I
L'Assemblée nationale décrète que le corps de Beaurepaire, commandant le premier bataillon de Maine-et-Loire, sera déposé au Panthéon français.
II
L'inscription suivante sera placée sur sa tombe:
IL AIMA MIEUX SE DONNER LA MORT
QUE DE CAPITULER AVEC LES TYRANS
III
Le président est chargé d'écrire à la veuve et aux enfants de Beaurepaire.
Le nom de Beaurepaire fut donné à une rue qui a, jusqu'à ce jour, nous le croyons du moins, conservé ce nom glorieux, que nous prions M. Haussmann de transporter à une autre si celle-là était démolie.
Tandis que l'Assemblée nationale rend ses derniers honneurs à Beaurepaire, tandis que Marceau, qui a tout perdu dans la ville, armes et chevaux, répond à un représentant du peuple qui lui demande: «Que voulez-vous que l'on vous rende?—Un sabre pour venger notre défaite!» tandis que le roi de Prusse, entré à Verdun, s'y trouve si commodément qu'il y reste une semaine, occupé à donner des bals, à manger des dragées et à affirmer qu'il ne vient en France que pour rendre la royauté aux rois, les prêtres aux églises, la propriété aux propriétaires, tandis que le paysan dresse l'oreille et comprend que c'est la contre-révolution qui entre en France; que celui qui a un fusil prend un fusil, que celui qui a une fourche prend sa fourche, que celui qui a une faux prend sa faux, cinq généraux étaient réunis dans la salle du conseil de l'hôtel de ville de Sedan, sous la présidence de leur général en chef Dumouriez.
Nous ne sommes pas de ceux qui pensent qu'une faute, qu'une faiblesse ou même qu'une mauvaise action doit faire perdre à un homme tous les mérites de sa vie passée. Non, les actions humaines doivent être pesées une à une, et à chacune l'historien doit apporter la part de louage ou de blâme.
On comprend que ces quelques lignes ne tombent de notre plume que pour nous aider à aborder une des plus étranges personnalités de notre époque, c'est-à-dire un homme qui, royaliste au fond, sauva la République, qui fit plus que La Fayette pour la France, moins que lui contre elle, et qui cependant fut déshonoré, exilé de France, mourut en Angleterre sans éveiller un regret, tandis que La Fayette rentra sous des arcs de triomphe, devint le patriarche de la révolution de 1830, et mourut glorieux et honoré au milieu de sa glorieuse et honorable famille.
Dumouriez pouvait avoir à cette époque cinquante-six ans; leste, dispos, nerveux, à peine en paraissait-il quarante-cinq. Né en Picardie quoique d'origine provençale, il avait l'esprit du Méridional et la volonté de l'homme du centre. Sa tête fine s'illuminait, dans certaines occasions, de regards pleins de feu. Esprit intelligent, cerveau complet, il était bon à tout. Il avait tout à la fois, chose rare, la rouerie du diplomate et le courage obstiné du soldat.
À vingt ans simple hussard, il s'était fait hacher en morceaux par six cavaliers plutôt que de se rendre; mais à trente il s'était laissé engrener dans cette diplomatie secrète de Louis XV, médiocrement honorable en ce qu'elle touchait à l'espionnage. Tout cela fut effacé sous Louis XVI par la fondation du port de Cherbourg, dont il fut le premier agent.
C'était un de ces hommes à peu près universels, dont les grandes connaissances peuvent être appliquées à tout, mais auxquels il faut l'occasion. Jusque-là elle ne s'était pas présentée. Serait-il grand diplomate, serait-il général victorieux? nul ne pouvait le dire, et peut-être lui-même n'avait-il pas encore la mesure exacte de son génie.
Porté en 1792 au ministère par les girondins, c'est-à-dire par les ennemis du roi, il était sorti des Tuileries complètement rallié au roi, à la suite d'une scène avec Marie-Antoinette. Au fond, Dumouriez avait bon cœur et était impressionnable aux femmes.
Deux jeunes filles vêtues en hussard, qui étaient ses aides de camp, qui ne le quittaient sur le champ de bataille que pour exécuter ses ordres, les demoiselles de Fernig, dont j'ai connu le frère, servent de preuve à ce que j'avance.
Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que Danton se défiât d'un pareil homme, et à ce qu'il envoyât le Dr Mérey, dont il connaissait la franchise, pour le surveiller.
La séance s'ouvrait au moment où nous introduisons le lecteur dans la salle du conseil.
—Citoyens, dit Dumouriez, en s'adressant à ses cinq collègues, je vous ai réunis pour vous faire part de la situation grave où nous nous trouvons.
»Je vais résumer les faits en quelques mots.
»Le 19 août 1792, il y a quinze jours de cela, les Prussiens et les émigrés sont entrés en France. Si nous étions des Romains, je vous dirais qu'ils sont entrés dans un jour néfaste, dans un jour de tonnerre, de pluie et de grêle; mais ce ne fut que sur les deux heures qu'ils arrivèrent à Brehain, la ville où ils s'arrêtèrent pour passer la nuit, pendant que leurs détachements pillent les campagnes environnantes. Pour en arriver là, Brunswick, le héros de Rossbach, a fait de Coblentz à Longwy quarante lieues en vingt jours.
»Cette invasion, qui, au dire du roi de Prusse, ne devait être qu'une promenade militaire de la frontière à Paris, ne se présente pas, il faut le dire, sous un aspect d'activité bien redoutable.
»Mais, citoyens, mon système est toujours de croire, quand un ennemi aussi expérimenté que le nôtre commet une faute, mon système est toujours de croire qu'il a une raison de la commettre, ce qui ne m'empêche pas d'en profiter.
»60 000 Prussiens, héritiers de la gloire et des traditions du grand Frédéric, s'avancèrent donc en une seule colonne sur notre centre, le 22 août dernier. Ils sont entrés à Longwy, et hier nous avons entendu le canon du côté de Verdun.
»Les Prussiens sont donc devant Verdun, s'ils ne sont point à Verdun.
»26 000 Autrichiens, commandés par le général Clerfayt, les soutiennent à droite en marchant sur Stenay.
»16 000 Autrichiens, sous les ordres du prince Hohenlohe-Kirchberg, et 10 000 Hessois, flanquent la gauche des Prussiens.
»Le duc de Saxe-Teschen occupe les Pays-Bas et menace les places fortes.
»Le prince de Condé, avec 6 000 émigrés, s'est porté sur Philippsburg.
»Tout au contraire, nos armées sont disposées de la façon la plus malheureuse pour résister à une masse de 60 000 hommes. Beurnonville, Moreton et Duval réunissent 30 000 hommes dans les trois camps de Maulde, de Maubeuge et de Lille.
»L'armée de 33 000 hommes que nous commandons est complètement désorganisée par la fuite de La Fayette, qui s'était fait aimer d'elle; mais cela ne m'inquiète que secondairement. Si je ne m'en fais pas aimer, je m'en ferai craindre.
»20 000 hommes sont à Metz, commandés par Kellermann.
»15 000 hommes, sous Custine, sont à Landau.
»Biron est en Alsace avec 30 000. Inutile non seulement de nous occuper de lui, mais d'y penser.
»Nous n'avons donc à opposer à nos 60 000 Prussiens que mes 23 000 hommes et les 20 000 de Kellermann, en supposant qu'il consente à m'obéir et veuille bien faire sa jonction avec moi.
»Voilà la situation claire, nette, précise. Vos avis?»
Le plus jeune des généraux c'était ce beau Dillon, qui passait pour avoir été l'amant de la reine. Après l'échauffourée de Quiévrain, son frère, que l'on avait pris pour lui, avait été tué par ses propres soldats, sous le prétexte que l'amant de la reine ne pouvait être qu'un traître.
Quant à lui, on citait à l'appui de ce bruit d'intimité avec Marie-Antoinette deux faits:
On avait reconnu à son colback une magnifique aigrette, montée en diamants, que l'on avait vue deux ou trois jours auparavant à la coiffure de la reine, et dans la cour des Tuileries il avait passé une revue paré de cette aigrette.
Puis on racontait que, à un bal où il avait eu l'honneur de valser avec la reine, la reine, qui aimait cette danse à la folie, s'était arrêtée tout étourdie pour reprendre haleine, sans s'apercevoir que le roi était derrière elle, et, se penchant nonchalamment sur l'épaule du bel officier, lui avait dit:
—Mettez la main sur mon cœur, vous verrez comme il bat.
—Madame, dit, en arrêtant la main de Dillon, le roi qui avait entendu, le colonel aura la galanterie de vous croire sur parole.
Arthur Dillon était non seulement d'une beauté remarquable, mais il était brave à toute épreuve, et si l'on pouvait reprocher quelque chose à son intelligence guerrière, c'était trop de témérité.
—Citoyens, dit-il, c'est avec la timidité d'un jeune homme que j'oserai donner mon avis devant des hommes de votre distinction et de votre expérience. Mais je crois, d'après ce que vient de nous dire le général en chef, notre ligne de défense impossible, et serais d'avis de gagner la Flandre et d'agir contre les Pays-Bas autrichiens de manière à opérer une diversion qui forçât les ennemis de revenir sur Bruxelles, où d'ailleurs la présence des Français ferait certainement éclater une révolution.
Il salua et se rassit; le général Monet se leva.
—Il me semble, dit-il, tout en rendant justice à l'intention de notre jeune collègue, que nous retirer en Flandre serait abandonner le poste où la France nous a placés. Je propose de nous retirer vers Châlons et de défendre la ligne de la Marne.
En ce moment, le soldat de planton annonça qu'un cavalier couvert de poussière, arrivant de Verdun, demandait à parler sans retard au général en chef.
Dumouriez consulta de l'œil le conseil. Il reconnut dans tous les regards l'avidité des nouvelles.
—Faites entrer, dit-il.
Jacques Mérey parut avec le costume moitié civil, moitié militaire des représentants du peuple: redingote bleue à larges revers avec une ceinture supportant un sabre et des pistolets, chapeau à plumes tricolores, culotte de peau collante, bottes molles montant au-dessus du genou.
—Citoyens, dit-il, je suis porteur de mauvaises nouvelles; mais les mauvaises nouvelles ne supportent pas de retard, voilà pourquoi j'ai insisté pour être introduit près de vous. Verdun a été livré à l'ennemi; Beaurepaire, son commandant, s'est brûlé la cervelle. Le général Galbaud est en retraite sur Paris, par Clermont et Sainte-Menehould. Et je viens vous dire de la part de Danton que le salut de la France est entre vos mains.
Et, s'avançant vers le général en chef, il lui présenta la lettre dont il était porteur.
Dumouriez salua, prit la lettre sans la lire.
—Citoyens, dit-il, quelle est l'opinion de la majorité?
Les trois généraux qui n'avaient point encore parlé se levèrent, et l'un des trois, parlant pour lui et les deux autres:
—Général, dit-il, nous nous rallions à l'avis du général Monet.
—C'est-à-dire que vous êtes d'avis de vous retirer vers Châlons et de défendre la ligne de la Marne.
—Oui, citoyen général, répondirent les trois officiers d'une seule voix.
—C'est bien, dit Dumouriez; citoyens, j'aviserai.
Et, levant la séance, il salua et congédia les officiers.
Puis, se tournant vers Jacques Mérey:
—Citoyen représentant, dit-il, tu as besoin d'un bain, d'un bon déjeuner et d'un bon lit; tu trouveras tout cela chez moi, si tu me fais l'honneur d'accepter l'hospitalité que je t'offre.
—De grand cœur, dit Jacques Mérey, d'autant plus que j'ai à vous laisser pressentir des nouvelles de Paris plus intéressantes et plus terribles encore peut-être que ne sont celles de Verdun.
Dumouriez, avec la courtoisie d'un ancien gentilhomme, sourit, salua et passa devant pour montrer le chemin au messager.
Il le conduisit à la salle à manger, où l'attendaient, pour se mettre à table, Westermann et Fabre d'Églantine.
—Citoyens, dit-il à Westermann et à Fabre d'Églantine, vous allez déjeuner aussi rapidement que possible; puis, comme il faut faire face aux nouvelles qui viennent d'arriver, Westermann, vous allez vous rendre à Metz et donner à Kellermann l'ordre de venir me joindre sans perdre une minute à Valmy. Vous, Fabre, vous allez prendre un cheval, et vous rendre à toute bride à Châlons, où vous arrêterez la retraite de Galbaud, que vous ramènerez avec ses deux ou trois mille hommes à Révigny-aux-Vaches, où ils garderont jusqu'à nouvel ordre les sources de l'Aisne et de la Marne.
Les deux hommes désignés firent un mouvement.
—Voici monsieur, dit Dumouriez, qui est envoyé comme vous par Danton, avec les mêmes instructions que vous. Il reste près de moi et suffira à me brûler la cervelle si besoin est.
—Mais, dit Westermann, notre mission est de rester près de toi, citoyen général, et non d'aller où tu nous envoies.
—Notre mission est de servir la patrie; or, pour le service de la patrie, je vous ordonne, moi, général en chef de l'armée de l'Est, vous, Westermann, d'aller à Metz et de m'amener Kellermann, et, à défaut de Kellermann, ses vingt mille hommes. Vous aurez tout à la fois dans votre poche sa destitution et votre nomination; à vous, Fabre, d'aller à Clermont et d'arrêter la retraite. Si Galbaud essaye de vous résister, vous l'arrêterez au milieu de ses hommes et l'enverrez pieds et poings liés au Comité de Salut public. C'est ce que je ferai moi-même pour le premier qui me résistera.
»Pendant que vous déjeunerez, j'écrirai les ordres et le citoyen Mérey prendra un bain, à la sortie duquel je le mettrai au courant de mes intentions. Déjeunez donc, chers amis; et toi, citoyen, mon valet de chambre va te conduire au bain; tu sais où est la salle à manger; au sortir du bain, je t'y attendrai.»
Fabre et Westermann se mirent à table. Dumouriez entra dans son cabinet, qui confinait à la salle à manger, et Jacques Mérey suivit le valet de chambre du général, qui le conduisait au bain.
Lorsque Jacques Mérey, le corps convenablement frotté par le valet de chambre du général et les habits convenablement époussetés par son hussard, entra dans la salle à manger, Dumouriez y était seul et attendait.
—Citoyen, dit-il à Jacques Mérey, je ne suis point étonné que Danton me soupçonne et multiplie autour de moi ses agents; d'un mot, je vais le rassurer, et vous aussi.
Jacques Mérey s'inclina.
—La situation est mauvaise, continua Dumouriez, mais telle que pouvait la désirer un homme de ma trempe. La bataille que je vais livrer sauvera ou perdra la France. Je suis ambitieux et je veux attacher mon nom à la victoire. Je veux qu'on dise: «Les Prussiens n'étaient plus qu'à cinq journées de Paris; Dumouriez, un homme inconnu, a sauvé la nation.» Remarquez que je dis la nation.—D'autres, Villars à Denain, le maréchal de Saxe à Fontenoy, ont sauvé le royaume; Dumouriez, à l'Argonne, aura sauvé la nation. La forêt d'Argonne, c'est les Thermopyles de la France. Je les défendrai et serai plus heureux que Léonidas. Déjeunons!
Puis, en s'asseyant, il frappa sur un timbre.
—Appelle Thévenot et mes deux officiers d'ordonnance, dit Dumouriez, montrant en même temps un fauteuil à Jacques Mérey.
Quelques secondes après, un jeune homme portant l'uniforme de chef de brigade entra. Il pouvait avoir trente à trente-deux ans, avait l'œil ferme et intelligent, était de grande taille, et salua Dumouriez, qui lui tendit familièrement la main.
—Le chef de brigade Thévenot, dit Dumouriez; mon premier aide de camp toujours, mon conseiller quelquefois.
Puis, indiquant le docteur:
—Le citoyen Jacques Mérey, docteur médecin, dit-il en souriant d'une certaine façon, pour le moment représentant du peuple attaché à ma personne.
Puis, comme deux jeunes gens vêtus en officiers de hussards, paraissant quinze ou seize ans, entraient, il continua:
—Messieurs de Fernig, qui font sous moi leurs premières armes, et que j'aime comme mes enfants.
Et, en effet, l'œil plein d'expression et même un peu dur de Dumouriez devint, en regardant les deux jeunes gens, d'une douceur extrême.
Tous deux s'approchèrent de lui, il réunit leurs quatre mains dans les deux siennes en leur souriant paternellement.
Eux l'embrassèrent tour à tour au front.
Jacques Mérey, qui s'était soulevé sur son siège pour Thévenot, se leva tout à fait pour les deux frères, ou plutôt pour les deux sœurs, dont il reconnut à l'instant même le sexe.
—Nous allons nous battre, et rudement, selon toute probabilité, reprit Dumouriez; s'il arrivait malheur à l'un ou l'autre de ces enfants, je vous le recommande, docteur.
Et, presque malgré lui, sa bouche laissa échapper un soupir.
—Le citoyen Mérey, qui avait été envoyé par notre ami Danton à Verdun (et Dumouriez souligna par son sourire et par son intonation le mot ami), est arrivé nous annonçant que, comme Longwy, la ville s'est rendue aux premiers coups de canon.
—Est-ce que Beaurepaire n'était pas là? demanda Thévenot.
—Beaurepaire, forcé de capituler par la municipalité, s'est brûlé la cervelle pour ne pas signer la capitulation, dit Jacques Mérey.
—Mais ce n'est pas le tout, dit Dumouriez; le docteur, qui a quitté Paris il y a trois jours seulement, prétend qu'il va s'y passer des choses terribles.
—Dans quel genre? demanda Thévenot.
Les deux jeunes hussards étaient muets, mais leur regard parlait pour eux.
—Ce que j'ai cru deviner dans les quelques mots que Danton m'a dits, reprit le docteur, c'est qu'il était important de compromettre Paris tout entier en le trempant jusqu'au cou dans la révolution, afin que les Parisiens, n'attendant point de pardon des souverains alliés, s'ensevelissent sous les ruines de la capitale.
—Et de quelle façon Danton s'y prendra-t-il?
—On a parlé du massacre des prisons. On ne peut, dit-on, envoyer les volontaires à la frontière en laissant derrière eux un ennemi plus dangereux que celui qu'ils vont combattre.
—En effet, dit Dumouriez, que la nouvelle n'étonna ni ne révolta, c'est peut-être un moyen.
Les deux jeunes gens avaient échangé un regard avec Thévenot, qui leur répondit par un mouvement d'épaules.
Leur regard disait compassion, le mouvement d'épaules de Thévenot signifiait nécessité.
En ce moment, le bruit d'un cheval entrant au galop dans la cour se fit entendre. Les deux jeunes filles firent un mouvement pour se lever, Dumouriez les arrêta d'un regard.
Puis, à Thévenot:
—Voyez ce que c'est, dit-il.
Thévenot alla à la fenêtre, qu'il ouvrit. Il se trouvait à la hauteur du courrier qui arrivait.
—De quelle part? demanda Thévenot.
—Le général verra, répondit le courrier en tendant son pli au chef de brigade.
—Dépêche pour vous seul, à ce qu'il paraît, dit Thévenot.
Et il remit la dépêche au général, en criant aux gens de la maison qui aidaient le courrier à mettre pied à terre, brisé qu'il était par la route:
—Ayez soin à ce que cet homme ne manque de rien.
—Pour moi seul, mon cher Thévenot, répéta Dumouriez. Vous savez que je n'ai pas de secrets pour vous ni pour personne, ajouta-t-il en se tournant du côté du docteur.
Et brisant le cachet:
—Ah! c'est du prince, dit-il; pardon, je ne pourrai jamais m'habituer à l'appeler Égalité. Que voulez-vous, mon cher Thévenot, je suis un aristocrate, c'est connu.
Puis, se tournant vers Jacques Mérey, et lisant au fur et à mesure:
—Vous aviez raison, docteur, lui dit-il, cela a commencé avant-hier par des voitures de prisonniers que l'on amenait à l'Abbaye. La moitié des prisonniers ont été tués dans les voitures, l'autre moitié dans la cour de l'église où on les avait fait entrer. De là le massacre s'est étendu à l'Abbaye et va probablement s'étendre aux autres prisons. C'est Marat et Robespierre qui ont fait le coup. Danton n'a point paru; il était au Champ de Mars passant la revue des volontaires.
Puis s'interrompant:
—Ah! par ma foi, dit-il, il y en a trop long, et puis c'est une affaire entre bourgeois, qui ne nous regarde pas, nous autres militaires. Lisez, docteur, lisez.
Et il jeta la lettre du duc d'Orléans de l'autre côté de la table, avec une expression de mépris indiquant combien il se trouvait heureux d'être général en chef sur le théâtre de la guerre au lieu d'être ministre à Paris.
Jacques Mérey la prit avec un calme prouvant qu'il n'avait rien à faire avec le mépris de Dumouriez, et la lut d'un bout à l'autre.
—Ah! dit-il, l'Assemble a réclamé l'abbé Sicard et l'a sauvé.
—Cette bonne Assemblée! s'écria Dumouriez, elle a osé! Mais elle va se faire donner le fouet par la Commune.
—Manuel, continua Jacques, a sauvé de son côté Beaumarchais.
—Par ma foi! dit Dumouriez, il eût pu mieux choisir.
—Le duc continue, dit Jacques Mérey, en vous annonçant qu'il vous enverra un courrier tous les jours, et en demandant si vous voulez ses deux fils pour aides de camp.
Et Jacques Mérey posa la lettre sur la table.
—Diable! fit Dumouriez, voilà de ces demandes auxquelles il faut songer avant d'y répondre. Comme il y va, monseigneur! deux princes dans mon armée! On verra.
Chacun demeura sérieux ou tout au moins pensif pendant le reste du repas. Seules les deux sœurs échangèrent quelques mots tout bas, puis Dumouriez se leva, et, s'adressant à Thévenot et à Jacques:
—Citoyens, leur dit-il, faites-moi le plaisir de me suivre dans mon cabinet.
Tous deux se levèrent et suivirent Dumouriez.
—Eh bien! demanda Thévenot, qu'a-t-on décidé au conseil?
—Rien de bon. Dillon a proposé une pointe en Flandre. C'était bon il y a quinze jours. L'ennemi serait à Paris avant que nous fussions à Bruxelles. Les autres veulent se retirer derrière la Marne. Laisser l'ennemi faire un pas de plus en France serait une honte; il n'y est déjà entré que trop avant. Alors, continua Dumouriez, j'ai répondu que je réfléchirais; mais déjà mon plan était fait. J'ai dit tout à l'heure à notre cher hôte que les bois de l'Argonne seraient les Thermopyles de la France. Je tiendrai parole. Voici, sur la plus grande échelle où j'ai pu le trouver, un plan de la forêt d'Argonne qui s'étend, vous le voyez, de Semuy à Triaucourt. Maintenant il nous faudrait un homme pratique, un garde de la forêt; nous n'en sommes qu'à sept ou huit lieues; faites monter à cheval un hussard qui prenne un cheval en main, et qu'il nous amène le premier garde venu.
—Inutile, citoyen général, dit Jacques Mérey.
—Pourquoi inutile? demanda Dumouriez.
—Mais parce que je suis de Stenay, parce que pendant dix ans j'ai herborisé, chassé et pêché même dans la forêt d'Argonne, qui est en quelque sorte enfermée par deux rivières, l'Oise et l'Aisne, et que je connais ma forêt mieux qu'aucun garde.
—Alors, dit Dumouriez, le citoyen Danton nous a rendu un double service.
»Vois-tu, Thévenot, dit Dumouriez s'animant, vois-tu tous les avantages de mon plan? Outre que l'on ne recule pas, outre que l'on ne se réduit pas à la Marne comme dernière ligne de défense, on fait perdre à l'ennemi un temps précieux, on l'oblige à rester dans la Champagne pouilleuse, sur un sol désolé, fangeux, stérile, insuffisant à la nourriture d'une armée; on ne lui cède pas un pays riche et fertile où il pourrait hiverner. Si l'ennemi, après avoir perdu quelques jours devant la forêt, veut la trouver, il y rencontre Sedan et toute la ligne des places fortes des Pays-Bas; remonte-t-il du côté opposé, il trouve Metz et l'armée de Kellermann. Kellermann, moi et Galbaud réunissons alors cinquante mille hommes, et à la rigueur nous pouvons livrer bataille; d'ailleurs ne vois-tu pas que le ciel est d'intelligence avec nous: une pluie constante, infatigable, tombe sur les Prussiens et les mouille à fond; ils ont déjà trouvé la boue en Lorraine; vers Metz et Verdun, la terre, d'après les rapports qui me sont faits, commence à se détremper: la Champagne sera pour eux une véritable fondrière; les paysans émigrent, les grains disparaissent comme si un tourbillon les avait emportés; il ne restera plus pour l'ennemi que trois choses sur la route: les raisins verts, la maladie et la mort.
—Bravo, général, cria Thévenot. Ah! voilà où je vous reconnais.
Jacques Mérey lui tendit la main. Il n'y avait point à se tromper à l'enthousiasme qui brillait dans ses yeux.
—Général, lui dit-il, disposez de moi comme garde, comme soldat, mais associez-moi d'une façon ou de l'autre à cette grande action qui va sauver la France. Soyons vainqueurs d'abord, et je me charge d'être le Grec de Marathon.
—Eh bien! fit Dumouriez, dites-nous vite ce que vous pensez des passages qui traversent la forêt d'Argonne? Il n'y a pas un instant à perdre, les fers de nos chevaux sont rouges.
Jacques Mérey se pencha sur la carte.
—Écoutez, Thévenot, dit Dumouriez, et ne perdez pas un mot de ce qu'il va dire.
—Soyez tranquille, général.
Il y avait quelque chose de solennel, presque de sacré, dans ces trois hommes qui, inclinés sur une carte, conspiraient l'honneur de la France et le salut de trente millions d'hommes!
—Il y a, dit Jacques Mérey au milieu du plus profond silence, cinq défilés dans la forêt d'Argonne. Suivez-les sous mon doigt. Le premier, à l'extrémité du côté de Semuy, appelé le Chêne Populeux; le second, à la hauteur de Sugny, appelé la Croix-au-Bois; le troisième, en face Brécy, appelé Grand-Pré; le quatrième, en face Vienne-la-ville, appelé la Chalade; le cinquième, enfin, qui n'est autre que la route de Clermont à Sainte-Menehould, appelé les Islettes. Les plus importants sont ceux de Grand-Pré et des Islettes.
—Malheureusement aussi les plus éloignés de nous; aussi à ceux-là je me porterai moi-même avec tout mon monde.
—Maintenant, dit Jacques Mérey, pour accomplir cette opération, vous avez deux routes: l'une qui passe derrière la forêt et qui dérobe votre marche à l'ennemi, l'autre qui passe devant et qui la lui révèle.
Dumouriez réfléchit un instant.
—Je passerai devant, dit-il; en nous voyant faire ce mouvement, je connais Clerfayt, c'est M. Fabius en personne; il croira qu'il m'est arrivé des renforts et que j'attaque séparément Autrichiens et Prussiens; il se retirera derrière Stenay, dans son camp fortifié de Brouenne. Mettez-vous là, Thévenot.
Thévenot s'assit, et, tout fiévreux de la même fièvre qui brûlait le général en lutte avec son génie, tira à lui plume et papier, et attendit.
—Écrivez, dit Dumouriez. Donnez ordre à Deubouquet de quitter le département du Nord et de venir occuper le Chêne Populeux;—à Dillon, de se mettre en marche entre la Meuse et l'Argonne. Je le suivrai avec le corps d'armée. Il marchera jusqu'aux Islettes, qu'il occupera, ainsi que la Chalade, forçant tout devant lui. Vous m'avez prié de vous employer, docteur; je ne sais pas refuser ces demandes-là aux bons patriotes. Je vous mets au poste du danger; vous serez son guide.
—Merci, dit Jacques, tendant la main à Dumouriez.
—Moi, continua Dumouriez, je me charge de la Croix-aux-Bois et de Grand-Pré. Y êtes-vous?
—Oui, dit Thévenot qui, sous la dictée du général, avait pris l'habitude d'écrire aussi vite que la parole.
—Maintenant, ordre à Beurnonville de quitter la frontière des Pays-Bas, où il n'a rien à faire, et d'être à Rethel le 13 avec dix mille hommes.
—Et maintenant, faites battre le départ et sonner le boute-selle.
Ce dernier ordre fut donné par Dumouriez aux deux frères ou aux deux sœurs Fernig, qui s'élancèrent au grand galop dans la ville.
Un quart d'heure après, l'ordre de Dumouriez était exécuté, et l'on entendait, dominant le brouhaha qu'il occasionnait, les fanfares éclatantes de la trompette et les sourds roulement du tambour.
Deux heures après, toute l'armée était en marche et campait à quatre heures de Sedan.
Le lendemain, Dillon avait connaissance des avant-postes de Clerfayt, occupant les deux rives de la Meuse.
Une heure après, sous la conduite de Jacques Mérey, le général Miakinsky attaquait avec quinze cents hommes les vingt-quatre mille Autrichiens de Clerfayt, qui, ainsi que l'avait prévu Dumouriez, se retirait et se renfermait dans son camp de Brouenne. Dillon passa devant le Chêne Populaire qui, nous l'avons dit, devait être occupé et défendu par le général Dubouquet, et continua sa marche entre la Meuse et l'Argonne, suivi par Dumouriez et ses quinze mille hommes.
Le surlendemain, Dumouriez était à Baffu; là, il s'arrêtait pour occuper les défilés de la Croix-aux-Bois et de Grand-Pré.
Dillon continua audacieusement son chemin; il fit garder la Chalade, en passant, par deux mille hommes, et arriva aux Islettes, où il trouva Galbaud avec quatre mille hommes.
Le général était venu là de lui-même, et n'avait pas encore vu Fabre d'Églantine, qui courait après lui sur la route de Châlons.
C'est aux Islettes que Jacques Mérey fut d'une véritable utilité à Dillon; il connaissait le pays, ravins et collines. Il indiqua au général, sur le haut de la montagne qui domine les Islettes, un emplacement admirable pour établir une batterie qui rendait ce passage inabordable et dont, après soixante-seize ans, on voit encore l'emplacement aujourd'hui.
Outre cette batterie, Dillon éleva d'excellents retranchements, fit des abatis d'arbres qui formèrent sur la route autant de barricades, et se rendit complètement maître des deux routes qui conduisent à Sainte-Menehould et de Sainte-Menehould à Châlons. Les travaux de Dumouriez à Grand-Pré étaient non moins formidables: l'armée était rangée sur des hauteurs s'élevant en amphithéâtre; au pied de ces hauteurs étaient de vastes prairies que l'ennemi était forcé d'aborder à découvert.
Deux ponts étaient jetés sur l'Aire, deux avant-gardes défendaient ces deux ponts; en cas d'attaque, elles se retiraient en les brûlant; et, en supposant Dumouriez chassé de hauteur en hauteur, il descendait sur le versant opposé, trouvait l'Aisne qu'il mettait entre lui et les Prussiens en faisant sauter ces deux ponts.
Or, il était à peu près certain que l'ennemi échouerait dans ses attaques et que de ce poste élevé Dumouriez dominerait tranquillement la situation.
Le 8, on apprit que, la veille, Dubouquet, avec six mille hommes, avait occupé le passage du Chêne Populeux; le seul qui restât libre était donc celui de la Croix-aux-Bois, situé entre le Chêne Populeux et le Grand-Pré. Dumouriez y alla de sa personne, fit rompre la route, abattre les arbres et y mit pour le défendre un colonel avec deux escadrons et deux bataillons.
Dès lors sa promesse était remplie; l'Argonne, comme les Thermopyles, était gardée. Paris avait devant lui un retranchement que celui qui l'avait élevé regardait lui-même comme inexpugnable.
Le duc d'Orléans avait tenu parole. Jour par jour, Dumouriez avait été instruit des massacres des prisons; sous une apparente insouciance, ces hideux assassinats de Mme de Lamballe à l'Abbaye, des enfants à Bicêtre, des femmes à la Salpêtrière, lui soulevaient le cœur; il notait les assassins sur le calepin des représailles, et se promettait, tout en souriant à ces horribles nouvelles, une affreuse vengeance si jamais il arrivait au pouvoir.
Le duc d'Orléans lui-même n'était pas resté impassible aux massacres. On avait porté la tête de Mme de Lamballe sous ses fenêtres, sous prétexte qu'une amie de la reine devait être une ennemie du duc d'Orléans; mais on l'avait forcé de saluer cette tête, mais on avait forcé Mme de Buffon de la saluer. Elle s'était levée de table, et, pâle jusqu'à la lividité, à moitié morte, elle avait paru au balcon.
Le duc d'Orléans, qui payait un douaire à Mme de Lamballe, écrivait à Dumouriez:
Ma fortune, à cette mort, s'est augmentée de 300 000 francs de rente, mais ma tête ne tient qu'à un fil.
Je vous envoie mes deux fils aînés, sauvez-les.
Dès lors il n'y avait plus à balancer, il fallait les prendre. Le 10, le duc de Chartres arriva de la Flandre française avec son régiment, dans lequel son frère, le duc de Montpensier, servait comme lieutenant.
C'était à cette époque un beau et brave jeune homme de vingt ans à peine, ayant été élevé à la Jean-Jacques par Mme de Genlis, extrêmement instruit, quoique son instruction fût plus étendue que profonde. Dans les quelques combats où il s'était trouvé, il avait fait preuve d'un rare courage.
Son frère n'était encore qu'un enfant, mais un enfant charmant, comme celui que j'ai connu et qui portait le même nom que lui.
Dumouriez les reçut à merveille, et dès ce jour une idée pointa dans son esprit.
Louis XVI était devenu impossible; trop de fautes, et même de parjures, l'avaient rendu odieux à la nation. La République était imminente; mais serait-elle durable? Dumouriez ne le croyait pas. Le comte de Provence et le comte d'Artois, en s'exilant, avaient renoncé au trône de France. Il ne fallait que populariser, par deux ou trois victoires auxquelles il prendrait part, le nom du duc de Chartres, et, à un moment donné, le présenter à la France comme un moyen terme entre la république et la royauté.
Ce fut le rêve que fit et que caressa Dumouriez à partir de ce moment.
Avec le duc de Chartres et son frère, le corps que Dumouriez avait commandé dans les Flandres vint le rejoindre; il était composé d'hommes très braves, très aguerris, très dévoués. S'il restait quelque doute sur Dumouriez, ce que les nouveaux venus racontèrent de leur général l'effaça.
Puis Dumouriez, avec sa haute intelligence, comprenait que c'est surtout le moral du soldat qu'il faut soutenir. Il ordonna à la musique de jouer trois fois par jour. Il donna des bals sur l'herbe avec des illuminations sur les arbres, bals auxquels il attira toutes les jolies filles de Cernay, de Melzicourt, de Vienne-le-Château, de la Chalade, de Saint-Thomas, de Vienne-la-ville et des Islettes. Les deux princes commencèrent leur étude de la popularité en faisant danser des paysannes. Les deux jeunes hussards les aidaient de leur mieux. Deux ou trois fois Dumouriez invita les officiers prussiens et autrichiens de Stenay, de Dun-sur-Meuse, de Charny et de Verdun à y venir: s'ils fussent venus, il leur eût fait visiter ses retranchements. Ils ne vinrent pas et il ne put se donner le plaisir de cette gasconnade.
Les souffrances cependant étaient à peu près les mêmes pour nos soldats que pour l'ennemi: la pluie cinq jours sur six; on était obligé de sabler avec le gravier de la rivière l'endroit sur lequel on dansait; mauvais vin, mauvaise bière; mais il y avait dans l'air et dans la parole du chef la flamme du Midi; en voyant le général gai, le soldat chantait; en voyant le général manger son pain bis en riant, le soldat mangeait son pain noir en criant: «Vive la nation!»
Un jour, il se passa une chose grave, et qui montra d'outre en outre l'esprit de cette armée sur laquelle reposait le salut de la France.
Chaque jour, des détachements de volontaires arrivaient et étaient incorporés dans des régiments. Châlons, comme les autres villes, envoya son contingent; mais Châlons s'était, au profit de la Révolution, débarrassé de ce qu'il avait de pis: c'était une tourbe de drôles, parmi lesquels se trouvaient une cinquantaine d'hommes qui, sur la circulaire de Marat, avaient septembrisé de leur mieux. Ils aboyèrent en criant: «Vive Marat! la tête de Dumouriez! la tête de l'aristocrate! la tête du traître.» Ils croyaient rallier à eux les trois quarts de l'armée, ils se trouvèrent seuls. Puis, tandis qu'ils faisaient de leur mieux pour mettre la discorde parmi les patriotes, Dumouriez monta à cheval avec ses hussards. Les mutins virent d'un côté mettre quatre canons en batterie, de l'autre côté un escadron prêt à charger. Dumouriez ordonna à ses canonniers d'allumer les mèches, à ses hussards de tirer le sabre du fourreau; il en fit autant qu'eux, et, s'approchant d'eux à la distance d'une trentaine de pas:
—L'armée de Dumouriez, dit-il à haute voix, ne reçoit dans ses rangs que de bons patriotes et des gens honnêtes. Elle a en mépris les maratistes et en horreur les assassins. Il y a au milieu de vous des misérables qui vous poussent au crime. Chassez-les vous-mêmes de vos rangs ou j'ordonne à mes artilleurs de faire feu, et je sabre avec mes hussards ceux qui seront encore debout. Donc, vous entendez, pas de maratistes, pas d'assassins, pas de bourreaux dans nos rangs. Chassez-les. Devenez bons, braves et grands comme ceux parmi lesquels vous avez l'honneur d'être admis!
Cinquante ou soixante hommes furent chassés. Ils disparurent comme s'ils s'étaient abîmés sous terre. Le reste rentra dans les rangs et prit l'esprit de l'armée, complètement pur des excès de l'intérieur.
Jusqu'au 10 septembre, le roi de Prusse resta à Verdun, répétant à qui voulait l'entendre qu'il venait pour rendre au roi la royauté, les églises aux prêtres, les propriétés aux propriétaires.
Ces mots, nous l'avons déjà dit, avaient fait dresser l'oreille au paysan. S'il ne s'était agi que de rendre l'église aux prêtres, le sentiment de la France, qui est profondément religieux, leur en eût de lui-même rouvert les portes, mais en rendant les églises aux prêtres, on rendait les biens au clergé.
Or, on avait confisqué pour quatre milliards de biens aux couvents et aux ordres religieux, et par les ventes qui depuis janvier en avaient été la suite, ces propriétés avaient passé de la main morte à la vivante, des paresseux aux travailleurs, des abbés libertins, des chanoines ventrus, des évêques fastueux aux honnêtes laboureurs[A]; en huit mois, une France nouvelle s'était faite.
Le 10, cependant, les Prussiens se décidèrent à se mettre en mouvement; ils sondèrent tous nos avant-postes, escarmouchèrent sur le front de tous nos détachements.
Sur plusieurs points, nos soldats étaient si désireux d'en arriver à une action décisive, qu'ils escaladèrent leurs retranchements et chargèrent à la baïonnette.
Le soir même, il y eut rapport chez le général. Jacques Mérey, qui n'avait aucune fonction fixe, s'était chargé d'inspecter tous les postes. Il revint de son inspection en disant que le passage de la Croix-aux-Bois n'était pas suffisamment gardé.
Mais, sur ce point, il ne trouva malheureusement point d'accord avec le colonel qui y commandait. Le passage de la Croix-aux-Bois était le seul que les Prussiens n'eussent pas éprouvé. Le colonel prétendit qu'il leur était inconnu, et que non seulement il y avait assez d'hommes pour le garder, mais qu'il pouvait encore envoyer deux ou trois cents hommes au camp de Grand-Pré.
Jacques Mérey insista près de Dumouriez; mais le colonel, qui tenait à prouver qu'il avait raison, envoya à la Chalade un bataillon et un escadron.
La nuit suivante, tourmenté par ses pressentiments, Jacques Mérey monta à cheval et s'achemina vers le passage de la Croix-aux-Bois.
Mais peu à peu d'autres pensées que celles qui avaient déterminé son départ leur succédèrent dans son esprit, et il se mit à rêver comme il rêvait quand il était seul.
À Éva;
À sa vie si vide depuis qu'elle semblait et même qu'elle était si agitée.
Oui, certes, Jacques Mérey était un excellent patriote; oui, la France tenait dans son cœur la place qu'elle devait y tenir, mais elle n'y avait rien fait perdre à la toute-puissance du souvenir d'Éva.
Où était-elle? que devenait-elle? Ne lui avait-elle pas été arrachée avant que la création complète, non pas du corps, mais du cerveau fût accomplie?
Elle resterait belle, il y avait même à parier qu'elle embellirait encore; mais son esprit serait-il assez soutenu par l'éducation pour conserver un sens moral qui pousse toujours son libre arbitre au bien; sa mémoire serait-elle assez tenace pour continuer d'enfermer dans son cœur le souvenir de celui qui, après Dieu, l'avait faite ce qu'elle était?
—Oh! murmurait Jacques.
La clarté s'était faite dans son esprit, mais il y avait encore du trouble dans son âme...
Et il voyait peu à peu son image s'obscurcissant dans cette âme pour ainsi dire inachevée, jusqu'à ce qu'elle se confondit dans cette nuit du passé où flottent les rêves vains sortis par la porte d'ivoire.
Jacques Mérey avait jeté la bride sur le cou de son cheval. Il n'était plus sur la limite de la forêt d'Argonne, il ne suivait plus les rives de l'Aisne, il n'allait plus surveiller le passage menacé de la Croix-aux-Bois. Il était à Argenton, dans la maison mystérieuse, sous l'arbre de la science; il conduisait Éva dans la grotte où pour la première fois elle lui avait dit qu'elle l'aimait et où elle le lui redisait encore. Il revivait enfin sa vie heureuse, quand tout à coup il crut entendre le pétillement de la fusillade suivi du cri d'alarme!
D'un même mouvement, il se dressa sur ses étriers et son cheval hennit.
Toute la fantasmagorie du passé disparut alors comme dans une féerie. Pareil à un dormeur qu'un rêve avait transporté dans des jardins délicieux, sous un lumineux soleil, et qui se réveille la nuit dans un désert, au milieu des précipices, lui se réveilla dans un chemin boueux, dans une forêt sombre, trempé par une pluie fine et glacée, au milieu des éclairs de l'artillerie et de la fusillade qui illuminaient l'épaisseur du bois.
Jacques Mérey mit son cheval au galop, mais, en arrivant à la petite plaine de Longwée, il se trouva au milieu des fuyards.
Il devina tout, la Croix-aux-Bois avait été attaquée comme il l'avait prévu, la position était forcée par les Autrichiens et les émigrés commandés par le prince de Ligne.
Une espèce de bataillon carré s'était formé au commencement de la petite plaine. Jacques Mérey courut là où on résistait encore. Mais, comme il y arrivait, trois ou quatre cents cavaliers chargeaient le colonel français au milieu de ses quelques centaines d'hommes, avec lesquels il essayait de soutenir la retraite.
Jacques Mérey se jeta au milieu de la mêlée.
Le colonel luttait corps à corps avec deux des cavaliers, qui, par une charge de fond, avaient, au cri de «Vive le roi!» rompu le carré. De ses deux coups de pistolets, Jacques les jeta à bas de leurs chevaux, mais à l'instant même il se trouva entouré; il mit le sabre à la main; puis, au milieu des ténèbres, para et porta quelques coups. La nuit était complètement sombre, on ne voyait qu'à la lueur des coups de pistolet. Deux ou trois coups échangés firent une de ces clartés éphémères; mais à cette clarté Jacques crut reconnaître, sous l'uniforme gris et vert des émigrés, le seigneur de Chazelay. Il jeta un cri de rage, poussa son cheval sur lui; mais au même instant il sentit son cheval faiblir des quatre pieds: une balle qui lui était destinée l'avait atteint à la tête au moment où il le faisait cabrer pour franchir l'obstacle. Il s'abîma entre les pieds des chevaux, resta un instant immobile, s'abritant au cadavre de l'animal mort; puis, se relevant et se glissant par une éclaircie, il se trouva sous le dôme de la forêt, c'est-à-dire dans une profonde obscurité.
Il ne pouvait rien dans cette terrible échauffourée qui livrait un des passages à l'ennemi, mais il pouvait beaucoup s'il prévenait à temps Dumouriez de cette catastrophe. Il s'appuya au tronc d'un chêne, se tâta pour voir s'il n'avait rien de cassé; puis s'orientant, il se rappela qu'un petit sentier conduisait de Longwée à Grand-Pré, et que ce sentier côtoyait une des sources de l'Aisne; il écouta, entendit à quelques pas de lui le murmure d'un ruisseau, descendit une courte berge, trouva la source. Dès lors il était tranquille, comme il avait trouvé le ruisseau il trouva le sentier, éloigné seulement d'une lieue et demie de Grand-Pré. Il y fut en trois quarts d'heure.
Deux heures du matin sonnaient au moment où, trempé tout à la fois de pluie et de sueur, couvert de boue et de sang, il frappait à la porte du général.
Jacques Mérey avait instinctivement trop l'intelligence des accidents de guerre pour communiquer la nouvelle à un autre qu'au général en chef.
C'est, en pareil cas, le sang-froid, la décision rapide et surtout le silence du général qui sauvent l'armée.
Il connaissait la chambre de Dumouriez et s'apprêtait à le faire réveiller par le planton qui veillait dans son antichambre, lorsqu'il vit que la lumière filtrait à travers les rainures de la porte.
Il frappa à cette porte. La voix ferme et nette du général lui répondit:
—Entrez.
Dumouriez n'était pas encore couché. Il travaillait à ses Mémoires, où il avait l'habitude de consigner jour par jour ce qui lui arrivait.
En retard de quelques jours, il se remettait au courant.
—Ah! ah! dit-il en voyant Mérey couvert de boue et de sang. Mauvaise nouvelle, je parie!
—Oui, général; le passage de la Croix-aux-Bois est forcé par les Autrichiens.
—J'en avais le pressentiment. Et le colonel?
—Tué.
—C'est ce qu'il avait de mieux à faire.
Dumouriez alla en toute hâte à un grand plan de la forêt d'Argonne pendu au mur.
—Ah! dit-il philosophiquement, il faut que chaque homme ait le défaut de ses qualités. Ardent à concevoir, je manque souvent de patience dans l'exécution. J'aurais dû étudier chaque passage de mes propres yeux; je ne l'ai pas fait, et, imbécile que je suis, j'ai écrit à l'Assemblée que l'Argonne était les Thermopyles de la France! Voilà mes Thermopyles forcés, et tu n'es pas mort, Léonidas?
—Heureusement, dit Jacques Mérey, après les Thermopyles, Salamines!
—Cela vous est bien aisé à dire, fit Dumouriez avec le plus grand calme. Et si Clerfayt ne perd pas son temps, selon son habitude, s'il tourne la position de Grand-Pré, si avec ses trente mille Autrichiens il occupe les passages de l'Aisne, tandis que les Prussiens m'attaqueront de face, enfermé avec mes vingt-cinq mille hommes par soixante-quinze mille hommes, par deux cours d'eau et de la forêt, je n'ai plus qu'à me rendre ou à faire tuer mes hommes depuis le premier jusqu'au dernier. La seule armée sur laquelle comptât la France est anéantie, et messieurs les alliés peuvent tranquillement prendre la route de la capitale.
—Il faut, sans perdre un instant, les débusquer de là, général.
—C'est bien ce que je vais essayer de faire. Éveillez Thévenot dans la chambre à côté.
Jacques Mérey ouvrit la porte et appela Thévenot. Thévenot ne dormait jamais que d'un œil; il sauta à bas de son lit, passa un pantalon et accourut.
—La Croix-aux-Bois est forcée, lui dit Dumouriez; faites éveiller Charot, qu'il parte avec six mille hommes, et que, coûte que coûte, il reprenne le passage.
Thévenot ne prit que le temps de s'habiller, s'élança vers le quartier du général Charot, le réveilla et lui transmit l'ordre du général.
Pendant ce temps, Jacques Mérey donnait à Dumouriez tous les détails de ce qui s'était passé sous ses yeux à la Croix-aux-Bois.
Lorsque Dumouriez apprit qu'il était revenu au camp de Grand-Pré par des sentiers traversant la forêt, il lui demanda s'il pouvait par ces mêmes sentiers guider une colonne qui attaquerait en flanc tandis que Charot attaquerait en tête.
Jacques Mérey s'engagea à conduire cette colonne, pourvu qu'elle fût formée d'infanterie seulement; quant à la cavalerie, il regardait comme une chose impossible de la faire passer par de pareils chemins.
Quelque diligence que l'on y mît, il était grand jour lorsque la colonne fut prête à partir. Mais Dumouriez réfléchit qu'une attaque de jour entraînait avec elle trop de chances diverses, tandis que, attaqué la nuit d'un côté par lequel il ne pouvait pas attendre l'ennemi, et en même temps obligé de se défendre en tête, il y avait lieu de tout espérer.
Il fallait trois heures au général Charot pour faire les trois lieues qu'il avait à franchir par la chaussée de l'Argonne, trajet qui nécessitait un double détour. Il ne fallait qu'une heure et demie à Jacques pour conduire sa colonne à la hauteur de Longwée.
Il fut donc convenu que Charot partirait à cinq heures pour arriver à la nuit close à l'entrée du défilé, et Jacques à six heures et demie. Les premiers coups de canon de Charot, qui amenait avec lui deux pièces de campagne, devaient servir de signal à Mérey pour charger.
Mérey eut donc le temps de changer d'habits et de prendre un bain avant de se remettre en route, et, à six heures et demie, avec son costume de représentant, un fusil de munition à la main, il prit la tête de la colonne.
Le duc de Chartres avait demandé à être de l'expédition. Mais Dumouriez lui avait dit en riant:
—Patience, patience, monseigneur; attendez une belle bataille à la lumière du soleil, les combats de nuit ne vont pas aux princes du sang.
Puis il avait ajouté à voix basse:
—Surtout quand ils sont aptes à succéder!
À huit heures, Mérey et ses cinq cents hommes voyaient à un quart de lieue, à travers les arbres, les feux des bivouacs qui coupaient la forêt sur toute la ligne du défilé, mais qui se groupaient plus nombreux autour du village de Longwée où était le quartier général du prince de Ligne.
Chaque soldat posa son sac à terre, s'assit sur son sac, mangea un morceau de pain, but une goutte d'eau-de-vie, et plein d'impatience attendit.
Vers dix heures, on entendit les premiers coups de fusil échangés entre les avant-postes autrichiens et l'avant-garde française.
Puis, dix minutes après, le grondement du canon annonça que l'artillerie venait de se mêler de la partie.
Dès les premiers coups de fusil, la petite colonne conduite par Jacques avait vu un grand trouble se manifester sur toute la ligne du défilé; on voyait à la lueur des feux les soldats saisir leurs armes et courir du côté de l'attaque.
Jacques avait toutes les peines du monde à maintenir ses hommes, mais ses instructions étaient précises: ne pas donner avant le premier coup de canon.
Ce premier coup de canon tant attendu se fit enfin entendre. Les soldats saisirent leurs fusils et, Jacques Mérey à leur tête, s'élancèrent.
—À la baïonnette! cria Jacques Mérey. Ne faites feu qu'au dernier moment!
Et tous s'élancèrent à ce cri magique de «Vive la nation!» qui, répété par l'écho de la forêt, eût pu faire croire aux Autrichiens et aux émigrés qu'il était poussé par dix mille voix.
Mais, pour combattre contre la France, les émigrés n'en étaient pas moins braves. Le cri de «Vive le roi!» répondit au cri de «Vive la nation!» Et, pareille à un tourbillon, une charge de cavalerie, conduite par un homme de trente à trente-cinq ans, portant l'uniforme de colonel autrichien, habit blanc, pantalon rouge, ceinture d'or, descendit du haut de la colline où le village était situé.
—Feu à vingt pas, et recevez les survivants sur vos baïonnettes!
Puis, d'une voix qui fut entendue de tous:
—À moi l'officier! cria-t-il.
Et, se plaçant au milieu du chemin, à la tête de la colonne, il attendit que les premiers cavaliers fussent à vingt pas de lui, ajusta l'officier, et fit feu.
Cinq cents coups de fusil accompagnèrent le sien.
Chacun s'était posté le plus commodément possible pour tirer; chacun avait visé à la lueur du feu des bivouacs. La chaussée ne permettait à la cavalerie de charger que sur huit hommes de front; mais les balles, en se croisant, avaient plongé des deux côtés dans les rangs; plus de cent chevaux et de deux cents cavaliers tombèrent.
Quant à l'officier, emporté par le galop de son cheval, il vint rouler auprès de Jacques Mérey, tué roide d'une balle au milieu de la poitrine.
La chaussée était tellement obstruée de cadavres d'hommes et de chevaux, que les derniers rangs ne purent franchir la barricade sanglante qui venait de se lever entre eux et les patriotes.
Quelques-uns des survivants, échappés au massacre, vinrent se jeter sur les baïonnettes et furent tués ou pris.
—Rechargez! cria Mérey, et feu à volonté!
Les patriotes rechargèrent leurs fusils, et, s'élançant sous bois de chaque côté de la chaussée, ce que ne pouvaient faire les cavaliers, ils les poursuivirent en les fusillant. Quant à ceux qui étaient démontés, c'était l'affaire de la baïonnette; tous se défendaient avec acharnement, d'abord parce qu'ils étaient tous braves, ensuite parce qu'ils savaient que tout prisonnier émigré était un homme fusillé.
Donc ils aimaient mieux en finir sur le champ de bataille que dans les fossés d'une citadelle ou contre un vieux mur.
Au reste, on entendait le canon de Charot qui se rapprochait, indication sûre que les Autrichiens battaient en retraite; ils avaient fait la même faute: la Croix-aux-Bois prise, ils ne l'avaient pas fait garder par un nombre d'hommes assez considérable.
Les fuyards arrivèrent sur les derrières de la colonne autrichienne, annonçant que l'armée était coupée, que le corps des émigrés était aux trois quarts exterminé, et que son chef, le prince de Ligne, avait été tué par le premier coup de fusil qui avait été tiré.
Le désordre se mit dans les rangs des Autrichiens et des émigrés; chacun se jeta dans les bois, tirant de son côté. La résistance cessa ou à peu près; trois ou quatre cents Autrichiens furent tués, autant pris; deux cent cinquante émigrés restèrent sur le champ de bataille.
Quelques-uns, après une résistance désespérée, furent conduits à Dumouriez.
Quant à Jacques Mérey, à peine le combat avait-il cessé qu'il songea aux blessés. Les ambulances étaient encore mal organisées à cette époque, ou plutôt elles ne l'étaient pas du tout. Craignant quelque retour offensif de l'ennemi, il fit réunir tous les chevaux sans maître que l'on put trouver, y compris celui du prince de Ligne, que l'on reconnut à sa housse et à ses fontes brodées d'or, et les employa à transporter les blessés à Vouziers, où il établit le quartier général de ses malades, laissant à un plus ambitieux que lui le soin de porter la nouvelle de la victoire au général en chef.
Jacques Mérey ordonna que les Autrichiens fussent amenés avec des soins égaux à ceux qui étaient accordés aux Français; et, couchés dans les mêmes chambres, ils recevaient les mêmes soins.
Mais, à peine l'ambulance était-elle installée, à peine les premiers pansements étaient-ils faits, que le canon se fit entendre de nouveau, et cette fois en se rapprochant de Vouziers, ce qui indiquait que c'était le général Charot qui à son tour battait en retraite.
En effet, au bout de deux heures, quelques-uns de ces hommes qui semblent avoir des ailes aux pieds pour annoncer les catastrophes arrivèrent à Vouziers, se disant suivis du corps d'armée du général Charot qui battait en retraite.
Clerfayt, comprenant l'importance de la position de la Croix-aux-Bois, était accouru au canon avec les trente mille hommes qui lui restaient, et, avec ces trente mille hommes, il avait renversé tout ce qui s'opposait à son passage.
On annonça à Jacques Mérey qu'un des soldats qui avaient combattu sous lui avait à lui remettre divers objets précieux qu'il ne voulait remettre à personne. Il fit venir l'homme; c'était un caporal. Il avait fouillé le chef des émigrés, avait trouvé sur lui une bourse contenant cent vingt louis, un portefeuille dans lequel était une lettre commencée pour sa femme, une montre enrichie de diamants et plusieurs bagues précieuses.
Il apportait le tout au docteur, sous ce prétexte tout militaire que, puisque c'était lui qui avait tué le prince, c'était lui qui en devait hériter.
—Mon ami, lui dit Jacques Mérey, je ne me crois aucun droit à tous ces objets, et cependant, comme ils sont entre mes mains, voilà à mon avis ce qu'il faut en faire: il faut faire venir des médecins de Mézières, de Sedan, de Rethel, de Reims et de Sainte-Menehould, accepter le dévouement de ceux qui seront riches, et payer les soins de ceux qui seront pauvres avec les cent vingt louis du prince de Ligne. Es-tu de cet avis?
—Parfaitement, citoyen représentant.
—Comme le prince de Ligne n'est point un émigré, mais un prince de Hainaut, et que ses biens ne sont pas confisqués, mon avis est encore qu'il faut remettre le portefeuille, la montre et les bijoux trouvés sur lui au général Dumouriez; il les fera passer à sa femme, qui, quoi que tu en dises, a encore plus de droits à son héritage que moi.
—C'est encore juste, dit le caporal.
—Enfin, continua Jacques, comme il ne faut pas t'ôter aux yeux de qui de droit le mérite de ta belle action, c'est toi qui porteras au général, avec une lettre de moi, le portefeuille, la montre et les bijoux. Après quoi, aussi vite que possible, tu me rapporteras ici la réponse du général, et, comme il faut que cette réponse arrive le plus tôt possible, tu prendras le cheval du prince, que je regarde comme ma propriété, et tu diras au général que je le prie, pour l'amour de moi, de le mettre dans ses écuries.
Quatre heures après, le caporal était de retour sur un cheval que Dumouriez envoyait à Jacques Mérey en échange du sien.
Il était porteur d'une lettre de Dumouriez qui ne contenait que ces mots: