—Comme chirurgien, la place est prise, dit Jacques Mérey, et vous avez là-bas un terrible tireur de sang qu'on appelle Marat. À lui seul il suffira, je l'espère.

—Ce n'est ni avec la lancette, ni avec le bistouri, ni avec la science que Marat veut tirer le sang, c'est avec la hache; j'ai parlé d'un chirurgien et non d'un bourreau.

—Quand vous aurez besoin de moi là-bas, reprit Jacques avec la tristesse de l'homme qui répond à de bonnes raisons par de mauvaises, j'irai, mais le moment n'est pas venu. N'avez-vous pas Sieyès qui est la logique, Vergniaud qui est l'éloquence, Robespierre qui est l'intégrité, Condorcet qui est la science, Danton qui est la force, Pétion qui est la loyauté, Roland qui est l'honneur? que ferais-je, moi pauvre ver luisant au milieu de pareils flambeaux?

—Tu ferais ton devoir, auquel tu manques aujourd'hui, Jacques Mérey! Dieu ne t'a pas donné une haute intelligence et un profond savoir pour que tu enfouisses le tout au fond d'une province, quand Paris, le cerveau de la France, est en travail de la liberté. Pour la réussite d'un tel travail, il faut la réunion de toutes les capacités; ne vois-tu pas que c'est une volonté providentielle qui centralise dans Paris tout ce que la province a d'esprits supérieurs? L'Assemblée nationale a proclamé les droits de l'homme; la Constituante, la souveraineté du peuple. Il reste à la Convention nationale quelque chose de grand à proclamer; tu peux être de ceux-là qui crieront au monde: «La France est libre!» et tu refuses! Jacques Mérey. Je te le dis, tu passes à côté d'une gloire immortelle comme un aveugle près d'un trésor. Jacques Mérey, la France pouvait t'honorer, elle te méprisera; elle pouvait te bénir, elle te maudira.

—Et qui donc es-tu pour t'obstiner à forcer ainsi ma volonté?

—Je suis ton collège Hardouin, élu aujourd'hui en même temps que toi à Châteauroux, et je me faisais une gloire de m'asseoir là-bas près de toi, d'appuyer ta parole, de la combattre peut-être.

—Eh bien, Hardouin, pardonne-moi le premier et implore mon pardon de ceux qui nous écoutent; mais une cause secrète, une cause que je dois taire, une cause plus importante que toutes celles que je viens de dire, m'enchaîne ici.

Hardouin monta les quelques marches qui le séparaient de Jacques Mérey.

—Cette cause, je la connais, dit-il à voix basse et en s'approchant de son oreille; tu aimes, lâche cœur, et tu sacrifies tes concitoyens, ton pays, ton honneur à un amour insensé; prends garde, ton amour est ta faute: Dieu te punira par ton amour.

Mais Jacques Mérey ne l'écoutait plus. L'œil fixé sur une espèce de ruelle qui communiquait directement du centre de la ville à sa maison, il regardait venir avec inquiétude un groupe composé de quatre personnes, si toutefois on peut appeler un groupe quatre personnes marchant deux à deux et à une certaine distance les uns des autres.

Les deux personnes qui marchaient en tête étaient le seigneur de Chazelay, que l'on commençait à appeler le ci-devant seigneur, et le commissaire de la ville, ceint de son écharpe.

Les deux autres étaient Joseph le braconnier et sa mère. Il faut dire que ceux-ci avaient plutôt l'air de se faire traîner que de suivre de bonne volonté.

Ils semblaient venir droit à la maison de Jacques Mérey, que le commissaire désignait du doigt au seigneur de Chazelay.

Le docteur, de son côté, semblait les voir venir avec une angoisse croissante. Il éprouvait ce qu'éprouvent instinctivement les animaux quand un orage, s'amassant au ciel, charge l'air d'électricité et suspend le tonnerre au-dessus de leur tête.

La foule s'écarta devant le commissaire de police, tout en grondant à la vue du seigneur de Chazelay.

Le commissaire de police marcha droit au docteur.

—Citoyen Jacques Mérey, lui dit-il, je te somme, si tu ne veux encourir les peines portées par la loi contre les coupables de séquestration de mineur, de remettre à l'instant même entre les mains du citoyen Félix-Adrien-Prosper de Chazelay sa fille Hélène de Chazelay, que tu retiens depuis six ans enfermée dans ta maison, et qui t'a été confiée par Joseph Blangy et sa mère, qui n'en étaient que dépositaires, pour lui donner comme médecin les soins que nécessitait son état.

Un cri déchirant éclata derrière le docteur. Ce cri, c'était Éva qui l'avait poussé: elle venait d'entrouvrir la porte et avait entendu la sommation du commissaire de police.

Elle serait tombée évanouie si le docteur ne l'eût soutenue entre ses bras.

—Est-ce là la jeune fille que vous avez remise il y a sept ans entre les mains du DrMérey? demanda le commissaire en s'adressant à Joseph Blangy, ainsi qu'à sa mère, et en désignant Éva.

—Oui, monsieur, répondit le braconnier; quoiqu'il y ait une grande différence entre l'idiote sans forme humaine et sans intelligence que le docteur a reçue de nos mains, et ce qu'est aujourd'hui mademoiselle Éva.

—Elle ne s'appelle pas Éva, mais Hélène, dit le seigneur de Chazelay.

—Ah! s'écria le docteur, il ne lui restera rien de moi; pas même le nom que je lui avais donné.

—Allons, du courage, sois homme! dit Hardouin en lui serrant la main.

—Ah! c'est toi qui m'as porté malheur! s'écria Jacques Mérey.

—Je t'aiderai à le supporter, répondit Hardouin.

Puis, comme des murmures se faisaient entendre dans la foule à la vue de cet homme foudroyé, et à celle d'Éva, qui, revenue à elle, se suspendait d'un bras à son cou en sanglotant:

—Je reconnais, dit le seigneur de Chazelay, que les soins que vous avez donnés à ma fille méritent rémunération, et je suis prêt à vous compter telle somme que vous demanderez pour cette cure qui vous fait le plus grand honneur.

—Oh! malheureux! dit Jacques Mérey, qui offre de l'argent en échange de la beauté, du talent, de l'intelligence! n'avez-vous pas compris qu'on ne fait pas ce que j'ai fait pour de l'argent, et que c'était elle seule qui pouvait me payer?

—Vous payer, et comment cela?

—Je l'aime, monsieur, s'écria Éva.

Et tout ce qu'il y avait d'âme, de cœur et de passion en elle, Éva le mit dans ce cri.

—Monsieur le commissaire, dit le seigneur de Chazelay, voilà qui tranche la question. Vous comprenez que la dernière et l'unique héritière d'une maison comme la nôtre ne peut pas épouser le premier venu.

Jacques, à cette insulte, frissonna de la tête aux pieds et releva son front plissé par la colère.

—Oh! mon ami, mon bien-aimé, murmura Éva, pardonne-lui; il ne connaît que la noblesse des hommes et ne sait pas ce que c'est que la noblesse de Dieu.

—Monsieur, dit Jacques redevenant homme, voici Mlle Hélène de Chazelay que, à la vue de tous, je remets entre vos mains. Belle, chaste et pure, digne, je ne dirai pas d'être l'épouse d'un roi, d'un prince ou d'un noble, mais digne d'être la femme d'un honnête homme.

—Oh! Jacques, Jacques, vous m'abandonnez! s'écria Éva.

—Je ne vous abandonne point. Je cède à la force; j'obéis à la loi; je me courbe devant la majesté de la famille: je vous rends à votre père.

—Vous savez, monsieur Mérey, ce que je vous ai dit relativement au payement?

—Assez, monsieur! la population tout entière d'Argenton s'est chargée d'acquitter votre dette: elle m'a nommé membre de la Convention.

—Faites avancer la voiture, Blangy.

Blangy fit un signe, une voiture en grande livrée s'avança; un laquais poudré ouvrit la portière. Jacques Mérey soutint Éva pour descendre les quatre ou cinq marches qui conduisaient à la rue; puis, après lui avoir donné devant la foule un baiser au front, il la remit entre les mains de son père.

Celui-ci l'emporta évanouie dans la voiture, qui partit au galop. Scipion jeta un regard douloureux sur le docteur et suivit la voiture.

—Lui aussi! murmura Jacques Mérey.

—Et maintenant, dit Hardouin, vous acceptez, n'est-ce pas?

Le feu du génie et la flamme de la colère brillèrent tout ensemble dans les yeux de Jacques Mérey.

—Oh! oui, dit-il, j'accepte. Et malheur à ces rois qui jurent et qui trahissent leur serment! malheur à ces princes qui reviennent avec l'étranger l'épée nue contre leur mère! malheur à ces seigneurs aux enfants desquels nous donnons notre science, notre vie, notre amour, que nous tirons des limbes pour en faire des créatures dignes de s'agenouiller devant Dieu un lis à la main, et qui, pour nous remercier nous appellent les premiers venus! malheur à eux!—Au revoir, Hardouin!—Merci, citoyens électeurs; vous entendrez parler de moi, je vous le promets, je vous le jure!

Et, d'un geste superbe, prenant le Ciel à témoin du serment qu'il venait de faire, il rentra chez lui, et là, loin de tous les yeux, sans témoins de sa faiblesse, il tomba étendu sur le tapis, sanglotant, s'enfonçant les mains dans les cheveux, et criant:

—Seul! seul! seul!

XVIII

Une exécution place du Carrousel

Le samedi 26 août 1792, la diligence de Bordeaux déposait rue du Bouloi le citoyen Jacques Mérey, député à la Convention.

Une tristesse profonde planait sur Paris. Décidément Longwy, chose dont on avait douté pendant trois jours, était pris par trahison, et l'Assemblée nationale avait décrété à l'instant même que tout citoyen qui, dans une place assiégée, parlerait de se rendre, après confrontation faite avec les témoins qui auraient entendu la proposition infâme, et affirmation de ceux-ci, serait, sans autre forme de procès, mis à mort.

Les souverains alliés avaient, le 24 août, pris possession de Longwy au nom du roi de France.

La Commune de Paris, dans laquelle s'était déjà incarné le sentiment de la République, avait exigé de l'Assemblée la création d'un tribunal extraordinaire, et, malgré la résistance de Choudieu, qui avait dit: On veut une inquisition, je résisterai jusqu'à la mort; malgré celle de Thuriot, qui s'était écrié: La Révolution n'est pas seulement à la France, nous en sommes comptables à l'humanité, le tribunal extraordinaire avait été voté.

Il faut dire que, pendant les quelques jours qui venaient de s'écouler, la situation ne s'était point embellie. Le voile de deuil qui couvrait la France s'épaississait de plus en plus; les Prussiens étaient partis de Coblentz le 30 juillet. Ils avaient avec eux toute une cavalerie d'émigrés—ces messieurs étaient trop fiers pour servir dans l'infanterie; ils voulaient bien sauver le roi, mais à cheval. Cette cavalerie montait à quatre-vingt-dix escadrons. Le 18 août, ils avaient fait leur jonction avec le général autrichien. Les deux armées, fortes de cent mille hommes, avaient investi et pris Longwy.

L'ennemi marchait sur Verdun.

La Fayette, républicain en Amérique, constitutionnel en France, La Fayette, qui n'avait pas fait un pas depuis 83, c'est-à-dire depuis l'indépendance de l'Amérique jusqu'au 10 août, c'est-à-dire jusqu'à la chute de la monarchie française et que nous devions, sans qu'il eût fait un pas, retrouver en 1830 tel qu'il était en 1792, La Fayette avait appelé son armée à marcher sur Paris pour y défaire le 10-Août; mais l'armée n'avait pas bougé, et c'était lui qui avait été obligé de fuir, comme plus tard devait fuir Dumouriez, dont il eût fait le pendant dans l'histoire si les Autrichiens, en l'arrêtant et en le faisant prisonnier, n'avaient point donné à Béranger l'occasion de faire ce vers:

Des fers d'Olmutz nous effaçons l'empreinte.

L'Assemblée l'avait décrété d'accusation. Dumouriez l'avait remplacé à l'armée de l'Est, en même temps que Kellermann remplaçait Luckner à l'armée du Nord.

On apprenait en même temps l'insurrection de la Vendée.

À l'est, la guerre du grand jour, la guerre étrangère.

À l'ouest, la guerre des ténèbres, la guerre civile.

L'une marchant au-devant de l'autre, Paris mis entre les deux.

Sans compter deux ennemis puissants:

Le prêtre, la femme.

Le prêtre, inviolable dans cette sombre forteresse de chêne où il se retire et qu'on appelle le confessionnal.

La femme, endoctrinée par lui, et qui a pour elle les pleurs et les soupirs sur l'oreiller.

—Qu'as-tu? demande le mari.

—Notre pauvre roi qui est au Temple! Notre pauvre curé qu'on veut forcer de prêter serment! la sainte Vierge s'en voile le visage; le petit Jésus en pleure.

Et le lit devenait l'allié du confessionnal.

Mais, par bonheur, voici l'arrière-garde du Nord qui s'avance. Un corps de trente mille Russes vient de se mettre en marche.

La Commune de Paris, plus en contact avec tous que l'Assemblée, sentait la conspiration contre-révolutionnaire ramper du palais à la mansarde et des carrefours aux prisons.

Elle rugissait.

L'Assemblée se sentait impuissante à repousser sans quelque grand coup l'ennemi du dehors, et surtout l'ennemi du dedans.

Elle s'effrayait.

Prenant un terme moyen, au lieu du grand coup que rêvait la Commune, elle avait décrété une grande démonstration.

—Mais que demandent donc les républicains? disaient les constitutionnels, les larmes aux yeux; les Suisses sont morts, les Tuileries sont foudroyées, le trône est en poussière; le roi est au Temple, les royalistes sont en prison. Demain va avoir lieu la fête expiatoire du 10-Août, et ce soir même, on exécute, en face des Tuileries, ce bon Laporte, ce fidèle serviteur du roi, qui est venu annoncer à l'Assemblée nationale, au nom de son maître en fuite, que ce maître n'avait jamais juré la Constitution que contraint et forcé, de sorte qu'il aimait mieux quitter la France que de tenir son serment.

C'est vrai! les cent-suisses étaient morts: mais la masse des royalistes était en armes et prête à agir; le roi avait perdu les Tuileries, avait perdu son trône, avait perdu sa liberté; mais, en perdant les Tuileries, le trône et la liberté, il gardait l'Europe; mais, en rompant avec la France, il avait tous les rois pour alliés et tous les prêtres pour amis. On allait célébrer l'apothéose des morts du 10-Août: mais, le soir où l'on avait appris la trahison de Longwy, les royalistes s'étaient montrés par groupes autour du Temple, échangeant des signes avec le roi; on allait exécuter Laporte: mais, tandis qu'on punissait le valet innocent, on laissait le maître coupable conspirer tout à son aise.

«L'histoire, dit Michelet, n'a gardé le souvenir d'aucun peuple qui soit entré si loin dans la mort. Quand la Hollande, voyant Louis XIV à ses portes, n'eut de ressource que de s'inonder, que de se noyer elle-même, elle fut en moindre danger, car elle avait l'Europe pour elle; quand Athènes vit le trône de Xerxès sur le rocher de Salamine, perdit terre, se jeta à la nage, n'eut plus que l'eau pour patrie, elle fut en moindre danger; elle était toute sur sa flotte, puissante, organisée dans la main du grand Thémistocle, et elle n'avait pas la trahison dans son sein; la France était désorganisée et presque dissoute, trahie, livrée et vendue.»

C'était juste en ce moment, c'est-à-dire dans l'après-midi du 26 août, que Jacques Mérey arrivait à Paris et se faisait conduire à l'hôtel de Nantes, qui dressait ses cinq étages sur la place du Carrousel.

Jacques Mérey commença par réparer le désordre causé à sa toilette par une nuit et deux journées de diligence. Son intention était d'aller immédiatement rendre visite à ses deux amis Danton et Camille Desmoulins.

C'était Danton qui, du temps où il était avocat au conseil du roi, avait obtenu pour Baptiste la pension viagère qui avait si fort étonné les bonnes gens d'Argenton.

Mais, au moment où, sa toilette achevée, il s'approchait machinalement de la fenêtre, il vit s'arrêter à quinze pas de l'hôtel une charrette peinte en rouge et portant tout un mécanisme peint de la même couleur.

Deux hommes, avec des bonnets rouges et des carmagnoles, étaient assis sur la première banquette de la voiture.

Un cabriolet suivait. Un homme, tout vêtu de noir, en descendit.

La Révolution ne lui avait rien fait changer à son costume: il portait la cravate blanche, les bas de soie et la poudre. Il paraissait âgé de soixante-cinq à soixante-six ans.

C'était Monsieur de Paris, autrement dit le bourreau.

Les deux hommes en carmagnole et en bonnet rouge étaient ses aides.

Le cabriolet s'éloigna. Monsieur de Paris resta pour faire dresser la guillotine.

Jacques Mérey était resté immobile à la fenêtre. Il avait beaucoup entendu parler de la nouvelle invention de M. Guillotin, et il avait même soutenu avec le célèbre Cabanis une discussion sur la douleur plus ou moins grande que devait causer la section des vertèbres, et sur la persistance de la vie chez le décapité.

Il n'était pas du tout de l'avis de M. Guillotin, qui prétendait que les gens qui auraient affaire à sa machine en seraient quittes pour une légère fraîcheur sur le cou, et qui affirmait qu'il n'avait qu'une crainte, c'est que la mort par la guillotine serait si douce qu'elle accroîtrait le nombre des suicides, et qu'on ne saurait comment se défaire des vieillards las de la vie qui voudraient absolument finir à l'aide de la nouvelle invention.

Jacques Mérey ne pouvait pas descendre pour examiner de près le fatal instrument, qui grandissait à vue d'œil sous ses yeux; mais il pouvait inviter Monsieur de Paris à monter chez lui, et avoir ainsi d'un professeur émérite tous les renseignements qu'il désirait obtenir sur l'invention et les améliorations de l'œuvre philanthropique qui, ne pouvant pas faire l'égalité des Français devant la vie, avait fait au moins l'égalité des Français devant la mort.

Et, comme il commençait à tomber une pluie fine qui le servait à merveille dans son dessein:

—Monsieur, dit-il à l'homme habillé de noir, il n'est point absolument besoin que vous restiez dehors et vous fassiez mouiller pour suivre l'érection de votre machine; montez chez moi, vous verrez aussi bien que de la place, et vous serez à couvert. En outre, comme je sais que vous êtes un homme instruit, quelque peu médecin même, nous causerons sérieusement de notre art commun, car je suis, moi, médecin tout à fait.

Monsieur de Paris, reconnaissant à l'aspect et à la parole de celui qui l'interpellait qu'il avait affaire à un homme sérieux et comme il faut, salua, et, donnant un dernier ordre à ses aides, il prit l'escalier latéral par lequel on montait aux appartements.

Jacques Mérey attendait l'homme noir à sa porte, qu'il tenait entrouverte pour lui indiquer l'endroit où il était attendu.

Le bourreau entra.

Tout le monde sait que l'exécuteur des hautes œuvres, M. Sanson, était un homme parfaitement distingué.

Jacques Mérey le reçut et le traita en conséquence.

Après les premiers compliments échangés:

—Monsieur, dit-il à l'exécuteur des hautes œuvres, j'ai connu autrefois un très habile praticien qui s'était, avant M. Guillotin, beaucoup occupé de la même question qui a illustré ce dernier.

—Ah! oui, dit Sanson, vous voulez parler du DrLouis, n'est-ce pas? celui qui était médecin par quartier du roi?

—Justement, dit Jacques, j'ai étudié sous lui, et j'ai été son élève.

—Eh bien, monsieur, reprit Sanson, je peux vous donner sur le DrLouis et sur ses essais tous les renseignements que vous pouvez désirer. Un jour, il nous convoqua à quatre heures du matin, dans la cour de Bicêtre. Un instrument dans le genre de celui-ci était dressé, et trois cadavres de la nuit même attendaient l'expérience qui devait être faite. Ce fut la première fois que je vis opérer le couperet et que je le mis en mouvement; car, vous savez, monsieur, que ce sont mes aides qui font tout, et que je n'ai, moi, qu'à détacher l'anneau du clou qui le retient et à le laisser glisser dans la rainure, comme vous pourrez d'ailleurs le voir tout à l'heure, si vous voulez assister—et vous êtes à merveille pour cela—à l'exécution de ce pauvre diable de Laporte.

—Oui, monsieur, c'est ce que je ferai, répondit Jacques Mérey, et au point de vue de la science, car je vous prie de croire que je ne suis nullement sanguinaire; mais revenons à l'instrument du Dr Louis, qui, autant que je puis me le rappeler, s'appela même un temps la petite Louisette. Je crois que l'expérience dont vous parlez ne lui fut pas favorable.

—C'est-à-dire, monsieur, que les deux premières exécutions réussirent à merveille. La tête fut détachée des cadavres comme elle l'eût été d'hommes vivants; mais la troisième échoua.

—Était-il arrivé quelque accident à la machine ou était-ce un vice de conformation? demanda le DrMérey.

—C'était un vice de conformation, non pas dans la machine, monsieur, mais dans le couperet. Le couperet tombait à plat, ce qui n'eût rien empêché s'il eût été secondé par une masse de plomb comme celle qui pèse sur lui aujourd'hui.

—Ah! je comprends! dit Jacques Mérey; ce fut le DrGuillotin qui inventa la taille en biseau et, comme Améric Vespuce, il détrôna Christophe Colomb.

—Non, monsieur, non; la chose ne s'est pas passée comme cela; le roi—je vous demande pardon, c'est une vieille habitude—, le citoyen Capet, voulais-je dire, qui s'occupe de mécanique, voulut non pas voir celle du DrLouis, mais s'en faire rendre compte; on lui en fit un dessin exact, qu'il examina avec soin; puis tout à coup, prenant une plume: «Là! dit-il, est le défaut.» Et il traça sur le fer cette ligne savante qui de carré le rendit triangulaire. Le DrGuillotin alla trouver le DrLouis avec le dessin du roi—pardon, du citoyen Capet—; et, comme le DrLouis était déjà fort ennuyé qu'on eût donné à son invention le nom de petite Louisette, n'ayant pas besoin de cela pour sa réputation, il autorisa son confrère, le DrGuillotin, à faire à sa machine toutes les corrections qui lui conviendraient et même à la baptiser de son nom. Voilà comment le DrGuillotin est devenu l'auteur de cet instrument de supplice qui abaisse notre profession au niveau des plus humbles professions mécaniques, puisque maintenant, pour trancher une tête, il s'agit tout simplement de décrocher un anneau d'un clou, et qu'il n'est plus besoin, comme au temps où on décollait avec l'épée, de force ni d'adresse.

—Et vous regrettez ce temps là? dit Jacques Mérey.

—Oui, monsieur; l'épée à la main, nous étions des justiciers; la ficelle à la main, nous ne sommes plus que des bourreaux. Vous êtes jeune, vous, et vous regardez en avant; moi je suis vieux et je regrette le temps passé; mon fils, qui est mon premier aide et qui a quarante-deux ans, s'y est fait tout de suite; mon petit-fils, qui en a douze, n'y pensera plus et fera la chose comme si elle s'était toujours passée ainsi.

—Mais, dit Jacques Mérey, excusez mon indiscrétion, monsieur; vous paraissez voir avec tristesse les préparatifs de cette exécution.

—Oui, monsieur, c'est vrai. Je vous demande pardon de ne pas vous appeler citoyen et de ne pas vous tutoyer; mais comme vous pouvez le voir, et comme je vous l'ai dit tout à l'heure, je suis vieux et ne puis arriver à perdre mes anciennes habitudes. Oui, cette exécution m'attriste profondément; je puis vous l'avouer, à vous, monsieur, qui me paraissez être un philosophe; nous sommes, dans notre famille, les vieux serviteurs de la royauté; il m'en coûte, à mon âge, de changer de maître et de devenir le valet du peuple.

—Mais alors pourquoi, pouvant déléguer votre fils à votre place pour l'exécution de ce soir, pourquoi la faites-vous vous-même?

—Quoique M. Laporte ne soit ni un grand seigneur, ni un noble, c'est un homme éminent, qui a servi le roi avec fidélité: j'aurais cru manquer à tous mes devoirs en n'assistant pas moi-même à ses derniers moments; il peut avoir quelque mission suprême à me confier, quelque secret important à me dire; je lui manquerais sur l'échafaud, et, quoique je ne sache pas si j'en descendrai vivant, tant je me sens faible, j'ai cru qu'il était de mon devoir d'y monter. Le soir de mon mariage, il y a de cela quarante-quatre ans, nous étions en train de danser joyeusement lorsqu'une troupe de jeunes seigneurs qui revenaient de quelque joyeuse expédition, voyant le premier étage que j'habitais illuminé comme pour une fête, monta et demanda le maître de la maison.

»Je m'approchai et m'inclinai devant eux, attendant respectueusement qu'ils voulussent bien dire la cause de leur visite.

»—Monsieur, me dit celui qui paraissait chargé de porter la parole pour les autres, nous sommes, comme vous pouvez le voir, des seigneurs de la Cour; il nous semble de bien bonne heure pour rentrer chez nous; vous nous paraissez en fête, quelque baptême ou quelque mariage? Nous vous promettons de ne porter malheur ni à l'enfant, ni à la mariée.

»—Monsieur, répondis-je, ce serait un grand honneur pour nous, mais je doute que vous nous le fassiez quand vous saurez qui je suis.

»—Qui êtes-vous donc? demanda-t-il.

»—Je suis Monsieur de Paris, répondis-je.

»—Comment! dit l'un d'eux, qui n'avait pas encore parlé; comment, monsieur, c'est vous qui décapitez, qui pendez, qui rouez, qui cassez les bras et les jambes?

»—C'est-à-dire, monsieur, entendons-nous, ce sont mes aides qui font tout cela, lorsqu'il s'agit du commun et de criminels vulgaires; mais lorsque, par hasard, le patient est un grand seigneur comme vous autres, messieurs, je me fais un honneur de remplir toutes ces fonctions moi-même.

»Vingt ans après, nous nous retrouvâmes face à face sur l'échafaud, ce jeune homme et moi; je lui tins ma parole, je l'exécutai moi-même, et je le fis souffrir le moins que je pus. C'était le baron de Lally-Tollendal.»

Jacques Mérey s'inclina; il admirait cette conscience d'autant plus sincèrement qu'en effet Sanson était fort pâle, et, à la vue des premières baïonnettes qui apparaissaient au guichet du Carrousel, paraissait près de se trouver mal.

Jacques Mérey lui offrit un verre de vin.

—Oui, monsieur, lui dit-il, si vous voulez me faire l'honneur de trinquer avec moi.

—Je le veux bien, répondit le docteur; mais à la condition que vous ferez raison à mon toast, quel qu'il soit.

—C'est convenu, monsieur; c'est bien le moins que je vous doive pour le grand honneur que vous me faites.

Jacques Mérey sonna, demanda une bouteille de madère et deux verres.

Il les emplit à moitié, en présenta un au bourreau, et, le choquant au sien:

—À l'abolition de la peine de mort! dit-il.

—Oh! de grand cœur, monsieur, dit Sanson. Dieu m'épargnerait ainsi de bien tristes journées que je prévois.

Les deux hommes choquèrent de nouveau leur verre et le vidèrent d'un trait.

—Maintenant, dit l'exécuteur des hautes œuvres, serait-ce indiscret à moi de demander le nom de l'homme qui n'a pas dédaigné de toucher mon verre du sien.

—Je m'appelle Jacques Mérey, monsieur, et suis député à la Convention.

—Ah! monsieur, laissez-moi vous baiser la main, car d'après ce que vous venez de dire, vous ne condamnerez pas à mort notre pauvre roi.

—Non, parce que je crois fermement que nul homme n'a le droit de reprendre ce qu'il n'a pas donné et ce qu'il ne peut pas rendre: la vie! Mais la peine la plus dure après la mort, je la demanderai pour lui, car ce baron de Lally, dont vous parliez tout à l'heure et que vous avez exécuté, était, près de l'homme qui a voulu livrer la France à l'étranger, plus blanc que la neige. Allez, monsieur, faites votre office terrible, et n'oubliez pas, toutes les fois que vous passerez sur cette place, qu'il y a au premier étage de l'hôtel de Nantes un philosophe qui vous sait gré de plaindre les victimes que vous exécutez, d'appeler Louis XVI «le roi,» et non «Capet,» de dire «monsieur» au lieu de «citoyen,» et qui est tout prêt à vous serrer la main chaque fois que vous lui tendrez la vôtre.

Sanson s'inclina avec la dignité d'un homme qui vient d'être relevé à ses propres yeux, et sortit.

En effet, les troupes commandées pour l'exécution commencèrent à envahir le Carrousel et formèrent un carré autour de l'échafaud, écartant tout le monde et laissant un espace vide entre les spectateurs et la fatale machine. La curiosité était encore grande, car c'était la quatrième ou cinquième fois qu'elle opérait, et comme l'avait dit le grand-père Sanson, c'était la première fois qu'il allait assister un patient.

Il était déjà sur l'échafaud lorsque le carré se forma. Il avait essayé du pied chaque marche de l'escalier; il avait pesé sur les planches de la plate-forme pour s'assurer de leur solidité; il faisait fonctionner la bascule pour voir si rien ne l'arrêterait; enfin il faisait glisser le couperet dans sa rainure pour voir si la rainure était suffisamment graissée.

C'est ainsi que, avant la représentation d'une pièce importante, le machiniste fait, la toile baissée, la répétition de ses décors.

L'exécution était fixée pour neuf heures; elle devait se faire aux flambeaux pour produire une plus grande impression.

À huit heures trois quarts, on commença d'entendre les roulements du tambour, qui, détendu à dessein, rendait ce son sourd et funèbre qui accompagne les convois.

Bientôt les premières torches parurent à la porte du Carrousel qui donne sur la Seine. Le condamné venait de la Conciergerie, et, pour surcroît de peine, il devait être exécuté devant ce palais qu'il avait, pendant près de quarante ans, habité avec le maître pour lequel il allait mourir.

La charrette où il était amené était entourée d'escadrons de cavalerie; en tête du cortège marchaient une soixantaine de sans-culottes portant des torches.

Le carré de soldats s'ouvrit pour laisser passer la charrette et son conducteur, assis sur le timon.

Le condamné était seul dans le fatal tombereau; il avait refusé un prêtre assermenté, et nul n'ayant prêté serment n'avait osé risquer sa tête à l'accompagner sur l'échafaud. Il était en chemise, en culotte et en bas de soie noire; le col de sa chemise était coupé au ras des épaules et ses cheveux au ras de la nuque.

Il regarda avec tristesse, mais non avec crainte, l'échafaud dressé devant lui.

—Est-il temps de descendre? demanda-t-il à haute voix.

—Attendez que l'on vous aide, cria un des valets.

—Inutile, répondit le patient, et, pourvu qu'on me mette le marchepied, je descendrai seul.

Puis, avec un sourire, et regardant le double rang d'infanterie et de cavalerie qui entourait l'échafaud:

—Vous n'avez pas peur que je me sauve, n'est-ce pas? dit-il.

On enleva alors la planche qui fermait le tombereau par derrière, on y plaça le marchepied. Le patient descendit seul et sans aide, tourna autour du tombereau, suivi du valet qui avait apporté le marchepied, et, en avant de l'escalier, où l'attendait le grand-père Sanson pour l'aider à monter sur la plate-forme, il trouva l'huissier, qui lui lut sa condamnation à mort pour cause de trahison au peuple.

—Ne pourriez-vous ajouter: et de fidélité au roi? demanda Laporte.

—Ce qui est écrit est écrit, dit l'huissier. Vous n'avez pas de révélation à faire?

—Non, répondit Laporte, sinon que j'espère que les trois quarts des Français sont coupables comme moi, et, à ma place, se seraient conduits comme moi.

L'huissier se dérangea et démasqua l'escalier de l'échafaud.

Sanson lui offrit le bras. Le patient, orgueilleux de montrer qu'il avait conservé toute sa force en face de la mort, refusait de s'y appuyer.

Sanson lui dit deux mots tout bas, et il ne fit plus aucune difficulté de monter, aidé par lui.

Il monta lentement, mais chacun put remarquer que c'était l'exécuteur qui ralentissait son pas; pendant ce temps, ils parlaient bas, et sans doute Laporte le chargeait-il de ses volontés dernières.

Arrivés sur la plate-forme, ils causèrent encore quelques secondes, puis Sanson lui demanda:

—Êtes-vous prêt?

—M'est-il permis de faire ma prière? demanda Laporte.

Sanson fit de la tête signe que oui.

Le patient s'agenouilla, mais il indiqua que ses mains liées derrière le dos le gênaient pour prier.

Sanson les lui délia à la condition qu'il se laisserait lier de nouveau lorsque la prière serait terminée.

Laporte rapprocha ses deux mains et dit à haute voix la prière suivante, que l'on put entendre au milieu du silence solennel qui se faisait autour de l'échafaud:

—Mon Dieu! pardonnez-moi mes péchés et regardez comme expiation la mort douloureuse que je vais supporter pour avoir été fidèle à mon roi. Qu'il sache que, à l'heure de ma mort, mon âme est à Dieu et que mon cœur est à lui.

Puis il ajouta en latin:

In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum.

Amen! dit à haute voix l'exécuteur.

De grands murmures coururent dans la foule; mais lorsqu'on vit le condamné se relever, faire le signe de la croix en se tournant du côté des Tuileries, et donner sans résistance ses mains à lier, cette résignation de victime toucha la foule, qui se tut.

Ce qui suivit eut la durée de l'éclair.

Le condamné fut poussé sur la bascule, sa tête glissa à travers la lucarne, le couperet tomba.

—La tête! la tête! cria la foule.

Le bourreau s'approcha d'un pas ferme, fouilla dans le panier, tirant par les cheveux blancs la tête souillée de sang, et la montra au peuple, qui battit des mains.

Mais, en même temps, on le vit vaciller, ses doigts se détendirent et lâchèrent la tête, qui roula de l'échafaud à terre, tandis que lui tombait mort sur la plate-forme.

—Un médecin! un médecin! crièrent les aides.

—Me voilà! répondit Jacques Mérey.

Et, se suspendant d'une main au balcon, il se laissa tomber dans la rue.

Non seulement la foule, mais la troupe elle-même s'ouvrit devant lui. On le vit rapidement traverser l'espace vide, monter deux à deux l'escalier de la plate-forme, en criant:

—Enlevez-lui son habit!

Alors, à genoux près du corps inerte, il lui posa la tête sur son genou, et déchirant sa chemise de manière à mettre le bras à découvert, il fouilla rapidement la veine d'un coup de lancette.

Mais, quoiqu'il se fût passé dix secondes à peine entre la chute de l'exécuteur et la tentative du docteur pour le rendre à la vie, le sang ne vint pas.

Le bourreau, fidèle à son devoir, était mort près de la victime, mort fidèle à son roi.

XIX

Madame Georges Danton et madame Camille Desmoulins

On se rappelle que, au moment où il venait de secouer la poussière de la route pour se rendre chez ses deux amis, Danton et Desmoulins, Jacques Mérey, en s'approchant de la fenêtre, avait vu se dresser l'échafaud, et que c'était ce spectacle nouveau pour lui qui l'avait retenu.

Aussi, après une nuit qui ne fut pas exempte de cauchemars et dans laquelle il vit à plusieurs reprises la tête pâle et sanglante de Laporte pendue par ses cheveux blancs à la main du bourreau, et où, tout endormi, il chercha sa trousse pour y trouver une lancette, Jacques Mérey se leva-t-il encore tout troublé des événements de la veille.

Il eût cru certainement avoir été le jouet de quelque mauvais rêve s'il n'eût eu devant lui la façade des Tuileries encore toute criblée des balles populaires et toute tachée du massacre des Suisses.

D'ailleurs, la guillotine était restée debout, et des groupes de curieux stationnaient autour d'elle pour se raconter les détails inouïs qui avaient accompagné et suivi l'exécution de la veille.

À neuf heures du matin, on lui avait annoncé qu'un monsieur, vêtu de noir à la manière de l'ancien régime, désirait lui parler.

Il lui avait fait demander son nom. Mais celui-ci avait refusé de répondre, lui faisant dire tout simplement qu'il était le fils de celui à qui, la veille, il avait inutilement tenté de rendre la vie.

Le docteur avait compris à l'instant même que celui qui voulait lui parler était le fils de Sanson, élevé par la mort de son père au titre de Monsieur de Paris.

Il donna l'ordre de faire entrer à l'instant même.

Et, en effet, il ne s'était point trompé.

—Monsieur, lui dit Sanson, je sais qu'il est peu convenable à moi de me présenter chez vous, fût-ce pour vous offrir mes remerciements; mais notre premier aide, Legros, m'a dit avec quel empressement vous aviez tenté de porter secours à mon père; plus le cercle qui nous enferme dans la famille est infranchissable pour les étrangers, plus l'amour de la famille est grand chez nous. J'adorais mon père, monsieur... (Et, en effet, en disant ces mots, les larmes tombaient silencieusement des yeux de l'homme qui parlait.) Il en est résulté que j'ai mieux aimé être indiscret, inconvenant même, et venir vous dire: «Monsieur, je n'oublierai jamais votre dévouement à l'humanité,» que d'être soupçonné par vous d'ingratitude envers vous, d'indifférence pour mon père. Je ne sais en quoi et si jamais je puis vous être utile, mais, dans quelque circonstance que ce soit, soyez certain, monsieur, que je risquerai ma vie pour la vôtre.

—Monsieur, lui dit Jacques Mérey, croyez que je suis aise de vous voir; j'ai eu le plaisir de boire hier à l'abolition de la peine de mort un verre de vin d'Espagne avec monsieur votre père; je l'avais invité à monter chez moi, d'abord pour lui épargner la pluie qui tombait à torrents, et ensuite pour lui faire une question toute spéciale; l'intérêt de la conversation m'en a fait oublier le but.

—Dites, monsieur, reprit Sanson, et, si je peux répondre à cette question, je le ferai avec bonheur.

—Je voulais connaître l'opinion de votre père sur la persistance de la vie chez les décapités; à défaut de l'opinion de votre père, me ferez-vous l'honneur de me dire la vôtre?

—Monsieur, répondit Sanson, ce n'est pas à nous autres, qui ne faisons que lâcher le fil qui tient le couperet, qu'il faut demander cela, c'est à nos aides. Si vous voulez, je vais appeler celui qui est chargé des derniers détails. Et je crois que là-dessus il pourra vous donner tous les renseignements que vous désirez.

Le docteur fit un signe approbatif.

Sanson s'approcha de la fenêtre, appela un gros garçon rouge et de joyeuse humeur qui déjeunait assis sur la bascule de la guillotine avec un morceau de pain et des saucisses.

Le garçon leva la tête, regarda qui l'appelait, sauta du haut en bas de la plate-forme sans se donner la peine de se servir de l'escalier, et accourut au premier étage de l'hôtel de Nantes, où l'attendaient Jacques Mérey et Sanson fils.

—Legros, dit l'exécuteur à celui qu'il venait d'appeler, voici monsieur, que tu reconnais bien, n'est-ce pas?

—Je le crois bien, citoyen Sanson, que je le reconnais; c'est lui qui a sauté hier de la fenêtre du premier pour venir porter secours à ton père, comme j'ai sauté aujourd'hui du haut en bas de la plate-forme pour venir demander ce que tu désirais de moi.

—Voulez-vous, monsieur, adresser vous-même à ce garçon la question que vous avez à lui faire? demanda Sanson.

—Je voulais te demander, citoyen Legros, dit Jacques Mérey, employant la langue en usage à cette époque, si tu croyais à la persistance de la vie chez les décapités.

Legros regarda le docteur en homme qui n'a pas compris.

—Persistance de la vie? demanda-t-il. Qu'est-ce que cela veut dire?

—Cela veut dire que je désire savoir si tu crois que, une fois séparées l'une de l'autre, les deux parties du corps du décapité souffrent encore.

—Tiens! dit Legros, tu me fais juste la même question que le citoyen Marat m'a déjà faite. Connais-tu le citoyen Marat?

—De réputation seulement. J'ai quitté Paris il y a dix ans, et n'y suis de retour que depuis hier.

—Ah! c'est un pur, celui-là, le citoyen Marat; et, si nous en avions seulement dix comme lui, en trois mois la Révolution serait faite.

—Je le crois bien, dit Sanson, hier il demandait 293 000 têtes!

—Et qu'as-tu répondu au citoyen Marat, quand il t'a fait la même question que moi?

—Je lui ai répondu que pour le corps, je n'en savais rien, mais que pour la tête, j'en étais sûr.

—Tu crois qu'il y a douleur sentie et appréciée par la tête une fois séparée du corps?

—Ah çà! mais tu crois donc que, parce qu'on les guillotine, les aristocrates sont morts, toi? Eh bien! écoute, on en guillotine trois aujourd'hui; c'est pas beaucoup; j'ai un panier tout neuf, veux-tu que je te le montre demain? Ils en auront ravagé le fond avec leurs dents.

—Cela peut être une action toute machinale, une dernière contraction nerveuse, dit le docteur comme s'il se fût parlé à lui-même, mais frissonnant encore des termes expressifs dont s'était servi le valet Legros.

Puis, se retournant vers Sanson:

—Monsieur, dit-il, je crois qu'il y a un moyen plus sûr que celui-là; et, si vous répugnez à en faire l'épreuve, laissez ce brave garçon, qui ne me paraît pas d'une sensibilité alarmante, faire l'épreuve à votre place. Aussitôt la tête coupée, qu'il la prenne par les cheveux et qu'il lui crie son nom à l'oreille. Il verra bien à l'œil du décapité s'il a entendu.

—Oh! si ce n'est que ça, dit Legros, ce n'est pas bien difficile.

—Monsieur, dit Sanson, je tenterai l'épreuve moi-même, pour vous être agréable et pour vous prouver ma reconnaissance, et, ce soir, un mot de moi que vous trouverez à l'hôtel vous en dira le résultat.

Peut-être la conversation eût-elle duré plus longtemps, mais un coup de canon que l'on entendit indiqua que la fête des morts commençait.

Le 27 août était, on se le rappelle, consacré à cette fête.

L'ordonnateur de ces sortes de solennités était un des administrateurs de la Commune. Il se nommait Sergent.

C'était un artiste, non pas précisément dans son art—de son art il était graveur et dessinateur—, mais artiste en fêtes révolutionnaires; son patriotisme, un peu exagéré peut-être, était l'inépuisable volcan auquel il demandait ses inspirations sombres, lugubres, splendides, à la hauteur des fêtes qu'il avait à célébrer.

C'était lui qui, aux désastreuses nouvelles venues de l'armée, avait, le 22 juillet 1792, proclamé la patrie en danger.

C'était lui qui, le 27 août de la même année, un mois à peine après cette proclamation, venait d'organiser la fête des morts.

Au milieu du grand bassin des Tuileries, une pyramide gigantesque couverte de serge noire avait été dressée.

Sur cette pyramide étaient tracées en lettres rouges des inscriptions rappelant les massacres de Nancy, de Nîmes, de Montauban, du Champ de Mars, imputés, comme on le sait, aux royalistes.

C'était pour faire pendant à cette pyramide que la guillotine était restée debout.

On avait réservé pour cette journée trois exécutions capitales, elles faisaient partie du programme de la fête.

À onze heures du matin, sortirent de la Commune de Paris, c'est-à-dire de l'hôtel de ville, entourées d'un nuage d'encens et, comme eût fait une théorie athénienne dans la rue des Trépieds, marchant au milieu des parfums, les veuves et les orphelines du 10-Août, en robes blanches, serrées de ceintures à la taille, portant dans une arche, sur le modèle de l'arche d'alliance, cette fameuse pétition du 17 juillet 1791 qui hâtivement avait demandé la République, et qui reparaissait à son heure comme les choses fatalement décrétées.

De temps en temps, une femme vêtue de noir marchait seule, portant une bannière noire, sur laquelle étaient écrits ces trois mots: MORT POUR MORT.

Après cette procession lugubre et menaçante, comme pour répondre à son appel, marchait ou plutôt roulait une statue colossale de la Loi, assise dans un fauteuil et tenant son glaive.

Derrière la Loi, venait immédiatement le terrible tribunal révolutionnaire institué le 17 août et qui approvisionnait déjà la guillotine.

Mêlée au tribunal, toute la Commune s'avançait, conduisant la statue de la Liberté.

Puis enfin les juges et les tribunaux chargés de défendre cette liberté au berceau, et au besoin de la venger.

Les deux statues s'arrêtèrent un instant de chaque côté de la guillotine pour voir tomber la tête d'un condamné, et continuèrent leur chemin.

Il serait difficile, sans l'avoir vu, de se faire une idée de ce qu'était un pareil cortège s'avançant à travers une population morne de tristesse ou ivre de vengeance, accompagné des chants de Marie-Joseph Chénier et de la musique de Gossec.

Jacques Mérey regarda défiler le cortège lugubre; puis, sentant que la douleur publique égalait sa douleur privée, avec un triste sourire sur les lèvres, il prit le chemin de la demeure de Danton.

Danton et Camille Desmoulins, ces deux amis que la mort elle-même qui sépare tout ne put séparer, demeuraient à quelques pas l'un de l'autre.

Danton occupait un petit appartement du passage du Commerce, au premier étage d'une sombre et triste maison qui faisait et fait probablement encore aujourd'hui arcade entre le passage et la rue de l'École-de-Médecine.

Camille Desmoulins demeurait au second étage d'une maison de la rue de l'Ancienne-Comédie.

Ce fut chez Danton que Jacques Mérey se présenta d'abord. Le député de Paris n'était point chez lui. Le docteur n'y trouva que Mme Danton.

Jacques Mérey lui était complètement inconnu de visage; mais, à peine se fut-il nommé, que Mme Danton, qui avait souvent entendu parler de lui comme d'un homme du plus grand mérite, l'accueillit en ami de la maison et le força de s'asseoir.

Danton venait d'être nommé, depuis trois jours seulement, ministre de la Justice, ce qu'ignorait encore Jacques Mérey. Et il était en train de s'installer dans son ministère.

Quant à sa femme, elle hésitait à abandonner son modeste appartement, répétant sans cesse à son mari: «Je ne veux pas habiter l'hôtel de la justice; il nous y arrivera malheur.»

Qu'on nous permette, puisque nous allons pendant quelque temps vivre avec de nouveaux personnages, de peindre, au fur et à mesure qu'ils se présenteront à nous, les personnages avec lesquels nous allons vivre.

Danton, qui n'était point chez lui, et que nous retrouverons comme Orphée prêt à être déchiré par des bacchantes, était d'Arcis-sur-Aube; avocat au conseil du roi, mais avocat sans cause, il se maria avec la fille d'un limonadier établi au coin du pont Neuf. Dans cette union, c'était la femme qui apportait pour dot sa confiance dans l'avenir; non seulement elle avait rêvé, mais elle avait deviné le plus puissant athlète révolutionnaire qui dût combattre et renverser la royauté.

Était-ce pour cela, était-ce parce qu'elle était grande, calme et belle comme la Niobé antique, que Danton l'adorait? Non. C'était probablement parce que, la première, elle avait eu foi en lui.

L'Orient a dit: la femme, c'est la fortune.

Cette première femme de Danton, ce fut sa fortune à lui, tant qu'elle vécut.

Nous avons vu plus tard un second exemple de bonheur porté par la femme: Napoléon fut invulnérable tant qu'il fut l'époux de Joséphine.

Les premières années du mariage de Danton avaient été dures. L'argent manquait souvent dans le jeune ménage; alors, on allait s'asseoir à la table du limonadier, et si la table du limonadier était trop surchargée par la présence des deux jeunes époux, le ménage émigrait une seconde fois et s'en allait à Fontenay-sous-Bois, près Vincennes.

Danton avait été nommé membre de la Commune de Paris, et en opinions violentes il atteignait les plus exagérées de ses confrères.

C'est grâce à cette violence et surtout à ces paroles prononcées à la tribune: «Que faut-il pour renverser les ennemis du dedans et repousser les ennemis du dehors? De l'audace, de l'audace, et encore de l'audace!» qu'entre l'invasion et le massacre, il avait obtenu la terrible, nous dirons presque la mortelle faveur, d'être ministre de la Justice.

Il venait encore de recevoir une formidable mission.

La trahison de Longwy près de s'accomplir, la trahison de Verdun que l'on craignait, avaient fait voter par l'Assemblée nationale une levée de trente mille volontaires à Paris et dans les environs.

C'était Danton qui avait été chargé de faire cette razzia dans les familles. De sorte qu'à chaque instant sa femme s'attendait à le voir rentrer poursuivi par les mères et les orphelins dont il enlevait les fils et les pères.

Il venait depuis la veille seulement de proclamer ces enrôlements volontaires, et l'on dressait sur toutes les places, dans tous les carrefours, des théâtres, où les magistrats seraient chargés de recevoir les signatures de ceux qui sauraient écrire, ou les consentements de ceux qui ne le sauraient pas, et où les tambours devaient par un roulement annoncer chaque enrôlement nouveau.

Puis, pour le lendemain, il s'apprêtait à demander à l'Assemblée une chose bien autrement terrible quand on connaît l'esprit des Français: c'étaient les visites domiciliaires.

Danton avait sa mère.

Les deux femmes vivaient ensemble; elles soignaient à qui mieux mieux les deux enfants de Danton:

L'un qui datait de la prise de la Bastille, l'autre de la mort de Mirabeau.

Mérey causa longuement avec cette femme, qui l'intéressait d'une façon étrange, car il avait vu sur son visage les signes d'une mort précoce; ses yeux profondément cernés par les veilles et par les larmes, ses pommettes brûlées par la fièvre, le reste de son visage blêmi par les craintes incessantes, ce saint devoir accompli de nourrir elle-même les enfants qu'elle avait donnés à son mari, tout cela disait au médecin: «Tu as sous les yeux une victime marquée pour la mort.»

Et de cet intérêt qui avait pris le cœur de Jacques, de cette douceur que la pitié avait communiquée à sa voix, il était ressorti un charme qui avait été chercher jusqu'au fond de son âme la confiance de la pauvre créature.

Elle lui raconta alors combien de fois elle l'avait arrêté dans ces emportements terribles qui faisaient bondir de terreur l'Assemblée tout entière; elle lui parla du roi qu'elle aimait et qu'elle ne voulait pas voir coupable, de la pieuse Madame Élisabeth qu'elle admirait, de la reine qu'elle essayait d'excuser; elle lui dit que, lorsque son mari avait fait le 10-Août, c'est-à-dire avait renversé le roi, il lui avait juré que, une fois renversé, le roi lui serait sacré et qu'il ferait tout au monde pour lui sauver la vie.

Et Jacques Mérey écoutait tout cela avec une profonde tristesse, car il sentait que Danton avait pris là des engagements qu'il ne pourrait tenir, et il voyait la malheureuse femme, dont il eût pu compter les jours, entrer à chaque secousse plus rapidement dans la mort.

Il promit de chercher Danton dans tout Paris.

Trouver Danton n'était pas difficile; partout où il passait, ses pas étaient marqués; partout où il parlait, sa voix formidable laissait un écho.

S'il le trouvait, il le ramènerait à la maison, et là, lui qui paraissait si calme et si doux, il calmerait et adoucirait Danton.

Pauvre femme! elle était loin de se douter quelle flamme brûlait dans ce cœur qu'elle croyait apaisé, et quels serments de vengeance avait prononcés cette voix douce et consolante.

Jacques Mérey se rendit tout droit du passage du Commerce à la rue de la Vieille-Comédie.

Il monta au second étage de la maison qui lui avait été indiquée, sonna et demanda Camille Desmoulins.

Camille Desmoulins était sorti comme Danton. Dans ces jours terribles, les hommes d'action se tenaient peu chez eux.

C'étaient les femmes qui gardaient la maison comme d'anciennes Romaines; les hommes agissaient, les femmes pleuraient.

Celle qui vint lui ouvrir la porte accourut rapidement et lui ouvrit en s'essuyant les yeux.

Celle-là n'était pas comme Mme Danton, marquée d'avance pour la tombe; elle était pleine de jeunesse, exubérante de vie; elle avait la lèvre rose, l'œil vif, les joues fraîches, et sur tout cela cependant on sentait que l'insomnie et les larmes avaient passé; mais il y a un âge et un état de santé où l'insomnie aiguise le regard, où les larmes font sur les joues l'effet de la rosée sur les fleurs.

—Ah! monsieur, dit-elle vivement, j'avais cru reconnaître la manière de sonner de Camille; je sais cependant bien qu'il a sa clef pour rentrer à toute heure de la journée et de la nuit; mais, quand on attend, on oublie tout. Venez-vous de sa part, monsieur?

—Non, madame, répondit Jacques Mérey; j'ai deux amis seulement à Paris, où je suis arrivé d'hier: Georges Danton et votre cher Camille; car je présume que je parle à sa bien-aimée Lucile. Ce que vous me dites m'apprend qu'il n'est point à la maison.

—Hélas! non, monsieur, il est sorti avec l'aube. Il avait dit qu'il rentrerait avant midi et il est deux heures. Mais vous dites que vous êtes son ami; entrez donc, monsieur, entrez. Nous sommes dans un moment où il va avoir besoin de tous ses amis. Dites-moi votre nom, monsieur, afin que, si vous voulez entrer et l'attendre un instant avec moi, je sache à qui je parle, ou que, si vous vous en allez, je puisse lui dire qui est venu.

Jacques Mérey se nomma.

—Comment, c'est vous! s'écria Lucile; si vous saviez combien de fois je l'ai entendu prononcer votre nom! Il paraît que vous êtes un grand savant, et que vous pourriez, si vous vouliez, jouer un rôle dans notre sainte Révolution. Plus de vingt fois, il a dit dans les heures de danger: «Ah! si Jacques était ici, quel bon conseil il nous donnerait!» Entrez donc, monsieur, entrez donc!

Et Lucile, avec une familiarité toute juvénile, prit le docteur par le revers de son habit, le tira dans l'antichambre, et, refermant la porte derrière lui, le conduisit ainsi jusque dans un petit salon, où elle lui montra un canapé et lui fit signe de s'asseoir.

—Tenez, continua-t-elle, dans cette fameuse nuit du 10-Août, je me rappelle qu'il a demandé à Danton où vous étiez, et que Danton lui a répondu que vous étiez dans une petite ville de province, à Argenton, je crois.

—Oui, madame.

—Vous voyez bien que je vous dis la vérité. «Il faut lui écrire, disait-il à Danton, il faut lui écrire.»

—Et que répondit Danton?

—Danton haussa les épaules: «Il est heureux là-bas, dit-il, ne troublons pas des gens heureux dans leur bonheur.» Puis, comme nous étions à table, et que Camille et Danton mangeaient seuls, il remplit son verre, le choqua contre celui de Camille, et lui dit quelques mots en latin que je ne compris pas, mais que j'ai retenus. Je n'ai pas osé en demander l'explication à Camille.

—Vous les rappelez-vous, demanda Jacques, assez pour me les dire sans y rien changer?

—Oh! oui. Edamus et bibamus, cras enim moriemur.

—Aujourd'hui, madame, dit Jacques, je puis vous traduire ces mots, car le danger est passé, et ils s'appliquaient au danger: «Buvons et mangeons, avait dit Danton à votre mari, car nous mourrons demain.»

—Ah! si j'avais entendu cela, je serais morte de peur. Jacques sourit.

—Je vous connaissais de réputation, madame, et, à votre charmant visage mutin, orageux et fantasque, j'aurais cru que vous étiez brave.

—Je le suis quand il est là, brave; si je meurs avec lui, vous verrez comme je mourrai bravement; mais si je meurs loin de lui et sans lui, je ne peux répondre de rien. Vous n'étiez pas ici, n'est-ce pas, monsieur, pendant la nuit et la journée du 10-Août?

—Je crois avoir eu l'honneur de vous dire, madame, que je n'étais arrivé à Paris que d'hier.

—Ah! c'est vrai. Mais je vous l'ai dit, quand il n'est pas là, je suis folle. Si vous l'aviez vu cette nuit-là, tout homme que vous êtes, vous auriez eu peur aussi, allez.

En ce moment, on entendit le bruit d'une clef qui grinçait dans la serrure.

—Ah! c'est lui, s'écria-t-elle; c'est Camille!

Et, bondissant du salon dans l'antichambre, elle laissa Jacques Mérey seul, admirant cette nature primesautière, prompte au rire, prompte aux larmes, recevant toutes les impressions sans essayer jamais d'en cacher aucune.

Elle rentra pendue au cou de Camille, les lèvres sur les lèvres.

Jacques Mérey poussa un profond soupir; il pensait à Éva.

Camille lui tendit les deux mains.

Camille était petit, médiocrement beau et bégayait en parlant. Comment avait-il conquis cette Lucile si jolie, si gracieuse, si accomplie?

Par l'attrait du cœur, par le charme du plus piquant esprit.

Il fit grande fête à cet ami de collège qu'il n'avait pas vu depuis dix ans; les questions et les réponses se croisèrent, tandis que Lucile, assise sur un de ses genoux, le regardait avec une indicible tendresse.

Camille voulut retenir Jacques à dîner, Lucile joignit ses instances à celles de son ami, et fit une adorable petite moue lorsque Jacques refusa.

Mais Jacques annonça qu'il avait promis à Mme Danton de chercher son mari et de le lui ramener. Alors, ni l'un ni l'autre n'insistèrent plus; seulement ils s'engagèrent à aller passer la soirée chez Danton et à y retrouver Jacques Mérey, si toutefois Jacques Mérey retrouvait Danton.

XX

Les enrôlements volontaires

Pendant les trois ou quatre heures que Jacques Mérey avait passées chez Danton et chez Camille Desmoulins, Paris, surtout en se rapprochant des quartiers du centre, avait complètement changé d'aspect. On se serait cru dans quelqu'une de ces places fortes menacées par l'approche de l'ennemi.

Partout des bureaux d'enrôlement, c'est-à-dire des plates-formes pareilles à des théâtres, s'étaient élevées comme si le génie de la France n'avait eu qu'à frapper avec sa baguette le sol de Paris pour les en faire sortir.

À chaque angle de rue, des factionnaires répétaient pour mot d'ordre, les uns: La patrie est en danger; les autres: Souvenez-vous des morts du 10-Août.

Danton avait fixé au même jour cette fête funèbre et les enrôlements volontaires, afin que le deuil rejaillît sur la vengeance.

Il n'avait pas fait fausse route. Cet appel des sentinelles à tous ceux qui passaient, ce cortège de veuves et d'orphelines qui sillonnaient les rues de la capitale, le saint et terrible drapeau du danger de la patrie, drapeau noir dont les longs plis flottaient à l'hôtel de ville et qu'on retrouvait sur tous les grands monuments publics, inspiraient un sentiment de solidarité profond à toutes les classes de la société. C'était à qui se ferait recruter pour la patrie, offrant des uniformes, allant de maison en maison. Les enrôlés volontaires, tout enrubannés, parcouraient les rues en tous sens et en criant: «Vive la nation! Mort à l'étranger!»

Tout autour des théâtres où l'on s'inscrivait, c'étaient des embrassements, des larmes, des chants patriotiques, au milieu desquels éclatait la Marseillaise, connue à peine.

Puis, d'heure en heure, un coup sourd, un de ces bruits qui retentissent dans toutes les âmes, un coup de canon, se faisait entendre, rappelant à chacun, si on avait pu l'oublier, que l'ennemi n'était plus qu'à soixante lieues de Paris.

Jacques Mérey avait été droit à l'hôtel de ville, c'est-à-dire à la Commune. Danton venait d'en sortir. Il allait à l'Assemblée, disait-on, c'est-à-dire à côté des Feuillants.

L'hôtel de ville était encombré de jeunes gens qui venaient s'enrôler; l'immense drapeau noir flottait à la fenêtre du milieu et semblait envelopper tout Paris.

La Commune était en permanence.

On sentait que c'était là le cœur de la Révolution; l'air que l'on y respirait donnait l'amour de la patrie, l'enthousiasme de la liberté.

Mais là était le côté brillant, le mirage, si l'on peut dire, de la situation; là étaient les beaux jeunes gens pleins d'ardeur, se grisant à leurs propres cris de «Vive la nation! Mort aux traîtres!» Mais ce qu'il eût fallu voir pour se faire une idée du sacrifice, c'était l'appartement, c'était la mansarde, c'était la chaumière d'où le volontaire sortait! c'était le père sexagénaire qui, après avoir remis aux mains de son enfant le vieux fusil rouillé, était retombé sur son fauteuil, faible, en face de l'abandon; c'était la vieille mère au cœur brisé, aux sanglots intérieurs, faisant le paquet du voyage—et quel voyage que celui qui mène à la bouche du canon ennemi!—et ramassant les quelques sous épargnés à grand-peine sur sa propre nourriture, et les nouant au coin du mouchoir avec lequel elle s'essuie les yeux.

Hélas! nos mères, matrones de la République, femmes de l'Empire, ont toutes eu deux accouchements: le premier, joyeux, qui nous mettait au jour; le second, terrible, qui nous envoyait à la mort.

Tous ne mouraient pas, je le sais bien; beaucoup revenaient mutilés et fiers, quelques-uns avec la glorieuse épaulette; mais combien dont on n'entendait plus parler et dont on attendait inutilement des nouvelles, pendant de longs mois, pendant de longues années!

La Sibérie, qui l'eût cru? était devenue un espoir.

Après cette désastreuse campagne de Russie, où de six cent mille hommes il en revint cinquante mille, on se disait:

—Il aura été fait prisonnier par les Russes et envoyé en Sibérie. Il y a si loin de la Sibérie en France, qu'il lui faut bien le temps de revenir, à ce pauvre enfant.

Et la mère ajoutait en frissonnant:

—On dit qu'il fait bien froid en Sibérie!

Puis, de temps en temps, on entendait dire en effet qu'un échappé de cet enfer de glaces était arrivé dans telle ville, dans tel village, dans tel hameau.

C'étaient cinq lieues, c'étaient dix lieues, c'étaient vingt lieues à faire. Qu'importe! on les faisait, à pied, à âne, en charrette. On arrivait dans la famille joyeuse.

—Où est-il?

—Le voilà.

Et l'on voyait un spectre hâve, décharné, aux yeux creux, à qui, maintenant qu'il était arrivé, les forces manquaient.

—En restait-il encore après vous? demandait la mère haletante.

—Oui, l'on m'a dit qu'il y avait encore des prisonniers à Tobolsk, à Tomsk, à Irkoutsk! Peut-être votre enfant est-il dans l'une de ces trois villes. J'en suis bien revenu, pourquoi n'en reviendrait-il pas, lui?

Et la mère s'en allait moins triste, et, au retour, répétait à ses voisins, qui l'accueillaient avec sollicitude, les paroles qu'elle avait entendues.

—Il en est bien revenu! pourquoi mon enfant n'en reviendrait-il pas?

Et la mort chaque jour faisait un pas vers elle, et, sur son lit d'agonie, s'il survenait quelque bruit inusité, la pauvre vieille se soulevait encore et demandait:

Est-ce lui?

Ce n'était pas lui.

Elle retombait, poussait un soupir et mourait.

Donner leurs enfants à cette guerre implacable du monde entier contre la France, à ce gouffre de Curtius qui engloutissait des victimes par milliers et ne se refermait pas, quelques-unes s'y résignaient, mais la plupart ne pouvaient supporter cette pensée et tombaient dans des accès de rage et de maudissement.

Aussi Danton, revenant de l'hôtel de ville à l'Assemblée nationale, forcé de traverser les halles, tomba-t-il dans un groupe de ces femmes furieuses.

Il fut reconnu.

Danton, c'était la Révolution faite homme. Sa face bouleversée, sillonnée, labourée par les passions, en portait à la fois les beautés et les ravages. Dans ce visage couvert de scories, comme les abords d'un volcan, à peine les yeux étaient-ils visibles, excepté lorsqu'ils lançaient des éclairs. Le nez s'efface presque sous la grêle de la petite vérole. La bouche s'ouvre terrible, entre les puissantes mâchoires de l'homme de lutte. Dans ce tempérament tout sensuel, où domine la chair, il y avait du dogue, du lion et du taureau; enfin, derrière cette laideur sublime, beaucoup de cœur. Un cœur généreux, dit Béranger; un cœur magnanime, dit Royer-Collard.

—Ah! te voilà! lui crièrent les femmes, toi qui as fait insulter le roi le 20 juin! toi qui as fait mitrailler le palais le 10-Août! (Les dames de la halle étaient en général royalistes.) Aujourd'hui, tu nous prends nos enfants; on voit bien que tu es aveugle de passer par les halles; te voici entre nos mains, tu n'en sortiras plus!

Et deux d'entre elles allongèrent le bras pour porter la main sur Danton.

Mais lui les repoussa du geste.

—Bacchantes du ruisseau! s'écria-t-il avec son rire terrible qui ressemblait à un rugissement, ne savez-vous donc point qu'on ne touche pas à Danton sans tomber mort? Danton, c'est l'arche. Le 20 juin, votre roi, si c'eût été un vrai roi, il fût mort plutôt que de mettre le bonnet rouge. Je ne suis pas roi, Dieu merci! mais essayez de me le mettre malgré moi, votre bonnet rouge, et vous verrez! Le 10-Août! mais, si celui que vous appelez votre roi eût été un homme, il se serait fait tuer avant qu'un seul d'entre nous eût mis le pied dans son palais! Votre roi! Est-ce que c'est moi qui vous prends vos enfants? C'est lui.