Or, dans l'esprit du seigneur de Chazelay, un médecin de village était tellement au-dessous de lui, que sa conscience, qui lui avait si courageusement fait affronter la mort pour un principe politique, ne lui avait rien inspiré en faveur du grand principe moral qu'il avait violé.

Le droit divin n'était pas seulement pour les rois, il était aussi pour la noblesse, et, de même que le roi régnait de droit divin sur la noblesse, la noblesse régnait de droit divin sur ce qu'elle appelait le peuple.

—Pardon, lieutenant, dit le docteur, après avoir roulé pendant un instant ces pensées dans son cerveau et en avoir tiré les déductions que nous en avons tirées nous-même, mais ne m'avez-vous pas dit que trois lettres étaient jointes au dossier de M. de Chazelay?

—En effet, les voici, dit le jeune officier.

—Est-ce une indiscrétion que de demander à en prendre connaissance?

—Aucunement; j'ai ordre de vous communiquer les pièces, et même de vous en laisser prendre les copies.

—Ces lettres, disiez-vous, étaient de Mlle de Chazelay, ex-chanoinesse aux Augustines de Bourges.

—Voulez-vous me permettre de vous les passer par rang de date?

Jacques Mérey fit un signe affirmatif.

La première était du 16 août; elle disait:

Mon très cher et très honoré frère,

Je suis revenue à Bourges avec le précieux dépôt dont vous m'avez chargée.

Mais jusqu'à présent je ne puis, en vérité, l'apprécier que du côté physique; quant au côté moral, je n'ai reçu de vous qu'une belle créature sans initiative et sans volonté, ne répondant pas à son nom d'Hélène et ne donnant signe d'intelligence qu'à celui d'Éva.

Au nom d'Éva, en effet, son œil brille un instant; elle l'arrête sur la personne qui l'a prononcé; mais comme cette personne n 'est pas celle qu'elle cherche, son œil se referme aussitôt et elle retombe dans sa somnolence habituelle.

Je vous demande donc la permission de continuer à l'appeler Éva, puisque c'est le seul nom auquel elle réponde.

Vous me dites, dans votre lettre reçue ce matin, que vous êtes décidé à quitter la France et à aller prendre du service à l'étranger, et vous voulez bien, sur cette grande résolution, prendre l'avis d'une pauvre servante du Seigneur.

Mon avis est qu'un Chazelay, dont les ancêtres ont participé à deux croisades, et qui porte d'azur à la croix pattée d'argent, cantonnée d'une fleur de lys d'or, ne doit point pactiser, même par sa présence, avec les choses qui se passent aujourd'hui.

Partez donc, et quand vous trouverez à propos que nous allions vous rejoindre, écrivez-moi; vos ordres seront ponctuellement exécutés.

Votre sœur obéissante et qui vous aime,

Marie DE CHAZELAY,
En religion SŒUR ROSALIE.

Cette lettre était déjà de la plus haute importance pour Jacques Mérey. Il savait quelle profonde douleur avait ressentie Éva de leur séparation. L'amour est égoïste jusqu'à la cruauté. La douleur d'Éva mettait un baume sur la sienne.

Le jeune officier lui passa la seconde.

C'est avec un grand bonheur que j'ai appris que vous étiez arrivé à Verdun, où vous êtes du moins en sûreté. J'ai été enchantée de l'accueil que S. M. le roi de Prusse vous a fait, et ne puis qu'applaudir à la résolution que vous avez prise d'entrer dans les volontaires du prince de Ligne; c'est un noble seigneur de vieille souche, un vrai prince du saint-empire; ce doit être, d'après son âge et le portrait que vous m'en faites, le fils de Charles-Joseph, le petit-fils de Claude de l'Amoral second; son père, Charles-Joseph, était un des plus braves et des plus spirituels gentilshommes qui aient existé. Un Chazelay peut servir sans déroger sous un l'Amoral.

Hélène va un peu mieux, quoiqu'elle s'obstine à ne pas répondre à ce nom qu'elle semble ne pas connaître. Au reste, depuis le jour où je l'ai emmenée du château de Chazelay, pas un mot n'est sorti de sa bouche. Elle a commencé à prendre quelques cuillerées de potage, qui, avec un ou deux verres de sirop qu'elle avale par jour, suffisent à la soutenir. Hier, au lieu de la faire asseoir à la fenêtre donnant sur la cour, je l'ai fait asseoir à celle donnant sur le jardin. À la vue de la verdure et du petit cours d'eau qui l'arrose, elle a jeté un faible cri, s'est soulevée sur son fauteuil et est retombée en disant d'une voix désespérée: «Non! non! non!» Je ne sais ce qu'elle voulait dire, mais au moins elle a parlé.

Comme je crois qu'il y a beaucoup de mauvaise volonté dans ce mutisme et d'entêtement dans cette prostration, ayant entendu du bruit dans la chambre de votre fille avant-hier, après que Jeanne l'eût mise au lit, hier soir, je me ménageai, à l'aide d'un trou pratiqué dans la boiserie, la facilité de voir ce qu'elle faisait lorsque Jeanne fut sortie de sa chambre.

Elle se leva et en s'appuyant aux meubles elle alla s'agenouiller sur le prie-Dieu placé au-dessous du crucifix qui est entre les deux fenêtres, et là, je ne sais si ce fut des lèvres ou du cœur, car je n'entendis rien, là elle fit ou parut faire une longue prière.

Il paraît que cet homme près duquel elle est restée trop longtemps, pour son malheur, n'était pas dénué de tout sentiment chrétien, puisque la pauvre enfant cherche un refuge en Dieu et prie.

Voilà pour le moment tout ce que j'ai à vous dire. J'espère que cette lettre, que j'adresse à Verdun avec ordre de faire suivre, vous arrivera.

Marie DE CHAZELAY,
En religion SŒUR ROSALIE.

Jacques Mérey tendit vivement la main pour avoir la troisième lettre. Voici ce qu'elle contenait:

Très cher et très honoré frère,

D'après ce que vous me dites de la victoire des Prussiens à Grand-Pré et de la déroute de l'armée française, ce n'est pas nous qui irons vous rejoindre en Allemagne, mais vous qui, dans quelques jours, serez à Paris.

Hélas! vous y arriverez trop tard pour empêcher les crimes abominables qui ont été commis, mais à temps du moins pour les venger.

Notre pauvre roi et la famille royale sont, comme vous le savez, prisonniers au Temple. On parle de mettre l'élu du Seigneur en jugement; mais le Seigneur pressera votre marche pour que ce crime atroce, le plus odieux de tous, ne s'accomplisse pas.

Il n'y aurait rien d'étonnant que ce fût cet homme que vous avez cru reconnaître à la lueur d'un coup de pistolet qui fût en effet dans les rangs des républicains. Il a été nommé, comme vous le savez, membre de la Convention, et j'ai lu sur un journal qu'il était parti pour l'armée de l'Est avec une mission pour Dumouriez.

Hélène a essayé de mettre une lettre à la poste; mais elle a si peu de jugement que, sans penser que Jeanne, au lieu de la porter à la poste, me la remettrait, elle l'a confiée à Jeanne.

Jeanne me l'a apportée comme une honnête fille qu'elle est. C'est le fruit d'une tête en délire. Je vous l'envoie pour que vous puissiez juger par vous-même de la folle passion de cette enfant et de la nécessité de lui faire quitter la France le plus tôt possible, si, contre notre attente, vous n'étiez pas dans quelques jours à Paris.

Inutile de vous dire que j'ai recommandé à Jeanne d'assurer Hélène que sa lettre avait été mise à la poste; il en sera de même de toutes celles qu'elle continuera de lui écrire.

Jacques Mérey jeta un cri; il venait de reconnaître entre les deux pages de la lettre de Mlle de Chazelay l'écriture d'Éva.

Il jeta de côté la lettre de Mlle de Chazelay et dévora les lignes suivantes:

Mon ami, mon maître, mon roi—je dirais mon Dieu si je ne devais pas garder Dieu pour le supplier de te réunir à moi.

J'ai voulu mourir quand j'ai compris que nous étions séparés et que l'on m'a dit que c'était pour toujours.

Mon père ou a eu peur de ma résolution ou s'est lassé de mes plaintes. À tout ce que l'on me disait je répondais par ton nom adoré, ou par ces mots: Je l'aime!

Il a fait venir ma tante, la chanoinesse de Bourges, et il m'a donnée à elle pour qu'on veille sur moi.

On me croit folle. Peu s'en faut que je ne le sois, et j'ai mes idées bien troubles. Si ce n'est que je te vois sans cesse devant mes yeux et que je sais que tu vis, je me croirais morte et déjà dans le pays des ombres, tant tout me paraît gris, terne, impalpable. Cela doit être ainsi quand le cœur est mort et qu'on est enfermé dans le tombeau.

Quitter le château de Chazelay a été pour moi une nouvelle douleur. Là je n'étais qu'à trois ou quatre lieues de toi, mon bien-aimé, et à chaque porte qui s'ouvrait je croyais que c'était toi qui allais paraître.

En montant dans la voiture, ou plutôt quand on m'a portée dans la voiture, je me suis évanouie; depuis lors je n'ai jamais bien complètement repris mes sens.

Le second jour de mon arrivée à Bourges, on m'a fait asseoir à la fenêtre du jardin au lieu de me faire asseoir à celle de la rue. Là j'ai jeté un cri de joie et il m'a semblé qu'un rayon de lumière m'inondait et que je me trouvais en face de notre Éden. Il y avait une pelouse comme la nôtre, pas de tonnelle de tilleul, pas d'arbre de la science, et surtout pas de Jacques Mérey.

Ô mon bien-aimé, je n'ai qu'une pensée, je n'ai qu'une espérance, je ne fais à Dieu qu'une prière: Te revoir!

Si je ne te revois, je mourrai. Mais, sois tranquille, auparavant je ferai tout au monde pour te rejoindre.

Je procède de toi, j'allais à toi, sans toi il n'y a plus de moi.

ÉVA.

—Oh! monsieur, s'écria Jacques Mérey, vous avez dit, n'est-ce pas, que je puis copier les pièces dont je désirerais avoir le double?

—Faites mieux, interrompit le jeune officier qui comprenait le désir du docteur, laissez-nous copie de cette lettre, que vous certifierez conforme, et gardez l'original.

Jacques Mérey jeta les bras au cou du jeune officier, voulut lui répondre pour le remercier, mais les larmes étouffèrent sa voix.

Il baisa vingt fois la lettre d'Éva, puis, d'une main tremblante, il commença à la copier.

La lettre copiée, il l'appuya sur son cœur.

—Monsieur, dit-il au jeune officier, je n'oublierai jamais ce que vous venez de faire pour moi.

L'officier paraissait avoir quelque chose à lui dire. Mais il hésitait.

Jacques vit son hésitation et la comprit.

—Monsieur, lui dit-il, je n'ai pas besoin de vous dire que j'aime la fille de M. de Chazelay et que c'est moi qu'elle aime. Cette lettre que la mort de son père fait passer dans mes mains d'une si douloureuse façon m'était adressée, comme mon nom deux fois répété dans la lettre en fait foi. Je vais rentrer en France et faire tout au monde pour revoir la pauvre enfant qui sans moi est perdue. Savez-vous quelque chose de plus que ce que vous m'avez dit?

—Monsieur, répondit le jeune officier, je me compromets en vous avouant tout cela; mais je suis sûr que vous me garderez le secret. C'est moi qui ai commandé le feu le matin de l'exécution, et, sur le terrain même où elle allait avoir lieu, M. de Chazelay m'a remis une lettre pour sa sœur, en me priant de la lui faire passer comme sa volonté dernière. Je lui ai promis de mettre la lettre à la poste, et je lui ai tenu ma parole.

—Et, demanda Jacques Mérey, en recevant votre promesse, il n'a rien dit?

—Il a murmuré ces mots: «Peut-être arrivera-t-elle à temps.»

Jacques Mérey sonna, baisa une dernière fois la lettre d'Éva, la mit sur son cœur, embrassa le jeune officier, fit mettre des chevaux de poste à sa voiture, passa au quartier général pour remercier Custine et lui serrer la main; puis, avec le même laconisme que, trois jours auparavant, il avait dit: Route d'Allemagne, il dit: Route de France.

Et la voiture partit avec une égale rapidité.

XXXI

Recherches inutiles

Jacques Mérey, à son retour, traversa la France avec la même vitesse qu'à son départ. Seulement, à Kaiserslautern, au lieu de prendre la route de la Champagne par Sainte-Menehould, il prit celle de la Lorraine par Nancy.

Il allait droit à Bourges.

En arrivant à l'Hôtel de la Poste, il s'informa si l'on connaissait à Bourges une demoiselle de Chazelay, ex-chanoinesse.

À cette demande, le maître de poste s'approcha.

—Citoyen, dit-il (le 10 du même mois d'octobre, dont on gagnait la fin, un décret avait substitué les noms de citoyen et citoyenne aux appellations de monsieur et de madame), citoyen, nous connaissons parfaitement la personne dont vous vous informez, seulement elle n'est plus à Bourges.

—Depuis quand? demanda Jacques Mérey.

—Tenez-vous à le savoir d'une façon positive?

—Très positive. Je viens de faire plus de quatre cents lieues pour la voir.

—Je vais vous dire cela d'après mon registre.

Le maître de poste alla consulter son registre et cria de l'intérieur:

—Elle est partie le 23, à quatre heures de l'après-midi.

—Seule ou accompagnée?

—Accompagnée de sa nièce, que l'on disait très malade, et d'une femme de chambre.

—Vous êtes sûr qu'elles étaient trois?

—Parfaitement, car je leur ai fait observer qu'elles pouvaient ne mettre que deux chevaux à la voiture et payer le troisième en l'air[B]; ce à quoi la chanoinesse a dit: «Mettez-en trois, mettez-en quatre, s'il le faut, nous sommes pressées.» Alors je leur ai mis leurs trois chevaux et elles sont parties.

—Pour où sont-elles parties?

—Je n'en sais, ma foi! rien.

—Vous devez le savoir.

—Comment cela?

—Je présume que vous ne vous êtes pas exposé à donner des chevaux sans vous être fait présenter le passeport.

—Oh! pour un passeport, elles en avaient un, seulement pour quel pays? le diable m'emporte si je me le rappelle!

—Ce serait fâcheux, mon ami, dit gravement Jacques Mérey, si vous l'aviez oublié.

—Dans tous les cas, si vous y tenez absolument, vous pourrez le savoir à la préfecture qui l'a délivré.

—C'est vrai, dit Jacques Mérey.

Et, comme il n'avait pas de temps à perdre:

—À la préfecture! cria-t-il.

Le postillon monta le rue au galop, et au galop entra dans la cour.

Jacques Mérey sauta rapidement à terre; mais pensant qu'il fallait faire plus de façons avec un préfet qu'avec un maître de poste, il se munit de la lettre de Garat qui le chargeait de rechercher l'identité du seigneur de Chazelay, et, sa lettre à la main, il entra dans le cabinet du préfet.

—Citoyen préfet, dit-il, je suis chargé par le ministre de la Justice, dont voici l'ordre, de constater l'identité du ci-devant seigneur de Chazelay, qui a été fusillé le 20 du présent mois à Mayence. J'arrive de Mayence, où cette identité a été constatée; mais ma mission ne s'arrêtait point à lui; elle s'étendait aux autres membres de sa famille, à sa sœur et à sa fille, qui habitent Bourges.

—Mais qui ne l'habitent plus, monsieur; elles sont parties le 24 de ce mois-ci.

—Et où sont-elles allées?

—Je ne pourrais pas vous le dire précisément; leur passeport était pour l'Allemagne.

—Et quel est le médecin qui soignait la jeune fille?

—Un excellent médecin, très patriote, M. Dupin.

—Seriez-vous assez bon pour me dire où demeure M. Dupin?

—Tout près, rue de l'Archevêché.

Jacques Mérey salua le préfet, et se fit conduire chez M. Dupin.

Là, le même interrogatoire recommença et faillit amener les mêmes réponses; mais, pressé de questions, le médecin voulut bien se rappeler qu'il avait désigné les eaux de Baden ou de Wiesbaden, seulement il ne se rappelait plus lesquelles.

Restait à Jacques Mérey à s'assurer, chose par laquelle il eût dû commencer peut-être, si quelque âme vivante n'était point restée à la maison qui pût donner des nouvelles de celles qui l'habitaient.

Mais le postillon fit observer à Jacques Mérey que, s'il le tenait une heure encore ainsi, il arriverait à lui faire doubler sa poste, ce qui était défendu par les statuts de l'administration.

Jacques Mérey reconnut la vérité de l'observation et se fit ramener Hôtel de la Poste.

Là, le docteur s'informa de la demeure de Mlle de Chazelay.

Elle habitait la maison nº 23 de la rue du Prieuré.

Jacques prit un gamin qui était commissionnaire à l'hôtel et se fit conduire.

La maison nº 23 de la rue du Prieuré était hermétiquement close.

Le gamin frappa à toutes les portes et à toutes les fenêtres; fenêtres et portes restèrent fermées.

Une voisine sortit et répéta ce que Jacques Mérey savait déjà, c'est-à-dire que le 23, vers quatre heures de l'après-midi, ces dames étaient parties.

Elles avaient tout fermé, emporté toutes les clefs, et la chanoinesse, interrogée sur son retour probable, avait dit qu'elle allait rejoindre son frère en Allemagne et qu'elle ignorait si elle reviendrait jamais.

Par la date du départ, il était évident qu'elles ignoraient encore la mort de M. de Chazelay.

Maintenant, qu'était devenue la lettre qu'il avait écrite à l'heure de sa mort?

Le facteur passait.

Jacques Mérey l'appela.

—Mon ami, demanda Jacques Mérey, Mlle de Chazelay a-t-elle dit en partant où il fallait lui adresser ses lettres?

—Non, monsieur, répondit le facteur.

—Elles en ont reçu une cependant depuis leur départ.

—Elles ne l'ont pas reçue, dit le facteur, puisqu'elles n'y étaient pas.

—Je te remercie de m'avoir fait remarquer que j'étais encore plus bête que toi, mon ami, lui dit Jacques Mérey. Mais cette lettre, qu'en as-tu fait?

—Bon! comme elle était affranchie, je l'ai lancée par-dessous la porte; quand ces dames reviendront, elles la trouveront.

Jacques Mérey fit un geste d'impatience; le facteur le remarqua.

—Pourquoi donc aussi affranchissent-ils leurs lettres? dit-il. Du moment où les lettres sont affranchies, la poste ne s'en occupe plus.

Et le facteur passa son chemin, enchanté d'avoir laissé derrière lui cette maxime tout à la louange de l'administration des postes.

Le gamin approcha sa joue des pavés et regarda par-dessous la porte.

—Tiens, dit-il, on la voit, la lettre. Rien ne serait plus facile que de l'attirer avec une baguette.

—Mon ami, dit Jacques Mérey après avoir réfléchi un instant, cette lettre n'est point à moi, cette lettre n'est point pour moi, je n'ai pas le droit de la lire.

Et il lui donna six francs en remerciement de la peine qu'il avait prise de l'accompagner.

Puis il rentra et se fit servir à dîner.

Mais, tout en dînant, il lui vint une idée.

Comme le petit commissionnaire, pour les six francs qu'il avait reçus, croyait devoir rester pour toute la journée au service du voyageur, et qu'il se tenait à la porte de la salle à manger son chapeau à la main:

—Comment t'appelles-tu? lui demanda Jacques.

—Francis, monsieur, pour vous servir, répondit l'enfant.

—Va me chercher le postillon qui, le 23, a conduit Mlle de Chazelay.

—Je le connais, dit le gamin, c'est Pierrot.

—Tu en es sûr?

—Si j'en suis sûr! à preuve qu'il m'a donné un coup de fouet parce que j'avais ramassé et que je mangeais une prune qui était tombée du panier de provisions de mademoiselle Jeanne.

Et Jacques se rappela en effet que, dans une de ses trois lettres à son frère, Mlle de Chazelay désignait sa femme de chambre sous le nom de Jeanne.

—Eh bien! va me chercher Pierrot, garçon, dit Jacques au commissionnaire.

Pierrot accourut avec une promptitude qui annonçait que Francis lui avait parlé des façons libérales du voyageur.

Le postillon avait le visage souriant.

—C'est toi, lui demanda Jacques, qui as conduit la voiture de Mlle de Chazelay, le 24 octobre dernier, à trois heures de l'après-midi?

—Mlle de Chazelay? attendez donc, dit Pierrot, une vieille à mine de religieuse, avec une femme de chambre et une jeune fille qui avait l'air malade, n'est-ce pas?

—C'est cela, dit Jacques Mérey.

—Tu sais bien, Pierrot, que tu m'as donné un coup de fouet?

—Je ne m'en souviens plus, dit Pierrot.

—Ah! mais moi je m'en souviens, dit Francis.

—Ça devait être moi, ça devait être moi, dit le postillon en essuyant sa bouche avec la manche de sa veste, geste familier aux Berrichons.

—Alors tu te rappelles qu'elles ont pris la route de Dijon?

—Oh non! pas tout à fait.

—Alors celle d'Auxerre?

—Non plus, dit Pierrot en secouant la tête, oh! vous n'y êtes pas.

—Comment, je n'y suis pas?

—Je ne voudrais pas vous contrarier, mais vous me demandez la vérité, n'est-ce pas? faut que je vous la dise.

—Vous ne me contrariez pas, mon ami; au contraire, vous me rendrez service en m'indiquant la véritable route qu'elles ont prise. Il faut que je les rejoigne, comprenez-vous? pour une affaire de la plus haute importance.

—Ah bien! si vous voulez les rejoindre, ça n'est ni sur la route de Dijon, ni sur la route d'Auxerre qu'il faut courir.

—Mais sur laquelle alors?

—C'est tout l'opposé, sur celle de Châteauroux.

Un éclair passa dans l'esprit de Jacques.

—Ah! dit-il, elles sont allées au château de Chazelay. Les chevaux à ma voiture, mon ami, les chevaux tout de suite!

—Bon, dit Pierrot, c'est justement à mon tour de conduire.

Et il s'élança dans la cour. Francis disparut en même temps que lui.

Un quart d'heure après, les chevaux étaient à la voiture et Pierrot en selle.

Jacques Mérey paya sa dépense, chercha des yeux son petit commissionnaire pour lui donner le reste de la monnaie que lui avait rendue le maître de poste, mais il ne le vit nulle part.

La voiture partit au grand trot, ce qui était la preuve toujours que Francis n'avait pas gardé le secret sur son écu.

Mais, en sortant de la ville, Jacques Mérey vit son commissionnaire qui lui barrait la route.

Sur ses signes réitérés qu'il avait quelque chose à dire à son voyageur, Pierrot arrête sa voiture.

Le gamin sauta lestement sur le marchepied.

—Qu'y a-t-il encore? demanda Jacques Mérey.

—Il y a, répondit Francis, que, puisque vous allez courir après Mlle de Chazelay jusqu'à ce que vous la rejoigniez, il vaut mieux lui porter sa lettre que de la laisser sous la grand-porte. Elle a plus de chance pour arriver.

—Eh bien? demanda Jacques Mérey.

—Eh bien! la voilà, dit Francis en jetant la lettre dans la voiture, en sautant au bas du marchepied, et en criant à Pierrot: «Fouette, postillon.»

Jacques Mérey réfléchit que ce que venait de lui dire l'enfant était plein de logique; que la lettre que venait de lui remettre Francis contenait, selon toute probabilité, les dernières volontés du père d'Éva; qu'en la laissant où elle était, le vent et la pluie l'auraient bientôt rendue illisible; que mieux valait donc que, dépositaire fidèle, il la conservât intacte et inconnue jusqu'au moment où il la remettrait à l'une des deux personnes qui avaient le droit de l'ouvrir, à Éva ou à Mlle de Chazelay.

Il la mit en conséquence dans la poche secrète de son portefeuille.

XXXII

La maison vide

Jacques Mérey ne s'était pas trompé. Mlle de Chazelay était bien venue à Argenton, et, comme il était impossible d'aller en voiture au château, elle avait loué trois chevaux à la seule auberge de la ville, et s'était fait conduire à Chazelay par des hommes conduisant les trois montures au pas.

Les trois femmes y avaient passé une nuit, et le lendemain elles étaient revenues.

Puis on avait remis les chevaux de poste à la voiture, et cette fois on était parti pour La Châtre, Saint-Amand, Autun, la Bourgogne, etc., etc.

Or, comme Mlle de Chazelay avait cinq jours d'avance sur Jacques Mérey; comme, n'ayant pas reçu la dernière lettre de son frère qui lui annonçait son exécution, elle n'avait pu qu'obéir à l'avant-dernière lettre dans laquelle il lui ordonnait sans doute de le rejoindre; comme les eaux de Baden-Baden ou de Wiesbaden n'étaient qu'un moyen d'ouvrir aux trois fugitives les portes de l'Allemagne, Jacques Mérey, brisé de fatigue, ayant fait plus de six cents lieues par de mauvaises routes, ne jugea point urgent de se remettre en voyage, et se fit descendre à la porte de sa maison, si longtemps appelée la maison mystérieuse, et qui n'était plus que la maison vide.

Il y avait un peu plus de deux mois qu'il l'avait quittée.

Au bruit de la voiture s'arrêtant devant la porte, la vieille Marthe accourut et jeta un grand cri.

Elle avait cru ne jamais revoir son maître.

Lorsque Jacques Mérey fut entré et que la porte se fut refermée, il s'arrêta au bas de l'escalier, ne sachant où aller d'abord et tiré de tous côtés par ses souvenirs.

Sa mémoire réunissait dans un seul embrassement ces sept années qui, aujourd'hui qu'elles étaient écoulées, semblaient n'avoir eu que la durée d'un jour.

Il voyait Éva depuis le moment où il l'avait déroulée sur le tapis aux yeux de Marthe, objet informe, être inachevé, jusqu'à celui où elle avait été si cruellement arrachée de ses bras par un homme que la mort avait arraché de la vie avec la même cruauté, la même impitoyable froideur.

Et, quoiqu'elle ne fût plus dans la maison, elle y flottait comme flotte une ombre invisible, et perceptible cependant, aux lieux que son corps a habités.

Tout était comme Jacques Mérey l'avait laissé. Il monta d'abord à la chambre d'enfant d'Éva, et retrouva le berceau dans lequel elle était restée de sept à dix ans, c'est-à-dire à cette époque végétative de la vie où, chrysalide d'amour, la beauté et l'intelligence luttaient tout ensemble contre la laideur et le néant.

Puis à sa chambre de jeune fille, où elle commença devant le miroir magique à dérouler et à nouer ses longs cheveux en cambrant sa taille de roseau aussi onduleuse que ces beaux torses de Jean Goujon dont les bras soutiennent des corbeilles tandis que le bas du corps se perd et se divinise dans les draperies.

Puis de là il monta dans l'atelier, où l'orgue était resté ouvert et muet; il se rappela le jour où, à la suite d'une commotion électrique qui l'avait enveloppée d'un fluide vivifiant, elle était allée d'elle-même au piano, et, à son éternel étonnement, avait joué les mesures indécises, mais reconnaissables, d'un air entendu la veille. Là étaient les livres où ses yeux avaient déchiffré le premier mot, et lorsqu'il s'approcha sans le voir du haut de l'armoire où il était couché, le chat inapprivoisable bondit sur la fenêtre par laquelle il avait l'habitude de fuir.

Là, pêle-mêle sur les chaises, étaient les livres dans lesquels elle avait étudié la chimie, l'astronomie, la botanique; le dernier qu'elle avait ouvert, encore à l'endroit où la lecture s'était arrêtée.

Je ne connais pas d'endroits sous le vaste dôme des cieux où tombe du passé une mélancolie plus douce que dans une chambre devenue vide par une longue absence ou par la mort, après avoir été habitée, vivifiée, animée par une belle créature de quinze ans; son essence juvénile a passé dans tout; son haleine, l'émanation qui flotte autour de toute sa personne, composent une atmosphère à part qui vous fait amoureux avant qu'on ne sache même ce que c'est que l'amour.

Et qu'est-ce alors, quand on le sait!

Les bras tendus, car un voile flottait devant ses yeux, Jacques Mérey, ne la voyant plus au milieu de cette vapeur qui semblait, comme le nuage de Virgile, cacher une déesse, Jacques Mérey alla instinctivement à l'orgue et posa au hasard, on l'eût cru du moins, ses deux mains sur les touches.

Un frémissement sonore s'échappa de l'instrument divin; pendant dix minutes, Jacques Mérey n'en tira que des harmonies, au milieu desquelles une plainte revenant sans cesse laissait tomber une larme sur le cœur, éveillant la même sensation que, dans un caveau sombre, fait éprouver la goutte d'eau qui tombe régulièrement dans un bassin de cristal.

Au bout de quelques instants cette plainte mélodieuse fut insuffisante, elle se traduisit par le nom d'Éva; mais, à peine Jacques Mérey l'avait-il prononcé trois fois, qu'il ne put supporter ce crescendo de douleur et que son cœur éclata en sanglots.

Le docteur s'élança hors de la chambre sans avoir rien vu de ses anciens instruments de chimie: creusets à poussière de mercure, cornues impuissantes et oubliées, matrice rouge de cinabre, aux rebords de laquelle s'est figée une écume d'argent vermeil, vase dans lequel le carbone pur a commencé de se transformer en diamant, il oublia tout. Ce nom d'Éva était le glas funèbre qui mettait au tombeau tous ces rêves que la science avait caressés, comme Ixion la nuée de laquelle naquit le peuple fabuleux des Centaures.

En deux bonds il franchit l'escalier, et du troisième il se trouva dans le jardin.

Là ses souvenirs étaient non moins pressés, non moins vivants, non moins tendres, et, par conséquent, non moins douloureux.

Là était le ruisseau dans lequel, pour la première fois, elle se regarda en buvant; la tonnelle où elle écoutait chanter le rossignol jusqu'à une heure du matin; l'arbre où, pour la première fois, en se dressant pour cueillir la pomme vermeille, elle s'aperçut qu'elle était nue et rougit de pudeur.

Et Jacques Mérey allait du ruisseau à la tonnelle, de la tonnelle à l'arbre de la science, se disant que son espoir était insensé, et n'en espérant pas moins voir tout à coup apparaître Éva à l'angle de quelque buisson, au détour de quelque allée.

Mais ce fut surtout en s'approchant de la grotte que le cœur lui battit; c'était là, au murmure de cette source, qui, avec le ruisseau échappé du pied de l'arbre de la science, alimentait la petite rivière du jardin, qu'appuyés tous deux à la roche moussue, Éva lui avait dit pour la première fois qu'elle l'aimait.

Cette voix chérie, cet accent mélodieux qui pénètre jusqu'au fond du cœur, ce mot pour lequel toutes les langues de la terre ont choisi leurs plus douces voyelles, leurs consonnes les plus euphoniques, ne l'entendrait-il plus?

Pour lui seul n'y aurait-il plus de printemps, plus de soleil, plus d'amour?

Dans quelle erreur profonde était-il lorsque, jeté dans ces débats solennels de la tribune qui faisaient et qui défaisaient des monarchies, dans ces grandes luttes de la guerre qui chassaient la terreur d'un camp dans l'autre et qui renvoyaient éclater sur l'Allemagne l'orage qui grondait sur la France, dans quelle erreur profonde était-il quand il avait espéré donner tout cela en pâture à son cœur, à la place de son amour?

Oh! son amour, il était, certes, depuis son départ d'Argenton, demeuré au fond de toute chose; pas un jour, pas une heure, pas un instant, il n'avait cessé d'y songer, et voilà que, depuis qu'il était rentré dans cette maison, pas une seconde il n'avait pensé à ces grandes catastrophes au milieu desquelles il avait déjà joué et allait encore jouer un rôle.

Voilà qu'il avait oublié, comme si jamais ils n'eussent existé, Danton, Dumouriez, Kellermann, Valmy, le roi de Prusse, Brunswick, la Montagne, la Gironde, l'éloquent Vergniaud, Mme Roland la sainte, Mme Danton la martyre, l'immonde Marat laissant derrière lui chez Talma sa trace fétide, et le faible roi prisonnier au Temple, avec une femme coupable, deux enfants innocents, une sœur angélique.

Où retrouver Éva? Vivre tous les jours qui lui restaient à vivre sans jamais entendre parler de princes ou de rois, sans jamais voir reluire au soleil d'or d'une épaulette ou la lame d'un sabre, sans savoir s'il y avait un monde autour de cette maison et de ce jardin qui étaient son univers, voilà le seul bonheur qu'il eût demandé à Dieu, s'il n'eût placé Dieu si haut, que nos douleurs les plus poignantes, comme nos joies les plus sublimes, ne pouvaient, partant de si bas, monter jusqu'à lui.

Nous avons raconté les rêves du jour, nous n'essayerons pas de peindre ceux de la nuit.

Le premier bruit qu'entendit Jacques Mérey dans la maison fut celui d'Antoine ouvrant sa porte et frappant du pied en criant:

Cercle de vérité, centre de justice!

Jacques Mérey eut du bonheur à revoir celui à qui il avait rendu un éclair de raison, n'ayant pas pu lui rendre sa raison tout entière.

Derrière lui monta Baptiste, qu'il reconnut à son tour au bruit que faisait sa jambe de bois frappant chaque marche de l'escalier.

Si Antoine lui devait une partie de sa raison, celui-là lui devait une partie de son corps.

C'étaient deux hommes à qui Jacques Mérey eût pu dire «Mourez pour moi,» et qui seraient morts sans demander pour quelle cause il demandait leur vie.

Au reste, toute la ville d'Argenton était rassemblée devant la porte de la maison mystérieuse. Seulement, comme on savait Jacques Mérey triste, on avait banni toute gaieté de la réception qu'on voulait lui faire.

C'étaient des électeurs qui venaient remercier leur mandataire d'avoir déjà illustré son mandat. Et, en effet, on avait appris à Argenton la conduite que Jacques Mérey avait menée à Verdun. On savait qu'il s'était chaudement battu à Grand-Pré, et que c'était lui enfin qui avait rapporté à la Convention les trois drapeaux conquis dans la campagne.

Ils avaient lu dans le journal la mort du seigneur de Chazelay; il était peu regretté dans le pays: on savait tout le mal qu'il avait fait à Jacques Mérey. Et cependant, comme on connaissait l'amour immense qu'il avait pour sa fille, toute cette foule, toute vulgaire qu'elle fût, qui attendait Jacques pour le remercier du passé et le prier de se continuer dans l'avenir, eut la délicatesse de ne pas lui dire un mot du père ni de la fille.

Mais ce fut à qui lui parlerait, obtiendrait un mot de lui, lui toucherait la main, lui jetterait son vœu de bonheur. Si l'on eût osé, pour gagner sa voiture, Jacques Mérey eût marché sur des jonchées de feuilles et de fleurs.

Les chevaux arrivèrent; au bruit des grelots, chacun s'écarta.

Au moment de monter en voiture, Jacques Mérey fit signe qu'il voulait parler.

Aussitôt il se fit un grand silence.

—Mes amis, dit-il, nous allons entrer dans une série de luttes terribles. Peut-être y laisserai-je ma vie, mais à coup sûr je n'y laisserai pas mon honneur, et vous serez toujours non seulement contents, mais fiers de votre élu. Si je viens à succomber dans la lutte, je vous recommande ma vieille Marthe et mes deux bons amis Antoine et Baptiste, c'est tout ce que je laisserai sur la terre après moi.

Puis, comme la voiture s'ébranlait pour partir, il n'y put résister plus longtemps, et ce cri échappa de son cœur:

—Si elle revient, n'est-ce pas, vous me le ferez savoir?

Et, de toutes ces bouches qui semblaient attendre cette confidence pour parler, de tous ces cœurs qui semblaient attendre cet appel pour s'ouvrir, s'échappa cette promesse unanime:

—Oh oui! oui! oui!

Pas une voix n'avait nommé Éva, et tous savaient que c'était d'elle qu'il avait voulu parler.

XXXIII

Où Jacques Mérey perd la piste

En quittant Argenton, la voiture prit la route de Saint-Amand. C'était le même postillon qui avait conduit Mlle de Chazelay qui conduisait Jacques Mérey.

À la première poste, c'est-à-dire à La Châtre, de nouvelles informations furent prises, et de postillon à postillon on eut encore une certitude.

À Saint-Amand, les renseignements commencèrent à être plus difficiles; il fallut consulter les livres de poste, très exactement tenus à cette époque à cause des lois contre les émigrés.

À Autun, on perdit la trace. Probablement les voyageuses avaient passé pendant la nuit, et le maître de poste n'avait pas jugé à propos de se lever pour inscrire les chevaux sur son registre.

À Dijon, comme on dit en termes de chasse, on en revit, puis on continua, sur des indices plus ou moins certains, la route jusqu'à Strasbourg.

À Strasbourg, on se retrouva dans l'incertitude. Les trois dames avaient logé à l'Hôtel du Corbeau. Le nom de Mlle de Chazelay, voyageant avec une femme de chambre, était écrit sur les registres, et le maître de l'hôtel avait été faire virer le passeport au comité, qui avait envoyé un de ses membres accompagné d'un médecin pour s'assurer si véritablement une des dames était malade et avait besoin de prendre les eaux.

Le médecin trouva, en effet, la plus jeune des trois voyageuses si faible, si pâle, si souffrante, qu'il ne fit aucune difficulté pour lui laisser continuer son voyage.

Mlle de Chazelay avait passé le Rhin à Kehl, et s'était arrêtée à Baden, à l'Hôtel des Ruines.

Là, elle avait annoncé qu'elle comptait rester un mois tandis que sa nièce prendrait les eaux; elle avait fait son prix avec le maître de l'hôtel, puis tout à coup, à la lecture d'un journal, la plus âgée des voyageuses était tombée dans une attaque de nerfs et avait déclaré qu'elle voulait partir à l'instant pour Mayence.

Mais la plus jeune des voyageuses était si souffrante, que le médecin des eaux, qui l'avait déjà visitée, avait déclaré qu'elle ne pouvait supporter la voiture.

On avait alors, comme faisaient les voyageurs à cette époque, frêté une jolie barque, et l'on avait pris la voie du Rhin.

Il n'y avait dans tout cela aucun doute pour Jacques Mérey, ces dames étaient venues à Baden-Baden, en effet, avec l'intention d'y prendre les eaux, puis Mlle de Chazelay avait lu dans un journal, tombé par hasard entre ses mains, l'exécution de son frère.

De là l'attaque de nerfs et la résolution de partir à l'instant pour Mayence.

Mais Jacques Mérey savait d'avance que Mlle de Chazelay ne trouverait sur l'exécution de son frère que les renseignements vagues qu'il eût trouvés lui-même s'il n'avait pas eu une mission spéciale à ce sujet.

Les voyageuses seraient donc forcées d'aller jusqu'à Francfort. Mais à Francfort aucune pièce ne leur serait communiquée, si ce n'est une copie de l'interrogatoire et le procès-verbal d'exécution pour servir d'extrait mortuaire.

Maintenant Custine serait-il toujours à Francfort? Dans ce temps de rapides conquêtes, on ne savait jamais où retrouver les généraux.

Il s'informerait en passant par Mayence.

Le hasard servit Jacques Mérey à merveille; depuis la veille le général Custine avait établi son quartier à Mayence, laissant garnison à Francfort, qui était encore fortifié à cette époque.

C'était un jour de voyage de moins, et, on se le rappelle, le docteur n'avait que quinze jours de congé.

Il arriva le 2 novembre à Mayence.

Il alla serrer la main du général, qui paraissait fort triste. Il était question de faire le procès de Louis XVI.

La Convention le jugerait.

Louis XVI, jugé par la Convention, était d'avance condamné à mort.

M. de Custine, homme de vieille race, pouvait-il rester au service d'un gouvernement qui aurait condamné son roi?

Toutes ces choses ne furent pas dites mais devinées, après quoi Jacques demanda s'il pourrait revoir son jeune ami Charles André?

Le général sonna.

—Voyez dans les bureaux, dit-il, si le citoyen Charles André s'y trouve.

Puis, se tournant vers le docteur:

—À propos, lui dit-il, n'oubliez pas de lui demander une lettre arrivée pour vous le lendemain ou le surlendemain de votre départ. Charles André, ne sachant où vous l'envoyer, l'aura gardée.

Les deux hommes se quittèrent poliment, mais sans regrets. Ces deux natures opposées s'emboîtaient mal l'une avec l'autre.

Quelle différence avec Charles André! Les deux jeunes gens n'avaient eu besoin que d'un regard pour lire au fond du cœur l'un de l'autre; aussi fut-ce les bras ouverts qu'ils s'abordèrent.

En deux mots, Jacques lui expliqua la cause de son retour.

—Je les ai vues, dit Charles André; c'est à moi qu'elles se sont adressées.

—Éva était bien souffrante? demanda Jacques.

—Bien souffrante, mais bien belle.

Jacques hésita un instant; il avait les timidités d'un premier amour.

—Vous lui avez parlé? demanda-t-il en hésitant.

—Oui, j'ai eu le bonheur de rester seul avec elle, elle qui semblait muette ou trop faible pour parler. Je m'approchai d'elle et lui dis:

»—Mademoiselle, je l'ai vu.

»Elle bondit.

»—Vous avez vu Jacques Mérey? dit-elle.

»Elle avait deviné que c'était de vous que je voulais parler.

»—J'ai vu Jacques Mérey, repris-je; j'ai vu l'homme qui vous aime plus que sa vie.

»Elle poussa un cri et me jeta les bras au cou.

»—Vous êtes mon ami pour toujours, dit-elle. Oh! moi aussi je l'aime! je l'aime! je l'aime!

»Et elle ferma les yeux comme si elle allait mourir.

»—Mademoiselle, lui dis-je, votre tante peut revenir d'un moment à l'autre; laissez-moi vous dire.

»—Oui, dites, dites.

»—Une lettre que vous lui aviez écrite se trouvait dans les papiers de votre père.

»—Comment cela?

»—Je l'ignore. Mais, en visitant les papiers, il a reconnu l'écriture et m'a demandé de copier cette lettre.

»—Oh! cher Jacques!

»—Puis, la lettre copiée, j'ai pris la copie et lui ai laissé l'original.

»—Vous avez fait cela? s'écria la belle enfant folle de joie.

»—Oui. Ai-je eu tort?

»—Comment vous appelez-vous, monsieur?

»—Charles André.

»—Votre nom est là, dit-elle en mettant la main sur son cœur.

»Je m'inclinai.

»—Ah! lui dis-je, mademoiselle, c'est trop de reconnaissance.

»—Vous ne savez pas tout ce que je lui dois, à cet homme, à ce génie, à cet ange du ciel! J'étais une pauvre créature, dénuée, abandonnée, ne connaissant rien à sept ans qu'un chien, Scipion; c'était mon seul ami. Je ne parlais pas, je ne voyais pas, je ne pensais pas. Il m'a donné la voix; il m'a soufflé la pensée pendant sept ans, comme le sculpteur florentin penché sur les portes du baptistère de Notre-Dame-des-Fleurs. Il a ciselé mon corps, mon cœur, mon esprit; tout ce que je sais, je le lui dois; tout entière je suis à lui. Pourquoi me trouvez-vous froide à la mort de mon père? c'est que je ne connais mon père que pour nous avoir séparés. Je n'avais jamais pleuré, je ne savais pas ce que c'était que les larmes: mon père m'est apparu et j'ai manqué mourir de douleur!

»En ce moment, sa tante rentra.

»—Si vous le revoyez jamais, me dit-elle en me serrant la main, dites-lui que je l'aime.

»Mlle de Chazelay entendit ces derniers mots.

»—Qui aimez-vous si fort? demanda-t-elle sèchement.

»—Jacques Mérey, madame, répondit la jeune fille.

»—Vous êtes folle, dit Mlle de Chazelay.

»—Je le serai peut-être un jour, répondit la jeune fille; mais qui m'aura rendue folle? vous le savez.

»—Dans tous les cas, à partir d'aujourd'hui, dites-lui adieu pour toujours; jamais nous ne rentrerons en France. Venez.

»Mlle de Chazelay suivit sa tante, et je ne les ai pas revues.»

—Merci, mon ami, merci, s'écria Jacques Mérey au comble de la joie. J'en sais tout ce que je pouvais espérer de savoir. Elles vont ou à Vienne ou à Berlin. Elles émigrent.

Un soupir passa à travers ses lèvres.

—Je ne puis les suivre à l'étranger, et d'ailleurs le général m'a dit que vous aviez une dépêche à me remettre.

—Ah! c'est vrai, dit Charles André.

Et il tira d'un portefeuille une lettre portant le grand cachet de la République et le timbre du ministère de l'Intérieur.

Jacques Mérey décacheta la lettre et la lut.

Lecture faite, il tendit la main au jeune officier.

—Adieu, lui dit-il, je pars.

—Vous partez ainsi, à l'instant même?

—Quel jour du mois sommes-nous? depuis huit ou dix jours que je cours la poste, je suis brouillé avec les dates.

—Nous sommes le 2 novembre, répondit le jeune officier.

Jacques calcula de tête.

—Je serai le 5, dans la journée, près de Dumouriez, dit-il.

—Près de Dumouriez? fit Charles André avec étonnement.

—La Convention m'attache à lui dans sa campagne de Belgique, comme elle m'a attaché à lui dans sa campagne de Champagne.

—Est-ce que vous avez confiance dans cet homme? demanda le jeune officier.

—Dans son génie, oui; dans sa moralité, non. Mais quels que soient ses projets, il a besoin d'une grande victoire. Attendez-vous à un second Valmy.

—Par où allez-vous le rejoindre?

—Ma route est toute tracée: Hombourg, Trèves, Mézières. À Mézières, je saurai où rejoindre Dumouriez.

Les deux jeunes gens se dirent adieu, et, comme Jacques Mérey avait fait renouveler les chevaux de poste pendant sa visite chez le général, il n'eut qu'à monter en voiture et à crier au postillon:

—Route de France, par Hombourg et Mézières!

XXXIV

La veille de Jemmapes

Dumouriez, nous l'avons dit, était revenu à Paris pour concerter avec le gouvernement son plan de l'invasion de la Belgique.

Dumouriez avait pris ses mesures pour avoir, dans chaque parti puissant, un ami puissant dans ce parti:

Il avait Santerre à la Commune;

Il avait Danton à la Montagne;

Il avait Gensonné aux Girondins.

Ce fut d'abord Santerre, l'homme des faubourgs, qu'il fit agir.

Par Santerre, il obtint que l'idée du camp sous Paris serait abandonnée; que tous les rassemblements que l'on avait faits en hommes, tous les approvisionnements que l'on avait réunis en artillerie, en munitions, en effets de campement, seraient reportés en Flandre pour servir à son armée, qui manquait de tout; qu'on y ajouterait des capotes, des souliers et six millions d'argent monnayé pour payer la solde des soldats jusqu'à leur entrée dans les Pays-Bas. Une fois là, la guerre nourrirait la guerre.

Dumouriez était un stratégiste. Quoique le premier il ait donné l'exemple des victoires remportées par masses, système qui fut adopté depuis avec tant de succès par Napoléon, c'était un calculateur à longues vues; il préparait une bataille avec la même intelligence qu'un grand joueur d'échecs prépare son échec au roi et à la reine.

Donc son plan embrassait toute la frontière, depuis la Méditerranée jusqu'à la Moselle.

Montesquiou se maintiendrait le long des Alpes, tout en achevant la conquête de Nice et en conservant la neutralité suisse; Biron, à qui on enverrait des renforts, garderait le Rhin depuis Bâle jusqu'à Landau. Douze mille hommes aux ordres du général Meunier soutiendraient Custine, qui s'était avancé comme un fou jusqu'à Francfort-sur-le-Mein; Kellermann quitterait ses quartiers, passerait entre Luxembourg et Trèves, et, faisant ce que Custine aurait dû faire, il marcherait sur Coblentz; quant à lui, Dumouriez, il prendrait l'offensive avec quatre-vingt mille hommes, et porterait la guerre en Belgique, qu'il adjoindrait au territoire français; il attaquerait par sa frontière ouverte, là où, comme le disait lui-même le téméraire aventurier, on ne pouvait se défendre qu'en gagnant des batailles.

En partant de Paris, Dumouriez avait dit à la Convention:

—Je serai le 15 à Bruxelles et le 30 à Liége.

«Il se trompa, dit Michelet; il fut à Bruxelles le 14 et à Liége le 28.»

L'armée que commandait Dumouriez était une armée de volontaires; quelques vieux soldats seulement de place en place, comme, après une coupe dans les forêts, restent debout des échantillons de grands chênes.

Elle commença par un revers. Il y eût eu de quoi décourager une vieille armée qui n'eût marché que selon les lois de la discipline. Celle-ci marchait à la loi de l'enthousiasme; elle sentait la main de la France qui la poussait en avant; elle n'en tint pas compte.

On avait mis des réfugiés belges à l'avant-garde; c'était pour leur rendre une patrie qu'on faisait la guerre; il était trop juste qu'ils missent les premiers le pied sur la terre de la patrie.

À peine furent-ils à la frontière que rien ne put les retenir; ils s'élancèrent sur la terre natale et attaquèrent les avant-postes. Les avant-postes reculèrent. Les Belges se crurent victorieux; ils poursuivirent les Autrichiens et descendirent des hauteurs dans la plaine. Dumouriez vit la faute qu'ils commettaient, et il envoya quelques centaines de hussards, sous la conduite des deux sœurs Fernig, pour les soutenir.

Ce fut un bonheur. La cavalerie impériale les chargeait et allait les envelopper; sans les hussards et les deux braves enfants qui les conduisaient, la terre natale s'ouvrait sous leurs pas et se refermait sur eux.

Beurnonville et Dumouriez, leur lunette à la main, suivaient l'échauffourée.

Beurnonville voulait se replier et reformer toute cette troupe dispersée en désordre. Mais Dumouriez cria: «En avant!» et, comme Beurnonville le regardait avec étonnement:

—Il faut, dit-il, garder à tout prix l'offensive; le jour où, en face des impériaux, nous ferons un pas en arrière, nous serons perdus.

Les craintes de Beurnonville n'étaient pas sans raisons; les impériaux cédaient si facilement, ils abandonnaient avec tant de courtoisie les meilleures positions, qu'il était évident qu'ils voulaient nous attirer sur un terrain connu d'eux et où ils pussent manœuvrer tout à leur aise.

—Ils veulent nous avoir à leur loisir, dit Beurnonville à Dumouriez.

—Je le sais bien, répondit celui-ci.

—Ils ont préparé leur champ de bataille, dit Beurnonville.

—Je le connais d'avance, répondit Dumouriez.

—Ils veulent une grande bataille, à votre avis?

—Et au vôtre aussi, n'est-ce pas?

—Oui.

—Eh bien! ils l'auront, et cette bataille s'appellera Jemmapes.

Et, en effet, les Autrichiens considéraient Jemmapes comme une position inexpugnable. C'était aussi l'avis du général Clerfayt, un des hommes les plus distingués de l'armée impériale. Beaulieu, qui se fit plus tard une si grande réputation en Italie, voulait, au contraire, prendre vingt-huit ou trente mille vieux soldats, tomber la nuit par surprise sur toute notre armée composée de recrues, l'écraser et la disperser. Mais de pareils coups de main n'étaient pas dans les habitudes de la vieille stratégie autrichienne: le duc de Saxe-Teschen, qui commandait l'armée en chef, préféra attendre l'armée française à Jemmapes et y combattre à l'abri de ses retranchements.

L'Europe avait les yeux sur la France; elle voyait avec étonnement ses armées surgir du sol, non pas seulement pour défendre ses frontières menacées, mais pour envahir les frontières ennemies. On s'attendait toujours à quelque grande victoire de la part des coalisés: mais on avait entendu le canon de Valmy et l'on avait suivi les Prussiens dans leur retraite; mais on avait vu Custine envahir le Palatinat et pousser une pointe téméraire jusqu'à Francfort-sur-le-Mein; et voilà que l'on voyait Dumouriez pousser devant lui toute cette vieille armée impériale qui n'avait jamais eu de rivale que ces grenadiers de Frédéric, dont l'ennemi n'avait jamais vu le dos, disait Voltaire, et qui pour la première fois, dans une retraite de onze jours, nous avaient montré leurs gibernes.

Dumouriez, lui aussi, comme les Autrichiens, voulait une grande bataille. Depuis cinquante ans les Français avaient la réputation d'être les meilleurs soldats du monde, mais seulement pour un coup de main. Depuis cinquante ans, en effet, ils n'avaient pas gagné une seule grande bataille rangée. Valmy ouvrait la série nouvelle; mais Valmy, disait-on, n'était qu'une canonnade, une bataille gagnée l'arme au bras.

Le 5 au soir, Dumouriez était à Valenciennes. Mais le 5 au soir, rien de ce qu'on lui avait promis n'était arrivé. Servan, le ministre de la Guerre, surchargé de travaux, avait succombé à la fatigue et rétablissait sa santé au camp des Pyrénées; il avait été remplacé par Pache, grand travailleur, homme éclairé, simple comme un Spartiate. Il partait de chez lui le matin, emportant un morceau de pain dans sa poche, travaillant des journées entières, et ne sortant pas même du ministère pour manger.

Le 2 novembre, Dumouriez lui avait écrit qu'il lui fallait indispensablement trente mille paires de souliers, vingt-cinq mille couvertures, des effets de campement pour quarante mille hommes, et surtout deux millions d'argent monnayé pour payer la solde des soldats dans un pays où les assignats n'étaient point connus et où chaque homme serait obligé de payer ce qu'il consommerait.

Pache donna des ordres pour que Dumouriez eût tout ce dont il avait besoin; mais en attendant, le 5 était arrivé, on était à la veille de la bataille, et nos soldats n'avaient ni souliers, ni habillements d'hiver, ni pain, ni eau-de-vie.

Ils avaient bien envie de murmurer quelque peu lorsque, vers trois heures de l'après-midi, Dumouriez passa dans les rangs; mais aux premiers qui grognèrent, Dumouriez porta un doigt à sa bouche et, montrant la montagne de Jemmapes où étaient campés les Autrichiens:

—Silence! enfants! dit-il, l'ennemi vous entendrait.

Et alors, pour les consoler, il appela les officiers à l'ordre, et leur lut la lettre du ministre de la Guerre leur annonçant qu'ils recevraient incessamment tout ce qui leur manquait.

Les soldats battirent des mains et promirent d'attendre.

Et cependant, d'où ils étaient, ils pouvaient voir dans tout son ensemble la formidable position qu'ils auraient à enlever le lendemain. Lorsque l'on arrive par la France, on voit, à partir du moulin du Boussu, cet amphithéâtre de coteaux au milieu duquel, entre Jemmapes et Cuesmes, passe la route qui conduit à Mons. Cet amphithéâtre, en effet, commence à la ville et finit au village que nous venons de nommer. Jemmapes est à gauche, Cuesmes est à droite. Jemmapes est bâti au flanc de la montagne et la couvre en partie. Cuesmes, au pied de la montagne, au lieu de défendre, était défendu; les deux montagnes étaient hérissées de redoutes; la route qui les coupe en deux passait à travers une forêt. Elle était palissadée, couverte d'abatis d'arbres. Derrière les derniers abatis et les dernières redoutes, outre ces redoutes et ces abatis, qu'il fallait vaincre et déloger d'abord, on trouvait toute une armée, c'est-à-dire dix-neuf mille soldats autrichiens. L'armée de Dumouriez était plus nombreuse que celle de l'ennemi; mais peu importait, puisque l'on pouvait se déployer et qu'il fallait absolument attaquer par colonnes.

Or tout dépendait de ces têtes de colonne; enlèveraient-elles des maisons crénelées? escaladeraient-elles des retranchements? iraient-elles prendre des canons jusque dans leurs batteries? soutiendraient-elles avec avantage, elles qui n'avaient jamais vu le feu, ce combat corps à corps où les vieilles troupes hésitent si souvent?

Dumouriez avait porté son quartier général au petit village de Rasme. Il était défendu de front par la petite rivière qui porte ce nom; à sa droite par un bois; à sa gauche par les retranchements du Boussu, élevés par les Autrichiens, et qui, ainsi que nous l'avons dit, étaient tombés en notre pouvoir.

Il venait de se mettre à table et mangeait avec grand appétit une soupe aux choux que venait de lui faire son hôtesse, regardant du coin de l'œil un poulet qui tournait au bout d'une ficelle devant un grand feu, lorsqu'une voiture s'arrêta devant la porte et qu'un homme entra en criant:

—Place ce soir à la table! place demain à la bataille!

Cet homme, c'était Jacques Mérey, qui, comme il l'avait dit, rejoignait Dumouriez le 5.

Dumouriez jeta un cri de joie et lui tendit les bras.

—Ma foi! dit-il, je n'attendais plus que vous pour être sûr de la victoire; vous êtes mon porte-bonheur; c'est vous qui vous chargerez pour la Convention des drapeaux de Jemmapes, comme vous vous êtes chargé de ceux de Valmy.

Jacques Mérey se mit à table; tout l'état-major soupa avec la soupe aux choux, le poulet et du fromage, puis chacun se roula dans son manteau et attendit le point du jour.

Une heure avant le lever du soleil, Dumouriez était prêt; car il n'ignorait pas la nuit que venaient de passer ses soldats, et il savait que, le jour venu, ils auraient besoin d'être encouragés.

L'armée française, en effet, avait passé toute la nuit, l'arme au bras, au fond d'une plaine humide où il avait été impossible aux bivacs d'allumer leur feu. Aussi, pendant cette nuit, Beaulieu pour la seconde fois avait-il proposé de tomber sur nos soldats, et, tout affaiblis et trempés qu'ils étaient, de les anéantir.

Comme la première fois, le général en chef avait refusé.

Pour les vieilles troupes habituées et endurcies aux camps en plein air et aux bivacs sous la voûte du ciel, cette nuit eût déjà été une nuit terrible. Lorsque Dumouriez vit ces marécages, où le sol tremblait sous les pieds, et au milieu du brouillard s'agiter toute cette armée, il fut effrayé lui-même de l'état d'anéantissement où il allait la trouver.

Son étonnement fut grand lorsqu'il entendit rire et chanter.

Il leva les yeux au ciel. Jacques Mérey lui posa la main sur l'épaule.

—C'est la force infinie de la conscience et du sentiment du droit, lui dit-il, qui a fait ce miracle.

Et, lorsqu'ils passèrent au milieu d'eux, ils virent que tout en chantant nos soldats grelottaient; le froid du matin faisait claquer les dents aux plus vigoureux, et ce qui les glaçait encore plus, c'était de voir étagés sur la montagne, lorsque le jour parut, les hussards impériaux dans leurs belles pelisses, les grenadiers hongrois dans leurs fourrures et les dragons autrichiens dans leurs manteaux blancs.

—Tout cela est à vous! dit Dumouriez; il ne s'agit que de le prendre.

—Ah! répondit un volontaire de Paris, ce ne serait pas difficile si on avait déjeuné.

—Bon! dit Dumouriez; vous déjeunerez après la bataille; vous en aurez meilleur appétit; en attendant, on va vous distribuer à chacun une goutte d'eau-de-vie.

—Va pour la goutte d'eau-de-vie! répondirent les volontaires.

Ô bienheureuse époque où les armées étaient chauffées par leur enthousiasme, cuirassées par le fanatisme et vêtues par la foi!

L'histoire n'oubliera jamais que c'est pieds nus que nos soldats sont partis l'an Ier de la République pour conquérir le monde.

XXXV

Jemmapes

De même qu'en jetant les yeux sur la carte rien n'était plus facile que de se rendre compte de la bataille de Valmy, de même, en prenant la même peine, rien ne sera plus facile que de se rendre compte de la bataille de Jemmapes.

Nous avons dit que l'armée autrichienne était rangée sur les collines qui s'étendent en amphithéâtre depuis Jemmapes jusqu'à Cuesmes.

Dumouriez adopta le même ordre de bataille.

Le général Darville, qui occupait l'extrême-droite de la ligne, vers Frameries, fut chargé de partir avant le jour et d'aller occuper derrière la ville de Mons les hauteurs formant la seule retraite des Autrichiens.

Beurnonville, qui venait après Darville dans notre ordre de bataille, devait marcher droit sur Cuesmes et l'aborder de face. Le duc de Chartres, à qui, dans son plan de royauté, Dumouriez destinait les honneurs de la journée, reçut le commandement du centre, et en même temps le grade de général. Sa mission était d'attaquer Jemmapes de front en essayant de pousser une partie de ses hommes dans la trouée que forme la grande route de Mons entre Jemmapes et Cuesmes. Enfin le général Féraud, qui commandait la gauche, devait traverser le village de Quaregnon et se porter sur les flancs de Jemmapes pour soutenir l'attaque du prince.

Partout la cavalerie se tenait prête à soutenir l'infanterie, et notre artillerie à battre chaque redoute en flanc et à éteindre ses feux.

Une réserve considérable d'infanterie et de cavalerie se tenait prête à marcher derrière le petit ruisseau de Vasme.

Ce fut le canon qui, des deux côtés, commença l'attaque; puis, comme l'ordre en avait été donné, Féraud et Beurnonville se détachèrent, l'un allant attaquer la droite de Jemmapes, l'autre attaquant Cuesmes de front.

Mais ni l'une ni l'autre des deux attaques ne réussit.

Il était onze heures; on se battait depuis trois heures au milieu du brouillard, et le brouillard en se levant montra le peu de progrès que nous avions faits. Il fallait, pour emporter la position de Jemmapes, un de ces hommes à qui on dit: «Allez là, et faites-vous tuer!»

Dumouriez avait cet homme sous la main: c'était Thévenot.

Thévenot traverse Quaregnon, fait cesser la canonnade, entraîne tout le corps d'armée de Féraud avec lui, tête baissée, musique en tête, baïonnette au bout du fusil, et aborde les Autrichiens.

De la vallée, où l'on ne pouvait, à cause du brouillard qui se levait lentement, voir les progrès de nos soldats, on les devinait à la musique dont l'harmonie majestueuse semblait marcher devant la France. De temps en temps, des volées de canon couvraient tout autre bruit; mais, dans les intervalles de la détonation, on entendait toujours ces notes terribles de la Marseillaise, devant lesquelles devaient s'ouvrir les portes de toutes les capitales de l'Europe.

Au bruit de cette musique qui s'éloignait toujours, Dumouriez comprit que le moment était venu de lancer le jeune duc de Chartres. Le prince se met à la tête d'une colonne et trouve une brigade qui, voyant déboucher par la route de Mons la cavalerie autrichienne, manifestait une certaine hésitation.

Mais, dans ce moment même, le domestique de Dumouriez, voyant le général qui reculait avec ses hommes, court à lui au milieu du feu, le menace de prendre sa place avec sa livrée, lui fait honte et le pousse en avant; c'est alors qu'arrive le duc de Chartres: ralliant à lui tous les fuyards, en formant un bataillon auquel il donna le nom de bataillon de Jemmapes, il descend de son cheval qui ne peut gravir la pente trop escarpée, et à la tête de ces héros improvisés pénètre au milieu des feux d'une artillerie qui change la montagne en fournaise, jusqu'au village de Jemmapes, d'où il chasse les Autrichiens, et à l'extrémité duquel il fait sa jonction avec Thévenot.

Dumouriez, inquiet de ce qui se passait à sa gauche, prend lui-même une centaine de cavaliers et s'élance sur la route de Jemmapes; mais, à peine est-il au tiers de la montagne, qu'il rencontre le duc de Montpensier envoyé par son frère pour lui annoncer que Jemmapes est au pouvoir des Français.

Du point où il est arrivé, il a vu l'hésitation des troupes qui attaquent Cuesmes; un triple rang de redoutes arrêtait Beurnonville, et cependant, au moment où Dumouriez arrivait, Dampierre s'était élancé seul en avant, et le régiment de flanc l'avait suivi, puis nos volontaires s'étaient précipités, et l'on venait d'enlever le premier étage de la triple redoute.

Mais là il recevait le feu des deux autres. Un instant les volontaires parisiens crurent qu'on les avait réunis et entassés sous le feu de l'ennemi pour les anéantir. Dumouriez arrive, les trouve émus et sombres, et prononçant déjà tout bas le mot de trahison. Ce qui soutenait les deux bataillons jacobins cependant, c'était de voir le bataillon de la rue des Lombards, qui était girondin, recevoir la même pluie de feu. Puis ils étaient sous les yeux des vieux soldats de Dumouriez, qui regardaient comment ces conscrits se conduiraient sur le champ de bataille.

Ce fut en ce moment que Dumouriez, rassuré sur sa gauche, jugea important de faire un suprême effort sur sa droite et se jeta au milieu d'eux.