XL

Le Pelletier Saint-Fargeau

Voilà ce que Danton avait voulu éviter.

C'était cette épilepsie fanatique qui, à la vue du sang de Louis XVI, allait fonder en face de l'autel de la patrie le culte du roi martyr.

Voilà pourquoi il avait posé cette question:

«La peine, quelle qu'elle soit, sera-t-elle ajournée après la guerre?»

S'il avait obtenu ce sursis, d'abord la guerre ne finissait que quatre ans plus tard, en 1797, à la paix de Campo Formio.

Pendant ces quatre ans, la pitié, la miséricorde, la générosité, vertus françaises, faisaient leur œuvre.

Louis XVI était jugé et condamné, ce qui était d'un grand et solennel exemple. Mais il n'était pas exécuté, ce qui était un exemple plus grand et plus solennel encore.

Fonfrède ne comprit point, il se sépara de Danton, parla au nom de la Gironde et réduisit les trois questions à cette effroyable simplicité:

Louis est-il coupable?

Notre décision sera-t-elle ratifiée?

Quelle peine?

Elles obtinrent ces trois réponses, plus laconiques encore que les demandes:

Est-il coupable?—OUI.

Notre décision sera-t-elle ratifiée?—NON.

Quelle peine?—LA MORT.

Maintenant le salut de la France était dans l'unité.

Par qui et à quelle occasion faire prêcher cette unité?

L'occasion était trouvée: les funérailles de Le Pelletier Saint-Fargeau.

Restait à désigner l'orateur.

Il fallait pour cela un homme dans le passé duquel on ne pût pas trouver trace d'une idée contraire à l'unité.

Or il y avait un homme qui n'était apparu que deux fois à la Chambre pour y annoncer deux victoires, et qui chaque fois avait été reçu au bruit des applaudissements.

Une troisième fois il s'était levé et était monté à la tribune pour apporter son vote, et son vote, il l'avait formulé d'une voix si ferme, que, quoique ce fût un vote de clémence, il avait été écouté sans murmures.

Il avait dit:

—Je vote pour la prison perpétuelle, parce que ma profession de médecin m'ordonne de combattre la mort, sous quelque aspect qu'elle se présente.

Quelques voix même avaient applaudi.

Cet homme s'asseyait sur les mêmes bancs que la Gironde.

On s'était demandé quel était cet homme, et l'on avait appris que c'était un médecin nommé Jacques Mérey, envoyé par la ville de Châteauroux.

À la suite de cette conversation qui eut lieu au pied du lit de Mme Danton, Danton décida que l'homme qui prendrait la mort de Le Pelletier Saint-Fargeau pour prétexte de l'unité serait Jacques Mérey.

Jacques Mérey accepta le rôle actif qu'il avait joué jusque-là dans la Révolution. On ne lui avait pas encore permis de développer son talent d'orateur.

L'était-il, orateur? Il n'en savait rien lui-même: il allait s'en assurer.

L'éloge était beau à faire. Pour arriver à cette vie d'unité dont la République avait si grand besoin, il avait fait pour l'enfant un plan d'éducation et de vie commune qui suffisait à sa gloire.

Le Pelletier avait une fille: elle fut solennellement adoptée par la France et reçut le nom sacré de fille de la République; ce fut elle qui, sous les voiles noirs et accompagnée de douze autres enfants, conduisait le deuil.

Et, en effet, c'était à des enfants de conduire le deuil de celui qui avait consacré sa vie à cette grande idée: donner une éducation sans fatigue à une enfance heureuse.

Le corps était exposé au milieu de la place Vendôme, à la place où est aujourd'hui la colonne. La poitrine du mort était nue afin que tout le monde pût voir la blessure; l'arme qui l'avait faite, tout ensanglantée encore, était à côté.

La Convention tout entière entourait le cénotaphe; au son d'une musique funèbre, le président souleva la tête du mort et lui mit une couronne de chêne et de fleurs.

Alors à son tour Jacques Mérey sortit des rangs, rejeta en arrière sa belle chevelure noire, monta deux marches, mit un pied sur la troisième, s'inclina devant le mort, et, d'une voix qui fut entendue de tous ceux non seulement qui remplissaient la place, mais qui occupaient les fenêtres comme les gradins d'un immense cirque, il prononça les paroles suivantes[C]:

«Citoyens représentants,

»Laissez-moi d'abord vous féliciter de l'unanimité que vous avez fait éclater aux yeux du monde qui avait les yeux fixés sur vous, le lendemain de la mort de Capet. Un roi égoïste a pu dire insolemment un jour: l'État, c'est moi. La Convention, dévouée au grand principe de l'unité, a pu dire depuis huit jours: la France est en moi.

»Toutes les grandes mesures que vous avez prises ont été prises à l'unanimité.

»À l'unanimité vous avez voté, le 21 janvier, l'adresse annonçant aux départements la mort du tyran; rédigée par la Convention, elle prend et donne à chacun de nous sa part de la mort qui a rendu la liberté à la France.

»Unanimité pour le vote des 900 millions d'assignats à émettre; unanimité pour la levée de 300 000 hommes; unanimité pour la déclaration de guerre à cette orgueilleuse Angleterre qui a osé envoyer ses passeports à notre ambassadeur.

»Maintenant la France a compris la grandeur de sa mission. Il ne lui reste pas seulement à défendre la France contre la ligue des rois, il lui reste à fonder l'unité de la patrie, l'indivisibilité de la République. Point de vie sans unité; se diviser, c'est périr!»

Ce que venait de dire Jacques Mérey répondait si complètement à la pensée générale, qu'il fut interrompu par d'unanimes applaudissements.

«La France a trop longtemps souffert de ses divisions sous la prétendue unité royale pour croire à l'unité d'une monarchie, et c'est pour cela qu'elle a voté l'abolition de la royauté, la fondation de la République, la mort du tyran.

»La France ne peut admettre non plus comme applicable à son gouvernement ni l'unité fédérative des États-Unis, ni l'unité fédérative de la Hollande, ni l'unité fédérative de la Suisse.

»Peut-être la chose était-elle possible avec la France divisée en provinces; elle est devenue impossible avec la France divisée en départements.

»Royalisme et fédéralisme sont deux mots sacrilèges. Seul un meurtrier de l'humanité peut les prononcer. Et remarquez bien que jamais ce problème de l'unité n'a été posé devant un grand empire; 89 n'y pensait pas; nous y répondrons tous en 93.

»Le sphinx est là sur la place de la Révolution.

»Devine ou meurs!

»Unité, avons-nous répondu en lui jetant la tête d'un roi.

»Et cependant rien ne nous guidait que le génie de la France.

»Rousseau, lumière insuffisante! Son Contrat social dit: unité pour un petit État.

»Son Gouvernement de la Pologne dit: fédéralisme pour un grand.

»Qu'était l'ancienne France? une royauté fédérative; et Louis XI seulement a commencé l'unité.

»Si Louis XI eût vécu de nos jours, il eût été républicain et membre de la Convention.

»Qui a proclamé le premier l'unité indivisible de la France le 9 août 91?

»Notre illustre collègue Rabaut-Saint-Étienne. Inclinons-nous devant le précurseur.

»La Gironde, à qui j'ai l'honneur d'appartenir en 92, veut quitter Paris menacé par les Prussiens; une défaillance était permise dans ces jours de deuil; elle avait rallié l'Assemblée presque entière à son opinion. L'arche de la France, le palladium de ses libertés, allait chercher un refuge dans ces riches et fidèles provinces du centre qui avaient abrité la royauté de Charles VII contre les Anglais.

»Un homme, un seul, dit non. Il est vrai que cet homme est un géant.

»Devant le non de Danton, Paris se rassura et demeura immobile.

»Le canon de Valmy fit le reste.

»Le christianisme lui-même, qui avait de si puissants moyens d'unité, n'est arrivé qu'à fonder la dualité.

»Il a fait un peuple de rois, de princes, d'aristocrates, de riches, de privilégiés, de savants, de lettrés, de poètes, le monde de Louis XIV, de Racine, de Boileau, de Corneille, de Molière, de Voltaire, et, au-dessous de ce peuple d'en haut, le peuple d'en bas, le peuple des esclaves, des serfs, des misérables, le peuple pauvre, abandonné, sans culture, ne sachant ni lire ni écrire, n'ayant pas une langue mais des patois, et ne comprenant pas même la langue dans laquelle il demandait à Dieu son pain quotidien.

»Je sais bien qu'un voile couvre encore cette grande question de l'unité; nous marchons vers l'idéal, mais avant d'y arriver nous avons à traverser comme tant d'autres une forêt ténébreuse défendue par tous les monstres de l'ignorance, une région inconnue que l'éducation répartie à tous pourra seule éclairer.

»Nous n'avons soulevé qu'un coin du voile, et ce que nous voyons nous montre une civilisation flottant à la surface, une lumière ne pénétrant pas jusqu'aux couches inférieures de la société. Nous avons inventé le théâtre populaire, nous avons décrété les fêtes nationales, mais celui qui est mort lâchement assassiné allait nous donner l'enseignement public, la première tentative d'éducation de la vie commune.

»Était-ce son génie, était-ce son cœur qui lui avait révélé ce grand secret de l'avenir?

»Je n'hésiterai point à dire que c'était son cœur qui l'avait élevé au-dessus de lui-même, par la bonté d'une admirable nature; l'assassin royaliste a deviné que ce cœur contenait la pensée la plus généreuse et la plus féconde de l'avenir. Il l'a frappé au cœur. Mais il était trop tard, le projet de Le Pelletier ne mourra pas avec lui. Il nous l'a légué. Nous ferons honneur à la confiance qu'il a mise en nous.

»Et remarquez, citoyens, que le projet de Le Pelletier n'est point une théorie, c'est un projet positif applicable dès demain, dès aujourd'hui, à l'instant même.

»Il n'y aura jamais d'égalité et de fraternité réelle que là où la société aura fondé une éducation commune et nationale; c'est l'État qui doit donner cette éducation dans la commune natale, afin que le père et la mère puissent le surveiller en ne perdant pas l'enfant de vue.

»Celui qui est couché là et qui nous entend, si quelque chose de nous survit à ce qui a été nous, avait vu ce triste spectacle de l'enfant pauvre, grelottant et affamé, à qui la porte de l'école était close et à qui le pain de l'esprit était refusé parce qu'il n'avait pas de quoi payer le pain du corps.

»Plus que tous tu as besoin d'instruction, lui criait la tyrannie, puisque tu es plus pauvre que tous; tu demandes l'éducation pour devenir honnête homme et citoyen utile; ramasse un couteau et fais-toi bandit!

»Non, si l'enfant est pauvre, il sera nourri, habillé, instruit par l'école; la misère ici-bas, nous le savons, c'est le partage de l'homme; elle doit le poursuivre, elle doit l'atteindre, mais quand il sera assez fort pour lutter contre elle. La misère s'attaquant à l'enfance est une impiété. L'homme a des fautes à expier. À l'homme le malheur, mais l'enfant doit être garanti du malheur par son innocence!

»Les Grecs avaient deux mots pour rendre la même idée: la patrie pour les hommes, la matrie pour l'enfant.

»L'éducation au Moyen Âge s'appelait castoiement, c'est-à-dire châtiment. Chez nous, l'éducation s'appellera maternité.

»Bénissons l'homme honnête et bon qui a fait descendre la Révolution jusqu'aux mains des petits enfants, qui leur fait téter la justice avec le lait, qui leur assure qu'éloignés du sein maternel ils n'auront plus ni faim ni soif, et qui, en leur retirant la mère de la nature, leur donnera deux mères d'adoption, la Patrie et la Providence.»

Le discours de Jacques Mérey, tout humanitaire et si peu en harmonie avec ceux qui se faisaient à cette époque, produisit un grand effet. Danton l'embrassa; Vergniaud vint lui serrer la main; Robespierre lui sourit.

Le convoi immense, se déroulant d'un bout à l'autre de la rue Saint-Honoré, soulevait partout un deuil réel.

Et, en effet, tous ceux de ces hommes dont l'œil pénétrait quelque peu dans l'avenir savaient bien que cette union dont Jacques Mérey avait fait l'éloge n'était qu'une union momentanée. Vergniaud avait dit: La Révolution est comme Saturne: elle dévorera tous ses enfants. Et tous les girondins, les premiers, s'attendant à être dévorés, avaient le pressentiment de leur mort prochaine. Ce deuil, ces funérailles, c'étaient leurs funérailles, c'était leur deuil; seulement, cette terre qu'ils arroseraient de leur sang serait-elle stérile ou féconde?

Ils pouvaient bien se faire alors cette question avec inquiétude, puisque aujourd'hui, soixante-quinze ans après que ce sang a coulé, nous nous la faisons encore avec désespoir.

Le Pelletier avait les honneurs du Panthéon. Sur les marches, le frère de Le Pelletier prononça en signe de séparation éternelle le mot: «Adieu!»

Et, sur le corps du martyr, sur la blessure encore ouverte, sur l'arme qui l'avait frappé, montagnards et girondins firent le serment d'oublier leur haine, et se jurèrent, au nom de l'unité de la patrie, union et fraternité.

XLI

La trahison

Un mois s'écoula, pendant lequel les promesses faites sur le corps de Le Pelletier Saint-Fargeau furent loyalement tenues de part et d'autre. La Gironde avait encore la majorité morale. Quoique Robespierre eût déjà l'influence révolutionnaire, Danton et ses cordeliers faisaient, selon qu'ils se portaient à la droite ou à la Montagne, la majorité numérique.

Mais, au milieu de ce calme douteux, on voyait tout à coup briller un éclair, ou tout à coup on entendait un roulement de tonnerre. La foudre ne tombait pas, mais on la sentait suspendue au-dessus de la France.

Cinq ou six jours après l'exécution, on apprit tout à coup que Basville, notre ambassadeur à Rome, dans une émeute que le pape n'avait rien fait pour réprimer, avait été assassiné.

Un perruquier l'avait frappé d'un coup de rasoir.

La nouvelle coïncidait avec l'arrivée à Rome de Mesdames Victoire et Adélaïde, filles du roi Louis XV et tantes du roi.

Le pape Pie VI fit comme Pilate, il se lava les mains du sang de Basville, mais justice ne fut pas faite du meurtre.

Il y avait longtemps que la France avait à se plaindre de ce pontife bellâtre, qui se faisait comme les courtisanes de Rome une figure avec du blanc et du rouge, qui portait frisés à l'enfant ses cheveux autrefois blonds, devenus blancs; qui, adorateur de sa propre beauté, laquelle n'avait pas nui à son avancement dans sa scandaleuse jeunesse, avait voulu, en montant sur le trône pontifical, prendre le nom de Formose, et qui ne s'était arrêté dans ce désir que par l'atroce réputation qu'avait laissée le premier du nom, dont Étienne VI déterra le cadavre pour lui faire son procès; pape étrange qui, plus colérique encore que Jules II bâtonnant ses cardinaux, souffletait son tailleur parce que sa culotte faisait un pli.

Pie VI avait fortement contribué à la mort de Louis XVI, en l'encourageant dans sa résistance dont il lui faisait un devoir, et le jour où il mourut à Valence, sur cette terre française qu'il avait ensanglantée, il eut à répondre du demi-million d'hommes que nous a coûté la guerre de Vendée.

Grand bruit à la Convention pour le meurtre de Basville. Kellermann, tout brillant encore des rayons de Valmy, est envoyé à l'armée d'Italie, et, en prenant congé de la Convention, dit au milieu des applaudissements:

—Je vais à Rome!

Puis, vers la fin de février, bruit dans Paris à propos de la création d'un nouveau milliard d'assignats.

Baisse des assignats, hausse des marchandises, l'ouvrier ne recevait pas plus et, au contraire, recevait moins, le boulanger et l'épicier lui demandant davantage.

Paris demande en vain le maximum, mais le 23 février Marat imprime:

«Le pillage des magasins à la porte desquels on pendrait les accapareurs mettrait fin à ces malversations.»

Le lendemain, on pille les magasins et, sans l'intervention des fédérés de Brest, on pendait les marchands.

Après une séance assez orageuse, la Gironde obtient que les auteurs et les instigateurs du pillage seront poursuivis par les tribunaux.

Mais le coup terrible fut en même temps l'insurrection vendéenne et la trahison de Dumouriez.

À l'est, le sabre autrichien; à l'ouest, le poignard de la Vendée; au nord, l'Angleterre; au sud, l'Espagne.

En partant de Paris, Dumouriez avait dit:

—Je serai le 15 à Bruxelles, le 30 à Liége.

Il se trompait. Nous l'avons dit, et plus grand que nous l'a dit avant nous. Dumouriez se trompait: le 14 il était à Bruxelles, et le 28 à Liége.

Les instructions de Dumouriez étaient: Envahir la Belgique, la réunir à la France.

Mais ainsi la Révolution marchait trop vite et la question se trouvait par trop simplifiée.

Les Belges sentent si bien qu'ils sont dans la main de la France, et que cette main est une main amie, qu'ils offrent les clefs de Bruxelles à Dumouriez.

—Gardez-les, répondit Dumouriez, et ne souffrez plus d'étrangers chez vous.

Paroles à double entente; dites contre les Autrichiens, elles pouvaient, elles devaient être, elles furent interprétées contre la France.

Les Français, tout libérateurs qu'ils étaient, n'étaient-ils pas des étrangers pour les Belges?

Là commençait la trahison de Dumouriez.

Quinze jours après, la Convention recevait une adresse couverte de trente mille signatures demandant, quoi? LE MAINTIEN DES PRIVILÈGES. Nous avons toujours eu l'inégalité, nous la voulons toujours.

La lecture de cette pétition produisit à la Chambre la première tempête sérieuse qu'il y eût eu depuis la mort du roi.

Les girondins appuyèrent la pétition belge, et invoquèrent le respect du principe de la souveraineté des peuples!

Danton se leva, Danton fit signe qu'il voulait parler. En trois pas il fut à la tribune, puis sa tête puissante, railleuse, apparut échevelée et menaçante.

—Ô Gironde, Gironde! dit-il, seras-tu donc toujours esclave de principes étroits et qui ne sont pas faits pour notre époque? Ne vois-tu pas que la révolution marche à pas de géant? que 93 a laissé loin derrière lui 92? que 91 est à peine visible pour nous dans les brumes du passé? que 90 se perd dans la nuit, et que 89 est de l'antiquité? Oublies-tu que les quatre ou cinq mille lois qui ont vu le jour dans cette période ont été faites au point de vue de la royauté constitutionnelle et non pas au point de vue républicain? Nous sommes républicains depuis trois mois, nous sommes libres depuis six semaines, il est temps que nous entrions dans une nouvelle période et que nous soyons révolutionnaires.

»Le principe de la souveraineté des peuples, dis-tu, ô honnête mais aveugle Gironde! est-ce que les Belges sont un peuple? La Belgique royaume indépendant est une invention anglaise. L'Angleterre ne veut pas l'indépendance de la Belgique, elle a peur de la France à Anvers et sur l'Escaut. Il n'y a jamais eu de Belgique, il n'y en aura jamais; il y a eu et il y aura toujours des Pays-Bas. Le peuple belge n'est-il pas souverain, souverain indépendant et libre? Et tu réclames pour lui la liberté, Gironde! C'est la liberté du suicide.

»Le peuple belge! continua Danton, mais à quoi reconnaîtrez-vous qu'il y a là un peuple? à un confus assemblage de villes? Mais les villes n'ont jamais pu se grouper sérieusement en province.

»Ne voyez-vous pas d'où part le coup?

»De cet ennemi éternel que trouvera sans cesse la religion devant elle, du clergé.

»Clergé dans la Vendée, clergé en Belgique, clergé à Paris, contre-révolution partout.

»C'est le clergé des Pays-Bas, dirigé par van Cupen et Vaudernot, qui a armé le peuple contre Joseph II, qui, plus belge que les Belges, voulait les débarrasser de leurs moines.

»Que voulait Joseph II? Ouvrir l'Escaut. L'Europe, l'Angleterre en tête, fut contre lui; alors il tenta de faire deux grands ports d'Ostende et d'Anvers; il avait compté sans les jalousies municipales du Brabant, de Malines, de Bruxelles. Divisés, les Belges voulurent rester divisés. Ainsi périt l'Italie, par la jalousie, la haine, la division.

»D'ailleurs, qu'est-ce que trente mille signatures pour trois millions d'hommes? Ne reconnaissez-vous donc pas dans cette adresse le credo des jésuites? Entendez-vous le jésuite Feller qui non seulement crie, mais qui imprime:

»"Mille morts plutôt que de prêter ce serment exécrable: Égalité, liberté, souveraineté du peuple!Égalité, réprouvée de Dieu, contraire à l'autorité légitime;—liberté, c'est-à-dire licence, libertinage, monstre de désordre;—souveraineté du peuple, invention séduisante du prince des ténèbres."

»Et c'est cette même population fanatique qui, en octobre, encombrait Sainte-Gudule, montant à genoux, pour l'anéantissement de la maison d'Autriche, le chemin du Saint-Sacrement, c'est elle qui hurle aujourd'hui contre la France.

»Ô Belges! malheur à vous, malheur à ceux qui vous trompèrent; les cris de vos arrières-petits-enfants maudiront un jour votre mémoire.

»Eh bien! je vous le dis, ce sont toutes ces fausses appréciations de notre droit révolutionnaire qui nous perdent. Donnons la main aux peuples qui sont las de la tyrannie, et la France est sauvée, et le monde est libre; que vos commissaires pleins d'énergie partent cette nuit, ce soir même; qu'ils disent à la classe opulente: "Le peuple n'a que du sang, il le prodigue; vous, misérables, prodiguez vos richesses." Quoi! nous avons une nation comme la France pour levier, la raison comme point d'appui, et nous n'avons pas encore bouleversé le monde! Je suis sans fiel, non par vertu, mais par tempérament. (Et son petit œil étincelant, déchiré par un éclair, se tourna presque malgré lui sur Robespierre.) La haine est étrangère à mon caractère; je n'en ai pas besoin. Ma force est en dehors de la haine. Je n'ai de passion que le bien public. Je ne connais que l'ennemi, battons l'ennemi. Vous me fatiguez de vos dissensions. Je vous répudie comme traîtres. Appelez-moi buveur de sang, que m'importe! Avant tout conquérons la liberté, mais non pour nous seuls, pour tous. Que des lois prises en dehors de l'ordre social épouvantent les rebelles. Le peuple veut des mesures terribles, soyons terribles avec intelligence pour empêcher le peuple de l'être aveuglément. Organisez séance tenante votre tribunal révolutionnaire; que demain vos commissaires soient partis; que la France se lève, coure aux armes; que la Hollande soit envahie; que la Belgique soit libre malgré elle, s'il le faut; que le commerce de l'Angleterre soit ruiné; que le monde soit vengé!»

Vergniaud s'apprêtait à répondre et à discuter la question de droit. Il retomba sur son banc, écrasé par les applaudissements qui éclataient non seulement de toutes les parties de la salle, mais des tribunes.

On vit que Danton avait quelque chose à dire encore.

Et, en effet, il était resté les deux mains appuyées sur la tribune, la tête inclinée sur la poitrine, ses vastes flancs soulevés par de profonds soupirs.

Il releva la tête, l'expression de son visage avait complètement changé. Un abattement profond s'était emparé de sa personne.

—Citoyens représentants, dit-il, ne vous étonnez pas de ma tristesse: ma tristesse n'est point pour la patrie; la patrie sera sauvée, dussions-nous y périr tous. Mais, tandis que je viens vous demander la vie d'un peuple, la mort est chez moi, la mort inflexible, inexorable, qui marque du doigt sur la pendule les heures qui restent à vivre à la personne que j'ai le plus aimée au monde. À nul de vous, dans un pareil moment, je n'oserais dire: «Quitte le lit d'agonie de ta femme et va où la patrie t'appelle, avec la certitude qu'à ton retour tu ne la trouveras plus.»

Et de grosses larmes, des larmes véritables, coulèrent de ses yeux.

—Eh bien! continua-t-il d'une voix rauque et altérée par les sanglots, envoyez-moi en Belgique, je suis prêt à partir; car moi seul puis quelque chose sur l'homme qui nous trahit et sur le peuple que l'on trompe.

De tous côtés ces cris retentirent:

—Pars! pars! punis Dumouriez, sauve la Belgique!

Danton fit signe à Jacques Mérey et s'élança hors de la Chambre.

Jacques Mérey rencontra Danton dans le corridor. Danton l'entraîna dans le cabinet d'un des secrétaires.

Ils étaient seuls.

Danton se jeta dans les bras de son ami. En tête à tête avec lui, il n'essayait pas de lui cacher ses larmes.

—Ah! lui dit-il, c'est toi que j'aurais dû envoyer en Belgique; mais, égoïste que je suis, j'ai besoin de toi ici.

—Pauvre ami! dit Mérey, lui serrant la main.

—Tu as vu ma femme hier, dit Danton.

—Oui.

—Comment va-t-elle?

Mérey fit un mouvement d'épaules.

—S'affaiblissant toujours, dit-il.

—Tu n'as aucun espoir de la sauver?

Jacques Mérey hésita.

—Parle-moi comme à un homme, lui dit Danton.

—Aucun, dit Jacques.

Danton poussa un soupir tiré du plus profond de son cœur.

—Combien de jours penses-tu qu'elle puisse vivre encore?

—Huit jours, dix jours, douze peut-être; mais une hémorragie peut l'emporter au moment où elle s'y attendra le moins.

—Mon ami, lui dit Danton, tu as tout entendu. Je pars; je vais essayer de sauver la Belgique que je plains, et Dumouriez que j'aime malgré moi. Tout ce que la science a de ressources, emploie-le pour prolonger sa vie. Ne m'écris pas: elle est morte ou elle va mourir; non, rien, laisse-moi dans l'ignorance, c'est le doute; le doute, c'est encore l'espérance.

Jacques Mérey fit signe d'obéissance.

—Si elle meurt, continua Danton d'une voix étouffée, embaume son corps, dépose-le dans un cercueil de chêne qui s'ouvrira avec une clef; puis dépose le cercueil dans un caveau provisoire. À mon retour, je lui achèterai une tombe définitive; mais, avant de la rendre pour toujours à la terre, je veux... je veux la revoir.

Jacques lui serra la main et détourna la tête; à son tour il pleurait.

—Tu promets de faire tout ce que je demande? demanda Danton.

—Je te le jure, dit Jacques.

—Attends encore, reprit Danton.

Mérey fit signe qu'il écoutait.

—Nous sommes des hommes, nous, dit-il; nourris du lait viril de la raison, nous avons mesuré les préjugés politiques et religieux en les combattant et nous les avons vaincus; mais elle, c'est une femme; elle est restée humble et croyante; il ne faut ni la mépriser ni lui en vouloir; c'est moi qui l'ai tuée par mes actes violents.

Danton hésita.

—Parle, lui dit Jacques.

—Elle demandera sans doute un prêtre; si elle n'en demande point, c'est peut-être qu'elle n'osera. Offre-lui-en un de toi-même; laisse-le lui choisir assermenté ou non. Quel qu'il soit, tu peux le protéger, protège-le. D'ailleurs, dans toutes ces pieuses commissions, elle aura sa mère qui recevra ses confidences et l'aidera. Quant aux deux enfants, ils sont trop faibles pour rien comprendre à leur malheur; laisse-les lui jusqu'au dernier moment, si le mal n'a rien de contagieux.

—Tu seras ponctuellement obéi.

—Et je t'aurai une reconnaissance éternelle.

—Dois-je t'accompagner chez toi?

—Non, je la quitte; je veux la voir seul; je veux lui dire adieu!

Puis, regardant Jacques:

—Toi aussi, lui dit-il, tu as un profond chagrin.

Jacques sourit tristement.

—Le tien a-t-il conservé quelque espoir?

—Bien peu, dit Jacques.

—Eh bien! à mon retour, tu me le raconteras, et l'inconsolable tentera de te consoler.

—Au revoir!... Hélas! à elle je vais dire adieu.

Et les deux hommes se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

Puis Danton sortit avec un visage désespéré.

Jacques le regarda s'éloigner avec une profonde tristesse; puis, lorsque la porte se fut refermée sur lui:

—Heureux les humbles de science et les pauvres d'esprit, dit-il; ils croient à quelque chose au-delà de ce monde; tandis que nous!...

Et il sortit avec un visage plus désespéré en regardant le ciel que Danton n'était sorti en regardant la terre.

XLII

La communion de la terre

Liége n'avait pas suivi l'exemple de Bruxelles; elle s'était donnée de grand cœur à la Révolution. Sur cent mille votants, quarante seulement avaient refusé de se donner à la France, et dans tout le pays Liégeois qui réunissait vingt mille votants, il n'y eut que quatre-vingt-douze voix contre la réunion.

Il y a trois ou quatre ans, habitant momentanément Liége, j'eus le malheur d'écrire: Liége est une petite France égarée en Belgique. Cette phrase, bien historique cependant, souleva un tonnerre de malédictions contre moi.

Hélas! le malheur de Liége fut d'être trop française! Après avoir cru à la parole de la monarchie sous Louis XI, elle crut à la parole de la république sous la Convention; deux fois elle fut perdue par sa trop grande sympathie pour nous. Les Liégeois avaient à me reprocher l'ingratitude de la France. Ils nièrent le dévouement de Liége.

Par malheur, Liège ne savait pas quel était cet homme à face double qu'on appelait Dumouriez. Elle ignorait qu'il est difficile de tenir droite et haute l'épée loyale du soldat quand on a tenu la plume ambiguë des diplomaties secrètes de Louis XV; elle ne vit en lui que le défenseur de l'Argonne, que le vainqueur de Jemmapes, que l'homme qui avait eu besoin de se faire une position pour la vendre. Elle ne savait pas que cet homme ne pouvait s'empêcher d'écrire, de se mettre en avant, de se proposer; qu'après Valmy, il avait écrit au roi de Prusse, après Jemmapes à Metternich; qu'avant d'entrer en Hollande, il écrivait à Londres à M. de Talleyrand.

Il attendait toutes ces réponses qui ne venaient pas, lorsque Danton, qu'il n'attendait point, arriva.

Il le trouva, entre Aix-la-Chapelle et Liége, derrière une petite rivière qui ne pouvait servir de défense, la Roër.

Ce dut être une curieuse entrevue que celle de ces deux hommes.

Danton—chose incontestable—, avec son matérialisme en toute chose, avait un immense amour de la patrie.

Dumouriez, tout aussi matérialiste, mais plus hypocrite, n'avait, lui, qu'une volonté bien arrêtée de tout sacrifier, même la France, à son ambition.

Assez étonné en voyant Danton, il se remit aussitôt.

—Ah! dit-il, c'est vous?

—Oui, dit Danton.

—Et vous venez pour moi?

—Oui.

—De votre part ou de celle de la Convention?

—De toutes les deux. C'est moi qui ai proposé de vous envoyer quelqu'un, et c'est moi qui en même temps ai proposé d'y venir.

—Et que venez-vous faire?

—Voir si vous trahissez, comme on le dit.

Dumouriez haussa les épaules:

—La Convention voit des traîtres partout.

—Elle a tort, dit Danton, il n'y a pas tant de traîtres qu'elle le croit, et puis n'est pas traître qui veut.

—Qu'entendez-vous par là?

—Que vous êtes trop cher à acheter, Dumouriez; voilà pourquoi vous n'êtes pas encore vendu.

—Danton! dit Dumouriez en se levant.

—Ne nous fâchons pas, dit Danton, et laissez-moi, si je le puis, faire de vous l'homme que j'ai cru que vous étiez, ou l'homme que vous pouvez être.

—Avant tout, là où sera Danton, restera-t-il une place qui puisse convenir à Dumouriez?

—Si un autre que Danton pouvait tenir la place de Danton, soyez certain que je la lui céderais bien volontiers. Mais il n'y a que moi qui, d'une main, puisse souffleter ce misérable qu'on appelle Marat, et de l'autre arracher, quand le moment sera venu, le masque de cet hypocrite qu'on appelle Robespierre. Mon avenir, c'est la lutte contre la calomnie, contre la haine, contre la défiance, contre la sottise. Comme je l'ai déjà fait plus d'une fois, et comme je viens de le faire à la dernière séance de la Convention, je serai obligé de me ranger avec des gens que je méprise ou que je hais, contre des gens que j'estime et que j'aime. Crois-tu que je n'estime pas plus Condorcet que Robespierre et que je n'aime pas mieux Vergniaud que Saint-Just? Eh bien! si la Gironde continue à faire fausse route, je serai forcé de briser la Gironde, et cependant la Gironde n'est ni fausse ni traître; elle est sottement aveugle. Crois-tu que ce ne sera pas un triste jour pour moi que celui où je demanderai à la tribune la mort ou l'exil d'hommes comme Roland, Brissot, Guadet, Barbaroux, Valazé, Pétion?... Mais, que veux-tu, Dumouriez, tous ces gens-là ne sont que des républicains.

—Et que te faut-il donc?

—Il me faut des révolutionnaires.

Dumouriez secoua la tête.

—Alors, dit Dumouriez, je ne suis pas l'homme qu'il te faut, car je ne suis ni révolutionnaire ni républicain.

Danton haussa les épaules.

—Que m'importe! dit Danton, tu es ambitieux.

—Et, à ton avis, comment suis-je ambitieux?

—Par malheur, ce n'est ni comme Thémistocle ni comme Washington; tu es ambitieux comme Monck. Belle renommée dans l'avenir que celle d'avoir remis sur le trône un Charles II!

—Les Thémistocle ne sont pas de nos jours.

—Aussi ai-je dit: ou un Washington.

—Accepterais-tu donc un Washington?

—Oui, quand la révolution du monde sera faite.

—Celle de la France ne te suffit pas?

—Les véritables tempêtes ne sont pas celles qui soulèvent un coin de l'Océan; ce sont celles qui l'agitent d'un pôle à l'autre, et voilà où tu as manqué à ta mission, Dumouriez. Au lieu de faire la tempête en Belgique, et le vent de nos grandes journées ne demandait pas mieux que de souffler de l'Atlantique à la mer du Nord, tu y as fait le calme; au lieu de réunir la Belgique à la France, tu l'as laissée maîtresse d'elle-même.

—Et que devais-je faire?

—Tu devais mettre une main forte sur la Belgique et t'en servir pour délivrer l'Allemagne; la Belgique devait être pour toi un instrument de guerre et pas autre chose. Tu devais pousser en avant la vaillante population du pays wallon, qui ne demandait pas mieux, et en faire l'épée de la France contre l'Autriche. Toi, pendant ce temps, tu aurais organisé le Brabant et les Flandres; tu aurais décrété la révolution partout; tu aurais saisi les biens des prêtres, des émigrés, des créatures de l'Autriche; tu en aurais fait l'hypothèque et la garantie du million d'assignats que nous venons d'émettre. Tu devais enfin ne plus rien demander à la France, ni pain, ni solde, ni vêtements, ni fourrage. La Belgique devait fournir tout cela.

—Et de quel droit aurais-je disposé du bien des Belges?

—Est-ce sérieusement que tu demandes cela? Du droit du sang que l'on venait de verser pour eux à Jemmapes; du droit de l'Escaut qui va nous coûter une guerre acharnée, interminable, ruineuse contre l'Angleterre. Quand nous entreprenons pour la Belgique et pour le monde une lutte qui dévorera peut-être un million de Français; quand la France répandra du sang à faire déborder le Rhin et la Meuse, la Belgique hésiterait à donner en échange dix, vingt, trente, quarante millions! Impossible! Quand la France s'est levée, en 89, elle a dit: Tout privilège du petit nombre est usurpation. J'annule et casse par un acte de ma volonté tout ce qui fut fait sous le despotisme. Eh bien! du moment où la France a mis ce principe en avant, elle ne doit pas s'en départir. Partout où elle entre, elle doit se déclarer franchement pouvoir révolutionnaire, se déclarer franchement, sonner le tocsin. Si elle ne le fait pas, si elle donne des mots et pas d'actes, les peuples, laissés à eux-mêmes, n'auront pas la force de briser leurs fers. Nos généraux doivent donner sûreté aux personnes, aux propriétés, mais celles de l'État, celles des princes, celles de leurs fauteurs, de leurs satellites, celles des communautés laïques et ecclésiastiques, c'est le gage des frais de la guerre. Rassurez les peuples envahis, donnez-leur une déclaration solennelle que jamais vous ne traiterez avec leurs tyrans. S'il s'en trouvait d'assez lâches pour traiter eux-mêmes avec la tyrannie, la France leur dira: «Dès lors, vous êtes mes ennemis,» et elle les traitera comme tels. Oh! quand on creuse, en fait de révolution, il faut creuser profond, sans quoi l'on creuse sa propre fosse.

—Mais alors, dit Dumouriez, qui avait écouté avec la plus profonde attention, vous voulez donc qu'ils deviennent comme nous misérables et pauvres?

—Précisément, dit Danton; il faut qu'ils deviennent pauvres comme nous, misérables comme nous; ils accourront à nous, nous les recevrons.

—Et après?

—Nous en ferons autant en Hollande.

—Et après?

—Non, non, plus loin, toujours plus loin, jusqu'à ce que nous ayons fait la terre à notre image.

Dumouriez se leva.

—Vous êtes fou, dit-il.

Et il alla s'appuyer le front à une vitre; la tête lui flambait.

—C'est vous qui êtes fou, dit tranquillement Danton, puisque c'est vous qui êtes forcé de rafraîchir votre tête.

Puis, après un instant de silence:

—Vous avez donc oublié ce que vous avez dit à Cambon, quand nous vous avons fait nommer général de l'armée que nous envoyions en Belgique, reprit Danton.

—J'ai dit bien des choses, répliqua Dumouriez du ton d'un homme qui ne se croit pas obligé de se souvenir de tout ce qu'il a dit.

—Vous avez dit: «Envoyez-moi là-bas et je me charge de faire passer vos assignats.»

—Faites qu'ils ne perdent pas, et alors je les ferai passer, dit Dumouriez.

—Le beau mérite, fit Danton; mais c'est à vous autres généraux de la Révolution de nous conquérir assez de terre pour que nos assignats ne perdent pas; la Révolution française n'est pas seulement une révolution d'idées, c'est une révolution d'intérêts, c'est l'émiettement de la propriété dont l'assignat est le signe. Vous n'avez qu'un assignat de vingt francs, mon brave homme, soit, nous vous donnerons pour vingt francs de terre; quand vous aurez pour vingt francs de terre vous en voudrez quarante, rien n'altère comme la propriété. Il y a chez nos paysans et même chez ceux de la Vendée, il y a chez les paysans belges, il y a chez les paysans du monde entier, qui ont été pauvres, qui ont connu la glèbe, la corvée, le servage, qui ont fécondé enfin la terre pour d'autres, il y a une religion bien autrement enracinée que la religion catholique, apostolique et romaine, il y a la religion naturelle, celle de la terre; appelez tous les indigènes à cette communion, et que l'assignat en soit l'hostie! Et alors vous pourrez dire à tous les rois du monde: «Oh! rois du monde, nous sommes plus riches que vous tous.»

—Et c'est alors, dit en riant Dumouriez, que vous me permettrez d'être Washington.

—Alors soyez ce que vous voudrez, car la France sera assez forte pour ne plus craindre même César.

—Mais jusque-là...

—Jusque-là, si vous songez à trahir, à nous donner un roi ou à vous faire dictateur, guerre à mort!

—Oh! quant à moi, fit Dumouriez, ma tête tient bien sur mes épaules; elle y est soutenue par vingt-cinq mille soldats.

—Et la mienne, dit Danton, par vingt-cinq millions de Français.

Et les deux hommes se quittèrent sur ces paroles, envisageant déjà chacun de son côté le moment où l'on en viendrait aux mains.

XLIII

Liége

Deux heures après, Danton était à Liége, examinant par lui-même l'état des esprits.

L'annonce de l'arrivée du célèbre tribun fut reçue diversement par les Liégeois, mais cependant il est juste de dire que le sentiment le plus général fut celui de la crainte.

Depuis que Danton, voyant Marat, Robespierre et Panis assez lâches pour renier le 2 septembre, qui était leur œuvre, avait pris la responsabilité de ces terribles journées, il apparaissait aux populations ignorantes de son dévouement comme le fantôme de la terreur. En voyant ce visage labouré par la petite vérole, bouleversé par les passions, en écoutant cette voix tonnante qui avait quelque chose du rauquement du lion, le premier sentiment qu'on éprouvait était l'effroi. Ceux-là seuls qui avaient vu ce visage terrible s'adoucir devant la douleur, cet œil orageux se mouiller des larmes de la pitié, qui avaient senti pénétrer jusqu'à leur cœur cette voix dont les cordes douces étaient accompagnées d'un tendre frémissement, savaient tout ce qu'il y avait dans cette âme d'amour pour la France et de fraternité pour le genre humain.

À peine arrivé, Danton se rendit à la commune, où il convoqua au son de la cloche, comme au jour des grandes assemblées nationales, les notables et le peuple.

Là il monta à la tribune, là il exposa le plan de la France; il mit son cœur à nu, le montra plein de l'amour des peuples opprimés. Il raconta Valmy, il raconta Jemmapes, il expliqua la nécessité de la mort du roi. Il déplora que la France eût fait le procès d'un seul individu et non pas celui de la race tout entière. Il les montra assignés tour à tour à la barre de la Convention, faisant défaut, mais accusés, mais jugés tour à tour, Frédéric-Guillaume avec ses maîtresses, Gustave de Suède avec ses mignons, Catherine de Russie avec ses amants; Léopold, épuisé à quarante ans, et composant lui-même les aphrodisiaques à l'aide desquels il essaye de redevenir homme; Ferdinand, nouveau Claude aux mains d'une autre Messaline; enfin Charles IV d'Espagne pansant ses chevaux, tandis que son favori Manuel Godoy et sa femme Marie-Louise conduisaient son royaume à la guerre civile et à la famine. Le procès, non pas du roi, mais de la royauté, fait alors, la révolution commençait la conquête du monde.

Puis, tout en exaltant le dévouement de Liége, tout en montrant ce qu'elle venait de mettre au jour de courage et de patriotisme, il sépara la Belgique en vrais Belges et en faux Belges.

Il montra que les vrais Belges étaient ceux-là qui voulaient la vie de la Belgique, c'est-à-dire qu'elle respirât par l'Escaut et par Ostende cet air vivace de la mer que l'on appelle le commerce.

Il montra que les vrais Belges étaient ceux-là qui voulaient la tirer des mains improductives et égoïstes des moines pour la remettre aux mains de ses grands artistes, les Rubens, les van Dyck, les Paul Porter, les Ruysdaël et les Hobbema.

Il montra enfin que les vrais Belges étaient ceux qui reniaient la vieille tyrannie des Pays-Bas, la suprématie des villes sur les campagnes, qui voulaient la liberté et l'égalité pour les paysans comme pour les notables et qui luttaient franchement contre les faux Belges, qui mettaient la patrie dans les confréries et les corporations et qui voulaient maintenir le pays étouffé et captif.

Tout cela, c'est ce que les Liégeois avaient pensé tous, mais ce que personne ne leur avait formulé encore; puis on sait combien dans ses moments de grandeur Danton se transfigurait. Homme étrange qui avait l'enthousiasme et qui n'avait pas la foi!

Tout à coup une vague inquiétude se répand dans l'auditoire; quelques personnes entrent et ressortent effarées, et trois ou quatre voix font entendre ces paroles terribles:

—Les Français sont en retraite sur Liége!... Dans une heure, les Autrichiens seront ici!...

—Un cheval et vingt-cinq hommes de bonne volonté pour faire une reconnaissance! s'écria Danton.

Les vingt-cinq hommes se présentèrent; dans dix minutes ils seront à cheval à la porte de l'hôtel de ville.

Au bout de cinq minutes, on amenait à Danton un cheval tout caparaçonné.

Il saute dessus en excellent cavalier qu'il était, court à la boutique d'un armurier, achète une paire de pistolets, les charge, les met dans ses fontes, se fait donner un sabre dont la poignée aille à sa puissante main, paye en or, met son chapeau à plumes au bout de son sabre, crie: «À moi les volontaires!» les réunit et s'élance sur la route de Maestricht.

Quinze jours auparavant, Miranda, qui l'a attaquée parce que, sur la parole de Dumouriez, à la première bombe elle devait se rendre, a jeté sur Maestricht cinq mille bombes, et cela inutilement.

Avant d'arriver aux portes de Liége, Danton a déjà rencontré des fugitifs. Ils appartiennent au corps d'armée de Miaczinsky qui, après un combat meurtrier contre les Autrichiens commandés par le prince de Cobourg, combat dans lequel il a défendu une à une les maisons d'Aix-la-Chapelle, est obligé de faire retraite sur Liége.

Alors Danton change de route, et, au lieu de s'avancer vers Maestricht, il pousse sa reconnaissance du côté d'Aix-la-Chapelle.

Il interroge alors les fugitifs et apprend que, outre le prince de Cobourg et les Autrichiens qu'il a devant lui, le prince Charles pousse hardiment les impériaux au-delà de la Meuse et est à Tongres. Mais cela ne lui suffit pas, il veut voir de ses yeux; il s'avance jusqu'à Soumagne, et voit de là les têtes de colonnes autrichiennes qui débouchent d'Henry-Chapelle.

Il n'y a rien à faire qu'à protéger dans sa retraite cette noble population de Liége. Il rentre dans la ville. Il espérait y trouver Miranda, dont on lui avait fort vanté le calme et le courage; il n'y trouve que Valence, Dampierre et Miaczinsky, qui, se jugeant trop faibles pour risquer une bataille, veulent se retirer immédiatement sur Saint-Trond, où ils feront leur jonction avec Miranda et où ils attendront Dumouriez. Dès lors, il n'y a pas un instant à perdre. Au son des cloches, Danton rassemble de nouveau les Liégeois au palais communal. Là, il expose la situation à cette malheureuse population sans lui rien cacher, lui offre l'hospitalité au nom de la France; il ne l'abandonnera pas qu'elle ne soit hors de danger, mais il lui avoue qu'il y va de la mort pour elle à ne pas s'exiler.

Il était cinq heures de l'après-midi; la neige tombait à ce point que les Autrichiens ne crurent pas devoir se risquer dans les trois lieues qui leur restaient à faire pour atteindre Liége. Heureux répit donné à la ville. S'ils eussent continué leur marche, ils surprenaient les Liégeois avant qu'ils eussent eu le temps d'évacuer la ville.

C'est là que Danton déploie cette merveilleuse activité dont la nature l'a doué pour les situations extrêmes. Il va chez les riches, quête de l'argent pour les pauvres, met en réquisition tous les chevaux, toutes les voitures, toutes les charrettes, envoie commander du pain à Landen et à Louvain, fait prévenir Bruxelles de l'émigration, garnit les charrettes de paille et de foin et y entasse les femmes et les enfants, fait placer les malades dans les voitures les plus douces, forme un corps de cavalerie avec les quatre cents chevaux qu'il trouve dans la ville, un corps d'infanterie avec tout ce qu'il y a d'hommes valides, donne son cheval au bourgmestre, et se met à l'arrière-garde, à pied, le fusil sur l'épaule.

Dans la nuit du 4 mars, par un temps épouvantable plus froid qu'en hiver, par une grêle effroyable qui lui coupe le visage, la lugubre procession se met en chemin, comme ces anciennes populations chassées par les barbares et qui, sans savoir où elles s'arrêtaient, allaient en quête d'une nouvelle patrie.

Il y avait huit lieues de Liége à Landen.

Les pleurs des enfants, les gémissements des femmes, les plaintes des malades et des blessés, mêlés à la population fugitive, faisaient de cette retraite quelque chose qui brisait le cœur et surtout le cœur de Danton, si pitoyable aux Liégeois.

Puis joignez à cette douleur profonde la séparation de Paris, cet arrachement du cœur; sa femme adorée mourante dans sa triste maison du passage du Commerce, qu'il trouverait vide en rentrant.

Et cependant il n'eut pas l'idée d'abandonner un instant, mauvais pasteur, le troupeau douloureux qu'il conduisait. Son devoir était là qui le rivait à la triste émigration bien plus sûrement qu'une chaîne.

Vers huit heures, les premières voitures atteignirent Landen. Alors Danton passa de l'arrière-garde à la tête de la colonne; il fit ouvrir toutes les portes, faire du feu devant toutes les maisons et barricader avec les voitures vides la rue de Maestricht.

Des sentinelles à cheval furent placées sur la grand-route. Si l'on avait à craindre une attaque de l'ennemi, c'était du côté de Saint-Trond, que nos troupes avaient abandonné pendant la nuit.

Vers midi, les sentinelles se retirèrent; on entendait les pas d'une troupe de chevaux.

Danton plaça dans les deux premières maisons une vingtaine de chevaliers de l'arquebuse et une soixantaine d'autres derrière les charrettes; il recommanda à chacun de viser les hommes et d'épargner les chevaux dont on avait besoin pour les malades et les nouvelles charrettes que l'on pourrait se procurer à Landen.

Ces cavaliers dont on avait entendu le bruit, c'était un escadron de uhlans qui allaient à la découverte.

La neige tombait épaisse, on ne voyait pas à cinquante pas devant soi; les cavaliers autrichiens approchèrent sans défiance jusqu'à trente pas de la barricade. Tout à coup une fusillade terrible éclata, et une soixantaine d'hommes tombèrent de leurs chevaux qui, tout effarés, s'élancèrent dans toutes les directions.

Les uhlans en désordre se retirèrent pour aller se reformer à un quart de lieue, puis ils revinrent au grand galop sur la barricade; mais, en arrivant à la ligne de morts qu'ils avaient laissée, ils essuyèrent une seconde grêle de balles qui leur faucha encore une trentaine d'hommes.

Cette fois ils tournèrent bride, mais pour ne plus reparaître.

Chacun se mit alors à courir après les chevaux sans maître, tandis que de nouveaux volontaires accourus au bruit commencèrent à dépouiller les uhlans de leurs pelisses et de leurs colbacks, destinés à faire des fourrures pour les femmes et pour les enfants.

Toutes les maisons de la rue de Saint-Trond furent ouvertes pour recevoir les Liégeois fugitifs, et de grands feux furent faits dans les cheminées. Là, on eut du pain et de la bière en abondance. Danton paya en bons sur le trésorier général.

À deux heures, on put se remettre en route. Il n'y avait que six lieues de Landen à Louvain. Les chevaux, les pelisses et les colbacks des uhlans avaient apporté de grands soulagements dans la retraite.

Ils avaient été d'autant mieux reçus que nous n'avions eu ni tués ni blessés.

On arriva à Louvain vers neuf heures du soir. Toute la ville était illuminée pour faciliter les bivouacs dans la rue; les femmes et les enfants furent reçus dans les maisons, les hommes restèrent dehors.

Danton refusa les logements et les lits qu'on lui offrait, il se jeta sur une botte de paille et dormit.

Il se réveilla sombre et frissonnant entre minuit et une heure. Il avait vu sa femme en rêve. Il était convaincu qu'elle était morte à cette heure et était venue lui dire adieu.

C'était dans la nuit du 6 au 7 mars.

Le lendemain, il voulait prendre congé des pauvres fugitifs; ils n'avaient plus rien à craindre de l'ennemi. Les lignes françaises s'étaient reformées derrière Saint-Trond. Le corps d'armée de Miranda tout entier bivaquait entre Landen et Louvain.

Mais il semblait à ces pauvres gens que Danton, ce tribun si redouté, cet homme de sang, était leur palladium. Les femmes se mirent à genoux sur son chemin; elles firent joindre les mains aux petits enfants.

Il pensa à ses petits enfants et à sa femme, poussa un soupir... mais il resta.

XLIV

L'agonie

Pendant ce temps, Jacques Mérey, fidèle à la promesse qu'il avait faite à son ami, luttait contre le mal de tout le pouvoir de la science.

En quittant Danton dans le cabinet d'un des secrétaires de la Convention, il avait laissé à celui-ci deux heures pour faire ses adieux à sa femme; mais les adieux du terrible olympien n'étaient pas de ceux que l'on fait à une femme mourante.

Il trouva Mme Danton souriante et brisée tout à la fois.

À cette époque, où les travaux chimiques du dix-neuvième siècle sur le sang n'étaient point faits encore et où l'on ignorait sa composition et ses éléments, la maladie dont Mme Danton était atteinte n'était point ou était à peine connue sous le nom d'anémie, mais sous le nom d'anévrisme, avec lequel on la confondait.

Toute excitation exagérée et persistante du système nerveux peut amener l'anémie, c'est-à-dire sinon l'absence du moins l'appauvrissement du sang; mais ce sont surtout les chagrins et l'abattement moral prolongés qui ont ce résultat fatal; alors les globules sanguins qui composent en partie le sang diminuent dans des proportions effrayantes, et des hémorragies se produisent par l'effet plus aqueux du sang.

On comprend parfaitement, le tempérament de Mme Danton étant donné comme celui d'une femme calme, douce et religieuse, que les événements auxquels son mari avait pris part, que ceux bien plus encore dont il avait été le héros, eussent produit sur la santé de sa femme ce terrible changement.

Jacques Mérey l'avait déjà examinée avec la plus grande attention; mais le docteur, au courant de la science, la dépassant quelquefois à force de travail et de génie, ne pouvait voir autre chose dans l'état de Mme Danton que ce qu'y eût vu le plus habile médecin.

La malade était couchée sur une chaise longue; elle avait le visage blême, les lèvres pâles, les joues décolorées. Il découvrit les bras et la poitrine: les bras et la poitrine avaient la teinte blafarde du visage. La langue et toutes les muqueuses participaient à cette pâleur.

Il lui prit le poignet; le pouls était petit, insensible, intermittent; parfois la chaleur de la peau était diminuée.

Mme Danton regarda tristement Jacques Mérey.

—Voulez-vous me dire ce que vous éprouvez? lui demanda-t-il.

—Une grande difficulté de vivre, répondit la malade; de l'essoufflement au moindre exercice.

—Des palpitations?

—Oui, des étourdissements, des étouffements, des éblouissements, des tintements d'oreille.

—Y a-t-il longtemps que vous avez perdu du sang?

—Ce matin, la valeur d'un verre à peu près.

—Par la bouche ou par le nez?

—Par le nez.

—L'a-t-on mis de côté?

—Oui, ma belle-mère a dû le mettre à part.

Jacques appela Mme Danton la mère; elle apporta le sang qu'elle avait conservé dans un plat creux.

La fibrine était presque nulle, tout était tourné en sérosité.

Jacques prit un papier et une plume.

Puis il prescrivit une décoction de quinquina et une préparation martiale, espèce d'opiat que l'on faisait avec de la limaille de fer et du miel.

Mme Danton devait prendre trois petits verres à bordeaux de quinquina en décoction par jour, et toutes les heures manger une cuillerée à café de miel et de limaille.

Elle devait boire, chaque fois qu'elle aurait soif, une tisane amère.

Jacques prit congé de Mme Danton.

Elle le suivit des yeux, et, lorsqu'il fut à la porte, comme il se retournait, leurs yeux se rencontrèrent.

—Vous voulez me demander quelque chose, dit Jacques, qui se rappela les confidences que Danton lui avait faites relativement aux tendances religieuses de sa femme.

—Oui, dit-elle.

Jacques se rapprocha de son lit.

Elle lui prit la main et le regarda.

—Je suis femme, dit-elle, et fidèle à la croyance de nos pères, je ne voudrais pas mourir hors de l'Église. Promettez-moi de me dire quand il sera temps d'envoyer chercher un prêtre.

—Rien ne presse, madame, répondit Jacques.

—Il ne faudrait point par crainte de m'impressionner, continua Mme Danton, m'exposer à ne pas remplir mes devoirs religieux. Je ferais une mauvaise mort. Et d'ailleurs, ajouta-t-elle, il me faut un peu de temps pour trouver un prêtre.

—Vous voulez un prêtre non assermenté? demanda le docteur.

—Oui, fit-elle en baissant les yeux.

—Prenez garde, ces hommes-là sont des fanatiques qui ne comprennent point la parole de Dieu. Ils seront implacables.

—Pour moi? n'ai-je pas toujours été bonne mère et chaste épouse?

—Non, pour votre mari.

Elle resta pensive un instant.

—Je veux essayer d'abord d'un prêtre non assermenté, dit-elle; s'il est trop sévère, vous m'en irez chercher un autre à votre choix.

Jacques s'inclina.

—Cette pensée de la confession vous tourmente-t-elle? demanda Jacques.

—Oui, je l'avoue.

—Eh bien! quand il sera temps, je préviendrai votre belle-mère et elle viendra avec le prêtre.

Mme Danton sourit, laissa retomber sa tête sur le dossier de la chaise longue, et poussa un soupir de satisfaction.

Pendant un jour ou deux, les remèdes du docteur opérèrent avec une certaine efficacité. Mais le troisième jour les symptômes fâcheux reprirent le dessus. La vue se troubla, des points noirs se dessinèrent sur les objets, la susceptibilité nerveuse devint extrême. Jacques constata ces symptômes, ordonna les toniques les plus efficaces qu'il put trouver, mais, en quittant Mme Danton, il dit à la belle-mère:

—Demain, allez chercher le prêtre.

Le lendemain, le docteur comptait n'aller voir la malade qu'à sa sortie de la séance, afin de lui laisser tout le temps d'accomplir ses devoirs religieux; mais, vers les deux heures de l'après-midi, Camille Desmoulins accourut, lui annonçant que Mme Danton était au plus mal.

Il priait Jacques de tout quitter pour lui porter secours.

Le docteur fut étonné; il connaissait les accidents habituels de la maladie, et ne croyait pas à la mort avant quatre ou cinq jours.

Il interrogea Camille, qui ne put rien lui dire autre chose, sinon que la belle-mère de Mme Danton était accourue chez lui pour lui dire que sa fille était au plus mal.

Jacques prit une voiture et se fit conduire passage du Commerce; les enfants et la belle-mère pleuraient; Mme Danton priait, les yeux fermés et les mains jointes.

Des larmes coulaient entre ses paupières fermées.

Il demanda ce qui s'était passé.

La belle-mère secoua la tête.

—Il a refusé l'absolution? demanda Jacques.

—Il l'a maudite.

—Pourquoi lui avez-vous dit chez qui il était? Le nom des mourants n'est pas un péché, et le prêtre n'a pas besoin de le savoir.

—Oh! je ne l'avais pas dit, répondit Mme Danton la mère; je m'étais rappelé votre recommandation. Mais, en entrant ici, il a vu le portrait de mon fils, par David. Il l'a reconnu, alors sa poitrine s'est gonflée de colère, ses yeux sont devenus sanglants, il a étendu la main vers la peinture.

»—Pourquoi avez-vous le portrait de ce réprouvé ici? a-t-il demandé.

»Nous n'avons répondu ni l'une ni l'autre.

»—Tant que ce portrait sera ici, a-t-il dit en étendant le poing vers lui, Dieu n'y entrera pas!

»Alors Georges, l'aîné des fils de Danton, s'est avancé vers le prêtre et lui a dit:

»—Pourquoi montrez-vous le poing à papa?

»—Cet homme est ton père! s'est écrié le prêtre.

»—Mais oui, cet homme est mon père, a répondu l'enfant.

»—Arrière, reptile!

»—Monsieur! a dit ma belle-fille en étendant les bras vers son enfant.

»—Ah! vous êtes sa mère, ah! vous êtes la femme de cet homme, ah! vous avez vécu avec ce Satan, avec ce réprouvé, avec cet antéchrist, et vous espérez le pardon du Seigneur. Jamais! jamais! jamais! mourez dans l'impénitence finale. Je vous maudis, et que ma malédiction tombe sur lui, sur vous et sur vos enfants, jusqu'à la troisième et la quatrième génération.

»Et il est sorti.

»Les enfants pleuraient, ma fille s'est évanouie. J'ai couru chez Camille et vous l'ai envoyé. Voilà l'histoire telle qu'elle s'est passée.»

—Le misérable! s'écria Jacques. Je l'avais prévu.

Puis, se tournant vers Mme Danton, qui restait muette et immobile:

—Je vais vous en chercher un, moi, dit-il, et qui ne vous maudira pas.

Il sortit, remonta dans son fiacre, courut à la Convention et ramena l'évêque de Blois, le digne Grégoire.

Celui-ci entra avec le sourire sur les lèvres et la bénédiction dans le cœur.

—Je ne vous ferai qu'une question, madame, lui dit-il.

Elle rouvrit ses yeux pleins de larmes, et, voyant le costume épiscopal de son visiteur:

—Laquelle, monseigneur? demanda-t-elle.

—Aimez-vous votre mari?

—Je l'adore, dit-elle.

—Eh bien! répliqua l'évêque, vous avez dû souffrir au-delà des péchés que vous avez commis. Je vous absous.

Alors il s'assit près d'elle, lui parla de Dieu, de sa bonté infinie; il alla chercher les fibres les plus secrètes du cœur de la mère et de l'épouse, et, comme il vit que, rassurée sur elle, c'était pour le salut de son mari qu'elle tremblait, il lui montra Dieu créant dans sa science de l'avenir les hommes pour les époques où ils doivent vivre, et mesurant sa miséricorde aux missions terribles que les Titans révolutionnaires reçoivent de lui.

Il l'avait trouvée dans les larmes et rebelle à la mort. Il la quitta pleine d'espérance et tendant les bras à la grande consolatrice de tous les maux.

Jacques, dès lors, n'eut plus qu'à adoucir matériellement, autant qu'il était en son pouvoir, le terrible passage de l'éternité.

Le lendemain, la maladie avait fait de nouveaux progrès et les symptômes étaient plus graves. La vue se perdait tout à coup, et, pendant des intervalles qui allaient toujours s'augmentant, l'enflure des jambes gagnait le corps; il y avait des syncopes pendant lesquelles on croyait que la malade allait succomber; la parole devenait lente et inintelligible.

La journée du 4 au 5 se passa ainsi.

Les journées du 5 et du 6 ne furent qu'une longue agonie. De temps en temps, la malade rouvrait les yeux et les fixait sur le portrait de son mari, qu'elle voyait comme à travers un brouillard. Elle voulait parler, mais elle ne pouvait articuler qu'une espèce de souffle modulé dans lequel on croyait reconnaître le nom de baptême de son mari: Georges.

Enfin, vers le soir du 6, le coma s'empara d'elle; vers minuit, elle fit quelques mouvements produits par une convulsion; enfin, entre minuit et une heure, elle prononça distinctement le mot: «Adieu!» et expira.

Jacques Mérey alla à la pendule, et l'arrêta à minuit trente-sept minutes.

C'était juste l'heure à laquelle Danton avait affirmé qu'elle lui était apparue.

Jacques suivit de point en point les instructions de Danton; il plongea le cadavre dans une dissolution concentrée de sublimé corrosif, il le mit dans une bière de chêne s'ouvrant à l'aide d'une serrure, dont il garda la clef. Enfin, après toutes les cérémonies de l'Église, après une messe mortuaire, où officia l'évêque de Blois, le cadavre de la noble créature fut déposé dans un caveau provisoire du cimetière Montparnasse.

Celui qui la conduisit à sa dernière demeure ne se doutait pas que, dans ce même pays où il avait contribué à détruire la royauté et la superstition, sous le règne du fils de Philippe-Égalité, l'archevêque de Paris, M. de Quélen, refuserait une messe à son cadavre, et qu'il serait porté à sa dernière demeure sans prières et sans prêtre, au milieu du concours vengeur de vingt mille citoyens.