—Comment, lui? interrompirent cent voix.

—Oui, lui! Contre qui vont-ils marcher, vos enfants? Contre l'ennemi. Qui a attiré l'ennemi en France? C'est le roi. Qu'allait-il faire hors de France, lorsque de braves patriotes l'ont arrêté à Varennes? Chercher l'ennemi! Eh bien, l'ennemi est venu. Faut-il l'accueillir comme on l'a fait à Longwy? Faut-il lui ouvrir les portes de Paris? Faut-il devenir Prussien, Autrichien, Cosaque? Ô folles créatures! peut-être les attendez-vous avec impatience, ces assassins, ces brûleurs, ces violeurs! et dans le geste que vous faites pour les inviter à venir, peut-être y a-t-il encore plus d'obscénité que de trahison.

—Que dis-tu donc là? s'écrièrent les femmes.

—Ce que je dis? reprit Danton en montant sur une borne, je dis que, si vous croyez, parce que vous les avez portés dans votre ventre, parce qu'ils sont sortis de vos entrailles, parce que vous les avez nourris de votre lait, si vous croyez que vos enfants sont à vous, vous vous trompez étrangement! Vos enfants sont à la patrie. L'amour, la génération, l'enfantement, tout cela est pour la patrie! La maternité individuelle n'est qu'un moyen de donner des défenseurs à la mère commune, la France! Ah! misérables renégates que vous êtes! la France se met d'un côté, et vous de l'autre; la France crie: «À moi! à l'aide! au secours!» Vos enfants s'élancent à ce cri et vous les retenez! Il ne vous suffit pas d'être des mères lâches, vous êtes des filles impies. Oh! moi aussi, j'ai deux enfants, nés dans des heures sacrées; que la France me les demande, je lui dirai: «Mère, les voilà!» J'ai une femme que j'adore; que la France me la demande, je lui dirai: «Mère, la voilà!» Et que, après mes enfants et ma femme, la France me crie: «À ton tour!» je bondirai au-devant du gouffre en disant: «Mère, me voici!»

Les femmes se regardèrent étonnées.

—Ô sainte liberté! s'écria Danton, moi qui croyais le jour du sacrifice arrivé, et le jour de la fraternité près d'éclore, je me trompais donc! Ô natures perverses, c'était à vous qu'il était réservé de me briser le cœur, c'était à vous qu'il était donné de faire une chose plus difficile que de tirer le sang de mes veines, c'était à vous qu'il était donné de me tirer les larmes des yeux! Malheur à qui fait pleurer Danton, car il fait pleurer la Liberté même!

Et des larmes, de vraies larmes d'amour pour la France, commencèrent de couler sur les joues de Danton.

C'est qu'en effet Danton était la voix sombre et sublime de la patrie; ce n'était point à tort qu'il disait: Celui qui fait pleurer Danton fait pleurer la Liberté. L'acte chez lui était au service de la parole; il dit de sa voix énergique et profonde: «Que la Révolution soit!» et la Révolution fut.

Née de lui, la Révolution mourut avec lui.

À la vue de ces pleurs roulant sur le visage de Danton, les femmes bouleversées n'y purent tenir plus longtemps: les unes l'arrachèrent de la borne et le serrèrent entre leurs bras; les autres s'enfuirent en cachant leur visage dans leur tablier.

Jacques Mérey avait vu toute cette scène depuis le commencement jusqu'à la fin. D'abord, il s'était tenu à l'écart, prêt à porter secours à son ami, si besoin était; puis il avait admiré cette prodigieuse éloquence qui savait se plier à toutes les circonstances, parlementaire à la tribune, populaire sur la borne; il avait entendu ses premières paroles burlesques, violentes, obscènes; il avait vu ce masque effrayant s'animer et s'embellir de sa fureur vraie ou simulée; il avait senti pénétrer jusqu'au fond de son cœur ces syllabes brusques dardées comme des coups d'épée, puis, quand Danton pleura, lui, laissa tout naturellement couler ses larmes.

Danton, débarrassé de ces femmes, s'essuya le visage, vit Jacques Mérey à dix pas de lui, le reconnut et se précipita dans ses bras.

Danton, nous l'avons dit, se rendait à l'Assemblée nationale. Les premiers mots, les premières preuves d'affection échangées entre les deux amis:

—Il n'y a pas de temps à perdre, dit Danton à Jacques; je vais à l'Assemblée pour y provoquer une mesure de la plus haute importance; viens avec moi.

L'Assemblée était dans une grande agitation: des nouvelles venaient d'arriver de Verdun. L'ennemi était à ses portes et le commandant Beaurepaire avait fait le serment de se faire sauter la cervelle plutôt que de se rendre. Mais on assurait qu'il y avait dans la ville un comité royaliste qui forcerait la main au commandant Beaurepaire.

À la vue de Danton, un grand murmure se fit.

Danton ne parut pas même l'entendre.

Il monta à la tribune, et, sans trouble, sans hésitation, il demanda les visites domiciliaires.

Une opposition très vive éclata, on parla de la liberté compromise, du domicile violé, du secret du foyer mis au grand jour.

Danton laissa dire avec un calme dont on l'eût cru incapable; puis, quand la tempête fut apaisée:

—Quand une armée étrangère est à soixante lieues de la capitale, quand une armée royaliste est au cœur de Paris, il faut que ceux qui sont sous la main de la France sentent peser cette main sur eux. Vous êtes tous d'avis que sans la Révolution nous péririons, que la Révolution seule peut nous sauver. Eh bien, si je représente comme ministre de la Justice la Révolution, il faut que je connaisse les obstacles qu'on nous oppose et les ressources qui nous restent. Que venez-vous me parler de liberté compromise, de domicile violé, de secrets mis au grand jour! Quand la patrie est en danger, tout appartient à la patrie, hommes et choses. Au nom de la patrie, je demande, j'exige les visites domiciliaires!

Danton l'emporta. Les visites domiciliaires furent décrétées, et, pour qu'on n'eût pas le temps de rien cacher aux visiteurs, on décida qu'elles commenceraient la nuit même.

Jacques Mérey se chargea d'aller tranquilliser Mme Danton; quant à lui, Danton, il se rendrait sans perdre un instant au ministère de la Justice, où il donnerait ses ordres, et où il prendrait ses mesures pour qu'ils fussent exécutés.

Il invitait Mme Danton, si elle craignait quelque chose, à venir l'y rejoindre.

La pauvre femme craignait tout; elle fit charger une voiture de ses effets les plus nécessaires, et se décida, ce qu'elle n'avait pu faire encore, à aller habiter le sombre hôtel avec son mari.

Jacques Mérey l'y conduisit. Mme Danton voulait le retenir à l'hôtel; elle pensait que plus il y aurait d'hommes dévoués autour de son mari, moins il y aurait à craindre pour lui.

Mais il était quatre heures du soir; la générale commençait de battre dans toutes les rues, et chacun était averti de rentrer chez soi à six heures précises.

En un instant, la population disparut comme par enchantement; on entendit ce fatal claquement des portes qui se ferment, claquement que nous avons si souvent entendu depuis; toutes les fenêtres suivirent l'exemple des portes. Des sentinelles furent mises aux barrières, la Seine fut gardée, et, quoique les visites ne dussent commencer qu'à une heure du matin, chaque rue fut interceptée par des patrouilles de soixante hommes.

Jacques Mérey ne voulait pas, pour son début à Paris, commencer par désobéir à la loi. Au milieu de la solitude la plus absolue, il rentra à l'hôtel de Nantes, et, mourant de faim, se fit servir à dîner.

On lui apporta sur une assiette un billet proprement plié et cacheté de cire noire. Le cachet représentait une cloche fêlée avec cette devise: SANS SON.

À ce cachet noir, à ce jeu de mots lugubre qui servait à indiquer que l'épître venait du bourreau, Jacques Mérey devina ce que contenait la lettre.

C'était l'éclaircissement qu'il avait demandé à l'exécuteur sur la persistance de la vie après la séparation de la tête et du corps.

Il ne se trompait pas. Voici la brève explication que contenait la lettre:

Citoyen,

J'ai fait l'épreuve moi-même. Ayant tranché la tête à un condamné nommé Leclère, j'ai saisi, au moment où elle allait tomber dans le panier, la tête par les cheveux, et ayant approché son oreille de ma bouche, j'ai crié son nom. L'œil fermé s'est rouvert avec l'expression de l'effroi, mais s'est refermé presque aussitôt.

L'épreuve n'en est pas moins décisive; la vie persiste, c'est du moins mon avis.

Celui qui n'ose se dire votre serviteur,

SANSON.

Cette presque certitude flatta l'amour-propre de Jacques Mérey, puisqu'elle confirmait son opinion; mais elle lui ôta quelque peu de son appétit.

Il voyait toujours dans la pénombre de sa chambre cette tête sanglante aux mains du bourreau, l'œil gauche démesurément ouvert et écoutant avec la double expression de l'angoisse et de l'effroi.

XXI

L'ouvrage noir!

Jacques achevait à peine son dîner que la porte s'ouvrit et que Danton entra.

Le docteur se leva avec étonnement.

—Oui, c'est moi, lui dit Danton, qui voyait l'effet produit par sa présence inattendue. Depuis que je t'ai rencontré, j'ai beaucoup réfléchi; tu vois dans quel état est Paris?

—Il est évident que le sentiment de la terreur y est profond, répondit Jacques.

—Et tu ne vois pas cependant comme moi dans les profondeurs de la situation. Je vais t'y conduire, et alors tu me remercieras d'avoir trouvé moyen de t'éloigner de Paris.

—Ne puis-je donc pas vous être utile ici?

—Non! car ta mission ne commence que le 20 septembre, et jusque-là tu dois rester étranger à tous les événements qui vont se passer ici. Quelques-uns y laisseront leur vie.

Jacques fit un mouvement d'insouciance.

—Je sais qu'en acceptant la charge de député à la Convention, tu as fait le sacrifice de la tienne; mais beaucoup y laisseront leur réputation ou leur honneur. Or, tu dois te présenter à la Convention pur de tout engagement, libre de tout parti. Il sera temps pour toi, une fois que tu seras à l'Assemblée, de te faire jacobin ou cordelier, de t'asseoir dans la plaine ou sur la montagne.

—Que va-t-il donc, à ton avis, se passer ici?

—Je vois encore vaguement l'avenir, si prochain qu'il soit, mais j'y flaire du sang, et beaucoup. Il faut que la lutte de la Commune et de l'Assemblée cesse. Jusqu'à présent, l'Assemblée s'est laissée traîner à la suite de la Commune. Chaque fois que l'Assemblée essaye de s'en défaire, la Commune montre les dents à l'Assemblée, qui recule. L'Assemblée, mon cher Jacques, c'est la force selon la loi et avec la loi; la Commune, c'est la force populaire sans contrôle et sans limites. L'Assemblée, dans une de ses reculades, a voté un million par mois pour la Commune de Paris. Elle n'est pas, comme tu le comprends bien, décidée à renoncer en se suicidant à un pareil subside. Elle a placé sa dictature entre des mains effrayantes—non pas entre les mains d'hommes du peuple, j'en aurais moins peur que de celles où elle se trouve—, des lettrés de taverne, des scribes de ruisseau, un Hébert qui a été marchand de contremarques, un Chaumette, cordonnier manqué, mais démagogue réussi; c'est à ce dernier qu'elle a eu l'idée de donner le pouvoir sans limite d'ouvrir et de fermer les prisons, d'arrêter et d'élargir; tous ensemble ils ont pris cette mortelle décision d'afficher aux portes de chaque prison les noms des prisonniers. Or, pendant que le peuple lit ces noms et rêve le massacre, les prisonniers eux-mêmes les provoquent; ceux de l'Abbaye, par exemple, insultent les gens du quartier à travers leurs grilles; ils font entendre des chansons antirévolutionnaires; ils boivent à la santé du roi, aux Prussiens, à leur prochaine délivrance; leurs maîtresses viennent les voir, manger et boire avec eux; les geôliers sont devenus les valets de chambre des nobles, les commissionnaires des riches; l'or roule à l'Abbaye et le peuple qui manque de pain montre le poing à cet insolent Pactole qui coule dans les prisons. Paris est inondé de faux assignats. Où dit-on qu'on les fabrique? dans les prisons mêmes; vrais ou non, ces bruits se répandent et exaspèrent la foule. Joins à cela un Marat qui, tordant sa vilaine bouche, demande tous les matins cinquante mille, cent mille, deux cent mille têtes. Non contente de fouler aux pieds toute liberté individuelle, cette féroce dictature d'où je sors et que je voudrais contenir en vain s'attaque à une liberté bien autrement dangereuse, à la liberté de la presse. Quand c'est Marat qu'elle devrait poursuivre, c'est un jeune patriote plein de dévouement et d'intelligence qu'elle attaque; c'est Girey qu'elle poursuit, qu'elle poursuit jusqu'au ministère de la Guerre où il s'est réfugié. L'Assemblée, mise en demeure, a été forcée de mander à sa barre le président de la Commune Huguenin. Huguenin n'a point paru. L'Assemblée, il y a une heure, a cassé la Commune, en déclarant qu'une nouvelle Commune serait nommée par les sections dans les vingt-quatre heures. Au reste, singulière anomalie qui prouvera dans quel épouvantable gâchis nous sommes: l'Assemblée, en cassant la Commune, a déclaré qu'elle avait bien mérité de la patrie.

Ornandum et tollandum, a dit Cicéron.

—Oui, mais voilà que la Commune ne veut être ni couronnée ni chassée. La Commune veut rester, régner par la terreur; elle restera et régnera.

—Et tu crois qu'elle aura l'audace d'ordonner quelque grand massacre?

—Elle n'aura pas besoin d'ordonner; elle laissera faire, elle laissera Paris dans l'état de sourde fureur où est le peuple; elle laissera crier les ventres vides, hurler les estomacs affamés; et si une voix a le malheur de crier: «Assez de statues brisées comme cela! assez de marbres en morceaux! assez de plâtres en poussière! au lieu de nous en prendre à ces effigies, prenons-nous-en à ces aristocrates qui boivent à la victoire des étrangers, à ce roi qui les appelle: à l'Abbaye, au Temple d'abord, à la frontière après!» alors, tout sera dit. Il n'y a que la première goutte de sang qui coûte à verser. La première goutte versée, il en coulera des flots.

—Mais, dit Jacques Mérey, n'y a-t-il donc point parmi vous un homme qui puisse dominer la situation et diriger l'esprit des masses?

—Nous ne sommes en réalité que trois hommes populaires, dit Danton. Marat, qui veut et qui prêche le massacre; Robespierre, qui aurait l'autorité; moi, qui aurais peut-être la force.

—Eh bien?

—Nous ne pouvons recourir à Marat pour empêcher ce qu'il demande. Robespierre ne se risquera pas à se mettre en travers du flot populaire. Pour chasser des cœurs le démon du massacre, pour faire rougir la mort d'elle-même, pour la faire rentrer dans le néant d'où elle sort, il faut être César ou Gustave-Adolphe.

—Non, répliqua Jacques Mérey, il faut être Danton; il faut prendre un drapeau et parler à ces hommes comme tu as parlé hier à ces femmes qui voulaient te déchirer. Beaucoup peuvent approuver l'idée du massacre, mais, crois-moi, les massacreurs sont peu nombreux. Mets aux portes des prisons tes deux mille enrôlés volontaires d'aujourd'hui; dis-leur que le prisonnier, tant que la sentence n'est point portée contre lui, est sacré; qu'il est sous la loi de la nation tout entière, et que la prison est un asile plus inviolable que le sanctuaire. Ils t'écouteront, et pleins d'enthousiasme, ils donneront, s'il le faut, leur vie pour la noble cause dont tu les auras chargés.

—Ah! ma foi! non, dit Danton avec insouciance; ils se sont enrôlés pour marcher à l'ennemi, et je ne veux pas tromper leur attente; je ne pousserai point au massacre, mais je ne m'y opposerai pas; j'y risquerais ma vie.

—Et depuis quand Danton ménage-t-il sa vie? dit en riant Jacques Mérey.

—Depuis que je m'aperçois que personne ne ferait ce qui reste à faire: à établir la République. Ce n'est pas ce fou furieux de Marat qui peut être le Brutus de la nouvelle république—lui ne fait pas le fou, il l'est réellement—. Ce n'est pas cet hypocrite de Robespierre, qui en est peut-être le Washington; il s'est opposé à la guerre que tout le monde voulait, et va être un an ou deux à rétablir sur sa base sa popularité ébranlée. Il n'y a donc que moi. Eh bien! moi, je te le dirai tout bas, au risque de t'épouvanter, moi, je ne suis pas bien convaincu qu'il soit sage de marcher à un ennemi terrible en laissant un ennemi plus terrible derrière soi. Le peuple, dans les grands cataclysmes révolutionnaires, a parfois de ces subites et foudroyantes illuminations. Oui, l'ennemi à craindre, le véritable ennemi, celui qui perdra la France si nous le laissons vivre, conspirer, correspondre, de sa prison du Temple et du Temple au camp de Frédéric-Guillaume, c'est le roi, ce sont les royalistes et tous les aristocrates.

—Comment, tu laisserais la vengeance populaire monter jusqu'au roi?

—Non, car la mort des royalistes et des aristocrates suffira pour épouvanter le roi et l'empêcher de continuer ses coupables menées. D'ailleurs, ce n'est pas dans un orage populaire qu'il faut que le roi meure, c'est par un jugement public, c'est par un arrêt de la nation, c'est de la mort des traîtres, des transfuges et des parjures.

—Mais je croyais que tu avais fait serment à ta femme non seulement de ne jamais prendre part à la mort du roi, mais de le défendre.

—Ami, aux jours de révolution, bien fou qui fait de pareils serments, et plus fous encore sont ceux qui y croient. Si j'ai fait le serment que tu dis, c'était avant la fuite de Varennes, il y a déjà longtemps de cela, et des serments faits à cette époque je me souviens à peine. Laisse écouler encore deux ou trois mois, je l'aurai oublié tout à fait. Et puis, après tout, est-ce donc un sang si pur que celui qui coulera par-dessous les portes des prisons? De faux Français, de mauvais citoyens, des traîtres, des parricides! Et puisque nous avons des hommes qui consentent à faire l'ouvrage noir, comme disent les Russes, couvrons-nous le visage, gémissons et laissons-les faire. Il est bon, crois-moi, de compromettre Paris tout entier aux yeux du monde, afin que Paris sache qu'il n'y a pas de pardon pour lui s'il laisse entrer l'ennemi dans ses murs.

Jacques Mérey regarda Danton, et vit dans les lignes calmes de son visage les preuves d'une inébranlable décision; il n'agirait pas, mais, comme il le disait, il n'empêcherait pas les autres d'agir.

—Tu as raison, Danton, dit Jacques Mérey, je ne suis pas encore assez profondément trempé dans le stoïcisme révolutionnaire pour dire comme toi: «Tel sang est pur, tel sang est impur;» pour moi, médecin, le sang est encore la matière la plus précieuse à la vie, de la chair coulante, une liqueur composée de fibrine, d'albumine et de sérosité, que je dois essayer de faire rentrer dans les veines de l'homme au lieu de l'en faire sortir: envoie-moi donc bien vite là où je puisse faire le bien sans faire le mal, et où je ne sois pas obligé de passer par le mal pour arriver au bien.

—Voilà justement ce qui m'a fait venir te trouver. Écoute, voici en deux mots ce qui se passe là-bas. Le 19 août 1792, les Prussiens et les émigrés sont entrés en France. Ils entrèrent par une pluie battante, présage terrible pour eux.

—Tu crois aux présages?

—Ne sommes-nous pas des Romains? Les Romains y croyaient, faisons comme eux.—Ils se présentèrent le 20 devant Longwy, c'est-à-dire que, de Coblence à Longwy, ils ont mis vingt jours à faire quarante lieues. Au huitième coup de canon, Longwy se rendit, et le roi Frédéric-Guillaume y fit son entrée. Au lieu de marcher immédiatement sur Verdun, ils restèrent huit jours campés autour de leur conquête; ils y sont encore. La France, pendant ce temps, resta sur la défensive. Or, la défensive ne va point à la France. La France n'est point un bouclier, c'est une épée: sa force est dans son attaque.

»Ces huit jours d'hésitation de l'ennemi ont sauvé la France; pendant ces huit jours, deux mille hommes sont partis chaque jour de Paris; tu crois que les enrôlements volontaires datent d'aujourd'hui, tu te trompes. Il a fallu, il y a trois jours, un décret de l'Assemblée pour forcer de rester à leur atelier les typographes qui imprimaient les séances; il a fallu étendre le décret aux serruriers, tous auraient pris le fusil, pas un ne serait resté pour en faire. Nos églises, désertes par la disparition d'un culte inutile, sont devenues des ateliers où des milliers de femmes travaillent au salut commun: elles préparent les tentes, les habits, les équipements militaires, chacune couvre et réchauffe d'avance son enfant qui part et qui va combattre l'ennemi.

»Dans ces églises mêmes s'accomplit sous leurs yeux une action mystérieuse et salutaire. Sur ma proposition, l'Assemblée a décidé que l'on fouillera les tombeaux et qu'on emploiera pour la défense du pays le cuivre et le plomb des cercueils.»

Jacques Mérey regarda Danton avec plus d'admiration encore que d'étonnement.

—Et c'est sur ta proposition, dit-il, que l'Assemblée a rendu ce décret?

—Oui, répondit Danton. Si près de périr, la France des vivants n'avait-elle pas le droit de demander secours à la France des morts? Crois-tu que ces morts dont on a ouvert et pris les cercueils ne les eussent point donnés pour sauver leurs enfants et les enfants de leurs enfants? Quant à moi, au premier tombeau ouvert, il m'a semblé entendre ce cri sorti des abîmes de la mort: «Prenez non seulement nos cercueils, mais nos ossements, si de nos ossements vous pouvez vous faire des armes contre l'ennemi.»

Jacques Mérey se leva.

—Danton, dit-il, tu es vraiment grand, plus grand encore que je ne croyais!

—Non, mon ami, répondit Danton avec simplicité, c'est la France qui est grande et non pas nous. Nous, nous n'atteignons pas la hauteur de cette femme, de cette mère qui apporta à l'Assemblée sa croix d'or, son cœur d'or, son dé d'argent, tandis que sa fille, une enfant de douze ans, apportait sa timbale d'argent et une pièce de quinze sous. Le jour où j'ai vu cela, vois-tu, j'ai dit: «La France a vaincu! Avec ta croix d'or, avec ton cœur d'or, avec ton dé d'argent, femme; avec ta timbale d'argent, avec tes quinze sous, enfant, la France va lever des armées.» Non; où nous fûmes grands, sais-tu où ce fut? C'est lorsque la Gironde, les jacobins et les cordeliers sont tombés d'accord pour confier la défense nationale au seul homme qui pouvait sauver la France.

—À Dumouriez?

—À Dumouriez. Les Girondins le haïssaient, et non sans raison; ils l'avaient fait arriver au ministère, et lui les en avait chassés; les jacobins ne l'aimaient nullement, ils savaient très bien qu'il portait deux masques et jouait un double jeu; mais ils savaient aussi qu'il serait ambitieux de gloire et qu'avant tout il voudrait vaincre.

—Et toi, qu'as-tu fait?

—J'ai fait plus que les autres. Je lui ai envoyé Fabre d'Églantine, ma pensée, Westermann, mon bras, Westermann, c'est-à-dire le 10-Août en personne. Tous les vieux soldats, les Luckner et les Kellermann, lui ont été infériorisés. Dillon son chef lui a été soumis. Toutes les forces de la France ont été mises dans sa main.

—Et tu ne doutes pas, tu ne trembles point parfois de t'être trompé?

—Si fait, et tu vas voir tout à l'heure que si, puisque c'est à cette occasion que je te fais partir. Tu vas te rendre à Verdun; tu t'entendras avec Beaurepaire pour organiser la meilleure défense possible; puis, si Verdun est pris, tu te rendras immédiatement près de Dumouriez. Je te donnerai des lettres qui t'accréditeront près de lui; tu l'étudieras profondément. S'il marche franchement, droitement, dans la voie de la République, tu l'y encourageras par ton exemple et par tes éloges; s'il hésite, si tu vois en lui quelque embarras, quelque manœuvre suspecte, tu lui brûleras la cervelle et tu donneras le commandement à Kellermann. Voici tes pouvoirs.

—Se bornent-ils là?

—Si l'ennemi est vaincu, ne pas le pousser à bout en le mettant dans une position désespérée. J'ai tout lieu de croire que Frédéric-Guillaume ne tient pas énormément à la coalition. Une grande bataille, une grande victoire, et que les Prussiens arrivent à sortir de France, toute leur machine est démontée. D'ailleurs, on m'attendra, et c'est moi qui me charge de faire la conduite à ces messieurs.

—Prends garde, Danton, si tu épargnes l'armée prussienne après avoir laissé frapper si cruellement Paris, on dira que tu as reçu des subsides du roi Guillaume.

—Bon! on dira bien autre chose de moi, va! Mais nous autres, hommes de lutte, qui faisons et qui défaisons les révolutions, nous sommes comme ces chefs barbares que leurs soldats enfermaient d'abord dans un cercueil d'or, puis dans un cercueil de plomb, puis enfin dans un cercueil de chêne. Le premier historien qui nous exhume ne voit que le cercueil de chêne; le second le brise et ne trouve que le cercueil de plomb; le troisième, plus consciencieux que les autres, fouille plus loin qu'eux et trouve le cercueil d'or. C'est dans celui-là que je serai enseveli, Jacques.

Jacques tendit la main à cet homme étrange, qui venait de grandir d'une coudée sous ses yeux.

—Et quand partirai-je? demanda-t-il.

—Ce soir, et il n'y a pas une minute à perdre. Verdun est à près de soixante lieues de Paris, il te faut vingt-cinq heures pour y aller. Voilà dix mille francs en or, il faut que tu en fasses assez.

—J'en aurai trop.

—Tu rendras tes comptes à ton retour. Songe que tu es en mission pour le gouvernement, et qu'aucun obstacle ne doit arrêter un homme qui a le sabre au côté, deux pistolets à sa ceinture et dix mille francs dans sa poche.

—Rien ne m'arrêtera.

—Adieu, bonne chance! Tu vas faire la besogne sainte, poétique, glorieuse; nous, nous allons faire l'ouvrage noir. Adieu!

Deux heures après, Jacques Mérey était en route.

XXII

Beaurepaire

Quand le jour vint, Jacques Mérey était déjà à Château-Thierry.

Nous devons dire que, se retrouvant seul avec ses souvenirs, Jacques Mérey s'y était abandonné complètement. Il avait oublié Danton, Dumouriez, Beaurepaire, Paris, Verdun, pour se replonger tout entier dans sa pauvre petite ville d'Argenton et en revenir au cœur de son cœur—comme dit Hamlet—, à Éva.

Quelle douce et triste nuit que cette nuit passée tout entière avec l'absente. Combien de soupirs, combien d'exclamations à moitié étouffées! Combien de fois le doux nom d'Éva fut-il répété, les bras étendus pour saisir le vide!

Paris et sa sanglante fantasmagorie faisaient fuir le rêve adoré. Mais, aussitôt que disparaissaient l'échafaud, les têtes coupées au poing du bourreau, les hurlements des femmes, les cris sortis des prisons, le pas régulier des patrouilles nocturnes, il rentrait par la porte d'or dans la vie du pauvre amant.

Mais à peine le jour fut-il venu que la vie réelle, comme une femme jalouse, vint réclamer le voyageur et s'emparer de lui par tous les sens. Les routes sont couvertes de volontaires qui rejoignent en chantant la Marseillaise. Les collines sont hérissées de camps, de gardes nationaux à droite et à gauche du chemin, le vieux paysan armé veille sur son sillon.

—Où sont tes enfants, vieillard?

—Ils marchent à l'ennemi.

—Et quand l'ennemi les aura tués?

—Il faudra nous tuer à notre tour.

Un pays défendu ainsi est invahissable.

C'était ce hérissement de baïonnettes et de piques que voyait ou plutôt que sentait l'ennemi, et voilà pourquoi il a si peu insisté, si peu combattu, si peu profité du temps.

Puis, il faut le dire, le chef de cette coalition, si menaçant dans ses manifestes, était assez inerte de sa personne. Jeune, il avait eu de beaux succès guerriers sous le grand Frédéric. Il était resté brave, spirituel, plein d'expérience; mais l'abus des plaisirs continué au-delà de l'âge avait tué la détermination rapide. L'aigle était devenu myope.

Plus Jacques Mérey avançait sur la route, plus les rangs des volontaires s'épaississaient.

Un peu au-delà de Sainte-Menehould, il rencontra sur la route un bivouac. Il fit arrêter sa voiture et demanda à parler au chef du détachement.

Le chef du détachement était le colonel Galbaud, conduisant à Verdun le 17e régiment d'infanterie, un bataillon de volontaires nationaux et quatre canons.

Jacques Mérey se fit reconnaître de Galbaud. Celui-ci, par ordre de Dumouriez, venait prendre le commandement temporaire de la ville pour la défendre jusqu'à la dernière extrémité, cette place étant en ce moment une des clefs de la France.

Galbaud arrivait à marches forcées et craignait de ne pas arriver à temps.

Il chargea Jacques Mérey d'annoncer sa venue à Beaurepaire et de lui donner au besoin l'ordre de faire une sortie, si Verdun était entouré, pour protéger son arrivée.

Jacques comprit qu'il n'y avait pas de temps à perdre et ordonna aux postillons de redoubler de vitesse.

Les postillons brûlèrent le pavé.

Au point du jour, on aperçut la ville et l'on entendit une canonnade; en même temps, Jacques Mérey vit la côte Saint-Michel se couvrir de troupes.

C'étaient les Prussiens qui arrivaient et qui investissaient la ville.

Heureusement, la route par laquelle arrivait Jacques Mérey était encore libre.

Le tout était d'arriver avant les Prussiens.

—Cinq louis d'or si nous entrons dans Verdun! cria Jacques Mérey au postillon.

La voiture partit comme une trombe, passa sur le front de l'avant-garde prussienne à trois cents pas d'elle, et, au milieu d'une grêle de balles, se fit ouvrir la porte de la ville, qui se referma derrière elle.

—Où trouverai-je le colonel Beaurepaire? demanda Jacques Mérey.

Mais, au milieu de l'épouvante générale que produisait l'arrivée des Prussiens, au milieu des portes et fenêtres qui se fermaient, des habitants effarés qui regagnaient leurs maisons, il eut bien de la peine à obtenir une réponse positive.

Le colonel Beaurepaire était en conseil à l'hôtel de ville.

Au moment où Jacques Mérey en montait les degrés, il trouva le commandant de place qui les descendait.

Il le reconnut et se fit reconnaître.

Tous deux montèrent en voiture et se rendirent chez le commandant.

Un jeune officier attendait avec une impatience visible.

—Eh bien? demanda-t-il.

—La défense à outrance est arrêtée.

—Dieu soit loué! dit le jeune officier en levant au ciel des yeux bleus d'une douceur infinie. Donnez-moi un poste où je puisse glorieusement combattre et mourir, n'est-ce pas, commandant?

—Sois tranquille, répondit Beaurepaire, ce n'est pas les hommes comme toi que l'on oublie.

—Alors, je vais attendre ici, n'est-ce pas?

—Attends.

Jacques Mérey et Beaurepaire entrèrent dans un cabinet retiré dont les murailles étaient couvertes de plans de la ville de Verdun.

—Qu'est-ce que ce jeune homme? demanda Jacques Mérey; j'ai presque envie de te demander, ajouta-t-il en riant, quelle est cette jeune fille?

—Cette jeune fille est un de nos plus braves officiers. Il se nomme Marceau. Il est ici comme chef du bataillon d'Eure-et-Loir. Tu le verras au feu.

Jacques Mérey justifia de ses pouvoirs à Beaurepaire et lui demanda quels étaient ses moyens de défense.

—Par ma foi! dit celui-ci, nous pourrions répondre comme les Spartiates: Nos poitrines; comme garnison, 3 000 hommes à peu près; 12 mortiers, dont deux hors de service; 32 pièces de canon de tout calibre, dont deux démontées; 99 000 boulets de 24 et 22 511 de tous calibres. Ajoutez à cela, pour armer des volontaires s'il s'en présente, 143 fusils d'infanterie, 368 de dragons et 71 pistolets.

—Tu sortais du conseil défensif quand je suis arrivé?

—Oui. Il avait d'abord mis la ville en état de siège, ordonné de dépaver les rues et défendu les attroupements sous peine de mort.

—Ces ordres seront-ils exécutés?

—Regarde dans la rue.

—En effet, on commence à dépaver. Très bien. Maintenant, au plus pressé.

Et alors Jacques Mérey raconta à Beaurepaire qu'il avait rencontré Galbaud, qui venait pour s'enfermer dans Verdun avec un ordre de Dumouriez et un renfort de troupes.

—Morbleu! s'écria Beaurepaire, rien ne peut m'être plus agréable que ce que vous me dites là. C'est la responsabilité qu'il m'enlève et par conséquent la vie qu'il me donne. Commandant en chef de la place, j'avais juré de m'ensevelir sous ses ruines; commandant en second, je suis le sort de tous. Ma femme et mes enfants te doivent une belle chandelle, mon cher Galbaud!

—Mais tu sais que la ville est complètement entourée.

—Oui, et c'est pour cela qu'il faut aider l'entrée de Galbaud par une sortie. J'ai justement là l'homme des sorties, Marceau.

Il sonna: un planton entra.

—Prévenez le chef de bataillon Marceau que je l'attends.

On eût dit que le jeune officier avait été magnétiquement averti du désir de son chef, tant il apparut rapidement.

—Marceau, lui dit Beaurepaire, prends trois cents hommes d'infanterie, tous les cavaliers de la garnison, trois compagnies de grenadiers de la garde nationale et ceux des notables de la ville qui voudront t'accompagner en amateurs.

—Je me charge de ceux-là, dit Jacques Mérey.

—Tu viens avec nous? demanda Marceau.

—Oui, et je ne vous serai pas inutile, ne fût-ce que comme chirurgien.

—Le citoyen, dit Beaurepaire à Marceau, est envoyé par le pouvoir exécutif.

—Et, comme j'aurai peut-être des ordres rigoureux à donner, des mesures rigoureuses à prendre, je ne suis pas fâché qu'on me voie un peu à la besogne et que l'on sache au besoin à qui l'on obéit! Allons examiner le terrain.

Mérey partit avec Marceau, s'empara d'un fusil de dragon, bourra ses poches de cartouches, tandis que Marceau faisait battre le rappel, sonner le boute-selle, et demander des hommes de bonne volonté parmi les notables.

Cinq ou six se présentèrent.

Puis Marceau et Mérey montèrent avec une lunette sur un des clochers les plus élevés de la ville, et ils aperçurent au loin l'avant-garde de Galbaud qui arrivait par la route de Sainte-Menehould. Un cordon de Prussiens leur fermait l'entrée de la ville.

En descendant du clocher, ils reçurent un imprimé de la part du duc de Brunswick.

Beaucoup de citoyens avaient de ces imprimés et les lisaient.

Par quel moyen le duc les avait-il introduits dans la ville, nul ne le savait.

Donc, il avait des communications cachées avec Verdun.

C'était une sommation de rendre la ville.

J'ai cherché inutilement dans Thiers et dans Michelet la sommation faite à la ville par le duc de Brunswick. Plus heureux qu'eux, lorsque je me suis rendu à Verdun pour y chercher la trace de mes héros, j'ai retrouvé cette sommation entière. Comme on y rencontre le caractère orgueilleux du Prussien, et ses menaces farouches suivies de cet inexplicable repos, incompréhensible pour tous ceux qui n'en ont pas reconnu comme nous la véritable cause, c'est-à-dire le suicide de la volonté dans l'excès des plaisirs, nous donnons ici cette sommation tout entière.

La voici:

Les sentiments d'équité et de justice qui animent Leurs Majestés l'empereur et le roi de Prusse, ont suspendu les opérations qu'elles auraient pu ordonner pour mettre sur-le-champ la ville en leur pouvoir. Elles désirent prévenir autant qu'il est en elles l'effusion du sang. En conséquence, j'offre à la garnison de livrer aux troupes prussiennes les portes de la ville et celles de la citadelle, de sortir dans les vingt-quatre heures avec armes et bagages, à l'exception de l'artillerie. Dans ce cas, elle et les habitants seront mis sous la protection de Leurs Majestés Impériale et Royale; mais si elles rejetaient cette offre généreuse, elles ne tarderaient pas d'éprouver les malheurs qui seraient les suites naturelles de ce refus: elles seraient soumises à une exécution militaire et les habitants livrés à toutes les fureurs du soldat.

BRUNSWICK.

Marceau rassembla ses hommes. Jacques Mérey se mit à la tête des notables dans les rangs des gardes nationaux, et l'on se massa derrière la porte de France, de manière qu'il n'y eût plus qu'à l'ouvrir au moment donné. Une sentinelle placée sur les remparts devait indiquer le moment où Galbaud attaquerait de son côté.

Au premier coup de fusil des tirailleurs de Galbaud, la porte s'ouvrit; la cavalerie se porta en avant et l'infanterie de la garnison et la garde nationale se jetèrent de chaque côté par Jardin-Fontaine et Thierville.

À la côte de Varennes, on rencontra l'ennemi.

Par malheur, il avait eu le temps de faire filer sur ce point des renforts considérables, et particulièrement la cavalerie des émigrés.

Le combat fut acharné des deux côtés; les deux troupes patriotes furent lancées à plusieurs reprises l'une au-devant de l'autre. Jacques Mérey en arriva un moment à voir reluire les baïonnettes de Galbaud; mais rien ne put rompre la haie vivante placée entre les deux armées pour les empêcher de se rejoindre.

Un instant il sembla à Jacques Mérey voir passer, à travers la fumée de la mousqueterie, un cavalier ayant la taille et le visage du marquis de Chazelay. Il l'appela de la voix et le défia du geste; mais le fantôme ne répondit point et rentra dans la fumée d'où un instant il était sorti.

Puis, en ce moment, les Prussiens ayant fait un effort violent, les patriotes furent repoussés. De nouveaux renforts arrivèrent: les rangs ennemis s'épaissirent; tout espoir de faire jonction avec Galbaud disparut, et Marceau, épuisé, couvert du sang de ses adversaires, luttant un contre dix, fut forcé de donner le signal de la retraite.

La petite troupe rentra dans la ville, et Galbaud, renonçant à l'espoir d'entrer dans Verdun, se retira de son côté.

Le bombardement commença le 31 août, à onze heures du soir, et dura jusqu'à une heure du matin. Il ne produisit que peu d'effet, quoique les habitants de la ville haute, quartier aristocratique et clérical, eussent illuminé leurs maisons pour diriger les coups de l'ennemi.

Le 1er septembre, à trois heures du matin, le roi de Prusse vint à la batterie Saint-Michel, et le feu recommença pendant cinq heures.

Quelques maisons commencèrent à s'enflammer.

Quant à l'artillerie verdunoise, elle n'atteignait point les hauteurs où étaient les Prussiens, et par conséquent ne leur faisait aucun mal.

Au reste, un seul assiégé fut tué, c'était un ex-constituant nommé Gillion, qui était venu s'enfermer dans Verdun, à la tête des volontaires de Saint-Mihiel; il fut frappé d'un éclat d'obus sur le quai de la Boucherie.

Cependant, les femmes étaient réunies en foule sur la place de l'Hôtel-de-Ville, où se tenait le conseil défensif en permanence et où Beaurepaire avait un logement séparé de celui de sa femme et de ses enfants.

Ces femmes poussaient de grands cris, demandant aux membres du conseil d'avoir pitié d'elles et de leurs enfants, et de ne pas achever la ruine du pays et des propriétés particulières.

Différentes députations venaient de différentes partie de la ville pour supplier le conseil défensif d'accepter les conditions offertes la veille par le roi de Prusse dans la sommation qu'il avait introduite dans Verdun.

En même temps, on entendait la trompette d'un parlementaire.

Après une courte discussion, à la majorité de dix voix contre deux, il fut convenu qu'on le recevrait.

Il fut introduit les yeux bandés, et demandant si le bombardement de la nuit avait changé quelque chose à la décision de la ville.

Cette demande exposée, on le fit sortir sans lui avoir débandé les yeux.

La parole fut d'abord à Beaurepaire, qui se contenta de dire:

—J'ai promis de m'ensevelir sous les ruines de Verdun, l'ennemi n'y entrera qu'en passant sur mon cadavre.

Puis, comme tous les regards se tournaient sur Jacques Mérey, que l'on savait chargé d'une mission particulière:

—Citoyens, dit-il, vous le savez, Verdun est la clef de la France. Le brave colonel de Beaurepaire vient de vous dire ce qu'il compte faire. Vous m'avez vu au feu aujourd'hui sans que rien me forçât d'y aller; mais, ayant exposé ma vie pour vous, il m'a semblé que mon droit serait plus grand de vous dire ce que la France attend de vous.

»La France attend de vous un grand acte d'héroïsme: tenez huit jours et vous avez donné le temps à Paris d'organiser la défense, et vous avez sauvé la patrie, et vous aurez le droit de mettre cette légende au bas des armes de la ville:

»À Verdun la France reconnaissante.

»Défendez-vous. Je courrai les mêmes dangers que vous, et, s'il le faut, je mourrai avec vous.»

Soutenu par cette double allocution, le conseil exécutif demanda une trêve de vingt-quatre heures pour rendre une réponse définitive à Sa Majesté Frédéric-Guillaume.

On fit revenir le parlementaire et on lui transmit la réponse du comité.

—Messieurs, dit-il, je suis venu demander un oui ou un non, pas autre chose; Sa Majesté le roi de Prusse est pressée.

—Nous n'avons pas d'autre réponse à lui faire, répliqua Beaurepaire; s'il est pressé, qu'il agisse.

—Alors, messieurs, dit le jeune parlementaire, préparez-vous à l'assaut.

—Et vous, dites à votre maître, répliqua Beaurepaire, que si dans l'assaut nous sommes obligés de céder au grand nombre des assiégeants, nous savons où sont les magasins de poudre et nous saurons ouvrir les tombeaux des vainqueurs sur le champ même de leur victoire.

Cette fière réponse porta ses fruits. Les vingt-quatre heures de trêve furent accordées.

Jacques Mérey savait que, dans les circonstances où l'on se trouvait, les heures avaient la valeur des jours, et il espérait pouvoir faire traîner le siège en longueur en l'embarrassant dans d'interminables pourparlers.

Mais les corps administratifs et judiciaires envoyèrent une députation composée de vingt-trois membres porteurs d'une supplique dans laquelle ils disaient que, pour éviter la ruine entière et la subversion totale de la place, il leur paraissait indispensable d'accepter les conditions offertes à la garnison de la part du duc de Brunswick au nom du roi de Prusse, puisque cette capitulation conservait à la nation sa garnison et ses armes: tandis que la ruine de la ville ne serait d'aucune utilité à la patrie.

On lut cette lettre devant Marceau, qui se trouvait là par hasard. Il se leva.

—Et moi, dit-il, au nom de l'armée, au nom de mon bataillon, au mien, je demande que la ville profite des dix-huit heures de trêve qui lui restent pour se mettre en état de résister aux coalisés.

Mais, comme si cette réponse avait été entendue de la rue, des plaintes, des gémissements, des lamentations montèrent jusqu'aux fenêtres de la salle du conseil, qui étaient ouvertes. C'était un chœur d'enfants, de femmes, de vieillards rassemblés sur les degrés de l'hôtel de ville pour joindre leurs larmes et leurs supplications aux vœux secrets de ceux des membres défensifs qui étaient pour la reddition de la ville. Ces vœux ne tardèrent point à se formuler, et le conseil se sépara ou plutôt proposa de se séparer, en remettant au lendemain la rédaction de la capitulation.

Jacques Mérey avait les yeux fixés sur Beaurepaire, il le vit pâlir légèrement:

—Pardon, citoyens, dit-il, est-il bien décidé dans vos esprits, je ne dirai pas dans vos cœurs, que malgré ce qui vous a été dit de la nécessité pour la France que Verdun tienne, vous êtes dans l'intention de rendre la ville?

—Nous reconnaissons l'impossibilité de la défense, répondirent les membres du conseil d'une seule voix.

—Et si je ne pense pas comme vous, si je refuse cette capitulation? insista Beaurepaire.

—Nous ouvrirons nous-mêmes les portes de Verdun au roi de Prusse, et nous nous en remettrons à sa générosité.

Beaurepaire jeta sur ces hommes un regard de mépris terrible:

—Eh bien, messieurs, dit-il, j'avais fait le serment de mourir plutôt que de me rendre; survivez à votre honte et à votre déshonneur, puisque vous le voulez, mais, moi, je serai fidèle à mon serment. Voilà mon dernier mot. Je meurs libre. Citoyen Jacques Mérey, tu rendras pour moi témoignage.

Et, tirant un pistolet de sa poche, avant qu'on eût eu le temps, non seulement de s'opposer à son dessein, mais encore de le deviner, il se brûla la cervelle.

Jacques Mérey reçut dans ses bras ce martyr de l'honneur.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le lendemain, tandis que les jeunes filles de Verdun, couvertes de voiles blancs, jetant des fleurs sur la route que devait suivre le roi de Prusse pour se rendre à l'hôtel de ville et portant des dragées dans des corbeilles, allaient ouvrir au vainqueur la porte de Thionville, la garnison sortait avec les honneurs de la guerre par la porte de Sainte-Menehould, escortant un fourgon attelé de chevaux noirs où se trouvait le cadavre de Beaurepaire enseveli dans un drapeau tricolore.

Elle ne voulait pas laisser le cadavre du héros prisonnier des Prussiens.

Le bataillon d'Eure-et-Loir formait l'arrière-garde et, le dernier, marchait Marceau, son commandant.

L'avant-garde prussienne suivit l'armée française jusqu'à Livry-la-Perche pour observer Clermont.

Là, elle s'arrêta.

Alors Marceau, se dressant sur ses étriers, leur envoya au nom de la France cet adieu menaçant:

—Au revoir, dans les plaines de la Champagne!

XXIII

Dumouriez

Si nous nous sommes si longtemps arrêté sur le siège de Verdun et sur la mort héroïque de Beaurepaire, c'est que, à notre avis, aucun historien n'a donné à la prise de Verdun l'importance qu'elle a en histoire, et à la mort de Beaurepaire l'admiration que lui doit l'historien, ce grand prêtre de la postérité.

Voici à quelle occasion j'ai été à même de remarquer cette étrange lacune.

J'ai toujours été indigné, même sous la Restauration, des autels poétiques que l'on tentait d'élever à ces prétendues vierges de Verdun qui avaient été, des fleurs d'une main, des dragées de l'autre, ouvrir à l'ennemi les portes de leur ville natale, qui était la clef de la France.

Cette trahison envers la patrie n'a d'excuse que dans l'ignorance de femmes qui ont cédé aux ordres de leurs parents et qui n'avaient pas le sentiment du crime qu'elles commettaient.

Les prêtres aussi y furent pour beaucoup.

Il en résulta que, voulant répondre par un livre aux vers de Delille et de Victor Hugo, je cherchai, voilà tantôt sept ou huit ans, des documents sur cette reddition de Verdun, qui n'eut pas une médiocre part aux 2 et 3 septembre.

Je m'adressai tout d'abord tout naturellement au plus volumineux de nos historiens, à M. Thiers. Mais M. Thiers, préoccupé de la bataille de Valmy, qu'il est pressé de gagner, se contente de dire, page 198 de l'édition de Furne: «Les Prussiens s'avançaient sur Verdun.»

Puis, page 342: «La prise de Verdun excita la vanité de Frédéric.»

Puis, page 347: «Galbaud, envoyé pour renforcer la garnison de Verdun, était arrivé trop tard.» Pas un mot de plus; de Beaurepaire, il n'est pas question.

Le fait n'est cependant pas commun.

Une ville rendue contre la volonté d'un commandant de place qui se brûle la cervelle;

Vingt-trois citoyens, convaincus d'en avoir ouvert les portes à l'ennemi, exécutés le 25 avril 1794;

Dix femmes, dont la plus vieille âgée de cinquante-cinq ans et la plus jeune de dix-huit, les suivant sur l'échafaud pour avoir offert des fleurs et des bonbons à l'ennemi, cela valait la peine d'être relaté, ne fût-ce que dans une note.

Quant à Dumouriez, dans ses Mémoires, il ne dit que quelques mots de Verdun, et appelle Beaurepaire, Beauregard!

Quand ce ne serait que pour cette erreur, Dumouriez mériterait le titre de traître.

Michelet, l'admirable historien, cet homme à qui les gloires de la France sont si chères, parce qu'il est lui-même une de ces gloires, ne passe pas ainsi à côté du cercueil de Beaurepaire sans s'arrêter.

Il s'y agenouille, il y prie.

«Un sentiment tout semblable, dit-il, fit vibrer la France en ce qu'elle eut de plus profond quand un cercueil la traversa, rapporté de la frontière, celui de l'immortel Beaurepaire, qui, non point par des paroles, mais par un acte d'un seul coup, lui dit ce qu'elle devait faire en pareille circonstance.

»Beaurepaire, ancien officier de carabiniers, avait formé, commandé depuis 89 l'intrépide bataillon des volontaires de Maine-et-Loire. Au moment de l'invasion, ces braves eurent peur de n'arriver pas assez vite. Ils ne s'amusèrent point à parler le long de la route: ils traversèrent la France au pas de charge et se jetèrent dans Verdun.

»Ils avaient un pressentiment qu'au milieu des trahisons dont ils étaient environnés, ils devaient périr; aussi chargèrent-ils d'avance un député patriote de faire leurs adieux à leurs familles, de les consoler et de dire qu'ils étaient morts. Beaurepaire venait de se marier et n'en fut pas moins ferme. Le conseil de guerre assemblé, Beaurepaire résista à tous les arguments de la lâcheté; voyant enfin qu'il ne gagnait rien sur ces nobles officiers dont le cœur tout royaliste était déjà dans l'autre camp:

»—Messieurs, dit-il, j'ai juré de ne me rendre que mort; survivez à votre honte. Je suis fidèle à mon serment; voici mon dernier mot: je meurs!

»Il se fit sauter la cervelle.

»La France se reconnut, frémit d'admiration; elle mit la main sur son cœur et y sentit monter la foi. La patrie ne flotta plus aux regards, incertaine et vague; on la vit réelle, vivante. On ne doute guère des dieux à qui l'on sacrifie ainsi.»

Mais des vierges de Verdun, Michelet n'en parle point.

Sans doute il n'a pas voulu, près d'une si belle tache de sang, mettre une tache de boue.

Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'aucun historien, aucun chroniqueur, aucun contemporain, ne parle de Mme de Beaurepaire. Je crois avoir rencontré les seules lignes qui aient été écrites sur elle dans une brochure intitulée Les réminiscences du roi de Prusse.

En effet, cette brochure contient l'anecdote suivante, qui se rapporte probablement à elle.

«Le duc de Weimar, auquel la réputation des bonbons et des liqueurs de Verdun était bien connue, s'informa de la boutique où l'on pouvait trouver ce qui se faisait de mieux. On nous conduisit chez un marchand nommé Le Roux, au coin d'une petite place. Cet homme nous reçut avec beaucoup d'amabilité, et ne manqua point en effet à nous servir parfaitement.

»Lorsqu'il commençait à faire nuit, notre collation fut troublée par un bien triste incident. La maison d'en face était habitée par une jeune femme, parente du défunt commandant de place. On lui avait caché l'événement jusqu'à cet instant; mais il fallut bien le lui apprendre. Elle en fut si cruellement affectée, qu'elle tomba étendue à terre, en proie à des attaques de nerfs et à des convulsions extrêmement violentes. On ne put l'emporter qu'avec la plus grande peine.»

Il est probable que l'on ne voulût pas dire aux princesses que cette jeune femme était Mme de Beaurepaire, et qu'on leur dit seulement que c'était une parente du commandant de place.

La reddition de Verdun eut un immense retentissement par toute la France.

Paris épouvanté crut voir l'ennemi à ses portes. Il y était en effet, puisqu'en cinq étapes il franchissait la distance qui l'en séparait. On battit la générale par toute la ville; on sonna le tocsin; le canon grondait d'heure en heure.

C'est alors que Danton, seul, inébranlable et comprenant le parti que l'on pouvait tirer du dévouement de Beaurepaire, se précipita au milieu de l'Assemblée bouleversée, et, montant à la tribune, rendit compte des mesures prises pour sauver la patrie, et dit ces mémorables paroles enregistrées par l'histoire:

—Le canon que vous entendez n'est point le canon d'alarme, c'est le pas de charge sur nos ennemis. Pour les vaincre, pour les atterrer, que faut-il? De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace!

Ce fut alors que le dévouement héroïque de Beaurepaire fut raconté comme savait raconter Danton.

À l'instant même une commission fut nommée qui proposa le décret suivant: