Retardé pendant deux heures. Sois sans inquiétude, sœur chérie, et attends-moi à cinq heures sous l'arbre de la science du bien et du mal,

Ton frère,

Jacques.

C'était ainsi que le docteur appelait le pommier, depuis l'aventure où, pour la première fois, Éva avait rougi.

Puis il noua le billet au cou de Scipion et lui ordonna d'aller retrouver Éva.

Scipion obéit.

Il trouva Éva près du ruisseau où il avait l'habitude de boire; il vint à elle: la jeune fille dénoua le billet, et, quoiqu'il ne portât aucune trace d'écriture, elle lut.

Éva n'avait ni montre ni pendule, mais, sans même regarder le ciel pour voir où en était le soleil, à cinq heures moins cinq minutes, elle vint s'asseoir sur le tertre.

À cinq heures précises, Jacques, rentré par la petite porte du jardin, venait s'asseoir à l'ombre du pommier où Éva, cinq minutes auparavant, venait s'asseoir elle-même.

Jacques poussa un cri de joie, Éva avait la seconde vue.

Il faisait une belle soirée d'automne. Les deux amants étaient fiers et heureux de vivre, de se voir, de se toucher sympathiquement par toutes les fibres de l'âme; leur poitrine se gonflait superbement, il leur semblait à chaque bouffée d'air qu'ils respiraient le ciel.

À la figure solennelle et grave de Jacques, Éva se douta tout de suite qu'elle allait recevoir une communication délicate et importante.

Et en effet celui-ci regardait doucement et sérieusement la jeune fille.

—Éva, lui dit-il, j'ai exercé jusqu'ici sur vous une action qui était nécessaire pour vous amener au point moral et physique où vous êtes parvenue aujourd'hui, mais à laquelle je renonce. Au moment où je vous parle, je retire à moi toute ma puissance magnétique; je vous rends la triple liberté de l'âme, du cœur et de l'esprit; je vous rends votre libre arbitre enfin; ce n'est point à moi que vous allez obéir, c'est à vous-même. Jusqu'ici, nous n'avons jamais parlé ensemble de l'engagement que l'homme contracte avec la femme et qu'on appelle le mariage; les devoirs de cet état, je vous les expliquerai plus tard, nous n'en sommes encore qu'aux fiançailles. Vous avez jusqu'ici vécu dans la solitude, il est temps de vous mettre en relations avec le monde et de choisir un homme que vous aimiez.

—Jacques, vous savez bien que c'est inutile, répondit Éva, mon fiancé, c'est vous.

Jacques appuya la main d'Éva contre son cœur, et, tirant un anneau d'or de son doigt:

—Si telle est votre volonté, Éva, telle est aussi la mienne. Recevez donc, selon l'usage, cet anneau d'or, c'est le témoin de notre promesse, c'est notre anneau de fiançailles.

Et il lui glissa au doigt un anneau magnétisé par lui avec l'intention que toutes les fois qu'Éva penserait à Jacques ayant cet anneau à la main, elle le verrait, tout absent qu'il fût, sinon avec les yeux du corps, du moins avec les yeux de l'âme.

XIII

Unde ortus?

Arrivés au point où en étaient les deux amants, c'est dire au jour de leurs fiançailles, une grave question devait se présenter à leur esprit, sinon comme un obstacle, du moins comme une inquiétude.

De qui Éva était-elle la fille?

On sait comment Jacques Mérey avait obtenu du braconnier et de sa mère l'enfant qu'il avait emportée chez lui.

Deux motifs les avaient déterminés à confier la petite fille au docteur: le premier, tout égoïste, est qu'en l'emportant, il les débarrassait d'un grand ennui.

Le second, moins personnel, était l'espérance que les soins de Jacques Mérey pourraient améliorer l'état de l'idiote.

Mais, en l'emportant, le docteur avait pris l'obligation formelle de rendre l'enfant le jour où elle serait réclamée par ses parents véritables.

La certitude où il était que ses parents n'étaient ni le braconnier ni la vieille femme, la certitude qu'il avait que sa vraie famille avait voulu se débarrasser d'elle en la déposant chez le braconnier, lui donnait l'espoir qu'elle ne serait jamais réclamée.

C'est pour cela qu'il avait enfermé Éva dans le paradis terrestre qu'il lui avait créé et qu'il ne l'avait laissé voir que des quelques personnes que nous avons nommées.

La première, la seconde, la troisième année même, Joseph, c'était le nom du braconnier, et Magdeleine, c'était celui de la vieille femme, n'étaient venus qu'une fois chaque année prendre des nouvelles de l'enfant et demander à la voir.

Chaque fois, Éva avait été apportée devant eux; mais, comme dans les trois premières années sa guérison n'avait pas fait de grands progrès, ils avaient à peu près perdu l'espérance que le docteur, si savant qu'il fût, pût jamais faire de cette créature inerte, sans parole et sans pensée, un être digne de prendre sa place dans le monde des intelligences.

Puis, il faut bien accuser Jacques Mérey de cette petite tromperie dans laquelle son cœur avait fait taire sa conscience: quand le mieux s'était déclaré d'une manière sensible, c'est lui qui, sans attendre que Joseph et sa mère vinssent demander des nouvelles d'Éva, allait leur en porter.

Pour se faire un ami du braconnier, à chacune de ses visites, il lui faisait cadeau de quelques boîtes de poudre et de quelques livres de plomb que le braconnier, qui n'osait acheter ces objets à la ville, recevait toujours avec une vive reconnaissance.

Aux questions sur l'état, sur la santé d'Éva, le docteur répondait évasivement:

—Elle va un peu mieux, je n'ai pas perdu l'espérance, la nature est si puissante!

Et naturellement le braconnier, qui voyait toujours dans Éva la boule informe de chair qu'on avait emportée de chez lui, haussait les épaules en disant:

—Que voulez-vous, docteur, à la grâce de Dieu!

Puis les deux hommes allaient faire un tour ensemble dans la forêt. Après que le docteur avait eu soin de laisser sa bourse à la vieille mère, il tuait un ou deux lièvres, trois ou quatre lapins; il rapportait son gibier à la maison et se gardait bien de parler à qui que ce soit de la course qu'il venait de faire et des gens qu'il avait visités.

Quant à Éva, elle avait été longtemps insouciante de sa naissance, comme de tout. Mais, lorsque sa naissance morale eut tiré son esprit des limbes où cette espèce d'hydrocéphalie dont elle était atteinte l'avait reléguée, elle commença à se préoccuper de son origine.

Elle avait un vague souvenir d'avoir revu, dans une des dernières visites qu'ils lui avaient faites, le braconnier et sa mère. Mais ce souvenir n'avait rien de tendre, et aucun souvenir filial ne se remuait pour eux dans son cœur.

Jacques Mérey lui avait dit que deux ans ils avaient eu soin d'elle; elle leur était reconnaissante de ces soins, mais aucune voix intérieure ne lui disait: «Cet homme est ton père, cette femme est ta mère.»

Il y a plus: toutes les fois qu'elle abordait cette question, Jacques Mérey l'écartait avec un certain malaise qui laissait des traces sur son visage.

Si bien qu'elle avait fini par ne plus faire de questions sur sa naissance, et par ne plus chercher à connaître ses parents.

Dans une nature comme celle d'Éva, ouverte à toutes les intuitions primitives, ce silence avait lieu d'étonner.

Souvent Jacques Mérey l'avait trouvée triste, soucieuse, inquiète; son cœur cherchait une voix mystérieuse lui demandant:

—Qui es-tu?

L'être humain est si faible, si borné, si calamiteux, qu'il a besoin pour ne pas s'effrayer de lui-même de se chercher des points d'appui et des racines dans ceux qui l'ont précédé sur la terre. Il a besoin de savoir d'où il sort, par quelle porte il est entré dans la vie, à quel bras il s'est appuyé pour faire ses premiers pas.

Ombrageux, il a besoin de sentir un passé derrière lui; de là le culte des ancêtres chez les Indiens comme chez tous les peuples primitifs. L'homme se considère comme une bouture de l'arbre généalogique; comme une bouture de cet arbre, c'est à lui qu'il rapporte ses destinées. Le fils est responsable de l'âme de son père et du sort qui attend cette âme dans l'autre monde. S'il accomplit fidèlement les sacrifices, s'il remplit ses devoirs envers sa caste, il achève et développe, dans sa propre existence, l'immortalité de celui qui lui a donné le jour. Cette transmission, cette solidarité, cette communion de l'homme avec ses ancêtres, qui forme l'élément principal des anciens dogmes, tout cela est une suite de l'inquiétude du sang pour remonter à la source.

Au nombre des questions dont l'homme doit sérieusement se préoccuper chaque fois qu'il pense et qu'il fait un retour sur lui-même, le savant Linné met en première ligne celle-ci:

Unde ortus? (D'où viens-je?)

Pour répondre à cette question, les peuples nouveau-nés ont eu recours aux généalogies.

On connaît celle de saint Luc, qui fait remonter Jésus jusqu'au premier homme et le premier homme jusqu'à Dieu.

Toutes les anciennes religions sont des genèses, elles racontent sous des mythes plus ou moins enveloppés, plus ou moins transparents, la filiation des choses, l'origine du monde, la naissance de l'homme, la succession des familles représentées l'une après l'autre par un chef; elles rétablissent en un mot le fil conducteur qui, remontant vers le passé, conduit l'homme du temps à l'éternité. Jacques Mérey pouvait encore satisfaire aux questions d'Éva sur la nature; il lui disait le commencement des mondes, l'origine probable de la terre, la succession des êtres inorganiques et organiques, depuis les polypes jusqu'aux mammifères.

Aidé des lumières de la physique occulte, il expliquait par le mouvement des atomes la formation primitive des plantes, les différents essais de la nature sur les animaux avant d'arriver à l'homme.

Si ces explications n'étaient pas toujours concluantes, elles étaient du moins conformes à la science de son temps, dont il avait touché et même dépassé les limites.

Mais, quand Éva arrivait à une question beaucoup plus simple, quand elle semblait lui dire, par la curiosité de son regard et par le muet mouvement de ses lèvres: «Et moi, de qui suis-je née?» toute la science du savant se troublait; il en était réduit à déclarer son impuissance et à se taire.

On raconte que Pic de la Mirandole avait dû soutenir une thèse qui avait duré trois jours.

Le cercle des connaissances humaines tel qu'il était tracé dans ce temps-là avait été parcouru, et, sur tous les points, Pic de la Mirandole avait défié ses examinateurs de le mettre en défaut.

L'Envie était pâle et se mordait les lèvres, n'ayant pas autre chose à mordre.

Les théologiens s'en mêlèrent.

La théologie était une forêt pleine de traquenards dans laquelle l'esprit le plus exercé avait bien de la peine à ne pas être pris, une sorte de puits ténébreux dans lequel les plus hardis mineurs perdaient pied, un buisson épineux où les plus vieux docteurs laissaient des lambeaux de leur robe.

Lui, simple, calme, grave, avait dérouté toutes les arguties, évité tous les pièges, désarmé tous les syllogismes, échappé à tous les dilemmes, usé tous les artifices.

Ce jeune homme était véritablement doué de la science universelle.

Alors, une courtisane qui avait assisté à tous ces exercices, moins pour voir et pour entendre que pour être vue elle-même, lassée de la longueur des examens, se leva et fit signe qu'elle voulait adresser, elle aussi, une question au savant invulnérable.

Un murmure de surprise fit le tour de la docte assemblée. Fier d'avoir démonté tous ses adversaires dans cette fameuse thèse De omni re scibili et de quibusdam aliis, Pic de la Mirandole considéra non sans un peu d'étonnement cette femme qui osait l'interroger; un sourire de dédain plissait légèrement ses lèvres.

—Pourriez-vous, demanda la courtisane, me dire quelle heure il est?

Pic de la Mirandole fut contraint d'avouer qu'il n'en savait rien.

Eh bien, il en était de même pour Jacques Mérey; sa science était solide et universelle, on eût dit qu'il avait assisté au conseil du Dieu créateur, tant il connaissait bien la raison des choses, l'origine et le but des êtres, d'où ils viennent, où ils vont. Rien ne l'arrêtait dans la filiation des créatures, des éléments, des mondes, et il ne savait comment dévoiler la naissance de la femme qu'il aimait!

Tout ce qu'il savait, c'est qu'Éva n'était point la fille du bûcheron ni de la bûcheronne.

En 1792, époque à laquelle nous sommes arrivés et qui va bientôt nous emporter avec elle sur ses ailes de feu, les races n'étaient point encore mêlées en France comme elles l'ont été dans la suite par la révolution française; il y avait vraiment alors un type aristocratique; si la noblesse s'était maintenue longtemps dans ce pays, dont les mœurs légères et faciles inclinent visiblement à l'égalité, cela tenait à la différence du sang.

Les femmes surtout portaient leur naissance et leur rang dans la distinction de leur personne; l'échafaud de 93 aurait confirmé l'existence de cette égalité de race si l'hérédité physiologique avait besoin de confirmation.

On ne détruit que ce qu'on ne peut effacer.

Je ne veux point dire que les familles nobles fussent supérieures aux familles plébéiennes; les premières recélaient en elles un germe de décadence et d'altération, tandis que les secondes, plus pures, plus vigoureuses, aspiraient fortement à la vie sociale.

Mais il est juste de dire que les anciennes familles avaient un type de beauté qui leur était propre, et qui tenait peut-être autant à l'éducation qu'à la nature.

La Révolution rencontra le type aristocratique qui par sa fine beauté blessait le type populaire, et, ne pouvant le modifier assez vite à son gré par des alliances bourgeoises, elle le faucha.

Ce type, Jacques Mérey, ce démocrate, ce socialiste par excellence, ne pouvait se défendre de le retrouver dans Éva.

Saint Bernard, qui avait pour galanterie religieuse de passer en revue les perfections de la sainte Vierge et de la caresser dans ses litanies des épithètes les plus tendres et les plus flatteuses, ne trouve rien de mieux à lui dire que de l'appeler «Vase d'élection» (Vas electionis.)

Ces signes d'élection, qui font de certaines femmes les vases précieux de la nature par la délicatesse de la matière et par la pureté des formes, le docteur les reconnaissait fatalement et tristement dans la jeune fille qui passait pour être celle du bûcheron.

Ses mains fines, roses et transparentes, ses doigts sans nœuds et aux ongles effilés, son pied petit et cambré, son cou onduleux qu'on eût pris pour de l'albâtre animé, tout dénonçait chez elle une race exquise, tout démentait l'origine roturière que les apparences assignaient à Éva.

Au fond, les opinions politiques de Jacques Mérey souffraient beaucoup de cet aveu qu'il était contraint de se faire à lui-même. Il lui en coûtait de démêler chez cette jeune fille les caractères d'une race qu'il détestait; il s'en voulait d'être obligé de reconnaître une beauté dans ce type dominateur; il eût donné dix ans de sa vie pour nier le témoignage de ses yeux, récuser la science et dire à la nature: «Tu as menti.»

Du moins, il se consolait en pensant que ces familles si orgueilleuses de leur sang se précipitaient toujours vers leur déclin; que la beauté des traits, la blancheur de la peau n'empêchent point dans les classes nobles l'invasion du lymphatisme et des sombres maladies qui en sont la suite.

Il savait, preuves en mains, qu'en ne renouvelant pas leurs alliances, ces races privilégiées s'épuisaient sur elles-mêmes, que les enfants de l'aristocratie naissaient vieux; que la plupart d'entre eux naissaient infirmes et la carie aux os; que les idiots et les idiotes abondaient dans les grandes maisons, et qu'après être tombée en quenouille par l'abus de la galanterie et des plaisirs, la noblesse tombait en enfance.

Les signes de cette dégénérescence lui semblaient empreints sur le roi qui gouvernait alors, sur le mou et lymphatique Louis XVI, dont la bonté négative a été caractérisée il y a dix-sept cents ans par Tacite.

Sa vertu consistait à ne pas avoir de vices.

Il retrouvait les mêmes indices d'épuisement et d'imbécillité dans cette pâle noblesse qui, poussée par une main supérieure et invisible, prenait depuis cent ans à tâche de ruiner elle-même et sa fortune et sa santé.

Éva commençait de son côté à exprimer hautement ses doutes.

—Cet homme et cette femme, disait-elle à Jacques en parlant du bûcheron et de la bûcheronne, ont eu pour moi les soins d'un père et d'une mère; et cependant rien ne me dit là, continuait-elle en mettant la main sur son cœur, que leur sang soit mon sang; bien au contraire, j'ai beau m'écouter intérieurement, rien ne remue en moi pour eux. Eh bien, je dois vous le dire, Jacques, le démon de l'incertitude me dévore; vous m'avez tirée des limbes dans lesquelles je sommeillais, vous êtes le véritable auteur de mon existence. Vous m'avez donné la lumière de l'âme et la lumière du cœur. Avant de vous connaître, je ne vivais pas, je végétais. Vous avez fait de moi une créature à votre image, et pourtant, Dieu soit loué! vous n'êtes pas mon père.

Elle rougit légèrement et reprit:

—Vous qui savez tout, mon Jacques bien-aimé, vous dont le regard perce les voiles de toute la nature, vous dont la clairvoyance s'élève jusqu'aux astres, vous qui scrutez les mondes dont l'océan de l'air est peuplé, vous qui voyez au-delà de nos yeux et qui entendez ce que l'oreille des hommes n'entend pas, dites-moi de qui je suis née.

Et Jacques Mérey n'osait pas répondre.

XIV

Où il est prouvé
qu'Éva n'est pas la fille du braconnier Joseph,
mais sans que l'on sache de qui elle est la fille

Le lendemain du jour où les questions d'Éva étaient devenues plus pressantes, le docteur résolut, coûte que coûte, de faire une démarche pour se renseigner. Il envoya Scipion à Joseph; Scipion avait un billet au cou. Jacques disait au braconnier:

Demain, au point du jour, je serai chez vous avec mon fusil. J'ai besoin de gibier.

Le lendemain, à six heures du matin, Jacques Mérey était à la cabane de Joseph.

On partit, on tira quelques coups de fusil, on tua un lièvre, deux faisans, trois ou quatre lapins, que Scipion, à qui ses nouveaux talents n'avaient rien fait perdre des anciens, rapporta tout joyeux.

L'heure du déjeuner arriva; on s'assit sur l'herbe, et Jacques Mérey tira de son carnier du pain, des fruits, un morceau de jambon, une gourde de bon vin.

Lorsque quelques gorgées de cette liqueur à laquelle il goûtait si rarement eurent mis Joseph en belle humeur, Jacques entama avec le braconnier le chapitre d'Éva.

—Joseph, lui dit-il, il y a longtemps que tu n'es venu voir la petite.

Le braconnier haussa les épaules.

—Que voulez-vous! dit-il, ça me retourne le cœur quand je la vois.

—Elle a beaucoup grandi et beaucoup embelli depuis quatre ans, mon cher Joseph, continua Jacques.

—Qu'importe, reprit Joseph, si elle ne parle pas! Samuel Simon, le crétin de la rue de l'Écluse, lui aussi, parle: il dit papa, maman. À quoi ça l'avance-t-il?

—Éva parle, et parle bien, je t'assure, Joseph; elle est même très savante.

—Mais elle reste du matin au soir dans un fauteuil, comme Samuel Simon.

—Non, elle marche et elle court très légèrement.

—Ça me fait plaisir, ce que vous me dites là, monsieur Jacques; car la pauvre petite, je m'y étais attaché, tout idiote qu'elle était, et je l'aimais comme si j'étais son père.

—Quoi que vous ne le fussiez point, n'est-ce pas, Joseph?

Le braconnier changea de couleur; il avait, malgré lui et sans y songer, laissé échapper son secret.

—Je crois que j'ai dit une grosse bêtise! fit-il.

En m'avouant que tu n'étais pas son père? Il y avait longtemps que je le savais.

—Comment cela? demanda naïvement le braconnier.

Jacques haussa les épaules:

—Espérais-tu me cacher quelque chose, à moi? N'as-tu pas entendu dire de par la ville que je faisais des miracles, que je savais tout, comme le Bon Dieu? Comment veux-tu que celui qui donne de l'esprit à la matière n'en ait point assez lui-même pour lever les voiles d'une intrigue et pour pénétrer un secret? Entre nous, Joseph, je crains bien que ce secret ne soit sinon un crime tout à fait, du moins une abominable action.

—Comment cela? monsieur Jacques?

—Les parents de la pauvre Éva auront voulu se débarrasser d'un être inerte et inutile, au lieu de se dire que la nature ne produit rien d'inutile et d'inerte, et de tâcher de faire ce que j'ai fait, c'est-à-dire de tailler la chair avec la science, comme le sculpteur taille le marbre avec son ciseau. Ils auront pensé d'abord à la jeter dans quelque étang, ou à l'étouffer entre deux matelas, mais la peur les aura retenus; peut-être savait-on qu'ils avaient cette enfant! En tout cas, Dieu le savait! À défaut de la justice des hommes, ils ont craint la justice de Dieu!

Sans approuver tout à fait, Joseph fit un signe de la tête qui semblait dire: «Vous pourriez bien avoir raison.»

—Tu as pensé quelquefois à cela, n'est-ce pas, Joseph?

—Oui, répondit le braconnier, et j'avoue que ce n'est pas sans inquiétude.

—Eh bien, le moyen de te rassurer, dit le docteur, c'est de me raconter franchement tout ce que tu sais de cette jeune fille et de sa naissance.

—Je ne demanderais pas mieux, monsieur Jacques, car vous nous avez rendu un grand service et à elle aussi; mais...

—Mais quoi?

—Mais si ce que je vais vous dire allait me compromettre et nuire à l'enfant?

—Je te promets, Joseph, que, excepté elle, nul ne saura jamais un seul mot de la révélation.

—Et, d'ailleurs, tenez, continua Joseph en homme décidé, il y a déjà un temps que ce secret-là me pèse, et que j'éprouve le besoin de m'en décharger.

—Parle donc, je t'écoute.

—C'était le 29 décembre 1782; il y aura au mois de décembre prochain dix ans de cela, que, voyant une jolie gelée suivie d'une petite neige fine qui recouvrait à peine la terre, je me dis à moi-même: «Joseph, mon ami, voilà un joli temps pour faire un coup de fusil.» Sur quoi, je pris mon chien.

—Scipion? demanda Jacques.

—Non, son prédécesseur, qui n'avait pas un nom si ronflant, qui s'appelait tout simplement Canard; et nous partîmes. Nous voilà en chasse: un coup de fusil par-ci, un coup de fusil par-là. Pif! paf! deux lièvres dans le carnier, l'un fera le civet, l'autre fournira la garniture; pendant ce temps, la mère était restée à la maison, elle filait tranquillement sa quenouille, la bonne vieille. Tout à coup deux hommes masqués poussent la porte et entrent. Qui fut effrayée? je vous le demande; ce fut elle! Elle crut qu'on venait pour m'arrêter, car les anciens seigneurs de Chazelay étaient durs aux braconniers, on disait même qu'ils en avaient fait pendre quelques-uns dans le parc du château, sous prétexte qu'ils avaient droit de justice sur leurs terres; ces hommes la rassurèrent en lui donnant le bonjour avec la main; puis l'un d'eux s'approcha d'elle, laissant en arrière son compagnon, qui avait l'air de porter un paquet sous son manteau.

»—Femme, lui dit l'homme qui s'était approché d'elle, je sais que vous avez été bonne nourrice et bonne mère, quoique votre fils ait un peu tourné au chenapan...

»—Oh! monsieur, mon pauvre Joseph! s'écria ma mère, peut-on dire...»

»Mais lui l'interrompit.

»—Ce n'est pas de lui qu'il est question, dit-il, mais de vous. Pourriez-vous vous charger d'un enfant?

»—Bien certainement, monsieur.

»—L'aimeriez-vous?

»—Comme s'il était le mien, pauvre agneau!

»—Vous êtes plus vieille que je ne croyais.

»—Bon! les petits enfants et les vieilles femmes, cela s'entend toujours.

»—Mais, continua l'homme masqué, je dois vous dire une chose.

»—Laquelle?

»—C'est que l'enfant est imbécile.

»—Elle n'en a que plus besoin de bons soins, répondit la mère.

»—Ces soins, vous les lui donnerez, alors?

»—Oui; mais, vous voyez, nous sommes pauvres; il faudrait, pour que l'enfant ne manquât de rien, que les parents voulussent bien venir à notre secours.

»—Combien vous faudrait-il par an pour la traiter comme votre fille?

»La mère calcula:

»—Cent francs, monsieur, cela vous paraît-il de trop?

»—Vous aurez trois cents francs par an tant que l'enfant restera chez vous, et cinq cents francs tout de suite.

»—Oh! monsieur, pour ce prix-là, elle sera traitée comme une dauphine.

»—C'est bien; voici les cinq cents francs et voici le premier mois. Chaque mois sera payé d'avance. Faites-moi un reçu des huit cents livres et de l'enfant.

»—Ah! monsieur, dit la mère, voilà le malheur! c'est que je ne sais pas écrire.

»—Diable! fit l'homme en se retournant du côté de son compagnon, voilà qui est fâcheux!

»J'étais là depuis les premiers mots de la conversation; car, voyant entrer deux hommes chez ma mère, j'étais accouru vite et m'étais glissé par la petite porte du fournil. J'avais donc tout entendu. Je m'avançai.

»—Mais je sais écrire, moi, monsieur, dis-je à l'inconnu, et je vais vous donner les reçus que vous demandez.

»—Quel est cet homme? s'écria le visiteur masqué.

»—C'est mon fils Joseph, monsieur, celui que vous appeliez tout à l'heure un chenapan.

»—Il n'est point question de cela, ma mère; que ces messieurs m'appellent comme ils voudront, je sais que je suis un honnête homme; cela me suffit.

»Je tirai une plume et du papier de l'armoire, car je voyais dans le nourrissage de l'enfant une bonne affaire, et je ne voulais pas que la mère la manquât.

»—Dictez, monsieur, dis-je en m'asseyant devant la table et m'apprêtant à écrire.

»L'homme s'appuya sur le dossier de ma chaise pour suivre ma plume des yeux et voir si j'écrivais bien ce qu'il dictait.

»—Écrivez, dit-il.

»J'écrivis:

»Cejourd'hui, 29 décembre 1782, j'ai reçu d'un inconnu une petite fille de cinq ans reconnue idiote et incurable; je m'engage, au nom de ma mère et au mien, à la garder à la cabane ou dans tout autre domicile que je choisirai, jusqu'à ce qu'elle me soit réclamée par la personne qui me présentera ce reçu et l'autre moitié du louis d'or dont la première moitié sera ou plutôt est à l'instant même déposée entre mes mains.

»L'inconnu tira de la poche de son gilet un louis coupé en deux d'une façon bizarre, mais cependant dont les deux moitiés s'adaptaient parfaitement; il m'en donna une et garda l'autre. Puis il continua:

»Celui qui dépose l'enfant entre les mains de Joseph Blangy et de sa mère, outre la somme de huit cents francs qu'ils ont reçue à la signature des présentes, s'engage à leur payer tous les ans et d'avance la somme de trois cents francs. Et si l'un des deux meurt, au survivant des deux la même somme sera payée.

»Quand l'enfant aura atteint l'âge de quinze ans, comme elle nécessitera peut-être de nouvelles dépenses, on prendra de nouveaux arrangements.

»Selon les soins que l'on aura pris de l'enfant, une récompense sera donnée.

»—Signez, dit l'homme masqué; signez pour votre mère et pour vous.

»J'écrivis au bas du reçu:

»Accepté pour moi et pour ma mère, avec engagement de me conformer à tout ce qui est porté à l'engagement ci-dessus.

Joseph Blangy.

»—Et maintenant, monsieur, demandai-je à l'homme masqué, avez-vous d'autres recommandations à me faire?

»—Une seule.

»—Laquelle?

»—Te taire.

»—Cela nous est facile, à ma mère et à moi, répondis-je, car nous aimons la compagnie des animaux, des arbres, des choses qui ne parlent pas enfin. Dans cette cabane, nous ne voyons jamais personne, et, excepté, bonjour et bonsoir, à peine ma mère et moi échangeons-nous deux paroles en deux mois. Le plus grand bavard de la maison, c'est Canard. Il ne parle pas, il est vrai, mais il aboie.

»L'homme masqué qui avait joué un rôle actif dans toute cette histoire prit le reçu, le relut avec soin, le mit dans sa poche avec la moitié du louis d'or, et dit à ma mère:

»—Allons, venez ici, et tendez votre tablier.

»Ma mère s'approcha, fit ce qu'on lui demandait, et reçut dans son tablier la petite idiote à peu près dans l'état où vous l'avez vue.

»—Comment s'appelle-t-elle, mon cher monsieur? demanda ma mère.

»Sans doute l'inconnu craignit-il que nous n'allions compulser les registres de baptême des environs, car il répondit:

»—Inutile que vous sachiez son nom, puisqu'elle ne répond à aucun nom; qu'il vous suffise de savoir qu'elle est catholique.

»Puis, se tournant vers moi:

»—Tu as entendu? dit-il, une seule chose t'est recommandée, le silence.

»Les deux hommes sortirent; mais, en sortant, l'un d'eux dit à l'autre:

»—Scipion est resté.

»Je m'aperçus alors seulement qu'un beau chien noir était allé se coucher près du feu, ni plus ni moins que s'il était chez lui.

»—Eh bien! Scipion, lui dis-je, tu n'entends pas qu'on t'appelle?

»Scipion ne bougea point. J'allais le chasser pour qu'il suivît son maître, mais celui-ci:

»—Gardez ce chien, dit-il; il était très attaché à l'enfant, et l'enfant ne connaît que lui. Pour te dédommager de son entretien et de sa nourriture, j'engage ma parole que tu ne seras jamais inquiété comme braconnier par M. de Chazelay.

»Et il sortit en disant:

»—Reste, Scipion, reste!

»Permission dont le chien paraissait bien résolu de se passer.

»Et maintenant, monsieur Jacques, continua le braconnier, vous en savez autant que moi.»

—Et la rente vous fut toujours exactement payée.

—Rubis sur l'ongle.

—Par qui?

—Par le second homme masqué.

—Et, lors des différentes visites qu'il vous a faites, vous n'avez rien pu saisir dans ses paroles?

—Il n'a jamais dit un mot. Je le crois sourd et muet. Quand il parlait avec son compagnon, il lui parlait avec les doigts, et l'autre répondait de même.

—Et vous ne savez rien de plus, Blangy?

—Non.

—Sur l'honneur?

—Sur l'honneur!

—Retournez chez vous et montrez-moi la moitié du louis d'or; vous l'avez conservée, je suppose?

—Il ne faut pas le demander! elle est dans le reliquaire de ma mère, avec un os du petit doigt de sainte Solange.

Le docteur se leva et prit le chemin de la cabane.

Dix minutes après, ils étaient arrivés, et Joseph remettait la pièce au docteur.

C'était en effet la moitié d'un louis à l'effigie de Louis XV et au millésime de 1769.

Cette moitié n'avait rien de particulier, que le soin qu'on avait pris de la tailler en zigzag pour rendre impossible une erreur ou une tromperie.

Le docteur n'en savait pas beaucoup plus que lorsqu'il était parti; seulement, au lieu du doute, il avait la certitude qu'Eva n'était pas la fille du braconnier.

XV

Où il nous faut abandonner les affaires privées de nos personnages pour nous occuper des affaires publiques

En rentrant dans la ville d'Argenton, Jacques Mérey fut frappé d'étonnement à la vue du trouble qui paraissait s'être emparé de cette population, d'habitude si calme et si tranquille.

Mais ce qui l'étonna bien plus, c'est que, aussitôt qu'on l'eût reconnu, cette population l'entoura en lui demandant des conseils sur ce qu'il y avait à faire dans une circonstance si critique.

—Il faut d'abord, dit Jacques Mérey, avant que je vous donne des conseils, il faut d'abord que vous vouliez bien me dire de quoi il est question.

—Comment! vous ne savez pas? s'écrièrent vingt voix.

—C'est impossible! s'écrièrent vingt autres.

Jacques Mérey haussa les épaules en homme qui n'est pas le moins du monde au courant de la situation.

—Affaire politique? demanda-t-il.

—Je crois bien, affaire politique!

—Eh bien, qu'est-il arrivé?

—Allons donc, dit une voix, vous faites semblant de ne pas savoir, et vous savez aussi bien que nous.

—Mes amis, dit Jacques Mérey avec son exquise douceur, vous savez comment je vis; à moins que ce ne soit pour faire une visite à quelque pauvre malade, je ne sors jamais de chez moi, et chez moi je travaille; j'ignore donc complètement ce qui se passe au-dehors des quatre murs qui m'enferment, et où je fais de la science, avec l'espoir que cette science sera utile un jour, à vous d'abord, et ensuite à l'humanité.

—Ah! nous savons bien que vous êtes un brave homme; nous vous aimons, nous vous respectons et nous espérons vous en donner bientôt une preuve. Mais c'est justement parce que nous vous aimons et vous respectons que nous venons vous demander ce qu'il y a à faire dans l'extrémité où nous nous trouvons.

—Eh bien! voyons, mes bons amis, quelle est l'extrémité dans laquelle nous nous trouvons? demanda le docteur.

—On se bat à Paris, dit un des hommes qui entouraient Jacques.

—Comment! on se bat?

—C'est-à-dire qu'on s'est battu, mais, à ce qu'il paraît, tout est fini, maintenant, dit un autre.

—Dites-moi ce qui est fini, mes enfants.

—Eh bien! reprit le premier, en deux mots, voilà ce que c'est: le peuple a voulu entrer aux Tuileries comme au 20 juin, vous savez, le jour où Capet a mis le bonnet rouge?

—Je ne sais rien, mes amis; mais continuez.

—Le roi s'y est opposé, et les Suisses ont tiré sur le peuple.

—Sur le peuple? les Suisses ont tiré sur les Parisiens?

—Oh! il n'y avait pas que des Parisiens, il y avait des Marseillais et des gardes-françaises. Il paraît que c'est ceux-là qui ont fait le plus grand carnage; on s'est battu dans la cour des Tuileries, dans le vestibule, dans les appartements, dans le jardin. Il y a eu sept cents Suisses tués, et onze cents citoyens.

—Oui, dit un autre, il paraît que c'était terrible; comme c'est Saint-Antoine et Saint-Marceau qui ont principalement donné, on a remporté les morts par charretées; au sang, on pouvait les suivre; puis on les étendait de chaque côté de la rue, et chacun venait reconnaître les siens au milieu des pleurs et des sanglots.

—Et le roi? demanda Jacques Mérey.

—Le roi s'est retiré à l'Assemblée nationale avec toute la famille royale, se mettant sous la protection de la nation. Mais l'Assemblée nationale a répondu qu'elle n'avait pas mission de décider d'une si grave question; que cela regardait la Convention qui allait s'ouvrir. Puis on a décidé que le roi habiterait le Luxembourg.

—Au moins, là, dit Jacques Mérey avec un sourire, s'il veut se sauver, il aura la facilité des catacombes.

—C'est justement ce qu'a dit le procureur de la commune, le citoyen Manuel. Alors, on a décidé que le roi serait enfermé au Temple; on l'y a conduit et il y est prisonnier.

—Et où avez-vous vu tout cela?

—D'abord dans l'Ami du peuple, du citoyen Marat; puis l'adjoint du maire est revenu de Paris, et il était à l'Assemblée nationale pendant toute la journée du 10-Août.

—Et sait-on quelle résolution a prise l'Assemblée nationale? demanda Jacques Mérey.

—Aucune relativement au roi; elle veut faire face à l'ennemi avant tout.

—Oui, c'est vrai, dit Jacques Mérey avec un sentiment de tristesse profonde, l'ennemi est en France. Et qu'a décrété l'Assemblée vis-à-vis de l'ennemi? car là est le véritable péril.

—Elle a décrété que la patrie en danger serait proclamée, et que les enrôlements volontaires se feraient sur la place publique.

—Et quelles nouvelles a-t-on de l'ennemi?

—Il est à Longwy et marche sur Verdun.

Jacques Mérey poussa un soupir.

—Mes amis, dit-il, dans des circonstances comme celles où nous nous trouvons, chacun doit sonder sa propre conscience et l'interroger sur ce qu'il a à faire. Certes, tout ce qui est jeune, tout ce qui peut porter un fusil, tout ce qui ne peut servir la France que les armes à la main doit prendre les armes. Mais, avant tout, nous avons une Assemblée nationale brave et fidèle, nous devons nous reposer sur elle avec confiance du salut de la patrie. Ce que je puis vous dire d'avance, ce qui est ma conviction, c'est que la France ne périra pas. La France, mes amis, c'est la nation élue par le Seigneur, puisqu'il a mis en elle le plus noble des sentiments que puisse contenir le cœur de l'homme, l'amour de la liberté. La France, c'est le phare qui éclaire le monde. Ce phare a été allumé par les plus grands hommes que le XVIIIe siècle ait produits: par les Voltaire, par les Diderot, par les Grimm, par les d'Alembert, par les Rousseau, par les Montesquieu, par les Helvétius. Dieu n'a pas fait naître tant et de si beaux génies pour que leur passage soit inutile et leur trace effacée. Le canon de la Prusse peut renverser les remparts de nos villes, il ne renversera pas l'Encyclopédie. Restez bons Français et laissez à la Providence le soin de conduire les événements.

—Mais enfin, s'écrièrent plusieurs voix, il faut cependant que quelqu'un nous guide. Nous ne vous demandons qu'un conseil, un conseil ne se refuse pas.

—Mes bons amis, dit le docteur, si j'avais habité Paris pendant ces derniers temps, si j'étais de l'Assemblée nationale, si j'avais suivi de l'œil et de la pensée tout ce qui s'est passé depuis quatre ou cinq ans en France et à l'étranger, peut-être en effet pourrais-je vous guider dans ce que vous avez à faire, vous autres provinciaux, en ces terribles circonstances, où l'incurie, la mauvaise foi et la trahison de la royauté vous ont mis. Mais je ne suis qu'un pauvre médecin n'ayant plus aucune prétention à la vie publique, et priant la Providence de ne pas me détourner de ma voie, et de me laisser au milieu de vous pour y faire le peu de bien auquel je suis appelé.

—Mais vous, docteur, qu'allez-vous faire maintenant? demanda la foule.

—Ce que j'ai fait par le passé, c'est-à-dire continuer ma mission ici-bas, vous soutenir dans vos défaillances, vous guérir dans vos maladies. Ébloui par les rêves de ma jeunesse et par les folles illusions de l'espérance, j'ai cru d'abord que j'étais né pour les grandes choses et que ma place était marquée au milieu des cataclysmes que les révolutions allaient imposer à la société. Je me trompais. Comme Jacob, j'ai lutté avec l'ange, et je suis las de la lutte. J'ai pensé un instant que l'homme était le rival de Dieu, et, à l'instar de Dieu, pouvait créer. Dieu a eu pitié de mon néant; il m'a pris comme un sculpteur sublime prend un apprenti. Et il m'a donné à achever son œuvre ébauchée. Voilà tout; il m'a payé mon travail sinon en orgueil, du moins en bonheur. Merci à Dieu!

Ces paroles parurent causer à la foule qui les écoutait, non seulement un grand étonnement, mais une profonde tristesse; quelques-uns de ceux qui paraissaient les chefs du rassemblement échangèrent quelques paroles entre eux, puis ils firent signe que l'on ouvrît les rangs pour laisser passer le docteur.

Mais un d'eux, se plaçant sur son chemin comme un dernier obstacle:

—Si vous ne savez pas ce que vous valez, monsieur Mérey, nous le savons, nous, et nous ne permettrons pas qu'un homme de votre science et de votre patriotisme reste étranger et perdu dans une petite ville comme la nôtre, lorsque vont se passer les événements les plus graves que les annales d'un peuple ait déroulés à la face du monde; l'ennemi est en France; l'ennemi est à Paris surtout; la France a besoin de tous ses enfants, et il ne sera pas dit qu'un des plus dignes lui aura fait défaut. Allez maintenant, monsieur Jacques Mérey. Demain vous aurez de nos nouvelles.

Et il livra passage au docteur, qui rentra chez lui sans que personne songeât plus à l'arrêter.

Le docteur avait hâte de revoir Éva. Depuis la veille au soir, il l'avait quittée, et, étant parti avant le jour, n'avait pas voulu la réveiller.

Éva l'attendait sur la porte du jardin.

—Tu venais au-devant de moi, mon cher amour? lui dit Jacques Mérey.

—Je vous sentais approcher; puis tout à coup vous vous êtes arrêté, n'est-ce pas?

—Oh! ce n'est pas moi qui me suis arrêté, c'est cette brave population qui me demandait des conseils sur ce qu'elle avait à faire. Je lui ai dit qu'elle avait à me laisser revenir bien vite près de mon Éva.

—Eh bien, moi aussi je me suis arrêtée où j'étais, car j'avais déjà fait quelques pas au-devant de vous.

—Et quand ils ne se sont plus opposés à mon retour?

—Je me suis sentie enlevée de terre, et je suis accourue.

—Viens, chère Éva! lui dit-il en enveloppant sa taille flexible de son bras; j'ai à causer avec toi de choses sérieuses.

Et il l'entraîna sous le berceau de tilleuls.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tandis que le docteur causait de choses sérieuses avec Éva, c'est-à-dire s'assurait de son amour et lui affirmait le sien, la ville était dans une agitation croissante, que redoublaient encore les élections à la nouvelle Assemblée, c'est-à-dire à la Convention nationale.

Ces élections se faisaient à Châteauroux.

À Argenton, comme ailleurs, les deux partis étaient en présence:

Le parti du roi;

Le parti du peuple.

Ceux qui s'adressaient à Jacques Mérey et qui lui demandaient ce qu'il y avait à faire, c'étaient ceux du parti populaire qui, le regardant à la fois comme un savant médecin, comme un ami des pauvres, comme un homme désintéressé, pensaient que la réunion de ces qualités devait faire un bon citoyen, et se tenaient prêts à suivre ses conseils en tous points.

Mais Jacques Mérey, homme de conscience avant tout, absorbé qu'il était depuis six ou sept ans dans son œuvre, s'étant complètement détourné des affaires publiques, n'était plus assez au courant de la situation de la France pour donner un conseil dont il pût affirmer la valeur.

Puis Jacques Mérey était à cet âge où, quand l'homme aime, il aime avec toutes les puissances de son être; sans autre amour que celui de la science à l'époque où, dans toute sa sève juvénile, il éparpille son amour dans toutes les femmes, il avait gardé concentré en lui-même cet amour qui s'allume à l'adolescence et qui brille de tout son éclat dans ce printemps de la vie aux limites duquel il allait arriver, lorsque, comme une fleur qui s'ouvre, comme un fruit qui se colore, Éva, rose et pêche à la fois, avait commencé de s'ouvrir et de se colorer sous ses yeux; d'abord elle avait absorbé tous ses regards, puis toutes ses pensées.

Jacques avait cru faire œuvre de science en caressant sa création—il avait fait œuvre d'amour; et, quand Joseph lui avait parlé de ces parents inconnus qui pouvaient réclamer Éva un jour, lorsqu'il lui avait montré cette pièce d'or dont l'autre morceau demeurait menaçant dans des mains étrangères, il avait en quelque sorte jeté un regard sur ce que serait sa vie sans Éva, et, prêt à jeter un cri de désespoir à l'aspect d'une si profonde solitude, d'un désert si aride, il avait pris sa tête entre ses mains, en murmurant ces deux mots, qui sortent au moment de la douleur du cœur des athées eux-mêmes:

—Mon Dieu! mon Dieu!

Et c'était au moment où il revenait tout frémissant encore de la grande émotion qu'il avait éprouvée, qu'on lui proposait, à lui, de mettre de côté cet amour qui était devenu toute sa vie, et de s'occuper de ce problème insoluble qu'on appelle le Progrès, de cette déesse toujours fugitive qu'on appelle la Liberté.

Avant de revoir Éva, peut-être eût-il pu hésiter. Mais, après l'avoir revue, c'était chose impossible.

Cette femme, à peine femme encore, n'était-elle pas tout à la fois sa fille et son amante? On a vu des cœurs, qui ont besoin d'aimer, s'attacher dans la solitude à un insecte, à un oiseau, à une fleur; à plus forte raison devait-il s'attacher d'un amour invincible à la femme qui n'eût pas existé sans lui. Il avait trouvé l'écrin vide. Il y avait mis tout un trésor de jeunesse, d'intelligence et de beauté. Maintenant, l'écrin était bien à lui et il pouvait sans crainte et sans remords l'appuyer sur son cœur.

Et c'est ce que faisait Jacques Mérey en jurant à Éva de ne jamais se séparer d'elle.

Au moment où le docteur faisait ce serment, on entendait les sons aigus de la trompette de Baptiste, lequel—la trompette détachée de sa bouche—annonçait à haute voix et officiellement la prise des Tuileries par le peuple, l'arrestation du roi et son incarcération au Temple.

XVI

L'état de la France

La population d'Argenton, qui n'avait pas pénétré dans le jardin du docteur, et qui ignorait les mystères de l'arbre de science, du berceau de tilleuls et de la grotte de mousse, ne comprenait rien à l'indifférence du docteur pour les affaires publiques.

En effet, si jamais homme avait donné des preuves de haine pour la noblesse et des preuves de dévouement à la démocratie, c'était bien lui. Refus constant de soigner les riches, refus constant de rien recevoir pour avoir soigné les pauvres, promptitude à accourir au premier appel du malade plébéien, soit de jour, soit de nuit, voilà ce que l'on avait toujours trouvé chez lui lorsqu'on était venu frapper à sa porte.

Et lorsque, pour la première fois, au nom de la mère commune, au nom de cette chose sacrée qu'on appelait la patrie, on venait faire un appel au citoyen, l'homme se cachait derrière le savant, le philanthrope disparaissait.

Elle avait pourtant bien besoin du concours de tous ses enfants, cette pauvre France!

Autant que le monde avait besoin d'elle.

Et, en effet, en 1791, la France avait paru au monde rajeunie et épurée; elle semblait dater de l'avènement au trône de Louis XVI et avoir jeté aux égouts de Marly sa robe souillée par Louis XV.

Le nouveau monde la bénissait comme ayant concouru à sa délivrance. Le vieux monde était amoureux d'elle; de tous les États tyranniques—et en 91 la tyrannie était partout—des voix gémissantes l'imploraient; partout où elle eût étendu la main vers les peuples, les peuples si froids et si désenchantés lui eussent serré la main; partout où elle eût mis le pied, elle eût été reçue à genoux!

C'était la trinité sublime de la justice, de la raison et du droit!

C'est qu'à cette époque, la France n'étant pas entrée dans la violence, l'Europe n'était pas entrée dans la haine.

Et, en effet, que voulait la France de 1791?

À l'intérieur, la liberté et la paix pour elle.

À l'extérieur, la paix et la liberté pour les autres nations.

Aussi, que disait l'Allemagne qui battait des mains à chaque pas que faisait la France? «Oh! si la France venait!»

Quelle autre main que la main de la Suède écrivait sur la table du successeur du grand Gustave: «Point de guerre avec la France»?

C'est qu'à cette époque chacun savait bien qu'en travaillant pour elle, elle travaillait pour le monde!

Toute son ambition se bornait à reprendre Liége et la Savoie, deux provinces de France, puisqu'elles parlent la même langue qu'elle.

Des autres puissances, elle ne voulait rien, rien prendre ni rien accepter.

Aussi, en 91, relevait-elle la tête; elle avait le sentiment de sa puissante et féconde virginité.

Elle savait bien que par cet amour des peuples elle assumait sur elle la haine des rois. Les haines principales lui venaient de la Russie, de l'Angleterre, de l'Autriche.

Catherine, que Diderot appelait la grande Catherine, que Voltaire appelait la Sémiramis du Nord, cette étoile polaire qui, pour faire la lumière, devait se substituer au soleil de Louis XIV; Catherine, la Messaline russe, qui, de plus que la Messaline romaine, avait assassiné son Claude; Catherine, qui par le Scythe Souvarov avait accompli les massacres d'Ismaël et de Raya, qui avait déjà dévoré une partie de la Pologne et qui s'apprêtait à dévorer l'autre; Catherine, qui, dépassant Pasiphaé, avait une armée pour amant, selon la terrible expression de Michelet; Catherine, insatiable abîme qui ne disait jamais: Assez! Catherine, le jour de la prise de la Bastille, avait reçu un soufflet en pleine face.

La tyrannie allait donc avoir une barrière.

Aussi écrivait-elle à Léopold pour lui demander comment il ne vengeait pas les insultes journalières faites à sa sœur Marie-Antoinette.

Aussi avait-elle renvoyé sans l'ouvrir la lettre par laquelle Louis XVI lui annonçait qu'il acceptait la Constitution.

L'Angleterre, dans la personne de son ministre, M. Pitt—son roi était fou et son prince de Galles ivre—, jouissait profondément de tout ce qui se passait en France. M. Pitt nous haïssait de toute la puissance de son terrible génie, à cause de la part que nous avions prise à l'indépendance de l'Amérique. Un œil sur la carte de l'Inde, l'autre sur Paris, il voyait les pertes que faisaient nos colonies, les progrès que faisait notre révolution. La reine avait une telle peur de lui, qu'elle lui avait envoyé, quelques jours avant le 10-Août, Mme de Lamballe pour lui demander grâce. Je n'en parle pas, disait-elle, que je n'aie la petite mort.

L'Autriche était aussi malade que nous, plus malade encore, en supposant que des pays despotiques se résument dans leurs souverains. Elle était gouvernée par le vieux prince de Kaunitz, qui avait quatre-vingt-deux ans, et par son empereur Léopold, qui en avait quarante-quatre. Appelé à l'empire un an auparavant, il avait transporté de Florence à Vienne son harem italien. Il sentait que, épuisé de débauche, il n'avait plus que des mois à vivre, et, par des aphrodisiaques qu'il préparait lui-même, il changeait ses mois en jours. Sa maladie, du reste, était celle des rois, laquelle consiste à oublier les soucis du trône dans les abus du plaisir; de là Mme de Pompadour, Mme du Barry, le Parc-aux-Cerfs; de là les trois cents religieuses de Pierre III de Portugal; de là les caprices gomorrhéens de Frédéric; de là les mignons de Gustave; de là enfin les trois cent cinquante-quatre bâtards d'Auguste de Saxe, dont l'histoire, la prude qu'elle est, n'a pas daigné signaler la naissance, mais que compte un à un la chronique, cette vieille bavarde qui regarde à travers toutes les serrures, fût-ce celles de Tzarskoié-Sélo, de Windsor, de Schœnbrünn ou de Versailles.

Près de Kaunitz et de Léopold, il y avait le jeune Metternich, la plus grande intelligence de l'époque, qui ne voulait pas qu'on nous fît la guerre et qui résumait sa politique dans cette image toute réaliste: «Laissez bouillir la révolution française dans sa marmite.»

À ces ennemis extérieurs, qui n'avaient pas encore donné leur programme, il faut ajouter les ennemis intérieurs.

Le roi d'abord.

Et qu'ici l'on nous permette une petite digression.

D'où vient que les rois, au lieu d'acquiescer purement et simplement aux désirs de leurs peuples, réagissent contre ces désirs, et forcés dans leurs derniers retranchements, appellent l'étranger à leur secours?

C'est que, pour eux, leur peuple est l'étranger, et l'étranger la famille.

Ainsi prenons Louis XVI, fils d'une princesse de Saxe, dont il eut le sang lourd et l'inerte obésité. Il n'a déjà dans les veines qu'un tiers de sang français, puisqu'il descend lui-même d'un prince qui avait épousé une étrangère.—Or, il épouse à son tour Marie-Antoinette—Autriche et Lorraine—; nous voilà avec deux sixièmes de sang français sur le trône, deux sixièmes de Saxe, un sixième d'Autriche et un sixième de Lorraine.

Comment voulez-vous que le sang français l'emporte?—Impossible.

Aussi à qui Louis XVI a-t-il recours dans sa lutte politique contre la France? À son beau-frère d'Autriche, à son beau-frère de Naples, à son neveu d'Espagne, à son cousin de Prusse, c'est-à-dire à sa famille.

Les historiens et même les légendaires ont été rarement justes pour Louis XVI.

Les légendaires étaient presque tous de la domesticité du roi.

Les historiens sont presque tous du parti de la République.

Soyons du parti de la postérité, c'est le droit du romancier.

Le roi avait reçu du duc de la Vauguyon une éducation jésuitique qui avait modifié en mal le cœur droit qu'il avait reçu de son père et de sa mère. Jamais ce qu'il restait de cette loyauté primitive ne lui permit de comprendre le plan de M. de Kaunitz et de la reine, détruire la Révolution par la Révolution. En réalité, le roi n'aimait personne: ses enfants, parce qu'il doutait de sa paternité; la reine, parce qu'il doutait de son amour; et cependant la reine était la seule qui eût sur lui quelque influence. La seule de la famille, bien entendu.

Mais, en échange, il était tout aux prêtres. C'est à leur influence qu'il faut attribuer ces serments prêtés et révoqués, sa fausseté dans la comédie constitutionnelle, ses mensonges politiques enfin.

Il était toujours le roi de 88. La chute de la Bastille ne lui avait rien appris; 89 était toujours pour lui une émeute, et 92 un complot du duc d'Orléans.

Jamais il ne voulut admettre le peuple comme une majesté égale à la majesté royale. Chez lui, le droit divin primait le droit populaire, et il tint pour une offense suprême que, le 13 septembre 1791, le président Thouret, qui venait lui faire accepter la Constitution, le voyant s'asseoir se fût assis.

Ce fut ce soir-là que M. de Goguelat partit pour Vienne, avec une lettre du roi pour l'empereur.

À partir de ce moment, les Français étaient non seulement l'étranger, mais l'ennemi; et on en appelait contre eux à la famille.

Et voici dans quelle aberration son éducation jésuitique et princière jetait Louis XVI: c'est qu'il put en même temps annoncer son acceptation de la Constitution à tous les rois de l'Europe, et à l'Autriche sa protestation contre elle.

Il y aurait une histoire bien curieuse à écrire—par malheur les documents de celle-là manquent—, c'est l'histoire du confessionnal de Louis XVI, c'est-à-dire d'un cœur naturellement bon, d'une âme foncièrement honnête aux prises avec l'obstination cléricale. Richelieu disait que les douze pieds carrés de l'alcôve d'Anne d'Autriche lui donnaient plus de peine à gouverner que le reste de l'Europe.

Le roi pouvait dire que sa conscience, dans le confessionnal, soutenait plus d'assauts que Lille.

Mais Lille résista comme une ville loyale.

La conscience de Louis XVI se rendit comme Verdun.

Par malheur, en même temps que le roi déclarait à Vienne que le peuple français était ennemi du roi, le peuple français se convainquait peu à peu que le roi était son ennemi.

Mais celle que depuis longtemps il regardait comme son ennemie, c'était la reine.

Sept ans de stérilité, que l'on ne savait à quoi attribuer, tant que l'on ne connaissait pas l'infirmité du roi, ses amitiés exagérées avec Mmes de Polignac, de Polastron et de Lamballe, dont la dernière au moins lui fut fidèle jusqu'à la mort; ses imprudences avec Arthur Dillon et de Coigny, ses folles matinées, ses plus folles nuits au petit Trianon, ses largesses folles à ses favorites, qui la firent appeler madame Déficit, son opposition à l'Assemblée, qui la fit appeler madame Veto, cette préférence éternelle donnée à l'Autriche sur la France, cet orgueil des Césars allemands qu'elle mettait son amour-propre à ne pas voir plier, ce cri continuel dans l'attente de l'ennemi, tantôt à Madame Élisabeth, tantôt à Mme de Lamballe: «Ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?» en avaient fait l'exécration des Français.

Ils venaient, ces Prussiens tant désirés, tant attendus, ils venaient précédés de la terreur pour le peuple et de l'espérance pour la royauté. Ils venaient, le manifeste du duc de Brunswick à la main, et ils commençaient dès la frontière à le mettre à exécution. Ils venaient, et déjà la cavalerie autrichienne était aux environs de Sarrelouis, enlevant les maires patriotes et les républicains connus. Puis les uhlans, dans leurs passe-temps, leur coupaient les oreilles et les leur clouaient au front.

La nouvelle fut terrible aux Parisiens quand ils la lurent dans les bulletins officiels. Mais la terreur fut plus grande encore quand, l'armoire de fer forcée, on eut connaissance d'une lettre adressée à la reine dans laquelle on lui annonçait avec joie que les tribunaux arrivaient derrière les armées, et que les émigrés réunis à l'armée du roi de Prusse, déjà en possession de Longwy, instruisaient le procès de la Révolution et préparaient les potences destinées aux révolutionnaires.

Puis venait l'exagération qui accompagne d'ordinaire les grandes catastrophes.

C'était, disait-on, à Paris que les contre-révolutionnaires en voulaient; tout ce qui avait trempé dans la Révolution y passerait. Si les Autrichiens ont enfermé à Olmutz La Fayette, qui avait voulu sauver le roi, ou plutôt la reine—et remarquez que l'enchanteresse avait successivement usé Mirabeau, La Fayette et Barnave—, à plus forte raison réagiraient-ils contre les trente mille personnes qui avaient été chercher le roi à Versailles; contre les vingt mille qui avaient ramené le roi de Varennes; contre les quinze mille qui avaient envahi le château le 20 juin et contre les dix mille qui l'avaient forcé le 10 août.

On les exterminera depuis la première jusqu'à la dernière.

La mise en scène était déjà arrêtée.

Dans une grande plaine déserte—il n'y a pas de plaine déserte en France, mais les souverains ayant dit: «Les déserts valent mieux que les peuples révoltés,» on en ferait une; et les Parisiens indiquaient la plaine Saint-Denis, où l'on brûlerait tout, moissons, arbres, maisons—, on dresserait un trône à quatre faces: un pour Léopold, un pour le roi de Prusse, un pour l'impératrice de Russie, l'autre pour M. Pitt. Sur ces quatre faces, on dresserait quatre échafauds. La population, vil bétail, serait chassée alors aux pieds des rois alliés. Là, comme au jugement dernier, on séparerait les bons des mauvais, et les mauvais (les révolutionnaires, bien entendu), on les guillotinerait.

Mais, à peu d'exceptions près, les révolutionnaires, c'était tout le monde, c'étaient les cent mille hommes qui avaient pris la Bastille, c'étaient les trois cent mille hommes qui s'étaient juré fraternité au Champ de Mars, c'étaient tous ceux qui avaient mis la cocarde tricolore à leur oreille.

Et ceux qui voyaient plus loin se disaient:

«Hélas! c'est non seulement la France qui périra, mais la pensée de la France; c'est la liberté du monde qui sera étouffée dans son berceau, c'est le droit, c'est la justice.»

Et toutes ces menaces qui épouvantaient Paris réjouissaient la reine.

Une nuit, raconte Mme Campan—qui n'est pas suspecte de jacobinisme—, une nuit que la reine veillait, c'était quelques jours avant le 10 août, et que, à travers les persiennes de la fenêtre de sa chambre restée ouverte, selon l'habitude qu'elle en avait fait prendre, elle suivait la marche de la nuit, elle appela deux fois Mme Campan, qui couchait dans sa chambre.

Mme Campan lui répondit.

La reine, au clair de lune, s'efforçait de lire une lettre; cette lettre lui apprenait la prise de Longwy et la marche rapide des Prussiens sur Paris.

La reine calcula les lieux, puis les jours, et, avec un soupir de satisfaction:

—Il ne leur faut que huit jours, et, avec huit jours, nous serons sauvés!

Ces huit jours écoulés, les Prussiens étaient encore à Longwy et la reine au Temple.

C'étaient tous ces événements, dont le bruit était parvenu jusqu'à Argenton, qui avaient porté le parti populaire à demander des conseils à Jacques Mérey.

XVII

L'homme propose

Le lendemain, vers neuf heures du matin, Jacques Mérey étant à son laboratoire et Éva à son orgue, on entendit au bout de la rue une grande rumeur qui allait s'approchant.

Cette rumeur n'avait rien d'inquiétant, car c'étaient les cris de joie qui y dominaient particulièrement.

Jacques ouvrit la fenêtre, jeta un coup d'œil dans la rue, et vit une grande foule portant des drapeaux. En tête marchait la musique, et en avant de la musique Baptiste avec sa trompette.

Le docteur referma la fenêtre et se remit à son fourneau.

Au bout de cinq minutes, il lui sembla que toute cette foule s'arrêtait devant sa maison.

La porte de son laboratoire s'ouvrit et Éva parut, toute pâle et tout émue.

—Qu'as-tu, ma chère enfant? s'écria le docteur en allant à elle.

—Ces gens, dit-elle, cette foule, tout ce monde, c'est pour vous, mon ami.

—Comment, pour moi, demanda Jacques.

—Oui. Elle est arrêtée devant la maison. Et, tenez, voilà la trompette de Baptiste qui va nous annoncer quelque chose.

Et elle porta machinalement ses mains à ses oreilles.

En effet, la trompette de Baptiste fit entendre son air habituel; il n'en savait qu'un.

Puis la parole succéda au son, et, d'une voix claire et parfaitement accentuée:

—Il est fait à savoir, dit-il, aux concitoyens d'Argenton, que le citoyen Jacques Mérey a été nommé hier député à la Convention.

—Vive le citoyen Jacques Mérey!

Et toute la foule répéta:

—Vive le citoyen Jacques Mérey!

En ce moment, un pas se fit entendre dans l'escalier et Antoine parut à son tour, et, frappant du pied, prononça les paroles sacramentelles:

Centre de vérité, cercle de justice.

Et aussitôt il ajouta:

—Tous les gens qui sont en bas demandent le DrJacques Mérey.

Le docteur regarda Éva.

—Il faut y aller, dit-elle.

Le docteur descendit, Éva le suivit tremblante.

Le docteur s'arrêta sur la porte de la rue, qui dominait la voie publique de la hauteur de cinq ou six marches.

À son apparition, la musique entonna l'air fraternel:

Où peut-on être mieux...

Baptiste, qui ne voulait pas rester muet au milieu de la symphonie universelle, emboucha sa trompette et joua son air.

Tout ce charivari cessa pour faire de nouveau place aux cris de «Vive Jacques Mérey, notre député à la Convention!»

Jacques Mérey avait compris. C'était cela que lui annonçait le patriote qui lui avait barré le passage la veille, et qui avait dit en le lui rouvrant:

—Allez, demain vous aurez de nos nouvelles.

Mais, depuis la veille, le docteur n'avait pas changé d'avis; les naïves protestations d'amour d'Éva l'avaient au contraire encore plus profondément confirmé dans sa résolution.

Il fit signe qu'il voulait parler, tout le monde cria:

—Silence.

—Mes amis, dit-il, j'ai un vif regret que vous n'ayez pas voulu croire à mes paroles d'hier. Ma détermination est la même aujourd'hui. Je vous remercie du grand honneur que vous m'avez fait; mais je n'en suis pas digne et je me récuse.

—Tu n'en as pas le droit, citoyen Mérey, dit une voix.

—Comment! s'écria le docteur; je n'ai pas le droit de faire de moi-même ce que je veux?

—L'homme ne s'appartient pas à lui-même; il appartient à la nation, reprit le citoyen qui avait parlé en passant des derniers rangs aux premiers, et quiconque osera soutenir le contraire sera proclamé par moi mauvais citoyen.

—Je suis un philosophe et non un homme politique, je suis un médecin et non un législateur.

—Soit! philosophe, tu as médité sur la grandeur et la chute des empires; médecin, tu as étudié les maladies du corps humain; philosophe, tu as vu que la liberté était aussi nécessaire à l'esprit, pour vivre et se développer, que l'air aux poumons pour hématoser le sang et pour respirer. Quand l'empire romain a-t-il commencé à tomber moralement (et dans les empires tout abaissement moral présage la chute physique)? quand les Césars se sont faits tyrans. Tu es médecin, as-tu dit? et que crois-tu donc qu'est un peuple, sinon un tout immense soumis aux lois de l'individu? Seulement, l'individu vit des années et le peuple des siècles; mais pendant ces siècles le corps social comme le corps humain a ses maladies qu'il faut soigner, et dont il faut le guérir; tout législateur ne saurait être médecin, mais tout médecin peut être législateur. Cicéron l'a dit, quand un membre est gangrené, il faut le couper pour sauver le reste du corps. Accepte le mandat qui t'est offert, Jacques Mérey; prends la lancette, le bistouri, la scie; il y a de l'ouvrage à la cour pour les médecins et surtout pour les chirurgiens.