouer comme les autres enfants, je ne me sentais pas une compagne agréable; cependant je faisais de mon mieux pour imiter les autres, sans jamais y réussir.
Après Céline, qui m'était pour ainsi dire indispensable, je recherchais surtout ma petite cousine Marie, parce qu'elle me laissait libre de choisir des jeux à mon goût. Nous étions déjà très unies de cœur et de volonté, comme si le bon Dieu nous eût fait pressentir qu'un jour, au Carmel, nous embrasserions la même vie religieuse[15].
Bien souvent,—la scène se passait chez mon oncle—Marie et Thérèse devenaient deux anachorètes très pénitents, ne possédant qu'une pauvre cabane, un petit champ de blé, et un jardin pour y cultiver quelques légumes. Leur vie s'écoulait dans une contemplation continuelle; c'est-à-dire que l'un remplaçait l'autre à l'oraison, quand il fallait s'occuper de la vie active. Tout se faisait avec une entente, un silence et des manières parfaitement religieuses. Si nous allions en promenade, notre jeu continuait même dans la rue: les deux ermites récitaient le chapelet, se servant de leurs doigts, afin de ne pas montrer leur dévotion à l'indiscret public. Cependant, un jour, le solitaire Thérèse s'oublia: ayant reçu un gâteau pour sa collation, il fit, avant de le manger, un grand signe de croix; et plusieurs profanes du siècle ne se privèrent pas de sourire.
Notre union de volonté passait quelquefois les bornes. Un soir, en revenant de l'Abbaye, nous voulûmes imiter la modestie des solitaires. Je dis à Marie: «Conduis-moi, je vais fermer les yeux.—Je veux les fermer aussi», me répondit-elle; et chacune fit sa volonté.
Nous marchions sur un trottoir, nous n'avions donc pas à craindre les voitures. Mais, après une agréable promenade de quelques minutes, où les deux étourdies savouraient les délices de marcher sans y voir, elles tombèrent ensemble sur des caisses placées à la porte d'un magasin et les renversèrent du même coup. Aussitôt, le marchand sortit tout en colère pour relever sa marchandise; mais les aveugles volontaires s'étaient bien relevées toutes seules et marchaient à pas précipités, les yeux grands ouverts et les oreilles aussi, pour entendre les justes reproches de Jeanne qui paraissait aussi fâchée que le marchand.
Je n'ai rien dit encore de mes nouveaux rapports avec Céline. A Lisieux, les rôles avaient changé: elle était devenue le petit lutin rempli de malice, et Thérèse une petite fille bien douce, mais pleureuse à l'excès! Aussi avait-elle besoin d'un défenseur, et qui pourra dire avec quelle intrépidité ma chère petite sœur se chargeait de cet office? Nous nous faisions souvent de petits cadeaux, qui, de part et d'autre, causaient un bonheur sans pareil. Ah! c'est qu'à cet âge nous n'étions pas blasées; notre âme, dans toute sa fraîcheur, s'épanouissait comme une fleur printanière, heureuse de recevoir la rosée du matin; la même brise légère faisait balancer nos corolles. Oui, nos joies étaient communes: je l'ai bien senti au jour si beau de la première communion de ma Céline chérie!
J'avais sept ans alors, et n'allais pas encore à l'Abbaye. Qu'il m'est doux le souvenir de sa préparation! Chaque soir, pendant les dernières semaines, mes sœurs lui parlaient de la grande action qu'elle allait faire; moi j'écoutais, avide de me préparer aussi, et lorsqu'on me disait de me retirer, parce que j'étais trop petite encore, j'avais le cœur bien gros; je pensais que ce n'était pas trop de quatre ans pour se préparer à recevoir le bon Dieu.
Un soir, j'entendis ces paroles adressées à mon heureuse petite sœur: «A partir de ta première communion, il faudra commencer une vie toute nouvelle.» Aussitôt je pris la résolution de ne pas attendre ce temps-là pour moi, mais de commencer une vie nouvelle avec Céline.
Pendant sa retraite préparatoire, elle resta tout à fait pensionnaire à l'Abbaye et son absence me parut bien longue. Enfin son beau jour arriva. Quelle impression délicieuse il laissa dans mon cœur! C'était comme le prélude de ma première communion à moi! Ah! que de grâces j'ai reçues ce jour-là! je le considère comme un des plus beaux de ma vie.
Je suis retournée un peu en arrière pour rappeler cet ineffable souvenir. Maintenant je dois parler de la douloureuse séparation qui vint briser mon cœur, lorsque Jésus me ravit ma petite mère si tendrement aimée. Je lui avais dit un jour que je voulais m'en aller avec elle dans un désert lointain; elle me répondit alors que mon désir était le sien, mais qu'elle attendrait que je fusse assez grande pour partir. Cette promesse irréalisable, la petite Thérèse l'avait prise au sérieux, et quelle ne fut pas sa peine d'entendre sa chère Pauline parler avec Marie de son entrée prochaine au Carmel! Je ne connaissais pas le Carmel; mais je comprenais qu'elle me quitterait pour entrer dans un couvent, je comprenais qu'elle ne m'attendrait pas!
Comment pourrais-je dire l'angoisse de mon cœur? En un instant, la vie m'apparut dans toute sa réalité: remplie de souffrances et de séparations continuelles, et je versai des larmes bien amères. J'ignorais alors la joie du sacrifice; j'étais faible, si faible, que je regarde comme une grande grâce d'avoir pu supporter sans mourir une épreuve en apparence bien au-dessus de mes forces.
Je me souviendrai toujours avec quelle tendresse ma petite mère me consola. Elle m'expliqua la vie du cloître; et voilà qu'un soir, en repassant toute seule dans mon cœur le tableau qu'elle m'en avait tracé, je sentis que le Carmel était le désert où le bon Dieu voulait aussi me cacher. Je le sentis avec tant de force qu'il n'y eut pas le moindre doute dans mon esprit; ce ne fut pas un rêve d'enfant qui se laisse entraîner, mais la certitude d'un appel divin. Cette impression que je ne puis rendre me laissa dans une grande paix.
Le lendemain, je confiai mes désirs à Pauline qui, les regardant comme la volonté du ciel, me promit de m'emmener bientôt au Carmel pour voir la Mère Prieure, à qui je pourrais dire mon secret.
Un dimanche fut choisi pour cette solennelle visite. Mon embarras fut grand quand j'appris que ma cousine Marie, encore assez jeune pour voir les Carmélites, devait m'accompagner. Il me fallait cependant trouver le moyen de rester seule; et voici ce qui me vint à la pensée: Je dis à Marie qu'ayant le privilège de voir la Révérende Mère, nous devions être bien gentilles, très polies, et pour cela lui confier nos secrets; donc, l'une après l'autre, il faudrait sortir un moment. Malgré sa répugnance à confier des secrets qu'elle n'avait pas, Marie me crut sur parole; et ainsi je pus rester seule avec vous, ma Mère chérie. Ayant entendu mes grandes confidences et croyant à ma vocation, vous me dîtes néanmoins qu'on ne recevait pas de postulantes de neuf ans, et qu'il faudrait attendre mes seize ans. Je dus me résigner, malgré mon vif désir d'entrer avec Pauline et de faire ma première communion le jour de sa prise d'Habit.
Enfin le 2 octobre arriva! Jour de larmes et de bénédictions où Jésus cueillit la première de ses fleurs, la fleur choisie qui devait être, peu d'années après, la Mère de ses sœurs. Pendant que mon père bien-aimé, accompagné de mon oncle et de Marie, gravissait la montagne du Carmel pour offrir son premier sacrifice, ma tante me conduisit à la messe avec mes sœurs et mes cousines. Nous fondions en larmes, si bien qu'en nous voyant entrer dans l'église, les personnes nous regardaient avec étonnement; mais cela ne m'empêchait pas de pleurer. Je me demandais comment le soleil pouvait luire encore sur la terre!
Peut-être trouverez-vous, ma Mère vénérée, que j'exagère un peu ma peine. Je me rends bien compte, en effet, que ce départ n'aurait pas dû m'affliger à ce point; mais, je dois l'avouer, mon âme était loin d'être mûrie; et je devais passer par bien des creusets avant d'atteindre le rivage de la paix, avant de goûter les fruits délicieux de l'abandon total et du parfait amour.
L'après-midi de ce 2 octobre 1882, je vis ma Pauline chérie, devenue sœur Agnès de Jésus, derrière les grilles du Carmel. Oh! que j'ai souffert à ce parloir! Puisque j'écris l'histoire de mon âme, je dois tout dire, il me semble! eh bien, j'avoue que je comptai pour rien les premières souffrances de la séparation, en comparaison de celles qui suivirent. Moi, qui étais habituée à m'entretenir cœur à cœur avec ma petite mère, j'obtenais à grand'peine deux ou trois minutes à la fin des parloirs de famille; bien entendu, je les passais à verser des larmes et m'en allais le cœur déchiré.
Je ne comprenais pas qu'il eût été impossible de nous donner souvent à chacune une demi-heure, et qu'il fallait réserver les plus longs moments à mon petit père et à Marie; je ne comprenais pas, et je disais au fond de mon cœur: Pauline est perdue pour moi! Mon esprit se développa d'une façon si étonnante au sein de la souffrance, que je ne tardai pas à tomber gravement malade.
La maladie dont je fus atteinte venait certainement de la jalousie du démon, qui, furieux de cette première entrée au Carmel, voulait se venger sur moi du tort bien grand que ma famille devait lui faire dans l'avenir. Mais il ne savait pas que la Reine du Ciel veillait fidèlement sur sa petite fleur, qu'elle lui souriait d'en haut et s'apprêtait à faire cesser la tempête, au moment même où sa tige délicate et fragile devait se briser sans retour.
A la fin de cette année 1882, je fus prise d'un mal de tête continuel, mais supportable, qui ne m'empêcha pas de poursuivre mes études; ceci dura jusqu'à la fête de Pâques 1883. A cette époque, mon père étant allé à Paris avec mes sœurs aînées, il nous confia, Céline et moi, à mon oncle et à ma tante.
Un soir que je me trouvais seule avec mon oncle, il me parla de ma mère, des souvenirs passés, avec une tendresse qui me toucha profondément et me fit pleurer. Ma sensibilité l'émut lui-même; il fut surpris de me voir à cet âge les sentiments que j'exprimais, et résolut de me procurer toutes sortes de distractions pendant les vacances.
Le bon Dieu en avait décidé autrement. Ce soir-là même, mon mal de tête devint d'une violence extrême, et je fus prise d'un tremblement étrange qui dura toute la nuit. Ma tante, comme une vraie mère, ne me quitta pas un instant; elle m'entoura pendant cette maladie de la plus tendre sollicitude, me prodigua les soins les plus dévoués, les plus délicats.
On devine la douleur de mon pauvre père, lorsqu'à son retour de Paris il me vit tombée dans cet état désespérant. Il crut bientôt que j'allais mourir; mais Notre-Seigneur aurait pu lui répondre: «Cette maladie ne va pas à la mort, elle est envoyée afin que Dieu soit glorifié.»[16] Oui, le bon Dieu fut glorifié dans cette épreuve! Il le fut par la résignation admirable de mon père, il le fut par celle de mes sœurs, de Marie surtout. Qu'elle a souffert à cause de moi! Combien ma reconnaissance est grande envers cette sœur chérie! Son cœur lui dictait ce qui m'était nécessaire, et vraiment un cœur de mère est bien plus puissant que la science des plus habiles docteurs.
Cependant la prise d'habit de sœur Agnès de Jésus approchait, et l'on évitait d'en parler devant moi de peur de me faire de la peine; pensant bien que je n'y pourrais pas aller. Au fond du cœur, je croyais fermement que le bon Dieu m'accorderait la consolation de revoir, ce jour-là, ma chère Pauline. Oui, je savais bien que cette fête serait sans nuages, je savais que Jésus n'éprouverait pas sa fiancée par mon absence; elle qui déjà avait tant souffert de la maladie de sa petite fille. En effet, je pus embrasser ma mère chérie, m'asseoir sur ses genoux, me cacher sous son voile et recevoir ses douces caresses; je pus la contempler, si ravissante sous sa blanche parure! Vraiment ce fut un beau jour au milieu de ma sombre épreuve; mais ce jour, ou plutôt cette heure, passa vite, et bientôt il me fallut monter dans la voiture qui m'emporta loin du Carmel!
En arrivant aux Buissonnets, on me fit coucher, bien que je ne ressentisse aucune fatigue; mais le lendemain je fus reprise violemment et la maladie devint si grave que, suivant les calculs humains, je ne devais jamais guérir.
Je ne sais comment décrire un mal aussi étrange: je disais des choses que je ne pensais pas, j'en faisais d'autres comme y étant forcée malgré moi; presque toujours je paraissais en délire, et cependant je suis sûre de n'avoir pas été privée un seul instant de l'usage de ma raison. Souvent, je restais évanouie pendant des heures, et d'un évanouissement tel qu'il m'eût été impossible de faire le plus léger mouvement. Toutefois, au milieu de cette torpeur extraordinaire, j'entendais distinctement ce qui se disait autour de moi, même à voix basse, je me le rappelle encore.
Et quelles frayeurs le démon m'inspirait! J'avais peur absolument de tout: mon lit me semblait entouré de précipices affreux; certains clous, fixés au mur de la chambre, prenaient à mes yeux l'image terrifiante de gros doigts noirs carbonisés, et me faisaient jeter des cris d'épouvante. Un jour, tandis que papa me regardait en silence, son chapeau qu'il tenait à la main se transforma tout à coup en je ne sais quelle forme horrible, et je manifestai une si grande frayeur que ce pauvre père partit en sanglotant.
Mais, si le bon Dieu permettait au démon de s'approcher extérieurement de moi, il m'envoyait aussi des anges visibles pour me consoler et me fortifier. Marie ne me quittait pas, jamais elle ne témoignait d'ennui, malgré toute la peine que je lui donnais; car je ne pouvais souffrir qu'elle s'éloignât de moi. Pendant les repas, où Victoire me gardait, je ne cessais d'appeler avec larmes: «Marie! Marie!» Lorsqu'elle voulait sortir, il fallait que ce fût pour aller à la messe ou pour voir Pauline; alors seulement, je ne disais rien.
Et Léonie! et ma petite Céline! Que n'ont-elles pas fait pour moi! Le dimanche, elles venaient s'enfermer des heures entières avec une pauvre enfant qui ressemblait à une idiote. Ah! mes chères petites sœurs, que je vous ai fait souffrir!
Mon oncle et ma tante étaient aussi pleins d'affection pour moi. Ma tante venait tous les jours me voir et m'apportait mille gâteries[17]. Je ne saurais dire combien ma tendresse pour ces chers parents augmenta pendant cette maladie. Je compris mieux que jamais ce que nous disait souvent mon père: «Rappelez-vous toujours, mes enfants, que votre oncle et votre tante ont à votre égard un dévouement peu ordinaire.» Aux jours de sa vieillesse, il l'expérimenta lui-même; et maintenant, comme il doit protéger et bénir ceux qui lui prodiguèrent des soins si dévoués!
Dans les moments où la souffrance était moins vive, je mettais ma joie à tresser des couronnes de pâquerettes et de myosotis pour la Vierge Marie. Nous étions alors au beau mois de mai, toute la nature se paraît de fleurs printanières; seule, la petite fleur languissait et semblait à jamais flétrie! Cependant elle avait un soleil auprès d'elle, et ce soleil était la statue miraculeuse de la Reine des Cieux. Souvent, bien souvent, la petite fleur tournait sa corolle vers cet Astre béni.
Un jour, je vis mon père entrer dans ma chambre; il paraissait très ému, et, s'avançant vers Marie, il lui donna plusieurs pièces d'or avec une expression de grande tristesse, la priant d'écrire à Paris pour demander une neuvaine de messes au sanctuaire de Notre-Dame des Victoires, afin d'obtenir la guérison de sa pauvre petite reine. Ah! que je fus touchée en voyant sa foi et son amour! Que j'aurais voulu me lever et lui dire que j'étais guérie! Hélas! mes désirs ne pouvaient faire un miracle, et il en fallait un bien grand pour me rendre à la vie! Oui, il fallait un grand miracle, et, ce miracle, Notre-Dame des Victoires le fit entièrement.
Un dimanche, pendant la neuvaine, Marie sortit dans le jardin, me laissant avec Léonie qui lisait près de la fenêtre. Au bout de quelques minutes, je me mis à appeler presque tout bas: «Marie! Marie!» Léonie étant habituée à m'entendre toujours gémir ainsi n'y fit pas attention; alors je criai bien haut et Marie revint à moi. Je la vis parfaitement entrer; mais hélas! pour la première fois, je ne la reconnus pas. Je cherchais tout autour de moi, je plongeais dans le jardin un regard anxieux, et je recommençais à appeler: «Marie! Marie!»
C'était une souffrance indicible que cette lutte forcée, inexplicable, et Marie souffrait peut-être plus encore que sa pauvre Thérèse! Enfin, après de vains efforts pour se faire reconnaître, elle se tourna vers Léonie, lui dit un mot tout bas, et disparut pâle et tremblante.
Ma petite Léonie me porta bientôt près de la fenêtre; alors je vis dans le jardin, sans la reconnaître encore, Marie, qui marchait doucement, me tendant les bras, me souriant, et m'appelant de sa voix la plus tendre: «Thérèse, ma petite Thérèse!» Cette dernière tentative n'ayant pas réussi davantage, ma sœur chérie s'agenouilla en pleurant au pied de mon lit, et, se tournant vers la Vierge bénie, elle l'implora avec la ferveur d'une mère qui demande, qui veut la vie de son enfant. Léonie et Céline l'imitèrent, et ce fut un cri de foi qui força la porte du ciel.