Et, en effet, il réfléchit que, s'il voulait sérieusement traiter cette enfant, c'étaient des soins de tous les jours, de toutes les heures, de toutes les minutes; c'étaient des inventions et des imaginations toujours nouvelles qu'il lui fallait. D'ailleurs, il se sentait déjà par la pitié attaché à ce petit être isolé, qui ne correspondait à rien dans la nature, et qui représentait le néant de l'intelligence et de la matière au milieu des êtres animés qui se mouvaient et qui pensaient, deux choses qu'il était incapable de faire.
Les anciens cabalistes, voulant donner à Dieu un motif d'impulsion pour le faire sortir de son repos, disent que Dieu créa le monde par amour.
Jacques Mérey, malgré toutes ses tentatives, n'avait encore rien créé; mais, nous l'avons dit, il aspirait à faire un être semblable à lui. La vue de cette jeune fille idiote, chez laquelle, de l'existence humaine, il n'existait que la matière, renouvela l'ardeur de son rêve. Comme Pygmalion, il devint amoureux d'une statue, non pas de marbre, mais de chair, et, comme le statuaire antique, il conçut l'espérance de l'animer.
Les circonstances au milieu desquelles le docteur s'était trouvé lui avaient permis d'étudier non seulement les mœurs des hommes, mais encore les instincts et les inclinations des animaux.
Il avait abandonné volontairement la société des villes pour se rapprocher de la nature et des êtres inférieurs qui la peuplent, persuadé que les animaux, dans une enveloppe plus ou moins grossière, ont une étincelle du fluide divin, mais que cette âme est seulement relative à des fonctions différentes des nôtres. Il considérait la Création comme une grande famille, dont l'homme était non pas le roi, mais le père: famille dans laquelle il y avait des aînés et des cadets, ceux-ci tenus en tutelle par ceux-là.
Il avait souvent observé, avec cet intérêt qui naît dans les esprits profonds, tout incident, si léger qu'il soit, qui dénote un fait en réserve pour l'avenir. Il avait souvent regardé un jeune chien et un jeune enfant jouant ensemble.
En écoutant les sons inarticulés qu'ils échangeaient au milieu de leurs jeux et de leurs caresses, il avait souvent tenté de croire que l'animal essayait de parler la langue de l'enfant et l'enfant celle du chien.
À coup sûr, quelle que fût la langue qu'ils parlaient, ils s'entendaient, se comprenaient, et peut-être échangeaient-ils ces idées primitives qui disent plus de vérités sur Dieu que n'en ont jamais dit Platon et Bossuet.
En regardant les animaux, c'est-à-dire les humbles de la Création, en voyant l'air intelligent des uns, l'air doux et rêveur des autres, le docteur avait compris qu'il y avait un profond mystère entre eux et le grand tout. N'est-ce point pour établir ce mystère et pour les envelopper dans la bénédiction universelle qui descend sur nous et sur eux pendant cette sainte nuit de Noël, que le Seigneur, type de toute humilité, voulut naître dans une crèche, entre un âne et un bœuf? L'Orient, que Jésus touchait de la main, n'a-t-il pas adopté cette croyance, que l'animal n'est qu'une âme endormie qui plus tard se réveillera homme, pour plus tard peut-être se réveiller dieu?
En un instant, ce monde de pensées, résumé de l'histoire et des travaux de toute sa vie, se présentèrent à l'esprit de Jacques Mérey; il comprit que, puisque le chien ne voulait pas quitter l'enfant, c'est que l'enfant et le chien ne devaient pas être séparés; que d'ailleurs, quelque régularité qu'il mît dans ses visites, il ne pouvait les faire que de deux jours en deux jours tout au plus; or, à son avis, un traitement continu, une surveillance de toutes les heures, étaient nécessaires pour tirer cette âme des ténèbres dans lesquelles un oubli du Seigneur l'avait plongée.
Il rentra donc dans la cabane, et, s'adressant au braconnier et à la femme qui paraissait être sa mère:
—Braves gens, leur dit-il, encore une fois, je ne vous demande pas votre secret sur cette enfant; vous avez évidemment fait pour elle tout ce que vous pouviez faire, et, de quelque main que vous l'ayez reçue, vous n'avez point trompé la main qui vous l'a confiée. C'est à moi de faire le reste. Donnez-moi, ou plutôt prêtez-moi cette petite fille, qui vous est un fardeau inutile; j'essayerai de la guérir et de vous rendre à la place de cette matière inerte et muette une créature intelligente qui vous aidera dans vos travaux et qui, en prenant place dans la famille, y apportera sa part de forces et de capacités.
La mère et le fils se regardèrent alors, puis tous deux se retirèrent dans le fond de la cabane, discutèrent quelques instants, parurent se ranger au même avis, et le fils, revenant vers le docteur, lui dit:
—Il est évident, monsieur, que vous êtes ici par l'intervention visible du Seigneur, puisque c'est ce chien que nous avions cru perdu et dont nous avions déjà fait notre deuil qui vous y a conduit. Prenez l'enfant et emportez-le. Si le chien veut vous suivre, qu'il vous suive et s'en aille avec l'enfant; la main de Dieu est dans tout cela, et ce serait une impiété de notre part de nous opposer à Sa volonté sainte.
Le docteur déposa sur une table sa bourse et tout ce qu'elle contenait; il enveloppa l'enfant dans son manteau, et sortit accompagné du chien, qui, cette fois, ne fit aucune difficulté pour le suivre, et qui, plus joyeux qu'il ne l'avait jamais été, allait et revenait devant lui, flairant de son nez et donnant de petits coups de tête à l'enfant, qu'il ne pouvait voir, mais qu'il devinait dans son enveloppe; puis il repartait, aboyant avec la même fierté qu'un héraut d'armes qui proclame la victoire de son général.
En voyant le chien si joyeux, le regardant avec des yeux si intelligents, lui parlant avec des accents si nuancés, le docteur s'affermissait plus que jamais dans l'idée de faire de ce chien qu'il avait sauvé l'intermédiaire intelligent, le lien actif entre sa volonté d'homme et le néant de la pauvre idiote qu'ils s'agissait de faire vivre.
C'était un moyen de s'introduire en quelque sorte par surprise dans la place. Tout plein des mythes cabalistiques de l'antiquité, le docteur se demandait si les poètes n'avaient point entrevu cette initiation quand ils nous représentent Orphée passant à travers le triple aboiement du chien Cerbère avant d'arriver à Eurydice. Son entreprise offrait, suivant lui, plus d'un point de ressemblance avec la tentative du grand poète primitif. Il s'agissait de plonger au plus profond de cet enfer qu'on appelle l'imbécillité et de venir chercher une intelligence accroupie dans les ténèbres de la mort, et, comme Orphée avait fait pour Eurydice, la ramener malgré les dieux à la lumière du jour.
Orphée avait échoué, il est vrai, mais parce qu'il avait manqué de foi. Pourquoi avait-il douté de la parole du dieu des enfers? Pourquoi s'était-il retourné pour voir si Eurydice le suivait?
Ce fut dans cette disposition d'esprit que le docteur rentra chez lui et monta à son laboratoire.
La vieille Marthe, qui avait eu déjà beaucoup de peine à s'habituer à Scipion, qui avait par sa présence inattendue effarouché son chat, voyant que son maître apportait quelque chose dans son manteau, et croyant que c'étaient quelques paquets d'herbes médicinales qu'il avait récoltées dans la montagne, le suivit, car c'était son office à elle de classer ces herbes avec des étiquettes.
Ce chat, que Marthe la bossue avait d'abord appelé le Président à cause de sa belle fourrure, qui lui avait rappelé la robe d'hermine du président du tribunal de Bourges, qu'elle avait vu une fois en sa vie, avait été en effet fort effarouché de la présence de Scipion. Scipion, de son côté, avec l'instinct haineux des animaux de son espèce pour les chats, s'était élancé sur le Président et l'avait suivi sous les chaises et sous les fauteuils, culbutant tout le mobilier du docteur, jusqu'à ce que, trouvant une fenêtre ouverte, le chat se fût élancé par cette fenêtre, eût gagné les toits et disparu.
Soit jalousie de voir sa place prise dans la maison, et par conséquent dans le cœur des maîtres de cette maison, soit terreur excessive éprouvée dans cette rencontre où les forces étaient inégales, le Président, dont la vocation n'était pas la guerre, et qui depuis longtemps même, grâce à la pâtée régulière que lui donnait, deux fois le jour, la vieille Marthe, avait renoncé à la faire aux rats et aux souris, et ne regardait plus ces animaux, lorsque par hasard ils tombaient sous sa patte, que comme un dessert indigne de lui, le Président fut trois jours sans daigner rentrer à la maison, bien que, chaque nuit on entendît ses miaulements plaintifs retentir sur le toit et même dans le grenier.
Quoique Marthe la bossue n'eût point osé se plaindre, M. le docteur lui paraissant avoir droit de vie et de mort sur ce qui l'entourait, il s'était fait, à la suite de cette fugue du Président, un changement notable dans sa physionomie, et ce n'était qu'en soupirant qu'elle présentait le matin le café au lait à son maître et qu'en rechignant qu'elle trempait à midi la soupe de Scipion.
Le docteur aimait l'harmonie pour l'harmonie elle-même, comme il haïssait la guerre à cause de ses résultats. Il vit qu'un des ressorts qui faisaient mouvoir les quatre personnages de sa maison s'était arrêté, soit par lassitude, soit par accident; il s'informa à la vieille Marthe de la cause de sa tristesse et, avec l'accent du reproche et en fondant en larmes, elle se contenta de montrer le fauteuil où le chat avait coutume de dormir, en s'écriant:
—Le Président, monsieur le docteur!
C'était l'heure de la soupe de Scipion et de la pâtée du Président. Jacques Mérey ordonna à Marthe d'aller préparer l'un et l'autre et de les apporter dans des récipients de différentes grandeurs.
Marthe sortit, secouant les épaules, en femme qui dit:
—Hélas! c'est bien inutile, ce que vous m'ordonnez là.
Mais, comme elle était habituée à obéir sans discussion, elle se hâta de faire ce que lui ordonnait son maître.
À peine avait-elle refermé la porte, que le docteur était sur le balcon et cherchait des yeux le Président.
Comme la maison dominait toutes les autres et que le laboratoire dominait la maison, l'œil du docteur put plonger jusqu'aux profondeurs les plus caverneuses de la Creuse; mais il n'eut point la peine de se perdre dans ces sombres cavités: à dix mètres de lui, sur un toit de chaume, le Président dormait au soleil, enveloppé de sa fourrure tant soit peu souillée par les excursions nocturnes auxquelles il s'était livré depuis son départ de la maison.
Le docteur appela le Président avec un sifflement tout particulier. L'animal, qui dormait, sentit pénétrer ce bruit au plus profond de son sommeil et tressaillit. Il ouvrit ses grands yeux jaunes, regarda autour de lui en s'étirant, bâilla à se démonter la mâchoire; mais, au milieu de son bâillement, il aperçut le docteur qui l'avait appelé.
Soit que cette attention de son maître lui parût une réparation suffisante, soit que, comme les autres animaux, il ressentît l'influence irrésistible du magnétisme, il se mit à l'instant même sur ses quatre pattes et s'achemina vers le balcon.
Le docteur rentra, appela Scipion à lui. Un des talents de Scipion était de faire le mort pour laisser passer l'infanterie et la cavalerie légère, ne se réveillant que lorsqu'on lui annonçait la grosse cavalerie. Le docteur lui montra son tapis et lui ordonna de faire le mort. Scipion se coucha et ferma les yeux.
Au même moment, le Président montrait à l'angle du balcon sa tête fine, qui, malgré l'invitation du maître, n'était point exempte d'inquiétude.
Jacques Mérey alla à lui, le prit dans ses bras, l'embrassa sur le front, ce qui ne lui était jamais arrivé, le caressa de la main, dirigeant sa caresse depuis l'occiput jusqu'à l'extrémité de l'épine dorsale, caresse à laquelle le Président fut si sensible, que le docteur le sentit frissonner sous sa main, du museau à l'extrémité de la queue; frémissement auquel succéda à l'instant même ce ronron particulier pour exprimer le bien-être porté à la plus haute puissance.
Alors, il le coucha entre les pattes de Scipion, lui faisant un oreiller de l'une d'elles, tandis que de l'autre il lui enveloppait le corps comme une mère fait de son nourrisson. Les deux animaux, qui trois jours auparavant avaient voulu se dévorer—car, si la force était du côté de Scipion, la bonne volonté ne manquait pas au Président—, se trouvèrent nez à nez et tout émerveillés de leurs dispositions non seulement pacifiques, mais bienveillantes vis-à-vis l'un de l'autre.
Ils étaient sous le charme de ce rapprochement lorsque Marthe entra tenant d'une main la pâtée du chat, et de l'autre la soupe du chien. Son étonnement fut si grand, qu'elle posa la pâtée du chat sur la table, pour faire le signe de la croix.
Elle n'avait pas elle-même une confiance bien absolue dans la pureté de croyance de son maître, et chaque fois qu'elle lui voyait accomplir un acte qui lui paraissait dépasser les limites de la puissance humaine, elle commençait à tout hasard par se mettre en garde contre Satan, en dessinant entre elle et lui le signe de la croix.
—Ah! monsieur! dit-elle en regardant le chien et le chat entre les pattes l'un de l'autre, en voilà encore un, de vos tours!
—Donne à ces animaux leur déjeuner, et attends, dit le docteur, qui n'était pas fâché souvent d'apprécier, de ses propres yeux, l'effet que ce que le peuple appelle des miracles produisait sur les âmes vulgaires.
Marthe obéit, mais son trouble était si grand, qu'elle déposa la pâtée du chat devant le nez du chien et la soupe du chien devant le nez du chat. Et, comme elle voulait réparer cette erreur:
—Laisse faire, dit Jacques Mérey; chacun trouvera bien son écuelle.
Alors, de ce sifflement avec lequel il avait réveillé le Président, il tira les deux animaux de leur sommeil factice, et, comme il l'avait prédit, Scipion fit un bond à gauche pour arriver à sa soupe, et le Président passa entre les jambes de Scipion pour arriver à sa pâtée.
À partir de ce jour, l'harmonie la plus parfaite s'était rétablie et avait régné, à la grande satisfaction de Marthe, mais à la plus grande satisfaction encore de son maître, dans la maison du docteur.
C'était donc avec une confiance en son maître qu'avaient encore augmentée les événements que nous venons de raconter, que Marthe suivait le docteur à son laboratoire, croyant lui voir rapporter sa moisson d'herbes ordinaire.
Mais son étonnement fut grand, lorsque après avoir, avec toutes sortes de précautions, déposé son manteau à terre, le docteur en laissa tomber les quatre coins, et qu'elle vit que ce qu'elle avait pris pour des bottes d'herbes n'était rien autre chose qu'une enfant de sept à huit ans, qui resta immobile sur le parquet à l'endroit où l'avait déposée Jacques Mérey, et qui ne donna signe de vie par un mouvement quelconque que quand le chien accourut près d'elle et se fut mis à lui lécher le visage.
—Ah! mon Dieu! qu'est-ce que c'est que ça? s'écria Marthe la tête en avant et les bras écartés.
—Ça! dit le docteur avec son mélancolique sourire; ça! c'est une masse de chair sans âme, sans volonté, sans mouvement, oubliée par le Créateur parmi ces êtres difformes et incomplets auxquels il faut que la science rende ce que la nature a oublié de leur donner.
—Jésus Dieu! monsieur le docteur, s'exclama Marthe, vous n'allez pas encore embarrasser, j'espère bien, la maison d'un pareil fétiche? C'est bon à mettre dans les grands bocaux qui sont à la porte des apothicaires, mais pas autre chose.
—Au contraire, Marthe, dit Jacques Mérey, je vais la garder, et c'est toi qui plus particulièrement seras chargée de veiller sur elle. Pour commencer, tu vas aller acheter une baignoire de demi-grandeur, et tu vas savonner cette créature des pieds à la tête.
Comme toujours, la vieille Marthe obéit. Une heure après l'ordre donné, la baignoire pleine d'eau, tiédie à point, recevait la petite créature, et la main exercée de Marthe la frottait du plus doux savon que l'on avait pu trouver.
Le docteur assistait à cette toilette et y donnait toute son attention. L'enfant, en sortant de la cabane du bûcheron, était tellement salie par le contact des choses les plus immondes, qu'il était impossible de voir non seulement la couleur de ses cheveux, mais encore celle de sa peau.
Peu à peu, sous la main de Marthe et au milieu de la mousse savonneuse, apparaissait un corps d'une blancheur mate et maladive, comme l'est celui des enfants qui ont été tenus enfermés.
Il y a dans les atomes de l'air et dans les rayons du soleil ce que l'on pourrait appeler la couleur de la vie; les plantes qui n'ont ni air ni soleil poussent pâles et blanches, tandis que leurs sœurs qui jouissent des conditions ordinaires de la vie éclatent de toutes les couleurs qu'elles empruntent au prisme solaire.
Il était difficile de dire, même quand le soin le plus scrupuleux eut présidé au débarbouillage de la figure, si l'enfant était belle ou laide. Aucun des traits n'était assez suffisamment arrêté pour qu'on le jugeât; l'œil qui s'entrouvrait à peine et dont on ne pouvait apprécier la grandeur, était cependant d'un beau bleu céleste; la bouche, mal dessinée, renfermait des dents assez belles, mais auxquelles la pâleur des lèvres ôtait toute valeur; les sourcils étaient plutôt indiqués par les tons de chair, qu'ils n'étaient marqués par l'arc velouté dont la femme sait tirer un si bon parti, qu'ils soient abondants ou non. Sa tête était à peu près dénudée de cheveux, excepté au cervelet, où quelques boucles d'un blond pâle indiquaient que, si cette créature devenait jamais une femme, elle se rattacherait à la douce race germanique par la couleur de sa chevelure.
En somme, à part quelques engorgements au cou, aux aines et aux genoux, le docteur parut assez satisfait de l'état dans lequel il trouvait la pauvre petite abandonnée.
Un des caractères de l'idiotisme, c'est la torpeur.
La nature a fait à l'homme trois dons, et dans ce triangle elle a renfermé la vie.
Ces trois dons sont la sensation, la volonté, le mouvement. L'homme éprouve, il veut, il agit. Ces trois actions s'enchaînent et ne peuvent se désunir. Du moment que l'homme n'éprouve pas, il ne peut pas vouloir, et, ne pouvant vouloir, il n'agit pas.
L'idiot n'éprouve pas; de là la cause première de son immobilité.
Ainsi, dans la cabane du braconnier, la pauvre enfant ne quittait jamais son lit, et restait des heures entières à rouler sur elle-même comme un animal, ou à se balancer comme ces magots de la Chine qui n'ont de mouvement que dans le va-et-vient de la tête, d'une épaule à l'autre.
C'était là son plus grand rapprochement de la vie.
Elle détestait le grand air, le mouvement, la lumière, enfin, elle avait la tendance naturelle des corps bruts qui aspirent au repos.
Comme dans toutes les provinces, où le terrain ne coûte pas cher, le jardin était grand relativement à la maison. Il était planté d'arbres forestiers au milieu desquels, au sommet d'un tertre, s'épanouissait un magnifique pommier. Un cours d'eau, une source, claire, brillante, sanglotant un doux murmure, sortait du pied de ce tertre, descendait en petites cascades, et, traversant une cour pavée, dans l'encaissement d'un ruisseau, allait, après avoir arrosé le jardin dans toute sa longueur, se jeter dans la Creuse.
À cette source, si humble et si exiguë qu'elle fût, le jardin, véritable oasis, devait toute sa fraîcheur et toute sa verdure. Trois ou quatre magnifiques saules pleureurs, placés d'étage en étage, mêlaient leur feuillage doré aux différentes nuances de vert que présentait au regard la palette variée du jardin.
D'un coup d'œil, Jacques Mérey mesura tout le parti qu'il pouvait tirer pour sa petite malade d'un jardin en pente douce où le soleil, si ardent qu'il fût, était toujours tamisé par l'ombre des arbres. Un crayon à la main, il se fit à l'instant même l'architecte et le jardinier de ce petit Trianon. Une surface plane fut destinée à une fine pelouse de gazon anglais sur laquelle l'enfant pourrait se rouler tout à son aise. Un bassin, dont la profondeur ne devait pas dépasser trente centimètres, fut tracé avec des piquets de bois, que devait remplacer une grille de fer; c'était le bain futur de l'enfant sans nom et sans âme qui gisait dans le laboratoire.
Des branches de tilleul furent entrelacées par Jacques Mérey lui-même, pour former un berceau impénétrable aux rayons du soleil dans ces jours de canicule et d'exaspération de la nature pendant lesquels tout devient dangereux, même le soleil. Enfin, deux ou trois emplacements furent désignés pour y planter des fleurs, car Jacques Mérey, dans la cure qu'il allait entreprendre, comptait appeler à la lui toutes les ressources de la nature.
Le lendemain matin, quatre ouvriers jardiniers étaient, au point du jour, introduits dans le jardin, et une double paye leur était offerte s'ils avaient, en une semaine, opéré tous les travaux que le docteur venait en dix minutes de jeter sur le papier.
Huit jours après, la besogne était terminée; le gazon, semé dès le premier jour, commençait à sortir de terre. Le bassin, foncé de gravier pris à la rivière, entouré d'une grille qui empêchait l'enfant d'y rouler, disposé de manière à ce qu'elle y pût prendre, sous la surveillance de Marthe, un bain complet dans lequel rien ne gênerait le caprice de ses mouvements, s'étendait sur un diamètre d'une dizaine de pas; enfin des fleurs avaient été transportées dans leurs pots, pour qu'elles n'eussent point à souffrir du déplacement, et formaient de leurs différentes nuances trois tapis bariolés.
Le petit Éden était prêt à recevoir sa petite Ève.
L'enfant n'avait pas de nom; on n'avait jamais pensé à lui en donner un. Qu'avait-on besoin de l'appeler, puisqu'elle ne répondait pas? Elle avait bien reçu autrefois, sans doute, au moment de sa naissance, le nom de quelque saint ou de quelque sainte porté au calendrier, mais ces élus du Seigneur avaient si mal veillé sur leur filleule, que ce n'était véritablement pas la peine de rechercher ce nom impuissant, et qui, d'ailleurs, était probablement perdu volontairement au fond de la mémoire de ses nourriciers.
Mais Marthe la bossue, qui non seulement avait un nom, mais aussi un surnom, ne pouvait pas se contenter d'un pareil incognito; elle tourmenta donc tant son maître pour savoir le nom de l'enfant, que celui-ci, qui, au bout du compte, voulait l'habituer dans l'avenir à répondre à une appellation, lui répondit qu'elle se nommait Éva. Et ce n'était pas sans raison et sans y avoir réfléchi que Jacques Mérey donnait ce nom à la petite orpheline; n'avait-il pas essayé de faire sur elle la même œuvre que Dieu avait faite sur la première femme? Cette création toute matérielle qui lui était tombée entre les mains, n'allait-il pas, lui, si son projet réussissait, en faire une créature que Dieu pourrait reconnaître parmi les femmes, comme il reconnaît une fleur parmi les fleurs? Quel nom plus significatif eût-il pu lui donner que celui d'Éva?
Nous disons Éva, parce que lui seul persista à lui donner ce nom. Marthe la bossue trouvait le nom de Rosalie bien plus joli, et elle demanda la permission de substituer ce nom à celui que le docteur lui désignait, et qui d'ailleurs n'était pas dans le calendrier.
Jacques Mérey, qui commençait à éprouver un sentiment étrange pour la petite fille, ne fut point fâché que tout le monde l'appelât d'un nom tandis que lui seul l'appellerait d'un autre, et tandis qu'à lui seul elle répondrait lorsqu'il l'appellerait de ce nom-là.
L'enfant, appelée Rosalie par tout le monde, fut donc par le docteur seul appelée Éva.
Le jour où Éva fit son entrée dans le jardin était une chaude journée d'été; il fit étendre un tapis sous le berceau de tilleuls, et Scipion, bien lavé, bien frotté à son tour, fut admis à partager l'ombre avec l'enfant.
Le docteur avait beaucoup compté sur le chien pour l'aider dans son œuvre de création. Le chien porterait un jour Éva sur son dos; le chien traînerait un jour la voiture d'Éva; en attendant, le chien, avec une adresse admirable, jouait avec l'enfant, lui imprimait malgré elle ce mouvement qui lui paraissait antipathique, mais qu'elle acceptait de la part du chien.
Pendant toute cette première journée, le docteur se tint en tiers avec les deux pauvres êtres qu'il ne quittait pas des yeux.
L'enfant était nue, la chaleur le permettait, et le docteur ne voulait, par aucun obstacle, gêner ses premiers mouvements; plusieurs fois, il essaya de la faire tenir debout; mais ses jambes plièrent, même en donnant un banc pour appui à ses mains.
Le docteur vit donc qu'il fallait, momentanément du moins, ne s'occuper que de l'organisme, pour le mettre en état d'accepter ultérieurement les bénéfices d'un traitement moral.
Les premiers jours et même les premiers mois se passèrent en soins médicaux destinés à combattre le lymphatisme de ce corps.
Ce furent d'abord des bains froids dans le bassin de la source; ces bains commencèrent d'abord à faire jeter des cris de douleur à l'enfant: il en est toujours ainsi, et dans notre pauvre nature humaine, le cri de douleur précède le cri de joie; puis, aux bains froids, auxquels la petite Éva s'habitua peu à peu, qu'elle supporta bientôt sans angoisse, et qu'elle finit même par prendre avec plaisir, succédèrent, quand les jours de chaleur furent passés, les bains salins et alcalins, auxquels vint en aide une bonne et succulente nourriture.
Chez le braconnier, l'enfant n'avait jamais mangé que des soupes au lait ou des panades; la soupe au bœuf y était rare, et à peine l'enfant avait-elle eu l'occasion d'en goûter deux ou trois fois dans sa vie.
D'ailleurs, sous le rapport de la nourriture, elle ne manifestait aucune préférence; elle avalait ce qu'on lui donnait, et le mouvement de ses mâchoires, comme tous les autres mouvements de son corps, était purement instinctif.
Le docteur commença par substituer d'excellents consommés aux panades et aux soupes au lait; puis peu à peu, quand il se fut assuré que l'estomac pouvait supporter quelque chose de plus substantiel, il en arriva aux gelées de viandes blanches d'abord, puis de viande noire et particulièrement de gibier, cette dernière viande contenant le double de partie nutritive des autres.
L'hiver se passa tout entier dans ces soins de tous les jours, et sans que l'on pût constater le moindre progrès dans l'intelligence ou dans l'organisme physique de l'enfant. Mais la patience du docteur semblait plus obstinée que la faiblesse qu'elle avait entrepris de combattre.
Souvent il était près de désespérer.
Un fait qu'il provoqua, et qui réussit selon ses désirs, lui rendit toutes ses espérances.
Un jour, il ordonna à Marthe d'emmener le chien et de l'enfermer dans une niche bâtie au fond du jardin, où l'on pouvait entendre ses cris.
Mais le chien ne voulut pas suivre Marthe; il fallut que ce fût le docteur lui-même qui le conduisît à la niche et qui lui ordonnât d'y entrer.
L'intelligent animal comprenait à quelle séparation on le condamnait; contre tout autre que le docteur, à coup sûr, il se fût défendu; mais par le docteur il se laissa enchaîner et enfermer, se contentant de se plaindre douloureusement d'une pareille injustice.
Bien entendu que ce fut le docteur qui se chargea de porter la nourriture au pauvre prisonnier. Pour le consoler, il lui laissa une gamelle pleine d'une soupe qu'il avait tout particulièrement recommandée à la vieille Marthe. Puis il revint près d'Éva.
C'était la première fois depuis près d'un an que la petite fille était privée de son compagnon; elle l'avait vu sortir avec le docteur, et l'avait suivi des yeux jusqu'à la porte; en ne le voyant pas rentrer avec lui, ses yeux demeurèrent fixes et marquèrent une nuance d'étonnement.
Le docteur saisit cette nuance, tout imperceptible qu'elle était.
Mais ce ne fut pas tout. Le reste de la journée se passa. L'enfant, inquiète, regardait à droite et à gauche, faisant même de certains mouvements qu'elle n'avait jamais faits pour regarder derrière elle; puis des plaintes, vers le soir, commencèrent à s'échapper de ses lèvres.
Mais ce n'étaient pas des plaintes que voulait Jacques Mérey; souvent déjà, il l'avait entendue se plaindre; c'était un sourire, car il ne l'avait jamais vue sourire encore, et cependant peu à peu, incontestablement, les traits de son visage s'étaient accentués; l'œil s'était agrandi, tout en restant sinon atone, du moins vague; le nez s'était formé, les lèvres s'étaient dessinées et avaient pris une teinte rosée; enfin sa tête s'était couverte de cheveux du plus beau blond.
Le docteur veilla près d'elle; les plaintes de la journée se continuèrent pendant le sommeil. Deux ou trois fois, l'enfant fit des mouvements plus brusques qu'elle n'en faisait étant éveillée, et elle agita son bras avec moins de mollesse que de coutume. Rêvait-elle? y avait-il une pensée dans ce cerveau? ou n'était-ce que de simples tressaillements nerveux qui la secouaient?
Le lendemain, en s'éveillant, Éva trouva près d'elle le chat, pour lequel elle n'avait jamais manifesté ni sympathie ni antipathie; c'était Jacques Mérey qui avait placé là l'animal afin de voir comment l'accueillerait Éva.
Éva, à moitié éveillée, sentant un poil doux à la portée de sa main, commença par caresser l'animal; mais, peu à peu, ses yeux s'ouvrirent et, avec la fatigue visible d'un effort accompli, se fixèrent sur le Président, qu'elle commençait à ne plus confondre avec Scipion; enfin, reconnaissant l'identité du matou, elle le repoussa avec un dépit assez visible pour que l'irascible matou se crût insulté et sautât à bas du lit de l'enfant.
Dans ce moment, on entendit par les escaliers un grand bruit de chaînes et comme le galop d'un cheval qui aurait gravi l'escalier du laboratoire, puis la porte mal fermée s'ouvrit sous une violente secousse, et Scipion parut, délivré de sa captivité.
Il avait brisé sa chaîne et mangé sa porte.
Il vint se jeter sur le lit d'Éva.
Éva jeta un cri de joie, et, pour la première fois, sourit.
C'était le dénouement qu'attendait le docteur, quoiqu'il l'eût préparé d'une autre façon, et qu'il eût compté sans la vigueur et sans l'impatience de Scipion.
Il s'empressa de détacher du cou du chien le collier et la chaîne qu'il traînait, et dont les anneaux eussent pu blesser les membres délicats de l'enfant. Puis, joyeux, il contempla cette double joie se manifestant dans une mutuelle caresse.
Ainsi, la veille, l'enfant avait bien véritablement regretté le chien.
Ainsi, la nuit, l'enfant avait bien véritablement rêvé.
Ainsi, malgré les vingt-quatre heures écoulées, Éva n'avait point oublié Scipion.
Il y avait dans le cerveau de l'enfant, sinon la mémoire encore, du moins le germe de la mémoire.
Jacques Mérey murmura tout bas la devise de Descartes: Cogito, ergo sum (je pense, donc je suis).
L'enfant pensait, donc elle était.
Puis, aux premiers jours du printemps, quand l'eau eut repris son cours et son murmure; quand avril eut fait éclater les bourgeons laineux des hêtres et des tilleuls; quand l'herbe eut de nouveau de sa tête verte percé la surface brune de la terre, par un beau soleil et par une belle matinée, l'enfant, suivie du chien, fit sa rentrée dans son paradis.
Le tapis l'attendait sous les tilleuls; mais cette fois, une surprise attendait Jacques, qui fut la récompense de ses soins. En se cramponnant à l'angle du banc, l'enfant se souleva d'elle-même, et aidée du docteur, qui appuya ses deux mains au rebord de la banquette, elle se tint debout, et toute joyeuse poussa une exclamation de plaisir qui pour le docteur fut une exclamation de triomphe.
Ainsi venait de se révéler presque en même temps le double progrès de la pensée dans le cerveau et de la force dans les muscles. Ainsi, comme chez les autres enfants, et en retard seulement de six ou sept années, se développaient ensemble ces deux jumeaux, l'un terrestre, l'autre divin, qu'on appelle le corps et l'âme.
C'était un progrès à ravir le docteur de joie, mais un progrès relatif.
Éva commençait à distinguer ce qui se trouvait dans le cercle de son rayon visuel; mais elle paraissait insensible au bruit, et, pour quelque bruit qui se fît autour d'elle, elle ne se retournait point.
Le docteur s'arrêta à une idée qui lui était déjà venue plusieurs fois, mais que, dans la crainte d'avoir deviné vrai, il n'avait pas voulu approfondir: c'est que la pauvre enfant était sourde.
Un jour qu'elle jouait avec Scipion sur la pelouse, et que, trop faible encore pour se tenir sur ses jambes, elle se traînait sur ses pieds et sur ses mains, le docteur, qui avait abandonné pour elle creusets et cornues, monta à son laboratoire, prit un pistolet, le chargea, et vint le tirer derrière Éva et à son oreille.
Scipion bondit, aboya, se précipita dans les massifs, les fouilla pour savoir sur quel gibier le docteur avait tiré.
Mais l'enfant ne tressaillit même pas.
Elle suivait des yeux le chien, elle paraissait s'amuser de sa folie, elle lui faisait de la main, et pour le rappeler auprès d'elle, des gestes tout à fait inintelligibles d'un autre que lui. Mais, tout en s'occupant de l'effet, elle était restée complètement étrangère à la cause.
Alors, le docteur résolut d'employer l'électricité comme adjuvant au traitement que subissait la jeune fille: toutes les fois qu'elle retombait dans ses phases de torpeur—et ces phases, à peu près périodiques, se renouvelaient pendant vingt-quatre, trente-six ou même quarante-huit heures, deux ou trois fois par mois—, Jacques Mérey la frictionnait avec une brosse électrique, lui faisait prendre des bains d'eau électrisée, et dirigeait sur le conduit auditif un courant électrique continu pendant quelques minutes d'abord, puis pendant un quart d'heure, une demi-heure et même une heure.
Au bout de trois mois de traitement, le docteur renouvela l'expérience du pistolet.
L'enfant tressaillit et se retourna au bruit.
Il était évident pour le docteur que, jusque là, Éva avait été muette parce qu'elle avait été sourde; quand elle entendrait le bruit de la parole, qui ne parvenait pas encore jusqu'à elle et qui frappait son oreille sans y pénétrer, elle parlerait.
Mais le docteur était encore loin d'avoir atteint ce résultat.
Aussi continua-t-il avec énergie le même traitement électrique. L'enfant paraissait physiquement s'en trouver à merveille, et elle y recueillait un remarquable accroissement de forces physiques. Aussi le docteur résolut-il de faire une autre tentative.
Le pauvre voiturier qui avait eu la cuisse brisée, et à qui le docteur avait si heureusement fait l'opération que nous avons décrite, outre les trois cents francs que lui avait fait obtenir son protecteur inconnu, avait obtenu de la mairie d'annoncer à son de trompe dans les rues d'Argenton les nouvelles municipales, les ventes publiques, les objets perdus, les récompenses promises.
Le bruit de sa trompette était populaire à Argenton, et, dès que l'on entendait sa fanfare accoutumée, la seule qu'il sût, chacun, mis en mouvement par ce désir de nouvelles si impérieux dans les petites villes, où elles sont si rares que l'on en fait quand il n'en vient point, accourait au carrefour où elle se faisait entendre.
Un jour qu'il venait de remplir son office et qu'il passait devant la porte de Jacques Mérey, celui-ci l'appela.
Basile se hâta de se rendre à l'invitation du docteur, aussi vite que le lui permettait sa jambe de bois.
Le docteur, inutile de le dire, était resté un dieu pour le brave Basile, qui, voyant de quelle pluie de bénédictions la Providence l'avait gratifié depuis son accident, en était arrivé à ne pas regretter sa jambe, qui ne lui eût jamais, présente, rapporté ce que, absente, elle lui rapportait.
Jacques Mérey expliqua à Basile ce qu'il désirait de lui: c'était sa fanfare la plus aiguë.
Basile avoua naïvement au docteur qu'il n'en savait qu'une, mais qu'il pouvait, si l'oreille destinée à l'entendre n'était pas trop délicate, au risque de quelques notes hasardées, la monter un ton plus haut.
Le docteur répondit que l'instrumentiste ne devait pas craindre de risquer quelques sons discordants. Il les lui eût demandés s'il ne les lui eût pas offerts de lui-même.
Tous deux montèrent au laboratoire, car on était arrivé aux premiers froids d'hiver. La douce chaleur du poêle, chaleur maintenue de 18 à 20 degrés, permettait à l'enfant de rester vêtue d'une simple chemise. Elle était couchée sur Scipion et tenait le Président entre ses bras.
Le Président était beaucoup moins lié avec l'enfant que Scipion. Et, il faut le dire, malgré le nom que lui avait donné Marthe, et malgré sa fourrure bien autrement douce que celle du chien, le Président n'était pas d'un caractère facile, et, de même qu'il y a toujours beaucoup du chat dans le tigre, il y a toujours un peu du tigre dans le chat. Et Marthe elle-même, malgré sa tendresse de mère pour le quinteux matou, n'était pas à l'abri d'un coup de griffe dans ses jours de misanthropie.
Il est vrai que, si le Président eût été amplement doué de ce filon de mémoire qui avait, à la grande joie du docteur, traversé le cerveau d'Éva, il eût bien, malgré sa fourrure immaculée et son embonpoint chanoinesque, eu quelques reproches à faire à la vieille servante, quand l'indifférence moqueuse des chattes argentonnaises lui rappelait que sa trop prévoyante nourrice ne lui avait pas rendu l'équivalent de ce qu'elle lui avait ôté.
Mais jamais avec Éva le Président n'avait manifesté un de ces moments d'impatience, et jamais la moindre égratignure rayant d'un trait la peau, hélas! trop blanche de l'enfant, n'avait témoigné que les griffes aiguës de l'involontaire soprano fussent sorties de leur fourreau de velours.
Le docteur recommanda à Basile d'entrer sans bruit, non pas à cause de l'enfant qui ne l'entendrait pas, à coup sûr, mais à cause du chien et du chat qu'il pourrait effrayer. Aussi, malgré le bruit que faisait en frappant sur le parquet cette jambe que Basile devait à la libéralité du docteur, ils arrivèrent tous deux, leurs pas assourdis par le tapis, à la distance d'un mètre à peu près du groupe pittoresque que formaient l'enfant et les deux animaux.
Scipion et le Président, qui avaient l'oreille fine, avaient bien entendu venir deux personnes, mais l'une de ces deux personnes était le maître, et par conséquent on le savait trop bienveillant pour supposer, même eût-on les susceptibilités excessives du chien et les mauvaises imaginations du chat, qu'il vînt avec de méchantes intentions. Quant à celui qui l'accompagnait, ce n'était pas tout à fait un inconnu pour les deux animaux. Assis sur le seuil de la porte, Scipion, et, couché sur son toit, le Président, l'avaient plus d'une fois vu passer devant la maison et même s'arrêter pour parler au docteur. Quant à cet instrument d'une forme inconnue qu'il tenait à la main, c'eût été par trop d'intelligence aux deux quadrupèdes de le suspecter, tous deux ignoraient les tonnerres d'inharmonie et de discordance qu'il renfermait dans son sein. Aussi, lorsqu'il l'approcha de sa bouche, mouvement que ne vit point Éva, mais que suivirent en clignant béatement des yeux le Président et Scipion, nul ne se douta de ce qui allait arriver.
Tout à coup la formidable fanfare éclata si terrible, que d'un seul bond le Président fut sur le toit voisin en passant à travers un carreau qui se trouvait sur sa route; que Scipion fit entendre le plus lugubre gémissement qui fût sorti du larynx d'un chien hurlant à la lune, et qu'Éva se prit à pleurer. L'épreuve était heureuse mais non concluante, Éva pouvait aussi bien pleurer à propos de la fuite du Président ou du brusque mouvement de Scipion qu'à propos de la fanfare qui venait d'éclater si inopinément sur sa tête.
Aussi fit-il signe à Basile de s'interrompre, et comme Éva continua à pleurer encore quelques minutes, il fut impossible de connaître la véritable cause de ses larmes.
Mais, ses larmes ayant cessé, le docteur prit Scipion par le collier, afin qu'aucun mouvement de l'animal ne vînt effrayer la malade, et ordonna à Basile de recommencer son morceau. Basile, orgueilleux de l'effet qu'il avait produit, ne se fit pas prier; il rapprocha l'instrument de sa bouche, et en tira un son si terrible et si menaçant, que les larmes d'Éva recommencèrent et qu'elle fit un mouvement pour fuir comme avaient fui le Président et Scipion.
Dès lors, il n'y avait pas de doute à conserver, c'était bien la trompette qui avait fait pleurer l'enfant, et la fuite du chat et les lamentations du chien n'étaient pour rien dans ses larmes.
Le docteur, enchanté de l'épreuve et convaincu de la bonté de son système curatif, donna un écu de six livres au musicien, qui fit toutes sortes de difficultés pour recevoir de l'argent de celui dont il avait reçu la vie; mais le docteur insista tellement, que Basile finit par mettre son écu de six livres dans sa poche, offrant à son sauveur de revenir toutes et quantes fois il lui plairait, offre obligeante, mais dont le docteur ne profita pas.
Scipion, bon caractère, esprit calme et bienveillant, revint, aussitôt que Basile fut sorti, se remettre à la disposition de l'enfant; mais le Président, caractère plus aigre et plus rancunier, ne reparut qu'à l'heure de la pâtée.
Malgré la lenteur du traitement, car il y avait déjà plus de deux ans qu'Éva avait quitté la maison du braconnier, la joie du docteur était grande, car il ne doutait pas que la malade ne fût en voie de guérison.
Il laissa écouler trois autres mois, pendant lesquels l'enfant fut soumis à un traitement électrique décroissant, car Jacques Mérey craignait de fatiguer outre mesure les organes sur lesquels il opérait; puis, un jour, il fit apporter un orgue qui, avec toutes sortes de précautions, lui était arrivé de Paris par le roulage.
Il y avait bien un orgue dans l'église d'Argenton, mais il y avait aussi un curé, et Jacques Mérey était tenu partout par le clergé pour un si mauvais chrétien, qu'à moins d'exorcisme opéré sur lui, on ne lui eût point permis de faire ses expériences dans l'église.
Comme rien ne lui coûtait quand il s'agissait d'Éva, il avait donc, dans les espérances curatives qu'il fondait sur la musique, fait sans la regretter le moins du monde la dépense d'un de ces orgues de salon qui coûtaient alors cent cinquante ou deux cents pistoles, et qu'on était obligé de faire venir d'Allemagne, la fabrique d'Alexandre étant encore inconnue.
Aux larmes versées par Éva lorsque Basile avait exécuté son morceau, le docteur avait non seulement acquis la certitude qu'elle avait entendu, mais avait conçu l'espérance qu'elle aurait le sens musical, et que les larmes lui étaient venues aux yeux autant de la discordance du musicien et de l'instrument que de la formidable harmonie qui s'était échappée de leur réunion.
Ce fut toute une grande affaire que l'installation de cet orgue, sur lequel Jacques Mérey comptait énormément. La question n'était pas de le placer et de l'établir avec l'aplomb convenable à ces sortes d'instruments, mais il importait qu'aucune vibration n'en sortît avant l'heure où Jacques Mérey désirait que ses sons mélodieux produisent leur effet, non seulement sur l'oreille, mais aussi sur le cœur de l'enfant.
On était aux premiers jours du printemps, dans cette période merveilleuse où un nouveau fluide se répand par toute la nature, et, comme une chaîne d'amour, fait éclore les êtres qui ne sont pas nés encore et rattache d'un lien plus ardent ceux qui ont déjà subi son influence.
C'était la troisième fois que les bourgeons des arbres éclataient sous les jeunes et premières feuilles d'avril depuis qu'Éva, encore enfermée dans son bourgeon d'hiver, attendait dans la maison du docteur un rayon de ce soleil vivifiant; elle avait dix ans.
Jacques Mérey attendit que se levât une de ces journées qui remplissent toutes les conditions vivifiantes de cette aurore printanière à laquelle les choses inanimées semblent elles-mêmes devenir sensibles; il ouvrit la fenêtre pour qu'un rayon de soleil pénétrât dans le laboratoire; il attira les branches de lierre qui pendaient au toit pour faire à ce rayon un voile de verdure; il coucha l'enfant sous le flot tempéré de cet œil de feu, et, tandis que son sourire et ses membres détendus indiquaient ce bien-être qu'éprouve toute créature sous le regard du Créateur, il marcha à son orgue ouvert d'avance et laissa tomber ses mains sur la première mesure du Prima che spunti l'aura, de Cimarosa.
Jacques Mérey n'était pas ce qu'on peut appeler un habile instrumentiste, c'était seulement un de ces hommes d'harmonie qui ont en eux toutes les qualités intellectuelles, musicales, poétiques, qui naissent de l'accord d'un grand cœur et d'un esprit élevé. Il eût été poète, il eût été peintre, il eût surtout été musicien, si cette fureur du bien ne l'eût entraîné sur les traces des Cabanis et des Condorcet.
Ce fut donc avec une mélodie toute particulière que l'instrument presque divin vibra sous ses doigts en sons mélancoliques et prolongés, et, comme le musicien s'était placé de manière à ne pas perdre le moindre effet produit par l'instrument sur l'auditeur, il put voir, au premier flot de mélodie qui se répandit dans l'appartement, Éva tressaillir, relever la tête, sourire, et, sur ses genoux, en s'aidant à peine de ses mains, venir à lui comme le magnétisé vient au magnétiseur, et, arrivée près de sa chaise, s'accrocher aux bâtons et se soulever de toute sa hauteur en se soutenant au dossier du siège et en s'abreuvant à cette source de notes qui jaillissait des touches de l'orgue sous les doigts du docteur.
Le docteur, joyeux, la prit dans ses bras et la pressa contre son cœur, mais Éva, l'écartant doucement, laissa retomber sa propre main sur l'ivoire de l'orgue et en tira avec une satisfaction étrange un long gémissement.
Mais elle n'essaya même pas de recommencer, et laissa retomber sa main inerte auprès d'elle, comme si elle eût reconnu l'impossibilité de produire les mêmes sons qu'elle venait d'entendre un instant auparavant.
Alors, par des mots inarticulés, elle essaya de faire comprendre son désir.
Le docteur, qui n'avait qu'une âme pour lui et pour elle, crut avoir compris ce murmure, si inintelligible qu'il fût, et, laissant retomber ses deux mains sur l'orgue, il reprit le morceau où il l'avait abandonné.
Il y avait dans la jardin, tous les ans, une nichée de rossignols; le docteur avait recommandé par-dessus toute chose qu'on ne tourmentât jamais le mâle sur sa branche, la femelle sur son nid, les petits sous elle.
Aussi, tous les ans, quelque échappé de la nichée dernière, peut-être le même mâle et la même femelle, revenaient faire leur nid au même endroit, dans une épaisse touffe de seringas; cette touffe était adossée à la tonnelle formée par des branches de tilleul entrelacées.
Comme les ordres de Jacques Mérey, à l'endroit du roi des chanteurs, avaient été observés religieusement; comme le Président était nourri de manière à n'avoir jamais besoin de chercher ailleurs un en-cas, tous les ans, à la même époque, du 5 au 8 mai, on entendait éclater la voix merveilleuse du ménestrel nocturne.
Cette fois, Jacques Mérey guetta son retour; il comptait éprouver sur l'organisme d'Éva cet instrument le plus merveilleux de tous, le chant de l'oiseau.
Le 7 mai, le chant se fit entendre. Il pouvait être onze heures du soir lorsque la première note parvint jusqu'au laboratoire du docteur, dont la fenêtre était ouverte. Il réveilla l'enfant.
Jacques Mérey avait remarqué que, lorsqu'on réveillait Éva, elle était d'humeur beaucoup moins souriante que lorsqu'elle se réveillait d'elle-même; mais il espérait trop de l'épreuve pour attendre que le rossignol chantât à une heure où elle aurait les yeux ouverts. Il l'emporta toute maussade dans son berceau, et descendit avec elle au jardin.
L'enfant se plaignait sans pleurer, comme font les enfants de mauvaise humeur; mais, à mesure que le docteur entrait dans le jardin et s'approchait de l'endroit où chantait le rossignol, la sérénité reparaissait sur le visage de l'enfant; ses yeux s'ouvraient comme si elle eût espéré voir mieux dans la nuit que dans le jour. Sa respiration même, de haletante qu'elle était, devenait régulière; elle écoutait non seulement de toutes ses oreilles, mais avec tous ses sens; et, lorsque le docteur l'eut posée à terre, sous la tonnelle, elle se leva toute droite, sans appui cette fois, et marcha, en faisant de ses bras un balancier, vers l'endroit d'où venait le son.
C'était la première fois qu'elle marchait.
Il n'y avait plus aucun doute pour le docteur, tous les sons arrivaient et arriveraient désormais jusqu'à elle, tous les sens allaient rentrer chez elle par la porte des sons, le monde intellectuel allait cesser d'être un mystère pour l'enfant.
La science ou le Seigneur avait prononcé le mot de l'Évangile: Æphata (ouvre-toi)!
Une fois ouverte sur l'intelligence, cette porte ne se referme plus.
Il y avait par la ville d'Argenton un pauvre fou qui avait été guéri par le Dr Mérey, et qui, comme Basile, lui en avait gardé une grande reconnaissance; celui-là s'appelait Antoine.
Peut-être avait-il un autre nom, mais personne ne s'en était inquiété plus que lui ne s'en était inquiété lui-même; sa folie consistait à se croire l'éternelle justice et le centre de vérité.
Comment ces idées si abstraites entrent-elles dans le cerveau d'un paysan?
Il est vrai qu'elles n'y entrent que pour le rendre fou. Le docteur, comme nous l'avons dit, l'avait guéri ou à peu près. Il se croyait toujours l'éternelle justice et le centre de vérité. Il se croyait toujours en communication avec Dieu.
Sur tous les autres points, il raisonnait avec justesse, et l'on avait même pu remarquer que sa folie, après l'avoir quitté, avait laissé à ses idées une élévation qu'elles n'avaient point auparavant.
Il était porteur d'eau de son état lorsque sa folie l'avait pris, et faisait avec une brouette et un tonneau le service dans la ville. Pendant tout le temps de sa maladie, ce service avait été interrompu; mais à peine revenu à la santé, il s'était remis à ce labeur, qui était son seul gagne-pain.
On le voyait parcourir la ville traînant sa petite charrette chargée de son tonneau, au robinet duquel pendait le seau qui lui servait à transporter sa marchandise à l'intérieur des maisons; seulement, il avait toujours la main droite placée en manière de conque à son oreille, pour entendre la voix de Dieu et ne rien perdre des pieuses paroles que le Seigneur lui disait.
Avant d'entrer dans la chambre où il avait l'habitude de verser l'eau dont il emplissait son seau dans un récipient quelconque, il avait l'habitude de frapper trois fois la terre du pied, et de dire d'une voix formidable:
—Cercle de justice! centre de vérité!
Il va sans dire que le docteur était devenu une de ses meilleures pratiques, et que, tous les jours, soit dans la cuisine de Marthe, soit dans le laboratoire du docteur, il versait ses trois ou quatre seaux d'eau, qui étaient utilisés pour les besoins du ménage.
Sa visite chez le docteur avait lieu de huit à neuf heures du matin.
Pour la première fois, Éva était levée lorsque, quelques jours après le concert que lui avait donné le rossignol, concert qu'elle réclamait tous les soirs, et qu'excepté par les mauvais temps on lui accordait le plaisir d'entendre, Antoine ouvrit la porte, frappa trois fois du pied, et de sa voix de tonnerre cria:
—Cercle de justice! centre de vérité!
L'enfant se retourna tout effrayée et poussa un cri qui avait la modulation d'un appel.
Jacques Mérey, qui était dans le cabinet voisin, accourut tout joyeux; c'était la première fois qu'Éva donnait une attention quelconque à la voix humaine.
Le docteur la prit dans ses bras, l'approcha d'Antoine, et son regard, en s'approchant de lui, exprima une certaine terreur.
C'était assez pour un jour de cette nouvelle sensation de crainte; le docteur fit signe à Antoine de s'éloigner; mais il lui recommanda de venir tous les jours afin que l'enfant s'habituât à lui; et, en effet, au bout de quelques jours, l'enfant semblait attendre l'arrivée d'Antoine, dont le manège l'amusait, et dont la grosse voix maintenant la faisait rire.
Un jour, Antoine reçut la recommandation de ne pas venir le lendemain. Le lendemain, à l'heure habituelle, Éva donna quelques signes d'impatience; elle se leva, alla jusqu'à la porte, devant laquelle elle resta debout, le mécanisme lui étant inconnu. Elle revint alors avec impatience vers le docteur; mais, sa vue ayant été attirée par un foulard rouge qu'il avait autour du cou, elle oublia Antoine pour tirer de toute sa force le foulard, que le docteur tira lui-même doucement et laissa tomber entre ses mains.
Alors, elle le secoua avec des rires bruyants, comme elle eût fait d'un étendard; puis, de même qu'elle l'avait vu autour du cou de Jacques Mérey, elle essaya de le mettre au sien; ce fut un nouveau trait de lumière pour le docteur. Il se demanda si la coquetterie ne serait point un mobile capable d'éveiller dans son cerveau un nouvel ordre de sensations et d'idées; il avait cru reconnaître que, malgré son indifférence, elle promenait volontiers ses yeux sur les fleurs d'une couleur vive.
C'était l'heure où l'on descendait l'enfant dans le jardin.
Depuis longtemps, le rossignol avait un nid, des petits, une famille, et par conséquent avait cessé de chanter, car on sait que les soucis de la paternité vont chez lui jusqu'à lui imposer pendant les trois couvées que fait sa femelle le silence le plus complet.
Jacques Mérey, qui avait à réfléchir sur l'incident du foulard et qui voulait en tirer parti, s'assit sur un banc. Scipion et Éva jouaient sur la pelouse que baignait le bassin fermé par une grille. Le petit ruisselet qui s'en échappait était trop peu profond pour donner la crainte que l'enfant ne s'y noyât; d'ailleurs, y fût-elle tombée, Scipion l'en eût tirée à l'instant même. Le docteur, sans rien suivre des yeux que sa pensée, voyait vaguement errer sur le gazon l'enfant et le chien; tous deux cessèrent à l'instant de se mouvoir et par leur immobilité fixèrent le regard du docteur.
Le chien et la jeune fille étaient couchés l'un à côté de l'autre à la marge du ruisseau.
Le chien buvait; l'enfant, qui était parvenue à fixer le mouchoir sur sa tête, se regardait.
Elle se leva sur ses genoux, et agenouillée regarda encore.
Il y avait déjà quelque temps, on a pu le voir, que le docteur, abandonnant peu à peu le traitement physique, s'occupait du moral et de l'intelligence, et, comme les sciences occultes étaient en grand honneur à cette époque, il ne négligeait pas une occasion d'appliquer leurs secrets les plus cachés au double traitement qu'il faisait suivre à sa pupille avec tous les mystérieux procédés de la cabale.
Jusqu'à l'âge de sept ans, nous l'avons vu, la pauvre enfant avait été couverte de vêtements grossiers, que les soins assidus de la grand-mère avaient eu toutes les peines du monde, comme elle l'avait dit, à maintenir propres.
La vieille n'avait que faire d'orner un enfant que personne ne voyait et qui ne se connaissait pas elle-même.
Quant au docteur, il avait, dans l'absence de vêtements, cherché à développer, par le contact de l'air, de la brise et du soleil, toutes les parties vitales de ce corps et de ces membres, qui devraient à l'absence de la compression un développement toujours si chétif et si lent chez les lymphatiques et les scrofuleux.
À son réveil, le lendemain, Éva trouva une robe ponceau brodée d'or sur la chaise la plus proche de son lit; la robe fixa ses yeux dès que ses yeux furent ouverts, et, lorsque Marthe la bossue la descendit de son lit, maintenant qu'elle marchait sans appui, elle alla droit à la robe.
Marthe lui fit entendre comme elle put, ou plutôt ne put pas lui faire entendre, que cette robe était pour elle, autrement qu'en la lui passant sur le corps. Elle s'y était cramponnée de toutes ses forces quand elle avait cru qu'on allait la lui ôter; mais, du moment qu'elle vit faire le même mouvement pour lui passer la robe que l'on faisait pour lui passer la chemise, quand elle vit qu'on ajustait à son corps ces riches étoffes, elle se laissa faire en joignant les mains et laissa—opération qui ne se passait pas toujours sans larmes—peigner ses cheveux blonds, qui commençaient non seulement à épaissir, mais à s'allonger, et qui tombaient sur ses épaules.
La toilette fut longue, minutieuse et conforme aux indications qu'avait en sortant laissées le docteur.
Jacques Mérey arriva une heure environ après la toilette faite. Il apportait avec lui un miroir, meuble inconnu jusqu'alors dans la cabane des braconniers, et placé trop haut dans le laboratoire du docteur pour que la petite Éva eût jamais pu se rendre compte de l'utilité de ce meuble, auquel elle n'avait au reste fait aucune attention.
C'était un de ces miroirs magnétiques dont l'usage paraît remonter aux temps les plus fabuleux de l'Orient, un miroir comme ceux où se regardaient les reines de Saba et de Babylone, les Nicaulis et les Sémiramis, et à l'aide desquels les cabalistes prétendent transmettre aux initiés les privilèges de la seconde vue. Ce miroir avait été, si on ose parler ainsi à des lecteurs qui ne sont point familiers avec les sciences occultes, ce miroir avait été animé par Jacques Mérey, qui, à l'aide de signes, lui avait pour ainsi dire communiqué ses intentions, sa volonté, son but.
Humaniser la matière, la charger de transmettre le fluide électrique d'une pensée, tous les actes que la science relègue encore aujourd'hui parmi les chimères, le Dr Jacques Mérey les expliquait au moyen de la sympathie universelle. J'en demande humblement pardon à messieurs de l'Académie de médecine en particulier, mais Jacques Mérey était de l'école des philosophes péripatéticiens.
Il croyait avec eux à une âme divine et universelle qui anime et met en mouvement toutes les choses sensibles, mais à l'extinction de laquelle le grand tout ne fait pas plus attention qu'à la flamme d'une luciole errante qui replie ses ailes et cesse tout à coup de briller.
Suivant lui, tout s'enchaînait dans la Création: les plantes, les métaux, les êtres vivants, le bois même, travaillaient, exerçaient les uns sur les autres des actions et des réactions dont les spirites, à l'heure qu'il est, développent la théorie et cherchent le secret. Pourquoi le fer et l'aimant seraient-ils les seuls éléments sensibles l'un à l'autre, et quel est le savant qui donnera une définition plus claire de l'aimant appelant le fer à lui, que d'un spirite vivant attirant à lui l'âme d'un mort? La base de ces influences constituait, disait-il, le mécanisme de la physique occulte à laquelle Cornélius Agrippa, Cardan, Porta, Zikker, Bayle et tant d'autres ont rapporté les effets magiques de la baguette divinatoire et généralement les phénomènes si nombreux de l'attraction des corps.
Toute la nature se résumait pour Jacques Mérey dans ces deux mots agir et subir.
À l'en croire, tous les corps vivants exhalaient de petits tourbillons de matière subtile. L'air, ce grand océan des fluides respirables, est le conducteur de ces atomes suspendus dans l'air.
Ces corpuscules gardent la nature du tout dont ils sont séparés; ils produisent sur certains corps les mêmes effets que produirait la masse entière de la substance dont ils émanent.
Telle est maintenant la force de la volonté humaine, qu'elle trace une route invincible parmi ces mouvements de la matière, qu'elle dirige ces effluves d'atomes vivants, qu'elle les fait passer d'un corps dans un autre, et qu'elle est servie de la sorte par une multitude d'agents secrets dont il ne tient qu'à elle de déterminer les lois.
Aux gens qui ne voulaient pas croire qu'il pût se faire quelque chose dans la nature en dehors du cercle de leur connaissance, cercle bien restreint pour le commun des mortels, Jacques Mérey n'avait pas de peine à prouver que le monde est encore une énigme, et qu'il est absurde de donner au mouvement de la vie universelle la limite de nos sens et de notre raison. Sans accorder au miroir magnétique la confiance ou la croyance crédule et infaillible que lui donnent les savants du Moyen Âge, Jacques Mérey pensait avoir reconnu que, fixés sur la glace, les atomes d'une pensée, à peu près comme l'industrie fixe les atomes du mercure, qui sont pourtant bien mobiles et bien fugaces, ces atomes, ces molécules, cette poussière intelligente fixée à l'intention d'une personne sont ensuite recueillis par elle seule.
C'était du magnétisme tout pur, qui depuis a été pratiqué par M. de Puységur et par ses adeptes. C'était donc un de ces miroirs, aimanté par son action, animé par sa volonté que Jacques Mérey avait apporté dans son laboratoire; cependant, comme un ciel à la surface duquel les nuages se volatilisent et qui apparaît peu à peu dans sa pureté et dans son éclat, on commençait à s'apercevoir que l'idiote était belle. Mais ce n'était encore qu'une tiède statue que la nature semblait modeler pour montrer aux hommes combien leur art est faux, ridicule et monstrueux quand il s'attache à montrer seulement la beauté plastique, et que l'on cherche vainement l'âme dans les yeux sans regard. Considérée longtemps, au reste, cette belle fille cessait peu à peu d'être non seulement belle, mais vivante; à ce visage immobile, à ces lignes correctes et froides, à ces traits admirables mais inanimés, il manquait une seule chose, l'expression. C'était le contraire du conte arabe, où la bête cache au moins un esprit sous la laideur. Ici, on sentait que la beauté cachait le néant, c'est-à-dire l'absence de la pensée.
Le chien, voyant sa petite maîtresse si bien embellie, la contemplait avec des yeux d'admiration; puis, comme, en passant devant le miroir, il s'y était vu lui-même et qu'il avait pris un instant plaisir à s'y regarder, il tira l'enfant pour qu'elle s'y vît à son tour.
Elle se regarda; un indéfinissable sourire se répandit sur sa froide et somnolente figure, qui jusque-là avait quelquefois exprimé la douleur, souvent la tristesse, presque jamais la joie; elle semblait éprouver ce vague sentiment de bonheur et de satisfaction qu'éprouva Dieu, dit la Bible, quand il vit que tout était bon dans la création, sentiment que les créatures à leur tour éprouvèrent sans doute elles-mêmes en voyant qu'elles répondaient à l'idée de leur auteur.
Alors, sur cette bouche qui n'avait fait entendre jusque-là que des sons vagues, rauques, inarticulés, il se forma ce mot complètement nouveau, et compréhensible quoique inarticulé, et l'on entendit ces deux sons qui ressemblaient bien plus à un bêlement de brebis qu'à une parole humaine:
—BE... ELLE...
C'est-à-dire: «Je suis belle!»
C'était la fleur qui devenait femme.
Les métamorphoses d'Ovide n'étaient plus des fables, il était donc possible de changer la nature d'un être, de lui donner la connaissance de lui-même, de l'intéresser enfin à un ordre nouveau de sensations et d'idées.
Toutes ces conséquences apparurent comme dans un éclair dans l'esprit du docteur, qui ne douta plus de son œuvre.
Éva avait douze ans lorsque cet assemblage de lettres produisit sur ses lèvres le premier mot qu'elle eût prononcé.
Le docteur avait autrefois cherché la pierre philosophale. Il avait fatigué ses matrices et ses cornues à poursuivre la transmutation des métaux, mais l'invincible résistance des corps simples avait fini par décourager ses efforts. Il avait beau se dire que ces mots de corps simples et de corps élémentaires sont des termes relatifs à l'état présent de nos connaissances, qu'ils désignent purement et simplement la limite à laquelle s'arrête la puissance actuelle de nos moyens de décomposition; il avait beau se répéter que la science franchirait, selon toute probabilité, beaucoup de ces prétendues barrières de la nature; que, jusqu'aux grandes découvertes de Priestley et de Lavoisier, il était aussi naturel de considérer l'eau et l'air comme des éléments, qu'il l'est aujourd'hui de donner le même titre à l'or. Malgré cette possibilité entrevue par lui dans l'avenir, il avait fini par abandonner une voie ruineuse où, contrairement à ses espérances, au lieu de semer du plomb et de récolter de l'or, il semait de l'or et ne récoltait que du plomb.
Émerveillé par le succès laborieux de ses premières tentatives sur la nature de l'idiote, il y avait persisté, quoiqu'il eût vu que c'étaient des années et non des mois qu'il fallait consacrer à cette œuvre.
Mais effrayé d'abord, il s'était bientôt demandé si ce n'était pas changer le plomb en or, si ce n'était pas faire de l'alchimie vivante, que de poursuivre l'entreprise presque divine de donner l'âme à un corps, la pensée à la matière, la beauté, la vie, les formes physiques, tout l'organisme enfin, et si la pierre philosophale, si l'élixir de vie des anciens maîtres, depuis Hermès jusqu'à Raymond Lulle, n'était pas un symbole de transformation que la volonté impose à la matière humaine.
Et, en effet, Jacques Mérey ne voyait pas sans une joie orgueilleuse les progrès lents, mais continus, que faisait Éva dans la connaissance d'elle-même.
Scipion, de son côté, en paraissait ravi; lui qui, jusque-là, dans son orgueil de quadrupède, avait l'air de se considérer comme le protecteur et comme l'instituteur de cette jeune fille, commençait à reconnaître une maîtresse dans son élève; après s'être laissé conduire par lui, elle le commandait, et, du jour où sa voix avait prononcé un mot, un seul, de la langue humaine, il avait paru reconnaître sans aucune contestation ce signe de supériorité donné par le Seigneur à l'homme sur les animaux.
La vieille Marthe elle-même, malgré le double entêtement des vieillards et des bossus, était émerveillée devant l'œuvre du maître, qu'elle regardait comme fort incomplète tant que l'objet de tous ses soins resterait muet. Elle avait beau voir se développer chez la jeune fille, avec la furie d'une sève que son inaction primitive a rendue plus abondante du moment que la nature lui a permis de circuler, la jeunesse, elle s'obstinait à dire sans malice aucune:
—Elle ne sera pas femme tant qu'elle ne parlera pas. Mais, du jour où Éva prononça le mot belle et où, sur la prière et l'indication du docteur, elle eut prononcé quelques mots primitifs comme Dieu, jour, faim, soif, pain et eau, l'opinion de Marthe changea entièrement, et elle fut prête à se mettre à genoux devant celle qu'au premier abord elle avait traité de fétiche bon à mettre dans le bocal d'un apothicaire.
Le Président seul était resté, soit égoïsme de chat, soit stoïcisme de juge, dans son indifférence primitive. Éva ne lui avait pas fait de mal, il ne lui faisait pas de mal; et, quand il arrondissait le dos sous sa main, qui de jour en jour prenait de plus charmantes proportions, ce n'était pas pour dire à la jeune fille: Je t'aime! comme le lui disait Scipion en gambadant autour d'elle et en lui léchant les mains; c'était purement et simplement qu'il subissait l'effet d'une caresse sensuelle, qui développait chez lui le mouvement de cette électricité concentrée dans ses poils, et que ses pieds, mauvais conducteurs, ne rendaient pas à la terre.
Quant à Éva, elle n'avait, jusque-là, fait que deux parts de ses affections:
L'une pour Scipion;
L'autre pour le docteur.
Elle ne craignait pas Marthe, et allait volontiers avec elle; le chat lui était indifférent; Antoine la faisait rire; Basile lui faisait peur.
La gamme de ses sentiments, de la sympathie à l'antipathie, ne comprenait que six notes.
Nous avons mis Scipion avant le docteur dans la gamme de ses sentiments parce que ce fut d'abord Scipion qu'Eva remarqua et affectionna par-dessus tout; puis, peu à peu, quand l'intelligence commença de s'infiltrer dans son cerveau, et de son cerveau pénétra jusqu'à son cœur, elle commença de comprendre et d'apprécier les soins du docteur, et, trop ignorante encore pour faire un choix dans ses sentiments, elle lui paya sa reconnaissance avec une affection qui se rapprochait plus de l'amour que de toute autre émanation de l'esprit ou du cœur.