Venez vite: j'ai besoin de vous.
DUMOURIEZ.
—Eh bien! dit-il au soldat, tu as l'air content, mon brave.
—Je crois bien, répondit celui-ci: le général m'a fait sergent et m'a donné sa propre montre.
Et il montra à Jacques Mérey la montre que lui avait donnée Dumouriez.
—Bon, dit en riant Jacques, elle est d'argent.
—Oui, répondit le soldat; mais les galons sont d'or!
Jacques Mérey trouva Dumouriez calme, quoique la situation fût presque désespérée.
Charot, au lieu de se retirer sur Grand-Pré, avait été prévenu et s'était retiré sur Vouziers.
Dumouriez, avec ses quinze mille hommes, se trouvait séparé de Charot, qui était, comme nous l'avons dit, à Vouziers, et de Dubouquet, qui était au Chêne Populeux, par les trente mille hommes de Clerfayt.
Le général en chef écrivait.
Il donnait l'ordre à Beurnonville de hâter sa marche sur Rethel, où il n'était pas encore et où il eût dû être le 13; à Charot et à Dubouquet de faire leur jonction et de marcher sur Sainte-Menehould.
Enfin, il écrivait une dernière lettre à Kellermann, dans laquelle il le priait, quelques bruits qu'il entendît venir de l'armée, et si désastreux que fussent ces bruits, de ne pas s'arrêter un instant et de marcher sur Sainte-Menehould.
Il chargea des deux premières lettres ses deux jeunes hussards, qui, connaissant le pays et admirablement montés, pouvaient en quatre ou cinq heures atteindre Alligny par un détour; il leur ordonna de prendre deux chemins différents, afin que si l'un des deux était arrêté en route, l'autre suppléât.
Tous deux partirent.
Alors, prenant Jacques Mérey à part:
—Citoyen Jacques Mérey, lui dit-il, depuis deux jours vous nous avez donné de telles preuves de patriotisme et de courage, et de votre côté vous m'avez vu agir si franchement, qu'il ne peut plus y avoir entre nous ni doutes ni soupçons.
Jacques Mérey tendit sa main au général.
—À qui avez-vous besoin que je réponde de vous comme de moi-même? dit-il.
—Il n'est pas question de cela. Vous allez prendre mon meilleur cheval et vous rendre au-devant de Kellermann; vous ne lui parlerez pas en mon nom, le vieil Alsacien est blessé d'avoir été mis sous les ordres d'un plus jeune général que lui, voilà pourquoi il ne se presse pas d'obéir; mais vous lui parlerez au nom de la France, notre mère à tous; vous lui direz que la France, les mains jointes, le supplie de faire sa jonction avec moi; une fois sa jonction faite, je lui abandonnerai le commandement s'il le désire, et je servirai sous lui comme général, comme aide de camp, comme soldat. Kellermann, très brave, est en même temps prudent jusqu'à l'irrésolution: il ne doit être qu'à quelques lieues d'ici. Avec ses 20 000 hommes, il passera partout; trouvez-le, amenez-le. Dans mon plan, je lui réserve les hauteurs de Gizaucourt; mais qu'il se place où il voudra, pourvu que nous puissions nous donner la main. Voilà mon plan: Dans une heure, je lève le camp; je m'adosse à Dillon, que je laisse aux Islettes. Je rallie Bournonville et mes vieux soldats du camp de Maulde, cela me fait 25 000 hommes; les 6 000 hommes de Charot et les 4 000 de Dubouquet me font 35 000 hommes; les 20 000 de Kellermann, 55 000. Avec 55 000 soldats gais, alertes, bien portants, je ferai tête, s'il le faut, à 80 000 hommes. Mais il me faut Kellermann. Sans Kellermann, je suis perdu et la France est perdue. Partez donc, et que le génie de la nation vous mène par la main!
Une heure après, en effet, Dumouriez recevait un parlementaire prussien qu'il promenait par tout le camp de Grand-Pré; mais le parlementaire était à peine à Chevières, qu'il faisait décamper et marcher en silence, ordonnant de laisser tous les feux allumés.
L'armée ignorait que le défilé de la Croix-aux-Bois avait été forcé. Elle ignorait le motif de cette marche et croyait faire un simple changement de position. Le lendemain, à huit heures du matin, on avait traversé l'Aisne et l'on s'arrêtait sur les hauteurs d'Autry.
Le 17 septembre, après deux de ces paniques inexplicables qui éparpillent une armée comme un tourbillon fait d'un tas de feuilles sèches, tandis que des fuyards couraient annoncer à Paris que Dumouriez était passé à l'ennemi, que l'armée était vendue, Dumouriez entrait à Sainte-Menehould avec son armée en excellent état; il y était accompagné par Dubouquet, Charot et Beurnonville, et il écrivait à l'Assemblée nationale:
J'ai été obligé de quitter le camp de Grand-Pré, lorsqu'une terreur panique s'est mise dans l'armée; dix mille hommes ont fui devant quinze cent hussards prussiens. La perte ne monte pas à plus de cinquante hommes et quelques bagages.
Tout est réparé. Je réponds de tout!
Pendant ce temps, Jacques Mérey courait après Kellermann.
Il ne le rejoignit que le 17, vers cinq heures du matin, à Saint-Dizier. En apprenant le 17 l'évacuation des défilés, il s'était mis en retraite.
Ce qu'avait prévu Dumouriez serait arrivé s'il n'avait eu l'idée d'envoyer Jacques Mérey à Kellermann.
Jacques Mérey lui expliqua tout comme eût pu le faire le stratégiste le plus consommé. Il lui raconta tout ce qui était arrivé, lui fit toucher du doigt les ressources infinies du génie de Dumouriez; il lui dit quelle gloire ce serait pour lui de participer au salut de la France, et il lui dit tout cela en allemand, dans cette langue rude qui a tant de puissance sur le cœur de ceux qui l'ont bégayée tout enfant.
Kellermann, convaincu, donna l'ordre de la retraite et le lendemain celui de marcher sur Gizaucourt.
Le 19 au soir, Jacques Mérey entrait au galop dans la ville de Sainte-Menehould, et entrait chez Dumouriez en criant:
—Kellermann!
Dumouriez leva les yeux au ciel et respira.
Il avait vu pendant toute la journée les Prussiens venir, par le passage de Grand-Pré, occuper les collines qui sont au-delà de Sainte-Menehould et le point culminant de la route.
Le roi de Prusse s'était logé à une mauvaise auberge appelée l'Auberge de la Lune, ce qui fit donner à son campement, ou plutôt à son bivouac, le nom de Camp de la Lune, nom que cette hauteur porte encore aujourd'hui.
Chose étrange! l'armée prussienne était plus près de Paris que l'armée française, l'armée française plus près de l'Allemagne que l'armée allemande.
Le 20 au matin, Dumouriez sortit de Sainte-Menehould pour aller prendre sa position de bataille, et fut tout étonné de voir les hauteurs de Gizaucourt dégarnies et celles de Valmy occupées.
Y avait-il erreur, ou Kellermann, forcé d'obéir, avait-il voulu au moins prendre une position de son choix?
Par malheur, sa position était mauvaise pour la retraite. Il est vrai qu'elle était bonne pour le combat. Seulement, il fallait vaincre.
Battu, Kellermann était obligé de faire passer son armée par un seul pont; à droite ou à gauche, des marais à enfoncer jusqu'au cou si l'on essayait de se replier.
Mais, pour le combat, nous le répétons, la position était belle et hardie.
Le matin, de la fenêtre de l'Auberge de la Lune, le roi de Prusse regarda avec sa lunette la position des deux généraux.
Puis, après avoir bien regardé, il passa la lunette à Brunswick.
Brunswick examina à son tour.
—Qu'en pensez-vous? demanda le roi de Prusse.
—Ma foi! sire, dit Brunswick en secouant la tête, je pense que nous avons devant nous des gens qui veulent vaincre ou mourir.
—Mais, en effet, dit le roi en indiquant Valmy, il me semble que ce n'est pas là, comme nous l'avait dit M. de Calonne, une armée de vagabonds, de tailleurs et de savetiers.
—Décidément, dit Brunswick en rendant au roi sa lunette, je commence à croire que la Révolution française est une chose sérieuse.
En ce moment, un brouillard commença de flotter dans l'air et de se répandre dans la plaine, cachant l'une à l'autre chacune des trois armées.
Mais l'instant d'éclaircie avait suffi à Dumouriez pour juger la position de Kellermann.
Si Clerfayt et ses Autrichiens s'emparaient du mont Yron, placé derrière Valmy, ils canonnaient de là Kellermann, qui, ayant les Prussiens en tête et les Autrichiens en queue, ne pouvait recevoir de lui aucun secours. Il envoya donc le général Steingel avec 4 000 hommes pour occuper le mont Yron, qui n'était occupé que par quelques centaines d'hommes qui ne pouvaient résister.
Puis il ordonna à Beurnonville d'appuyer Steingel avec seize bataillons.
Enfin, il dépêcha Charot avec neuf bataillons et huit escadrons pour occuper Gizaucourt.
Mais Charot s'égara dans le brouillard et alla se heurter à Kellermann, auquel il demanda ses ordres, et qui, déjà embarrassé de ses vingt mille hommes sur son promontoire de Valmy, le renvoya à Dumouriez.
Dumouriez le renvoya à Gizaucourt; mais Brunswick, de son côté, avait reconnu la faute que l'on avait commise en n'occupant pas tout d'abord ce village, qui offrait une position aussi avantageuse que le mont de la Lune, et l'avait fait occuper.
Vers onze heures, le brouillard se leva. Dumouriez, avec son état-major si leste et si élégant, traversa la plaine de Dammartin-la-Planchette à Valmy, alla serrer la main de Kellermann, honneur qu'il rendait à son doyen d'âge, puis, sous prétexte de communiquer avec lui, il lui laissa, avec le titre de son officier d'ordonnance, le jeune duc de Chartres.
Puis, tout bas à celui-ci:
—C'est ici, dit-il, que sera le danger; c'est ici que vous devez être. Arrangez-vous de manière à être remarqué.
Le jeune prince sourit, serra la main de Dumouriez.
Il n'avait pas besoin de cette recommandation.
Quelque temps avant que le brouillard eût disparu, les Prussiens, qui avaient une batterie de soixante pièces de canon braquées sur Valmy, sachant que les Français ne pouvaient bouger de là, commencèrent le feu.
Tout à coup, nos jeunes soldats entendirent éclater un tonnerre, et en même temps un ouragan de fer s'abattit sur eux.
Ils commençaient leur éducation militaire par la chose la plus difficile: recevoir sans bouger le feu de l'ennemi.
Nos artilleurs répondaient, c'est vrai; mais leurs boulets à eux portaient-ils? Au reste, c'est ce qu'ils verraient bientôt, le brouillard s'enlevait doucement et se dissipait peu à peu.
Quand le brouillard eut disparu tout à fait, les Prussiens virent l'armée française à son poste, pas un homme n'avait bougé.
En ce moment où la lumière du soleil reparut comme pour voir cette grande lutte de laquelle dépendait le destin de la France, les obus des Prussiens, mieux dirigés, tombèrent sur deux caissons qui éclatèrent; il en résulta un peu de trouble. Kellermann mit son cheval au galop pour juger lui-même de l'importance de l'accident. Un boulet atteignit le cheval à la poitrine, à 25 centimètres du genou du général: l'homme et l'animal roulèrent dans la poussière. Un instant on les crut tués tous deux; mais Kellermann se releva avec une ardeur toute juvénile, monta sur un cheval qu'on lui amenait, refusant celui du duc de Chartres qui avait mis pied à terre et qui lui offrait le sien. Mais, lorsqu'il arriva sur le lieu de la catastrophe, le calme était déjà rétabli.
Brunswick, voyant que, contre toute attente, cette prétendue armée de vagabonds, de tailleurs et de savetiers recevait la mitraille avec le calme de vieux soldats, pensa qu'il fallait en finir et ordonna de charger. Entre onze heures et midi, il forma trois colonnes qui reçurent l'ordre d'enlever le plateau de Valmy.
Kellermann voit les colonnes se former, donne le même ordre, mais seulement ajoute:
—Ne pas tirer; attendre les Prussiens à la baïonnette.
Du camp de la Lune à Valmy, il y a à peu près deux kilomètres; le terrain, pendant un quart de kilomètre, descend par une pente douce; puis, pendant trois quarts de kilomètre à peu près, on coupe en travers une petite vallée, on arrive à un ressaut de terrain, puis, au bout de deux cents pas, se présente la montée assez abrupte de Valmy.
Il y eut un moment de silence pendant lequel on n'entendit que le tambour prussien battant la charge; les trompettes de la cavalerie qui accompagnaient les colonnes pour les soutenir se taisaient. Le roi de Prusse et Brunswick, appuyés au mur de l'auberge, leur lunette à la main, ne perdaient pas un détail.
Pendant ce moment de silence, les trois colonnes prussiennes étaient descendues et commençaient de franchir l'espace intermédiaire.
Brunswick et le roi de Prusse ne perdaient pas de vue le plateau de Valmy; ils virent les vingt mille hommes de Kellermann, les six mille hommes de Steingel et les trente mille hommes de Dumouriez mettre leurs chapeaux au bout de leurs fusils et faire retentir la vallée d'un seul cri, du cri tonnant de «Vive la nation!»
Puis le canon commença de gronder. Seize grosses pièces du côté de Kellermann, trente pièces du côté de Dumouriez; Kellermann serrant les Prussiens en tête, Dumouriez les brisant en flanc.
Et, dans chaque intervalle des détonations de l'artillerie, les chapeaux toujours agités au bout des baïonnettes, et l'éternel cri de «Vive la nation!»
Brunswick repoussa avec colère les canons de sa lunette les uns dans les autres.
—Eh bien? demanda le roi de Prusse.
—Il n'y a rien à faire contre de pareils hommes, dit Brunswick; ce sont des fanatiques.
Les Prussiens montaient toujours, fermes et sombres; chaque volée de Kellermann plongeait en profondeur et traçait de longs sillons dans les rangs; chaque volée de Dumouriez coupait les lignes par des vides immenses; les lignes flottaient un instant, puis se remplissaient de nouveau, et le mouvement de progression continuait.
Mais, arrivé au ressaut de terrain que nous avons indiqué, c'est-à-dire à un tiers de portée de canon de Valmy, il sembla qu'une barrière de fer et de feu, que personne ne peut franchir, venait de s'élever; les vieux soldats de Frédéric s'y entassaient par monceaux; mais, comme aux flots, Dieu criait:
—Vous n'irez pas plus loin!
Et ils n'allèrent pas plus loin; ils n'eurent pas l'honneur d'aborder nos jeunes soldats. Brunswick frémissant ordonna d'arrêter un massacre inutile: à quatre heures, il fit sonner la retraite. La bataille était gagnée.
L'ennemi venait de faire son premier pas en arrière; la France était sauvée.
Le jeune duc de Chartres n'avait rien fait et n'avait rien pu faire de remarquable. Il était resté bravement au milieu du feu. C'est tout ce que lui demandait Dumouriez, et cela suffisait à ce que son nom fût dans le bulletin de la bataille.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Que l'on ne s'étonne pas que celui qui écrit ces lignes s'étende avec une si profonde vénération sur tous les détails de notre grande, de notre sainte, de notre immortelle Révolution; ayant à choisir entre la vieille France, à laquelle appartenaient ses aïeux, et la France nouvelle, à laquelle appartenait son père, il a opté pour la France nouvelle; et, comme toutes les religions raisonnées, la sienne est pleine de confiance et de foi.
J'ai visité cette longue ligne qui s'étend du camp de la Lune à ce ressaut que ne purent franchir les Prussiens. J'ai gravi la colline de Valmy, véritable Scala santa de la Révolution, que tout patriote devrait monter à genoux. J'ai baisé cette terre sur laquelle, pendant une de ces journées qui décident des destins du monde, battirent tant de vaillants cœurs et où le vieux Kellermann, l'un des deux sauveurs de la patrie, voulut que le sien fût enterré.
Puis je me relevai en disant avec fierté:
—Là aussi était mon père, venu du camp de Maulde comme simple brigadier, avec Beurnonville.
Un an après, il était général de brigade.
Un an après, il était général en chef.
Ce fut le lendemain de la grande journée que nous venons de raconter, que la salle de spectacle des Tuileries s'ouvrit pour recevoir les membres de la Convention.
Nous connaissons tous ce petit théâtre de cour, destiné à contenir cinq cents personnes à peine et qui allait recevoir sept cent quarante-cinq conventionnels.
En général, plus l'arène est petite, plus le combat est acharné.
Le rapprochement, qui rend l'amitié plus solide, rend la haine plus grande.
Quand deux ennemis se touchent, ils ne se menacent plus, ils se frappent.
Que devait être la Convention?
Un concile politique où la France, écrivant son nouveau dogme, allait assurer son unité.
Par malheur, avant d'être, elle était déjà divisée.
Et cependant où était le centre de l'unité vitale? où était le cœur de la France dans la Convention?
Forte comme elle l'était, la France pouvait lutter contre le monde.
Mais pouvait-elle lutter contre elle-même?
Là était la question.
Triompherait-elle avec le schisme de la Montagne et de la Gironde dans son sein?
Triompherait-elle avec la guerre civile dans la Vendée?
Elle ne craignait pas la royauté. Le jour où le roi avait menti, il avait donné sa démission.
UN ROI NE MENT PAS.
Elle craignait sa guerre civile de l'Ouest, ses prêtres armant le peuple contre le peuple.
Ce qu'elle craignait, c'est ce qui arriva.
Au fur et à mesure qu'ils entraient, ces hommes, tous enfants du 10-Août, tous inspirés de l'esprit qui avait présidé à cette grande journée, ces hommes se désignaient par les noms de royalistes et d'hommes de Septembre.
Ces hommes qui venaient combattre pour la France et qui, au lieu de combattre pour la France, avaient combattu l'un contre l'autre, ces hommes s'ignoraient complètement.
Ils se frappèrent sans se connaître.
Les girondins n'étaient pas royalistes, c'étaient eux que l'on désignait sous ce nom.
Ce fut un discours de Vergniaud qui fit le 10-Août. «Nous avons vu, avait-il dit en désignant du doigt les Tuileries, nous avons vu vingt fois la terreur sortir de ce château. Qu'elle y rentre une fois, et que tout soit dit!»
Les montagnards n'avaient rien à faire avec Septembre. On savait que Danton lui-même, qui en avait pris la responsabilité pour que le sang versé ne tachât point la France, on savait que Danton n'y était pour rien.
On savait que c'était Marat et Robespierre qui avaient tout fait, avec un agent secondaire, Panis.
Les deux accusations était donc fausses.
Presque tous les girondins, qu'on accusait de royalisme, votèrent la mort du roi.
Presque tous les montagnards désapprouvèrent Septembre.
Seulement, ils ne voulurent pas que Septembre fût puni. Au moment où la France avait besoin de tous ses enfants, ce n'était pas le moment, parmi les plus ardents patriotes, de se juger, de se punir et de s'épurer.
On a calculé du reste que, sur sept cent quarante-cinq membres qui s'assirent sur les bancs de la Convention le jour de son ouverture, cinq cents n'étaient ni girondins ni montagnards; tous ces nouveaux arrivants de province, marchands, avocats, bourgeois, professeurs, journalistes, venaient en amis du bien, de l'humanité, de la France. Ils voulaient tous la prospérité de la nation; mais ils n'étaient, nous le répétons, ni girondins ni montagnards.
C'était à la Montagne à les attirer à elle par la terreur.
C'était à la Gironde à les rallier à son parti par l'éloquence.
Cependant on put voir, à la nomination du président et des secrétaires, combien l'horreur de Septembre dominait l'envie qu'inspirait la Gironde.
Pétion fut nommé président.
Les six secrétaires furent: Camus et Rabaud-Saint-Étienne, deux constituants;
Les quatre autres, Brissot, Vergniaud, Lassource, des girondins; Condorcet, un ami de la Gironde, qui devait mourir avec elle, et par sa mort comme par sa vie—juste qu'il était—la justifier dans l'histoire.
Pas un homme de la Montagne, tout est pris à droite. La majorité est donc à la droite.
Aussi, dès son entrée, la masse, cette éternelle victime de l'erreur, était-elle dans l'erreur. Ses instincts vulgaires, ses craintes personnelles, la vue basse de la bourgeoisie, ne lui permettaient pas de regarder en face l'énergique légion de la Montagne, dans laquelle était le salut national.
Il est vrai qu'au sommet de cette âpre et dure Montagne siégeait la pâle et froide figure de Robespierre, peau de parchemin collée sur un crâne d'inquisiteur, sphinx étrange posant éternellement des énigmes dont il ne disait jamais le mot; Danton, masque terrible du damné, avec sa bouche torse, son visage labouré par la petite vérole, sa voix de dictateur, son attitude de tyran; et Marat, ce roi des batraciens, qui semblait, comme Philippe-Égalité, avoir renoncé à la royauté—des reptiles—pour s'appeler Marat tout court; Marat, par son père Sarde; Marat, par sa mère Suisse, n'ouvrant la bouche que pour demander des têtes, n'ouvrant ses lèvres jaunes que pour demander du sang.
Danton le méprisait, Robespierre le haïssait, et tous deux cependant le toléraient.
Marat faisait peur physiquement et moralement.
En opposition à cette masse de républicains farouches, formée à cette heure encore du double club des Jacobins et des Cordeliers, on voyait les vingt-neuf girondins autour desquels se groupait le parti de la Gironde, tous hommes de bien sur lesquels la calomnie même n'avait pas de prise, ou n'avait à reprocher que des fautes communes à beaucoup dans cette époque de mœurs légères, plusieurs jeunes et beaux, presque tous pleins de talent, Brissot, Roland, Condorcet, Vergniaud, Louvet, Gensonné, Duperret, Lassource, Fonfrède, Ducos, Garat, Fauchet, Pétion, Barbaroux, Guadet, Buzot, Salles, Sillery.
Évidemment la sympathie était là.
Chacun prit sa place bruyamment.
Puis on fit l'appel nominal.
Quand on en vint au nom de Jacques Mérey, Danton répondit pour lui:
—En mission près de Dumouriez.
L'appel nominal fini, le président et les secrétaires nommés, la Convention constituée enfin, le premier qui parla, au milieu d'un silence solennel, fut le cul-de-jatte Couthon, l'apôtre de Robespierre.
Il se souleva, et de sa place dit quelques paroles qui avaient une portée immense.
—Je propose d'ouvrir la nouvelle session en jurant haine à la royauté, haine à la dictature, haine à toute puissance individuelle.
Quoique venant de la Montagne, la proposition fut accueillie par un bravo unanime, auquel succéda un formidable cri de: «Vive la nation!»
On eût dit l'écho de celui qui avait été poussé la veille sur le champ de bataille de Valmy.
On fit silence.
—Avant, dit-il, d'exprimer mon opinion sur le premier acte que doit faire l'Assemblée nationale, qu'il me soit permis de résigner dans son sein les fonctions qui m'avaient été déléguées par l'Assemblée législative. Je les ai reçues au bruit du canon; hier nous avons reçu la nouvelle que la jonction des armées était faite; aujourd'hui la jonction des représentants est opérée. Je ne suis plus que mandataire du peuple, et c'est en cette qualité que je vais parler. Il ne peut exister de constitution que celle qui sera textuellement, nominativement, acceptée par la majorité des assemblées primaires. Ces vains fantômes de dictature dont on voudrait effrayer le public, dissipons-les; disons qu'il n'y a de constitution que celle qui est acceptée du peuple. Jusqu'ici, on l'a agité, il fallait l'éveiller contre les tyrans. Maintenant que les lois sont aussi terribles contre ceux qui les violeraient que le peuple l'a été en foudroyant la tyrannie, qu'elles punissent tous les coupables, abjurons toute exagération, déclarons que toute propriété territoriale et industrielle sera éternellement maintenue.
Cette déclaration répondait si merveilleusement aux paroles du roi de Prusse à Verdun et aux craintes de la France, qu'elle fut couverte d'applaudissements, quoiqu'elle vînt de celui que l'on regardait comme le chef des septembriseurs.
Et, en effet, la crainte générale n'était pas le massacre. Chacun savait bien que, dans ce cas, organiser la défense serait chose facile. Non, la crainte générale était qu'on ne reprît les biens des émigrés, et que l'on ne déclarât nuls les ventes et les achats.
Le peuple français avait admirablement compris le mot révolution. Il l'avait décomposé, il savait qu'il voulait dire: Propriété facile, à bon marché, à la portée de tous, un toit pour le pauvre, un foyer pour le vieillard, un nid pour la famille.
Au milieu des bravos suscités par cette promesse de l'Adamastor de la Chambre, deux voix protestèrent.
—J'eusse mieux aimé, dit Cambon, que Danton se bornât à sa première proposition, c'est-à-dire qu'il établît seulement le droit que le peuple a de voter sa constitution. Mais Danton est en opposition avec lui-même. Quand la patrie est en danger, a-t-il dit, tout appartient à la patrie. Qu'importe alors que la propriété subsiste si la personne périt!
Du groupe des girondins une voix, celle de Lassource, s'éleva:
—Danton, s'écria-t-il, en demandant que l'on consacre la propriété, la compromet. Y toucher, même pour l'affermir, c'est l'ébranler. La propriété est antérieure à la loi!
La Convention alla aux voix et les deux propositions de Danton furent résumées ainsi:
1º Il ne peut y avoir de constitution que lorsqu'elle est acceptée par le peuple;
2º La sûreté des personnes et des propriétés est sous la sauvegarde de la nation.
Ce fut alors que Manuel se leva et dit, en étendant la main avec ce geste qui commande l'attention et le silence:
—Citoyens, ce n'est pas tout! Vous avez consacré la souveraineté du vrai souverain, le peuple; il faut le débarrasser de son faux souverain, le roi.
À ces mots, une voix de droite s'écria:
—Le peuple seul doit juger.
Mais, à ces mots, Grégoire, l'évêque de Blois, se leva.
Grégoire avait eu une grande autorité dans la première assemblée où il avait siégé. Il s'y était trouvé le chef du clergé populaire. La fusion des ordres consommée, il avait été élu secrétaire à la presque unanimité, avec Mounier, Sieyès, Lally-Tollendal, Clermont-Tonnerre et Chapelier. Dans la Déclaration des droits de l'Homme, il fit inscrire celle de ses devoirs, et le nom de Dieu; le premier il avait adhéré à la constitution civile du clergé.
Les membres de la Constituante ne pouvaient être réélus à la Législative. Grégoire alors s'était établi dans son diocèse et avait publié ses lettres pastorales; enfin, à la presque unanimité encore, il avait été nommé à la Convention.
On attendait avec impatience les paroles qui allaient sortir de sa bouche dans cette grave question.
—Inutile d'attendre, dit-il; certes, personne ne proposera jamais de conserver en France la race funeste des rois. Nous savons trop bien que toutes les dynasties n'ont jamais été que des races dévorantes vivant de chair humaine. Mais il faut pleinement rassurer les amis de la liberté; il faut détruire ce talisman dont la force magique serait propre à stupéfier encore bien des hommes. Je demande donc que, par une loi solennelle, vous consacriez l'abolition de la royauté.
Au milieu des bravos et des cris frénétiques de toute l'Assemblée, d'accord en principe sur ce point, le montagnard Bascle se leva:
—Je demande, dit-il, que l'on ne précipite rien et qu'on attende le vœu du peuple.
Mais Grégoire, qui s'était rassis, se redressa à ces paroles, et, tirant du plus profond de son cœur cette terrible phrase, il la jeta au visage de son adversaire:
—Le roi est dans l'ordre moral ce que le monstre est dans l'ordre physique.
Et, à l'instant même, d'un élan unanime, toute la salle s'écria:
—La royauté est abolie.
En ce moment, un homme dont la pâleur dénonçait la fatigue, les habits un long voyage, le costume un représentant du peuple aux armées, entra brusquement dans la salle, tenant entre ses bras trois drapeaux, deux autrichiens et un prussien.
—Citoyens, s'écria-t-il l'œil rayonnant d'enthousiasme, l'ennemi est battu, la France est sauvée. Dumouriez et Kellermann vainqueurs vous envoient ces drapeaux pris sur les vaincus. J'arrive à temps pour entendre la grande voix de la Convention proclamer l'abolition de la royauté. Place parmi vous, citoyens, car je suis des vôtres!
Et, sans répondre aux signes que lui faisait Danton pour venir prendre place près de lui sur la Montagne, il alla s'asseoir, agitant son chapeau aux plumes tricolores encore tout imprégnées de la fumée de la bataille:
—Vive la République! cria-t-il, et qu'elle date sa naissance du jour qui l'a consolidée: 21 septembre 1792.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et en même temps on entendit le canon tonner. Il croyait ne tonner que pour la victoire de Valmy, il tonnait en même temps pour l'abolition de la royauté et la proclamation de la république.
Et, de même qu'en terminant le dernier chapitre nous nous sommes inclinés devant ces hommes qui avaient sauvé militairement la France, inclinons-nous devant ces autres hommes dont la mission était bien autrement dangereuse et fut pour eux bien autrement mortelle.
Une seule fois j'ai été appelé à assister à un spectacle donné dans cette salle des Tuileries où se tint cette formidable séance que nous venons de rapporter, et tant d'autres qui en furent la suite et la conséquence.
On jouait le Misanthrope et Pourceaugnac.
On applaudissait ce double chef-d'œuvre de Molière, qui présente les deux faces de son auteur, le rire et les larmes.
Deux rois et deux reines étaient assis avec une foule de princes sur une estrade et applaudissaient.
Et je me demandais comment les rois osaient entrer dans une pareille salle, où la royauté avait été abolie, où la république avait été proclamée, où tant de spectres sanglants secouaient leurs linceuls, sans craindre que ce dôme, qui avait entendu les applaudissements du 21 septembre 1792, ne s'écroulât sur eux.
Oui, certes, nous devons beaucoup à ces hommes, à Molière, à Corneille, à Racine, qui ont tant fait pour la gloire de la France, à laquelle ils ont consacré leur génie.
Mais combien ne devons-nous pas plus à ces hommes qui ont prodigué leur sang pour la liberté.
Les premiers ont fondé les principes de l'art.
Les autres ont consacré ceux du droit.
Sans les premiers nous serions encore ignorants peut-être; sans les autres, à coup sûr, nous serions encore esclaves.
Et ce qu'il y a d'admirable dans ces hommes de 1792, c'est que tous lavèrent dans leur propre sang leurs erreurs ou leurs crimes.
Je mets à part Marat, dont le couteau de Charlotte Corday a fait justice, et qui n'était d'aucun parti.
Les girondins, qui causèrent la mort du roi, furent punis de cette mort par les cordeliers.
Les cordeliers furent punis de la mort des girondins par les montagnards.
Les montagnards furent punis de la mort des girondins par les hommes de thermidor.
Enfin ceux-ci se détruisirent entre eux.
Ce qu'ils ont fait de mal, ils l'ont emporté dans leurs tombes sanglantes.
Ce qu'ils ont fait de bon est resté.
Et tous, malgré leurs erreurs, leurs fautes, leurs crimes mêmes, étaient de grands citoyens, d'ardents amis de la patrie; leur amour jaloux pour la France les aveugla, ce fut cet amour frénétique qui en fit des Orosmane et des Othello politiques: ils haïrent et tuèrent parce qu'ils aimaient.
Mais, parmi ces sept cent quarante-cinq hommes, pas un traître, pas un concussionnaire. Rien de lâche en eux. Fondateurs de la république, ils l'avaient dans le cœur. La république, c'était leur foi, c'était leur espoir, c'était leur déesse. Elle montait avec eux dans la charrette, elle les soutenait dans le douloureux trajet de la Conciergerie à la place de la Révolution. C'était elle qui les faisait sourire jusque sous le couteau.
Le dix thermidor, elle ne voulut point descendre de l'échafaud et fut guillotinée entre Saint-Just et Robespierre.
Et voilà ce à quoi je pensais, voilà ce que je voyais comme à travers un nuage dans cette salle des Tuileries où des rois et des reines, inintelligents du passé et insoucieux de l'avenir, applaudissaient ces deux excellents comédiens que l'on appelait Mlle Mars et Monrose.
Notre récit serait incomplet si, le lendemain de ce grand jour que nous venons de faire apparaître rayonnant dans le lointain de notre histoire, nous ne suivions pas Jacques Mérey retournant près de Dumouriez, portant des instructions secrètes de Danton.
Jacques Mérey avait été absent trois jours; à son retour à Sainte-Menehould, il ne trouva rien de changé: les Français, faisant toujours face à la France, semblaient l'envahir; les Prussiens, lui tournant le dos, semblaient la défendre.
Les instructions de Danton étaient précises:
Tout faire pour que les Prussiens abandonnassent la France, et, en abandonnant matériellement la France, abandonnassent moralement le roi.
En somme, la bataille de Valmy n'était qu'un échec; ce n'était point une bataille, mais une canonnade; comme nous l'avons dit, les Prussiens y avaient perdu douze ou quinze cents hommes, nous sept à huit cents.
Les Prussiens n'étaient nullement entamés matériellement; démoralisés, oui.
Les deux armées comptaient un nombre à peu près égal de combattants, soixante-dix à soixante-quinze mille hommes; mais celle des coalisés était dans un état déplorable.
Les escarmouches sur le front de l'armée n'amenaient aucun résultat, et il avait été convenu d'un commun accord de les cesser; mais Dumouriez avait détaché toute sa cavalerie dans les environs: il avait lancé tous ses cavaliers à cette chasse des vivres dont nos soldats se faisaient un plaisir et qui amenait l'abondance dans notre camp tout en poussant la famine dans le camp prussien.
L'armée coalisée perdait deux ou trois cents hommes par jour de la dysenterie.
Cependant Sa Majesté Frédéric-Guillaume tint bon pendant douze jours.
Mais nul n'était, dans toute cette armée composée d'éléments divers, plus troublé que le roi de Prusse lui-même. Il y avait schisme dans son camp, guerre civile dans sa tente, combat dans son cœur.
Le roi avait une maîtresse qu'il adorait. Les femmes n'aiment pas la guerre; la comtesse de Lichtenau était à la tête du parti des pacifiques; elle s'était avancée jusqu'à Spa et n'osait aller plus loin.
Elle craignait pour la vie de son royal amant, bien plus encore pour son cœur; les fêtes qu'on lui avait données à Verdun, ces vierges voilées qui avaient été au-devant de lui avec des fleurs et des dragées, n'étaient aucunement rassurantes. On voile souvent les vilains visages; mais plus souvent encore les beaux. Elle écrivait au roi des lettres désespérées.
En échange, la nouvelle de l'échec de Valmy avait été reçue par le parti de la paix avec autant de joie que la trahison de Verdun avait causé de terreur. Brunswick, qui prenait ses soixante-huit ans, voyant que la campagne de France ne serait point, comme il l'avait cru, précisément une promenade militaire, aspirait au repos et à son duché, loin de se douter encore que son fameux manifeste les lui ferait perdre tous les deux. Le roi, de l'avis de Brunswick et des pacifistes, n'était plus retenu que par un certain respect humain. À toutes les observations des uns et des autres, et même de sa maîtresse, il répondit:
—Mais la cause des rois, mais la liberté de Louis XVI! c'est une affaire d'honneur qu'un roi ne saurait abandonner sans une suprême honte.
Puis, il faut le dire, les nouvelles arrivaient désastreuses pour la coalition. Le 21 septembre, abolition de la royauté et proclamation de la république; le 24, Chambéry ouvre ses portes; le 29, c'est Nice: la république, comme le Nil, commençait à déborder sur le monde pour le fertiliser.
Vers les derniers jours de septembre, le malaise devint intolérable dans l'armée des coalisés. Frédéric-Guillaume, que l'empereur d'Autriche et l'impératrice Catherine attendaient à la table splendide où ils dévoraient la Pologne, n'avait pas de quoi manger dans son camp.
Dumouriez lui envoya douze livres de café, c'est tout ce qu'il en avait lui-même.
Ces douze livres de café furent le prétexte des accusations qui s'élevèrent contre Dumouriez, et, il faut le dire aussi, la seule preuve.
Aux propositions faites par les premiers parlementaires envoyés, Dumouriez avait répondu au nom de l'Assemblée:
—Les Français ne traiteront avec l'ennemi que lorsqu'il sera sorti de France.
Mais les instructions secrètes que rapportait Jacques Mérey étaient loin d'avoir cette rudesse toute romaine:
Remporter une victoire moins glorieuse, mais aussi importante que celle de Valmy, sans combattre;
Ne pas pousser l'ennemi à un de ces désespoirs qui nous ont valu Crécy et Poitiers;
Reconduire l'armée prussienne avec tous les honneurs de la guerre, mais enfin la reconduire jusqu'à la frontière;
Constater bien clairement que Frédéric-Guillaume, en abandonnant la cause de Louis XVI, abandonnait la cause des rois; au lieu de mettre obstacle à la retraite des Prussiens, leur donner toute facilité de l'opérer.
Enfin, le 1er octobre, les Prussiens, ne pouvant tout à la fois résister à l'épidémie et à la disette, commencèrent à décamper.
Ils firent une lieue ce jour-là, une lieue le lendemain, mais enfin c'étaient deux lieues en arrière.
Le 30 septembre, une entrevue avait eu lieu entre Kellermann et Brunswick.
Brunswick avait deviné le plan de Dumouriez, mais Kellermann, esprit moins délié, ne l'avait pas compris.
Kellermann tenait absolument à poser les bases d'un arrangement.
Brunswick l'évitait; il trouvait qu'il avait bien assez écrit comme cela.
Trop peut-être!
—Mais, insista Kellermann, comment tout cela finira-t-il?
—Rien de plus simple, répondit Brunswick; nous nous en retournerons chacun chez nous, comme les gens de la noce.
—D'accord, dit Kellermann. Mais qui payera les frais de la noce? Il me semble que l'empereur, qui a attaqué le premier, nous doit bien les Pays-Bas pour indemniser la France.
—Quant à cela, la chose ne nous regarde en rien; c'est l'affaire des plénipotentiaires.
Et, comme nous l'avons dit, la retraite commença le lendemain.
La retraite fut un échange de bons procédés. Dillon seul, qui n'approuvait pas cette manière de faire la guerre, se fit donner deux ou trois fois sur les ongles en voulant serrer l'ennemi de trop près.
L'ennemi, on le caressait, on le choyait, on lui donnait du pain et du vin pour qu'il eût la force de gagner plus vite la frontière.
Verdun fut abandonné le 14, Longwy le 22.
Enfin, le 26 octobre, le dernier Prussien vivant repassait la frontière.
L'armée coalisée laissait trente-cinq mille morts pour engraisser les plaines de la Champagne.
Le 25 octobre de la même année, il y avait double fête, au théâtre des Variétés du Palais-Royal, où Monvel avait engagé nos meilleurs artistes, un peu effarouchés par les premiers événements de la révolution.
Mlle Amélie-Julie Candeille, qui était la maîtresse de Vergniaud, donnait la première représentation de sa pièce de la Belle Fermière, où elle jouait le rôle principal, et Dumouriez, le vainqueur de Valmy, devait venir au théâtre.
Enfin, après la représentation, artistes, comédiennes, auteurs et hommes politiques devaient se rencontrer chez Talma, dans la petite maison de la rue Chantereine qu'il venait d'acheter, et où il donnait une de ces soirées, moitié bal, moitié bel esprit, où l'on dansait et où l'on disait des vers.
Dumouriez était arrivé depuis quatre jours à Paris avec Jacques, chez lequel il avait trouvé un homme qui lui convenait sous tous les rapports.
L'œil loyal et profond du docteur l'inquiétait bien de temps en temps, en ce qu'il plongeait jusqu'au fond de sa poitrine, comme s'il n'était pas entièrement convaincu du dévouement de Dumouriez à la République; mais sous ce rapport il avait affaire à forte partie; d'ailleurs les faits étaient là pour démentir les soupçons.
On accusait Dumouriez d'avoir été un peu trop courtois pour les Prussiens en retraite; mais Jacques Mérey savait d'où lui en était venu l'ordre, puisque cet ordre c'était lui-même qui l'avait transmis.
Dumouriez, sous prétexte de présenter au ministère son plan favori de l'invasion belge, était revenu à Paris étudier de son œil intelligent la situation. La royauté abolie, la république proclamée, venaient mettre un obstacle à son plan favori: faire du duc de Chartres un roi de France; mais il savait combien facilement la France, bonne fille au fond, se laisse aller à ses haines et à ses enthousiasmes du moment.
Il pensait donc que tout espoir n'était point perdu et qu'il fallait laisser faire au temps.
À sa première entrevue avec Mme Roland, Dumouriez, qui n'avait pas encore changé les talons rouges de Versailles contre les bottes de Valmy, avait traité un peu trop lestement la sévère matrone qui disait d'elle-même: «Personne moins que moi n'a connu la volupté.» Mme Roland, qui était le véritable ministre, qui sentait sa supériorité sur Roland et qui craignait avant tout le ridicule pour son mari, lui avait plus gardé rancune de ses façons cavalières envers elle, que de sa chute du ministère. En tout cas, le ministère girondin avait été admirable pour Dumouriez. Il l'avait, dans la mesure de son pouvoir, soutenu physiquement, et, dans la mesure de sa popularité, soutenu moralement. C'était à Dumouriez vainqueur de reconnaître à son retour à Paris la part que ses loyaux ennemis avaient prise à sa victoire, et à amener, s'il était possible, un rapprochement entre la Montagne et la Gironde. La chose était d'autant plus facile qu'il y avait déjà eu rapprochement entre Dumouriez et Danton.
La première représentation de la Belle Fermière devait compléter ce raccommodement.
En arrivant à Paris, Dumouriez s'était présenté au ministère de l'Intérieur; puis, en passant du cabinet du ministre au salon de Mme Roland, il avait fait prendre dans sa voiture un magnifique bouquet qu'il lui avait offert. Mme Roland avait reçu en souriant cet emblème des choses frivoles et éphémères; et, sur cette demande de Dumouriez:
—Voyons, que pensez-vous de moi?
Elle avait répondu:
—Je vous crois quelque peu royaliste.
Puis elle était entrée, en femme politique, dans les projets de son mari et de ses collègues; elle avait reconnu la grande intelligence de Dumouriez; mais plus cette intelligence était grande, plus il fallait s'en défier.
—Plus vous avez de talent, lui dit-elle, plus vous êtes dangereux, et la République désormais se gardera bien de vous subordonner les autres généraux.
Dumouriez haussa les épaules:
—La défiance est le défaut des républiques; c'est avec la défiance qu'elles tuent le génie; c'est la défiance qui crée ces éternelles paniques, ces cris de trahison poussés au hasard, qui ôtent toute force morale à l'homme que vous employez, et qui l'envoient impuissant et désarmé devant l'ennemi. Si les autres généraux ne m'avaient pas été subordonnés, je n'eusse pas pu réunir les forces de Beurnonville aux miennes, je n'eusse pas pu tirer Kellermann de Metz et le conduire à temps à Valmy, et à l'heure qu'il est les Prussiens seraient à Paris et c'est moi qui serais prisonnier à Berlin.
Dumouriez quitta Mme Roland pour se rendre à la Convention; c'était là qu'on l'attendait.
Il y avait eu changement de gouvernement; il y avait donc un nouveau serment à prêter.
Mais Dumouriez s'était avancé à la barre, avait écouté les compliments de Pétion, et avait répondu:
—Je ne vous ferai pas de nouveaux serments. Je me montrerai digne de commander aux enfants de la liberté et de soutenir les lois que le peuple souverain va se faire par votre organe.
Le soir, il se présenta aux jacobins. La dernière fois, il n'avait pas marchandé avec la situation, et il avait mis le bonnet rouge; cette fois, il y vint tout simplement avec son chapeau de général; quoique ce fût le même qu'il portait à Valmy, il fut reçu très froidement.
Collot-d'Herbois le comédien monta à la tribune, remercia le général de l'éminent service qu'il avait rendu à la patrie; mais lui reprocha d'avoir reconduit le roi de Prusse avec trop de politesse.
Danton lui succéda à la tribune, et, après avoir expliqué les causes de cette conduite courtoise:
—Console-nous, lui dit-il, par des victoires sur l'Autriche, de ne pas voir ici le despote de Prusse.
On le voit, à la coupe où Dumouriez croyait venir boire le vin enivrant de la victoire, l'ingratitude démocratique mêlait déjà son fiel.
Deux des plus grands généraux de la Révolution, deux des hommes à qui la République devait ses premières et ses plus belles victoires, devaient boire successivement à la coupe amère:
À peine vidée par Dumouriez, elle allait se remplir pour Pichegru.
Enfin, comme nous l'avons dit, cette fameuse soirée devait tout raccommoder, et c'était à l'œuvre innocente de Mlle Candeille que le baiser de paix devait se donner.
Roland avait mis sa loge à la disposition de Dumouriez.
Mme Roland devait y venir; puis, quand Roland aurait fini son labeur ministériel, il les rejoindrait.
Danton avait loué la loge à côté, pour lui, sa femme et sa mère.
Soit qu'il se trompât de loge, soit qu'il le fît exprès, il entra avec Dumouriez et sa femme dans la loge de Roland et s'y installa. Mme Roland et Mme Danton ne se connaissaient pas. Mme Roland était un grand esprit, Mme Danton était un grand cœur. Les deux femmes devaient se convenir; les deux femmes liées rapprocheraient les deux maris.
Puis l'effet était admirable pour le public:
On avait vu, dans la même loge, Dumouriez et Mme Roland, Danton et Vergniaud! car Vergniaud avait promis de venir. La maladresse d'une ouvreuse de loge fit manquer tout ce beau plan.
Lorsque Mme Roland se présenta au bras de Vergniaud pour entrer dans sa loge:
—Pardon, madame, lui dit l'ouvreuse, mais la loge est occupée.
Mme Roland voulut savoir qui se permettait d'occuper une loge qui était louée au nom de son mari.
—Ouvrez toujours, dit-elle.
La femme ouvrit.
Mme Roland jeta un coup d'œil rapide dans sa loge, reconnut Dumouriez, vit Danton avec une femme tenant la place qu'elle devait occuper.
Elle savait Danton peu soucieux de l'honorabilité des femmes avec lesquelles il se montrait en public; elle prit Mme Danton pour une femme près de laquelle elle ne pouvait s'asseoir.
—C'est bien, dit-elle.
Et elle repoussa la porte, qui se ferma seule.
Avant que Danton l'eût ouverte, elle avait gagné l'escalier.
D'ailleurs ce refus d'entrer dans une loge où se trouvait Mme Danton était une insulte. Danton adorait sa femme, et d'autant plus en ce moment, qu'elle avait déjà le cœur brisé par les journées de Septembre. Une violente palpitation la prit, à la suite de laquelle elle s'évanouit. Elle était déjà atteinte de la maladie dont elle mourut, d'une anémie. Une partie du sang versé le 2 septembre semblait être le sien.
Il avait un dernier espoir de revoir Roland chez Talma; quant à sa femme, à coup sûr elle n'y viendrait pas.
Danton passa sa soirée dans la même loge que Dumouriez, qui fut fort applaudi, mais beaucoup moins que s'il eût apparu au public entre Mme Roland et Vergniaud.
Dieu seul sait combien coûta de têtes cette vivacité de Mme Roland à refermer la porte de sa loge.
La pièce de Mlle Candeille, quoique appartenant à cette littérature molle et insipide de l'époque, eut un grand succès et resta au répertoire. Quarante ans après cette première représentation, j'y vis débuter Mlle Mante.
Le spectacle fini, l'auteur nommé au milieu des applaudissements, Danton chercha inutilement son ami Jacques Mérey pour lui confier sa femme, dont la santé commençait à l'inquiéter; mais Jacques Mérey, qui devait venir le joindre au spectacle, n'avait point paru.
Les deux hommes reconduisirent Mme Danton chez elle, la laissèrent passage du Commerce, et revinrent rue Chantereine, chez Talma.
La soirée était des plus brillantes. Talma était déjà à cette époque à l'apogée de sa réputation. Quoique appartenant par son opinion au club des Jacobins, quoique lié intimement avec David, l'ami de Marat, il appartenait par l'esprit, par l'art, par la littérature, à la Gironde, le plus élégant de tous les partis. Il en résultait qu'il réunissait chez lui hommes d'État, poètes, artistes, peintres, généraux, de toutes les opinions et de tous les partis.
Lorsque Dumouriez et Danton entrèrent, Mlle Candeille avait eu le temps de changer de costume et de venir recevoir les félicitations de ses camarades.
Ces félicitations étaient d'autant plus sincères que c'était un talent, comme poète, qui ne portait ombrage à personne.
Les nouveaux venus joignirent leurs compliments à ceux que Mlle Candeille était en train de recevoir, et, comme on venait de lui offrir une couronne de laurier, elle força Dumouriez de l'accepter.
Dumouriez la prit et alla la déposer sur un buste de Talma, où elle se fixa définitivement.
Talma présenta à Dumouriez tous ces hommes portant déjà des noms célèbres ou qui devaient le devenir. Tous ces noms étaient connus de Dumouriez, l'un des généraux les plus lettrés de l'armée; mais, éloigné par son état de la société parisienne, il ne connaissait que les noms.
Là étaient Legouvé, Chénier, Arnaud, Lemercier, Ducis, David, Girodet, Prud'hon, Lethière, Gros, Louvet de Couvrai, Pigault-Lebrun, Camille Desmoulins, Lucile, Mlle de Keralio, Mlle Cabarrus, Cabanis, Condorcet, Vergniaud, Guadet, Gensonné, Garat, Mlle Raucourt, Rouget de l'Isle, Méhulo, les deux Baptiste, Dazincourt, Fleury, Armand Dugazon, Saint-Prix, Larive, Monvel, tout l'art, toute la politique du temps.
Là enfin, Dumouriez, applaudi par tous, goûtait cette joie sans mélange du triomphateur au triomphe duquel ne se mêle pas la voix de l'esclave.
Il croyait du moins que la chose se passerait ainsi.
Tout à coup une rumeur sourde courut dans les salons; une inquiétude vague sembla s'emparer de tout le monde, et le nom de Marat, vingt fois répété, tomba sur les conviés du grand artiste, non pas comme des langues de feu, mais comme des gouttes d'huile bouillante.
—Marat! dit Talma, que vient-il faire ici? Que l'on m'appelle deux domestique, et qu'on me le mette à la porte!
Mais David s'y opposa.
—Laisse-moi d'abord voir ce qu'il veut, dit David, ensuite tu décideras.
Talma fit un signe d'assentiment.
David s'avança jusqu'au vestibule.
—Que veux-tu? demanda-t-il à Marat.
—Je veux parler au citoyen Dumouriez, répondit Marat.
—Ne pourrais-tu choisir un autre moment que celui où l'on donne une fête?
—Pourquoi donne-t-on des fêtes à un traître?
—Un traître qui vient de sauver la patrie.
—Un traître! un traître! un traître! te dis-je.
—Mais enfin que viens-tu demander?
—Je viens demander sa tête.
—Avec combien d'autres? demanda Danton qui parut à la porte.
—Avec la tienne, dit Marat, avec celle de tous ceux qui ont pactisé avec le roi de Prusse. Oui, ajouta-t-il en montrant le poing, on sait que vous avez reçu chacun deux millions.
—Laissez entrer ce fou afin que je le saigne! Il voit rouge! dit Cabanis.
Marat entra.
Mais déjà beaucoup avaient disparu ou avaient passé dans les pièces à côté.
Dugazon avait pris une pelle et l'avait mise à rougir au feu.
Marat était flanqué de deux jacobins, longs et maigres, ayant la tête de plus que lui.
Il venait demander compte à Dumouriez de l'épuration des volontaires de Châlons, dont il avait fait chasser les maratistes et ceux qui demandaient du sang.
Il comptait, le folliculaire gonflé de fiel et de venin, épouvanter le général vainqueur comme il épouvantait les badauds de Paris.
Dumouriez l'attendit, calme, appuyé sur le pommeau de son sabre.
—Qui êtes vous? demanda-t-il.
—Je suis Marat, répondit celui-ci, tordant sa bouche baveuse.
—Je n'ai affaire ni à vous ni à vos pareils.
Et il lui tourna le dos avec un profond mépris.
Tous ceux qui entouraient le général, et particulièrement les militaires, éclatèrent de rire.
—Ah! dit Marat, ce soir je vous fais rire, demain je vous ferai pleurer!
Et il sortit en montrant le poing et en menaçant.
À peine fut-il sorti, que Dugazon tira du feu la pelle rouge, prit une poignée de sucre en poudre, et, sans dire une parole, partout où avait passé Marat, brûla du sucre.
Cet épisode grotesque rendit la gaieté qui avait disparu.
Mais le but de la réunion de la Gironde à la Montagne était manqué, aussi bien dans le salon de la rue Chantereine que dans la loge du théâtre des Variétés du Palais-Royal.
Danton, en rentrant chez lui, trouva Jacques Mérey qui l'attendait avec impatience.
Le docteur vint à lui, et, sans lui donner le temps de l'interroger:
—Ami, lui dit-il, je ne veux pas, quelques jours après mon entrée à la Convention, demander un congé, mais il faut, pour une affaire de la plus haute importance, que tu m'obtiennes une mission qui me laisse quinze jours de liberté appliqués à mes propres affaires.
—Diable! fit Danton, à qui veux-tu que je demande cela? Je suis mal avec Servan et Clavier. Ce qui vient d'arriver ce soir ne m'a pas mis au mieux avec Roland. Mlle Manon Philippon, ajouta-t-il avec un accent de mépris, lui aura raconté la chose à sa manière. Il reste donc Garat, le ministre de la justice.
—Et comment es-tu avec celui-là?
—Oh! celui-là n'a rien à me refuser.
—C'est Garat justement qui a proposé, le 9 octobre dernier, la loi qui prononce la peine de mort contre les émigrés pris les armes à la main et leur exécution immédiate, n'est-ce pas?
—C'est lui.
—Eh bien! qu'il me charge de rechercher l'identité du seigneur de Chazelay, pris à Mayence le 21 et fusillé le 22. Bien entendu que la mission est tout honoraire, et que je ferai les recherches à mes frais.
—La chose a l'importance que tu lui donnes?
—Il y va de mon bonheur.
—Tu auras ta mission demain.
Jacques Mérey avait lu le soir même dans le Moniteur:
«Le chef d'une petite bande d'émigrés, après avoir combattu en Champagne avec ses hommes, voyant qu'il n'y avait plus rien à faire de ce côté-là, est venu vers les premiers jours d'octobre s'enfermer dans la ville de Mayence.
»Mais la ville de Mayence s'étant rendue le 21 octobre dernier, et aucune condition n'ayant été stipulée par le gouverneur en faveur des émigrés, M. de Chazelay a été pris les armes à la main et, en vertu de la loi du 9 octobre, fusillé dans les vingt-quatre heures.
»On dit que le seigneur de Chazelay possédait de grands biens dans le département de la Creuse, aux environs de la ville d'Argenton.
»Encore un bel héritage pour la République!»
Le lendemain, Jacques Mérey avait sa mission signée Garat, mission à laquelle il pouvait consacrer depuis le 26 octobre jusqu'au 10 novembre inclusivement.
En conséquence, sans perdre un seul instant, il repartit pour Mayence avec une lettre de recommandation du général Dumouriez pour le général Custine.
La veille de son départ, sur la proposition de Garnier (de Saintes), la Convention avait rendu un décret qui bannissait les émigrés à perpétuité et qui punissait de mort ceux qui rentraient en France—sans distinction d'âge ni de sexe.
Jacques Mérey n'avait pas perdu un instant: à dix heures du matin, des chevaux de poste étaient attelés à une solide calèche de voyage; et lui, attendait sa mission en costume de voyageur.
À onze heures du matin, Danton lui remettait l'ordre signé Garat, les deux amis s'embrassaient, et à onze heures cinq minutes, après avoir recommandé à Danton de veiller sur la santé de sa femme, Jacques Mérey criait au postillon:
—Route d'Allemagne!
C'était celle qu'il venait de faire à son retour avec Dumouriez.
Il revit Château-Thierry, Châlons. Il salua en passant le champ de bataille de Valmy, encore tout bosselé de tombes. Il trouva Verdun occupé, par une trop grande rigueur peut-être, à faire oublier sa trop grande faiblesse. Les représailles commençaient: les malheureuses jeunes filles, dont la plupart, sans comprendre la grandeur d'un pareil crime, avaient été ouvrir les portes au roi de Prusse, étaient arrêtées, et l'on instruisait leur procès. On sait que plus tard elles furent exécutées.
Il entra dans le Palatinat par Kaiserslautern et arriva à Mayence le troisième jour après son départ; il avait fait deux cents lieues en soixante heures. Mais le général Custine avait continué sa marche, et il était déjà à Francfort-sur-le-Mein.
Jacques Mérey s'informa auprès des officiers restés en garnison à Mayence, s'il n'était pas à leur connaissance que les émigrés pris les armes à la main eussent été fusillés.
Le fait était exact, et la chose avait même fait une profonde sensation dans la ville; le décret était du 9, et c'était la première fois qu'il était appliqué.
Il l'avait été dans toute sa rigueur. Aucun des sept accusés n'avait échappé à la peine capitale.
Il demanda les noms de ces malheureux: on les avait oubliés.
Enfin on lui dit qu'un des officiers qui avaient fait partie du conseil de guerre était encore à Mayence, et on lui donna son nom et son adresse.
Jacques Mérey alla le trouver.
L'officier, qui était un capitaine, se rappelait parfaitement que le chef des six cavaliers émigrés avait déclaré se nommer Charles-Louis-Ferdinand de Chazelay; mais, en tout cas, il trouverait le dossier dans les mains du rapporteur, qui était le plus jeune membre du conseil, et qui appartenait comme officier d'ordonnance à la maison militaire du général Custine.
Or, nous l'avons dit, le général était à Francfort.
Jacques Mérey s'était muni des noms du jeune officier, il se nommait Charles André.
Le lendemain, au point du jour, Jacques Mérey se présenta chez le général; il était déjà levé et s'apprêtait à passer une revue de son corps d'armée.
Son titre de représentant du peuple effraya d'abord quelque peu Custine. Custine appartenait comme Dumouriez, par ses antécédents, au parti royaliste, et si son bras avait loyalement combattu, peut-être sa conscience n'avait-elle pas toujours été de l'avis de son bras.
La lettre de Dumouriez le rassura. Ce fut donc avec un grand allégement du cœur qu'il fit appeler l'officier d'ordonnance Charles André, et lui donna l'ordre de mettre à la disposition de Jacques Mérey tous les documents qu'il pouvait avoir sur le ci-devant seigneur de Chazelay.
Le jeune officier promit d'être à l'Hôtel d'Angleterre dans une demi-heure, avec le dossier du mort et les papiers qui avaient été trouvés sur lui et qui constataient son identité.
Il tint parole.
Ces papiers consistaient dans son interrogatoire, dans le procès-verbal d'exécution, et dans trois lettres à lui écrites par sa sœur, ex-chanoinesse à Bourges.
L'interrogatoire était conçu en ces termes:
«Le 21 octobre, à huit heures du soir, a comparu devant le Conseil de guerre établi dans la ville de Mayence pour juger les émigrés pris les armes à la main, le ci-devant seigneur de Chazelay, lequel a répondu de la façon suivante aux questions qui lui ont été faites:
»D. Vos noms, prénoms et qualités?
»R. Charles-Louis-Ferdinand, seigneur de Chazelay.
»D. Votre âge?
»R. Quarante-cinq ans.
»D. Le lieu de votre naissance?
»R. Le château de Chazelay, près Argenton.
»D. Pourquoi avez-vous quitté la France?
»R. Pour ne pas être complice des crimes qui s'y commettaient.
»D. Où avez-vous été en quittant la France?
»R. Me joindre au corps des émigrés qui servait en Champagne sous le prince de Ligne.
»D. Quand avez-vous quitté la Champagne?
»R. Huit jours après la bataille de Valmy, quand j'ai su de la bouche même de M. de Calonne que la retraite était décidée.
»D. Pourquoi quittiez-vous la Champagne?
»R. Parce qu'il n'y avait plus rien à y faire.
»D. Et vous êtes venu à Mayence pour y prendre de nouveau du service contre la France?
»R. Non pas contre la France, mais contre le gouvernement qui la déshonore.
»D. Vous connaissez le décret de la Convention du 9 octobre, qui condamne à la peine de mort tout émigré pris les armes à la main?
»R. Je le connais mais ne le reconnais pas.
»D. Vous n'avez rien à dire pour votre défense?
»R. Né royaliste et catholique, je meurs royaliste et catholique, c'est-à-dire dans la foi de mes pères.
»Le prévenu éloigné, le conseil a délibéré; mais comme Charles-Louis-Ferdinand, ci-devant seigneur de Chazelay, n'a rien dit qui pût appuyer sa défense, et qu'au contraire il a été pour ainsi dire au-devant du châtiment qu'il avait mérité, il a été condamné à l'unanimité à la peine de mort.
»Le condamné, rappelé devant le conseil, a entendu tranquillement la lecture de son arrêt et a répondu par le cri de "Vive le roi!" à la demande à lui faite s'il n'avait rien à ajouter ou à réclamer.
»Le lendemain, au point du jour, il a été fusillé et enterré dans les fossés de la citadelle.»
Jacques Mérey resta quelque temps absorbé en lui-même par cette lecture.
La conduite du seigneur de Chazelay en face du tribunal qui le jugeait était celle d'un mauvais patriote, c'est vrai, mais d'un gentilhomme brave et loyal qui, ayant engagé son serment au roi, tient son serment à la rigueur.
Comment cette foi politique se trouvait-elle dans le même homme qui, vis-à-vis de lui, avait manqué à toutes les lois de la délicatesse?
C'est que la plupart du temps, chez l'homme, la conscience n'est qu'une affaire d'éducation; l'éducation de la noblesse en général lui traçait des devoirs pour ce qui était au-dessus d'elle, mais laissait la plus grande latitude pour ce qui était au-dessous.