—Je ne réponds que d'une chose, du désir de t'avoir pour chef. Je te crois à la fois homme de renversement et de fondation.
—Tu me crois cela, toi, parce que tu me connais depuis longtemps; mais tes amis... tes amis n'ont pas confiance en moi; je me perdrais pour eux, et, dépopularisé, ils me livreraient à mes ennemis. Non! Alea jacta est! Que la mort décide!
—Danton...
—Non, il y a entre vous autres et moi un abîme infranchissable, le sang de Septembre, que je n'ai pas fait couler cependant. Un jour que nous aurons du temps à perdre, je te raconterai cela. En attendant, écoute, Mérey; je t'aime depuis longtemps; dernièrement, tu as fait pour moi tout ce qu'un ami, tout ce qu'un frère pouvait faire. Eh bien! pendant que je suis puissant encore, demande-moi quelque chose.
—Que veux-tu que je te demande? Je suis un savant, beaucoup plus riche qu'un savant ne l'est d'ordinaire. J'ai en Champagne et du côté de l'Argonne des biens assez considérables. Je suis médecin et, si je voulais exercer ma profession, je gagnerais des monceaux d'or. Je me suis fait nommer député, ou plutôt on m'a nommé député malgré moi. Je n'ai accepté que dans ma haine des privilèges que je voulais combattre. J'ai voté pour la prison perpétuelle dans le procès de Louis XVI parce que, médecin, je ne pouvais voter pour la mort; mais depuis, mon vote a constamment précédé ou suivi les votes les plus ardents au bien de la nation. Que veux-tu faire pour moi? Je ne désire rien, et ce que je regrette, tu ne peux me le rendre.
—Qui sait? réfléchis. Demain peut-être les tempêtes de la tribune nous éloigneront à tout jamais l'un de l'autre. Demande-moi ce que tu voudras, et, à ton grand étonnement, peut-être pourrais-je selon ton désir.
—Oh! c'est une trop longue histoire, dit Jacques Mérey.
—Écoute, dit Danton: j'ai acheté et meublé une maison de campagne sur les coteaux de Sèvres. Montons en voiture et viens déjeuner avec moi. Tu n'as aucun besoin de rentrer, personne qui t'attende?
—Non, au contraire, plus tard je rentrerai, plus ceux qui sont chez moi m'en sauront gré.
—Eh bien! voilà une voiture, montons-y; viens, et tu me conteras ton histoire tout le long du chemin.
Tous deux montèrent en voiture.
—À Sèvres! dit Danton.
La voiture partit.
Alors Jacques Mérey, dont le cœur trop plein débordait depuis six mois, raconta toute sa longue histoire à Danton, et, à son grand étonnement, cet homme de bronze l'écouta sans en perdre une parole, laissant son visage refléter toutes les émotions de son cœur.
Enfin Jacques aborda le véritable motif de sa confidence. Lorsqu'il lui eut dit la fuite, ou plutôt l'enlèvement d'Éva par Mlle de Chazelay, lorsqu'il lui eut dit comment, à Mayence, il avait perdu sa trace, ne pouvant la suivre au cœur de l'Allemagne, il lui demanda, demande difficile à faire, car elle touchait à cette accusation de trahison éternellement suspendue sur la tête de Danton par Robespierre, il lui demanda en hésitant:
—Toi qui as tant de relations à l'étranger, pourrais-tu me dire où elle est?
Danton le regarda fixement.
—Ma vie est là, dit Jacques Mérey, et, si je n'ai pas l'espoir de la retrouver, comme je ne crois à rien, quand la France n'aura plus besoin de moi, je me brûlerai la cervelle.
Et il serra la main de Danton.
On était arrivé à la porte de la maison de campagne. Le fiacre s'arrêta, les deux hommes en descendirent, sans dire un mot de plus, et montèrent dans une jolie salle à manger située au premier étage.
Un grand feu brûlait dans l'âtre, une table était dressée avec plusieurs couverts.
—Tu attends du monde à déjeuner? dit Jacques.
—Non, mais je reviens rarement seul; mon domestique sait cela, et il s'arrange en conséquence.
Puis il s'approcha de la fenêtre, et, tandis que Jacques Mérey se réchauffait les pieds, il posa son front brûlant sur la vitre glacée et demeura immobile.
Mérey comprit qu'il attendait une apparition quelconque.
Au bout de quelques minutes, Danton fit un mouvement.
Puis, tournant la tête sur l'épaule:
—Viens voir, dit-il à Jacques.
—Quoi voir? demanda celui-ci.
—Regarde! dit Danton.
Et il approcha la tête de Mérey du carreau le plus voisin de celui par lequel il regardait lui-même.
Jacques vit alors, de l'autre côté d'un petit jardin pouvant avoir vingt-cinq à trente pas de long, accoudée à une fenêtre ouverte, une petite tête blonde perdue dans ce que l'on appelait alors une palatine.
L'enfant pouvait avoir seize ans.
—Comment la trouves-tu? demanda Danton.
—C'est une charmante jeune fille, dit Jacques Mérey.
—Ressemble-t-elle à ton Éva?
—Toutes les femmes blondes se ressemblent, dit Jacques, excepté pour celui qui les aime.
—Laisse-moi ouvrir la fenêtre et causer un peu avec elle.
—Tu la connais?
—Oui.
—Et tu causes avec elle?
—Sans doute. Il faut d'abord que je l'habitue à ma laideur.
—Et puis après?
—Je l'habituerai à ma réputation.
—Et puis après?
—J'en ferai ma femme.
—Ta femme! s'écria Jacques Mérey en regardant Danton avec stupeur, et il y a huit jours à peine que ta première femme est morte!
—Oui, c'était chose convenue du vivant de l'excellente créature que j'ai perdue; Louise Gely, c'est son nom, est sa filleule, et elle l'a désignée pour servir de mère à ses enfants.
Danton ouvrit la fenêtre.
Jacques Mérey se retira en arrière.
Alors celui qu'on appelait l'homme de sang entama une idylle de Gessner avec cette jeune fille. Il lui parla du printemps, de l'amour, des fleurs, de la vie calme, du bonheur conjugal. Il fut jeune, il fut tendre, il fut amoureux, il fut poétique. Jacques, la tête posée sur sa main, regardait et écoutait avec stupéfaction. Il comprenait la fascination de cet homme sur une femme, comme celle du serpent sur l'oiseau; enfin ce fut Danton qui le premier dit à la douce jeune fille de prendre garde à la fraîcheur du temps, de se garantir de cet air glacé qui montait de la Seine au sommet des collines. Il entendit la fenêtre de Louise se refermer, et Danton rayonnant referma la sienne.
Du bout des doigts, en rentrant chez elle, Louise avait envoyé un baiser.
—En vérité, lui dit Jacques en le voyant refermer la fenêtre, s'asseoir à table rayonnant, comme nous l'avons dit, et demander son déjeuner, en vérité, tu me confonds.
—Pourquoi cela? demanda Danton; parce que devant toi philosophe, parce que devant toi médecin, je suis homme. Que t'ai-je dit ce matin? Que probablement tu ne verrais pas les fleurs de 94 et moi de 95. Eh bien! je veux vivre jusque-là.
—Alors tu penses que cette jeune fille t'aimera?
—Le sais-je? J'ai rendu de grands services à sa famille; le père était huissier audiencier au parlement; je lui a fait avoir une place lucrative au ministère de la Marine. On leur a dit quelques mots déjà de mariage; le père est royaliste, la mère est dévote. Comme tout cela va bien! Hier, je leur ai fait une visite: le père m'a reproché Septembre, la mère m'a dit que l'homme qui épouserait sa fille accomplirait avant de l'épouser ses devoirs de religion.
—Tu feras cela?
—Moi, je ferai tout ce que l'on voudra pour arriver à l'accomplissement de mon désir. Je suis le tribun de la liberté, mais je suis le serf de la nature. Il y a un complot dans tout cela, complot de la sainte femme qui est morte et qui était royaliste; en me remariant à une belle jeune fille royaliste, elle croit du fond de sa tombe me tirer de la Révolution, créer un défenseur à la veuve et à l'orphelin du Temple.
—Penses-tu parfois à de semblables utopies?
—Moi? (Danton haussa les épaules.) Je ne pense à rien. L'enfant du Temple, Égalité, Chartres, Monsieur, frère du roi, comme ils l'appellent, est-ce que cela n'est pas frappé de mort et ne mourra pas de soi-même? Ce que je veux, moi, c'est de doubler mes jours avec mes nuits; c'est, la nuit, de m'acharner à l'amour, le jour au combat; c'est de lutter, de m'épuiser, de me tuer moi-même si c'est possible avant qu'ils me tuent! Ne m'a-t-on pas appelé le Mirabeau de 93?
Et, en parlant ainsi, Danton dévorait des viandes saignantes et buvait en proportion. Pour soutenir cette puissante nature, il fallait des repas de lion.
Le déjeuner fini:
—Reviens-tu à Paris? lui demanda Jacques.
—Ma foi! non, dit Danton. Je suis fatigué, je vais rester toute la journée ici; me refaire un peu par les yeux et, qui sait? peut-être par la parole. C'est la première fois que la chaste enfant me jette une caresse: je vais lui reporter le baiser qu'elle m'a envoyé.
—Je puis prendre ton fiacre alors?
—Parfaitement, à moins que tu ne préfères rester avec moi.
—Non, il faut que j'aille rendre la liberté à deux tourtereaux que la voix de mon ami Danton a effrayés.
—Bon! je parie que c'est à Louvet et à Lodoïska?
—Justement, dit en riant Jacques.
—Si je puis sauver ces deux-là, dit Danton, je le ferai, ils s'aiment trop.
—Et si tu ne peux les sauver? demanda Jacques.
—Je tâcherai qu'ils meurent ensemble.
Jacques tendit la main à Danton; Danton la lui serra cordialement. Puis, comme Jacques essayait de la retirer, il la retint.
—Jacques, dit-il, c'est à Mayence que tu as perdu la trace de ton Éva et de Mlle de Chazelay?
—Oui.
—Eh bien! sois tranquille, je les retrouverai. Mais ne dis jamais ni par qui ni comment tu auras eu de leurs nouvelles.
Jacques poussa un cri et se jeta dans les bras de Danton avec des larmes plein les yeux.
—Eh bien! lui dit Danton, tu vois que, toi aussi, tu es un homme!
Robespierre avait dit dans la fameuse séance de la Convention que nous avons essayé de mettre sous les yeux du lecteur:
—Je ne réponds pas de Dumouriez, mais j'ai confiance en lui.
Si nous revenons encore à Dumouriez, c'est que le sort des girondins était lié à son sort, et que le sort de notre héros, Jacques Mérey, était lié au sort des girondins.
Certes nous eussions pu passer plus rapidement que nous ne l'avons fait sur ces époques terribles. Mais quel est l'homme de cœur, le vrai patriote qui, penché, la plume à la main, sur ces deux années 92 et 93, sur ces deux abîmes, ne sera pas pris du vertige de raconter?
Peut-être eût-il mieux valu pour l'intérêt de notre livre, en rapprocher les deux parties romanesques, et n'écrire entre elles deux que ces mots:
«Jacques Mérey, nommé député à la Convention nationale, y adopta le parti des girondins, et, vaincu comme eux, fut proscrit avec eux.»
Mais, plus nous avançons en âge, plus nous marchons sur ce terrain mouvant de l'art et de la politique, plus nous sommes convaincus que, dans des jours de lutte comme ceux où nous sommes, et tant que le grand principe proclamé par nos pères ne sera pas la religion du monde nouveau, chacun doit apporter sa part de réhabilitation à ces hommes trop calomniés par les idylles royalistes, par ce miel de belladone et d'aconit, doux aux lèvres, mortel à l'intelligence et au cœur.
Revenons donc à Dumouriez, et, une fois de plus, lavons la Montagne, dans la personne de Danton, et la Gironde, dans celle de Guadet et de Gensonné, de toute complicité avec ce traître, qui n'eut pas même le prétexte de l'ingratitude du pays pour servir d'excuse à sa trahison.
Cette trahison, il l'avait déjà dans le cœur en quittant Paris au mois de janvier; il s'était engagé vis-à-vis de la coalition à sauver le roi, et la tête du roi était tombée.
Pour prouver qu'il n'était point complice du meurtre royal, Dumouriez n'avait d'autre ressource que de livrer la France.
Et, en effet, il était mal avec tous les partis:
Mal avec les jacobins, qui, avec raison, le tenaient pour royaliste ou tout au moins pour orléaniste;
Mal avec les royalistes pour avoir deux fois sauvé la France de l'invasion, l'une à Valmy, l'autre à Jemmapes;
Mal avec Danton, qui voulait la réunion des Pays-Bas à la France, tandis que lui voulait l'indépendance de la Belgique.
Mal enfin avec les girondins, qui, tandis qu'il négociait avec l'Angleterre, avaient fait brutalement déclarer la guerre à l'Angleterre.
L'armée seule était pour lui.
Mais voilà que trois jours après celui où Robespierre, sans répondre de Dumouriez, avait affirmé sa confiance en lui, voilà qu'une lettre de Dumouriez arrive au président de la Convention, au girondin Gensonné.
C'était le pendant du manifeste de La Fayette.
Une séparation complète de principes, une menace à la Convention, un plan de politique complètement opposé à la sienne.
Barrière voulait communiquer la lettre à l'instant même à la Convention, demander l'arrestation et l'accusation de Dumouriez. Mais un homme s'opposa à cette double proposition.
Le tribun, dans sa double force physique et morale, ne s'inquiétait jamais du mal qui pouvait résulter pour lui d'une adhésion ou d'une proposition faite par lui. Jusqu'au jour où il fut contraint pour sa propre défense, et pour ne pas tomber avec eux, de se déclarer contre les girondins, il ne sortit jamais de ses lèvres une parole qui ne s'échappât de son cœur.
Il disait, puis de ce qu'il avait dit arrivait ce qu'il plaisait à Dieu.
Cette fois encore, sans s'inquiéter de la défaveur qui pourrait rejaillir sur lui de son opposition à cette proposition d'accuser et d'arrêter Dumouriez:
—Que faites-vous? s'écria-t-il. Vous voulez décréter l'arrestation de cet homme; mais savez-vous qu'il est l'idole de l'armée? Vous n'avez pas vu comme moi, aux parades, les soldats fanatiques baiser ses mains, ses habits, ses bottes. Au moins faut-il attendre qu'il ait opéré la retraite. Qui la fera, et comment la fera-t-on sans lui?
Puis, d'une seule phrase, il jeta un rayon de soleil sur cette étrange dualité que chacun dès lors put comprendre:
—Il a perdu la tête comme politique, mais non comme général.
Le comité en revint à l'avis de Danton.
Alors cette question fut naturellement posée:
—Que faut-il faire?
—Envoyer, répondit Danton, une commission mixte au général, pour lui faire rétracter sa lettre.
—Mais qui s'exposera à aller attaquer le loup dans son fort?
Danton échangea un regard avec Lacroix son collègue.
—Moi et Lacroix pour la Montagne si l'on veut, répondit Danton, pourvu que Gensonné et Guadet viennent avec nous pour la Gironde.
La proposition fut transmise à Gensonné et à Guadet, qui se trouvèrent bien assez compromis comme cela et qui refusèrent.
Danton s'offrit alors de partir seul avec Lacroix; le comité, de son côté, s'engagea à garder la lettre jusqu'à son retour.
Et, en effet, au milieu de son armée, Dumouriez était impossible à arrêter. Tous ces hommes qu'il avait menés à la victoire, tous ces braves qui lui croyaient un cœur français et qui ignoraient sa trahison l'eussent défendu.
Les volontaires, sans doute, qui quittaient Paris, qui avaient entendu crier tout haut la trahison de Dumouriez, qui avaient eu un instant l'intention de venir sur les bancs même de la Convention égorger les girondins comme ses complices, ceux-là se fussent engagés à aller arrêter Dumouriez jusqu'en enfer. Mais les soldats l'eussent défendu, et la guerre civile se trouvait alors transportée de la France à l'armée.
Il fallait que les soldats français le vissent au milieu des Autrichiens, fraternisant avec eux, pour que les armes leur tombassent des mains, pour que la confiance leur échappât du cœur.
Mais, avant que le jour se fût fait sur cette âme douteuse, avant que Danton l'eût rejoint, Dumouriez avait été contraint par l'ennemi, qui avait cinquante mille hommes et qui lui en savait trente-cinq mille seulement, Dumouriez avait été contraint par l'ennemi d'accepter la bataille.
La bataille fut une défaite. Elle s'appela Nerwinde, du nom du village où avait eu lieu l'action la plus meurtrière. Pris et repris trois fois, et la troisième fois par les Autrichiens, Nerwinde était un charnier de chair humaine, des rues duquel il fallut enlever quinze cents morts.
La disposition du terrain avait beaucoup de ressemblance avec celui de Jemmapes.
Le plan fut le même.
Miranda, un vieux général espagnol, calomnié par Dumouriez, devenu Français par amour de la liberté et qui devait redevenir Espagnol pour aider Bolivar à fonder les républiques de l'Amérique du Sud, Miranda commandait la gauche.
C'était la position de Dampierre à Jemmapes.
Le duc de Chartres, comme à Jemmapes, commandait le centre, le général Valence, le gendre de Sillery-Genlis, commandait la droite.
De même qu'à Jemmapes on avait laissé écraser Dampierre jusqu'à ce que le moment fût venu de faire donner le duc de Chartres pour décider le succès de la bataille, de même, à Nerwinde, on devait laisser écraser Miranda jusqu'à ce que Valence, vainqueur à droite, et le duc de Chartres, vainqueur au centre, revinssent délivrer Miranda.
Mais le hasard fit que, dans l'armée que Dumouriez avait en face de lui, il y avait aussi un prince.
C'était le prince Charles, fils de l'empereur Léopold, qui, lui aussi, faisait ses premières armes et à la popularité duquel il fallait une victoire.
La supériorité du nombre la lui assura.
Miranda, qui, dans le plan de bataille, devait occuper Leave et Osmaël, en était maître vers midi. Mais c'est alors que Cobourg, pour ménager une victoire au prince Charles, avait poussé contre Miranda colonnes sur colonnes.
La plus forte partie du corps français commandé par le général espagnol se composait de volontaires qui, voyant ces masses profondes marcher vers eux, se débandèrent, entraînant le général jusqu'à Tirlemont, malgré ses efforts surhumains pour les arrêter.
Dumouriez, vers midi, avait eu l'annonce de la victoire de Miranda, mais il n'avait eu aucune nouvelle de sa défaite. Le bruit que faisait son propre canon l'empêchait de calculer le progrès ou le décroissement du canon des autres.
Enfin, la journée finie, chassé de Nerwinde, n'ayant plus que quinze mille hommes autour de lui, il comptait s'appuyer aux sept ou huit mille hommes de Miranda.
Mais, des sept ou huit mille hommes de Miranda, il ne restait plus que quelques centaines de fuyards.
Dumouriez apprend la défaite de son lieutenant au moment où, croyant la journée finie, il venait de mettre pied à terre. Il remonte à cheval, et, accompagné de ses deux officiers d'ordonnance, Mlles de Fernig, suivi de quelques domestiques seulement, part au galop, échappe par miracle aux uhlans qui battent la campagne, arrive à minuit à Tirlemont; il y trouve Miranda presque seul, épuisé des efforts qu'il a faits.
C'est de Tirlemont qu'il donne des ordres pour la retraite.
Dès le lendemain, Dumouriez opérait cette retraite, et Cobourg avoue lui-même dans son bulletin, justifiant le mot de Danton, que si Dumouriez avait perdu la tête comme politique, il ne l'avait pas perdue comme général, que cette retraite fut un chef-d'œuvre de stratégie.
Mais il n'en est pas moins vrai que Dumouriez avait perdu son prestige; le général heureux avait été vaincu.
À partir de Bruxelles, Danton et Lacroix avaient trouvé la route pleine de fugitifs. D'après ces fugitifs, il n'y avait plus d'armée et l'ennemi pourrait marcher jusqu'à Paris sans obstacle.
De pareilles nouvelles faisaient hausser les épaules à Danton.
Les deux commissaires arrivèrent à Louvain.
On leur annonça que l'armée impériale ayant attaqué les deux villages d'Op et de Neervoelpe, le général avait couru lui-même au canon.
Les commissaires prirent des chevaux de poste, et, dirigés eux-mêmes par le bruit de l'artillerie, ils parvinrent au cœur de la bataille, et là, trouvèrent Dumouriez qui repoussait de son mieux l'ennemi.
En les apercevant, le général fit un geste d'impatience.
Ils étaient parvenus à l'endroit le plus dangereux, et les balles et les boulets s'abattaient autour d'eux comme grêle.
—Que venez-vous faire ici? leur cria Dumouriez.
—Nous venons vous demander compte de votre conduite, répondirent Danton et Lacroix.
—Eh, pardieu! dit Dumouriez, ma conduite, la voilà!
Et, tirant son sabre, il se mit à la tête d'un régiment de hussards, chargea à fond et s'empara de deux pièces d'artillerie qui l'incommodaient fort.
Danton et Lacroix étaient restés impassibles.
En revenant, Dumouriez les trouva.
—Que faites-vous là? dit-il.
—Nous vous attendons, répondit Danton.
—Ce n'est pas ici votre place, répondit le général; si l'un de vous était tué ou blessé, ce ne serait pas l'ennemi qu'on accuserait, ce serait moi. Allez m'attendre à Louvain; j'y serai ce soir.
Il y avait du vrai dans ce que disait Dumouriez; aussi les deux commissaires revinrent-ils au pas de leurs chevaux, ne voulant pas en presser l'allure de peur qu'on ne crût qu'ils fuyaient.
Dumouriez fut fidèle au rendez-vous.
On comprend que, dès les premiers mots, la conversation prit un ton d'aigreur qui n'était pas propre à avancer la réconciliation du général avec la Montagne.
Les deux opinions étaient tellement éloignées l'une de l'autre, celle de Danton voulant à tout prix garder la Belgique et lui faire accepter nos assignats, et celle de Dumouriez, au contraire, voulant que la Belgique restât libre, qu'il n'y avait pas moyen de s'entendre.
La soirée se passa en récriminations mutuelles. Dumouriez se refusa absolument à désavouer sa lettre; tout ce qu'il fit fut d'écrire ces quelques mots:
«Le général Dumouriez prie la Convention de ne rien préjuger sur sa lettre du 12 mars avant qu'il ait eu le temps de lui en envoyer l'explication.»
Les députés partirent vers minuit avec cette lettre insignifiante.
Le lendemain, il y eut une nouvelle attaque de l'armée impériale; Blierbeck fut attaqué et pris par une colonne de grenadiers hongrois.
Mais elle fut aussitôt chassée, avec perte de plus de la moitié des hommes, par le régiment d'Auvergne, commandé par le colonel Dumas, qui lui prit deux pièces de canon.
Trois attaques successives eurent lieu et furent repoussées. Les Autrichiens, très maltraités, se retirèrent de quelques lieues en arrière.
Mais, dès le matin de la nuit où les commissaires étaient partis, Dumouriez, qui désormais n'avait plus la crainte d'être dérangé dans ses négociations, envoya le colonel Montjoye au quartier général du prince Cobourg.
Il était chargé d'y voir le colonel Mack, chef de l'état-major de l'armée impériale.
Le prétexte était, comme toujours, une suspension d'armes, la nécessité d'échanger les prisonniers et d'enterrer les morts.
Mack laissa entendre qu'il serait heureux de conférer directement avec le général français.
Le lendemain de cette ouverture, le colonel Montjoye retournait au quartier général et invitait, de la part du général Dumouriez, le colonel Mack à venir le même jour à Louvain.
En parlant du colonel, Dumouriez dit dans ses Mémoires: «Officier d'un rare mérite.»
À cette époque, en effet, telle était la réputation de Mack.
C'était un homme de quarante et un ans, d'une famille pauvre née en Franconie, entré au service de l'Autriche dans un régiment de dragons, et qui avait passé par tous les grades avant d'arriver à celui de colonel.
Il avait fait la guerre de sept ans sous le comte de Lacy, et la guerre de Turquie sous le feld-maréchal Landon.
En 92, il avait été envoyé au prince Cobourg, qui lui avait donné le poste de chef d'état-major. N'ayant encore éprouvé à cette époque aucun des désastres qui l'illustrèrent depuis si tristement, il avait la réputation d'un des officiers les plus distingués de l'armée autrichienne.
Voici ce qui fut ostensiblement conclu avec lui:
1º Qu'il y aurait armistice tacite; que, d'après cet armistice tacite, les Français se retireraient sur Bruxelles lentement, en bon ordre et sans être inquiétés.
2º Que les impériaux ne feraient plus de grandes attaques et que le général, de son côté, ne chercherait pas à livrer bataille.
3º Que l'on se reverrait après l'évacuation de Bruxelles pour convenir des faits ultérieurs.
Tout ce qui fut dit en dehors de ces trois conventions resta complètement inconnu à la France.
Ces conventions furent scrupuleusement tenues de part et d'autre.
Le 25, l'armée traversa Bruxelles dans le plus grand ordre et se retira sur Hal.
Le 29 mars, à huit heures du soir, Danton et Lacroix rentraient à Paris.
Au lieu de rentrer chez lui, passage du Commerce, ou à sa maison de campagne du coteau de Sèvres, Danton, profitant des ténèbres et du vaste manteau dans lequel il était caché, alla frapper à la porte de Jacques Mérey.
Sur le mot: «Entrez!» la porte s'ouvrit et Danton parut sur le seuil.
Jacques le reconnut, et, tandis que le regard inquiet de Danton s'assurait qu'ils étaient bien seuls, il alla droit à lui, lui tendit la main.
—Tu arrives? lui dit-il.
—Tout droit de Bruxelles, répondit Danton.
Jacques approcha une chaise.
—Je viens à toi, dit Danton, comme à un homme que je crois mon ami, et à qui je veux prouver que je suis le sien. Ni cette nuit, ni demain je n'irai à la séance. Je veux avant d'y mettre le pied savoir bien au juste où en est l'opinion. En refusant de venir avec moi auprès de Dumouriez, Guadet et Gensonné se sont perdus et ont perdu la Gironde avec eux. S'ils étaient venus avec moi, s'ils eussent parlé à Dumouriez avec la même fermeté que moi, j'étais obligé de rendre témoignage, et mon témoignage les défendait. Où en est-on ici?
—L'exaspération est à son comble, répondit Jacques. Le comité de surveillance a, la nuit dernière, lancé des mandats d'arrêt contre Égalité père et fils, et ordonné qu'on mît sous les scellés les papiers de Roland.
—Tu vois, dit Danton s'assombrissant: c'est la déclaration de guerre. Quelqu'un des vôtres va faire l'imprudence de m'attaquer demain: il faudra que je réponde, et je vous écraserai tous, toi malheureusement comme les autres. Maintenant, écoute ceci: Nous avons la nuit et la journée de demain devant nous. J'ai encore assez de pouvoir pour te faire envoyer en mission quelque part, dans le Nord, dans le Midi, à nos armées des Pyrénées, par exemple; c'est là que tu serais le plus en sûreté; tu n'as aucun engagement avec les girondins.
Jacques ne laissa point achever Danton; il lui posa la main sur le bras:
—Assez, dit-il, tu ne fais pas attention que ton amitié pour moi est presque une insulte. Je n'ai aucun engagement avec les girondins, mais, n'ayant pas voté la mort du roi, j'eusse été repoussé par la Montagne; j'ai été m'asseoir dans leurs rangs, je leur étais inconnu, ils m'ont accueilli; ils ne sont pas mes amis, ils sont mes frères.
—Eh bien! dit Danton, préviens ceux d'entre eux que tu voudras sauver, afin que, d'avance, ils se ménagent des moyens de fuir lorsque le jour sera venu. Je ne suis pour rien dans la saisie des papiers de Roland, mais, selon l'habitude, c'est sur moi qu'on la rejettera. Si l'on ne m'atteint pas, je me tairai; j'ai, Dieu merci! assez fait pour amener une alliance entre tes amis et moi; ils m'ont toujours dédaigneusement repoussé; eh bien! ce n'est plus une alliance que je leur propose, c'est une simple neutralité.
—Tu ne doutes pas, répondit Jacques, de la douleur que j'éprouve lorsque je te vois en butte, d'un côté, à l'éloquence des girondins, de l'autre, aux injures des montagnards, mais tu sais qu'il arrive une heure où rien ne peut détourner le fleuve de sa route. Nous sommes entraînés par une force irrésistible à l'abîme, rien ne nous sauvera. J'allais souper, soupe avec moi.
Danton jeta son manteau et s'approcha de la table toute servie.
—D'ailleurs, dit Danton, tu sais que tu n'as pas besoin de chercher un refuge, tu en as un tout trouvé chez moi; l'on ne viendra pas t'y chercher, et vînt-on t'y chercher, moi vivant il ne tombera pas un cheveu de ta tête.
—Oui, dit Jacques en servant Danton avec le même calme que s'ils eussent parlé de choses auxquelles ils fussent étrangers; oui, mais ta tête tombera à toi; nous ne sommes plus à ces vieux jours de Rome où le gouffre se refermait sur Décius; on y jettera nos vingt-deux têtes, car je crois qu'on les a déjà comptées pour le bourreau, et le gouffre restera ouvert pour la tienne et pour celles de tes amis. J'ai parfois, comme le vieux Cazotte, des moments d'illuminisme pendant lesquels je lis dans l'avenir. Eh bien! mon ami, ce que tu me disais il y a quelques jours en parlant de ceux qui ont vu ce printemps-ci et qui ne verront pas l'autre; de ceux qui verront l'autre et pour qui l'autre sera le dernier, cela m'est souvent revenu dans l'esprit, et j'ai vu dans mes rêves bien des tombes sans nom, dans les profondeurs desquelles cependant je reconnaissais les ensevelis. Parmi ces tombes, je n'ai pas vu la mienne; je n'irai pas chez toi parce que, je te l'ai dit, je te perdrais probablement en y allant. J'ai un ami, moins cher que toi puisque je ne l'ai vu qu'une fois, mais dont la demeure est plus sûre que la tienne.
—Je ne te demande pas son nom, dit insoucieusement Danton; tu es sûr de lui, c'est tout ce qu'il me faut. Tu as du bon bourgogne, c'est le seul vin que j'aime, leur diable de vin de Bordeaux n'est pas fait pour des hommes. On voit bien que tous tes girondins ont été nourris de ce vin-là. Éloquents et vides! Sais-tu ceux que je crains parmi eux? Ce ne sont pas les éloquents comme Vergniaud, comme Guadet, ce sont ceux qui vous jettent tout à coup à la face, en termes impolis, une injure à laquelle on ne sait que répondre. Heureusement que je suis préparé à tout. On m'a tant calomnié que je ne serai pas étonné le jour où on m'accusera d'avoir emporté sur mon dos les tours de Notre-Dame.
—Que fais-tu ce soir? demanda Mérey. Restes-tu avec moi ici, et veux-tu que je te fasse dresser un lit?
—Non, dit Danton, j'ai voulu recevoir de toi un avis et t'en donner un, j'ai voulu te préparer à ce qui va se passer incessamment, c'est-à-dire à la chute du parti auquel tu t'es allié; comme tu n'es pas ambitieux, tu n'auras pas à regretter tes espérances perdues; moi, je l'ai été, ambitieux!
Et il poussa un soupir.
—Mais je te jure que si je n'étais pas enfoncé jusqu'à la ceinture dans la question, je te jure que si je ne croyais pas que la France a encore besoin de ma main, de mon cœur et de mon œil, je prendrais Louise, l'enfant que tu as vue l'autre jour et que je vais revoir ce soir, je prendrais Louise dans mes bras; je fourrerais dans ses poches et dans les miennes les trente ou quarante mille francs d'assignats qui me restent, et je l'emporterais au bout du monde, laissant girondins et montagnards s'exterminer à leur fantaisie.
Il se leva, reprit son manteau.
—Ainsi, tu dis que ce sera pour après-demain? demanda Jacques Mérey.
—Oui, si tes amis me cherchent querelle; s'ils me laissent tranquille, ce sera pour dans huit jours, pour dans quinze jours, pour la fin du mois peut-être; mais ça ne peut aller loin. Songe en tout cas à ce que je t'ai dit. Ne te laisse pas arrêter, sauve-toi, et, si l'ami sur lequel tu comptes te manque, pense à Danton, il ne te manquera pas.
Les deux hommes se serrèrent la main. Danton avait conservé sa voiture. Jacques s'était mis à la fenêtre pour le suivre des yeux; il l'entendit donner l'ordre au cocher de le conduire à Sèvres, et, regardant le cabriolet s'éloigner vers le guichet du bord de l'eau:
—Il est heureux, murmura-t-il, il va revoir son Éva.
Jacques Mérey avait dit vrai; jamais la Convention n'avait été plus tumultueuse. Danton était parti le 16, il revenait le 29. Pendant cet espace de temps, si court qu'il fût, une lumière s'était faite en quelque sorte d'elle-même: personne ne doutait plus de la trahison de Dumouriez. La lettre n'avait pas été lue, nulle preuve n'était arrivée, ses entrevues avec Mack étaient encore ignorées, et cette grande voix qui n'est que celle du bon sens public, après l'avoir dit tout bas, disait tout haut:
—Dumouriez trahit.
Le 1er avril, les amis de Roland, qui recevaient leur inspiration de sa femme bien plus encore que de lui, arrivèrent furieux à la Chambre. Ils avaient appris qu'on avait saisi les papiers de l'ex-ministre.
Il y avait une chose singulière, c'était, à la droite comme à la gauche, un député envoyé par le Languedoc.
Le Languedoc avait envoyé à la Chambre, nous le répétons, deux ministres protestants, deux vrais Cévenols, aussi amers, aussi âpres, aussi violents l'un que l'autre.
À la droite, c'était Lassource, un girondin;
À la gauche, c'était Jean Bon Saint-André, un montagnard.
Au moment où Danton entra, Lassource était à la tribune, il annonçait que Danton et Lacroix, arrivés depuis l'avant-veille, n'avaient point encore paru, qu'on avait pu le voir à la Chambre. Que faisaient-ils? pourquoi cette absence de vingt-quatre heures dans de pareils moments?
Évidemment il y avait un secret là-dessous.
—Voilà, disait Lassource, voilà le nuage qu'il faut déchirer.
En ce moment, nous l'avons dit, Danton entrait. Mais, arrivé à sa place, au lieu de s'asseoir, soupçonnant qu'il était question de lui, il resta debout. C'était debout que le Titan voulait être foudroyé.
Lassource le vit se dressant devant lui comme une menace; mais, loin de reculer, il fit un geste désignateur.
—Je demande, dit-il, que vous nommiez une commission pour découvrir et frapper le coupable; il y a assez longtemps que le peuple voit le trône et le Capitole; il veut maintenant voir la roche Tarpéienne et l'échafaud.
La Montagne et la gauche gardèrent le silence.
—Je demande de plus, continua Lassource, l'arrestation d'Égalité et de Sillery. Je demande enfin, pour prouver à la nation que nous ne capitulerons jamais avec un tyran, que chacun de nous prenne l'engagement solennel de donner la mort à celui qui tenterait de se faire roi ou dictateur.
Et, cette fois, l'Assemblée tout entière se levant, Gironde comme jacobins, Plaine comme Montagne, droite comme gauche, chacun, avec un geste de menace, répéta le serment demandé par Lassource.
Pendant le discours de Lassource, tous les yeux avaient été un instant fixés sur Danton. Jamais peut-être sa figure bouleversée n'avait en si peu de minutes parcouru toutes les gammes de la physionomie humaine. On avait pu y lire d'abord l'étonnement d'un orgueil qui, tout en prévoyant cette attaque, la regardait comme impossible; la colère qui lui soufflait tout bas de bondir sur cet ennemi qui n'était qu'un insecte comparé à lui; puis le dédain d'une popularité qui croyait pouvoir tout braver. L'esprit, à le regarder, se troublait comme l'œil à plonger dans un abîme; puis, quand Lassource eut fini, il se pencha vers la Montagne, en murmurant à demi-voix:
—Les scélérats! ce sont eux qui ont défendu le roi et c'est moi qu'ils accusent de royalisme!
Un député nommé Delmas l'avait entendu:
—N'allons pas plus loin, dit-il, l'explication qu'on provoque peut perdre la République; je demande qu'on vote le silence.
Toute la Convention vota le silence; Danton sentit qu'en ayant l'air de l'épargner on le perdait.
Il bondit à la tribune, renversant ceux qui voulaient s'opposer à son passage; puis, une fois arrivé sur cette chaire aux harangues où il venait d'être attaqué si rudement:
—Et moi, dit-il, je ne veux pas me taire; je veux parler!
La Convention tout entière subit son influence, et, malgré le vote qu'elle venait de rendre, elle écouta.
Alors, se tournant du côté de la Montagne et indiquant du geste qu'il s'adressait aux seuls montagnards:
—Citoyens, dit-il, je dois commencer par vous rendre hommage. Vous qui êtes assis sur cette Montagne, vous aviez mieux jugé que moi; j'ai cru longtemps que, quelle que fût l'impétuosité de mon caractère, je devais tempérer les moyens que la nature m'a départis, pour employer dans les circonstances difficiles où m'a placé ma mission la modération que les événements me paraissaient commander. Vous m'accusiez de faiblesse, vous aviez raison, je le reconnais devant la France entière. C'est nous qu'on accuse, nous faits pour dénoncer l'imposture et la scélératesse, et ce sont les hommes que nous ménageons qui prennent aujourd'hui l'attitude insolente de dénonciateurs.
»Et pourquoi la prennent-ils? Qui leur donne cette audace? Moi-même, je dois l'avouer! Oui, moi, parce que j'ai été trop sage et trop circonspect; parce que l'on a eu l'art de répandre que j'avais un parti, que je voulais être dictateur; parce que je n'ai point voulu, en répondant jusqu'ici à mes adversaires, produire de trop rudes combats, opérer des déchirements dans cette Assemblée. Pourquoi ai-je abandonné aujourd'hui ce système de silence et de modération? Parce qu'il est un terme à la prudence, parce que, attaqué par ceux-là mêmes qui devraient s'applaudir de ma circonspection, il est permis d'attaquer à son tour et de sortir des limites de la patience. Nous voulons un roi! eh! il n'y a que ceux qui ont eu la lâcheté de vouloir sauver le tyran par l'appel au peuple qui peuvent être justement soupçonnés de vouloir un roi. Il n'y a que ceux qui ont voulu manifestement punir Paris de son héroïsme, en soulevant contre Paris les départements; il n'y a que ceux qui ont fait des soupers clandestins avec Dumouriez quand il était à Paris; il n'y a que ceux-là qui sont les complices de sa conjuration!
Et, à chaque période, on entendait les trépignements de la Montagne et la voix de Marat qui, à chacune de ces insinuations:
—Entends-tu, Vergniaud? entends-tu, Barbaroux? entends-tu, Brissot?
—Mais nommez donc ceux que vous désignez! crièrent Gensonné et Guadet à l'orateur.
—Oui, dit Danton; et je nommerai d'abord ceux qui ont refusé de venir avec moi trouver Dumouriez, parce qu'ils eussent rougi devant leur complice; je nommerai Guadet, je nommerai Gensonné, puisqu'ils veulent que je parle.
—Écoutez! répéta Marat de sa voix aigre et criarde; et vous allez entendre les noms de ceux qui veulent égorger la patrie!
—Je n'ai pas besoin de nommer, reprit Danton, vous savez bien tous à qui je m'adresse; je terminerai par un mot qui contient tout. Eh bien! continua-t-il, je dis qu'il n'y a plus de trêve possible entre la Montagne, entre les patriotes qui ont voté la mort du tyran et les lâches qui, en voulant le sauver, nous ont calomniés par toute la France!
C'était ce que la Montagne attendait si impatiemment et depuis si longtemps.
Elle se leva comme un seul homme et poussa une longue exclamation de joie; la mise en accusation des girondins, de ces éternels réprobateurs du sang, venait d'être lancée par celui-là même qui avait essayé si longtemps la réconciliation de la Montagne et de la Gironde.
—Oh! je n'ai pas fini, cria Danton en étendant le bras; qu'on me laisse parler jusqu'au bout.
Et le silence se rétablit aussitôt, même sur les bancs de la Gironde, silence frémissant et plein de colère, mais qui, fidèle jusqu'au bout à son obéissance à la loi, laissait parler sans l'interrompre le tribun qui l'accusait, par cela même que c'était à lui la parole.
Alors Danton sembla se replier sur lui-même:
—Il y a assez longtemps que je vis de calomnie, continua-t-il; elle s'est étendue sans façon sur mon compte, et toujours elle s'est d'elle-même démentie par ses contradictions; j'ai soulevé le peuple au début de la Révolution, et j'ai été calomnié par les aristocrates; j'ai fait le 10-Août, et j'ai été calomnié par les modérés; j'ai poussé la France aux frontières et Dumouriez à la victoire, et j'ai été calomnié par les faux patriotes. Aujourd'hui les homélies misérables d'un vieillard cauteleux, Roland, sont les textes de nouvelles inculpations; je l'avais prévu. C'est moi qu'on accuse de la saisie de ses papiers, n'est-ce pas? et j'étais à quatre-vingt lieues d'ici quand ils ont été saisis. Tel est l'excès de son délire, et ce vieillard a tellement perdu la tête qu'il ne voit que la mort et qu'il s'imagine que tous les citoyens sont prêts à le frapper; il rêve avec tous ses amis l'anéantissement de Paris! Eh bien! quand Paris périra, c'est qu'il n'y aura plus de République! Quant à moi, je prouverai que je résisterai à toutes les atteintes, et je vous prie, citoyens, d'en accepter l'augure.
—Cromwell! cria une voix partie de la droite.
Alors Danton se dressa de toute sa hauteur.
—Quel est le scélérat, dit-il, qui ose m'appeler Cromwell? Je demande que ce vil calomniateur soit arrêté, mis en jugement et puni. Moi, Cromwell! Mais Cromwell fut l'allié des rois. Quiconque, comme moi, frappe un roi à la tête, devient à jamais l'exécration de tous les rois!
Puis, se tournant de nouveau vers la Montagne:
—Ralliez-vous, s'écrie-t-il, vous qui avez prononcé l'arrêt du tyran; ralliez-vous contre les lâches qui ont voulu l'épargner; serrez-vous, appelez le peuple à écraser nos ennemis communs du dedans; confondez par la vigueur et l'imperturbabilité de votre carrière tous les scélérats, tous les modérés, tous ceux qui nous ont calomniés dans les départements; plus de paix, plus de trêve, plus de transaction avec eux!
Un rugissement qui partait de la Montagne lui répondit.
—Vous voyez, dit Danton, par la situation où je me trouve en ce moment, la nécessité où vous êtes d'être fermes et de déclarer la guerre à vos ennemis quels qu'ils soient. Il faut former une phalange indomptable. Je marche à la République; marchons-y ensemble. Lassource a demandé une commission qui découvre les coupables et fasse voir au peuple la roche Tarpéienne et l'échafaud; je la demande, cette commission, mais je demande aussi que, après avoir examiné notre conduite, elle examine celle des hommes qui nous ont calomniés, qui ont conspiré contre l'indivisibilité de la République et qui ont cherché à sauver le tyran.
Danton descendit dans les bras des montagnards. La haine était à son comble entre les girondins et les jacobins. Les girondins n'avaient duré si longtemps que parce que Danton les avait épargnés; son discours venait de briser la digue qui existait entre les deux partis; c'était maintenant à la colère et au sang d'y couler.
Séance tenante, au milieu du trouble jeté dans la droite par le discours de Danton, la Convention décrète:
Que quatre commissaires seront nommés pour sommer Dumouriez de comparaître à la barre. Si Dumouriez refuse, ils ont ordre de l'arrêter.
Ces quatre commissaires sont: le vieux constituant, Camus; deux députés de la droite, Bancal et Quinette; un montagnard, Lamarque.
Le général Beurnonville, que Dumouriez nomme son élève, et qu'il aime tendrement, les accompagnera pour employer toutes les voies de conciliation avant de rompre avec ce général que ses victoires ont rendu populaire, et qui est resté nécessaire malgré ses défaites.
Dumouriez, dont le projet était de surprendre Valenciennes, avait transporté son quartier général au bourg de Saint-Amand, où sa cavalerie de confiance était cantonnée.
C'était le général Neuilly qui commandait à Valenciennes et qui, croyant à tort pouvoir rester maître de la place, lui écrivait qu'il pouvait en tous points compter sur son concours et sur celui de la ville.
Cependant Dumouriez commençait à douter. À chaque instant il était obligé d'épurer l'armée en faisant arrêter quelque jacobin.
Le 1er avril, ce fut un capitaine du bataillon de Seine-et-Oise nommé Lecointre, fils du député de Versailles du même nom, et l'un des plus ardents montagnards, qui déclamait contre les constitutionnels.
Le même jour, une arrestation eut encore lieu, celle d'un lieutenant-colonel, officier d'état-major de l'armée, nommé de Pile, qui déclamait contre le général en chef.
La veille, le général Leveneur, qui avait suivi La Fayette dans sa fuite et que Dumouriez avait pris auprès de lui, vint lui demander la permission, sous prétexte de santé, de se retirer de l'armée.
Le général la lui accorda aussitôt.
Même permission était accordée au général Stetenhoffen.
Enfin il apprenait que Dampierre, le général Charnel, les généraux Rosière et Kermowant avaient donné parole aux commissaires de rester fidèles à la Convention.
Toutes ces nouvelles étaient désespérantes, du moment où l'on sait quel était le projet de Dumouriez.
Ce projet, que je ne trouve dans aucun historien et qui cependant avait bien son importance, était celui-ci:
Depuis longtemps Dumouriez se fût déclaré rebelle et eût marché sur Paris, en supposant que ses soldats eussent voulu le suivre, ce dont il commençait à douter, s'il n'eût été arrêté par la crainte que cette marche ne fût fatale au reste de la famille royale enfermée au Temple.
Voici ce qui avait été arrêté à Tournai entre lui et les généraux de Valence, Chartres et Thouvenot.
Le colonel Montjoye et le colonel Normann devaient être envoyés en France sous prétexte d'arrêter la fuite des déserteurs de l'armée; ils auraient pour le ministre de la Guerre Beurnonville des dépêches qui annonceraient leur séjour à Paris pendant deux ou trois jours. Ils devaient, la veille de leur départ, envoyer leurs trois cents hommes à Bondy, puis la nuit suivante arriver par le boulevard du Temple, enfoncer la garde, entrer au Temple, enlever en croupe les quatre prisonniers, retrouver dans la forêt une voiture, et les mener à toute bride jusqu'à Pont-Sainte-Maxence, où un autre corps de cavalerie les recevrait, puis les conduirait à Valenciennes et à Lille.
Mais pour cela il fallait être sûr de Lille ou de Valenciennes, et Dumouriez venait d'apprendre que les deux villes tiendraient pour la Révolution.
Ce fut alors que Dumouriez pensa à se procurer le plus d'otages possible lui répondant de la vie des prisonniers.
Et, en attendant des otages plus illustres, il commença par remettre au général Clerfayt les deux prisonniers qu'il venait de faire, Lecointre et de Pile.
Le 2 avril au matin, Dumouriez reçut avis par un capitaine de chasseurs à cheval, qu'il avait posté à Pont-à-Marck, que le ministre de la Guerre avait passé, se rendant à Lille, et disant qu'il se rendait près de son ami le général Dumouriez.
Dumouriez fut étonné de cette nouvelle; comment n'était-il pas prévenu?
Cette nouvelle ne pouvait que l'inquiéter dans la situation politique où il se trouvait.
Vers quatre heures de l'après-midi, deux courriers, dont les chevaux étaient couverts d'écume, annoncèrent au général qu'ils ne précédaient que de quelques instants les commissaires de la Convention nationale et le ministre de la Guerre. Les courriers ne doutaient point que les quatre commissaires et le général Beurnonville ne vinssent pour arrêter le général Dumouriez.
Ils précédaient les commissaires et le général à si peu de distance, que ceux-ci arrivèrent au moment même où ils achevaient leur annonce.
Beurnonville entra le premier; Camus, Lamarque, Bancal et Quinette le suivaient.
Le ministre embrassa d'abord Dumouriez, sous lequel il avait servi et qu'il aimait beaucoup; puis il lui montra de la main les commissaires, et lui dit:
—Mon cher général, ces messieurs viennent vous notifier un décret de la Convention nationale.
En apprenant l'arrivée du ministre de la Guerre et des commissaires de la Convention, tout l'état-major de Dumouriez l'avait entouré. Il y avait là le général Valence, Thouvenot, qui venait d'être élevé à ce grade, le duc de Chartres, et les demoiselles de Fernig, dans leur uniforme de hussard.
—Oh! dit Dumouriez, je le connais d'avance, votre décret. Vous venez me reprocher d'avoir été trop honnête homme en Belgique, d'avoir forcé à rendre l'argenterie aux églises, de n'avoir pas voulu empoisonner un pauvre peuple avec vos assignats. En vérité, vous, Camus, qui êtes un dévot, je suis étonné, je vous l'avoue, qu'un homme qui affiche autant de religion que vous, qui restez des heures entières devant un crucifix pendu dans votre chambre, vous veniez ici soutenir le vol des vases sacrés et des objets de culte d'un peuple ami. Allez voir à Sainte-Gudule les hosties foulées aux pieds, dispersées sur le pavé de l'église, les tabernacles, les confessionnaux brisés, les tableaux en lambeaux; trouvez un moyen de justifier ces profanations, et voyez s'il y a un autre parti à prendre que de restituer l'argenterie et de punir exemplairement les misérables qui ont exécuté vos ordres. Si la Convention applaudit à de tels crimes, si elle ne les punit pas, tant pis pour elle et pour ma malheureuse patrie. Sachez que s'il fallait commettre un crime pour la sauver, je ne le commettrais pas. Les crimes atroces que l'on s'est permis au nom de la France tournent contre la France, et je la sers en cherchant à les effacer.
—Général, dit Camus, il ne nous appartient pas d'entendre votre justification, ni de répondre à vos prétendus griefs; nous venons vous notifier un décret de la Convention.
—Votre Convention, dit Dumouriez, voulez-vous que je vous dise ce que c'est que votre Convention? C'est la réunion de deux cents scélérats et de cinq cents imbéciles. Je vais marcher sur elle, votre Convention, je suis assez fort pour me battre devant et derrière. Il faut un roi à la France; peu m'importe qu'il s'appelle Louis ou Jacobus!
—Ou même Philippus, n'est-ce pas? dit Bancal.
Dumouriez tressaillit. On venait de le frapper au cœur de ses projets.
—Pour la troisième fois, dit Camus, voulez-vous passer dans une chambre à côté, pour entendre la notification du décret de la Convention?
—Mes actions ont toujours été publiques, dit le général, elles le seront jusqu'au bout. Un décret donné par sept cents personnes ne saurait être un mystère. Mes camarades doivent être témoins de tout ce qui se passera dans notre entrevue.
Mais alors Beurnonville s'avança:
—Ce n'est point un ordre que nous te donnons, dit-il, c'est une prière que je te fais. Qu'un de ces messieurs t'accompagne, nous te l'accordons.
—Soit! dit Dumouriez. Venez, Valence.
—Seulement la porte restera ouverte, dit Thouvenot.
—La porte restera ouverte, soit, répondit Camus.
Camus présenta alors au général le décret de la Convention qui lui ordonnait de se rendre immédiatement à Paris.
Dumouriez le rendit en haussant les épaules.
—Ce décret est absurde, dit-il; est-ce que je puis quitter l'armée désorganisée, mécontente comme elle l'est? Si je vous suivais, vous n'auriez plus dans huit jours un seul homme sous les drapeaux. Lorsque j'aurai terminé mon travail de réorganisation, ou lorsque l'ennemi ne sera pas à un quart de lieue de moi, j'irai à Paris, moi-même et sans escorte. Je lis du reste dans ce décret que, en cas de désobéissance, vous devez me suspendre de mes fonctions et nommer un autre général. Je ne refuse pas positivement l'obéissance, je demande un retard, voilà tout. Maintenant, décidez ce que vous avez à faire; suspendez-moi si vous voulez; j'ai offert dix fois ma démission depuis trois mois, je l'offre encore.
—Nous sommes compétents pour vous suspendre, dit Camus, mais non pour recevoir votre démission.
—Une fois votre démission donnée, général, demanda Beurnonville, que comptez-vous faire?
—Redevenant libre de mes actions, je ferai ce qu'il me conviendra, répondit Dumouriez; mais je vous déclare, mon cher ami, que je ne reviendrai point à Paris pour me voir avili par les jacobins et condamné par le tribunal révolutionnaire.
—Vous ne reconnaissez donc pas ce tribunal? demanda Camus.
—Si fait, dit le général. Je le reconnais pour un tribunal de sang et de crimes, et, tant que j'aurai trois pouces de fer au côté, je vous déclare que je ne m'y soumettrai pas. J'ajoute même que je le regarde comme l'opprobre d'une nation libre, et que si j'en avais le pouvoir il serait aboli.
—Citoyen général, dit Quinette, il ne s'agit d'aucune résolution funeste contre vous. La France vous doit beaucoup, et votre présence fera tomber toutes les calomnies; votre voyage sera court, et, si vous l'exigez, les commissaires et le ministre resteront au milieu de vos soldats tant que durera votre absence.
—Et, dit Dumouriez, si les hussards et les dragons dits de la République, qu'on a disséminés sur la route que je dois suivre, m'assassinent, soit à Gournay, soit à Roye, soit à Senlis, où ils m'attendent, ce ne sera pas de la faute du général Beurnonville ni de vous autres, messieurs les commissaires, mais je n'en serai pas moins assassiné.
—Citoyen général, dit Quinette, je m'engage à vous accompagner pendant toute la route; je m'engage à vous couvrir de mon corps si le danger se présente; je m'engage enfin à vous ramener ici sain et sauf.
—Citoyen général, dit Bancal, rappelez-vous l'exemple de ces généraux de Rome ou de Grèce qui, au premier appel de l'aréopage ou des consuls, venaient rendre compte de leur conduite.
—Monsieur Bancal, reprit Dumouriez, nous nous méprenons toujours sur nos citations et nous défigurons l'histoire romaine en donnant pour excuse à nos crimes l'exemple de ces vertus que nous dénaturons. Les Romains n'avaient pas tué Tarquin comme vous avez tué Louis XVI. Les Romains avaient une république bien réglée et de bonnes lois; ils n'avaient ni club des jacobins, ni tribunal révolutionnaire. Nous sommes dans un temps d'anarchie. Des tigres veulent ma tête, je ne la leur donnerai pas. Je puis vous faire cet aveu sans craindre que vous m'accusiez de faiblesse; puisque vous puisez vos exemples chez les Romains, laissez-moi dire que j'ai joué assez souvent le rôle de Décius pour qu'on me dispense de celui de Curtius.
Bancal reprit la parole. Il était girondin.
—Vous n'avez affaire ni aux jacobins ni au tribunal révolutionnaire, dit-il. Vous n'y êtes appelé que pour paraître à la barre de la Convention et pour revenir sur-le-champ à votre armée.
Le général secoua la tête.
—J'ai passé le mois de janvier à Paris, dit-il; et certainement, après des revers, Paris ne s'est pas calmé depuis. Je sais par vos feuilles que la Convention est dominée par Marat, par les jacobins et par les tribunes. La Convention ne pourrait pas me sauver de leur fureur, et, si je pouvais prendre sur ma fierté de paraître devant de pareils juges, ma contenance seule m'attirerait la mort.
—Assez, dit Camus, nous perdons notre temps en paroles inutiles. Vous ne voulez pas obéir aux décrets de la Convention?
—Non, dit Dumouriez.
—Eh bien! dit Camus, je vous suspens et je vous arrête.
Pendant la discussion, tous les familiers de Dumouriez étaient entrés un à un dans la salle.
—Quels sont tous ces gens-là? demanda l'intrépide vieillard en regardant particulièrement les demoiselles de Fernig, dont il était facile de reconnaître le sexe malgré leur déguisement. Allons, donnez-moi tous vos portefeuilles.
—Ah! c'est trop fort! dit Dumouriez en français.
Puis il ajouta en allemand et à voix haute:
—Arrêtez ces quatre hommes!
Les hussards allemands, qu'on avait fait venir dans la chambre à côté, se précipitèrent alors dans celle où était Dumouriez et arrêtèrent les quatre commissaires.
—Eh bien! quand je vous l'affirmais, dit Camus, que nous avions affaire à un traître!... Tout prisonnier que je suis, je te déclare traître à la patrie; tu n'es plus général; j'ordonne qu'on ne t'obéisse plus!
Alors Beurnonville alla reprendre son rang parmi les commissaires.
—Et moi, dit-il à son tour, je t'ordonne de m'arrêter avec mes compagnons, pour qu'on ne croie pas que je pactise avec toi et que, comme toi, j'ai trahi la nation!
—C'est bien, dit Dumouriez, arrêtez-le avec les autres; seulement, ayez les plus grands égards pour lui et laissez-lui ses armes.
Les quatre commissaires et le ministre arrêtés furent conduits dans la chambre voisine. Là on leur servit à dîner pendant qu'on attelait la voiture qui devait les conduire prisonniers à Tournai.
Dumouriez recommanda de nouveau les plus grands égards pour le général Beurnonville; puis il écrivit une lettre au général Clerfayt, lui mandant qu'il lui envoyait des otages qui répondraient des excès auxquels on pourrait se livrer à Paris.
Une heure après, la voiture partait, escortée de ces mêmes hussards de Berchiny qui avaient, le 13 juillet 1789, chargé dans le jardin des Tuileries.
En même temps que les commissaires de la Convention partaient pour Tournai sous escorte, Dumouriez envoyait le colonel Montjoye pour prévenir Mack de ce qui s'était passé, et pour le prier de hâter une entrevue entre lui, le prince de Cobourg et le prince Charles.
La journée du lendemain se passa sans que l'événement du 2 eût fait grand bruit et fût bien connu de l'armée. Mais cependant, dans l'après-midi du 3, le mot de traître commença de circuler.
Dumouriez voulait s'assurer de Condé afin d'en purger la garnison, de réunir dans cette ville tous ceux de son armée, soldats ou généraux, qui voudraient s'attacher à sa fortune, et de Condé, avec une armée mixte, autrichienne et française, marcher sur Paris.
La réponse du général Mack avait été que le 4 au matin le prince Cobourg, l'archiduc Charles et lui se trouveraient entre Boussu et Condé, où le général se rendrait de son côté, et que là on conviendrait du mouvement à imprimer aux deux armées.
Le 4 au matin, le général Dumouriez partit de Saint-Amand avec le duc de Chartres, le colonel Thouvenot, Montjoye et quelques aides de camp.
Ils n'avaient pour escorte que huit hussards d'ordonnance, qui, avec les domestiques, formaient un groupe de trente chevaux.
Une escorte de cinquante hussards qu'il avait commandée se faisant attendre, Dumouriez, qui voyait se passer l'heure du rendez-vous du prince de Cobourg, laissa un de ses aides de camp pour se mettre à la tête de l'escorte et lui indiquer la route qu'elle devait suivre.
Parvenu à une demi-lieue de Condé, entre Fresnes et Doumet, il vit arriver au grand galop un adjudant qui venait de la part du général Neuilly, pour lui dire que la garnison était en grande fermentation et qu'il serait imprudent à lui d'entrer dans la ville.
Il renvoya cet officier avec ordre de dire au général Neuilly d'envoyer au-devant de lui le dix-huitième régiment de cavalerie dont il croyait être sûr.
Il attendrait ce régiment à Doumet.
En ce moment, il fut rejoint sur le grand chemin par une colonne de trois bataillons de volontaires qui marchaient sur Condé avec leurs bagages et leur artillerie. Étonné de voir s'accomplir une marche qu'il n'avait point ordonnée, il appela quelques-uns des officiers et leur demanda où ils allaient.
Ils répondirent qu'ils allaient à Valenciennes.
—Allons donc, dit le général, vous lui tournez le dos, à Valenciennes.
Puis il ordonna de faire halte et s'éloigna à cent pas du grand chemin pour entrer dans une maison et donner par écrit l'ordre à ces trois bataillons de retourner au camp de Bruill, d'où ils étaient partis.
Il était déjà descendu de cheval pour entrer dans la maison, lorsque la tête de colonne rebroussa chemin et se porta sur lui.
Il se remit aussitôt en selle et s'éloigna au petit trot jusqu'à ce qu'il fût arrêté par un canal qui bordait un terrain marécageux.
Des cris, des injures, le mot: «Arrête! arrête!» et la marche toujours plus rapide des volontaires, qui avait pris l'allure d'une poursuite, le forcèrent à passer le canal. Mais son cheval s'étant refusé à le franchir, il abandonna l'animal rétif et le passa à pied.
Mais alors, aux cris de: «Arrête! arrête!» commencèrent de succéder des coups de fusil.
Il n'y avait pas moyen de faire face à un pareil danger, il fallait fuir. Mais Dumouriez ne pouvait fuir à pied.
Son neveu, le baron de Schomberg, qui était arrivé la veille, et qui avait couru mille dangers pour arriver jusqu'à lui, avait sauté à bas de son cheval, le pressant de le prendre. Dumouriez refusa obstinément; mais il sauta sur le cheval d'un domestique du duc de Chartres, qui, étant très leste, répondait de se sauver à pied.
Pendant ce temps-là, les coups de fusil continuaient.
Deux hussards furent tués ainsi que deux domestiques du général, dont un portait sa redingote. Thouvenot eut deux chevaux tués sous lui, et se sauva en croupe de ce même Baptiste Renard qui, ayant reformé un bataillon en déroute à Jemmapes, avait été nommé capitaine par la Convention.
Le général dit lui-même, dans ses Mémoires, que plus de dix mille coups de fusil furent tirés sur lui. Son secrétaire, Quentin, fut pris, et le cheval du général, resté de l'autre côté du canal, fut conduit en triomphe à Valenciennes.
Dumouriez ne pouvait rejoindre son camp; les volontaires lui en coupaient le chemin et ne paraissaient pas décidés à l'épargner. Il longea l'Escaut, et, toujours poursuivi d'assez près, il arriva à un bac en avant du village de Mihers.
Il passa le bac, lui sixième.
Il était sur la terre de l'Empire, traître et émigré.
Avec lui étaient le général Valence, le duc de Chartres, Thouvenot, Schomberg et Montjoye.
Et cependant le lendemain, tant la patrie est chose sacrée, tant le nom de traître est lourd à porter, Dumouriez, déterminé à périr s'il le fallait pour se relever, Dumouriez annonça au général Mack qu'il allait retourner au camp français voir s'il avait encore quelque chose à attendre de l'armée.
Mais cette fois il voulut s'exposer seul.
Mack ne voulut pas le laisser partir sans lui donner une escorte de douze dragons autrichiens.
Ce fut sa perte. Ces manteaux blancs, tant détestés de nos soldats, criaient trahison contre lui.
Sans eux peut-être réussissait-il?
Le bruit s'était répandu dans l'armée que Dumouriez avait failli être victime d'un assassinat; on le croyait mort.
Les soldats furent tout joyeux de le revoir vivant. La ligne, s'attendrissant à sa vue, cria: «Vive Dumouriez!»
Les volontaires seuls restaient menaçants et sombres.
—Mes amis, dit Dumouriez, passant sur le front de la ligne, je viens de faire la paix; nous allons à Paris arrêter le sang qui coule.
Quand les soldats sont en paix, ils demandent la guerre; mais bientôt las, quand la guerre est malheureuse, ils demandent la paix. Cette nouvelle, annoncée par Dumouriez, que la paix était faite, produisit une grande impression.
Il était alors en face du régiment de la couronne, et il embrassait un officier qui s'était distingué à la bataille de Nerwinde.
Un jeune homme sortit alors des rangs, un fourrier nommé Fichet; il vint se placer à la tête du cheval de Dumouriez, et, montrant du doigt les Autrichiens qui l'accompagnaient:
—Qu'est-ce que ces gens-là? dit-il à Dumouriez. Et qu'est-ce que ces lauriers qu'ils portent à leurs bonnets? Viennent-ils ici pour nous insulter?
—Ces messieurs, dit Dumouriez, sont devenus nos amis; ils formeront notre arrière-garde.
—Notre arrière-garde! reprit le jeune fourrier, ils vont entrer en France! Ils fouleront la terre de France! Nous sommes bien assez de trente millions de Français pour faire la police chez nous! Des Autrichiens sur la terre de la République, c'est une honte, c'est une trahison! Vous allez leur livrer Lille et Valenciennes! Honte et trahison! répéta-t-il à haute voix.
Ces deux mots, honte et trahison, coururent comme une traînée de poudre sur toute la ligne; Dumouriez fut ajusté. Le fusil détourné fit long feu. Un bataillon tout entier le mit en joue.
Dumouriez sentit qu'il était perdu, il piqua son cheval des deux pieds et s'éloigna au galop. Les Autrichiens le suivirent. Ils avaient tracé entre lui et la France un abîme que jamais il ne put franchir.