Entrée de Thérèse dans l'Arche bénie.—Premières
épreuves.—Les
fiançailles divines.—De la neige.
Une grande douleur.
——
Le lundi, 9 avril 1888, fut choisi pour mon entrée.—C'était le jour où l'on célébrait au Carmel la fête de l'Annonciation, remise à cause du Carême.—La veille, nous nous trouvions tous réunis autour de cette table de famille où je devais m'asseoir une dernière fois. Que ces adieux sont déchirants! Alors que l'on voudrait se voir oublié, les paroles les plus tendres s'échappent de toutes les lèvres, comme pour faire sentir davantage le sacrifice de la séparation.
Le matin, après avoir jeté un dernier regard sur les Buissonnets, ce nid gracieux de mon enfance, je partis pour le Carmel. J'assistai à la sainte Messe, entourée comme la veille de mes parents chéris. Au moment de la communion, quand Jésus fut descendu dans leur cœur, je n'entendis que des sanglots. Pour moi, je ne versai pas de larmes; mais en marchant la première pour me rendre à la porte de clôture, mon cœur battait si violemment que je me demandais si je n'allais pas mourir. Ah! quel instant! quelle agonie! Il faut l'avoir éprouvée pour la comprendre.
J'embrassai tous les miens et je me mis à genoux devant mon père pour recevoir sa bénédiction. Il s'agenouilla lui-même et me bénit en pleurant. C'était un spectacle qui dut faire sourire les anges que celui de ce vieillard présentant au Seigneur son enfant, encore au printemps de la vie. Enfin, les portes du Carmel se fermèrent sur moi... je tombai dans vos bras, ma Mère bien-aimée; et là, je reçus les embrassements d'une nouvelle famille dont on ne soupçonne pas dans le monde le dévouement et la tendresse.
Mes désirs étaient donc enfin réalisés; mon âme ressentait une paix si douce et si profonde qu'il me serait impossible de l'exprimer. Et, depuis 8 ans et demi, cette paix intime est restée mon partage; elle ne m'a pas abandonnée, même au milieu des plus grandes épreuves.
Tout dans le monastère me parut ravissant; je me croyais transportée dans un désert; notre petite cellule surtout me charmait. Cependant, je le répète, mon bonheur était calme, le plus léger zéphyr ne faisait pas onduler les eaux tranquilles sur lesquelles voguait ma petite nacelle. Aucun nuage n'obscurcissait mon ciel d'azur. Ah! je me trouvais pleinement récompensée de toutes mes épreuves! Avec quelle joie profonde je répétais: «Maintenant je suis ici pour toujours!»
Ce bonheur n'était pas éphémère, il ne devait pas s'envoler avec les illusions des premiers jours. Les illusions! le bon Dieu m'en a préservée dans sa miséricorde. J'ai trouvé la vie religieuse telle que je me l'étais figurée, aucun sacrifice ne m'étonna; et pourtant, vous le savez, ma Mère, mes premiers pas ont rencontré plus d'épines que de roses.
D'abord je n'avais pour mon âme que le pain quotidien d'une sécheresse amère. Puis le Seigneur permit, ma Mère vénérée, que, même à votre insu, je fusse traitée par vous très sévèrement. Je ne pouvais vous rencontrer sans recevoir quelque reproche. Une fois, je me rappelle qu'ayant laissé dans le cloître une toile d'araignée, vous m'avez dit devant toute la communauté: «On voit bien que nos cloîtres sont balayés par une enfant de quinze ans! c'est une pitié! Allez donc ôter cette toile d'araignée, et devenez plus soigneuse à l'avenir.»
Dans les rares directions où je restais près de vous pendant une heure, j'étais encore grondée presque tout le temps; et ce qui me faisait le plus de peine, c'était de ne pas comprendre la manière de me corriger de mes défauts: par exemple, de ma lenteur, de mon peu de dévouement dans les offices; défauts que vous me signaliez, ma Mère, dans votre sollicitude et votre bonté pour moi.
Un jour, je me dis que, sans doute, vous désiriez me voir employer au travail les heures de temps libre, ordinairement consacrées à la prière, et je fis marcher ma petite aiguille sans lever les yeux; mais, comme je voulais être fidèle et n'agir que sous le regard de Jésus, personne n'en eut jamais connaissance.
Pendant ce temps de mon postulat, notre Maîtresse m'envoyait le soir, à quatre heures et demie, arracher de l'herbe dans le jardin: cela me coûtait beaucoup; d'autant plus, ma Mère, que j'étais presque sûre de vous rencontrer en chemin. Vous dîtes en l'une de ces circonstances: «Mais enfin, cette enfant ne fait absolument rien! Qu'est-ce donc qu'une novice qu'il faut envoyer tous les jours à la promenade?» Et, pour toutes choses, vous agissiez ainsi à mon égard.
O ma Mère bien-aimée, que je vous remercie de m'avoir donné une éducation si forte et si précieuse! Quelle grâce inappréciable! Que serais-je devenue si, comme le croyaient les personnes du monde, j'avais été le joujou de la communauté? Peut-être au lieu de voir Notre-Seigneur en mes supérieures, n'aurais-je considéré que la créature, et mon cœur si bien gardé dans le monde se serait attaché humainement dans le cloître. Heureusement, par votre sagesse maternelle, je fus préservée de ce véritable malheur.
Oui, je puis le dire, non seulement pour ce que je viens d'écrire, mais pour d'autres épreuves plus sensibles encore, la souffrance m'a tendu les bras dès mon entrée et je l'ai embrassée avec amour. Ce que je venais faire au Carmel, je l'ai déclaré dans l'examen solennel qui précéda ma profession: Je suis venue pour sauver les âmes, et surtout afin de prier pour les prêtres. Lorsqu'on veut atteindre un but, il faut en prendre les moyens; et Jésus m'ayant fait comprendre qu'il me donnerait des âmes par la croix, plus je rencontrais de croix, plus mon attrait pour la souffrance augmentait. Pendant cinq années, cette voie fut la mienne; mais j'étais seule à la connaître. Voilà justement la fleur ignorée que je voulais offrir à Jésus, cette fleur dont le parfum ne s'exhale que du côté des cieux.
Le Révérend Père Pichon[54], deux mois après mon entrée, fut surpris lui-même de l'action de Dieu sur mon âme; il croyait ma ferveur tout enfantine et ma voie bien douce. Mon entretien avec ce bon Père m'eût apporté de grandes consolations, sans la difficulté extrême que j'éprouvais à m'épancher. Je lui fis cependant une confession générale, après laquelle il prononça ces paroles: «En présence de Dieu, de la sainte Vierge, des Anges et de tous les Saints, je déclare que jamais vous n'avez commis un seul péché mortel; remerciez le Seigneur de ce qu'il a fait pour vous gratuitement, sans aucun mérite de votre part.»
Sans aucun mérite de ma part! Ah! je n'avais pas de peine à le croire! Je sentais combien j'étais faible, imparfaite: seule, la reconnaissance remplissait mon cœur. La crainte d'avoir terni la robe blanche de mon baptême me faisait beaucoup souffrir, et cette assurance, sortie de la bouche d'un directeur comme le désirait notre Mère sainte Thérèse, c'est-à-dire «unissant la science à la vertu», me paraissait venir de Dieu lui-même. Le bon Père me dit encore: «Mon enfant, que Notre-Seigneur soit toujours votre Supérieur et votre Maître des novices.» Il le fut en effet, et aussi mon Directeur. Par là, je ne veux pas dire que mon âme ait été fermée à mes supérieurs; bien loin de leur cacher mes dispositions, j'ai toujours essayé d'être pour eux un livre ouvert.
Notre Maîtresse était une vraie sainte, le type achevé des premières carmélites; je ne la quittais pas un instant, car elle m'apprenait à travailler. Sa bonté pour moi ne se peut dire, je l'aimais beaucoup, je l'appréciais; et cependant mon âme ne se dilatait pas. Je ne savais comment exprimer ce qui se passait en moi, les termes me manquaient, mes directions devenaient un supplice, un vrai martyre.
Une de nos anciennes Mères sembla comprendre un jour ce que je ressentais. Elle me dit à la récréation: «Ma petite fille, il me semble que vous ne devez pas avoir grand chose à dire à vos supérieurs.
—Pourquoi pensez-vous cela, ma Mère?
—Parce que votre âme est extrêmement simple; mais, quand vous serez parfaite, vous deviendrez plus simple encore; plus on s'approche de Dieu, plus on se simplifie.»
La bonne Mère avait raison. Cependant la difficulté extrême que j'éprouvais à m'ouvrir, tout en venant de ma simplicité, était une véritable épreuve. Aujourd'hui, sans cesser d'être simple, j'exprime mes pensées avec une très grande facilité.
J'ai dit que Jésus m'avait servi de directeur. A peine le Révérend Père Pichon se chargeait-il de mon âme, que ses supérieurs l'envoyèrent au Canada. Réduite à ne recevoir qu'une lettre par an, la petite fleur transplantée sur la montagne du Carmel se tourna bien vite vers le Directeur des directeurs et s'épanouit à l'ombre de sa croix, ayant pour rosée bienfaisante ses larmes, son sang divin, et pour soleil radieux sa Face adorable.
Jusqu'alors je n'avais pas sondé la profondeur des trésors renfermés dans la sainte Face; ce fut ma petite Mère Agnès de Jésus qui m'apprit à les connaître. De même qu'autrefois elle avait précédé ses trois sœurs au Carmel; de même elle avait pénétré la première les mystères d'amour cachés dans le Visage de notre Epoux; alors, elle me les a découverts, et j'ai compris... J'ai compris mieux que jamais ce qu'est la véritable gloire. Celui dont le royaume n'est pas de ce monde[55], me montra que la royauté seule enviable consiste à vouloir être ignorée et comptée pour rien[56], à mettre sa joie dans le mépris de soi-même. Ah! comme celui de Jésus, je voulais que mon visage fût caché à tous les yeux, que sur la terre personne ne me reconnût[57]: j'avais soif de souffrir et d'être oubliée.
Qu'elle est miséricordieuse la voie par laquelle le divin Maître m'a toujours conduite! Jamais il ne m'a fait désirer quelque chose sans me le donner; c'est pourquoi son calice amer me parut délicieux.
A la fin de mai 1888, après la belle fête de la Profession de Marie, notre aînée, que Thérèse, le Benjamin, eut la faveur de couronner de roses au jour de ses noces mystiques, l'épreuve vint de nouveau visiter ma famille. Depuis sa première attaque de paralysie, nous constations que notre bon père se fatiguait très facilement. Pendant notre voyage de Rome, je remarquais souvent que son visage trahissait l'épuisement et la souffrance. Mais surtout ce qui me frappait, c'étaient ses progrès admirables dans la voie de la sainteté; il était parvenu à se rendre maître de sa vivacité naturelle et les choses de la terre semblaient à peine l'effleurer.
Permettez-moi, ma Mère, de vous citer à ce propos un petit exemple de sa vertu:
Pendant le pèlerinage, les jours et les nuits en wagon paraissaient longs aux voyageurs, et nous les voyions entreprendre des parties de cartes qui parfois devenaient orageuses. Un jour, les joueurs nous demandèrent notre concours: nous refusâmes, alléguant notre peu de science en cette matière; nous ne trouvions pas comme eux le temps long, mais trop court pour contempler à loisir les magnifiques panoramas qui s'offraient à nos yeux. Le mécontentement perça bientôt; notre cher petit père prenant la parole avec calme nous défendit, laissant à entendre qu'étant en pèlerinage la prière ne tenait pas une assez large place.
Un des joueurs, oubliant alors le respect dû aux cheveux blancs, s'écria sans réflexion: «Heureusement, les pharisiens sont rares!» Mon père ne répondit pas un mot, il parut même saintement joyeux et trouva le moyen un peu plus tard de serrer la main de ce monsieur, accompagnant cette belle action d'une parole aimable qui pouvait faire croire que l'invective n'avait pas été entendue, ou du moins qu'elle était oubliée.
D'ailleurs, cette habitude de pardonner ne datait pas de ce jour. Au témoignage de ma mère et de tous ceux qui l'ont connu, jamais il ne prononça une parole contre la charité.
Sa foi et sa générosité étaient également à toute épreuve. Voici en quels termes il annonça mon départ à l'un de ses amis: «Thérèse, ma petite reine, est entrée hier au Carmel. Dieu seul peut exiger un tel sacrifice; mais il m'aide si puissamment qu'au milieu de mes larmes mon cœur surabonde de joie.»
A ce fidèle serviteur, il fallait une récompense digne de ses vertus, et cette récompense il la demanda lui-même à Dieu. O ma Mère, vous souvient-il de ce jour, de ce parloir, où mon père nous dit: «Mes enfants, je reviens d'Alençon, où j'ai reçu dans l'église Notre-Dame de si grandes grâces, de telles consolations, que j'ai fait cette prière: «Mon Dieu, c'en est trop! oui, je suis trop heureux, il n'est pas possible d'aller au ciel comme cela, je veux souffrir quelque chose pour vous! Et je me suis offert...» Le mot victime expira sur ses lèvres, il n'osa pas le prononcer devant nous, mais nous avions compris!
Vous connaissez, ma Mère, toutes nos amertumes! Ces souvenirs déchirants, je n'ai pas besoin d'en écrire les détails...
Cependant l'époque de ma prise d'habit arriva. Contre toute espérance, mon père s'étant remis d'une seconde attaque, Monseigneur fixa la cérémonie au 10 janvier. L'attente avait été longue; mais aussi, quelle belle fête! Rien n'y manquait, pas même la neige.
Vous ai-je parlé, ma Mère, de ma prédilection pour la neige? Toute petite, sa blancheur me ravissait. D'où me venait ce goût pour la neige? Peut-être de ce qu'étant une petite fleur d'hiver, la première parure dont mes yeux d'enfant virent la terre embellie fut son blanc manteau. Je voulais donc voir, le jour de ma prise d'habit, la nature comme moi parée de blanc. Mais la veille, la température était si douce qu'on aurait pu se croire au printemps et je n'espérais plus la neige. Le 10, au matin, pas de changement! Je laissai donc là mon désir d'enfant, irréalisable, et je sortis du monastère.
Mon père m'attendait à la porte de clôture. S'avançant vers moi, les yeux pleins de larmes, et me pressant sur son cœur: «Ah! s'écria-t-il, la voilà donc ma petite reine[58]!» Puis, m'offrant son bras, nous fîmes solennellement notre entrée à la chapelle. Ce jour fut son triomphe, sa dernière fête ici-bas! Toutes ses offrandes étaient faites[59], sa famille appartenait à Dieu. Céline lui ayant confié que plus tard elle abandonnerait aussi le monde pour le Carmel, ce père incomparable avait répondu dans un transport de joie: «Viens, allons ensemble devant le Saint Sacrement remercier le Seigneur des grâces qu'il accorde à notre famille, et de l'honneur qu'il me fait de se choisir des épouses dans ma maison. Oui, le bon Dieu me fait un grand honneur en me demandant mes enfants. Si je possédais quelque chose de mieux, je m'empresserais de le lui offrir.» Ce mieux, c'était lui-même! Et le Seigneur le reçut comme une hostie d'holocauste, il l'éprouva comme l'or dans la fournaise et le trouva, digne de lui[60].
Après la cérémonie extérieure, quand je rentrai au monastère, Monseigneur entonna le Te Deum. Un prêtre lui fit remarquer que ce cantique ne se chantait qu'aux professions, mais l'élan était donné et l'hymne d'action de grâces se continua jusqu'à la fin. Ne fallait-il pas que cette fête fût complète, puisqu'en elle se réunissaient toutes les autres?
Au moment où je mettais le pied dans la clôture, mon regard se porta d'abord sur mon joli petit Jésus[61] qui me souriait au milieu des fleurs et des lumières; puis me tournant vers le préau, je le vis tout couvert de neige! Quelle délicatesse de Jésus! Comblant les désirs de sa petite fiancée, il lui donnait de la neige! Quel est donc le mortel, si puissant soit-il, qui puisse en faire tomber du ciel un seul flocon pour charmer sa bien-aimée?
Tout le monde s'étonna de cette neige comme d'un véritable événement, à cause de la température contraire; et depuis, bien des personnes instruites de mon désir parlèrent souvent, je le sais, «du petit miracle» de ma prise d'habit, trouvant que j'avais un singulier goût d'aimer la neige... Tant mieux! cela faisait ressortir davantage encore l'incompréhensible condescendance de l'Epoux des vierges, de Celui qui chérit les lis blancs comme la neige.
Monseigneur entra après la cérémonie et me combla de toutes sortes de bontés paternelles: il me rappela, devant tous les prêtres qui l'entouraient, ma visite à Bayeux, mon voyage à Rome, sans oublier les cheveux relevés; puis, me prenant la tête dans ses mains, Sa Grandeur me caressa longtemps. Notre-Seigneur me fit alors penser avec une ineffable douceur aux caresses qu'il me prodiguera bientôt devant l'assemblée des Saints, et cette consolation me devint comme un avant-goût de la gloire céleste.
Vivre d'amour, ce n'est pas sur la terre
Fixer sa tente au sommet du Thabor
Avec Jésus, c'est gravir le Calvaire
C'est regarder la Croix comme un trésor!...
Je viens de le dire, la journée du 10 janvier fut le triomphe de mon bon père; je compare cette fête à l'entrée de Jésus à Jérusalem, le dimanche des Rameaux. Comme celle de notre divin Maître, sa gloire d'un jour fut suivie d'une passion douloureuse; et de même que les souffrances de Jésus percèrent le cœur de sa divine Mère, de même nos cœurs ressentirent bien profondément les blessures et les humiliations de celui que nous chérissions le plus sur la terre...
Je me rappelle qu'au mois de juin 1888,—au moment où nous craignions pour lui une paralysie cérébrale—je surpris notre Maîtresse en lui disant: «Je souffre beaucoup, ma Mère, mais je le sens, je puis souffrir davantage encore.» Je ne pensais pas alors à l'épreuve qui nous attendait. Je ne savais pas que, le 12 février, un mois après ma prise d'habit, notre père vénéré s'abreuverait à un calice aussi amer!... Ah! je n'ai pas dit alors pouvoir souffrir davantage! Les paroles ne peuvent exprimer mes angoisses et celles de mes sœurs; je n'essaierai pas de les écrire...
Plus tard, dans les cieux, nous aimerons à nous entretenir de ces jours sombres de l'exil. Oui, les trois années du martyre de mon père me paraissent les plus aimables, les plus fructueuses de notre vie, je ne les échangerais pas pour les plus sublimes extases; et mon cœur, en présence de ce trésor inestimable, s'écrie dans sa reconnaissance: «Soyez béni, mon Dieu, pour ces années de grâces que nous avons passées dans les maux.»[62]
O ma Mère bien-aimée, qu'elle fut précieuse et douce notre croix si amère, puisque de tous nos cœurs ne se sont échappés que des soupirs d'amour et de reconnaissance! Nous ne marchions plus, nous courions, nous volions dans les sentiers de la perfection.
Léonie et Céline n'étaient plus du monde, tout en vivant au milieu du monde. Les lettres qu'elles nous écrivaient à cette époque sont empreintes d'une résignation admirable. Et quels parloirs je passais avec ma Céline! Ah! loin de nous séparer, les grilles du Carmel nous unissaient plus fortement: les mêmes pensées, les mêmes désirs, le même amour de Jésus et des âmes nous faisaient vivre. Jamais un mot des choses de la terre ne se mêlait à nos conversations. Comme autrefois aux Buissonnets, nous plongions, non plus nos regards, mais nos cœurs, jusque par delà les espaces et le temps; et, pour jouir bientôt d'un bonheur éternel, nous choisissions ici-bas la souffrance et le mépris.
Mon désir de souffrances était comblé. Toutefois mon attrait pour elles ne diminuait pas, aussi mon âme partagea-t-elle bientôt l'épreuve du cœur. La sécheresse augmenta; je ne trouvais de consolation ni du côté du ciel, ni du côté de la terre; et cependant, au milieu de ces eaux de la tribulation que j'avais appelées de tous mes vœux, j'étais la plus heureuse des créatures.
Ainsi s'écoula le temps de mes fiançailles, hélas! trop long pour mes désirs. A la fin de mon année, vous me dîtes, ma Mère, de ne pas songer à faire profession, que M. le Supérieur s'y opposait formellement; et je dus attendre encore huit mois! Au premier moment, il me fut difficile d'accepter un pareil sacrifice; mais bientôt la lumière divine pénétra dans mon âme.
Je méditais alors les Fondements de la Vie spirituelle par le P. Surin. Un jour, pendant l'oraison, je compris que mon si vif désir de prononcer mes vœux était mélangé d'un grand amour-propre; puisque j'appartenais à Jésus comme son petit jouet, pour le consoler et le réjouir, je ne devais pas l'obliger à faire ma volonté au lieu de la sienne. Je compris de plus que, le jour de ses noces, une fiancée ne serait pas agréable à son époux si elle n'était parée de magnifiques ornements, et moi, je n'avais pas encore travaillé dans ce but. Alors je dis à Notre-Seigneur: «Je ne vous demande plus de faire profession, j'attendrai autant que vous le voudrez; seulement je ne pourrai souffrir que, par ma faute, mon union avec vous soit différée; je vais donc mettre tous mes soins à me faire une robe enrichie de diamants et de pierreries de toutes sortes: quand vous la trouverez assez riche, je suis sûre que rien ne vous empêchera de me prendre pour épouse.»
Je me mis à l'œuvre avec un courage nouveau. Depuis ma prise d'habit, j'avais reçu déjà des lumières abondantes sur la perfection religieuse, principalement au sujet du vœu de pauvreté. Pendant mon postulat, j'étais contente d'avoir à mon usage des choses soignées et de trouver sous ma main ce qui m'était nécessaire. Jésus souffrait cela patiemment; car il n'aime pas à tout montrer aux âmes en même temps, il ne donne ordinairement sa lumière que petit à petit.
Au commencement de ma vie spirituelle, vers l'âge de treize à quatorze ans, je me demandais ce que je gagnerais plus tard, je croyais alors impossible de mieux comprendre la perfection; mais j'ai reconnu bien vite que plus on avance dans ce chemin, plus on se croit éloigné du terme. Maintenant je me résigne à me voir toujours imparfaite, et même j'y trouve ma joie.
Je reviens aux leçons que me donna Notre-Seigneur. Un soir, après complies, je cherchai vainement notre lampe sur les planches destinées à cet usage; c'était grand silence, impossible de la réclamer. Je me dis avec raison qu'une sœur croyant prendre sa lanterne avait emporté la nôtre. Mais fallait-il passer une heure entière dans les ténèbres, à cause de cette méprise? Justement ce soir-là je comptais beaucoup travailler. Sans la lumière intérieure de la grâce, je me serais plainte assurément; avec elle, au lieu de ressentir du chagrin, je fus heureuse, pensant que la pauvreté consiste à se voir privée, non seulement des choses agréables, mais indispensables. Et dans les ténèbres extérieures, je trouvai mon âme illuminée d'une clarté divine.
Je fus prise à cette époque d'un véritable amour pour les objets les plus laids et les moins commodes: ainsi j'éprouvai de la joie lorsque je me vis enlever la jolie petite cruche de notre cellule, pour recevoir à sa place une grosse cruche tout ébréchée. Je faisais aussi bien des efforts pour ne pas m'excuser, ce qui m'était très difficile surtout avec notre Maîtresse à laquelle je n'aurais rien voulu cacher.
Ma première victoire n'est pas grande, mais elle m'a bien coûté. Un petit vase, laissé par je ne sais qui derrière une fenêtre, se trouva brisé. Notre Maîtresse me croyant coupable de l'avoir laissé traîner, me dit de faire plus attention une autre fois, que je manquais totalement d'ordre; enfin elle parut mécontente. Sans rien dire, je baisai la terre, ensuite je promis d'avoir plus d'ordre à l'avenir. A cause de mon peu de vertu, ces petites pratiques, je l'ai dit, me coûtaient beaucoup, et j'avais besoin de penser qu'au jour du Jugement tout serait révélé.
Je m'appliquais surtout aux petits actes de vertu bien cachés; ainsi j'aimais à plier les manteaux oubliés par les sœurs, et je cherchais mille occasions de leur rendre service. L'attrait pour la pénitence me fut aussi donné; mais rien ne m'était permis pour le satisfaire. Les seules mortifications que l'on m'accordait consistaient à mortifier mon amour-propre; ce qui me faisait plus de bien que les pénitences corporelles.
Cependant la sainte Vierge m'aidait à préparer la robe de mon âme; aussitôt qu'elle fut achevée, les obstacles s'évanouirent, et ma profession se trouva fixée au 8 septembre 1890. Tout ce que je viens de dire en si peu de mots demanderait bien des pages; mais ces pages ne se liront jamais sur la terre...
... «Avant de partir, mon Jésus m'a demandé dans quel pays je
voulais voyager, quelle route je désirais suivre. Je lui ai répondu
que je n'avais qu'un seul désir, celui de me rendre au sommet de la
montagne de l'AMOUR.
Et Notre-Seigneur me prit par la main...»
Les Noces divines.—Une retraite de grâces.—La dernière larme d'une sainte.—Mort de son père.—Comment Notre-Seigneur comble tous ses désirs.—Une victime d'Amour.
——
Faut-il vous parler, ma Mère, de ma retraite de profession? Bien loin d'être consolée, l'aridité la plus absolue, presque l'abandon, furent mon partage. Jésus dormait comme toujours dans ma petite nacelle. Ah! je vois que bien rarement les âmes le laissent dormir tranquillement en elles. Ce bon Maître est si fatigué de faire continuellement des frais et des avances, qu'il s'empresse de profiter du repos que je lui offre. Il ne se réveillera pas sans doute avant ma grande retraite de l'éternité; mais au lieu d'en avoir de la peine, cela me fait un extrême plaisir.
Vraiment, je suis loin d'être sainte; rien que cette disposition en est une preuve. Je devrais, non pas me réjouir de ma sécheresse, mais l'attribuer à mon peu de ferveur et de fidélité, je devrais me désoler de dormir bien souvent pendant mes oraisons et mes actions de grâces. Eh bien, je ne me désole pas! Je pense que les petits enfants plaisent autant à leurs parents lorsqu'ils dorment que lorsqu'ils sont éveillés; je pense que, pour faire des opérations, les médecins endorment leurs malades; enfin je pense que le Seigneur voit notre fragilité, qu'il se souvient que nous ne sommes que poussière[63].
Ma retraite de profession fut donc, comme celles qui suivirent, une retraite de grande aridité. Cependant, sans même que je m'en aperçusse, les moyens de plaire à Dieu et de pratiquer la vertu m'étaient alors clairement dévoilés. J'ai remarqué bien des fois que Jésus ne veut pas me donner de provisions. Il me nourrit à chaque instant d'une nourriture toute nouvelle; je la trouve en moi, sans savoir comment elle y est. Je crois tout simplement que c'est Jésus lui-même, caché au fond de mon pauvre petit cœur, qui agit en moi d'une façon mystérieuse et m'inspire tout ce qu'il veut que je fasse au moment présent.
Quelques heures avant ma profession, je reçus de Rome, par le vénéré Frère Siméon, la bénédiction du Saint-Père, bénédiction bien précieuse qui m'aida certainement à traverser la plus furieuse tempête de toute ma vie.
Pendant la pieuse veille, ordinairement si douce, qui précède l'aurore du grand jour, ma vocation m'apparut tout à coup comme un rêve, une chimère; le démon—car c'était lui—m'inspirait l'assurance que la vie du Carmel ne me convenait aucunement, que je trompais les supérieurs en avançant dans une voie où je n'étais pas appelée. Mes ténèbres devinrent si épaisses que je ne compris plus qu'une seule chose: n'ayant pas la vocation religieuse, je devais retourner dans le monde.
Ah! comment dépeindre mes angoisses! Que faire dans une semblable perplexité? Je me décidai au meilleur parti: découvrir sans retard cette tentation à notre Maîtresse. Je la fis donc sortir du chœur; et, remplie de confusion, je lui avouai l'état de mon âme. Heureusement elle vit plus clair que moi, se contenta de rire de ma confidence et me rassura complètement. D'ailleurs, l'acte d'humilité que je venais de faire avait mis en fuite le démon comme par enchantement. Ce qu'il voulait, c'était m'empêcher de confesser mon trouble et, par là, m'entraîner dans ses pièges. Mais je l'attrapai à mon tour: pour rendre mon humiliation plus complète, je voulus aussi tout vous dire, ma Mère bien-aimée, et votre réponse consolante acheva de dissiper mes doutes.
Dès le matin du 8 septembre, je fus inondée d'un fleuve de paix et, dans cette paix qui surpasse tout sentiment[64], je prononçai mes saints vœux. Que de grâces n'ai-je pas demandées! Je me sentais vraiment la «reine», et je profitai de mon titre pour obtenir toutes les faveurs du Roi envers ses sujets ingrats. Je n'oubliai personne: je voulais que ce jour-là tous les pécheurs de la terre se convertissent, que le purgatoire ne renfermât plus un seul captif. Je portais aussi sur mon cœur ce petit billet contenant ce que je désirais pour moi:
«O Jésus, mon divin Epoux, faites que la robe de mon baptême ne soit jamais ternie! Prenez-moi, plutôt gué de me laisser ici-bas souiller mon âme en commettant la plus petite faute volontaire. Que je ne cherche et ne trouve jamais que vous seul! Que les créatures ne soient rien pour moi, et moi, rien pour elles! Qu'aucune des choses de la terre ne trouble ma paix.
«O Jésus, je ne vous demande que la paix!... La paix, et surtout l'AMOUR sans bornes, sans limites! Jésus! que pour vous je meure martyre; donnez-moi le martyre du cœur ou celui du corps. Ah! plutôt donnez-les-moi tous deux!
«Faites que je remplisse mes engagements dans toute leur perfection, que personne ne s'occupe de moi, que je sois foulée aux pieds, oubliée comme un petit grain de sable. Je m'offre à vous, mon Bien-Aimé, afin que vous accomplissiez parfaitement en moi votre volonté sainte, sans que jamais les créatures y puissent mettre obstacle.»
A la fin de ce beau jour, ce fut sans tristesse que je déposai, selon l'usage, ma couronne de roses aux pieds de la sainte Vierge; je sentais que le temps n'emporterait pas mon bonheur...
La Nativité de Marie! quelle belle fête pour devenir l'épouse de Jésus! C'était la petite sainte Vierge d'un jour qui présentait sa petite fleur au petit Jésus. Ce jour-là, tout était petit; excepté les grâces que j'ai reçues, excepté ma paix et ma joie en contemplant le soir les belles étoiles du firmament, en pensant que bientôt je m'envolerais au ciel pour m'unir à mon divin Epoux, au sein d'une allégresse éternelle.
Le 24 eut lieu la cérémonie de ma Prise de Voile. Cette fête fut tout entière voilée de larmes. Papa était trop malade pour venir bénir sa reine; au dernier moment, Mgr Hugonin qui devait présider en fut empêché lui-même; enfin, à cause de plusieurs autres circonstances encore, tout fut tristesse et amertume... Cependant la paix, toujours la paix se trouvait pour moi au fond du calice. Ce jour-là, Jésus permit que je ne pusse retenir mes larmes... et mes larmes ne furent pas comprises... En effet, j'avais supporté sans pleurer des épreuves beaucoup plus grandes; mais alors, j'étais aidée d'une grâce puissante; tandis que, le 24, Jésus me laissa à mes propres forces, et je montrai combien elles étaient petites.
Huit jours après ma Prise de Voile, ma cousine, Jeanne Guérin, épousa le Dr La Néele. Au parloir suivant, l'entendant parler des prévenances dont elle entourait son mari, je sentis mon cœur tressaillir: «Il ne sera pas dit, pensai-je, qu'une femme du monde fera plus pour son époux, simple mortel, que moi pour mon Jésus bien-aimé.» Et, remplie d'une ardeur nouvelle, je m'efforçai plus que jamais de plaire en toutes mes actions à l'Epoux céleste, au Roi des rois qui avait bien voulu m'élever jusqu'à son alliance divine.
Ayant vu la lettre de faire-part du mariage, je m'amusai à composer l'invitation suivante que je lus aux novices, pour leur faire remarquer ce qui m'avait tant frappée moi-même: combien la gloire des unions de la terre est peu de chose, comparée aux titres d'une épouse de Jésus:
Le Dieu Tout-Puissant, Créateur du ciel et de la terre, souverain Dominateur du monde, et la Très Glorieuse Vierge Marie, Reine de la cour céleste, veulent bien vous faire part du mariage spirituel de leur auguste Fils, Jésus, Roi des rois et Seigneur des seigneurs, avec la petite Thérèse Martin, maintenant Dame et Princesse des royaumes apportés en dot par son divin Epoux: l'Enfance de Jésus et sa Passion, d'où lui viennent ses titres de noblesse: de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face.
N'ayant pu vous inviter à la fête des Noces qui a été célébrée sur la Montagne du Carmel, le 8 septembre 1890,—la cour céleste y étant seule admise—vous êtes néanmoins priés de vous rendre au Retour de Noces qui aura lieu Demain, jour de l'Eternité, auquel jour Jésus, Fils de Dieu, viendra sur les nuées du ciel, dans l'éclat de sa majesté, pour juger les vivants et les morts.
L'heure étant encore incertaine, vous êtes invités à vous tenir prêts et à veiller.
Et maintenant, ma Mère, que vous dirai-je? C'est entre vos mains que je me suis donnée à Jésus, vous me connaissez depuis mon enfance, ai-je besoin de vous écrire mes secrets? Ah! je vous en prie, pardonnez-moi si j'abrège beaucoup l'histoire de ma vie religieuse.
L'année qui suivit ma profession, je reçus de grandes grâces pendant la retraite générale. Ordinairement les retraites prêchées me sont très pénibles; mais cette fois il en fut autrement. Je m'y étais préparée par une neuvaine fervente, il me semblait que j'allais tant souffrir! Le Révérend Père, disait-on, s'entendait plutôt à convertir les pécheurs qu'à faire avancer les âmes religieuses. Eh bien, je suis donc une grande pécheresse, car le bon Dieu se servit de ce saint religieux pour me consoler.
J'avais alors des peines intérieures de toutes sortes que je me sentais incapable de dire; et voilà que mon âme se dilata parfaitement, je fus comprise d'une façon merveilleuse et même devinée. Le Père me lança à pleines voiles sur les flots de la confiance et de l'amour qui m'attiraient si fort, mais sur lesquels je n'osais avancer. Il me dit que mes fautes ne faisaient pas de peine au bon Dieu: «En ce moment, ajouta-t-il, je tiens sa place auprès de vous; eh bien, je vous affirme de sa part qu'il est très content de votre âme.»
Oh! que je fus heureuse en écoutant ces consolantes paroles! Jamais je n'avais entendu dire que les fautes pouvaient ne pas faire de peine au bon Dieu. Cette assurance me combla de joie; elle me fit supporter patiemment l'exil de la vie. C'était bien là, d'ailleurs, l'écho de mes pensées intimes. Oui, je croyais depuis longtemps que le Seigneur est plus tendre qu'une mère, et je connais à fond plus d'un cœur de mère! Je sais qu'une mère est toujours prête à pardonner les petites indélicatesses involontaires de son enfant. Que de fois n'en ai-je pas fait la douce expérience? Nul reproche ne m'aurait autant touchée qu'une seule des caresses maternelles; je suis d'une nature telle que la crainte me fait reculer; avec l'amour, non seulement j'avance, mais je vole!
Deux mois après cette retraite bénie, notre vénérée Fondatrice, Mère Geneviève de Sainte-Thérèse, quitta notre petit Carmel pour entrer au Carmel des Cieux.
Mais, avant de vous parler de mes impressions au moment de sa mort, je veux, ma Mère, vous dire mon bonheur d'avoir vécu plusieurs années avec une sainte non point inimitable, mais sanctifiée par des vertus cachées et ordinaires. Plus d'une fois j'ai reçu d'elle de grandes consolations.
Un dimanche, en entrant à l'infirmerie pour lui faire ma petite visite, je trouvai près d'elle deux sœurs anciennes; je me retirais discrètement, lorsqu'elle m'appela et me dit d'un air inspiré: «Attendez, ma petite fille, j'ai seulement un mot à vous dire: vous me demandez toujours un bouquet spirituel, eh bien, aujourd'hui, je vous donne celui-ci: «Servez Dieu avec paix et avec joie; rappelez-vous, mon enfant, que notre Dieu est le Dieu de la paix.»
Après l'avoir simplement remerciée, je sortis, émue jusqu'aux larmes et convaincue que le bon Dieu lui avait révélé l'état de mon âme. Ce jour-là, j'étais extrêmement éprouvée, presque triste, dans une nuit telle que je ne savais plus si j'étais aimée de Dieu. Mais la joie et la consolation qui remplacèrent ces ténèbres, vous les devinez, ma Mère chérie...
Le dimanche suivant, je voulus savoir quelle révélation Mère Geneviève avait eue; elle m'assura n'en avoir reçu aucune. Alors mon admiration fut plus grande encore, voyant à quel degré éminent Jésus vivait en son âme et la faisait agir et parler. Ah! cette sainteté-là me paraît la plus vraie, la plus sainte; c'est elle que je désire, car il ne s'y rencontre aucune illusion.
Le jour où cette vénérée Mère quitta l'exil pour la patrie, je reçus une grâce toute particulière. C'était la première fois que j'assistais à une mort; vraiment ce spectacle était ravissant! Mais pendant les deux heures que je passai au pied du lit de la sainte mourante, une espèce d'insensibilité s'était emparée de moi; j'en éprouvais de la peine, lorsqu'au moment même de la naissance au ciel de notre Mère, ma disposition intérieure changea complètement. En un clin d'œil, je me sentis remplie d'une joie et d'une ferveur indicibles, comme si l'âme bienheureuse de notre sainte Mère m'eût donné, à cet instant, une partie de la félicité dont elle jouissait déjà; car je suis bien persuadée qu'elle est allée droit au ciel.
Pendant sa vie, je lui dis un jour: «O ma Mère, vous n'irez pas en purgatoire.»—«Je l'espère!» me répondit-elle avec douceur. Certainement le bon Dieu n'a pu tromper une espérance si remplie d'humilité; toutes les faveurs que nous avons reçues en sont la preuve.
Chaque sœur s'empressa de réclamer quelque relique de notre Mère vénérée; et vous savez, ma Mère, celle que je conserve précieusement. Pendant son agonie, je remarquai une larme qui scintillait à sa paupière comme un beau diamant. Cette larme, la dernière de toutes celles qu'elle répandit sur la terre, ne tomba pas; je la vis encore briller lorsque la dépouille mortelle de notre Mère fut exposée au chœur. Alors, prenant un petit linge fin, j'osai m'approcher le soir, sans être vue de personne, et j'ai maintenant le bonheur de posséder la dernière larme d'une sainte.
Je n'attache pas d'importance à mes rêves, d'ailleurs j'en ai rarement de symboliques, et je me demande même comment il se fait que, pensant toute la journée au bon Dieu, je ne m'en occupe pas davantage pendant mon sommeil. Ordinairement je rêve les bois, les fleurs, les ruisseaux et la mer. Presque toujours je vois de jolis petits enfants, j'attrape des papillons et des oiseaux comme jamais je n'en ai vu. Si mes rêves ont une apparence poétique, vous voyez, ma Mère, qu'ils sont loin d'être mystiques.
Une nuit, après la mort de Mère Geneviève, j'en fis un plus consolant. Cette sainte Mère donnait à chacune de nous quelque chose qui lui avait appartenu. Quand vint mon tour, je croyais ne rien recevoir, car ses mains étaient vides. Me regardant alors avec tendresse, elle me dit par trois fois: «A vous, je laisse mon cœur.»
Un mois après cette mort si précieuse devant Dieu, c'est-à-dire dans les derniers jours de l'année 1891, l'épidémie de l'influenza sévit dans la communauté; je ne fus que légèrement atteinte et restai debout avec deux autres sœurs. Il est impossible de se figurer l'état navrant de notre Carmel en ces jours de deuil. Les plus malades étaient soignées par celles qui se traînaient à peine; la mort régnait partout; et lorsqu'une de nos sœurs avait rendu le dernier soupir, il fallait, hélas! l'abandonner aussitôt.
Le jour de mes 19 ans fut attristé par la mort de notre vénérée Mère Sous-Prieure; je l'assistai avec l'infirmière pendant son agonie. Cette mort fut bientôt suivie de deux autres. Je me trouvais seule alors à la sacristie et je me demande comment j'ai pu suffire à tout.
Un matin, au signal du réveil, j'eus le pressentiment que sœur Madeleine n'était plus. Le dortoir[65] se trouvait dans une obscurité complète; personne ne sortait des cellules. Je me décidai pourtant à pénétrer dans celle de sœur Madeleine que je vis, en effet, habillée et couchée sur sa paillasse dans l'immobilité de la mort. Je n'eus pas la moindre frayeur; et, courant à la sacristie, j'apportai bien vite un cierge, et lui mis sur la tête une couronne de roses. Au milieu de cet abandon, je sentais la main du bon Dieu, son Cœur qui veillait sur nous! C'était sans effort que nos chères sœurs passaient à une vie meilleure; une expression de joie céleste se répandait sur leur visage, elles semblaient reposer dans un doux sommeil.
Pendant ces longues semaines d'épreuves, je pus avoir l'ineffable consolation de faire tous les jours la sainte communion. Ah! que c'était doux! Jésus me gâta longtemps, plus longtemps que ses fidèles épouses. Après l'influenza, il voulut venir à moi quelques mois encore, sans que la communauté partageât mon bonheur. Je n'avais pas demandé cette exception, mais j'étais bien heureuse de m'unir chaque jour à mon Bien-Aimé.
Je l'étais aussi de pouvoir toucher aux vases sacrés, de préparer les petits langes destinés à recevoir Jésus. Je sentais qu'il me fallait être bien fervente, et je me rappelais souvent cette parole adressée à un saint diacre: «Soyez saint, vous qui touchez les vases du Seigneur.»[66]
Que vous dirai-je, ma Mère, de mes actions de grâces en ce temps-là et toujours? Il n'y a pas d'instants où je sois moins consolée! Et n'est-ce pas bien naturel, puisque je ne désire pas recevoir la visite de Notre-Seigneur pour ma satisfaction, mais uniquement pour son plaisir à lui?