XLV

Retour de Danton

Pendant l'absence de Danton, un orage terrible s'était élevé contre la Gironde.

Nous avons expliqué aussi brièvement que possible d'où venait son impopularité.

Les girondins n'étaient pas devenus royalistes, comme on le disait, mais les royalistes, de nom du moins, s'étaient faits girondins.

On sait de quelle popularité ils avaient joui d'abord; la révolution, au 20 juin et au 10 août, avait été en eux.

Les jacobins, de leur côté, s'étaient jetés dans des excès qu'à tort ou à raison ils avaient cru nécessaires à la révolution.

Ils avaient fait les journées de Septembre.

Les girondins regardaient les actes des 2 et 3 septembre comme des crimes atroces; ils avaient demandé la poursuite de ces crimes.

Ils firent, comme nous l'avons dit, accuser Robespierre à la tribune. Par qui? Par Roland qui était l'intégrité; par Condorcet qui était la science; par Brissot qui était la loyauté; par Vergniaud qui était l'éloquence? Non. Par Louvet, l'auteur de Faublas, c'est-à-dire aux yeux de tous par la frivolité.

Robespierre répondit par deux mensonges. Il dit qu'il n'avait jamais eu de relation avec le comité de surveillance de la Commune, premier mensonge; il répondit qu'il avait cessé d'aller à la Commune avant les exécutions, second mensonge.

Les honneurs de la séance furent pour Robespierre. De ce jour date le premier nuage jeté sur la popularité de la Gironde.

Il s'agissait d'élire un nouveau maire. Un ex-cordonnier de la rue Mauconseil, nommé Lhuillier, balança trois jours le candidat girondin, Chambon, qui fut nommé à grand'peine.

Signe grave et sinistre, la majorité flottait entre elle et les jacobins.

Les jacobins et la Montagne avaient cru la mort du roi indispensable, et ils avaient, comme un seul homme, voté la mort du roi, sans appel et sans sursis.

Les girondins, au contraire, au moment de la chute du roi, avaient eu l'imprudence de lui écrire; puis, le moment venu de voter, ils avaient voté ensemble, les uns pour la mort simple, les autres pour la mort avec sursis, les autres pour la mort avec appel.

Les girondins étaient donc divisés, et ils avaient donné prise aux montagnards et aux jacobins, qui leur reprochaient à tout moment leur faiblesse politique.

Danton, nous l'avons dit encore, avait fait un pas pour se rapprocher de la Gironde. La Gironde s'était éloignée de lui.

Guadet l'avait appelé septembriseur.

Danton s'était contenté de secouer tristement la tête.

—Guadet, lui dit-il, tu as tort, tu ne sais pas pardonner, tu ne sais pas sacrifier ton sentiment à la patrie, tu es opiniâtre; tu périras!

Danton avait laissé aller la Gironde à la dérive.

Les girondins avaient eu un ministère tiré du cœur même de la Gironde: Roland, Larivière et Servan.

Ce ministère n'avait pas su se maintenir en position.

Ils avaient eu un général girondin: Dumouriez.

Mais, après avoir gagné deux batailles, après avoir sauvé la France à Valmy et à Jemmapes, il avait été accusé de ne l'avoir sauvée qu'au profit du duc de Chartres. Un voyage qu'il avait fait à Paris, quelques ouvertures qu'il avait risquées, avaient donné créance à ces bruits que les girondins n'osaient pas démentir. Seulement, Dumouriez était l'homme heureux, et par conséquent l'homme indispensable.

Mais voilà qu'en quelques jours une grêle de nouvelles plus effrayantes les unes que les autres viennent s'abattre sur Paris.

La première est la révolte de Lyon.

Lyon, avec ses maisons à dix étages, avec ses caves noires où s'enterrent les canuts, Lyon était le refuge des agents d'émigration, des prêtres réfractaires et des religieuses exaltées. Les grands commerçants qui ne faisaient plus travailler, les marchands qui ne vendaient plus pactisaient avec les nobles. Nobles, commerçants et marchands étaient royalistes et se disaient girondins, mais ces prétendus girondins avaient armé un bataillon de fédérés qui, sous le titre des Fils de famille, insultaient les municipaux, brisaient la statue de la liberté et les bustes de Jean-Jacques.

Encore une accusation sourde qui retombait sur les girondins. Ce n'était pas le tout. De même qu'à la panique de Valmy, quinze cents hommes s'étaient éparpillés, fuyant et criant partout que l'armée était battue. Les fugitifs traversaient la Belgique, les uns à pied, les autres à cheval, disant que Dumouriez trahissait et qu'il avait vendu la France.

Dumouriez, l'homme des girondins!

Mais Dumouriez avait commis des crimes bien autrement graves que de se laisser battre. À son passage à Bruges, on lui avait donné un bal.

Un petit jeune homme, tout en achevant sa contredanse, se présenta à lui, disant qu'il était commissaire du corps exécutif et qu'il se rendait à Ostende et à Nieuport pour faire monter des batteries et mettre ces deux places en état de défense.

Le général le regarda par-dessus son épaule et lui dit:

—Renfermez-vous dans vos fonctions civiles, monsieur, exécutez-les modérément et ne vous mêlez pas de la partie militaire, qui me regarde.

Un autre commissaire, nommé Lintaud, lui écrivait une lettre dans laquelle il le tutoyait et lui ordonnait de marcher immédiatement au secours de Ruremonde.

Dumouriez envoya cette lettre au ministère de la Guerre avec cette apostille: Cette lettre devrait être datée de Charenton.

Un troisième, nommé Cochelet, avait écrit au général Miranda, lieutenant de Dumouriez, lui ordonnant de prendre Maestricht avant le 20 février, sans quoi, disait-il, il le dénoncerait comme traître.

On comprend que toutes ces noises de Dumouriez contre les agents de la Convention ne raccommodaient pas ses affaires avec les jacobins.

Ces nouvelles, en arrivant à Paris, excitèrent un grand tumulte non seulement dans les rues, mais au sein même de la Convention.

Une grande foule se précipita dans la salle, envahissant les tribunes et criant à pleins poumons:

—À bas les traîtres! à bas les contre-révolutionnaires!

C'est au milieu d'un effroyable tumulte que plusieurs voix crièrent tout à coup: «Danton! Danton!» et que celui-ci, dont la voiture s'était brisée et qui avait fait les trente dernières lieues à cheval et à franc étrier, entra couvert de boue à l'Assemblée.

À cet aspect, tout le monde se tut.

Alors, d'une voix tonnante:

—Citoyens représentants, dit-il, le ministre de la Guerre vous cache la vérité; j'arrive de Belgique, j'ai tout vu; voulez-vous des détails?

Sept cents voix répondirent par le cri:

—Parlez! Parlez!

Alors Danton, avec l'énergie que nous lui connaissons, fait le récit qu'on a lu dans le chapitre précédent; il lui montre toute cette brave population de Liége, hommes, femmes, vieillards, enfants, nos alliés, abandonnant leurs maisons, mourant de faim, de froid, par les grands chemins, se réfugiant à Bruxelles et n'ayant d'espoir que dans la France.

Seulement, où la France puisera-t-elle son espoir? Dumouriez est en plein retraite; une partie de l'armée est en pleine déroute.

Puis il ajoute:

—La loi du recrutement sera trop lente; il faut que Paris s'élance.

Alors, de toutes les tribunes et de tous les bancs un cri s'élance:

—Dumouriez à la barre! Mort à Dumouriez! mort aux traîtres!

Mais Danton s'écrie:

—Dumouriez n'est pas si coupable que vous le croyez. On lui a promis trente mille hommes de renfort; il n'a rien; il faut que des commissaires parcourent les quarante-huit sections, appellent les citoyens aux armes et les somment de tenir leur serment; il faut qu'une proclamation soit adressée à l'instant aux Parisiens; s'ils tardent, tout est perdu; la Belgique est envahie; armons-nous, défendons-nous, sauvons nos femmes et nos enfants; qu'on arbore à l'Hôtel de Ville le grand drapeau qui annonce que la patrie est en danger, et que le drapeau noir flotte sur les tours de Notre-Dame!

Puis, au milieu des applaudissements, des bravos, Danton, pâle comme un spectre, sombre comme la nuit, descend du haut de la Montagne vers l'endroit où Jacques Mérey, non moins pâle et non moins sombre, l'attendait.

Les deux hommes n'échangèrent que deux mots.

—Morte? demanda Danton.

—Oui, répondit Mérey.

—La clef?

—La voilà.

Et Danton sortit comme un fou des Tuileries.

Il sauta dans une des voitures qui stationnaient pendant toutes les séances à la porte des Tuileries, mit un assignat de dix francs dans la main du cocher, en lui disant:

—Ventre à terre! passage du Commerce.

Le cocher fouetta ses chevaux, qui partirent aussi vite que peuvent partir deux chevaux de fiacre.

Au pont Neuf, un embarras de voitures arrêta le fiacre; Danton passa sa tête bouleversée par la portière et cria:

—Place!

Un cabriolet avait engagé sa roue avec une charrette.

Le cocher du cabriolet tirait de son côté, le charretier tirait du sien.

—Place! cela t'est aisé à dire, fit le cocher du cabriolet. Fais-toi faire place toi-même, si tu peux.

Le conducteur de la charrette tirait avec cet entêtement plein de malveillance du conducteur des grosses voitures qui savent que les petites ne peuvent rien contre elles. Attelé de deux chevaux, il continuait de marcher et traînait à reculons le cabriolet et son cheval.

Danton jeta un regard sur la physionomie sournoisement riante de cet homme et vit qu'il était inutile de lui rien demander. Il ouvrit la portière, sauta à bas de son fiacre, s'approcha, passa une épaule sous l'arrière de la charrette, et d'un violent effort la jeta sur le côté.

Puis il remonta dans sa voiture en criant au cocher:

—Passe, maintenant.

Après une pareille preuve de force, Danton pensait bien que personne ne se mettrait plus sur sa route; aussi les autres voitures s'écartèrent-elles en une seconde, et cinq minutes après Danton était à la porte de la triste maison.

Là, il sauta à terre, monta rapidement les deux étages; mais, arrivé à la porte, il s'arrêta tout tremblant.

Il n'osait sonner.

Enfin il tira le cordon et la sonnette retentit.

Des pas alourdis s'approchaient de la porte.

—C'est ma mère, murmura-t-il.

Et, en effet, la porte s'ouvrit, et Mme Danton, vêtue de deuil, parut sur le seuil.

Les deux enfants, en deuil comme la grand-mère, étaient venus voir curieusement qui sonnait.

—Mon fils! murmura la vieille.

—Papa! balbutièrent les enfants.

Mais Danton ne parut voir ni les uns ni les autres; il entra sans dire une parole, ouvrit toutes les portes, comme s'il espérait dans chaque chambre retrouver celle qu'il avait perdue.

Puis, le dernier cabinet ouvert, il se jeta tout éperdu dans la chambre à coucher, enveloppa de ses bras les oreillers sur lesquels elle avait rendu le dernier soupir, et les baisa convulsivement avec des cris et des larmes.

La vieille mère profita de ce moment où son cœur semblait se fondre pour pousser les enfants dans ses bras.

Il les prit, les pressa contre sa poitrine.

—Ah! dit-il, qu'elle a dû avoir de peine à vous quitter.

Puis il tendit la main à sa mère, l'attira à lui et appuya un baiser sur chacune de ses joues flétries.

—Et maintenant, dit-il, qu'on me laisse seul.

—Comment, seul? s'écria Mme Danton.

—Ma mère, dit-il, il y a une voiture à la porte; montez dedans avec les enfants, conduisez-les chez Camille, laissez-les et restez vous-mêmes avec Lucile, et envoyez-moi Camille, il faut que je lui parle à l'instant même; voici un second assignat de dix francs que vous donnerez au cocher pour qu'il reste à ma disposition.

Dix minutes après, Camille accourait se jeter dans les bras de Danton.

—Il faut, lui dit celui-ci, que tu te fasses reconnaître du commissaire de police du quartier, que tu ailles avec lui jusqu'au cimetière Montparnasse. Le corps de ma femme est déposé dans un caveau provisoire; le commissaire de police t'autorisera à mettre la bière dans le fiacre; tu me la rapporteras; je veux revoir encore une fois celle que j'ai tant aimée.

Camille ne fit pas une observation, il obéit.

Camille se nomma et nomma Danton. Le nom de celui-ci inspirait une si grande terreur, que le commissaire ne chercha pas même à discuter; il monta en fiacre avec Camille Desmoulins, se rendit au cimetière Montparnasse, alla au caveau provisoire, se fit remettre la bière, que deux fossoyeurs portèrent dans le fiacre.

Danton entendit le roulement de la voiture qui s'arrêtait devant la porte; il descendit ou plutôt se précipita dans les escaliers, remercia Camille et le commissaire, qui avait voulu s'assurer qu'il venait bien au nom de Danton.

Camille voulut faire signe à deux commissionnaires qui jouaient aux cartes sur une borne; mais Danton l'arrêta, fit ses remerciements au magistrat, chargea l'objet sur ses épaules et le monta au second étage.

Une grande table avait été préparée dans la chambre à coucher de Mme Danton; il posa la bière dessus. Puis, se tournant vers Camille, il lui tendit la main.

—Je veux être seul! dit-il.

—Et si je ne voulais pas te laisser seul, moi?

—Je te répéterais: Je veux être seul.

Et il prononça ces paroles avec une telle énergie, que Camille vit bien qu'il n'y avait pas d'observations à lui faire.

Il sortit.

Resté seul en face de la bière, Danton tira de sa poche la clef que lui avait remise le docteur, lui fit faire un double tour dans la serrure; puis, avant d'oser lever le couvercle, il attendit un instant.

La morte était enveloppée dans son suaire. Danton en écarta les plis.

Alors on dit qu'il enveloppa le corps de ses deux bras, l'arracha à la bière, et, l'emportant sur le lit où elle était morte, essaya de la faire revivre dans un funèbre et sacrilège embrassement.

XLVI

Surge, carnifex

Ainsi, après une lutte de sept mois, après deux grandes batailles gagnées, Paris se retrouvait dans la même situation qu'en août 1792.

Comme en avril 1792, Danton venait de faire un appel au patriotisme des enfants de Paris.

Comme en 1792, Marat criait, ayant un écho dans la Montagne, qu'il fallait abattre la contre-révolution et surtout ne pas laisser derrière soi d'ennemis.

Paris fut admirable.

D'autant plus admirable que cette fois il n'y avait plus d'enthousiasme—non, l'enthousiasme avait été noyé dans le sang de Septembre—, mais seulement du dévouement.

Le faubourg envoya une garde à la Convention, et en deux jours fit trois ou quatre mille volontaires qu'il arma et équipa.

Les halles furent sublimes: une seule section, celle de la halle au blé, donna mille volontaires. Ils défilèrent à l'Assemblée, muets, sombres, la tête inclinée en avant par l'habitude de porter des sacs sur leur tête. Ils quittèrent tout, leur métier, leur femme et leurs enfants, méritant par le cœur comme par le titre qu'ils s'étaient donné eux-mêmes de Forts pour la patrie.

Le soir, il y eut aux halles repas lacédémonien; chacun apporta ce qu'il avait; ceux-là le pain, ceux-ci le vin, ceux-ci la viande et le poisson; ceux qui arrivèrent les mains vides se mirent à table comme les autres, et comme les autres mangèrent.

Un cri unanime de «Vive la nation!» se fit entendre; puis on se sépara; chacun avait ses adieux à faire, on partait le lendemain.

Maintenant, toutes ces nouvelles, qui accablaient les girondins puisqu'elles venaient à la suite d'un ministère girondin, par les fautes d'un général girondin et par la révolte d'une ville girondine, donnaient prise sérieuse aux meneurs révolutionnaires, c'est-à-dire à leurs ennemis réunis: Montagne, Commune, jacobins, cordeliers, faubourgs.

Les girondins, presque tous avocats, nous l'avons dit, prêchaient la soumission à la loi. Ils disaient: «Tombons, mais légalement.»

Ils oubliaient que les lois dont ils voulaient mourir victimes étaient des lois faites en 91 et 92, c'est-à-dire pour une époque de monarchie constitutionnelle et non pour une époque de révolution.

La loi qu'ils invoquaient était tout simplement le suicide de la République.

Il y avait un moyen d'obvier à tout, c'était de tirer du sein de la Convention même un tribunal qui concentrerait tous les pouvoirs dans ses mains, et qui prendrait le titre du tribunal révolutionnaire.

Pour lui, il n'y aurait d'autre loi que la loi du salut public.

Par lui, l'influence des girondins s'appuyant sur la loi ancienne était neutralisée. C'était à eux de se soumettre à la loi nouvelle. S'ils voulaient résister, on les briserait.

Et c'est ce que ne voulait pas encore la Convention. La Convention sentait parfaitement combien l'affaiblirait la mort d'hommes éloquents, honnêtes, dévoués à la République, ayant un immense parti, et dont le seul crime était l'hésitation à mettre le pied dans le sang.

Mais il y a dans tous les partis des enfants perdus qui veulent à quelque prix que ce soit le triomphe de leur idée; les enfants perdus de la Révolution se réunissaient à l'Évêché et y formaient une société régulière qui n'était pas reconnue par la grande société jacobine.

Cette société avait trois chefs: l'Espagnol Guzman; Tallien, ancien scribe de procureur; Collot-d'Herbois, ex-comédien.

Les chefs secondaires étaient un jeune homme nommé Varlet, qui avait hâte de tuer; Fournier, l'Auvergnat, ancien planteur, ne connaissant que le fouet et le bâton, et célèbre dans les massacres d'Avignon; le Polonais Lazouski, héros du 10-Août et qui était l'idole du faubourg Saint-Antoine.

Les six conjurés—on peut donner le nom de conjuration à un pareil projet—se réunirent au café Corazza et décidèrent de profiter du trouble dans lequel était Paris pour y soulever une émeute. Il s'agissait tout simplement, au milieu de l'émeute, de faire marcher une section sur le club des Jacobins et l'autre sur la Commune.

Cette dernière section, accusant la Convention de laisser échapper le pouvoir à ses mains débiles, forcerait la Commune de le prendre.

La Commune, ayant des pouvoirs dictatoriaux, épurerait alors la Convention; les girondins seraient alors expulsés par l'Assemblée elle-même, ou, si elle refusait, ils seraient tués pendant le tumulte.

Danton, préoccupé de la mort de sa femme, n'y mettrait aucun obstacle; Robespierre, qui à toute occasion invectivait la Gironde, à coup sûr laisserait faire. Les girondins eux-mêmes fournissaient des armes contre eux.

Dans leur bonne intention, et pour rassurer Paris, leurs journaux, dirigés par Gorsas et Fiévée, disaient que Liége était évacuée, mais n'était pas prise, et que, en tout cas, l'ennemi n'oserait se hasarder en Belgique.

Et en même temps les Liégeois, démenti vivant, arrivaient à moitié nus, les pieds meurtris de la route, traînant leurs femmes par les bras, portant leurs enfants sur leurs épaules, mourant de faim, invoquant la loyauté de la France, et à son défaut la vengeance de Dieu.

Le nouveau maire de la Commune et son rapporteur, prévoyant ce qui allait se passer, et voulant soustraire le pouvoir auquel ils appartenaient à cette responsabilité dont ils étaient menacés d'épurer la Convention, se présentèrent le 10 au matin à l'Assemblée.

Ils demandèrent des secours pour les familles de ceux qui partaient, mais ils demandaient surtout un tribunal révolutionnaire pour juger les mauvais citoyens. Puis des volontaires apparurent à leur tour pour faire leurs adieux à la Convention.

—Pères de la patrie, disaient-ils, n'oubliez pas que nous allons mourir, et que nous vous laissons nos enfants.

La harangue était courte et digne de Spartiates.

Mais implicitement, pour le salut de ces enfants laissés à la Convention, elle réclamait un tribunal révolutionnaire.

Alors Carnot se leva, Carnot que l'on nomma plus tard l'organisateur de la victoire.

—Citoyens, dit-il aux volontaires, vous n'irez pas seuls à la frontière, nous irons avec vous, nous vaincrons avec vous ou nous mourrons avec vous.

Et l'Assemblée, à l'unanimité, décida que quatre-vingt-deux membres de la Convention se transporteraient aux armées.

Des députés avaient été chargés de visiter les sections; ils revinrent en disant que toutes insistaient pour la création d'un tribunal révolutionnaire. Jean Bon Saint-André se leva, appuyant la demande, qui paraissait commandée par la volonté générale.

Pendant ce temps, Levasseur rédigeait la proposition.

Deux hommes doux et bons qui ignoraient quel instrument de mort ils bâtissaient!

Jean Bon Saint-André, un pasteur protestant qui nous improvisa une marine, la lança à la mer, se fit marin, de prêtre qu'il était, et nous légua, après le fatal combat du 1er juin 1794, la consolante légende du Vengeur, qui n'est pas encore, mais qui deviendra un jour de l'histoire.

Levasseur, un médecin qui, envoyé à une armée en pleine révolte, arrêta et soumit la révolte d'un mot.

Le tribunal révolutionnaire fut voté en principe, mais on en remit à plus tard l'organisation.

En ce moment, et au milieu du tumulte, Danton, qui depuis trois jours n'était pas venu à l'Assemblée, parut.

Danton, c'est-à-dire l'ombre de Danton! Danton, les genoux tremblants, les joues pendantes, les yeux rougis par les larmes, les cheveux blanchis aux tempes, encore livide de son contact avec la mort.

Il monta lentement et lourdement à la tribune. On eût dit qu'il sentait peser sur lui, sur sa douleur et sur les suites qu'elle avait eues, les regards de toute l'Assemblée.

Les regards de la Gironde surtout l'enveloppaient.

Ce grand parti et ceux qui s'y étaient rattachés comprenaient que cet homme qui montait à la tribune, que cet homme qu'ils avaient flétri du nom de septembriseur, que cet homme dont ils avaient refusé l'alliance, portait en lui leur salut ou leur mort.

On sentait qu'à la terreur qui pesait déjà sur l'Assemblée, Danton apportait un supplément de terreur.

—Vous avez, dit-il d'une voix rauque, voté en principe l'existence future du tribunal révolutionnaire, vous n'en avez pas décrété l'organisation. Quand sera-t-il organisé? quand fonctionnera-t-il? et quand satisfaction contre les traîtres sera-t-elle donnée au peuple? Avec les obstacles que nous rencontrons dans cette Assemblée même, nul ne le sait.

Puis, avec un sourire terrible:

—Parlons donc d'autre chose, dit-il. Je vous rappellerai, continua-t-il, qu'en septembre on sauva les prisonniers pour dettes, en ouvrant les prisons la veille du massacre. Eh bien! aujourd'hui, je ne dis pas que les circonstances soient les mêmes, mais il est toujours temps d'accomplir une œuvre juste. Aujourd'hui, consacré est ce principe que nul ne peut être privé de sa liberté que pour avoir forfait à la société: plus de prisonniers pour dettes, plus de contrainte par corps; abolissons ces vieux restes de la loi romaine des douze tables et du servage du Moyen Âge; abolissons enfin la tyrannie de la richesse sur la misère; que les propriétaires ne s'alarment point, ils n'ont rien à craindre: respectez la misère, elle respectera l'opulence.

L'Assemblée frémit. L'homme du 2 septembre annonçait-il un 12 mars?

En tout cas, elle comprit le sens et la portée de la nouvelle loi qu'on lui demandait; elle se leva avec empressement, et, à l'unanimité, elle vota l'abolition de la contrainte par corps.

—Ce n'est pas assez, ajouta Danton; ordonnez que les prisonniers de cette catégorie soient élargis à l'instant même.

Et l'élargissement immédiat fut voté.

Puis Danton se rassit, ou plutôt retomba sur son banc, dans le muet silence de la mort.

En ce moment, un homme assis au banc des girondins déchira une feuille de ses tablettes, écrivit dessus ces deux mots de Mécène à Octave: «Surge, carnifex! Lève-toi, bourreau!»

Et il signa: Jacques Mérey.

Danton, auquel un huissier remit la feuille déchirée des tablettes du docteur, tourna lentement un regard atone de son côté.

Jacques Mérey se leva, et, comme le commandeur à don Juan, il fit signe à Danton de le suivre.

Danton le suivit.

Jacques Mérey prit le corridor, ouvrit ce cabinet du secrétaire de l'Assemblée où il avait déjà eu une conférence avec Danton, et attendit celui-ci.

Danton apparut un instant après lui à la porte.

—Ferme cette porte et viens, dit Mérey.

Danton obéit.

—Au nom du dernier soupir de ta femme, que j'ai reçu, dit Jacques Mérey, où veux-tu en venir, malheureux?

—À vous sauver tous, dit Danton d'une voix sourde, et cela malgré vous-mêmes, qui voulez vous perdre.

—Étrange manière de t'y prendre! dit Mérey avec ironie.

—On voit bien que tu n'as pas été ministre de la Justice et que tu ne sais pas ce qui se passe. Je vais te le dire en deux mots, puis je rentrerai pour faire un dernier effort en votre faveur. Tâchez d'en profiter.

—Parle! reprit Jacques Mérey.

—Commençons par la province, dit Danton—ça ne sera pas long, sois tranquille—, et finissons par Paris. Tu sais que Lyon est révolté. La Convention n'avait pas une armée à envoyer à Lyon. La Convention a fait ce qu'eût fait Sparte: elle a envoyé un citoyen héroïque, un cœur intrépide, un homme que le sang n'effraye pas, car tous les jours depuis vingt ans il se lave les mains dans le sang, le boucher Legendre. Il a parlé comme s'il avait eu une armée de cent mille hommes derrière lui. On lui a présenté une pétition factieuse, il l'a mise en morceaux et l'a lancée à la tête de ceux qui la lui présentaient.

»—Et si nous t'en faisions autant que tu viens d'en faire à notre pétition! s'écria un des factieux.

»—Faites! a-t-il répondu. Coupez mon corps en quatre-vingt-quatre morceaux et envoyez les morceaux aux quatre-vingt-quatre départements; chacun d'eux m'élèvera une tombe et chacun d'eux vouera mes assassins à l'infamie.

»Qu'est devenu Legendre? Nous n'en savons rien! assassiné probablement. Et sais-tu sous quel nom et sous quelle bannière ses Lyonnais se sont révoltés? Sous le nom de girondins, sous la bannière de la Gironde. Le bataillon des Fils de famille, tous girondins, s'est emparé de l'Arsenal, de la poudre, des canons; peut-être, à cette heure, les Sardes occupent-ils la seconde capitale de la France et le drapeau blanc flotte-t-il sur la place des Terreaux!

»Sais-tu ce qui se passe en Bretagne et en Vendée? La Bretagne et la Vendée sont en pleine révolte; pendant que l'Autrichien nous met la pointe de l'épée sur la poitrine, la Vendée nous met le poignard dans le dos. Là, du moins, ils ne se font pas passer pour girondins.

»Mais votre général girondin trahit en Belgique, lui; nous avons à craindre non seulement la retraite mais l'anéantissement de l'armée; il ne nous y resterait ni un seul homme ni une seule ville, si Cobourg y avait lancé ses hussards et avait su profiter de l'irrigation des Belges, qui seraient tombés sur nos fugitifs et les eussent anéantis. Et cependant ce Dumouriez, il faut que nous le gardions jusqu'à ce qu'il nous perde, ou que nous nous sauvions en le perdant.

»Maintenant, à Paris, voilà ce qui s'y passe. Les membres du club de l'Évêché ont décrété la mort de vingt-deux d'entre vous. Ces vingt-deux-là seront assassinés sur leurs bancs à la Chambre; le reste du parti sera emprisonné à l'Abbaye, et on renouvellera sur lui la justice anonyme de Septembre.

»Veux-tu savoir ce qu'a dit Marat ce matin avant de venir à l'Assemblée? "On nous appelle buveurs de sang, a-t-il dit, eh bien! méritons ce nom en buvant le sang des ennemis. La mort des tyrans est la dernière raison des esclaves. César fut assassiné en plein sénat; traitons de même les représentants infidèles à la patrie, et immolons-les sur leurs bancs, théâtres de leurs crimes."

»Alors Mamin, le même qui a porté la tête de la princesse de Lamballe pendant toute une journée au bout d'une pique, Mamin s'est proposé, lui et quarante de ses égorgeurs, pour vous assassiner tous cette nuit à domicile.

»Hébert a appuyé. "La mort sans bruit, donnée dans les ténèbres, a-t-il dit, vengera la patrie des traîtres et montrera la main du peuple suspendue à toute heure sur la tête des conspirateurs."

»Eh bien! voilà ce qui a été décidé: l'assassinat de jour en pleine Convention, ou l'assassinat chez vous, nuitamment, dans vos demeures, comme à la Saint-Barthélemy.

»Devines-tu maintenant ce que j'ai voulu faire pour vous? En proposant de faire élargir les prisonniers pour dettes, j'ai voulu vous faire comprendre que la mort était suspendue au-dessus de vos têtes, j'ai voulu vous donner un dernier avis.

»Tu as mal interprété mes paroles, tant mieux. Tu me forces à m'expliquer clairement, je m'explique. Je ne veux pas votre mort. Je ne vous aime pas; mais j'aime votre talent, votre patriotisme, tout mal entendu qu'il est; votre honnêteté, tout impolitique qu'elle soit. Rentre, va t'asseoir près de tes amis; dis-leur comme venant de toi, comme venant de moi, si tu veux, mais de moi ils se défieront, dis-leur, cette nuit, ou de se réunir en armes pour se défendre, ou de ne point coucher chez eux. Demain, demain, il fera jour! Demain, le tribunal révolutionnaire sera organisé, et, si vous êtes véritablement des traîtres, c'est à un tribunal que vous répondrez de votre trahison.»

Mérey tendit la main à Danton.

—Il ne faut pas m'en vouloir, dit-il, j'ai été trompé par l'apparence.

—T'en vouloir! dit Danton en haussant les épaules, pourquoi faire? On a besoin de la haine pour être Robespierre ou Marat, on n'a pas besoin de la haine pour être Danton, va.

Mérey avait déjà fait quelques pas vers la porte, quand Danton bondit vers lui.

—Ah! dit-il en le serrant dans ses bras et en le prenant sur son cœur à l'étouffer. J'oubliais ce que tu as fait pour moi, ami; je ne sais pas ce qui arrivera, mais tu as ta place dans mon cœur. Si tu es obligé de fuir, viens chez moi, et je réponds de ta vie, dussé-je te cacher dans le caveau où elle est renfermée!

Et, suffoquant au souvenir de sa femme comme un enfant que les larmes étouffent, il éclata en sanglots dans les bras de son ami.

XLVII

Le tribunal révolutionnaire

Danton était bien instruit. Pendant qu'il dévoilait le complot à son ami Jacques Mérey, ce complot s'accomplissait.

Ces hommes dont la mission était d'être à la tête de toutes les actions sanglantes, ce flot révolutionnaire dont la nature était de déborder sans cesse, à qui tout ce qui tendait à fixer la Révolution était insupportable, tous ces hommes, las du nom d'assassins que Vergniaud et ses amis leur lançaient sans cesse du haut de la tribune, s'étaient mis en mouvement; ils avaient couru à la section des Gravilliers. Elle était peu nombreuse; ceux qui étaient présents, brisés de fatigue, dormaient.

—Nous venons, dirent les conspirateurs, au nom des jacobins; les jacobins veulent une insurrection, et que la Commune saisisse la souveraineté, qu'elle épure la Convention.

Mais la section des Gravilliers était dans la main du prêtre assermenté Jacques Roux, celui qu'on avait présenté à Louis XVI pour l'accompagner à l'échafaud et qu'il avait refusé.

Il flaira un crime sous cette proposition; il répondit que le peuple était assemblé dans un repas civique et que c'était au peuple qu'il fallait s'adresser.

Éconduits, ils s'éloignèrent.

Puis ils s'adressèrent à la section des Quatre-Nations, réunie à l'Abbaye, firent le même mensonge, obtinrent l'adhésion de quelques membres, qui se joignirent à eux.

Armés de cette adhésion, ils se rendirent au repas civique qui s'étendait de l'Hôtel de Ville jusqu'aux halles.

On proposa à tous les convives, déjà un peu échauffés par le vin, d'aller fraterniser avec les jacobins.

La proposition fut acceptée.

Pendant qu'ils se mettaient en marche, Jacques Mérey rentrait dans la salle, laissant à Danton resté derrière lui le temps de se calmer. Assis à gauche de Vergniaud, il lui communiqua l'avis de Danton tendant à leur faire quitter la salle.

Vergniaud le communiqua aux autres girondins. Pas un ne bougea.

Danton rentra à son tour. Cette figure bouleversée était mobile comme l'ouragan. Chacun interpréta à sa guise la décomposition de ses traits, sa pâleur mortelle, ses soupirs profonds, qui semblaient prêts à faire éclater sa poitrine.

On venait de lire la lettre de Dumouriez; Robespierre était à la tribune, et, contre toute attente, il disait:

—Je ne réponds pas de lui, mais j'ai encore confiance en lui.

Puis, comme il ne pouvait monter à la tribune sans accuser, il ajouta que le moment demandait un pouvoir unique, secret, rapide, une vigoureuse action gouvernementale. Puis il accusa la Gironde, comme toujours, revenant à son éternel refrain, disant que depuis trois mois Dumouriez demandait à envahir la Hollande, et que depuis trois mois les girondins l'en empêchaient.

Danton était resté debout près de la porte, l'œil fixé sur les girondins, qui, impassibles sur leurs bancs, malgré l'avis donné, étaient restés pour faire face à la mort.

À cette nouvelle accusation de Robespierre, Danton tressaillit.

—La parole après toi! cria-t-il à Robespierre.

—Tout de suite, répondit celui-ci, j'ai fini.

Et, tandis qu'il descendait les marches de la tribune d'un côté, Danton les montait de l'autre. Il suivit des yeux Robespierre jusqu'à ce que celui-ci eût regagné sa place entre Cambon et Saint-Just.

—Tout ce que tu viens de dire est vrai, fit-il; mais il ne s'agit point ici d'examiner les causes de nos désastres, il s'agit d'y porter remède. Quand l'édifice est en feu, je ne m'occupe pas des fripons qui enlèvent les meubles, j'éteins l'incendie. Nous n'avons pas un moment à perdre pour sauver la République. Voulons-nous être libres? Agissons. Si nous ne le voulons plus, périssons! car nous l'avons tous juré. Mais non, vous achèverez ce que nous avons commencé. Marchons! Prenons la Hollande, et Carthage est détruite. L'Angleterre ne vivra que pour la liberté! Le parti de la liberté n'est pas mort en Angleterre. Tendez la main à tous ceux qui appellent la délivrance: la patrie est sauvée, et le monde est libre. Faites partir vos commissaires; qu'ils partent ce soir, qu'ils partent cette nuit; qu'ils disent à la classe opulente: «Il faut que l'aristocratie de l'Europe succombe sous nos efforts, paye notre dette ou que vous la payiez; le peuple n'a que du sang et le prodigue; allons, misérables riches, dégorgez vos richesses!»

Des applaudissements auxquels se mêlèrent malgré eux ceux des girondins lui coupèrent la parole.

Danton interrompit d'un geste impatient les applaudissements qui l'empêchaient de continuer, et, comme si l'avenir lui apparaissait, il continua avec un visage rayonnant:

—Voyez, citoyens, les belles destinées qui vous attendent! Quoi, quand vous avez une nation entière pour levier, l'horizon pour point d'appui, vous n'avez pas encore bouleversé le monde?

Les applaudissements l'interrompirent de nouveau.

Mais lui, toujours impatient d'être enrayé dans sa route, sans leur donner le temps de s'éteindre, continua:

—Je sais bien qu'il faut pour cela du caractère, et vous en avez manqué tous; je mets de côté toutes les passions, elles me sont toutes parfaitement étrangères, excepté celle du bien public. Dans des circonstances plus difficiles, quand l'ennemi était aux portes de Paris, j'ai dit à ceux qui gouvernaient alors: «Vos discussions sont misérables; je ne connais que l'ennemi, battons l'ennemi. Vous qui me fatiguez de vos contestations particulières, au lieu de vous occuper du salut public, je vous répudie tous comme traîtres à la patrie: Je vous mets tous sur la même ligne. Attaquez-moi à votre tour, calomniez-moi à votre tour; que m'importe ma réputation! que la France soit libre, et que mon nom soit flétri!»

À ce cri de Danton, qui révélait toute sa pensée, qui expliquait Septembre et le fardeau sanglant dont il s'était chargé, il n'y eut qu'un cri d'admiration dans toute la salle.

C'était le propre de cet homme d'exciter tous les sentiments extrêmes: haine, terreur, enthousiasme.

Et cependant la Convention hésitait encore. Mais un légiste estimé, député de Montpellier, qui fut plus tard rapporteur du Code civil, plus tard second consul, plus tard enfin archichancelier de l'empire, le doux et calme Cambacérès, se leva, et, de sa place, dit sans emportement:

—Il faut, séance tenante, décréter l'organisation d'un tribunal révolutionnaire; il faut que tous les pouvoirs vous soient confiés, citoyens représentants, car vous devez les exercer tous; plus de séparation entre le corps délibérant et le corps qui exécute.

En ce moment, un homme vint dire quelques mots tout bas à l'oreille de Danton; et comme il voyait que beaucoup de membres, trouvant la séance suffisamment longue, se levaient et voulaient remettre à la nuit le vote et l'organisation du tribunal, de la tribune qu'il avait gardée:

—Je somme, dit-il d'une voix tonnante, tous les bons citoyens de ne pas quitter leur poste!

Chacun s'arrêta à ce commandement: ceux qui avaient fait déjà quelques pas revinrent à leurs bancs, ceux qui n'avaient fait que se lever se rassirent.

Danton étendit un long regard sur l'Assemblée pour s'assurer que chacun était à son poste.

—Eh quoi! citoyens, dit-il, vous alliez encore vous séparer sans prendre les grandes mesures qu'exige le salut de la République! Vous ne savez donc pas combien il est important de prendre des décisions judiciaires qui punissent les contre-révolutionnaires. C'est pour eux que le tribunal que nous réclamons est nécessaire, car ce tribunal doit suppléer au tribunal suprême de la vengeance, aveugle parfois, qui peut frapper l'innocent pour le coupable, le bon pour le mauvais; l'humanité vous ordonne d'être terribles pour dispenser le peuple d'être cruel. Organisons-le donc aujourd'hui, sans retard, à l'instant même, non pas bon, cela est impossible, mais le moins mauvais qu'il se pourra, afin que le glaive de la loi pèse sur la tête de ses ennemis au lieu du poignard des assassins; et, cette grande œuvre terminée, je vous rappelle aux armes, aux commissaires que vous devez faire partir, aux ministères que vous devez organiser. Le moment est venu, soyons prodigues d'hommes et d'argent. Prenez-y garde, citoyens, vous répondez au peuple de nos armées, de son sang, de sa fortune.

»Je demande donc que le tribunal soit organisé séance tenante; je demande que la Convention juge mes raisons et méprise les qualifications injurieuses qu'on ose me donner; pas de retard: ce soir, organisation du tribunal révolutionnaire, organisation du pouvoir exécutif; ce soir, départ de vos commissaires. Que la France entière se lève, que vos armées marchent à l'ennemi; que la Hollande soit envahie, que la Belgique soit libre; que le commerce anglais soit ruiné; que nos armes partout victorieuses portent aux peuples la délivrance et le bonheur qu'ils attendent vainement depuis trois mille ans, et que le monde soit vengé!»

C'était à cette heure le cœur de la France lui-même qui battait dans la poitrine de Danton. Ses paroles retentissaient pressées comme les battements du tambour; c'était le pas de charge de la liberté s'élançant à la conquête du monde.

Il descendit de la tribune soulevé dans les bras de ses amis; puis il chargea Cambacérès, auquel il parlait pour la première fois, mais qui était venu lui porter un si utile concours, de veiller sur l'exécution des mesures qui venaient d'être votées d'enthousiasme.

Puis il s'élança hors de la Convention; le devoir qu'il s'était imposé dans cette journée terrible l'appelait ailleurs.

Cet homme qui était venu lui parler tout bas était venu lui dire:

—On propose en ce moment aux jacobins l'égorgement de la Gironde.

Voilà ce qui se passait:

Nous avons laissé les conspirateurs de l'Évêché, après avoir entraîné à leur suite quelques membres de la section des Quatre-Nations, proposant aux convives du repas civique d'aller fraterniser avec les jacobins.

La proposition acceptée, on suivit la rue Saint-Honoré avec des chants patriotiques et les cris de: «Vaincre ou mourir!»

Ce fut ainsi qu'ils entrèrent aux Jacobins, beaucoup à moitié ivres, quelques-uns le sabre à la main.

Un volontaire du Midi s'avança alors au milieu de la salle, et, dans un patois à peine intelligible:

—Citoyens, dit-il, je demande à faire une motion. La patrie ne peut être sauvée que par l'égorgement des traîtres. Cette fois il faut faire maison nette: tuer les ministres perfides, les représentants infidèles.

À ces mots, une femme qui écoutait des tribunes descendit rapidement l'escalier qui conduisait à la porte du club, et allant sur les premières marches de celui qui remontait à la rue, elle heurta un homme qui se précipitait dans le club.

Deux noms s'échangèrent:

—Danton! s'écria cette femme.

—Lodoïska! murmura Danton.

Mais il ne s'arrêta point, il ne lui adressa point la parole. Elle, de son côté, s'enfuit comme plus épouvantée qu'auparavant.

Danton comprit pourquoi cette femme fuyait.

C'était la maîtresse de Louvet, c'était celle dont il avait mis le nom et tracé le portrait dans son roman de Faublas, c'était celle enfin qui, compagne de sa fuite et de son exil, devait, essayant de le suivre jusque dans la tombe, boire à l'heure de sa mort les six potions d'opium que le malade devait boire en six nuits.

La dose était trop forte, l'estomac de la femme dévouée ne put la supporter; elle la rejeta et fut sauvée malgré elle.

Danton avait compris. On décrétait la mort des girondins; Lodoïska, présente, se sauvait pour annoncer à son amant et à ses amis le complot qui s'organisait contre eux et que lui-même avait découvert à Jacques.

En le voyant, la terreur de la pauvre femme s'était augmentée; elle croyait Danton l'ennemi de la Gironde.

Danton, au contraire, qui faisait en ce moment tout ce qu'il pouvait pour se rapprocher d'elle, venait pour sauver les girondins.

Il se précipita dans la salle. Un cri d'étonnement sortit de toutes les bouches. Le cordelier Danton chez le jacobin Robespierre! le chasseur entrait dans l'antre du tigre.

Mais lui, l'athlète au bras puissant et à la voix tonnante, eut bientôt écarté ceux qui s'opposaient à son entrée et fait taire ceux qui ne voulaient point qu'il parlât.

Une fois à la tribune, il était maître de l'assemblée.

Alors il expliqua à tous ces hommes qu'en voulant sauver la patrie ils allaient la perdre; que ce n'était pas par des assassinats et des égorgements qu'on rétablissait la tranquillité et la confiance publiques; que ce n'était point des martyrs qu'il fallait faire, mais des coupables qu'il fallait frapper; il leur annonça qu'un tribunal révolutionnaire venait d'être voté; qu'à ce tribunal seul désormais appartiendrait la connaissance des délits politiques. Puis l'habile orateur, après quelques louanges à leur patriotisme, après une excitation de rejoindre promptement l'armée, après le serment fait par lui, Danton, eux partis, de veiller sur la République, il les convia à aller fraterniser aux cordeliers, où Camille Desmoulins, prévenu, les attendait.

Et eux, changés tout à coup:

—Il a raison, dirent-ils. Vive la Nation!

Et ils s'éloignèrent pour aller fraterniser avec les cordeliers.

En un seul bond, Danton fut des jacobins à la Convention, de la rue Saint-Honoré aux Tuileries.

Personne ne s'était aperçu de son absence. Pas un girondin ne s'était levé de son banc.

On votait l'organisation du tribunal révolutionnaire.

Voici ce qu'on décrétait, ce que décrétaient les girondins eux-mêmes, forgeant la hache qui devait abattre leurs têtes:

«Neuf juges nommés par la Convention jugeront ceux qui lui seront envoyés par décret de la Convention: nulle forme d'instruction; point de jurés; tous les moyens admis pour former la conviction.

»On poursuivra non seulement ceux qui prévariquent dans leurs fonctions, mais ceux qui les désertent ou les négligent; ceux qui, par leur conduite, leurs paroles ou leurs écrits, pourraient égarer le peuple; ceux qui, par leurs anciennes places, rappellent les prérogatives usurpées par les despotes.

»Il y aura toujours, dans la salle du tribunal, un membre pour recevoir les dénonciations.»

Les girondins avaient voté pour le tribunal révolutionnaire, mais non point pour une semblable rédaction, à laquelle se fût certes opposé Danton s'il se fût trouvé là, puisque Danton, comme eux, devait être condamné par ce tribunal.

Ils votèrent contre la rédaction. La majorité l'emporta.

—C'est l'inquisition! s'écria Vergniaud, et pire que celle de Venise!

Et il s'élança hors de la Convention, suivi de tous ses amis, qui pour la première fois commençaient à entrevoir la profondeur du gouffre où on les poussait.

XLVIII

Lodoïska

Louvet, que nous avons vu imprudemment élevé par ses amis, logeait dans la rue Saint-Honoré, à quelques pas seulement du club des jacobins. Sa hardiesse à accuser l'homme populaire par excellence, l'hôte du menuisier Duplay, l'incorruptible Robespierre, comme on l'appelait, le désignait à la haine du peuple, et il savait que du premier soulèvement il serait la première victime. Aussi sa vie était-elle d'avance celle d'un proscrit. Il ne sortait, même pour aller à la Convention, qu'armé d'un poignard et de deux pistolets. La nuit, il demandait asile à quelque ami, et ne rentrait que furtivement dans sa propre maison pour visiter la jeune et belle créature qui s'était dévouée à lui.

Cette femme, dont l'œil inquiet épiait sans cesse, entendit passer avec des vociférations et des chants patriotiques cette députation qui se rendait aux Jacobins; au milieu de ces vociférations, elle entendit les cris de: «Mort aux girondins!» et, soit préoccupation, soit réalité, elle crut même entendre celui de: «Mort à Louvet!»

Alors elle descendit, se mêla aux groupes, pénétra dans la salle avec eux, monta aux tribunes pour s'y dissimuler, et là, dans toute son étendue, elle entendit la motion d'égorger les traîtres, les ministres perfides et les représentants infidèles.

Pour elle, il n'y avait pas de doute; ce que demandait cette voix, c'était la mort de son amant et de tout le parti dont il était un des chefs.

On a vu comment elle s'était élancée hors de la salle, comment elle avait rencontré Danton sur la porte, et comment, dans son ignorance du but qui l'amenait, sa fuite n'avait été que plus précipitée.

Où courait-elle?

Elle n'en savait rien d'abord elle-même. Ce jour-là, elle n'avait point de rendez-vous pris avec Louvet. Chez qui allait-elle porter la nouvelle terrible? chez Roland? car Roland était l'âme de la Gironde. Mais la sévère Mme Roland, l'inspiratrice de son mari, même pour un danger de mort, consentirait-elle à recevoir chez elle la maîtresse de l'auteur de Faublas? Non.

Chez Vergniaud? Mais Vergniaud n'était jamais chez lui. Tous ces hommes de la Révolution, sachant le peu de temps qu'ils avaient à vivre, essayaient de doubler leur existence par l'amour. Vergniaud ne serait pas chez lui; il serait chez Mlle Candeille, la charmante actrice, qui, dans son égoïsme, ne laisserait pas sortir son amant, de crainte qu'il lui arrivât malheur.

Chez Kervélagan? Mais sans doute était-il déjà au faubourg Saint-Marceau, au milieu des fédérés bretons, s'il n'était pas encore parti de Paris.

Mais n'était-ce point achever de perdre les girondins que de leur faire chercher un refuge dans les rangs des Bretons, au moment où la Bretagne se soulevait?

Au moment où, arrêtée au coin de la rue de l'Arbre-Sec, elle hésitait pour savoir si elle continuerait sa route ou franchirait le pont Neuf, elle vit passer près d'elle un homme qu'elle crut reconnaître pour un des leurs.

Il marchait calme et avec l'insouciance de l'homme ou qui ne connaît pas le danger ou qui le méprise.

Elle alla à lui.

—Citoyen, dit-elle, je suis Lodoïska, la maîtresse de Louvet; il me semble que je reconnais en vous un girondin, ou tout au moins un ami de la Gironde.

Celui auquel elle s'adressait la salua respectueusement.

—Vous ne vous trompez pas, madame, lui dit-il, sans partager toutes les opinions de la Gironde, je partagerai probablement son sort. Jeté dans Paris par un grand amour et une grande haine, je me suis assis sur un des bancs de vos amis, espérant y faire la guerre à la noblesse et ses privilèges, dont j'étais victime: je me suis trompé. La République est tellement forte, à ce qu'il paraît, que ses enfants se divisent, et que je n'assiste plus qu'à des récriminations de parti, qu'à des accusations de faiblesse ou de trahison. Vous pouvez donc vous fier à moi, madame; mon nom est Jacques Mérey.

Lodoïska avait entendu prononcer ce nom comme celui d'un médecin savant, humanitaire et dévoué à la République. Elle saisit son bras.

—Aidez-moi à les sauver, dit-elle, et à vous sauver vous-même.

Jacques Mérey secoua la tête.

—Je crois bien, dit-il, que nous sommes tous perdus. Peu m'importe! à moi qui ne tenais à la vie que par mon amour. Je peux dire cela à vous qui ne vivez que par le vôtre, madame; mais je n'en suis pas moins tout à vos ordres, si je peux vous aider en quelque chose.

—Mais vous ne savez donc pas ce qui se passe, s'écria Lodoïska.

—Oh! si fait! dit Jacques, je suis au courant de tout; je quitte la Convention.

—Mais vous ne quittez pas, comme moi, les jacobins, dit Lodoïska. Vous ne savez pas que la section des Quatre-Nations et les volontaires de la Halle sont venus au nombre de mille, avec des chants frénétiques et des cris féroces, demander la mort des girondins.—Et tenez, dit-elle, en lui montrant une nouvelle colonne d'hommes du peuple qui s'avançait dans la rue Saint-Honoré, la plupart armés de sabres et de piques; et tenez, voilà les bourreaux!

Et, en effet, ces hommes, en passant devant Lodoïska et Jacques Mérey, laissèrent échapper des imprécations de colère et des menaces de mort.

—Allons chez Pétion, lui dit Jacques Mérey; c'est là que se sont donné rendez-vous tous nos amis.

Pétion demeurait rue Montorgueil. Mérey et Lodoïska franchirent les halles pleines de tumulte et de cris; les femmes, qui croyaient que c'était à la trahison du ministre de la guerre Beurnonville et du général en chef Dumouriez et des girondins qu'était dû l'enrôlement forcé des derniers volontaires, étaient toutes armées de couteaux qu'elles agitaient sans nommer personne, mais en demandant la mort des traîtres. Quelques-unes avaient des piques et demandaient à marcher, elle aussi, sur la Convention.

—Ah! murmurait Lodoïska, et quand on pense que c'est aux hommes du 20 juin, aux hommes du 10 août, aux hommes du 21 septembre, qu'on fait de pareils reproches, n'est-ce point à dégoûter les martyrs du peuple de mourir pour lui?

Ils traversèrent toutes ces halles où, sur les tables tachées de vin, restaient des verres à moitié vides, et l'on gagna la maison de Pétion.

Là, en effet, comme le mot d'ordre en avait été donné aux girondins avant de se séparer, toute la Gironde était réunie.

En entrant dans la salle de la réunion, Lodoïska aperçut Louvet, courut à lui, lui sauta au cou en criant:

—Je t'ai retrouvé, je ne te quitte plus.

Alors, entraînant son amant dans un angle de la salle, elle laissa à Jacques Mérey le soin de tout expliquer.

Alors Jacques Mérey, en omettant seulement sa conférence avec Danton, raconta comment il avait rencontré Lodoïska et ajouta ce qu'il avait vu et entendu.

Alors la majorité des girondins décida qu'il était inutile d'aller braver la mort à la Convention; une séance de nuit était plus dangereuse encore, dans les circonstances où l'on se trouvait, qu'une séance de jour, et, on l'a vu, la séance du jour avait été plus que tumultueuse.

Chacun alors chercha l'asile où il pourrait passer la nuit. Vergniaud et Jacques Mérey déclarèrent que rien ne les empêcherait d'aller à la Convention. Quant à Pétion, au lieu d'aller chercher dehors un asile, après avoir écouté ce que Lodoïska et Louvet lui disaient du péril couru par lui, il alla à la fenêtre, l'ouvrit, étendit la main au-dehors, et, la rentrant toute mouillée:

—Il pleut, dit-il, il n'y aura rien.

Et, quelque supplication qu'on lui fît, il refusa de quitter la maison.

Jacques Mérey, qui était resté plus inconnu que les autres et plus populaire en même temps, parce que c'était lui qui était venu apporter la nouvelle de la victoire de Valmy et de celle de Jemmapes, offrit sa chambre à Louvet et à Lodoïska, à peu près sûr que son logement, où il ne recevait personne, auquel personne ne lui écrivait, était inconnu des assassins.

Puis, lorsqu'il les eut installés chez lui, il marcha droit à la Convention, où il trouva Vergniaud déjà établi sur son banc.

Cette colonne qui avait rencontré Lodoïska et Jacques Mérey, cette colonne qui s'avançait jetant l'insulte et la menace aux girondins, se rendait à l'imprimerie de Gorsas, rédacteur en chef de la Chronique de Paris, celui-là même qui avait annoncé, comme nous l'avons dit, que Liége n'était pas prise par les Autrichiens, au moment où les Liégeois proscrits, fugitifs, se répandaient dans les rues de Paris, augmentant par leur présence la haine que l'on portait aux girondins.

Les émeutiers déchirèrent les feuilles déjà tirées, brisèrent les presses, dispersèrent les caractères et pillèrent les ateliers.

Quant à Gorsas, un pistolet à chaque main, il passa inconnu au milieu des assassins qui demandaient sa tête, agitant ses pistolets et criant comme les autres:

—Mort à Gorsas!

À la porte, il trouva un flot de peuple si épais qu'il craignit d'être reconnu par les imprimeurs de quelque autre presse; il se glissa dans une cour par une porte entrouverte qu'il ferma derrière lui, puis il sauta par-dessus le mur de cette cour, et s'en alla droit à la section dont il faisait partie.

La section résolut d'aller avec lui porter plainte à la Convention.

Pendant ce temps-là, les émeutiers décidaient d'en faire autant chez Fiévée, qui, comme Gorsas, publiait une feuille girondine.

Comme chez Gorsas, tout fut pillé, brûlé, jeté à la rue.

La colonne dévastatrice ne comptait pas se borner là. Elle alla à la Convention pour y demander la mort de trois cents députés. On sentait Marat derrière toutes ces demandes. Marat prévoyait toujours par chiffres.

Mais voilà que, tandis que les émeutiers entraient d'un côté, Gorsas et les membres de la section entraient par l'autre comme accusateurs. Gorsas, tenant toujours ses deux pistolets à la main, s'élança à la tribune.

Inviolable à double titre, comme journaliste, comme membre de la Convention, il venait demander justice contre ceux qui avaient brisé ses presses.

Les émeutiers s'arrêtèrent étonnés: ils venaient comme accusateurs des girondins, et voilà qu'ils étaient accusés comme pillards, comme voleurs et comme assassins.

Un député alors monta à la tribune, c'était Barrère. Il se tourna vers les émeutiers:

—Je ne sais pas, dit-il, ce que vous venez chercher ou demander ici; je sais seulement que l'on a parlé cette nuit de couper des têtes de députés. Citoyens, dit-il en étendant vers eux une main menaçante, sachez, une fois pour toutes, que les têtes des députés sont bien assurées; les têtes des députés sont non seulement posées sur leurs épaules, mais sur tous les départements de la République. Qui donc oserait décapiter un département de la France? Le jour où ce crime s'accomplirait, la République serait dissoute. Allez, méchants citoyens, ajouta-t-il, et ne revenez plus dans de semblables intentions.

Les émeutiers délibérèrent un instant. Puis un des chefs s'avança, protesta de son dévouement et de celui de ses hommes à la République, et demanda à défiler devant les représentants au cri de «Vive la nation!»

Cette faveur leur fut accordée.

Au moment où ils passaient devant les bancs de la Gironde, occupés seulement par Vergniaud et par Jacques Mérey, tous deux se levèrent, croisèrent les bras en manière de défi.

Cette nuit, nuit du 10 au 11 mars, la Convention, n'ayant plus ni argent, ni armée organisée, ni force intérieure, ni unité qui assurât son existence, la Convention créa ce fantôme sanglant qui épouvante l'Europe depuis près d'un siècle et qui fit la Révolution si longtemps incomprise: LA TERREUR!

On l'avait invoquée armée d'un glaive contre Paris, Paris la renvoya armée d'une hache au monde.

L'armée, vaincue non point par la lutte, par des combats, mais par le doute et la lassitude, l'armée, démoralisée, fuyait devant l'ennemi; elle allait rentrer en France, livrer la France!

Elle vit la Terreur à la frontière, elle s'arrêta et fit face à l'ennemi.

Cette armée, c'était tout ce qui restait à la République. Rien à envoyer à Lyon; rien à envoyer à Nantes.

Nos volontaires étaient à peine suffisants pour maintenir la Belgique qui nous échappait.

On envoya nos volontaires en Belgique.

À Lyon, Collot-d'Herbois; à Nantes, Carrier.

C'est-à-dire la Terreur!

XLIX

Deux hommes d'État

La séance avait duré jusqu'au jour, Danton s'était endormi sur son banc, écrasé de fatigue; personne ne songeait à le réveiller.

On eût dit un lion endormi dont nul n'osait s'approcher.

Jacques Mérey laissa la salle s'évacuer entièrement, échangea une poignée de main, un sourire et un haussement d'épaules avec Vergniaud, puis il alla à Danton, et lui posa la main sur l'épaule.

Danton s'éveilla par un brusque mouvement et porta la main à sa poitrine, où était caché un poignard.

Chacun de ces hommes, en s'endormant libre, ignorait s'il ne s'éveillerait pas prisonnier le lendemain. Quelques minutes de repos avaient suffi à rendre la force au colosse.

Quant à Jacques Mérey, il avait cette force invincible des travailleurs et des savants habitués à lutter contre le sommeil.

Jacques prit le bras de Danton et sortit avec lui de la Convention.

Dans le corridor, ils rencontrèrent Marat qui causait avec Panis.

En voyant Danton, Marat vint à lui, jeta un regard de haine, en passant, sur Jacques, dit quelques mots à l'oreille de Danton, et s'éloigna.

—Pouah! dit Danton avec un profond sentiment de dégoût. Du sang! Le misérable! toujours du sang; il ne lui faut que du sang! Sortons d'ici, la moitié de ces hommes me fait horreur ou pitié; j'ai besoin de respirer un air pur.

Et il entraîna Jacques dans le jardin des Tuileries.

On était au 11 mars, au matin. La gelée était fraîche, la terre couverte d'une légère couche de neige; des stalactites de glace, dans lesquelles se reflétaient comme dans des girandoles de cristal le soleil levant, pendaient aux arbres, et cependant on sentait que ce manteau d'hiver était jeté sur les épaules du bon avril; les ramiers, volant d'arbre en arbre et se poursuivant déjà avec des roucoulements d'amour, faisaient tomber des branches une pluie de diamants, tandis que les moineaux devenus moins frileux commençaient à reparaître et sautillaient en caquetant, à travers les lilas et les seringas des parterres.

Danton respira à pleine poitrine quelques haleines de cet air printanier et sa nature toute sanguine sembla se reprendre à la vie.

—Voilà, dit-il, des arbres, des ramiers et des oiseaux à qui tous nos débats sont bien indifférents, et qui ne connaissent ni montagnards, ni girondins, ni jacobins, ni cordeliers.

—Ajoute, dit Mérey, ni Robespierre, ni Marat; ils sont bien heureux.

—Admire, philosophe, continua Danton, comme au milieu de tout cela la nature poursuit sa route immuable. Dans un mois, les bourgeons vont pousser sur ces arbres, ces oiseaux s'aimer, ces fleurs s'ouvrir, un chant d'amour emplira la création, les nids se suspendront aux branches, le pollen fécondateur flottera dans l'air, jusqu'aux fenêtres de la Convention les hirondelles viendront gazouiller: "Nous voilà de retour pour accomplir la grande œuvre du Seigneur, l'œuvre qui, de l'enchaînement de la vie à la mort, fait l'éternité. Que faites-vous, vous autres rois de la création, vous aimez-vous comme nous?"

»Deux voix leur répondront: "Haine!" glapissantes comme celle du renard qui dira: "Défiez-vous, citoyens; défiez-vous de vos pères, défiez-vous de vos mères, défiez-vous de vos frères, de vos amis et de vos enfants. Nous sommes entourés de traîtres. Dumouriez trahit, Valence trahit, Custine trahit, la droite trahit, la plaine trahit, la Gironde trahit. Une chaîne de trahisons nous enveloppe: Pitt en tient un bout; je vois d'ici celui qui tient l'autre; et les anneaux de cette chaîne sont d'or."

»L'autre, coassante comme celle des crapauds: "Du sang! du sang! du sang!"

»Eh! tu en auras du sang, poursuivit Danton avec un sourire mélancolique. Combien de nous qui verront encore ce printemps ne verront pas le printemps prochain, et plus encore ne verront pas l'autre.»

—Tu es de sinistre augure, ce matin, Danton.

Danton haussa les épaules:

—Je suis comme cet homme dont parle l'historien Joseph, qui pendant sept jours tourna autour de la ville sainte en criant: «Malheur à Jérusalem; malheur à Jérusalem!» et le huitième jour cria: «Malheur à moi-même!» Une pierre lancée des remparts lui brisa la tête.

—Nous sommes Jérusalem, n'est-ce pas, nous autres girondins, dit Jacques, et toi l'homme à la prophétie?

—Que veux-tu! Dieu nous a tous frappés d'aveuglement.

—Mais puisque toi seul vois clair, puisque toi seul sais ton chemin au milieu de cette foule d'insensés, pourquoi ne t'éloignes-tu pas de ces deux hommes, dont l'un, Marat, déshonore ta politique, dont l'autre, Robespierre, use ta popularité? et ta popularité usée, tu l'as dit toi-même, menacera ta vie!

—Que veux-tu? dit insoucieusement Danton, voilà le printemps qui revient, je ne suis pas un lépreux comme Marat, je ne suis pas un hypocrite comme Robespierre, je suis un homme de chair et de sang, je veux vivre les quelques jours qui me restent à vivre.

—Danton, prends-y garde, dans la situation où est la France, dans la situation où est la République, avec la place que tu as conquise dans la Convention, une pareille insouciance ou un pareil découragement sont un crime. Ne vois-tu pas que le vaisseau de la France, pour avoir trop de pilotes, n'en a pas un seul? Ne laisse pas prendre le gouvernail ni par un hypocrite ni par un fou. Saisis les affaires de ta main puissante; mets un frein à la populace: donne une impulsion à l'esprit public, une direction à l'Assemblée; écrase comme de vils reptiles Marat dans sa bave et Robespierre dans son orgueil; toi seul en ce moment peux à la Convention ce que tu voudras; sois l'homme que je dis; prête la force au côté faible mais honnête de l'Assemblée, nous oublierons le passé et nous te suivrons; ton ambition sera le salut de la patrie.

Danton fixa ses yeux sur ceux de Jacques, et sembla vouloir lire jusqu'au fond de son âme.

Puis, s'arrêtant tout à coup:

—Au nom de qui me parles-tu? demanda-t-il.

—Au nom de ceux, répondit le girondin, qui méprisent Marat et qui détestent Robespierre.

—Que je méprise Marat, tout le monde le sait, puisque tout haut je l'ai dit en pleine tribune; mais qui t'a dit que je détestais Robespierre?

—Ton intérêt politique, et, à défaut de l'intérêt politique, ton instinct de conservation. Robespierre a déjà murmuré contre toi des paroles sinistres, et, si tu ne le préviens pas, il te préviendra.

—Es-tu chargé d'un mandat près de moi?

—Non, mais je suis prêt à accepter le tien.

—Et tu me répondrais de tes girondins?