D'après un phot. prise dans le jardin du monastère. Vue Générale du Carmel de Lisieux D'après un phot. prise dans le jardin du monastère.
Vue Générale du Carmel de Lisieux

L'infirmerie et la cellule de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus sont marquées d'une †. La première au rez-de-chaussée, la deuxième au premier étage.—La Servante de Dieu, le jour où elle pleura en voyant la petite poule blanche, se trouvait dans la prairie, au premier plan vers la gauche.

L'infirmerie et la cellule de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus sont marquées d'une †. La première au rez-de-chaussée, la deuxième au premier étage.—La Servante de Dieu, le jour où elle pleura en voyant la petite poule blanche, se trouvait dans la prairie, au premier plan vers la gauche. Au fond de ce cloître se trouve l'infirmerie de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus. Ou aperçoit le lit où elle mourut et le fauteuil qui fut a son usage pendant sa maladie.

Au fond de ce cloître se trouve l'infirmerie de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus. Ou aperçoit le lit où elle mourut et le fauteuil qui fut a son usage pendant sa maladie.

En entrant à l'infirmerie, le regard de Thérèse se tourna d'abord vers la Vierge miraculeuse que nous y avions installée. Il serait impossible de traduire l'expression de ce regard: «Que voyez-vous?» lui dit sa sœur Marie,—celle-là même qui, dans son enfance, fut témoin de son extase et lui servit aussi de mère.—Elle répondit:

«Jamais elle ne m'a paru si belle!... mais aujourd'hui c'est la statue; autrefois, vous savez bien que ce n'était pas la statue...»

Souvent depuis, l'angélique enfant fut consolée de la même manière. Un soir elle s'écria:

«Que je l'aime la Vierge Marie! Si j'avais été prêtre, que j'aurais bien parlé d'elle! On la montre inabordable, il faudrait la montrer imitable. Elle est plus mère que reine! J'ai entendu dire que son éclat éclipse tous les saints, comme le soleil à son lever fait disparaître les étoiles. Mon Dieu! que cela est étrange! Une mère qui fait disparaître la gloire de ses enfants! Moi, je pense tout le contraire; je crois qu'elle augmentera de beaucoup la splendeur des élus... La Vierge Marie! comme il me semble que sa vie était simple!»

Et, continuant son discours, elle nous fit une peinture si suave, si délicieuse de l'intérieur de la sainte Famille, que nous en restâmes dans l'admiration.


Une épreuve bien sensible l'attendait. Depuis le 16 août jusqu'au 30 septembre, jour bienheureux de sa communion éternelle, à cause de vomissements qui se produisaient sans cesse, il ne lui fut plus possible de recevoir la sainte Eucharistie. Le Pain des Anges! qui donc l'avait plus aimé que ce séraphin de la terre? Combien de fois, même en plein hiver de cette dernière année, après ses nuits de cruelles souffrances, la courageuse enfant se leva dès le matin, pour se rendre à la Table sainte! Elle ne croyait jamais acheter trop cher le bonheur de s'unir à son Dieu.

Avant d'être privée de cette nourriture céleste, Notre-Seigneur la visita souvent sur son lit de douleur. La communion du 16 juillet, fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, fut particulièrement touchante. Pendant la nuit, elle composa le couplet suivant qui devait être chanté avant la communion:

Toi qui connais ma petitesse extrême,
Tu ne crains pas de t'abaisser vers moi!
Viens en mon cœur, ô Sacrement que j'aime;
Viens en mon cœur... il aspire vers toi.
Je veux, Seigneur, que ta bonté me laisse
Mourir d'amour après cette faveur;
Jésus! entends le cri de ma tendresse,
Viens en mon cœur!

Le matin, au passage du Saint Sacrement, le pavé de nos cloîtres disparaissait sous les fleurs des champs et les roses effeuillées. Un jeune prêtre, devant célébrer, ce jour-là même, sa première Messe dans notre chapelle, porta le Viatique sacré à notre douce malade. Et sœur Marie de l'Eucharistie, dont la voix mélodieuse avait des vibrations célestes, chanta selon son désir:

Mourir d'amour, c'est un bien doux martyre,
Et c'est celui que je voudrais souffrir.
O Chérubins! accordez votre lyre,
Car, je le sens, mon exil va finir...
. . . . . . . . . . .
Divin Jésus, réalise mon rêve:
Mourir d'amour!

Quelques jours après, la petite victime de Jésus se trouva plus mal; et, le 30 juillet, elle reçut l'Extrême-Onction. Toute radieuse elle disait alors:

«La porte de ma sombre prison est entr'ouverte, je suis dans la joie, surtout depuis que notre Père Supérieur m'a assuré que mon âme ressemble aujourd'hui à celle d'un petit enfant après le baptême.»

Sans doute, elle pensait s'envoler bien vite au milieu de la blanche phalange des Saints Innocents. Elle ne savait pas que deux mois de martyre la séparaient encore de sa délivrance.

Un jour, elle dit à la Mère Prieure:

«Ma Mère, je vous en prie, donnez-moi la permission de mourir... Laissez-moi offrir ma vie à telle intention...»

Et, comme cette permission lui était refusée:

«Eh bien, reprit-elle, je sais qu'en ce moment le bon Dieu désire tant une petite grappe de raisin, que personne ne veut lui offrir, qu'il va bien être obligé de venir la voler... Je ne demande rien, ce serait sortir de ma voie d'abandon, je prie seulement la Vierge Marie de rappeler à son Jésus le titre de Voleur qu'il s'est donné lui-même dans le saint Evangile, afin qu'il n'oublie pas de venir me voler

Un jour, on lui apporta une gerbe d'épis de blé. Elle en prit un tellement chargé de grains qu'il s'inclinait sur sa tige, et le considéra longtemps... puis elle dit à la Mère Prieure:

«Ma Mère, cet épi est l'image de mon âme: le bon Dieu m'a chargée de grâces pour moi et pour bien d'autres!.... Ah! je veux m'incliner toujours sous l'abondance des dons célestes, reconnaissant que tout vient d'en haut.»

Elle ne se trompait pas: oui, son âme était chargée de grâces... et qu'il semblait facile de distinguer l'Esprit de Dieu se louant lui-même par cette bouche innocente!

Cet Esprit de vérité n'avait-il pas déjà fait écrire à la grande Thérèse d'Avila:

«Avec une humble et sainte présomption, que les âmes arrivées à l'union divine se tiennent en haute estime, qu'elles aient sans cesse devant les yeux le souvenir des bienfaits reçus et se gardent bien de croire faire acte a humilité en ne reconnaissant pas les grâces de Dieu. N'est-il pas clair qu'un souvenir fidèle des bienfaits augmente l'amour envers le bienfaiteur? Comment celui qui ignore les richesses dont il est possesseur pourra-t-il en faire part et les distribuer avec libéralité?»


Ce n'est pas la seule fois que la petite Thérèse de Lisieux prononça des paroles véritablement inspirées.

Au mois d'avril 1895, alors qu'elle était très bien portante, elle fit cette confidence à une religieuse ancienne et digne de foi:

«Je mourrai bientôt; je ne vous dis pas que ce soit dans quelques mois; mais, dans 2 ou 3 ans au plus: je le sens par ce qui se passe dans mon âme

Les novices lui témoignaient leur surprise de la voir deviner leurs plus intimes pensées:

«Voici mon secret, leur dit-elle: je ne vous fais jamais d'observations sans invoquer la Sainte Vierge, je lui demande de m'inspirer ce qui doit vous faire le plus de bien; et moi-même je suis souvent étonnée des choses que je vous enseigne. Je sens simplement, en vous les disant, que je ne me trompe pas et que Jésus vous parle par ma bouche.»

Pendant sa maladie, une de ses sœurs venait d'avoir un moment de pénible angoisse, presque de découragement, à la pensée d'une inévitable et prochaine séparation. Entrant aussitôt après à l'infirmerie, sans rien laisser paraître de sa peine, elle fut bien surprise d'entendre notre sainte malade lui dire d'un ton sérieux et triste: «Il ne faudrait pas pleurer comme ceux qui n'ont pas d'espérance!»

Une de nos Mères, étant venue la visiter, lui rendait un léger service. «Que je serais heureuse, pensait-elle, si cet ange me disait: Au Ciel, je vous rendrai cela!»—Au même instant, sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus se tournant vers elle, lui dit: «Ma Mère, au Ciel je vous rendrai cela

Mais le plus surprenant, c'est qu'elle paraissait avoir conscience de la mission pour laquelle le Seigneur l'avait envoyée ici-bas. Le voile de l'avenir semblait tombé devant elle; et, plus d'une fois, elle nous en révéla les secrets en des prophéties déjà réalisées:

«Je n'ai jamais donné au bon Dieu que de l'amour, disait-elle, il me rendra de l'amour.Après ma mort, je ferai tomber une pluie de roses.»

Une Sœur lui parlait de la béatitude du ciel. Elle l'interrompit, disant: «Ce n'est pas cela qui m'attire...

—Quoi donc?

—Oh! c'est l'Amour! Aimer, être aimée, et revenir sur la terre pour faire aimer l'Amour

Un soir, elle accueillit Mère Agnès de Jésus avec une expression toute particulière de joie sereine:

«Ma Mère, quelques notes d'un concert lointain viennent d'arriver jusqu'à moi, et j'ai pensé que bientôt j'entendrai des mélodies incomparables; mais cette espérance n'a pu me réjouir qu'un instant; une seule attente fait battre mon cœur: c'est l'amour que je recevrai et celui que je pourrai donner!

«Je sens que ma mission va commencer, ma mission de faire aimer le bon Dieu comme je l'aime... de donner ma petite voie aux âmes. Je veux passer mon ciel a faire du bien sur la terre. Ce n'est pas impossible, puisqu'au sein même de la vision béatifique, les anges veillent sur nous. Non, je ne pourrai prendre aucun repos jusqu'à la fin du monde! Mais lorsque l'ange aura dit: «Le temps n'est plus[146]!» alors je me reposerai, je pourrai jouir, parce que le nombre des élus sera complet.

—Quelle petite voie voulez-vous donc enseigner aux âmes?

—Ma Mère, c'est la voie de l'enfance spirituelle, c'est le chemin de la confiance et du total abandon. Je veux leur indiquer les petits moyens qui m'ont si parfaitement réussi; leur dire qu'il n'y a qu'une seule chose à faire ici-bas: jeter à Jésus les fleurs des petits sacrifices, le prendre par des caresses! C'est comme cela que je l'ai pris, et c'est pour cela que je serai si bien reçue!»

«Si je vous induis en erreur avec ma petite voie d'amour, disait-elle à une novice, ne craignez pas que je vous la laisse suivre longtemps. Je vous apparaîtrais bientôt pour vous dire de prendre une autre route; mais, si je ne reviens pas, croyez à la vérité de mes paroles: on n'a jamais trop de confiance envers le bon Dieu, si puissant et si miséricordieux! On obtient de lui tout autant qu'on en espère!...»

La veille de la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel une novice lui dit:

«Si vous alliez mourir demain, après la communion, ce serait une si belle mort qu'elle me consolerait de toute ma peine, il me semble.»

Et Thérèse répondit vivement:

«Mourir après la communion! Un jour de grande fête! Non, il n'en sera pas ainsi: les petites âmes ne pourraient pas imiter cela. Dans ma petite voie, il n'y a que des choses très ordinaires; il faut que tout ce que je fais, les petites âmes puissent le faire

Elle écrivait encore à l'un de ses frères missionnaires:

«Ce qui m'attire vers la Patrie des cieux, c'est l'appel du Seigneur, c'est l'espoir de l'aimer enfin comme je l'ai tant désiré, et la pensée que je pourrai le faire aimer d'une multitude d'âmes qui le béniront éternellement.»

Et une autre fois:

«Je compte bien ne pas rester inactive au Ciel, mon désir est de travailler encore pour l'Eglise et les âmes; je le demande à Dieu et je suis certaine qu'il m'exaucera. Vous voyez que, si je quitte déjà le champ de bataille, ce n'est pas avec le désir égoïste de me reposer. Depuis longtemps la souffrance est devenue mon ciel ici-bas; et j'ai du mal à concevoir comment il me sera possible de m'acclimater dans un pays où la joie règne sans aucun mélange de tristesse. Il faudra que Jésus transforme tout à fait mon âme, autrement je ne pourrais supporter les délices éternelles.»


Oui, la souffrance était devenue son ciel sur la terre; elle lui souriait, comme nous sourions au bonheur.

«Quand je souffre beaucoup, disait-elle, quand il m'arrive des choses pénibles, désagréables, au lieu de prendre un air triste, j'y réponds par un sourire. Au début, je ne réussissais pas toujours; mais maintenant, c'est une habitude que je suis bien heureuse d'avoir contractée.»

Une de nos sœurs doutait de sa patience. Un jour, en la visitant, elle vit sur son visage une expression de joie céleste et voulut en savoir la cause.

«C'est parce que je ressens une très vive douleur, répondit Thérèse; je me suis toujours efforcée d'aimer la souffrance et de lui faire bon accueil.»

«Pourquoi êtes-vous si gaie ce matin?» lui demandait Mère Agnès de Jésus.

—C'est parce que j'ai eu deux petites peines; rien ne me donne de petites joies comme les petites peines

Et une autre fois:

«Vous avez eu bien des épreuves aujourd'hui?

—Oui, mais... puisque je les aime!... J'aime tout ce que le bon Dieu me donne.

—C'est affreux ce que vous souffrez?

—Non, ce n'est pas affreux; une petite victime d'amour pourrait-elle trouver affreux ce que son Epoux lui envoie? Il me donne à chaque instant ce que je puis supporter; pas davantage; et si, le moment d'après, il augmente ma souffrance, il augmente aussi ma force.

«Cependant, je ne pourrais jamais lui demander des souffrances plus grandes, car je suis trop petite; elles deviendraient alors mes souffrances à moi, il faudrait que je les supporte toute seule; et je n'ai jamais rien pu faire toute seule


Ainsi parlait au lit de mort cette vierge sage et prudente dont la lampe, toujours remplie de l'huile des vertus, brilla jusqu'à la fin.

Si l'Esprit-Saint nous dit au livre des Proverbes: «La doctrine d'un homme se prouve par sa patience»[147], celles qui l'ont entendue peuvent croire à sa doctrine, maintenant qu'elle l'a prouvée par une patience invincible.


A chaque visite, le médecin nous témoignait son admiration: «Ah! si vous saviez ce qu'elle endure! Jamais je n'ai vu souffrir autant avec cette expression de joie surnaturelle. C'est un ange!» Et comme nous lui exprimions notre chagrin à la pensée de perdre un pareil trésor:—«Je ne pourrai la guérir, c'est une âme qui n'est pas faite pour la terre.»

Voyant son extrême faiblesse, il ordonnait des potions fortifiantes. Thérèse s'en attrista d'abord, à cause de leur prix élevé; puis elle nous dit:

«Maintenant je ne m'afflige plus de prendre des remèdes chers, car j'ai lu que sainte Gertrude s'en réjouissait en pensant que tout serait à l'avantage de nos bienfaiteurs, puisque Nôtre-Seigneur a dit: «Ce que vous ferez au plus petit d'entre les miens, c'est à moi-même que vous le ferez.»[148]

«Je suis convaincue de l'inutilité des médicaments pour me guérir, ajoutait-elle; mais je me suis arrangée avec le bon Dieu pour qu'il en fasse profiter de pauvres missionnaires qui n'ont ni le temps, ni les moyens de se soigner.»


Touché des prévenances de sa petite épouse, le Seigneur, qui ne se laisse jamais vaincre en générosité, l'entourait aussi de ses divines attentions: tantôt, c'étaient des gerbes fleuries envoyées par sa famille, tantôt un petit rouge-gorge qui venait sautiller sur son lit, la regardant d'un air de connaissance et lui faisant mille gentillesses.

«Ma Mère, disait alors notre enfant, je suis profondément émue des délicatesses du bon Dieu pour moi; à l'extérieur, j'en suis comblée... et cependant je demeure dans les plus noires ténèbres!... Je souffre beaucoup... oui, beaucoup! mais avec cela, je suis dans une paix étonnante: tous mes désirs ont été réalisés... je suis pleine de confiance.»


Quelque temps après, elle racontait ce trait touchant:

«Un soir, à l'heure du grand silence, l'infirmière vint me mettre aux pieds une bouteille d'eau chaude et de la teinture d'iode sur la poitrine.

«J'étais consumée par la fièvre, une soif ardente me dévorait. En subissant ces remèdes, je ne pus m'empêcher de me plaindre à Nôtre-Seigneur: «Mon Jésus, lui dis-je, vous en êtes témoin, je brûle et l'on m'apporte encore de la chaleur et du feu! Ah! si j'avais, au lieu de tout cela, un demi-verre d'eau, comme je serais bien plus soulagée!... Mon Jésus! votre petite fille a bien soif! Mais elle est heureuse pourtant de trouver l'occasion de manquer du nécessaire, afin de mieux vous ressembler et pour sauver des âmes.»

«Bientôt l'infirmière me quitta, et je ne comptais plus la revoir que le lendemain matin, lorsqu'à ma grande surprise elle revint quelques minutes après, apportant une boisson rafraîchissante: «Je viens de penser à l'instant que vous pourriez avoir soif, me dit-elle, désormais je prendrai l'habitude de vous offrir ce soulagement tous les soirs.» Je la regardai, interdite, et, quand je fus seule, je me mis à fondre en larmes. Oh! que notre Jésus est bon! Qu'il est doux et tendre! Que son cœur est facile à toucher!»


Une des délicatesses du Cœur de Jésus, qui causèrent le plus de joie à sa petite épouse, fut celle du 6 septembre, jour où, par un fait tout providentiel, nous reçûmes une relique du vénérable Théophane Vénard. Plusieurs fois déjà, elle avait exprimé le désir de posséder quelque chose ayant appartenu à son bienheureux ami; mais, voyant qu'on n'y donnait pas suite, elle n'en parlait plus. Aussi son émotion fut grande quand la Mère Prieure lui remit le précieux objet; elle le couvrit de baisers et ne voulut plus s'en séparer.

Pourquoi donc chérissait-elle à ce point l'angélique missionnaire? Elle le confia à ses sœurs bien-aimées dans un entretien touchant:

«Théophane Vénard est un petit saint, sa vie est tout ordinaire. Il aimait beaucoup la Vierge Immaculée, il aimait beaucoup sa famille.»

Appuyant alors sur ces derniers mots:

«Moi aussi, j'aime beaucoup ma famille! Je ne comprends pas les saints qui n'aiment pas leur famille!... Pour souvenir d'adieu, je vous ai copié certains passages des dernières lettres qu'il écrivit à ses parents; ce sont mes pensées, mon âme ressemble à la sienne.»

Nous transcrivons ici cette lettre que l'on croirait sortie de la plume et du cœur de notre ange:

«Je ne trouve rien sur la terre qui me rende heureuse; mon cœur est trop grand, rien de ce qu'on appelle bonheur en ce monde ne peut le satisfaire. Ma pensée s'envole vers l'éternité, le temps va finir! Mon cœur est paisible comme un lac tranquille ou un ciel serein; je ne regrette pas la vie de ce monde: j'ai soif des eaux de la vie éternelle...

«Encore un peu et mon âme quittera la terre, finira son exil, terminera son combat. Je monte au ciel! Je vais entrer dans ce séjour des élus, voir des beautés que l'œil de l'homme n'a jamais vues, entendre des harmonies que l'oreille n'a jamais entendues, jouir de joies que le cœur n'a jamais goûtées... Me voici rendue à cette heure que chacune de nous a tant désirée! Il est bien vrai que le Seigneur choisit les petits pour confondre les grands de ce monde. Je ne m'appuie pas sur mes propres forces, mais sur la force de Celui qui, sur la croix, a vaincu les puissances de l'enfer.

«Je suis une fleur printanière que le Maître du jardin cueille pour son plaisir. Nous sommes toutes des fleurs plantées sur cette terre et que Dieu cueille en son temps: un peu plus tôt, un peu plus tard... Moi, petite éphémère, je m'en vais la première! Un jour nous nous retrouverons dans le paradis et nous jouirons du vrai bonheur.»

Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus,
empruntant les paroles de l'angélique martyr Théophane Vénard.

Vers la fin de septembre, comme on lui rapportait quelque chose de ce qui avait été dit à la récréation, touchant la responsabilité de ceux qui ont charge d'âmes, elles se ranima un instant et prononça ces belles paroles:

«Pour les petits, ils seront jugés avec une extrême douceur[149]!» Il est possible de rester petit, même dans les charges les plus redoutables; et n'est-il pas écrit qu'à la fin «le Seigneur se lèvera pour sauver tous les doux et les humbles de la terre[150]»? Il ne dit pas juger, mais sauver!»

Cependant, le flot de la douleur montait de plus en plus. La faiblesse devint si excessive que, bientôt, la sainte petite malade en fut réduite à ne plus pouvoir faire, sans secours, le plus léger mouvement. Entendre parler près d'elle, même à voix basse, lui devenait une pénible souffrance; la fièvre et l'oppression ne lui permettaient pas d'articuler une seule parole, sans ressentir la plus extrême fatigue. En cet état pourtant, le sourire ne quitta pas ses lèvres. Un nuage passait-il sur son front? c'était la crainte de donner à nos sœurs un surcroît de peine. Jusqu'à l'avant-veille de sa mort elle voulut être seule la nuit. Cependant, son infirmière se levait plusieurs fois, malgré ses instances. En l'une de ses visites, elle la trouva les mains jointes et les yeux élevés vers le ciel.

«Que faites-vous donc ainsi? lui demanda-t-elle; il faudrait essayer de dormir.

—Je ne puis pas, ma sœur, je souffre trop! alors je prie.....

—Et que dites-vous à Jésus?

—Je ne lui dis rien, je l'aime!»


«Oh! que le bon Dieu est bon!... s'écriait-elle parfois. Oui, il faut qu'il soit bien bon pour me donner la force de supporter tout ce que je souffre.»

Un jour elle dit à sa Mère Prieure:

«Ma Mère, je voudrais vous confier l'état de mon âme; mais je ne le puis, je suis trop émue en ce moment.»

Et, le soir, elle lui remit ces lignes, tracées au crayon, d'une main tremblante:

«O mon Dieu, que vous êtes bon pour la petite victime de votre amour miséricordieux! Maintenant même que vous joignez la souffrance extérieure aux épreuves de mon âme, je ne puis dire: «Les angoisses de la mort m'ont environnée.»[151] Mais je m'écrie, dans ma reconnaissance: «Je suis descendue dans la vallée des ombres de la mort, cependant, je ne crains aucun mal, parce que vous êtes avec moi, Seigneur.»[152]

«Quelques-unes croient que vous avez peur de la mort, lui dit sa petite Mère.

—Cela pourra bien arriver, je ne m'appuie jamais sur mes propres pensées, je sais combien je suis faible; mais je veux jouir du sentiment que le bon Dieu me donne maintenant; il sera toujours temps de souffrir du contraire.

«Monsieur l'Aumônier m'a dit: «Etes-vous résignée à mourir?» Je lui ai répondu: «Ah! mon Père, je trouve qu'il n'y a besoin de résignation que pour vivre..... pour mourir, c'est de la joie que j'éprouve.»

«Ne vous faites pas de peine, ma Mère, si je souffre beaucoup, et si je ne manifeste aucun signe de bonheur au dernier moment. Nôtre-Seigneur n'est-il pas mort Victime d'amour, et voyez quelle a été son agonie!...»


Enfin, l'aurore du jour éternel se leva! C'était le jeudi, 30 septembre. Le matin, notre douce victime, parlant de sa dernière nuit d'exil, regarda la statue de Marie en disant:

«Oh! je l'ai priée avec une ferveur!... mais c'est l'agonie toute pure, sans aucun mélange de consolation...

«L'air de la terre me manque, quand est-ce que j'aurai l'air du Ciel?»

A deux heures et demie, elle se redressa sur son lit, ce qu'elle n'avait pu faire depuis plusieurs semaines, et s'écria:

«Ma Mère, le calice est plein jusqu'au bord! Non, je n'aurais jamais cru qu'il fût possible de tant souffrir... Je ne puis m'expliquer cela que par mon désir extrême de sauver des âmes...»

Et quelque temps après:

«Tout ce que j'ai écrit sur mes désirs de la souffrance, oh! c'est bien vrai! Je ne me repens pas de m'être livrée à l'amour.»

Elle répéta plusieurs fois ces derniers mots.

Et un peu plus tard:

«Ma Mère, préparez-moi à bien mourir.»

Sa vénérée Prieure l'encouragea par ces paroles:

«Mon enfant, vous êtes toute prête à paraître devant Dieu, parce que vous avez toujours compris la vertu d'humilité.»

Elle se rendit alors ce beau témoignage:

«Oui, je le sens, mon âme n'a jamais recherché que la vérité... oui, j'ai compris l'humilité du cœur!»

A quatre heures et demie, les symptômes de la dernière agonie se manifestèrent. Dès que notre angélique mourante vit entrer la communauté, elle la remercia par le plus gracieux sourire; puis tout entière à l'amour et à la souffrance, tenant le crucifix dans ses mains défaillantes, elle entreprit le combat suprême. Une sueur abondante couvrait son visage; elle tremblait... Mais, comme au sein d'une furieuse tempête le pilote à deux doigts du port ne perd pas courage, ainsi cette âme de foi, apercevant tout près le phare lumineux du rivage éternel, donnait vaillamment les derniers coups de rame pour atteindre le port.

Quand la cloche du monastère tinta l'Angélus du soir, elle fixa sur l'Etoile des mers, la Vierge immaculée, un inexprimable regard. N'était-ce pas le moment de chanter:

Toi, qui vins me sourire au matin de ma vie,
Viens me sourire encor, Mère, voici le soir!

A sept heures et quelques minutes, notre pauvre petite martyre, se tournant vers sa Mère Prieure, lui dit:

«Ma Mère, n'est-ce pas l'agonie?... Ne vais-je pas mourir?...

—Oui, mon enfant, c'est l'agonie, mais Jésus veut peut-être la prolonger de quelques heures.»

Alors, d'une voix douce et plaintive:

«Eh bien... allons... allons... oh! je ne voudrais pas moins souffrir!»

Puis, regardant son crucifix:

«Oh!... Je l'aime!... Mon Dieu, je... vous... aime!!!»


Ce furent ses dernières paroles. Elle venait à peine de les prononcer qu'à notre grande surprise elle s'affaissa tout à coup, la tête penchée à droite, dans l'attitude de ces vierges martyres s'offrant d'elles-mêmes au tranchant du glaive; ou plutôt, comme une victime d'amour, attendant de l'Archer divin la flèche embrasée dont elle veut mourir...

Soudain elle se relève, comme appelée par une voix mystérieuse, elle ouvre les yeux et les fixe, brillants de paix céleste et d'un bonheur indicible, un peu au-dessus de l'image de Marie.

Ce regard se prolongea l'espace d'un Credo, et son âme bienheureuse devenue la proie de l'Aigle divin s'envola dans les cieux....

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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Cet ange nous avait dit quelques jours avant de quitter ce monde: «La mort d'amour que je souhaite, c'est celle de Jésus sur la croix.» Son désir fut pleinement exaucé: les ténèbres, l'angoisse accompagnèrent son agonie. Cependant, ne pouvons-nous pas lui appliquer aussi la prophétie sublime de saint Jean de la Croix, touchant les âmes consommées dans la divine charité:

«Elles meurent dans des transports admirables et des assauts délicieux que leur livre l'amour, comme le cygne dont le chant est plus mélodieux quand il est sur le point de mourir. C'est ce qui faisait dire à David que «la mort des justes est précieuse devant Dieu»: car c'est alors que les fleuves de l'amour s'échappent de l'âme, et s'en vont se perdre dans l'océan de l'amour divin.»


Aussitôt que notre blanche colombe eut pris son essor, la joie du dernier instant s'imprima sur son front; un ineffable sourire animait son visage. Nous lui mîmes une palme à la main; et les lis et les roses entourèrent la dépouille virginale de celle qui emportait au ciel la robe blanche de son baptême empourprée du sang de son martyre d'amour. Le samedi et le dimanche, une foule nombreuse et recueillie ne cessa d'affluer devant la grille du chœur, contemplant dans la majesté de la mort «la petite reine» toujours gracieuse, et lui faisant toucher par centaines: chapelets, médailles, et jusqu'à des bijoux.

Le 4 octobre, jour de l'inhumation, nous la vîmes entourée d'une belle couronne de prêtres; cet honneur lui était dû: elle avait tant prié pour les âmes sacerdotales! Enfin, après avoir été solennellement bénit, ce grain de froment précieux fut jeté dans le sillon par les mains maternelles de la sainte Eglise...

Et qui dira maintenant de combien d'épis mûrs il a porté le germe?... Une fois de plus, elle s'est réalisée magnifiquement la parole du divin Moissonneur: «En vérité, je vous le dis, si le grain de blé étant tombé à terre ne vient à mourir, il demeure seul; mais s'il meurt, IL PORTE BEAUCOUP DE FRUITS..»

(Ce tableau représente fidèlement l'expression du visage et la pose de la tête de Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, aussitôt après sa mort.) (Ce tableau représente fidèlement l'expression du visage et la pose de la tête de Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, aussitôt après sa mort.)

Du monde elle a passé la fugitive image...
À moi le Ciel!

Des Anges, ce soir-la, dans l'ombre descendirent,
Pour chercher une sœur et l'emporter aux Cieux;
Sur leurs ailes d'azur, joyeux, ils la ravirent,
Et l'Enfant-Dieu, Jésus, accourait devant eux.

Des Vierges étaient là, pour faire sa conquête,
Et l'ardeur du triomphe en leurs yeux éclatait;
Toutes la regardaient avec un air de fête,
La Vierge Immaculée aussi lui souriait!...

Et, ses liens rompus, parut au milieu d'elles,
Thérèse, belle et jeune, et d'un œil enflammé;
Seule, elle avait le front orné de fleurs nouvelles,
Plus brillantes que l'aube aux premiers jours de mai.

Cette épouse choisie, âme pure et sereine,
Déjà pleine de jours, allait chercher au Ciel,
Au Ciel impatient de la proclamer reine,
De son ardent amour le salaire éternel...
. . . . . . . . . . . . .
Belle ROSE EFFEUILLÉE autrefois sur la terre,
Nous courons à l'odeur de tes parfums si doux.
Toi qui compris l'Amour, donne-nous ta lumière,
Jette encor de Là-Haut tes pétales sur nous!

APPENDICE

«Je vous bénis, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux savants et aux sages, et que vous les avez révélées aux plus petits.»

Luc., x, 21.

PORTRAIT PHYSIQUE

DE
Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.

Nous trouvons dans le portrait que Ribeira nous a laissé de la grande Thérèse de Jésus, les traits sous lesquels est fidèlement peinte la petite Thérèse de l'Enfant-Jésus (sauf de légères modifications indiquées en italique):

«Elle était grande de taille et fort bien faite. Elle avait les yeux pers, les cheveux blonds, les traits fins et réguliers, les mains très belles. Son visage était d'une très belle coupe, bien proportionné, le teint de lis: il s'enflammait quand elle parlait de Dieu et lui donnait une beauté ravissante. Sa figure était ineffablement limpide, tout y respirait une paix céleste. Enfin tout paraissait parfait en elle. Sa démarche était pleine de dignité en même temps gué de simplicité et de grâce; elle était si aimable, si paisible, qu'il suffisait de la voir et de l'entendre pour lui porter du respect et l'aimer.»

Conseils
et Souvenirs

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Dans les entretiens de Thérèse avec ses novices, nous trouvons les plus précieux enseignements.


Je me décourageais à la vue de mes imperfections, raconte l'une d'entre elles, Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus me dit:

«Vous me faites penser au tout petit enfant qui commence à se tenir debout, mais ne sait pas encore marcher. Voulant absolument atteindre le haut d'un escalier pour retrouver sa maman, il lève son petit pied afin de monter la première marche. Peine inutile! il retombe toujours sans pouvoir avancer. Eh bien, soyez ce petit enfant; par la pratique de toutes les vertus, levez toujours votre petit pied pour gravir l'escalier de la sainteté, et ne vous imaginez pas que vous pourrez monter même la première marche! non; mais le bon Dieu ne demande de vous que la bonne volonté. Du haut de cet escalier, il vous regarde avec amour. Bientôt, vaincu par vos efforts inutiles, il descendra lui-même, et, vous prenant dans ses bras, vous emportera pour toujours dans son royaume où vous ne le quitterez plus. Mais, si vous cessez de lever votre petit pied, il vous laissera longtemps sur la terre.»


«Le seul moyen de faire de rapides progrès dans la voie de l'amour, disait-elle encore, est celui de rester toujours bien petite; c'est ainsi que j'ai fait; aussi maintenant je puis chanter avec notre Père saint Jean de la Croix:

Et m'abaissant si bas, si bas,
Je m'élevai si haut, si haut,
Que je pus atteindre mon but!...»

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Dans une tentation qui me semblait insurmontable, je lui dis: «Cette fois, je ne puis me mettre au-dessus, c'est impossible.» Elle me répondit:

«Pourquoi cherchez-vous à vous mettre au-dessus? passez dessous tout simplement. C'est bon pour les grandes âmes de voler au-dessus des nuages quand l'orage gronde; pour nous, nous n'avons qu'à supporter patiemment les averses. Tant pis si nous sommes un peu mouillées! Nous nous sécherons ensuite au soleil de l'amour.

«Je me rappelle à ce propos ce petit trait de mon enfance: un cheval nous barrait un jour l'entrée du jardin; on parlait autour de moi cherchant à le faire reculer; mais je laissai discuter, et passai tout doucement entre ses jambes... Voilà ce que l'on gagne à garder sa petite taille!»

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«Nôtre-Seigneur répondait autrefois à la mère des fils de Zébédée: «Pour être à ma droite et à ma gauche, c'est à ceux à qui mon Père l'a destiné.»[153] Je me figure que ces places de choix, refusées à de grands saints, à des martyrs, seront le partage de petits enfants.

«David n'en fait-il pas la prédiction lorsqu'il dit que le petit Benjamin présidera les assemblées (des saints)[154]

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«Vous avez tort de trouver à redire à ceci et à cela, de chercher à ce que tout le monde plie à votre manière de voir. Puisque nous voulons être de petits enfants, les petits enfants ne savent pas ce qui est le mieux, ils trouvent tout bien; imitons-les. D'ailleurs, il n'y a pas de mérite à faire ce qui est raisonnable.»

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«Mes protecteurs au ciel et mes privilégiés sont ceux qui l'ont volé, comme les saints Innocents et le bon larron. Les grands saints l'ont gagné par leurs œuvres; moi, je veux imiter les voleurs, je veux l'avoir par ruse, une ruse d'amour qui m'en ouvrira l'entrée, à moi et aux pauvres pécheurs. L'Esprit-Saint m'encourage, puisqu'il dit dans les proverbes: «O tout petit! venez, apprenez de moi la finesse.»[155]

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«Que feriez-vous si vous pouviez recommencer votre vie religieuse?

—Il me semble que je ferais ce que j'ai fait.

—Vous n'éprouvez donc pas le sentiment de ce solitaire qui disait: «Quand même j'aurais vécu de longues années dans la pénitence, tant qu'il me restera un quart d'heure, un souffle de vie, je craindrai de me damner»?

—Non, je ne puis partager cette crainte, je suis trop petite pour me damner, les petits enfants ne se damnent pas.

—Vous cherchez toujours à ressembler aux petits enfants, mais dites-nous donc ce qu'il faut faire pour posséder l'esprit d'enfance? Qu'est-ce donc que rester petit?

—Rester petit, c'est reconnaître son néant, attendre tout du bon Dieu, ne pas trop s'affliger de ses fautes; enfin, c'est ne point gagner de fortune, ne s'inquiéter de rien. Même chez les pauvres, tant que l'enfant est tout petit, on lui donne ce qui lui est nécessaire; mais, quand il a grandi, son père ne veut plus le nourrir et lui dit: «Travaille maintenant! tu peux te suffire à toi-même.» Eh bien! c'est pour ne pas entendre cela que je n'ai jamais voulu grandir, me sentant incapable de gagner ma vie, la vie éternelle!»

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Afin d'imiter notre angélique Maîtresse, je voulais ne pas grandir, aussi m'appelait-elle «le petit enfant». Pendant une retraite elle m'adressa ces délicieux billets:

«Ne craignez pas de dire à Jésus que vous l'aimez, même sans le sentir, c'est le moyen de le forcer à vous secourir, à vous porter comme un petit enfant trop faible pour marcher.

«C'est une grande épreuve de voir tout en noir, mais cela ne dépend pas de vous complètement, faites ce que vous pourrez pour détacher votre cœur des soucis de la terre, et surtout des créatures; puis, soyez sûre que Jésus fera le reste. Il ne pourra permettre que vous tombiez dans l'abîme. Consolez-vous, petit enfant, au ciel vous ne verrez plus tout en noir mais tout en blanc. Oui, tout sera revêtu de la blancheur divine de notre Epoux, le Lis des vallées. Ensemble, nous le suivrons partout où il ira... Ah! profitons du court instant de la vie! faisons plaisir à Jésus, sauvons-lui des âmes par nos sacrifices. Surtout soyons petites, si petites que tout le monde puisse nous fouler aux pieds, sans même que nous ayons l'air de le sentir et d'en souffrir.»

«Je ne m'étonne pas des défaites du petit enfant; il oublie qu'étant aussi missionnaire et guerrier, il doit se priver de consolations par trop enfantines. Mais que c'est vilain de passer son temps à se morfondre, au lieu de s'endormir sur le Cœur de Jésus!

«Si la nuit fait peur au petit enfant, s'il se plaint de ne pas voir Celui qui le porte, qu'il ferme les yeux: c'est le seul sacrifice que Jésus lui demande. En se tenant ainsi paisible, la nuit ne l'effrayera pas, puisqu'il ne la verra plus; et bientôt le calme, sinon la joie, renaîtra dans son cœur.»

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Pour m'aider à accepter une humiliation, elle me fit cette confidence:

«Si je n'avais pas été acceptée au Carmel, je serais entrée dans un Refuge, pour y vivre inconnue et méprisée, au milieu des pauvres «repenties». Mon bonheur aurait été de passer pour telle à tous les yeux; et je me serais faite l'apôtre de mes compagnes, leur disant ce que je pense de la miséricorde du bon Dieu...

—Mais comment seriez-vous arrivée à cacher votre innocence au confesseur?

—Je lui aurais dit que j'avais fait dans le monde une confession générale et qu'il m'était défendu de la recommencer.»

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«Oh! quand je pense à tout ce que j'ai à acquérir!

—Dites plutôt à perdre! C'est Jésus-qui se charge de remplir votre âme, à mesure que vous la débarrassez de ses imperfections. Je vois bien que vous vous trompez de route; vous n'arriverez jamais au terme de votre voyage. Vous voulez gravir une montagne, et le bon Dieu veut vous faire descendre: il vous attend au bas de la vallée fertile de l'humilité.»

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«Il me semble que l'humilité c'est la vérité. Je ne sais pas si je suis humble, mais je sais que je vois la vérité en toutes choses.»

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«Vraiment, vous êtes une sainte!

—Non, je ne suis pas une sainte; je n'ai jamais fait les actions des saints: je suis une toute petite âme que le bon Dieu a comblée de grâces... Vous verrez au ciel que je dis vrai.

—Mais vous avez toujours été fidèle aux grâces divines, n'est-ce pas?

—Oui, depuis l'âge de trois ans, je n'ai rien refusé au bon Dieu. Cependant je ne puis m'en glorifier. Voyez comme ce soir le soleil couchant dore le sommet des arbres; ainsi mon âme vous apparaît toute brillante et dorée, parce qu'elle est exposée aux rayons de l'amour. Si le soleil divin ne m'envoyait plus ses feux, je deviendrais aussitôt obscure et ténébreuse.

—Nous voudrions aussi devenir toutes dorées, comment faire?

—Il faut pratiquer les petites vertus. C'est quelquefois difficile, mais le bon Dieu ne refuse jamais la première grâce qui donne le courage de se vaincre; si l'âme y correspond, elle se trouve immédiatement dans la lumière. J'ai toujours été frappée de la louange adressée à Judith: «Vous avez agi avec un courage viril et votre cœur s'est fortifié.»[156] D'abord, il faut agir avec courage; puis le cœur se fortifie, et l'on marche de victoire en victoire.»

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Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus ne levait jamais les yeux au réfectoire, ainsi que le veut le règlement. Comme j'avais beaucoup de mal à m'y astreindre, elle composa cette prière qui me fut une révélation de son humilité, car elle y demande pour elle une grâce dont j'avais seule besoin:

«Jésus, vos deux petites épouses prennent la résolution de tenir les yeux baissés pendant le réfectoire, afin d'honorer et d'imiter l'exemple que vous leur avez donné chez Hérode. Quand ce prince impie se moquait de vous, ô Beauté infinie, pas une plainte ne sortait de vos lèvres, vous ne daigniez pas même fixer sur lui vos yeux adorables. Oh! sans doute, divin Jésus, Hérode ne méritait pas d'être regardé par vous; mais, nous qui sommes vos épouses, nous voulons attirer sur nous vos regards divins. Nous vous demandons de nous récompenser par ce regard d'amour, chaque fois que nous nous priverons de lever les yeux; et même, nous vous prions de ne pas nous refuser ce doux regard quand nous serons tombées, puisque nous nous en humilierons sincèrement devant vous.»

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Je lui confiais que je n'arrivais à rien; et je m'en décourageais.

«Jusqu'à l'âge de quatorze ans, me dit-elle, j'ai pratiqué la vertu sans en sentir la douceur; je désirais la souffrance, mais je ne pensais pas à en faire ma joie; c'est une grâce qui m'a été accordée plus tard. Mon âme ressemblait à un bel arbre dont les fleurs tombaient aussitôt qu'elles étaient écloses.

«Faites au bon Dieu le sacrifice de ne jamais cueillir de fruits. S'il veut que, toute votre vie, vous sentiez de la répugnance à souffrir, à être humiliée; s'il permet que toutes les fleurs de vos désirs et de votre bonne volonté tombent à terre sans rien produire, ne vous troublez pas. En un clin d'œil, au moment de votre mort, il saura bien faire mûrir de beaux fruits sur l'arbre de votre âme.

«Nous lisons dans l'Ecclésiastique: «Il est tel homme manquant de force et abondant en pauvreté, et l'œil de Dieu l'a regardé en bien, et il l'a relevé de son humiliation, et il a élevé sa tête; beaucoup s'en sont étonnés et ont honore Dieu.

«Confie-toi en Dieu et demeure à ta place, car il est facile au Seigneur d'enrichir tout d'un coup le pauvre. Sa bénédiction se hâte pour la récompense du juste, et en un instant rapide il fait fructifier ses progrès.»[157]

—Mais, si je tombe, on me trouvera toujours imparfaite, tandis qu'à vous, on vous reconnaît de la vertu?

—C'est peut-être parce que je ne l'ai jamais désiré... Mais, qu'on vous trouve toujours imparfaite, c'est ce qu'il faut, c'est là votre gain. Se croire soi-même imparfaite et trouver les autres parfaites, voilà le bonheur. Que les créatures vous reconnaissent sans vertu, cela ne vous enlève rien et ne vous rend pas plus pauvre; ce sont elles qui perdent en joie intérieure! Car il n'y a rien de plus doux que de penser du bien de notre prochain.

«Pour moi, j'éprouve une grande joie, non seulement quand on me trouve imparfaite, mais surtout, quand je sens que je le suis: au contraire, les compliments ne me causent que du déplaisir.»

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«Le bon Dieu a pour vous un amour particulier, puisqu'il vous confie d'autres âmes.

—Cela ne me donne rien, et je ne suis réellement que ce que je suis devant Dieu... Ce n'est pas parce qu'il veut que je sois son interprète près de vous qu'il m'aime davantage: il me fait plutôt votre petite servante. C'est pour vous et non pour moi qu'il m'a donné les charmes et les vertus qui paraissent à vos yeux.

«Je me compare souvent à une petite écuelle que le bon Dieu remplit de toutes sortes de bonnes choses. Tous les petits chats viennent en prendre leur part; ils se disputent parfois à qui en aura davantage. Mais l'Enfant-Jésus est là qui guette! «Je veux bien que vous buviez dans ma petite écuelle, dit-il, mais prenez garde de la renverser et de la casser!»

«A vrai dire, il n'y pas grand danger, parce que je suis posée à terre. Pour les Prieures, ce n'est pas la même chose: étant placées sur des tables, elles courent beaucoup plus de périls. L'honneur est toujours dangereux.

«Ah! quel poison de louanges est servi journellement à ceux qui tiennent les premières places! Quel funeste encens! et comme il faut qu'une âme soit détachée d'elle-même pour n'en pas éprouver de mal!»

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«C'est une consolation pour vous de faire du bien, de procurer la gloire de Dieu. Que je voudrais me voir aussi privilégiée!

—Qu'est-ce que cela me fait que le bon Dieu se serve de moi, plutôt que d'une autre, pour procurer sa gloire? Pourvu que son règne s'établisse dans les âmes, peu importe l'instrument. D'ailleurs, il n'a besoin de personne.

«Je regardais, il y a quelque temps, la mèche d'une petite veilleuse presque éteinte. Une de nos sœurs y approcha son cierge; et, par ce cierge, tous ceux de la communauté se trouvèrent allumés. Je fis alors cette réflexion: «Qui donc pourrait se glorifier de ses œuvres? Ainsi, par la faible lueur de cette lampe, il serait possible d'embraser l'univers. Nous croyons souvent recevoir les grâces et les lumières divines par le moyen de cierges brillants; mais d'où ces cierges tiennent-ils leur flamme? Peut-être de la prière d'une âme humble et toute cachée, sans éclat apparent, sans vertu reconnue, abaissée à ses propres yeux, près de s'éteindre.

«Oh! que nous verrons de mystères plus tard! Combien de fois ai-je pensé que je devais peut-être toutes les grâces dont j'ai été comblée aux instances d'une petite âme que je ne connaîtrai qu'au ciel!

«C'est la volonté du bon Dieu qu'en ce monde les âmes se communiquent entre elles les dons célestes par la prière, afin que, rendues dans leur patrie, elles puissent s'aimer d'un amour de reconnaissance, d'une affection bien plus grande encore que celle de la famille la plus idéale de la terre.

«Là, nous ne rencontrerons pas de regards indifférents, parce que tous les saints s'entre-devront quelque chose.

«Nous ne verrons plus de regards envieux; d'ailleurs le bonheur de chacun des élus sera celui de tous. Avec les martyrs, nous ressemblerons aux martyrs; avec les docteurs, nous serons comme les docteurs; avec les vierges, comme les vierges; et de même que les membres d'une même famille sont fiers les uns des autres, ainsi le serons-nous de nos frères, sans la moindre jalousie.

«Qui sait même si la joie que nous éprouverons en voyant la gloire des grands saints, en sachant que, par un secret ressort de la Providence, nous y avons contribué, qui sait si cette joie ne sera pas aussi intense, et plus douce peut-être, que la félicité dont ils seront eux-mêmes en possession?

«Et, de leur côté, pensez-vous que les grands saints, voyant ce qu'ils doivent à de toutes petites âmes, ne les aimeront pas d'un amour incomparable? Il y aura là, j'en suis sûre, des sympathies délicieuses et surprenantes. Le privilégié d'un apôtre, d'un grand docteur, sera peut-être un petit pâtre; et l'ami intime d'un patriarche, un simple petit enfant. Oh! que je voudrais être dans ce royaume d'amour!»

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«Croyez-moi, écrire des livres de piété, composer les plus sublimes poésies, tout cela ne vaut pas le plus petit acte de renoncement. Cependant, lorsque nous souffrons de notre impuissance à faire le bien, notre seule ressource c'est d'offrir les œuvres des autres. Voilà le bienfait de la communion des Saints. Souvenez-vous de cette belle strophe du Cantique spirituel de notre Père saint Jean de la Croix:

Revenez, ma colombe,
Car le cerf blessé
Apparaît sur le haut de la colline,
Attiré par l'air de votre vol, et il y prend le frais.

«Vous le voyez, l'Epoux, le Cerf blessé n'est pas attiré par la hauteur, mais seulement par l'air du vol, et un simple coup d'aile suffit pour produire cette brise d'amour.»

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«La seule chose qui ne soit pas soumise à l'envie, c'est la dernière place; il n'y a donc que cette dernière place qui ne soit point vanité et affliction d'esprit. Cependant la voie de l'homme n'est pas toujours en son pouvoir[158]; et, parfois, nous nous surprenons à désirer ce qui brille. Alors, rangeons-nous humblement parmi les imparfaits, estimons-nous de petites âmes que le bon Dieu doit soutenir à chaque instant. Dès qu'il nous voit bien convaincues de notre néant, dès que nous lui disons: «Mon pied a chancelé, votre miséricorde, Seigneur, m'a affermi[159]», il nous tend la main; mais, si nous voulons essayer de faire quelque chose de grand, même sous prétexte de zèle, il nous laisse seules. Il suffit donc de s'humilier, de supporter avec douceur ses imperfections: voilà la vraie sainteté pour nous.»

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Je me plaignais un jour d'être plus fatiguée que mes sœurs, parce qu'en plus d'un travail commun j'en avais fait un autre qu'on ignorait. Elle me répondit:

«Je voudrais toujours vous voir comme un vaillant soldat qui ne se plaint pas de ses peines, qui trouve très graves les blessures de ses frères, et n'estime les siennes que des égratignures. Pourquoi sentez-vous à ce point cette fatigue? C'est parce que personne ne la connaît...

«La bienheureuse Marguerite-Marie ayant eu deux panaris, disait n'avoir vraiment souffert que du premier, parce qu'il ne lui fut pas possible de cacher le second qui devint ainsi l'objet de la compassion des sœurs.

«Ce sentiment nous est naturel: mais, c'est faire comme le vulgaire de désirer qu'on sache quand nous avons du mal.»

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«Il ne faut jamais croire, quand nous commettons une faute, que c'est par une cause physique, comme la maladie ou le temps; mais attribuer cette chute à notre imperfection sans jamais nous décourager. Ce ne sont pas les occasions qui rendent l'homme fragile, mais elles montrent ce qu'il est.»[160]

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«Le bon Dieu n'a pas permis que notre Mère me dît d'écrire mes poésies à mesure que je les composais, et je n'aurais pas voulu le lui demander, de peur de faire une faute contre la pauvreté. J'attendais donc l'heure de temps libre, et ce n'était pas sans une peine extrême que je me rappelais, à huit heures du soir, ce que j'avais composé le matin.

«Ces petits riens sont un martyre, il est vrai; mais il faut bien se garder de le diminuer en se permettant, ou se faisant permettre, mille choses qui nous rendraient la vie religieuse agréable et commode.»

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Un jour que je pleurais, sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus me dit de m'habituer à ne pas laisser paraître ainsi mes petites souffrances, ajoutant que rien ne rendait la vie de communauté plus triste que l'inégalité d'humeur.

«Vous avez bien raison, lui répondis-je, je l'avais moi-même pensé, et désormais je ne pleurerai plus jamais qu'avec le bon Dieu; à lui seul je confierai mes peines, il me comprendra et me consolera toujours.» Elle reprit vivement:

«Pleurer devant le bon Dieu! gardez-vous d'agir ainsi. Vous devez paraître triste, bien moins encore devant lui que devant les créatures. Comment! ce bon Maître n'a pour réjouir son Cœur que nos monastères; il vient chez nous pour se reposer, pour oublier les plaintes continuelles de ses amis du monde; car le plus souvent sur la terre, au lieu de reconnaître le prix de la Croix, on pleure et on gémit; et vous feriez comme le commun des mortels?... Franchement, ce n'est pas de l'amour désintéressé. C'est à nous de consoler Jésus, ce n'est pas à lui de nous consoler.

«Je le sais, il a si bon cœur que, si vous pleurez, il essuiera vos larmes; mais ensuite il s'en ira tout triste, n'ayant pu se reposer en vous. Jésus aime les cœurs joyeux, il aime une âme toujours souriante. Quand donc saurez-vous lui cacher vos peines, ou lui dire en chantant que vous êtes heureuse de souffrir pour lui?

«Le visage est le reflet de l'âme, ajouta-t-elle, vous devez sans cesse avoir un visage calme et serein, comme un petit enfant toujours content. Lorsque vous êtes seule, agissez encore de même, parce que vous êtes continuellement en spectacle aux Anges.»

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Je voulais qu'elle me félicitât d'avoir pratiqué un acte de vertu héroïque à mes yeux; mais elle me dit:

«Qu'est ce petit acte de vertu, en comparaison de ce que Jésus a le droit d'attendre de votre fidélité? Vous devriez plutôt vous humilier de laisser échapper tant d'occasions de lui prouver votre amour.»

Peu satisfaite de cette réponse, j'attendais une occasion difficile, pour voir comment sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus s'y comporterait. Cette occasion se présenta bientôt. Notre Révérende Mère nous ayant demande un travail fatigant et sujet à mille contradictions, je me permis malicieusement de lui en augmenter la charge; mais je ne pus un seul instant la trouver en défaut; je la vis toujours gracieuse, aimable, ne comptant pas avec la fatigue. S'agissait-il de se déranger, de servir les autres? elle se présentait avec entrain. A la fin, n'y tenant plus, je me jetai dans ses bras et lui confiai les sentiments qui avaient agité mon âme.

«Comment faites-vous, lui dis-je, pour pratiquer ainsi la vertu, pour être constamment joyeuse, calme et semblable à vous-même?

—Je n'ai pas toujours fait ainsi, me répondit-elle, mais depuis que je ne me recherche jamais, je mène la vie la plus heureuse qu'on puisse voir

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«A la récréation plus qu'ailleurs, disait notre angélique Maîtresse, vous trouverez l'occasion d'exercer votre vertu. Si vous voulez en retirer un grand profit, n'y allez pas avec la pensée de vous récréer, mais avec celle de récréer les autres; pratiquez-y un complet détachement de vous-même. Par exemple, si vous racontez à l'une de vos sœurs une histoire qui vous semble intéressante, et que celle-ci vous interrompe pour vous raconter autre chose, écoutez-la avec intérêt, quand même elle ne vous intéresserait pas du tout, et ne cherchez pas à reprendre votre conversation première. En agissant ainsi, vous sortirez de la récréation avec une grande paix intérieure et revêtue d'une force nouvelle pour pratiquer la vertu; parce que vous n'aurez pas cherché à vous satisfaire, mais à faire plaisir aux autres. Si l'on savait ce que l'on gagne à se renoncer en toutes choses!...

—Vous le savez bien, vous; c'est ainsi que vous avez toujours fait?

—Oui, je me suis oubliée, j'ai tâché de ne me rechercher en rien.»

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«Il faut être mortifiée lorsqu'on nous sonne, lorsqu'on frappe à notre porte, jusqu'à ne pas faire un point de plus avant de répondre. J'ai pratiqué cela; et je vous assure que c'est une source de paix.»

Après cet avis, lorsque l'occasion se présentait, je me dérangeais promptement. Un jour, pendant sa maladie, elle en fut témoin et me dit:

«Au moment de la mort, vous serez bien heureuse de retrouver cela! Vous venez de faire une action plus glorieuse que si, par des démarches habiles, vous aviez obtenu la bienveillance du gouvernement pour les communautés religieuses, et que toute la France vous acclamât comme Judith!»

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Interrogée sur sa manière de sanctifier les repas, elle répondit:

«Au réfectoire, nous n'avons qu'une seule chose à faire: accomplir cette action si basse avec des pensées élevées. Je vous l'avoue, c'est souvent au réfectoire qu'il me vient les plus douces aspirations d'amour. Quelquefois, je suis forcée de m'arrêter en songeant que, si Nôtre-Seigneur était à ma place, devant les mets qui me sont servis, il les prendrait certainement... Il est bien probable que, pendant sa vie mortelle, il a goûté aux mêmes aliments; il mangeait du pain, des fruits...

«Voici mes petites rubriques enfantines:

«Je me figure être à Nazareth dans la maison de la sainte Famille. Si l'on me sert, par exemple, de la salade, du poisson froid, du vin ou quelque autre chose qui a le goût fort, je l'offre au bon saint Joseph. A la sainte Vierge, je donne les portions chaudes, les fruits bien mûrs, etc.: et les mets des jours de fête, particulièrement la bouillie, le riz, les confitures, je les offre à l'Enfant-Jésus. Enfin, lorsqu'on m'apporte un mauvais dîner, je me dis gaiement: Aujourd'hui, ma petite fille, tout cela c'est pour toi!»

Elle nous cachait ainsi sa mortification sous des dehors gracieux. Cependant, un jour de jeûne, où notre Révérende Mère lui avait imposé un soulagement, je la surpris assaisonnant d'absinthe cette douceur trop à son goût.

Une autre fois, je la vis boire lentement un exécrable remède.

«Mais dépêchez-vous donc, lui dis-je, buvez cela tout d'un trait!

—Oh! non; ne faut-il pas que je profite des petites occasions qui se rencontrent de me mortifier un peu, puisqu'il m'est interdit d'en chercher de grandes?»

C'est ainsi que, pendant son noviciat,—je l'ai su dans les derniers mois de sa vie—une de nos sœurs, ayant voulu rattacher son scapulaire, lui traversa en même temps l'épaule avec sa grande épingle, souffrance qu'elle endura plusieurs heures avec joie.

Une autre fois, elle me donna une preuve de sa mortification intérieure. J'avais reçu une lettre fort intéressante qu'on avait lue à la récréation en son absence. Le soir, elle me manifesta le désir de la lire à son tour et je la lui donnai. Quelque temps après, comme elle me rendait cette lettre, je la priai de me dire sa pensée au sujet d'une chose qui, particulièrement, avait dû la charmer. Elle parut embarrassée et me répondit enfin:

«Le bon Dieu m'en a demandé le sacrifice, à cause de l'empressement que j'ai témoigné l'autre jour; je ne l'ai pas lue...»

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Je lui parlais des mortifications des saints, elle me répondit: «Que Nôtre-Seigneur a bien fait de nous prévenir qu'il y a plusieurs demeures dans la maison de son Père! Sans cela il nous l'aurait dit[161]... Oui, si toutes les âmes appelées à la perfection avaient dû, pour entrer au ciel, pratiquer ces macérations, il nous l'aurait dit, et nous nous les serions imposées de grand cœur. Mais il nous annonce qu'il y a plusieurs demeures dans sa maison. S'il y a celle des grandes âmes, celles des Pères du désert et des martyrs de la pénitence, il doit y avoir aussi celle des petits enfants. Notre place est gardée là, si nous l'aimons beaucoup, Lui et notre Père céleste et l'Esprit d'amour.»

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«Autrefois, dans le monde, en m'éveillant le matin, je pensais à ce qui devait probablement m'arriver d'heureux ou de fâcheux dans la journée; et, si je ne prévoyais que des ennuis, je me levais triste. Maintenant, c'est tout le contraire: je pense aux peines, aux souffrances qui m'attendent; et je me lève d'autant plus joyeuse et pleine de courage, que je prévois plus d'occasions de témoigner mon amour à Jésus et de gagner la vie de mes enfants, puisque je suis mère des âmes. Ensuite je baise mon crucifix, je le pose délicatement sur l'oreiller tout le temps que je m'habille et je lui dis:

«Mon Jésus, vous avez assez travaillé, assez pleuré, pendant les trente-trois années de votre vie sur cette pauvre terre! Aujourd'hui, reposez-vous... C'est à mon tour de combattre et de souffrir.»

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Un jour de lessive je me rendais à la buanderie sans me presser, regardant en passant les fleurs du jardin. Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus y allait aussi, marchant rapidement. Elle me croisa bientôt et me dit:

«Est-ce ainsi qu'on se dépêche quand on a des enfants à nourrir et qu'on est obligé de travailler pour les faire vivre?»

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«Savez-vous quels sont mes dimanches et jours de fête?... Ce sont les jours où le bon Dieu m'éprouve davantage.»

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Je me désolais de mon peu de courage, ma chère petite sœur me dit:

«Vous vous plaignez de ce qui devrait causer votre plus grand bonheur. Où serait votre mérite s'il fallait que vous combattiez seulement quand vous vous sentez du courage? Qu'importe que vous n'en ayez pas, pourvu que vous agissiez comme si vous en aviez! Si vous vous trouvez trop lâche pour ramasser un bout de fil, et que néanmoins vous le fassiez pour l'amour de Jésus, vous avez plus de mérite que si vous accomplissiez une action beaucoup plus considérable dans un moment de ferveur. Au lieu de vous attrister, réjouissez-vous donc de voir qu'en vous laissant sentir votre faiblesse, le bon Jésus vous ménage l'occasion de lui sauver un plus grand nombre d'âmes!»

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Je lui demandais si Nôtre-Seigneur n'était pas mécontent de moi en voyant toutes mes misères. Elle me répondit:

«Rassurez-vous, Celui que vous avez pris pour Epoux a certainement toutes les perfections désirables; mais, si j'ose le dire, il a en même temps une grande infirmité: c'est d'être aveugle! et il est une science qu'il ne connaît pas: c'est le calcul. Ces deux grands défauts, qui seraient des lacunes fort regrettables dans un époux mortel, rendent le nôtre infiniment aimable.