Comme si elle eût attendu ce moment, la lourde masse des dragons impériaux s'ébranla pour charger l'infanterie parisienne; mais Dumouriez se plaça à la tête de cette infanterie, l'épée à la main.
—Feu à vingt pas seulement! cria Dumouriez. Celui qui aura fait feu avant aura eu peur.
Tous entendirent cet ordre, tous l'exécutèrent; ils laissèrent approcher jusqu'à vingt pas cette cavalerie sous laquelle la terre tremblait, puis à vingt pas les trois bataillons firent feu.
Deux cents chevaux abattus, trois cents hommes tués, leur firent un rempart; puis, ne donnant pas le temps à cette lourde cavalerie de se rallier, il lança sur elle sa cavalerie légère, qui poursuivit les dragons jusqu'à Mons.
Lui alors se mit à la tête des bataillons et entonna la Marseillaise.
Ce fut un entraînement général; tous ces hommes s'avancèrent à la baïonnette en chantant l'hymne de la liberté. Tous sentaient que le monde avait les yeux fixés sur eux à cette heure, et chacun d'eux fut un héros.
En quelques minutes, les deux autres redoutes furent emportées, les canonniers égorgés sur leurs pièces, et les grenadiers hongrois poignardés à leurs rangs.
Dumouriez ne fit halte que sur les hauteurs de Cuesmes, de même que Thévenot et le duc de Chartres n'avaient fait halte que sur les hauteurs de Jemmapes.
Par malheur, Darville avait mal compris l'ordre qui lui enjoignait de garder les collines par lesquelles les Autrichiens devaient faire leur retraite; il s'arrêta à Berthatmont et s'amusa à canonner sans aucun effet les redoutes.
Sans avoir été chargé d'aucune mission particulière, Jacques Mérey avait été vu partout: avec Thévenot lorsqu'il avait attaqué la gauche de Jemmapes; avec le duc de Chartres lorsqu'il avait enfoncé le centre de l'ennemi; avec Dumouriez lorsqu'il avait escaladé les redoutes.
Le lendemain, il se trouvait nommé sur les rapports des trois chefs.
Le compte des morts fait, il se trouva que de chaque côté la perte était à peu près égale: quatre ou cinq mille morts.
Mais la bataille de Jemmapes avait un résultat plus sérieux qu'un calcul arithmétique. La bataille de Jemmapes, c'était la cause des habitants du monde gagnée en première instance à Valmy, en appel à Jemmapes.
La bataille de Jemmapes n'était point, comme la bataille de Valmy, la victoire d'une armée.
C'était la victoire d'un peuple.
De Jemmapes date l'ère de l'infanterie française.
Sous Charles-Quint, l'infanterie espagnole fut la première infanterie du monde.
Sous le grand Frédéric, ce fut l'infanterie prussienne.
Depuis Jemmapes, c'est l'infanterie française.
À partir de Jemmapes, deux chants patriotiques remplacèrent pour nos soldats le vin et l'eau-de-vie que l'on verse chez les autres peuples.
Avec la Marseillaise on gagna les batailles de plaine. Avec le Ça ira! on enleva les redoutes.
Au lieu de déjeuner, nos soldats, nus, à jeun après une nuit de novembre passée dans les marais, avaient chanté et vaincu.
À deux heures, la bataille était gagnée sur tous les points; ils cessèrent de chanter, s'aperçurent qu'ils étaient fatigués et qu'ils avaient faim.
Ils s'assirent et demandèrent du pain.
Ils eurent du pain et de la bière, ce qu'il fallait pour ne pas mourir de faim.
Mais, à l'horizon, les belles plaines de la Belgique, et derrière elle le monde.
J'ai visité le champ de bataille de Jemmapes, comme j'avais parcouru le champ de bataille de Valmy.
À Valmy, pas d'autre monument que le cœur de Kellermann, qui a voulu avoir sa victoire pour tombeau.
À Jemmapes, rien.
Que la France ait été ingrate envers ses enfants, c'est tout simple; les enfants ont deux mères: celle qui les a enfantés comme hommes, celle qui les a enfantés comme peuples.
À la mère qui les a enfantés comme hommes, ils doivent leur amour.
À la mère qui les a enfantés comme peuples, ils doivent plus que leur amour, ils doivent leur sang.
Mais la Belgique, à qui nous ne devions rien et à qui nous donnions la liberté, ne devait-elle pas, elle, une pierre à nos soldats?
Cette pierre, elle en a fait sculpter un lion, et elle a mis ce lion sur le champ de bataille de Waterloo. Ce lion menace la France!
Orgueil de pygmée, ingratitude de géant!
Jacques Mérey fut envoyé à Paris par Dumouriez et chargé de présenter à la Convention le jeune Baptiste Renard, qui avait rallié une brigade au moment où celle-ci pliait.
Il partit le 6, à trois heures, courut la poste toute la nuit, et arriva le 7 à temps pour se présenter à la Convention et annoncer la nouvelle, attendue mais inespérée.
—Citoyens représentants, dit-il, messager de Valmy, je viens vous annoncer la victoire de Jemmapes; en quatre heures, nos braves soldats ont enlevé des positions que l'on croyait inexpugnables.
—Comment cela? demanda le président.
—En chantant, répondit Jacques Mérey.
—Et que demande le général pour sa brave armée?
—Du pain et des souliers.
Il y eut un moment d'enthousiasme immense; les canons des Invalides semblèrent faire feu d'eux-mêmes; la nouvelle s'élança par toutes les portes et s'abattit sur Paris.
La grande ville, qui n'était qu'à moitié rassurée par la victoire de Valmy qui la débarrassait des Prussiens, fut folle de joie.
Les maisons s'illuminèrent toutes seules et dégorgèrent leurs habitants; les rues s'emplirent, les cloches sonnèrent, la foule se porta aux Tuileries.
Marie-Joseph Chénier, qui était de la Convention, fit, séance tenante, la première strophe de son hymne:
La victoire, en chantant, nous ouvre la barrière...
Méhul en fit la musique.
Jacques Mérey détourna l'attention de lui et la ramena sur le jeune Baptiste Renard. Il raconta ce qu'il avait fait comme il savait raconter; il montra l'âme du soldat sous la livrée du domestique, et comment tout avait grandi en France, jusqu'aux cœurs des mercenaires.
La Convention comprit qu'il fallait qu'elle grandît celui qui s'était élevé; elle lui vota et lui donna séance tenante les épaulettes de capitaine.
Puis elle reprit sa séance interrompue.
Le jour où l'on apprit la victoire de Valmy, la République fut proclamée; le jour où l'on apprit la victoire de Jemmapes, le roi fut mis en jugement.
Puis les choses marchèrent à pas de géant.
Bruxelles fut occupé par le général Dumouriez.
La Convention rendit un décret par lequel elle promettait aide et secours à tous les peuples qui voudraient renverser leur gouvernement.
Qu'on me permette d'ouvrir ici une parenthèse que je n'ouvrirais pas dans un autre roman que celui-ci, ni dans un autre journal que le Siècle.
On a dû remarquer, ceux du moins qui nous ont lus avec attention, combien nous avons pris à tâche d'introduire l'histoire nationale dans nos livres, et combien la popularité qu'on nous a faite a été mise au service de l'éducation publique.
Michelet, mon maître, l'homme que j'admire comme historien, et je dirai presque comme poète, au-dessus de tous, me disait un jour: «Vous avez plus appris d'histoire au peuple que tous les historiens réunis.»
Et ce jour-là, j'ai tressailli de joie jusqu'au fond de mon âme; ce jour-là, j'ai été orgueilleux de mon œuvre.
Apprendre l'histoire au peuple, c'est lui donner ses lettres de noblesse, lettres de noblesse inattaquables et contre lesquelles il n'y aura pas de nuit du 4 août.
C'est lui dire que quoiqu'il ait toujours eu ses racines dans la nation, que quoiqu'il ait existé comme commune, comme parlement, comme tiers, il ne date réellement que du jour de la prise de la Bastille.
Pour monter dans les carrosses du roi, il fallait faire ses preuves de 1399.
La noblesse du peuple date du 14 juillet.
Il n'y a pas de peuple sans liberté.
Mais nous qui oublions parfois cette sainte maxime, mais qui toujours à un moment donné nous en souvenons, il est bon de voir, malgré nos défaillances, à quel point nous avons infiltré en Europe le principe révolutionnaire; et, disons-le, relativement à la durée de la vie des peuples comparée à la vie humaine, combien rapidement il s'est fait jour!
Nous venons de dire que le 19 novembre, treize jours après la bataille de Jemmapes, la Convention, comprenant sa puissance et mesurant son droit, avait promis protection et secours à tous les peuples qui voudraient renouveler leur gouvernement.
Pourquoi n'avons-nous pas, l'un après l'autre, le temps de dire ce qu'étaient les rois qui représentaient ces gouvernements?
Angleterre: Georges III, un idiot;—Russie: Catherine, une goule;—Autriche: François II, un Tibère;—Espagne: Charles IV, un palefrenier;—Prusse: Frédéric-Guillaume, un mannequin dont ses maîtresses tenaient le fil.
Mais les peuples ne marchent que les uns après les autres sur la route de Damas, et il leur faut des années de tyrannie pour que les écailles leur tombent des yeux.
L'appel aux peuples de 1792 fut proclamé; le Brabant seul y répondit. La révolution du Brabant fut étouffée.
La révolution de 1830 arriva; le gouvernement provisoire appela les peuples à la liberté. Trois peuples répondirent: L'Italie, la Pologne, la Belgique.
Deux peuples furent noyés dans leur sang: l'Italie et la Pologne. La Belgique y gagna la liberté et une constitution.
Puis vint la révolution de 1848, qui appela tous les peuples à la république.
Et alors ce ne fut plus seulement trois peuples qui réclamèrent leur liberté et demandèrent une constitution; ce fut l'Autriche, ce fut la Prusse, ce fut Venise, ce fut Florence, ce fut Rome, ce fut la Sicile, ce furent les provinces danubiennes, ce fut tout ce qui est éclairé enfin par le soleil de la civilisation qui proclama la république.
L'Italie y gagna son unité; l'Autriche, la Prusse, les provinces danubiennes, des constitutions.
Et nunc intelligite, reges!
Reprenons la suite des événements.
Le 27, un décret réunit la Savoie à la France.
Le 30, prise de la citadelle d'Anvers par le général La Bourdonnaye.
Arrêtons-nous ici encore un moment et jetons un coup d'œil sur l'Angleterre, sur l'Angleterre que nous appelions notre sœur aînée et que nous appelons notre amie.
L'Angleterre, le pays le plus savant en sciences mécaniques, le plus ignorant en force morale, nous avait depuis 1789 regardé faire, sans s'inquiéter autrement de nous; elle avait haussé les épaules à notre enthousiasme, elle avait raillé nos volontaires; au premier coup de canon prussien ou autrichien, elle avait cru les voir s'envoler vers Paris comme une volée d'oiseaux.
Pitt, ce grand politique qui n'a jamais été qu'un commis haineux, Pitt, doublé des Grenville, voyait la France, envahie par la Prusse, former une seconde Prusse.
Tout à coup elle voit s'illuminer le côté de la Belgique. Qu'y a-t-il?
La France est au Rhin; la France est aux Alpes; Anvers est pris!
La baïonnette de la France est sur la gorge de l'Angleterre.
Alors l'île aux quatre mers est prise d'une de ces paniques qui lui sont particulières, comme elle en prit une en 1805 quand elle vit Napoléon à Boulogne, un pied sur les bateaux plats, et une autre, en 1842, quand trois millions de chartistes entourèrent le parlement.
Déjà une société anglaise étant venue féliciter la Convention, son président Grégoire leur dit à leur grande épouvante:
—Estimables républicains, la royauté se meurt sur les décombres féodaux; un feu dévorant va les faire disparaître; ce feu, c'est la Déclaration des droits de l'Homme.
Vous figurez-vous l'effet que ferait la Déclaration des droits de l'Homme dans un pays où un paysan n'a pas le droit de tuer le renard qui mange ses poules ni le corbeau qui abat ses noix?
Cependant le procès du roi se poursuivait, et la nécessité de faire disparaître tout ce qui faisait obstacle à la Révolution devenait impérieuse.
Faire la conquête du monde, pour la France, n'était pas urgent; mais faire la conquête d'elle-même était nécessaire.
La France avait contre elle trois principes ennemis:
L'Église;
La noblesse;
La royauté.
L'Église, on l'a vu par la guerre de la Vendée, qui fut toute aux mains des prêtres.
La noblesse, on l'a vu par les six mille émigrés de Condé qui portèrent les armes contre la France.
La royauté! la royauté, qui était coupable, comme l'ont prouvé les royalistes eux-mêmes, lorsque chacun a réclamé, en 1815, la récompense de services qui n'étaient rien autre chose que des trahisons, et qui cependant, par sa fausse éducation, par son invincible ignorance, par l'erreur du droit divin, pouvait se croire innocente.
La France s'était débarrassée de l'Église en décrétant la mise en vente des biens des couvents.
La noblesse avait débarrassé la France d'elle en émigrant.
Restait donc la royauté.
C'était le dernier obstacle; de là tant de haine dans sa destruction.
La maxime favorite de Louis XVI—c'est M. de Malesherbes, son défenseur lui-même, qui l'a dit, maxime qui dérive directement du fameux mot de Louis XIV: L'État, c'est moi—était celle-ci:
La loi suprême, c'est le salut de l'État.
Seulement, la question est là: l'État est-il dans la royauté ou dans la nation?
La question est reconnue aujourd'hui, et ceux-là mêmes qui règnent avouent en montant sur le trône qu'ils ne sont que les mandataires de la nation.
Il est vrai qu'une fois sur le trône ils l'oublient presque aussitôt.
Mais oublier un principe n'est pas le détruire, c'est forcer les autres de s'en souvenir, voilà tout.
L'erreur disait: «La loi suprême est le salut de l'État.»
La vérité dit: «La loi suprême est le salut public.»
Or le roi avait conspiré contre le salut public:
En essayant de sortir du royaume;
En continuant ses relations avec ses frères;
En protestant contre la Révolution dans son adresse au roi de Prusse;
En demandant à son beau-frère ou en faisant demander par la reine, ce qui était la même chose, les secours de troupes autrichiennes.
La Convention ignorait tout cela, puisque ces faits ne nous furent révélés qu'à la Restauration; mais elle comprenait instinctivement que la mort du roi était nécessaire.
Le roi vivant, qu'en eût-on fait?
Prisonnier, il eût constamment conspiré pour sortir de sa prison.
Exilé, il eût constamment conspiré pour rentrer en France.
La vie du roi était inviolable, dira-t-on.
Mais la vie de la France était-elle moins inviolable que celle du roi?
Tuer un homme est un crime.
Tuer une nation est un forfait.
Et cependant tous ces hommes hésitaient à porter la main, non pas sur le roi, mais sur l'homme.
Presque tous, soit dans leurs discours, soit dans leurs écrits, s'étaient prononcés contre la peine de mort.
Ces hommes qui ont tant tué—nécessité aux coins de fer!—ces hommes avaient presque tous pour principe cette première loi de l'humanité: ce qu'il y a de plus sacré, c'est la vie humaine.
Duport avait dit: «Rendons l'homme respectable à l'homme.»
Robespierre avait dit: «Il faut au moins pour condamner que les jurés soient unanimes.»
Aussi, pour porter le dernier coup à Louis XVI, choisit-on un homme dont l'entrée à la Chambre était une violation de la justice: il n'avait que vingt-quatre ans, Saint-Just.
Étrange précaution de la Providence.
Il monta à la tribune.
Nous connaissons tous Saint-Just. Nous l'avons vu dans ses portraits, grave, mince, roide, le cou perdu dans sa cravate de batiste, avec son teint mat, ses yeux bleu faïence d'une dureté slave, ses sourcils les couronnant comme une barre tirée à la règle au-dessus d'eux, avec cela le front bas et les cheveux descendant jusqu'aux sourcils.
—Pour juger César il n'a fallu, dit-il, d'autre formalité que vingt-deux coups de poignard.
—Il faut tuer, il n'y a plus de loi pour le juger, lui-même les a détruites.
—Il faut le tuer comme ennemi, on ne juge qu'un citoyen; pour juger le tyran il faudrait d'abord le faire citoyen.
—Il faut le tuer comme coupable pris en flagrant délit, la main dans le sang. La royauté est d'ailleurs un crime éternel, un roi est hors la nature; de peuple à roi, nul rapport naturel.
Il faut lire cette page, que nous empruntons à Michelet, pour se faire une idée exacte de l'effet que produisit le discours de Saint-Just.
«L'atrocité du discours eut un succès d'étonnement. Malgré les réminiscences classiques qui sentaient leur écolier (Louis est un Catilina, etc., etc.), personne n'avait envie de rire. La déclaration n'était pas vulgaire; elle dénotait dans le jeune homme un vrai fanatisme. Ses paroles, lentes et mesurées, tombaient d'un poids singulier et laissaient de l'ébranlement, comme le lourd couteau de la guillotine. Par un contraste choquant, elles sortaient, ces paroles froidement impitoyables, d'une bouche qui semblait féminine. Sans ses yeux bleus fixes et durs, ses sourcils fortement barrés, Saint-Just eût pu passer pour une femme. Était-ce la vierge de Tauride? Non, ni les yeux, ni la peau, quoique blanche et fine, ne portaient à l'esprit un sentiment de pureté. Cette peau très aristocratique, avec un caractère singulier d'éclat et de transparence, paraissait trop belle et laissait douter s'il était bien sain.
»L'énorme cravate serrée, que seul il portait alors, fit dire à ses ennemis, peut-être sans cause, qu'il cachait des humeurs froides. Le cou était comme supprimé par la cravate, par le collet roide et haut; effet d'autant plus bizarre que sa taille longue ne faisait point du tout attendre cet accourcissement du cou. Il avait le front très bas, le haut de la tête comme déprimé, de sorte que les cheveux, sans être longs, touchaient presque aux yeux. Mais le plus étrange était son allure d'une roideur automatique qui n'était qu'à lui. La roideur de Robespierre n'était rien auprès. Tenait-elle à une singularité physique, à un excessif orgueil, à une dignité calculée? Peu importe. Elle intimidait plus qu'elle ne semblait ridicule. On sentait qu'un être tellement inflexible de mouvement devait l'être aussi de cœur. Ainsi, lorsque dans son discours, passant du roi à la Gironde, et laissant là Louis XVI, il se tourna d'une pièce vers la droite et dirigea sur elle avec sa parole, sa personne tout entière, son dur et meurtrier regard, il n'y eut personne qui ne sentît le froid de l'acier.»
Louis XVI fut condamné à mort sans sursis à la majorité de trente-quatre voix.
Jacques Mérey motiva ainsi son vote:
—Ennemi de la mort comme médecin et ne pouvant cependant méconnaître la culpabilité de Louis XVI, je vote pour la prison perpétuelle.
Il venait de prononcer deux arrêts à la fois: celui de Louis XVI et le sien.
De tout ce que nous venons d'écrire, il demeure clair pour les lecteurs que Louis XVI fut condamné parce qu'il était un danger national.
La France, qui devait non seulement vivre et prospérer par sa mort, mais secouer, lui mort, l'esprit de la révolution sur les autres peuples, devait mourir avec lui et par lui.
Ce qu'on voulut tuer surtout, avec le roi, c'est l'appropriation d'un peuple à un homme.
Le Breton Lanjuinais l'a dit: «Il y a de saintes conspirations.»
Les conspirations saintes, c'est le retour du droit, c'est la rentrée du vrai maître dans la maison, c'est l'expulsion de l'intrus.
Les vrais régicides ne sont point Thraséas et ses complices qui tuèrent Caligula, ce sont les flatteurs qui persuadèrent à Caligula qu'il était dieu!
Le roi entendit avec beaucoup de calme sa sentence, que le ministre de la Justice alla lui lire au Temple.
Une circonstance bizarre, presque providentielle, l'avait depuis longtemps mis en face de sa propre mort.
M. de Richelieu, le courtisan par excellence, avait à prix d'or, et pour en faire cadeau à Mme du Barry, acheté le beau portrait de Charles Ier par Van Dick.
Quel rapport y avait-il entre Mme du Barry, le roi d'Angleterre et le peintre flamand?
Il fallait un bien fin courtisan pour le trouver.
Le jeune page qui tient le cheval du roi était portrait comme le roi. C'était le page favori de Charles Ier. Il s'appelait Bary.
Il s'agissait de faire accroire à Mme du Barry que le page était un des ancêtres de son mari.
Ce ne fut pas chose difficile; la pauvre créature croyait tout ce que l'on voulait.
Elle avait son appartement dans les mansardes de Versailles. Elle plaça le tableau debout contre la muraille. Il était de hauteur avec l'appartement.
M. de Richelieu l'avait au reste renseignée sur ce qu'était Charles Ier.
Et quand Louis XV la venait voir, elle le faisait asseoir sur son canapé, placé juste en face du portrait, et elle lui disait:
—Tu vois, la France, c'est un roi qui a eu le cou coupé pour n'avoir pas osé résister à son parlement.
Louis XV mourut. Mme du Barry fut exilée. Le chef-d'œuvre de Van Dyck demeura dans les mansardes de Versailles.
Puis les journées des 5 et 6 octobre arrivèrent. Louis XVI et la famille royale furent ramenés à Paris.
Les Tuileries, inhabitées depuis longtemps, étaient démeublées. On prit au hasard, dans les appartements vides de Versailles, des meubles et des tableaux.
Les appartements des anciennes favorites fournirent leur contingent.
Louis XVI, en entrant dans sa chambre à coucher, se trouva en face du portrait de Charles Ier.
Il prit ce hasard pour un avertissement de la Providence, et depuis ce jour pensa à la mort.
Il dormit profondément la veille de l'exécution, se réveilla avant le jour, entendit la messe à genoux, refusa de voir la reine à qui il avait promis de dire adieu la veille, de peur de s'attendrir.
Enfin, à huit heures, il sortit de son cabinet et entra dans sa chambre à coucher, où l'attendait la troupe.
Tout le monde avait le chapeau sur la tête.
—Mon chapeau? demanda Louis XVI.
Cléry le lui remit et il se coiffa.
Puis il ajouta:
—Cléry, voici mon anneau d'alliance; vous le remettrez à ma femme et lui direz que ce n'est qu'avec peine que je me sépare d'elle.
Puis, tirant son cachet de sa poche:
—Voici pour mon fils, dit-il.
Sur le cachet étaient gravées les armes de France.
Dans les traditions royales, c'était le trône qu'il lui transmettait.
Il s'approcha d'un homme de la Commune, nommé Jacques Roux.
—Voulez-vous recevoir mon testament? lui demanda-t-il.
L'homme se recula.
—Je ne suis ici, dit-il, que pour vous conduire à l'échafaud.
—Donnez, dit un autre municipal; je m'en charge.
—Prenez-vous votre redingote, sire? demanda Cléry.
Il fit signe que non.
Il était en habit de couleur sombre, en culotte noire, en bas blancs, en gilet de molleton blanc.
Au fond de la voiture, son confesseur, l'abbé Edgeworth, Irlandais, élève des jésuites de Toulouse, prêtre non assermenté, l'attendait.
Il y monta, s'assit près de lui. Deux gendarmes montèrent derrière lui et s'assirent sur la banquette de devant.
Le roi tenait un livre de messe à la main; il se mit à lire des psaumes.
Il était dans une voiture à lui.
Les rues étaient à peu près désertes, portes et fenêtres étaient fermées; personne ne paraissait même derrière les vitres.
On eût dit une nécropole.
Le pouls de Paris ne battait plus que sur la place de la Révolution.
Il était dix heures dix minutes lorsque la voiture s'arrêta en face du pont tournant.
Les commissaires de la Commune étaient sous les colonnes du garde-meuble; ils avaient mission d'assister à la mort et de dresser procès-verbal de l'exécution; autour de l'échafaud, une triple batterie de canons menaçait les spectateurs de trois côtés, laissant entre leurs affûts et la plate-forme un grand espace vide; de tous côtés on ne voyait que troupes, car il avait été question d'un complot pour enlever le prisonnier.
Grâce à cette quadruple haie de troupes qui environnaient de tous côtés l'échafaud, et qui s'ouvrirent pour laisser passer les condamnés, les spectateurs les plus proches étaient à plus de trente pas.
Ces militaires étaient des fédérés que l'on avait choisis parmi les plus exaltés.
Vingt tambours, avec leurs caisses, se tenaient sur la face de l'échafaud où se trouvait la lucarne, et tournaient le dos par conséquent au pont Louis XV.
La voiture s'arrêta à quelques pas des degrés par lesquels on montait à la plate-forme.
Le roi retrouva quelques paroles impérieuses pour recommander son confesseur aux deux gendarmes qui étaient avec lui dans la voiture.
Puis il descendit vaillamment le premier; son confesseur le suivit.
Les aides de l'exécuteur se présentèrent pour le déshabiller, mais lui fit un pas en arrière, jeta à terre son habit, son gilet et sa cravate.
Alors, au pied des degrés, une lutte d'un instant eut lieu entre les valets et lui.
Ils voulaient lui lier les mains avec des cordes.
Mais alors Sanson s'avança. Comme il l'avait dit à Jacques Mérey, il était un vieux serviteur de la royauté.
De grosses larmes roulaient le long de ses joues.
Voyant que le roi ne voulait pas se laisser lier les mains avec des cordes, il tira de sa poche un mouchoir de fine batiste, et, avec la même humilité qu'un valet de chambre:
—Avec un mouchoir, sire, dit-il.
Ce mot, sire, que Louis XVI n'avait entendu depuis si longtemps que dans la bouche de son défenseur Malesherbes, qui, quoique en face de la Convention, ne l'appela jamais autrement, le toucha profondément. Il tendit les deux mains et se les laissa lier avec le mouchoir.
Pendant ce temps, l'abbé Edgeworth s'était approché du roi et lui disait:
—Souffrez cet outrage comme une dernière ressemblance avec le Dieu qui va être votre récompense.
Mais déjà le roi avait tendu les deux mains, et, en tendant les mains, acceptant cette comparaison entre lui et Jésus-Christ:
—Je boirai le calice jusqu'à la lie, dit-il.
Le roi s'appuya sur le prêtre pour monter les marches de l'échafaud trop roides pour qu'il pût les gravir sans soutien; mais à la dernière marche une espèce de vertige lui prit; il s'élança sur la plate-forme jusqu'à son extrémité et s'écria:
—Français, je meurs innocent du crime que l'on m'impute. Je pardonne...
En ce moment, à un signe de Henriot, les vingt tambours partirent à la fois et étouffèrent la voix du roi dans leur roulement.
Le roi devint très rouge, frappa du pied en criant d'une voix terrible:
—Taisez-vous!
Mais les tambours continuèrent.
—Je suis perdu, reprit le roi. Je suis perdu.
Et il se livra aux bourreaux.
Mais, pendant qu'on lui mettait les sangles, il continua de crier:
—Je meurs innocent, je pardonne à mes ennemis. Je désire que mon sang apaise la colère de Dieu.
Les tambours continuèrent de battre et de couvrir sa voix jusqu'à ce que sa tête fût tombée.
Le valet du bourreau la prit et la montra au peuple. Sanson, appuyé à la guillotine, était prêt à se trouver mal.
Pendant les quelques secondes où le bourreau montra la tête au peuple, le peintre Greuze, qui se trouvait là, et qui au reste avait eu souvent l'occasion de voir le roi, fit un terrible portrait de cette tête coupée.
Le corps, placé dans un panier, fut porté au cimetière de la Madeleine et plongé dans la chaux vive.
Pendant ce temps, les fédérés avaient rompu leurs rangs pour tremper leurs baïonnettes dans le sang. Le peuple se précipita à son tour, acheva de les disperser, et alors, soit haine, soit vexation, chacun voulut avoir une part de son sang; les uns y trempèrent leurs mouchoirs et les autres les manches de leurs chemises, les autres enfin du papier.
Quelques cris de grâce se firent entendre.
Pour beaucoup, la sensation que produisit cette mort fut terrible, pour quelques-uns mortelle.
Un perruquier se coupa la gorge avec son rasoir, une femme se jeta dans la Seine, un ancien officier mourut de saisissement, un libraire devint fou.
L'agitation causée dans Paris par cette exécution fut doublée par un assassinat qui avait eu lieu la veille et qui en faisait craindre d'autres.
Ce n'était point sans raison qu'on avait parlé d'un complot ayant pour but d'enlever le roi. Cinq cents royalistes s'y étaient engagés, vingt-cinq seulement se réunirent; la tentative même échoua.
Mais un de ces hommes voulut, autant qu'il était en son pouvoir, venger le roi pour son compte.
C'était un ancien garde du corps nommé Pâris.
Il se tenait caché à Paris, rôdant autour du Palais-Royal, dans le but de tuer le duc d'Orléans.
Il était l'amant d'une parfumeuse ayant sa boutique à la galerie de bois.
Après le vote, et après avoir lu les noms de ceux qui avaient voté, il alla dîner dans un de ces restaurants souterrains comme il y en avait quelques-uns au Palais-Royal.
Celui-là avait une certaine réputation, et se nommait Février.
Il y voit un conventionnel qui soldait sa dépense, il entend quelqu'un en passant dire:
—Tiens, c'est Saint-Fargeau!
Il se rappelle qu'il vient de lire que Saint-Fargeau a voté la mort du roi.
Il s'approche de lui.
—Vous êtes Saint-Fargeau? lui demanda-t-il.
—Oui, répondit celui-ci.
—Vous avez pourtant l'air d'un homme de bien, dit le garde du corps d'une voix triste.
—Je le suis en effet, dit Saint-Fargeau.
—Si vous l'étiez, vous n'auriez pas voté la mort du roi.
—J'ai obéi à ma conscience, dit-il.
—Tiens, dit le garde du corps, moi aussi j'obéis à la mienne.
Et il lui passa son sabre au travers du corps.
Le hasard faisait dîner Jacques Mérey à une table voisine. Il s'élança, mais à temps seulement pour recevoir le blessé entre ses bras.
On le transporta dans la chambre des maîtres de l'établissement, mais en le posant sur le lit il expira.
—Heureuse mort! s'écria Danton en apprenant l'événement. Ah! si je pouvais mourir ainsi!
On a vu que, dans le récit de la mort du roi, je rectifie une erreur et donne une explication. L'erreur que je rectifie est d'exonérer la mémoire de Santerre du fameux roulement de tambour.
Santerre s'en était allé avec la Commune du 10-Août. Henriot était venu avec la Commune révolutionnaire.
Je dois cette rectification au fils de Santerre lui-même, qui est venu me trouver la preuve à la main.
Quant à l'explication, elle porte sur le débat qui eut lieu au pied de l'échafaud entre le roi et les exécuteurs.
Le roi ne luttait pas dans un désespoir inintelligent pour prolonger sa vie. Il luttait pour n'avoir pas les mains liées avec une corde.
Il ne fit pas de difficulté lorsqu'il s'agit d'un mouchoir.
Je dois ce curieux détail à M. Sanson lui-même, l'avant-dernier exécuteur de ce nom.
Le soir même de la mort du roi, deux hommes se tenaient près du lit d'une femme, sinon mourante, du moins gravement malade.
L'un était debout, pensif, lui tâtant le pouls dont il comptait les battements, et étant calme et froid comme la science dont il était le représentant.
L'autre, les doigts enfoncés dans les cheveux, se pressait violemment la tête de ses deux mains, tandis qu'on voyait le bas de son visage se couvrir de larmes dont la source était cachée, et que sa bouche laissait échapper un râle sourd, indice de colère plus encore que de douleur.
Ces deux hommes étaient Jacques Mérey et Georges Danton.
La mourante était Mme Danton.
En rentrant chez lui, Danton avait trouvé sa femme dans un tel état de prostration qu'il avait à l'instant même envoyé chercher Jacques Mérey; puis, en l'attendant, l'homme aux violentes étreintes avait voulu serrer la chère malade contre son cœur, et doucement elle l'avait repoussé.
C'était ce faible mouvement de la main d'une femme mourante qui avait brisé le cœur de cet homme à qui l'on croyait un cœur de bronze.
Dans ce mouvement, si faible qu'il fût, il y avait la séparation éternelle de deux âmes.
Danton, dans un moment de faiblesse, avait promis à Mme Danton de ne pas voter la mort du roi.
Il l'avait non seulement votée sans sursis, sans remise, mais provoquée violemment.
À dix heures et demie du matin, le roi avait été exécuté.
En sortant de la Convention, il était rentré chez lui, avait trouvé sa femme plus mal, avait voulu l'embrasser, et avait été repoussé par elle.
Il ne cherchait plus même à lire dans les yeux du médecin la mort ou la vie.
Même avec la vie, c'était encore la mort pour lui. Cette femme, qu'il aimait avec toute la passion dont son cœur était capable, cette femme qui avait toujours partagé ses caresses quand elle ne les avait pas sollicitées, cette femme l'avait repoussé.
La mère de ses deux enfants l'avait repoussé.
Il y avait donc dans le cœur de cette femme quelque chose de mort avant la mort: c'était son amour pour lui.
—Mon ami, dit Jacques Mérey après un instant de silence, veux-tu me laisser seul un instant avec ta femme?
Danton se leva, sortit en trébuchant, entra dans la chambre voisine, referma la porte; mais, malgré la porte refermée, on entendit le bruit d'un sanglot qui s'achevait en imprécation.
La malade resta muette, mais tressaillit.
Jacques Mérey s'assit près d'elle, gardant la main qu'il tenait entre les siennes.
—Vous avez eu aujourd'hui une émotion violente? demanda Jacques Mérey à Mme Danton.
—N'est-ce point aujourd'hui, à dix heures et demie du matin, que le roi a été exécuté? demanda-t-elle.
—Oui, madame.
—En entendant crier la mort, j'ai été prise d'un vomissement de sang.
—Est-il possible, madame, fit Jacques Mérey, qu'une chose qui vous est aussi étrangère que la mort du roi ait produit un pareil effet sur vous, la femme de Danton?
—C'est justement parce que je suis la femme de Danton que la mort du roi ne saurait m'être étrangère. Ne suis-je pas la femme de l'homme qui a voté la mort sans sursis, sans délai, sans appel?
—Trois cent quatre-vingt-dix représentants l'ont votée avec lui, insista Jacques Mérey.
—Vous ne l'avez pas votée, vous! s'écria-t-elle avec un accent profondément douloureux.
—Ce n'est point parce que le roi ne la méritait pas, madame, que je ne l'ai point votée, c'est parce que mon état de médecin et mon peu de croyance à une autre vie m'obligent de combattre la mort où je la rencontre.
Il se fit un silence d'un instant.
—Combien de temps croyez-vous que j'aie encore à vivre? demanda tout à coup Mme Danton.
Jacques tressaillit et la regarda.
—Mais, lui dit-il, la question n'en est pas encore là.
—Écoutez, dit Mme Danton en lui pressant faiblement la main, j'ai reçu trois coups dont un seul suffirait à tuer une existence, et chacun est entré plus profondément: le 10 août, le 2 septembre et le 21 janvier. Quand je suis entrée dans ce sombre et froid hôtel du ministère de la Justice, il m'a semblé entrer dans mon tombeau, et je l'ai dit à Georges en souriant tristement: «Je n'en sortirai pas vivante.» Je me trompais de bien peu, monsieur Mérey, j'en suis sortie mourante.
—Et pourquoi cet hôtel du ministère vous faisait-il si grand-peur, madame?
La malade haussa imperceptiblement les épaules.
—Les hommes sont faits pour les révolutions, dit-elle. Dieu, en les créant forts, leur a dit: «Luttez et combattez!» mais les femmes sont faites pour le foyer et l'amour; Dieu, en les créant faibles, leur a dit: «Soyez épouses, soyez mères!» Pauvre fille d'un limonadier du coin du pont Neuf, toute mon ambition s'étendait à avoir comme mon père une petite maison à Fontenay ou à Vincennes. Je l'ai épousé pauvre et obscur; je croyais au génie de l'avocat et non à l'orageuse fortune de l'homme politique; le chêne a poussé trop vite et trop vigoureusement, il a tué le pauvre lierre.
La porte se rouvrit à ces mots, et, rugissant de douleur, Danton vint s'abattre à genoux devant le lit de sa femme, lui baisant les pieds.
—Non! criait-il, non! tu ne mourras pas. N'est-ce pas qu'on peut la sauver? Eh! mon Dieu! que deviendrais-je donc si tu mourais? Que deviendraient nos pauvres enfants?
—C'était au nom des pauvres enfants du Temple que je t'avais demandé de ne pas voter la mort du pauvre roi.
—Oh! s'écria Danton, les femmes ne comprendront donc jamais rien! Suis-je le maître de ce que je fais? pas plus que dans une tempête le patron d'une barque n'est le maître de son bateau; une vague me soulève, l'autre m'abîme. La femme qui m'aimerait, qui m'aimerait véritablement, ne devrait pas me juger, mais se contenter de me plaindre et de panser mes éternelles blessures. Les hommes qui, comme moi, jettent une si terrible abondance de vie en dehors, les tribuns qui nourrissent les peuples de leur parole, du souffle de leur poitrine, du sang de leur cœur, ont besoin du foyer, et, au foyer, de douces mains qui leur refassent le cœur, d'une douce haleine qui leur hématose le sang; s'il y trouve les luttes, les querelles, les larmes, il est perdu. Non! s'écria-t-il, non, tu n'as pas le droit d'être malade! non, tu n'as pas le droit de mourir. Malade entre deux berceaux! Mourante et voulant mourir! voilà ce qu'il y a de plus douloureux, et, chaque fois que je rentre déchiré de plus de blessures que Régulus dans son tonneau, chaque fois que je laisse à la porte l'armure de l'homme politique et le masque d'acier, je trouve ici cette blessure bien autrement douloureuse, cette plaie bien autrement terrible et saignante: la certitude donnée par elle-même, par la femme que j'aime, je ne dirai pas plus que la France, puisque c'est à la France que je la sacrifie, mais plus que ma propre vie, que dans un mois, dans quinze jours, dans huit jours peut-être, je vais être déchiré de moi-même, coupé en deux, guillotiné du cœur; dis-moi, Jacques, connais-tu un homme aussi malheureux que moi?
Et il se redressa, levant les deux poings au ciel, menaçant et terrible comme Ajax.
—Mon ami, mon Georges, dit Mme Danton, tu es injuste. Je ne veux rien, moi! Je ne puis rien, moi! Je me sens glisser sur une pente, voilà tout, la pente de la mort. Chaque jour, je suis un peu moins une femme, un peu plus une ombre. Je fonds. Je te fuis, je t'échappe chaque fois que tes bras essayent de me serrer contre ton cœur. Oh! mon Dieu! moi aussi, s'écria-t-elle, je voudrais bien vivre. J'ai été si heureuse.
Puis elle ajouta tout bas:
—Autrefois!
—Le plus dur dans tout cela, vois-tu, reprit Danton, car je vois bien qu'elle dit vrai, c'est qu'il ne me sera pas même donné de la voir jusqu'au bout; c'est que je n'aurai pas la consolation de recevoir son adieu; c'est qu'il me faudra quitter ce lit de mort.
—Et pourquoi cela? Pourquoi cela? s'écria la pauvre femme, qui n'avait pas prévu cette suprême douleur et qui avait rêvé de mourir au moins dans les bras de l'homme qu'elle aimait.
—Mais parce que ma situation contradictoire va éclater, parce qu'il va peut-être m'être impossible, le roi mort, de mettre Danton d'accord avec Danton, parce que la France, parce que le monde ont eu les yeux sur moi dans ce fatal procès. Elle m'accuse d'avoir voté la mort. Et c'est moi qui ai hasardé le seul moyen de sauver le roi! C'est moi qui ai dit pour me rapprocher de la Gironde, qui n'a pas eu l'intelligence de me tendre la main et de nous faire, avec la Commune et les cordeliers, une majorité, c'est moi qui ai dit par deux fois: La peine, quelle qu'elle soit, doit-elle être ajournée après la guerre? Si la Gironde avait dit oui, la proposition passait. C'était une planche que je posais sur l'abîme. La Gironde devait y passer la première, donner l'exemple au centre, qui l'eût suivie. La Montagne en resta muette d'étonnement. Robespierre me regarda et son œil brilla de joie. «Il se perd! disait-il, il se perd. Il avance vers la Gironde, c'est-à-dire vers l'abîme.» Vergniaud crut à une ruse: comme si Danton se donnait la peine de ruser! Au lieu de venir à moi, la Gironde alla à la Montagne: elle ne voulait que la mort de la royauté, et sa majorité vota la mort du roi. Du moment où la droite était divisée, elle était annulée. Il était facile de prévoir que le centre faible et flottant se porterait vers la gauche. Eh bien! que pouvais-je faire de plus pour elle? Le 15 décembre, jour où l'on vota sur la culpabilité, je suis resté ici, près d'elle. J'ai dit que j'étais inquiet de sa santé, et j'ai risqué ma tête. Mon acte d'accusation commencera par ces mots: «Où étais-tu le 15?» Quand je suis rentré, le 16, il n'y avait plus de Commune, il n'y avait plus de Gironde, il n'y avait plus que la Montagne tonnante et rugissante. Mais la Montagne n'est pas libre, c'est l'esprit jacobin, c'est la pression jacobine, c'est la police, c'est l'inquisition, c'est la tyrannie. La Révolution se faisant purement jacobine perdra ce qu'elle a de grand, de généreux, d'humanitaire. Je vis que la droite était perdue, et avec la droite la Convention. Je me vis, moi, Danton, avec ma force et mon génie, asservi à la médiocrité jacobine. J'avais ou à me créer une force nouvelle, ou à me laisser dévorer par la lourde mâchoire de Robespierre. C'est pour cela que je revins tonnant et terrible, déterminé à reprendre la tête de la Révolution. N'étais-je pas le plus fort de la Commune? les gens de la Commune ne sont-ils pas des cordeliers trop heureux de me suivre. Il me fallait redevenir et je suis redevenu le Danton de la colère, du jugement et de la mort. Ils l'ont voulu; j'avais été jusque-là le Danton de 92; à partir du 16 décembre, je suis le Danton de 93. Écoute ceci, ma bien-aimée femme, mon épouse chérie, dit Danton, descendant des hauteurs où il venait de s'élever. Je comprends le sacrifice, je comprends le dévouement lorsque, en se jetant dans le gouffre comme Curtius, on est sûr que le gouffre se refermera sur vous et que la patrie sera sauvée. Mais aujourd'hui ce n'est pas seulement la France qu'il s'agit de sauver, c'est le monde. Périr, qu'est-ce que c'est cela périr? Un homme qui périt, c'est une unité de moins, un zéro souvent; mais la France! la France c'est aujourd'hui l'apôtre, le dépositaire des droits et de la liberté du genre humain. Elle porte à travers les tempêtes l'arche sainte des lois éternelles, elle porte cette lumière si longtemps attendue, allumée par le génie après tant de siècles. On ne peut pas laisser sombrer l'arche, on ne peut pas laisser éteindre la lumière avant qu'elle ait illuminé la France, avant qu'elle ait éclairé le monde. Des temps mauvais viendront peut-être où elle s'affaiblira, où elle disparaîtra même comme disparaissent les volcans; mais alors, si l'on ne sait plus où la trouver, on cherchera dans nos sépulcres. La flamme d'une torche n'en rayonne pas moins pour s'être allumée à la lampe d'une tombe!
Mme Danton poussa un soupir et tendit la main à son mari en disant:
—Tu as raison; sois tout ce que tu voudras, mais reste Danton.
Danton l'avait dit: Dans la femme était la pierre d'achoppement de la Révolution.
Ce qui se passait chez lui se reproduisait à tout moment et partout.
Depuis le Palais-Royal, regorgeant de maisons de jeu et de maisons de filles, jusqu'aux steppes de la Bretagne, où l'on rencontre de lieue en lieue une chaumière, c'était la femme qui énervait l'homme.
Si l'on peut compter quelques femmes ardentes et courageuses, comme Olympe de Gouges et Théroigne de Méricourt, quelques nobles matrones patriotes comme Mme Roland et Mme de Condorcet, quelques amantes dévouées comme Mme de Keralio et Lucile, le nombre des torpilles fut incalculable.
Les émotions politiques trop vives, les alternatives de la vie et de la mort, poussaient l'homme aux plaisirs sensuels.
On accusait Danton de conspirer.
—Est-ce que j'ai le temps! répondit-il. Le jour je défends ma tête ou demande la tête des autres; la nuit je m'acharne à l'amour.
Craignant de mourir, on prenait l'amour comme une distraction.
Las de vivre, on prenait le plaisir comme un suicide.
À mesure qu'un parti politique faiblissait, loin de se recruter, loin de se défendre, il ne songeait plus, comme ces sénateurs de Capoue qui s'empoisonnèrent à la fin d'un repas, qu'à se couronner de roses et à mourir.
C'est ainsi que meurt le constitutionnel Mirabeau; c'est ainsi que mourra le girondin Vergniaud; c'est ainsi que mourra le cordelier Danton; et qui sait si l'amour du Spartiate Robespierre pour la Lacédémonienne Cornélie n'a pas énervé les derniers moments du chef des jacobins?
Il y avait du plaisir pour tous les tempéraments.
Il y avait le Palais-Royal, tout éblouissant d'or et de luxe, où des courtisanes patentées venaient à vous et vous priaient d'être heureux.
Il y avait les salons de Mme de Staël et de Mme de Buffon, où l'on vous permettait de l'être.
Les filles étaient en général pour l'ancien régime, les grands seigneurs payaient mieux évidemment que tous ces nouveaux venus de province arrivés pour faire les affaires de la France.
Les deux salons que nous venons de nommer, sans vouloir faire et sans permettre qu'il soit fait aucune comparaison, tenaient l'autre extrémité de l'échelle sociale, mais, comme les étages inférieurs, avaient une tendance à la réaction.
Supposez tous les étages intermédiaires occupés par la bourgeoisie, qui depuis le 2 septembre était paralysée par la peur.
Et vous aurez l'inertie entre deux forces attractives.
Au milieu de ces deux forces attractives, agissant au haut et au bas de la société, les hommes politiques s'énervaient.
Dans le milieu inerte, ils se résignaient.
Un homme politique qui se résigne est un homme perdu.
Tous ces hommes qui étaient arrivés pleins d'enthousiasme, croyant à l'unité, à l'égalité, à la fraternité, et qui voyaient dès l'abord les dissensions terribles d'une Assemblée qui devait durer trois ou quatre ans, faisaient naturellement un soubresaut en arrière; alors ils étaient attirés dans un des milieux que nous avons dit, et peu à peu ils y perdaient non pas la force de mourir, mais celle de vaincre.
Mme de Staël n'avait jamais été véritablement républicaine. Mais, du temps où s'il était agi de défendre son père, elle avait fait une ardente opposition. Apôtre de Rousseau d'abord, après la fuite de son père elle devint disciple de Montesquieu. Ambitieuse et ne pouvant jouer un rôle par elle-même, ne pouvant jouer un rôle par son honnête et froid mari, elle avait voulu en jouer un par son amant. Un jour, on la vit tout éperdue d'amour pour un charmant fat sur la naissance duquel couraient les bruits les plus étranges. M. de Narbonne fut nommé ministre de la Guerre; elle lui mit aux mains l'épée de la Révolution. La main était trop faible pour la porter, elle passa à celle de Dumouriez.
On la croyait très bien avec les girondins, Robespierre lui aussi; mais c'était le malheur de ces pauvres honnêtes gens d'être compromis, non point parce qu'ils changeaient d'opinion, mais parce que les modérés prenaient la leur: les girondins ne devenaient pas royalistes, mais bon nombre de royalistes se faisaient girondins.
Le salon de Mme de Buffon, quoique placé sous le drapeau du prince Égalité, n'en passait pas moins pour un salon réactionnaire, et à coup sûr celui-là n'avait pas volé sa réputation. Les Laclos, les Sillery et même les Saint-Georges avaient beau faire les démocrates, si le dernier n'était pas un grand seigneur, c'était au moins le bâtard d'un grand seigneur.
Quand on est trompé par ce titre, la Gironde, on commence par chercher dans ce malheureux parti des hommes de Bordeaux ou tout au moins du département, mais on est tout étonné de n'en trouver que trois, les autres sont Marseillais, Provençaux, Parisiens, Normands, Lyonnais, Genevois même.
Cette différence d'origine n'a-t-elle pas été pour quelque chose dans leur facile décomposition? Les hommes d'un même pays ont toujours quelques points d'homogénéité par lesquels ils se soudent les uns aux autres; quel lien naturel voulez-vous qu'il y ait entre le Marseillaix Barbaroux, le Picard Condorcet et le Parisien Louvet?
La première condition de cette dissonance territoriale fut la légèreté.
Il y eut un moment où la Montagne eut deux chefs: au lieu de la laisser se diviser par la dualité, les girondins se crurent assez forts pour les abattre l'un après l'autre.
Lorsque Danton donna sa démission du ministère de la Justice, les girondins lui demandèrent des comptes; des comptes à Danton, qui rentrait aussi pauvre dans son triste appartement et dans sa sombre maison des Cordeliers qu'il en était sorti.
Ces comptes, il fallait les rendre. Tant qu'ils n'étaient pas rendus, Danton était accusé. Il s'abrita sous le drapeau de la Montagne; Robespierre tenait ce drapeau, il fallait à son tour attaquer Robespierre.
Robespierre avait toujours avancé à force d'immobilité; ce n'était pas lui qui marchait, c'était le terrain même sur lequel il était placé; ses adversaires, en se détruisant, ne lui ouvraient pas un chemin pour aller aux événements, mais ouvraient un chemin aux événements pour venir à lui.
Vergniaud n'avait pas voulu qu'on attaquât Danton, qu'il regardait comme le génie de la Montagne.
Brissot ne voulait point que l'on attaquât Robespierre, que l'on n'était pas sûr d'abattre.
Mais Mme Roland haïssait Danton et Robespierre; elle était haineuse comme sont les âmes austères, comme étaient les jansénistes; enfermée dans une espèce de temple, elle avait son Église, ses fidèles, ses dévots; on lui obéissait comme on eût obéi à la vertu et à la liberté réunies.
Ces hommages presque divins l'avaient gâtée; elle avait fait deux grands pas vers Robespierre, mais tout aux Duplay, elle n'avait eu aucune prise sur lui.
Elle lui écrivit en 91 pour l'attirer au parti qui fut depuis la Gironde. Il se contenta d'être poli, et refusa.
Elle lui écrivit en 92.
Il ne répondit point.
C'était la guerre.
Nous avons vu comment elle avait été déclarée à Danton. On décida d'attaquer Robespierre.
Mais, au lieu de le faire attaquer par un homme comme Condorcet, comme Roland, comme Rabaut-Saint-Étienne, par un pur enfin, on le fit attaquer par un jeune, ardent, plein de feu, c'est vrai, mais qui ne pouvait rien contre un homme continent comme Scipion, incorruptible comme Cincinnatus.
On le fit attaquer par Louvet de Couvrai, par l'auteur d'un roman sinon obscène, du moins licencieux; on le fit attaquer par l'auteur de Faublas.
On fit attaquer le visage pâle, la figure austère, l'âme intègre, par un homme jeune homme souriant, délicat et blond, paraissant de dix ans plus jeune qu'il n'était, par un marchand de scandale qui en avait fait pas mal pour son compte, car on prétendait que lui-même était le héros de son roman.
Quand il monta à la tribune pour attaquer, il n'y eut qu'un cri:
—Tiens, Faublas!
L'accusation échoua.
Dès lors il y eut rupture complète entre Robespierre et les Roland, entre la Montagne et la Gironde.
Revenons à ce que nous avons dit au commencement de ce chapitre: que depuis le Palais-Royal regorgeant de maisons de jeu et de maisons de filles, jusqu'aux steppes de la Bretagne où l'on rencontre de lieue en lieue une chaumière, c'était la femme qui énervait l'homme.
Généreuse contre elle-même, la Révolution, par un de ses premiers décrets, abolissait la dîme.
Abolir la dîme, c'était faire rentrer en ami dans la famille le prêtre qui jusque-là en avait été regardé comme l'ennemi.
Faire rentrer le prêtre dans la famille, c'était préparer à la Révolution son ennemi le plus dangereux: la femme.
Qui a fait la sanglante contre-révolution de la Vendée? La paysanne,—la dame,—le prêtre.
Cette femme agenouillée à l'église et disant son chapelet, que fait-elle? Elle prie.—Non, elle conspire.
Cette femme assise à sa porte, la quenouille au côté, le fuseau à la main, que fait-elle? Elle file.—Non, elle conspire.
Cette paysanne qui porte un panier avec des œufs à son bras, une cruche de lait sur sa tête, où va-t-elle? Au marché.—Non, elle conspire.
Cette dame à cheval qui fuit les grandes routes et les sentiers battus pour les landes désertes et les chemins à peine tracés, que fait-elle?—Elle conspire.
Cette sœur de charité qui semble si pressée d'arriver, qui suit le revers de la route en égrenant son rosaire, que fait-elle? Elle se rend à l'hôpital voisin.—Non, elle conspire.
Ah! voilà ce qui les rendait furieux, ces hommes de la Révolution qui se sont baignés dans le sang; voilà ce qui les faisait frapper à tâtons, tuer au hasard. C'est qu'ils se sentaient enveloppés de la triple conspiration de la paysanne, de la dame et du prêtre, et qu'ils ne les voyaient pas.
Eh bien! tout sortait de l'église, de cette sombre armoire de chêne qu'on appelle le confessionnal.
Lisez la lettre de l'armoire de fer, la lettre des prêtres réfractaires réunis à Angers, en date du 9 février 1792. Quel est le cri du prêtre? Ce n'est pas d'être séparé de Dieu, c'est d'être séparé de ses pénitentes. On ose rompre ces communications que l'Église non seulement permet, mais autorise.
Où croyez-vous que soit le cœur du prêtre? Dans sa poitrine? Non, le cœur n'est pas où il bat, il est où il aime; le cœur du prêtre est au confessionnal.
Et, s'il est permis de comparer les choses profanes aux choses sacrées, nous vous montrerons cet acteur ou cette actrice. Sublimes de sentiment, de poésie, de passion, pour qui jouent-ils si ardemment, pour qui tentent-ils d'atteindre à la perfection? Pour un être idéal qu'ils se créent, qui est dans la salle, qui les regarde, qui les applaudit.
Il en est de même du prêtre, même en le supposant chaste; il a, au milieu de ses pénitentes, une jeune fille, mieux encore, une jeune femme—avec la jeune femme, le champ des investigations est plus complet—dont le visage, vu à travers le grillage de bois, l'éclaire jusqu'à l'éblouissement, dont la voix, dès qu'il l'entend, s'empare de tous ses sens et pénètre jusqu'à son cœur.
En enlevant au prêtre la mariage charnel, on lui a laissé le mariage spirituel, le seul dont on dût se défier. Aux yeux de l'Église même, ce n'est pas saint Joseph qui est le vrai mari de la Vierge, c'est le Saint-Esprit.
Eh bien! dans ces terribles années 92, 93, 94, tout homme dont la femme se confessa eut un Saint-Esprit ignoré dans la maison. Cent mille confessionnaux envoyaient la réaction au foyer domestique, soufflant la pitié pour le prêtre réfractaire, soufflant la haine contre la nation, comme si la nation n'avait pas été l'homme, la femme, les enfants! soufflant le doute contre les biens nationaux, c'est-à-dire contre la prospérité, le bien-être, le bonheur de l'avenir.
Voici pour la province, pour la Bretagne et la Vendée surtout. Paris eut la légende du Temple.
Le roi et sa famille affamés ou à peu près!
Le roi avait au Temple trois domestiques et treize officiers de bouche.
Son service se composait de quatre entrées, de deux rôtis de trois pièces chacun, de quatre entremets, de trois compotes, de trois assiettes de fruits, d'un carafon de bordeaux, d'un de malvoisie, d'un de madère.
Pendant les quatre mois que le roi resta au Temple, sa dépense de bouche fut de 40 000 francs; 10 000 francs par mois, 333 francs par jour.
On sait que le roi était grand mangeur, puisqu'il mangeait à l'Assemblée tandis que l'on tuait les défenseurs du château qu'il venait d'abandonner. Mais enfin, avec 333 francs par jour, cinq personnes ne meurent pas de faim.
Les gens que l'on retrouva fous ou hébétés à la Bastille, ne se rappelant même pas leur nom, avaient dû être plus mal nourris que ceux-là.
Toute la promenade du roi se composait de terrains secs et nus, avec des compartiments de gazons flétris et quelques arbres brûlés au soleil de l'été ou effeuillés au vent d'automne! Il s'y promenait avec sa sœur, sa femme et ses enfants.
Mais Latude, qui resta trente ans dans les cachots de la Bastille, eût regardé comme une grande faveur de faire une pareille promenade une fois tous les huit jours.
Mais Pellisson, qui dans les mêmes cachots n'avait pour distraction qu'une araignée que son geôlier lui écrasa, à qui on enleva l'encre et le papier, qui écrivit avec le plomb de ses vitres sur les marges de ses livres, mais Pellisson, que le grand roi tint cinq ans en prison, n'avait ni la table ni la promenade de Louis XVI.
Mais ce Silvio Pellico, brûlé par les plombs et dévoré par les moustiques de Venise; mais cet Andryane qui laissait une de ses jambes gangrenées aux chaînes de son cachot, avaient-ils pour satisfaire leur appétit un dîner à trois services et un carré de terre pour se promener?
Ce n'étaient pas des rois, je le sais bien, mais c'étaient des hommes; aujourd'hui qu'on sait qu'un roi n'est qu'un homme, je demande la même justice pour eux, la même haine pour leurs bourreaux que s'ils eussent été rois.
Nous avons employé tout ce chapitre à tracer le travail sourd qui se faisait non seulement dans toute la France, mais à Paris, pour séparer la miséricordieuse Gironde de l'inexorable Montagne.
Seulement, la réaction, au lieu d'amener la pitié, amena la Terreur.
Veut-on savoir où la réaction était arrivée?—Lisons ces quelques lignes de Michelet,—puissent-elles donner à la France entière l'idée de lire les autres!
«À la Noël de 92, il y eut un spectacle étonnant à Saint-Étienne-du-Mont; la foule y fut telle que plus de mille personnes restèrent à la porte et ne purent entrer.
»Chose triste que tout le travail de la Révolution aboutît à remplir les églises. Désertes en 88, elles sont pleines en 92, pleines d'un peuple qui prie contre la Révolution, c'est-à-dire contre la victoire du peuple.»
Ce fut ce qui détermina Danton à faire une dernière tentative pour rapprocher la Montagne et la Gironde.