Ancien cimetière intérieur du Carmel de Lisieux. Ancien cimetière intérieur du Carmel de Lisieux.
Ah! dés à present je le reconnais; oui, toutes mes espérances seront comblées... oui, le Seigneur fera pour moi des merveilles qui surpasseront infiniment mes immenses désirs!..

Cependant, ma Mère vénérée, puisque vous me témoignez le désir de connaître à fond, autant que possible, tous les sentiments de mon cœur, puisque vous voulez que je mette par écrit le rêve le plus consolant de ma vie, je terminerai l'histoire de mon âme par cet acte d'obéissance. Si vous le permettez, c'est à Jésus que je m'adresserai; de la sorte, je parlerai plus facilement. Vous trouverez peut-être mes expressions exagérées; pourtant, je vous assure qu'il n'y a aucune exagération dans mon cœur: tout y est calme et reposé.


O Jésus, qui pourra dire avec quelle tendresse, quelle douceur vous conduisez ma petite âme!...

L'orage grondait bien fort en elle depuis la belle fête de votre triomphe, la radieuse fête de Pâques; lorsqu'un des jours du mois de mai, vous avez fait luire dans ma sombre nuit un pur rayon de votre grâce...

Pensant aux songes mystérieux que vous accordez parfois à vos privilégiés, je me disais que cette consolation n'était pas faite pour moi; que, pour moi, c'était la nuit, toujours la nuit profonde! Et sous l'orage, je m'endormis.

Le lendemain, 10 mai, aux premières lueurs de l'aurore, je me trouvai, pendant mon sommeil, dans une galerie où je me promenais seule avec notre Mère. Tout à coup, sans savoir comment elles étaient entrées, j'aperçus trois carmélites revêtues de leurs manteaux et grands voiles, et je compris qu'elles venaient du ciel. «Ah! que je serais heureuse, pensai-je, de voir le visage d'une de ces carmélites!» Comme si ma prière eût été entendue, la plus grande des saintes s'avança vers moi et je tombai à genoux. O bonheur! elle leva son voile, ou plutôt le souleva et m'en couvrit.

Sans aucune hésitation, je reconnus la Vénérable Mère Anne de Jésus, fondatrice du Carmel en France[131]. Son visage était beau, d'une beauté immatérielle; aucun rayon ne s'en échappait, et cependant, malgré le voile épais qui nous enveloppait toutes les deux, je voyais ce céleste visage éclairé d'une lumière ineffablement douce qu'il semblait produire de lui-même.

La sainte me combla de caresses et, me voyant si tendrement aimée, j'osai prononcer ces paroles: «O ma Mère, je vous en supplie, dites-moi si le bon Dieu me laissera longtemps sur la terre? Viendra-t-il bientôt me chercher?» Elle sourit avec tendresse.—«Oui, bientôt... bientôt... Je vous le promets.»—«Ma Mère, ajoutai-je, dites-moi encore si le bon Dieu ne me demande pas autre chose que mes pauvres petites actions et mes désirs; est-il content de moi?»

A ce moment, le visage de la Vénérable Mère resplendit d'un éclat nouveau, et son expression me parut incomparablement plus tendre.—«Le bon Dieu ne demande rien autre chose de vous, me dit-elle, il est content, très content!...» Et me prenant la tête dans ses mains, elle me prodigua de telles caresses, qu'il me serait impossible d'en rendre la douceur. Mon cœur était dans la joie, mais je me souvins de mes sœurs et je voulus demander quelques grâces pour elles... Hélas! je m'éveillai!

Je ne saurais redire l'allégresse de mon âme. Plusieurs mois se sont écoulés depuis cet ineffable rêve, et cependant le souvenir qu'il me laisse n'a rien perdu de sa fraîcheur, de ses charmes célestes. Je vois encore le regard et le sourire pleins d'amour de cette sainte carmélite, je crois sentir encore les caresses dont elle me combla.

O Jésus, vous aviez commandé aux vents et à la tempête, et il s'était fait un grand calme[132].

A mon réveil, je croyais, je sentais qu'il y a un ciel, et que ce ciel est peuplé d'âmes qui me chérissent et me regardent comme leur enfant. Cette impression reste dans mon cœur, d'autant plus douce que la Vénérable Mère Anne de Jésus m'avait été jusqu'alors, j'ose presque dire indifférente; je ne l'avais jamais invoquée, et sa pensée ne me venait à l'esprit qu'en entendant parler d'elle, chose assez rare.

Et maintenant, je sais, je comprends combien de son côté je lui étais peu indifférente, et cette pensée augmente mon amour, non seulement pour elle, mais pour tous les bienheureux habitants de la céleste patrie.

O mon Bien-Aimé! cette grâce n'était que le prélude des grâces plus grandes encore dont vous vouliez me combler; laissez-moi vous les rappeler aujourd'hui, et pardonnez-moi si je déraisonne en voulant redire mes espérances et mes désirs qui touchent à l'infini... pardonnez-moi et guérissez mon âme en lui donnant ce qu'elle espère!

Etre votre épouse, ô Jésus! être carmélite, être, par mon union avec vous, la mère des âmes, tout cela devrait me suffire. Cependant je sens en moi d'autres vocations: je me sens la vocation de guerrier, de prêtre, d'apôtre, de docteur, de martyr... Je voudrais accomplir toutes les œuvres les plus héroïques, je me sens le courage d'un croisé, je voudrais mourir sur un champ de bataille pour la défense de l'Eglise.

La vocation de prêtre! Avec quel amour, ô Jésus, je vous porterais dans mes mains lorsque ma voix vous ferait descendre du ciel! avec quel amour je vous donnerais aux âmes! Mais hélas! tout en désirant être prêtre, j'admire et j'envie l'humilité de saint François d'Assise, et je me sens la vocation de l'imiter en refusant la sublime dignité du sacerdoce. Comment donc allier ces contrastes?

Je voudrais éclairer les âmes comme les prophètes, les docteurs. Je voudrais parcourir la terre, prêcher votre Nom et planter sur le sol infidèle votre croix glorieuse, ô mon Bien-Aimé! Mais une seule mission ne me suffirait pas: je voudrais en même temps annoncer l'Evangile dans toutes les parties du monde, et jusque dans les îles les plus reculées. Je voudrais être missionnaire, non seulement pendant quelques années, mais je voudrais l'avoir été depuis la création du monde, et continuer de l'être jusqu'à la consommation des siècles.

Ah! par-dessus tout, je voudrais le martyre. Le martyre! voilà le rêve de ma jeunesse; ce rêve a grandi avec moi dans ma petite cellule du Carmel. Mais c'est là une autre folie; car je ne désire pas un seul genre de supplice, pour me satisfaire il me les faudrait tous...

Comme vous, mon Epoux adoré, je voudrais être flagellée, crucifiée... Je voudrais mourir dépouillée comme saint Barthélémy; comme saint Jean, je voudrais être plongée dans l'huile bouillante; je désire, comme saint Ignace d'Antioche, être broyée par la dent des bêtes, afin de devenir un pain digne de Dieu. Avec sainte Agnès et sainte Cécile, je voudrais présenter mon cou au glaive du bourreau; et comme Jeanne d'Arc, sur un bûcher ardent, murmurer le nom de Jésus!

Si ma pensée se porte sur les tourments inouïs qui seront le partage des chrétiens au temps de l'Antéchrist, je sens mon cœur tressaillir, je voudrais que ces tourments me fussent réservés. Ouvrez, mon Jésus, votre Livre de Vie, où sont rapportées les actions de tous les Saints; ces actions, je voudrais les avoir accomplies pour vous!

A toutes mes folies, qu'allez-vous répondre? Y a-t-il sur la terre une âme plus petite, plus impuissante que la mienne? Cependant, à cause même de ma faiblesse, vous vous êtes plu à combler mes petits désirs enfantins; et vous voulez aujourd'hui combler d'autres désirs plus grands que l'univers...


Ces aspirations devenant un véritable martyre, j'ouvris un jour les épîtres de saint Paul, afin de chercher quelque remède à mon tourment. Les chapitres xii et xiii de la première épître aux Corinthiens me tombèrent sous les yeux. J'y lus que tous ne peuvent être à la fois apôtres, prophètes et docteurs, que l'Eglise est composée de différents membres, et que l'œil ne saurait être en même temps la main.

La réponse était claire, mais ne comblait pas mes vœux et ne me donnait pas la paix. «M'abaissant alors jusque dans les profondeurs de mon néant, je m'élevai si haut que je pus atteindre mon but.»[133] Sans me décourager, je continuai ma lecture et ce conseil me soulagea: «Recherchez avec ardeur les dons les plus parfaits; mais je vais encore vous montrer une voie plus excellente.»[134]

Et l'Apôtre explique comment tous les dons les plus parfaits ne sont rien sans l'Amour, que la Charité est la voie la plus excellente pour aller sûrement à Dieu. Enfin j'avais trouvé le repos!

Considérant le corps mystique de la sainte Eglise, je ne m'étais reconnue dans aucun des membres décrits par saint Paul, ou plutôt je voulais me reconnaître en tous. La Charité me donna la clef de ma vocation. Je compris que, si l'Eglise avait un corps composé de différents membres, le plus nécessaire, le plus noble de tous les organes ne lui manquait pas; je compris qu'elle avait un cœur, et que ce cœur était brûlant d'amour; je compris que l'amour seul faisait agir ses membres, que, si l'amour venait à s'éteindre, les apôtres n'annonceraient plus l'Evangile, les martyrs refuseraient de verser leur sang. Je compris que l'amour renfermait toutes les vocations, que l'amour était tout, qu'il embrassait tous les temps et tous les lieux, parce qu'il est éternel!

Alors, dans l'excès de ma joie délirante, je me suis écriée: «O Jésus, mon amour! ma vocation, enfin je l'ai trouvée! ma vocation, c'est l'amour! Oui, j'ai trouvé ma place au sein de l'Eglise, et cette place, ô mon Dieu, c'est vous qui me l'avez donnée: dans le cœur de l'Eglise ma Mère, je serai l'amour!... Ainsi je serai tout; ainsi mon rêve sera réalisé!»

Pourquoi parler de joie délirante? Non, cette expression n'est pas juste; c'est plutôt la paix qui devint mon partage, la paix calme et sereine du navigateur apercevant le phare qui lui indique le port. O phare lumineux de l'amour! je sais comment arriver jusqu'à toi, j'ai trouvé le secret de m'approprier tes flammes!

Je ne suis qu'une enfant impuissante et faible; cependant, c'est ma faiblesse même qui me donne l'audace de m'offrir en victime à votre amour, ô Jésus! Autrefois les hosties pures et sans taches étaient seules agréées par le Dieu fort et puissant: pour satisfaire à la justice divine il fallait des victimes parfaites; mais à la loi de crainte a succédé la loi d'amour, et l'amour m'a choisie pour holocauste, moi, faible et imparfaite créature! Ce choix n'est-il pas digne de l'amour? Oui, pour que l'amour soit pleinement satisfait, il faut qu'il s'abaisse jusqu'au néant et qu'il transforme en feu ce néant.

O mon Dieu, je le sais, l'amour ne se paie que par l'amour[135]. Aussi j'ai cherché, j'ai trouvé le moyen de soulager mon cœur en vous rendant amour pour amour.

«Employez les richesses qui rendent injustes à vous faire des amis qui vous reçoivent dans les Tabernacles éternels.»[136] Voilà, Seigneur, le conseil que vous donnez à vos disciples, après leur avoir dit que les enfants de ténèbres sont plus habiles dans leurs affaires que les enfants de lumière[137].

Enfant de lumière, j'ai compris que mes désirs d'être tout, d'embrasser toutes les vocations, étaient des richesses qui pourraient bien me rendre injuste; alors je m'en suis servie à me faire des amis. Me souvenant de la prière d'Elisée au prophète Elie, lorsqu'il lui demanda son double esprit, je me présentai devant les Anges et l'assemblée des Saints et je leur dis: «Je suis la plus petite des créatures, je connais ma misère, mais je sais aussi combien les cœurs nobles et généreux aiment à faire du bien; je vous conjure donc, bienheureux habitants de la cité céleste, de m'adopter pour enfant: à vous seul reviendra la gloire que vous me ferez acquérir; daignez exaucer ma prière, obtenez-moi, je vous en supplie, votre double amour

Seigneur, je ne puis approfondir ma demande, je craindrais de me trouver accablée sous le poids de mes désirs audacieux! Mon excuse, c'est mon titre d'enfant: les enfants ne réfléchissent pas à la portée de leurs paroles. Cependant, si leur père, si leur mère montent sur le trône et possèdent d'immenses trésors, ils n'hésitent pas à contenter les désirs des petits êtres qu'ils chérissent plus qu'eux-mêmes. Pour leur faire plaisir, ils font des folies, ils vont même jusqu'à la faiblesse.

Eh bien, je suis l'enfant de la sainte Eglise. L'Eglise est reine puisqu'elle est votre Epouse, ô divin Roi des rois! Ce ne sont pas les richesses et la gloire—même la gloire du ciel—que réclame mon cœur. La gloire, elle appartient de droit à mes frères: les Anges et les Saints. Ma gloire à moi sera le reflet qui rejaillira du front de ma Mère. Ce que je demande, c'est l'amour! Je ne sais plus qu'une chose, vous aimer, ô Jésus! Les œuvres éclatantes me sont interdites, je ne puis prêcher l'Evangile, verser mon sang... qu'importe? Mes frères travaillent à ma place, et moi, petit enfant, je me tiens tout près du trône royal, j'aime pour ceux qui combattent.

Mais comment témoignerai-je mon amour, puisque l'amour se prouve par les œuvres? Eh bien! le petit enfant jettera des fleurs... il embaumera de ses parfums le trône divin, il chantera de sa voix argentine le cantique de l'amour!

Oui, mon Bien-Aimé, c'est ainsi que ma vie éphémère se consumera devant vous. Je n'ai pas d'autre moyen pour vous prouver mon amour que de jeter des fleurs: c'est-à-dire de ne laisser échapper aucun petit sacrifice, aucun regard, aucune parole, de profiter des moindres actions et de les faire par amour. Je veux souffrir par amour et même jouir par amour; ainsi je jetterai des rieurs. Je n'en rencontrerai pas une sans l'effeuiller pour vous... et puis je chanterai, je chanterai toujours, même s'il faut cueillir mes roses au milieu des épines; et mon chant sera d'autant plus mélodieux que ces épines seront plus longues et plus piquantes.

Mais à quoi, mon Jésus, vous serviront mes fleurs et mes chants? Ah! je le sais bien, cette pluie embaumée, ces pétales fragiles et de nulle valeur, ces chants d'amour d'un cœur si petit vous charmeront quand même. Oui, ces riens vous feront plaisir: ils feront sourire l'Eglise triomphante qui, voulant jouer avec son petit enfant, recueillera ces roses effeuillées et, les faisant passer par vos mains divines pour les revêtir d'une valeur infinie, les jettera sur l'Eglise souffrante afin d'en éteindre les flammes; sur l'Eglise militante afin de lui donner la victoire.

O mon Jésus! je vous aime, j'aime l'Eglise ma mère, je me souviens que le plus petit mouvement de pur amour lui est plus utile que toutes les autres œuvres réunies ensemble[138]. Mais le pur amour est-il bien dans mon cœur? Mes immenses désirs ne sont-ils pas un rêve, une folie? Ah! s'il en est ainsi, éclairez-moi; vous le savez, je cherche la vérité. Si mes désirs sont téméraires, faites-les disparaître; car ces désirs sont pour moi le plus grand des martyres. Cependant, je l'avoue, si je n'atteins pas un jour ces régions les plus élevées vers lesquelles mon âme aspire, j'aurai goûté plus de douceur dans mon martyre, dans ma folie, que je n'en goûterai au sein des joies éternelles; à moins que, par un miracle, vous ne m'enleviez le souvenir de mes espérances terrestres. Jésus! Jésus! s'il est si délicieux le désir de l'amour, qu'est-ce donc de le posséder, d'en jouir à jamais?

Comment une âme aussi imparfaite que la mienne peut-elle aspirer à la plénitude de l'amour? Quel est donc ce mystère? Pourquoi ne réservez-vous pas, ô mon unique Ami, ces immenses aspirations aux grandes âmes, aux aigles qui planent dans les hauteurs? Hélas! je ne suis qu'un pauvre petit oiseau couvert seulement d'un léger duvet; je ne suis pas un aigle, j'en ai simplement les yeux et le cœur... Oui, malgré ma petitesse extrême, j'ose fixer le Soleil divin de l'amour, et je brûle de m'élancer jusqu'à lui! Je voudrais voler, je voudrais imiter les aigles; mais tout ce que je puis faire, c'est de soulever mes petites ailes; il n'est pas en mon petit pouvoir de m'envoler.

Que vais-je devenir? Mourir de douleur en me voyant si impuissante? Oh! non, je ne vais pas même m'affliger. Avec un audacieux abandon, je veux rester là, fixant jusqu'à la mort mon divin Soleil. Rien ne pourra m'effrayer, ni le vent, ni la pluie; et, si de gros nuages viennent à cacher l'Astre d'amour, s'il me semble ne pas croire qu'il existe autre chose que la nuit de cette vie, ce sera alors le moment de la joie parfaite, le moment de pousser ma confiance jusqu'aux limites extrêmes, me gardant bien de changer de place, sachant que par delà les tristes nuages mon doux Soleil brille encore!

O mon Dieu! jusque-là je comprends votre amour pour moi; mais, vous le savez, bien souvent je me laisse distraire de mon unique occupation, je m'éloigne de vous, je mouille mes petites ailes à peine formées aux misérables flaques d'eau que je rencontre sur la terre! Alors je gémis comme l'hirondelle[139], et mon gémissement vous instruit de tout, et vous vous souvenez, ô miséricorde infinie, que vous n'êtes pas venue appeler les justes, mais les pécheurs[140].

Cependant, si vous demeurez sourd aux gazouillements plaintifs de votre chétive créature, si vous restez voilé, eh bien! je consens à rester mouillée, j'accepte d'être transie de froid, et je me réjouis encore de cette souffrance pourtant méritée. O mon Astre chéri! oui, je suis heureuse de me sentir petite et faible en votre présence et mon cœur reste dans la paix... je sais que tous les aigles de votre céleste cour me prennent en pitié, qu'ils me protègent, me défendent et mettent en fuite les vautours, image des démons, qui voudraient me dévorer. Ah! je ne les crains pas, je ne suis point destinée à devenir leur proie, mais celle de l'Aigle divin.

O Verbe, ô mon Sauveur! c'est toi l'Aigle que j'aime et qui m'attires: c'est toi qui, t'élançant vers la terre d'exil, as voulu souffrir et mourir afin d'enlever toutes les âmes et de les plonger jusqu'au centre de la Trinité sainte, éternel foyer de l'amour! C'est toi qui, remontant vers l'inaccessible lumière, restes caché dans notre vallée de larmes sous l'apparence d'une blanche hostie, et cela pour me nourrir de ta propre substance. O Jésus! laisse-moi te dire que ton amour va jusqu'à la folie... Comment veux-tu, devant cette folie, que mon cœur ne s'élance pas vers toi? Comment ma confiance aurait-elle des bornes?

Ah! pour toi, je le sais, les Saints ont fait aussi des folies, ils ont fait de grandes choses, puisqu'ils étaient des aigles! Moi, je suis trop petite pour faire de grandes choses, et ma folie, c'est d'espérer que ton amour m'accepte comme victime; ma folie, c'est de compter sur les Anges et les Saints pour voler jusqu'à toi avec tes propres ailes, ô mon Aigle adoré! Aussi longtemps que tu le voudras, je demeurerai les yeux fixés sur toi, je veux être fascinée par ton regard divin, je veux devenir la proie de ton amour. Un jour, j'en ai l'espoir, tu fondras sur moi, et, m'emportant au foyer de l'amour, tu me plongeras enfin dans ce brûlant abîme, pour m'en faire devenir à jamais l'heureuse victime.


O Jésus! que ne puis-je dire à toutes les petites âmes ta condescendance ineffable! Je sens que si, par impossible, tu en trouvais une plus faible que la mienne, tu te plairais à la combler de faveurs plus grandes encore, pourvu qu'elle s'abandonnât avec une entière confiance à ta miséricorde infinie!

Mais pourquoi ces désirs de communiquer tes secrets d'amour, ô mon Bien-Aimé? N'est-ce pas toi seul qui me les as enseignés, et ne peux-tu pas les révélera d'autres? Oui, je le sais, et je te conjure de le faire; je te supplie d'abaisser ton regard divin sur un grand nombre de petites âmes, je te supplie de te choisir en ce monde une légion de petites victimes, dignes de ton AMOUR!!!

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Je vous ai portés sur des ailes d'Aigle et amenés vers Moi. (Ex., XIX, 4.) Je vous ai portés sur des ailes d'Aigle et
amenés vers Moi. (Ex., XIX, 4.)
VOIE D'ENFANCE SPIRITUELLE LE TRIOMPHE «Le Royaume des Cieux est pour les enfants et pour ceux qui leur ressemblent.» (Luc, xviii, 16.) VOIE D'ENFANCE SPIRITUELLE

LE TRIOMPHE

«Le Royaume des Cieux est pour les enfants et pour ceux qui leur ressemblent.»

(Luc, xviii, 16.)

Jésus!
      Rappelle-toi les divines tendresses
      Dont tu comblas les tout petits enfants;
      Je veux aussi recevoir tes caresses.
      Ah! donne-moi tes baisers ravissants;
Pour jouir dans les Cieux de ta douce présence
Je saurai pratiquer les vertus de l'enfance;
         Tu nous l'as dit souvent:
         «Le Ciel est pour l'enfant...»
           Rappelle-toi!
         Thérèse de l'Enfant-Jésus.

JE VEUX PASSER MON CIEL A FAIRE DU BIEN SUR LA TERRE. APRES MA MORT JE FERAI TOMBER UNE PLUIE DE ROSES. «Je ne veux pas rester inactive au Ciel, mon désir est de travailler encore pour l'Eglise et les âmes. Je le demande a Dieu et je suis certaine qu'il m'exaucera...» JE VEUX PASSER MON CIEL A FAIRE DU BIEN SUR LA TERRE. APRES MA MORT JE FERAI TOMBER UNE PLUIE DE ROSES.

«Je ne veux pas rester inactive au Ciel, mon désir est de travailler encore pour l'Eglise et les âmes. Je le demande a Dieu et je suis certaine qu'il m'exaucera...»

CHAPITRE XII

Le Calvaire.—L'essor vers le Ciel.

——

«Il est de la plus haute importance que l'âme s'exerce beaucoup à l'amour, afin que, se consommant rapidement, elle ne s'arrête guère ici-bas, mais arrive promptement à voir son Dieu face à face.»

S. Jean de la Croix.

«Bien des pages de cette histoire ne se liront jamais sur la terre...» Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus l'a dit; et nous le répétons forcément après elle. Il est des souffrances qu'il n'est pas permis, de révéler ici-bas; seul le Seigneur s'est jalousement réservé d'en découvrir le mérite et la gloire dans la claire vision qui déchirera tous les voiles...

Il fit «déborder en l'âme de sa petite épouse les flots de tendresse infinie renfermés dans son Cœur divin»: ce fut là le martyre d'amour que sa voix mélodieuse a si suavement chanté. Mais, «s'offrir en victime à l'amour, ce n'est pas s'offrir aux douceurs, aux consolations...» Thérèse l'éprouva, car le divin Maître la conduisit à travers les âpres sentiers de la douleur; et c'est seulement à son austère sommet qu'elle mourut Victime de Charité.


Nous avons vu combien fut grand le sacrifice de Thérèse lorsqu'elle quitta pour toujours son père, qui l'aimait si tendrement, et la maison de famille où elle avait été si heureuse; mais on pensera peut-être que ce sacrifice lui était bien adouci, puisqu'au Carmel elle retrouvait ses deux sœurs aînées, les chères confidentes de son âme: ce fut au contraire pour la jeune postulante l'occasion des plus sensibles privations.

La solitude et le silence étant rigoureusement gardés, elle ne voyait ses sœurs qu'à l'heure des récréations. Si elle eût été moins mortifiée, souvent elle aurait pu s'asseoir à leurs côtés; mais «elle recherchait de préférence la compagnie des religieuses qui lui plaisaient le moins»; aussi l'on pouvait dire qu'on ignorait si elle affectionnait ses sœurs plus particulièrement.

Quelque temps après son entrée, on la donna comme aide à Sœur Agnès de Jésus, sa «Pauline» tant aimée: ce fut une nouvelle source de sacrifices. Thérèse savait qu'une parole inutile est défendue et jamais elle ne se permit la moindre confidence. «O ma petite Mère! dira-t-elle plus tard, que j'ai souffert alors!... Je ne pouvais vous ouvrir mon cœur, et je pensais que vous ne me connaissiez plus!...»

Après cinq années de ce silence héroïque, Sœur Agnès de Jésus fut élue Prieure. Au soir de l'élection, le cœur de la «petite Thérèse» dut battre de joie, à la pensée que désormais elle pourrait parler à sa «petite Mère» en toute liberté, et, comme autrefois, épancher son âme dans la sienne; mais le sacrifice était devenu l'aliment de sa vie; si elle demanda une faveur, ce fut celle d'être considérée comme la dernière, d'avoir partout la dernière place. Aussi, de toutes les religieuses, ce fut elle qui vit sa Mère Prieure le plus rarement.


Elle voulait vivre la vie du Carmel avec toute la perfection demandée par sa sainte Réformatrice. Bien que plongée dans une habituelle aridité, son oraison était continuelle. Un jour une novice entrant dans sa cellule s'arrêta, frappée de l'expression toute céleste de son visage. Elle cousait avec activité, et cependant semblait perdue dans une contemplation profonde.

«A quoi pensez-vous? lui demanda la jeune sœur.—Je médite le Pater, répondit-elle. C'est si doux d'appeler le bon Dieu notre Père!...» et des larmes brillaient dans ses yeux.

«Je ne vois pas bien ce que j'aurai de plus au ciel que maintenant, disait-elle une autre fois, je verrai le bon Dieu, c'est vrai; mais, pour être avec lui, j'y suis déjà tout à fait sur la terre.»

Une vive flamme d'amour la consumait. Voici ce qu'elle raconte elle-même:

«Quelques jours après mon offrande à l'Amour miséricordieux, je commençais au Chœur l'exercice du Chemin de la Croix, lorsque je me sentis tout à coup blessée d'un trait de feu si ardent que je pensai mourir. Je ne sais comment expliquer ce transport; il n'y a pas de comparaison qui puisse faire comprendre l'intensité de cette flamme. Il me semblait qu'une force invisible me plongeait tout entière dans le feu. Oh! quel feu! quelle douceur!»

Comme la Mère Prieure lui demandait si ce transport était le premier de sa vie, elle répondit simplement:

«Ma Mère, j'ai eu plusieurs transports d'amour, particulièrement une fois, pendant mon noviciat, où je restai une semaine entière bien loin de ce monde; il y avait comme un voile jeté pour moi sur toutes les choses de la terre. Mais je n'étais pas brûlée d'une réelle flamme, je pouvais supporter ces délices sans espérer de voir mes liens se briser sous leur poids; tandis que, le jour dont je parle, une minute, une seconde de plus, mon âme se séparait du corps... Hélas! je me retrouvai sur la terre, et la sécheresse, immédiatement, revint habiter mon cœur!»

Encore un peu, douce victime d'amour. La main divine a retiré son javelot de feu, mais la blessure est mortelle...


Dans cette intime union avec Dieu, Thérèse acquit sur ses actes un empire vraiment remarquable; toutes les vertus s'épanouirent à l'envi dans le délicieux jardin de son âme.

Et qu'on ne croie pas que cette magnifique efflorescence de beautés surnaturelles grandit sans aucun effort.

«Il n'est point sur la terre de fécondité sans souffrance: souffrances physiques, angoisses privées, épreuves connues de Dieu ou des hommes. Lorsqu'à la lecture de la vie des Saints germent en nous les pieuses pensées, les résolutions généreuses, nous ne devons pas nous borner, comme pour les livres profanes, à solder un tribut quelconque d'admiration au génie de leurs auteurs; mais plus encore songer au prix dont, sans nul doute, ils ont payé le bien surnaturel produit par eux en chacun de nous[141]

Et, si aujourd'hui «la petite sainte» opère dans les cœurs des transformations merveilleuses, si le bien qu'elle fait sur la terre est immense, on peut croire en toute vérité qu'elle l'a acheté au prix même dont Jésus a racheté nos âmes: la souffrance et la croix.

Une de ses moindres souffrances ne fut pas la lutte courageuse qu'elle entreprit contre elle-même, refusant toute satisfaction aux exigences de sa fière et ardente nature. Toute enfant, elle avait pris l'habitude de ne jamais s'excuser ni se plaindre; au Carmel, elle voulut être la petite servante de ses sœurs.

Dans cet esprit d'humilité, elle s'efforçait d'obéir à toutes indistinctement.

Un soir, pendant sa maladie, la communauté devait se réunir à l'ermitage du Sacré-Cœur pour chanter un cantique. Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, déjà minée par la fièvre, s'y était péniblement rendue; elle y arriva épuisée et dut s'asseoir aussitôt. Une religieuse lui fit signe de se lever pour chanter le cantique. Sans hésiter, l'humble enfant se leva et, malgré la fièvre et l'oppression, resta debout jusqu'à la fin.

L'infirmière lui avait conseillé de faire tous les jours une petite promenade d'un quart d'heure dans le jardin. Ce conseil devenait un ordre pour elle. Un après-midi, une sœur, la voyant marcher avec beaucoup de peine, lui dit: «Vous feriez bien mieux de vous reposer, votre promenade ne peut vous être profitable dans de pareilles conditions, vous vous épuisez, voilà tout!—C'est vrai, répondit cette enfant d'obéissance, mais savez-vous ce qui me donne des forces?... Eh bien! je marche pour un missionnaire. Je pense que là-bas, bien loin, l'un d'eux est peut-être épuisé dans ses courses apostoliques; et, pour diminuer ses fatigues, j'offre les miennes au bon Dieu.»


Elle donnait à ses novices de sublimes exemples de détachement:

Une année, pour la fête de la Mère Prieure, nos familles et les ouvriers du monastère avaient envoyé des gerbes de fleurs. Thérèse les disposait avec goût, quand une sœur converse lui dit d'un ton mécontent: «On voit bien que ces gros bouquets-là ont été donnés par votre famille; ceux des pauvres gens vont encore être dissimulés!» Un doux sourire fut la seule réponse de la sainte carmélite. Aussitôt, malgré le peu d'harmonie qui devait résulter du changement, elle mit au premier rang les bouquets des pauvres.

Pleine d'admiration devant une si grande vertu, la sœur alla s'accuser de son imperfection à la Révérende Mère Prieure, louant hautement la patience et l'humilité de Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.

Aussi, quand la «Petite Reine» eut quitté la terre d'exil pour le royaume de son Epoux, cette même sœur, pleine de foi en sa puissance, approcha son front des pieds glacés de la virginale enfant, lui demandant pardon de sa faute d'autrefois. Au même instant, elle se sentit guérie d'une anémie cérébrale qui, depuis de longues années, lui interdisait tout travail intellectuel, même la lecture et l'oraison mentale.


Loin de fuir les humiliations, elle les recherchait avec empressement; c'est ainsi qu'elle s'offrit pour aider une sœur que l'on savait difficile à satisfaire; sa proposition généreuse fut acceptée. Un jour qu'elle venait de subir bien des reproches, une novice lui demanda pourquoi elle avait l'air si heureux. Quelle ne fut pas sa surprise en entendant cette réponse: «C'est que ma Sœur *** vient de me dire des choses désagréables. Oh! qu'elle m'a fait plaisir! Je voudrais maintenant la rencontrer afin de pouvoir lui sourire.» Au même instant cette sœur frappe à la porte, et la novice émerveillée put voir comment pardonnent les saints.

«Je planais tellement au-dessus de toutes choses, dira-t-elle plus tard, que je m'en allais fortifiée des humiliations.»


A toutes ces vertus, elle joignait un courage extraordinaire. Dès son entrée, à quinze ans, sauf les jeûnes, on lui laissa suivre toutes les pratiques de notre règle austère. Parfois, ses compagnes du noviciat remarquaient sa pâleur et essayaient de la faire dispenser, soit de l'Office du soir ou du lever matinal; la vénérée Mère Prieure[142] n'accédait point à leurs demandes: «Une âme de cette trempe, disait-elle, ne doit pas être traitée comme une enfant, les dispenses ne sont pas faites pour elle. Laissez-la, Dieu la soutient. D'ailleurs, si elle est malade, elle doit venir le dire elle-même.»

Mais Thérèse avait ce principe qu'il «faut aller jusqu'au bout de ses forces avant de se plaindre.» Que de fois elle s'est rendue à Matines avec des vertiges ou de violents maux de tête! «Je puis encore marcher, se disait-elle, eh bien, je dois être à mon devoir!» Et, grâce à cette énergie, elle accomplissait simplement des actes héroïques.

Son estomac délicat s'accommodait difficilement de la nourriture frugale du Carmel; certains aliments la rendaient malade; mais elle savait si bien le cacher que personne ne le soupçonna jamais. Sa voisine de table dit avoir, en vain, essayé de deviner quels étaient les mets de son goût. Aussi, les sœurs de la cuisine, la voyant si peu difficile, lui servaient invariablement les restes.

C'est seulement pendant sa dernière maladie, lorsqu'on lui ordonna de dire ce qui lui faisait mal, que sa mortification fut dévoilée.

«Quand Jésus veut qu'on souffre, disait-elle alors, il faut absolument en passer par là. Ainsi, pendant que ma sœur Marie du Sacré-Cœur (sa sœur Marie) était provisoire, elle s'efforçait de me soigner avec la tendresse d'une mère, et je paraissais bien gâtée! Pourtant que de mortifications elle me faisait faire! car elle me servait selon ses goûts, absolument opposés aux miens!»


Son esprit de sacrifice était universel. Tout ce qu'il y avait de plus pénible et de moins agréable, elle s'empressait de le saisir comme la part qui lui était due; tout ce que Dieu lui demandait, elle le lui donnait, sans retour sur elle-même.

«Pendant mon postulat, dit-elle, il me coûtait beaucoup de faire certaines mortifications extérieures, en usage dans nos monastères; mais jamais je n'ai cédé à mes répugnances: il me semblait que le Crucifix du préau me regardait avec des yeux suppliants et me mendiait ces sacrifices.»

Sa vigilance était telle qu'elle ne laissait inobservés aucune des recommandations de sa Mère Prieure, aucun de ces petits règlements qui rendent la vie religieuse si méritoire. Une sœur ancienne, ayant remarqué sa fidélité extraordinaire sur ce point, la considéra dès lors comme une sainte.

Elle se plaît à dire qu'elle ne faisait pas de grandes pénitences: c'est que sa ferveur comptait pour rien celles qui lui étaient permises. Il arriva pourtant qu'elle fut malade pour avoir porté trop longtemps une petite croix de fer dont les pointes s'étaient enfoncées dans sa chair. «Cela ne me serait pas arrivé pour si peu de chose, disait-elle ensuite, si le bon Dieu n'avait voulu me faire comprendre que les macérations des saints ne sont pas faites pour moi, ni pour les petites âmes qui marcheront par la même voie d'enfance.»


Les âmes les plus chéries de mon Père, disait un jour Nôtre-Seigneur à sainte Thérèse, sont celles qu'il éprouve le plus; et la grandeur de leurs épreuves est la mesure de son amour.» Thérèse était une de ces âmes les plus chéries de Dieu; et il allait mettre le comble à son amour en l'immolant dans un cruel martyre.

Nous connaissons l'appel du Vendredi-Saint, 3 avril 1896, où, suivant son expression, elle entendit «comme un lointain murmure qui lui annonçait l'arrivée de l'Epoux.» De longs mois, bien douloureux, devaient s'écouler encore avant cette heure bénie de la délivrance.

Le matin de ce Vendredi-Saint, elle sut si bien faire croire que son crachement de sang serait sans conséquence, que la Mère Prieure lui permit d'accomplir toutes les pénitences prescrites par la règle, ce jour-là. Dans l'après-midi, une novice l'aperçut nettoyant des fenêtres. Elle avait le visage livide et, malgré son énergie, semblait à bout de forces. La voyant si épuisée, cette novice qui la chérissait fondit en larmes, la suppliant de lui permettre de demander pour elle quelque soulagement. Mais sa jeune maîtresse le lui défendit expressément, disant qu'elle pouvait bien supporter une légère fatigue en ce jour où Jésus avait tant souffert pour elle.

Bientôt une toux persistante inquiéta la Révérende Mère. Elle soumit sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus à un régime fortifiant, et la toux disparut pour quelques mois.

«Vraiment, disait alors notre chère petite sœur, la maladie est une trop lente conductrice, je ne compte que sur l'amour

Fortement tentée de répondre à l'appel du Carmel d'Hanoï qui la demandait avec instances, elle commença une neuvaine au vénérable Théophane Vénard, dans le but d'obtenir sa complète guérison. Hélas! cette neuvaine devint le point de départ d'un état des plus graves.


Après avoir, comme Jésus, passé dans le monde en faisant le bien; après avoir été oubliée, méconnue comme lui, notre petite sainte allait à sa suite gravir un douloureux Calvaire.

Habituée à la voir toujours souffrir, et cependant rester toujours vaillante, sa Mère Prieure, inspirée de Dieu sans doute, lui permit de suivre les exercices de communauté dont certains la fatiguaient extrêmement.

Le soir venu, l'héroïque enfant devait monter seule l'escalier du dortoir; s'arrêtant à chaque marche pour reprendre haleine, elle regagnait péniblement sa cellule, et y arrivait tellement épuisée qu'il lui fallait parfois—elle l'avoua plus tard—une heure pour se déshabiller. Et, après tant de fatigues, c'était sur sa dure paillasse qu'il lui fallait passer le temps du repos.

Aussi les nuits étaient-elles très mauvaises; et, comme on lui demandait si quelque secours ne lui était pas nécessaire dans ces heures de souffrance: «Oh! non, répondit-elle; je m'estime bien heureuse, au contraire, de me trouver dans une cellule assez retirée pour n'être pas entendue de mes sœurs. Je suis contente de souffrir seule; dès que je suis plainte et comblée de délicatesses, je ne jouis plus

Sainte enfant!... Quel empire aviez-vous donc acquis sur vous-même pour pouvoir dire en toute vérité ces sublimes paroles!... Ainsi, ce qui nous cause à nous tant de déplaisir: l'oubli des créatures, devenait votre jouissance!..... Ah! comme votre divin Epoux savait bien vous la ménager cette amère jouissance qui vous était si douce!

On lui faisait souvent des pointes de feu sur le côté. Un jour qu'elle en avait particulièrement souffert, elle se reposait dans sa cellule pendant la récréation. Elle entendit alors à la cuisine une sœur parler d'elle en ces termes: «Ma sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus va bientôt mourir; et je me demande vraiment ce que notre Mère en pourra dire après sa mort. Elle sera bien embarrassée, car cette petite sœur, tout aimable qu'elle est, n'a pour sur rien fait qui vaille la peine d'être raconté.»

L'infirmière qui avait tout entendu lui dit:

«Si vous vous étiez appuyée sur l'opinion des créatures, vous seriez bien désillusionnée aujourd'hui.

—L'opinion des créatures! ah! heureusement le bon Dieu m'a toujours fait la grâce d'y être absolument indifférente. Ecoutez une petite histoire qui a achevé de me montrer ce qu'elle vaut:

«Quelques jours après ma prise d'habit, j'allais chez notre Mère. Une sœur du voile blanc qui s'y trouvait dit en m'apercevant: «Ma Mère, vous avez reçu là une novice qui vous fait honneur! A-t-elle bonne mine! J'espère qu'elle suivra longtemps la règle!» J'étais toute contente du compliment, quand une autre sœur du voile blanc, arrivant à son tour, dit: «Mais, ma pauvre petite sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, que vous avez l'air fatigué! Vous avez une mine qui fait trembler; si cela continue vous ne suivrez pas longtemps la règle!...» Je n'avais pourtant que seize ans; mais cette petite anecdote me donna une expérience telle, que depuis je ne comptai plus pour rien l'opinion si variable des créatures.

—On dit que vous n'avez jamais beaucoup souffert?»

Souriant alors, et montrant un verre contenant une potion d'un rouge éclatant:

«Voyez-vous ce petit verre, dit-elle, on le croirait plein d'une liqueur délicieuse; en réalité, je ne prends rien de plus amer. Eh bien, c'est l'image de ma vie: aux yeux des autres, elle a toujours revêtu les plus riantes couleurs; il leur a semblé que je buvais une liqueur exquise; et c'était de l'amertume! Je dis, de l'amertume, et pourtant ma vie n'a pas été amère, car j'ai su faire ma joie et ma douceur de toute amertume.

—Vous souffrez beaucoup en ce moment, n'est-ce pas?

—Oui, mais je l'ai tant désiré!»

«Que nous avons de peine de vous voir tant souffrir, et de penser que peut-être vous souffrirez davantage encore», lui disaient ses novices.

—Oh! ne vous affligez pas pour moi, j'en suis venue à ne plus pouvoir souffrir, parce que toute souffrance m'est douce. D'ailleurs, vous avez bien tort de penser à ce qui peut arriver de douloureux dans l'avenir, c'est comme se mêler de créer! Nous qui courons dans la voie de l'amour, il ne faut jamais nous tourmenter de rien. Si je ne souffrais pas de minute en minute, il me serait impossible de garder la patience; mais je ne vois que le moment présent, j'oublie le passé et je me garde bien d'envisager l'avenir. Si on se décourage, si parfois on désespère, c'est parce qu'on pense au passé et à l'avenir. Cependant, priez pour moi: souvent, lorsque je supplie le Ciel de venir à mon secours, c'est alors que je suis Je plus délaissée!

—Comment faites-vous pour ne pas vous décourager dans ces délaissements?

—Je me tourne vers le bon Dieu, vers tous les saints, et je les remercie quand même; je croîs qu'ils veulent voir jusqu'où je pousserai mon espérance... Mais ce n'est pas en vain que la parole de Job est entrée dans mon cœur: «Quand même Dieu me tuerait, j'espérerais encore en lui[143]!» Je l'avoue, j'ai été longtemps avant de m'établir à ce degré d'abandon; maintenant j'y suis, le Seigneur m'a prise et m'a posée là

«Mon cœur est plein de la volonté de Jésus, disait-elle encore; aussi, quand on verse quelque chose par-dessus, cela ne pénètre pas jusqu'au fond; c'est un rien qui glisse facilement, comme l'huile sur la surface d'une eau limpide. Ah! si mon âme n'était pas remplie d'avance, s'il fallait qu'elle le fût par les sentiments de joie ou de tristesse qui se succèdent si vite, ce serait un flot de douleur bien amer! mais ces alternatives ne font qu'effleurer mon âme; aussi je reste toujours dans une paix profonde que rien ne peut troubler.»

Pourtant son âme était enveloppée d'épaisses ténèbres: ses tentations contre la foi, toujours vaincues et toujours renaissantes, étaient là pour lui enlever tout sentiment de bonheur à la pensée de sa mort prochaine.

«Si je n'avais pas l'épreuve qu'il est impossible de comprendre, disait-elle, je crois que je mourrais de joie à la pensée de quitter bientôt cette terre.»

Le divin Maître voulait, par cette épreuve, achever de la purifier et lui permettre, non plus seulement de marcher à pas rapides, mais de voler dans sa petite voie de confiance et d'abandon. Ses paroles le prouvent à chaque instant:

«Je ne désire pas plus mourir que vivre; si le Seigneur m'offrait de choisir, je ne choisirais rien; je ne veux que ce qu'il veut; c'est ce qu'il fait que j'aime!

«Je n'ai nullement peur des derniers combats, ni des souffrances de la maladie, si grandes soient-elles. Le bon Dieu m'a toujours secourue: il m'a aidée et conduite par la main dès ma plus tendre enfance... je compte sur Lui. La souffrance pourra atteindre les limites extrêmes, mais je suis sûre qu'il ne m'abandonnera jamais.»


Une telle confiance devait exciter la fureur du démon qui, aux derniers moments, met en œuvre toutes ses ruses infernales pour essayer de semer le désespoir dans les cœurs.

«Hier soir, disait-elle à Mère Agnès de Jésus, je fus prise d'une véritable angoisse et mes ténèbres augmentèrent. Je ne sais quelle voix maudite me disait: «Es-tu sûre d'être aimée de Dieu? Est-il venu te le dire? Ce n'est pas l'opinion de quelques créatures qui te justifiera devant lui.»

«Il y avait longtemps que je souffrais de ces pensées lorsqu'on vint m'apporter votre billet vraiment providentiel. Vous me rappeliez, ma Mère, tous les privilèges de Jésus sur mon âme; et, comme si mon angoisse vous eût été révélée, vous me disiez que j'étais grandement chérie de Dieu, et à la veille de recevoir de sa main la couronne éternelle. Déjà le calme et la joie renaissaient dans mon cœur. Cependant je me dis encore: «C'est l'affection de ma petite Mère pour moi qui lui fait écrire ces paroles.» Immédiatement alors je fus inspirée de prendre le saint Evangile, et, l'ouvrant au hasard, mes yeux tombèrent sur ce passage que je n'avais jamais remarqué: «Celui que Dieu a envoyé dit les mêmes choses que Dieu, parce qu'il ne lui a pas communiqué son esprit avec mesure.»[144]

«Je m'endormis ensuite tout à fait consolée. C'est vous, ma Mère, que le bon Dieu a envoyée pour moi, et je dois vous croire, puisque vous dites les mêmes choses que Dieu.»


Dans le courant du mois d'août, elle resta plusieurs jours comme hors d'elle-même, nous conjurant de faire prier pour elle. Jamais nous ne l'avions vue ainsi. Dans cet état d'angoisse inexprimable, nous l'entendions répéter:

«Oh! comme il faut prier pour les agonisants! si l'on savait!

Une nuit, elle supplia l'infirmière de jeter de l'eau bénite sur son lit en disant:

«Le démon est autour de moi; je ne le vois pas, mais je le sens... il me tourmente, il me tient comme avec une main de fer pour m'empêcher de prendre le plus léger soulagement; il augmente mes maux afin que je me désespère... Et je ne puis pas prier! Je puis seulement regarder la Sainte Vierge et dire: Jésus! Combien elle est nécessaire la prière des Compiles: «Procul recedant somnia, et noctium phantasmata! Délivrez-nous des fantômes de la nuit.»

«J'éprouve quelque chose de mystérieux, je ne souffre pas pour moi, mais pour une autre âme..... et le démon ne veut pas.»

L'infirmière, vivement impressionnée, alluma un cierge bénit et l'esprit de ténèbres s'enfuit pour ne plus revenir. Cependant notre petite sœur resta jusqu'à la fin dans de douloureuses angoisses.

Un jour, tandis qu'elle regardait le ciel, on lui fit cette réflexion:

«Bientôt vous habiterez au delà du ciel bleu; aussi avec quel amour vous le contemplez!»

Elle se contenta de sourire et dit ensuite à la Mère Prieure:

«Ma Mère, nos sœurs ne savent pas ma souffrance! En regardant le firmament d'azur, je ne pensais qu'à trouver joli ce ciel matériel; l'autre m'est de plus en plus fermé... J'ai d'abord été affligée de la réflexion que l'on m'a faite, puis une voix intérieure m'a répondu: «Oui, tu regardais le ciel par amour. Puisque ton âme est entièrement livrée à l'amour, toutes tes actions, même les plus indifférentes, sont marquées de ce cachet divin.» A l'instant j'ai été consolée.

En dépit des ténèbres qui l'enveloppaient tout entière, de temps en temps le Geôlier divin entrouvrait la porte de son obscure prison; c'était alors un transport d'abandon, de confiance et d'amour.

Se promenant un jour au jardin, soutenue par une de ses sœurs, elle s'arrêta devant le tableau ravissant d'une petite poule blanche tenant abritée sous ses ailes sa gracieuse famille. Bientôt ses yeux se remplirent de larmes, et, se tournant vers sa chère conductrice, elle lui dit: «Je ne puis rester davantage, rentrons vite...»

Et, dans sa cellule, elle pleura longtemps sans pouvoir articuler une seule parole. Enfin, regardant sa sœur avec une expression toute céleste, elle ajouta:

«Je pensais à Notre-Seigneur, à l'aimable comparaison qu'il a prise pour nous faire croire à sa tendresse. Toute ma vie, c'est cela qu'il a fait pour moi: il m'a entièrement cachée sous ses ailes! Je ne puis rendre ce qui s'est passé dans mon cœur. Ah! le bon Dieu fait bien de se voiler à mes regards, de me montrer rarement et comme «à travers les barreaux[145]» les effets de sa miséricorde; je sens que je ne pourrais en supporter la douceur.»


Nous ne pouvions nous résigner à perdre ce trésor de vertus, et, le 5 juin 1897, nous commençâmes une fervente neuvaine à Notre-Dame des Victoires, espérant qu'une fois encore elle relèverait par un miracle la petite fleur de son amour. Mais elle nous fit la même réponse que le vénérable martyr Théophane, et nous dûmes accepter généreusement la perspective amère d'une prochaine séparation.

Au commencement de juillet, son état devint très grave, et on la descendit enfin à l'infirmerie.

Voyant sa cellule vide, et sachant qu'elle n'y remonterait jamais, Mère Agnès de Jésus lui dit:

«Quand vous ne serez plus avec nous, quelle peine j'aurai en regardant cette cellule!

—Pour vous consoler, ma petite Mère, vous penserez que je suis bien heureuse là-haut, et qu'une grande partie de mon bonheur, je l'ai acquis dans cette petite cellule; car, ajouta-t-elle en levant vers le ciel son beau regard profond, j'y ai beaucoup souffert; j'aurais été heureuse d'y mourir.»