J'avais peur de ce que serait le visage de tante Claire, ce matin au jour. Une nuit de plus aurait pu nous le changer, et nous avions décidé de le recouvrir s'il avait cessé d'être agréable à voir...

Après quelques heures de sommeil, je vais anxieusement le regarder... Mais non, pas un affaissement dans les traits pâles; on dirait plutôt que l'ensemble s'est rajeuni, poli et affiné encore. Et l'expression de paix et de triomphe, le mystérieux sourire doux, restent toujours identiquement les mêmes, comme décisifs et éternels. Nous aurions pu la conserver et la regarder une journée de plus, si tout n'était commandé pour aujourd'hui.

*
*   *

Il y a mille préparatifs à faire, qui empêchent de penser. Les paniers de roses et de lilas de Provence viennent d'arriver de la gare, et c'est presque un enchantement de les ouvrir; le lit, où tante Claire sourit si doucement, est bientôt couvert de toutes ces nouvelles fleurs...

Maintenant on apporte cette chose lourde et banalement sinistre que je n'avais encore jamais vue entrer dans notre maison,—ayant toujours été au loin sur mer quand la mort nous avait visités,—un cercueil.

Et l'heure est venue d'accomplir la plus cruelle besogne: coucher tante Claire dans ce coffre et refermer sur elle le couvercle, pour jamais!...

Avant, il y a le départ de ma mère, que nous avons suppliée de quitter cette chambre pour ne pas voir...

Oh! le chagrin des personnes très âgées, le chagrin des vieillards qui n'ont presque pas de larmes, c'est, avec le chagrin des petits enfants à l'abandon, celui qui me fait le plus de mal à regarder. Et, en ce moment, il s'agit de ma propre mère, de son chagrin à elle; je crois que jamais rien ne m'a déchiré comme son baiser d'adieu à sa sœur et l'expression de ses yeux quand elle s'est retournée sur le seuil pour apercevoir encore, une suprême fois, cette compagne de toute sa vie; jamais ma révolte n'a été plus irritée et plus sombre contre tout l'odieux de la mort...

*
*   *

Nous l'ensevelirons nous-mêmes, sans qu'elle soit touchée par aucune main étrangère, même pas par ces domestiques fidèles qui sont presque des nôtres.

C'est fait très vite, comme automatiquement...

Du reste, il y a là beaucoup de monde, des porteurs, des ouvriers venus pour souder le lourd couvercle, et leur présence neutralise tout. C'est fini, le visage de tante Claire est voilé à jamais, évanoui dans la grande nuit des choses passées...

Le cercueil s'en va; on l'emporte en bas dans la cour. Elle est partie pour l'éternité, de cette chère chambre, où, toute mon enfance, j'étais venu chercher ces gâteries à elle, que rien ne lassait,—et où il semblait que sa présence eût apporté un peu du charme de «l'île», un peu de la vie antérieure de nos ancêtres de là-bas...

Dans la cour, sur des bancs recouverts de verdure, on l'a placée à l'abri d'une tente; par terre, une jonchée de feuillages et, alentour, des arbustes verts. Je fais enlever en hâte tout ce que le rude mois de décembre a détruit à nos espaliers, couper les branches gelées, arracher les feuilles mortes. Pour la dernière fois qu'elle est là, dans cette cour où elle avait jardiné toute sa vie, où chaque plante et même chaque imperceptible mousse devait si bien la connaître, je veux que tout fasse, malgré l'hiver, une toilette pour elle.

De la cérémonie, du convoi, sur lequel tombe une neige fondue, je me souviens à peine. En public, on devient presque inconscient, comme à un enterrement quelconque.—On retient seulement, parmi tant de manifestations extérieures de sympathie, un regard, une poignée de main qui ont été vraiment bons.

Mais le retour!... La maison revue sous ce ciel noir de décembre, sous cette pluie glacée, par ce crépuscule funèbre; la maison en désordre, piétinée par la foule, avec la jonchée de branches vertes qui traîne dans la cour—et l'odeur des substances employées pour les morts qui reste vaguement dans les escaliers où le cercueil a passé.

Puis le dîner du soir, le premier dîner qui nous rassemble tous, tranquilles maintenant, sans préoccupation d'aller et venir dans la chambre de la malade; le premier dîner qui recommence le train de vie d'autrefois—avec une place éternellement vide au milieu de nous.

Et enfin la première nuit qui suit cette journée!...

Couché dans la «chambre arabe», j'ai constamment, à travers mon demi-sommeil fatigué, l'impression obsédante, infiniment triste, du silence inusité qui s'est fait de l'autre côté du mur,—et pour jamais,—dans la chambre de tante Claire. Oh! les chères voix et les chers bruits protecteurs que j'entendais là depuis tant d'années, à travers ce mur, quand le silence de la nuit s'était fait dans la maison! Tante Claire ouvrant sa grande armoire qui criait sur ses ferrures d'une façon particulière (l'armoire où est remisé pour toujours l'Ours aux pralines); tante Claire échangeant à haute voix quelques mots, que j'arrivais presque à distinguer, avec maman couchée plus loin dans la chambre voisine: «Dors-tu, ma sœur?» Et sa grosse pendule murale—aujourd'hui arrêtée—qui sonnait si fort; cette pendule qui fait tant de bruit quand on la remonte et qu'il lui arrivait quelquefois, à notre grand amusement, de remonter elle-même avant de s'endormir, au coup de minuit,—si bien que c'était devenu une plaisanterie légendaire à la maison, dès qu'on entendait quelque tapage nocturne, d'en accuser tante Claire et sa pendule... Fini, tout cela, éternellement fini. Partie pour le cimetière, tante Claire,—et maman, sans doute, préférera ne plus revenir habiter la chambre voisine de la sienne; alors, le silence s'est fait là pour toujours. Depuis tant d'années, c'était ma joie et ma paix, de les entendre toutes deux, de reconnaître leurs chères bonnes vieilles voix, à travers ce mur rendu sonore par la nuit... Fini, à présent; jamais, jamais je ne les entendrai plus...

*
*   *

Endormi enfin, cette nuit de deuil, après la fatigue extrême et le surmenage de ces jours, je rêve les choses que je vais essayer de conter et qui sont tout imprégnées de mort.

Cela se passait à la maison; nous étions réunis dans la salle gothique, le soir. Ce devait être l'heure du coucher du soleil, car de grands rayons rouges nous arrivaient de l'ouest, à travers les rideaux et la dentelure des ogives; pourtant, il faisait plus sombre, plus confus, comme aux fins de crépuscules. Il y avait dans cette salle une désolation de ruine: des murs lézardés, des fauteuils tombés, des meubles comme effondrés de vermoulure, des débris dans de la poussière. Mais nous étions insouciants de ce désordre,—précurseur de je ne sais quelles autres destructions ne pouvant être conjurées; nous restions groupés sur les stalles, immobiles, dans une attente résignée de fin de monde.

Et maintenant, on commençait à voir, par le mur entr'ouvert, les ruines entassées des maisons du voisinage et, au delà, l'horizon monotone de la campagne, jusque vers Martrou et la Limoise; de grandes plaines, sur lesquelles posait le disque rouge du soleil couchant, nous envoyant toujours ses longs rayons de soir... Les formes et les figures de ceux qui attendaient là avec moi restaient indécises, d'aspect très fantôme; à part ma mère, que je reconnaissais bien, les autres?... peut-être des ancêtres jamais vus, de l'île d'Oléron, ou des descendants n'ayant pas encore existé; des êtres de la famille, c'est tout ce que j'en savais; des enfants d'une même branche humaine, mais sans époque ni personnalité précises... Nous étions sous l'impression de la mort de tante Claire, mais cette impression s'amoindrissait de la conscience que nous avions de la fin de tout et de nous-mêmes; le regret de ce qu'elle était perdue se diffusait dans une plus universelle mélancolie d'anéantissement. Et ce soleil, qui se couchait si tranquille, comme assuré d'une durée encore illimitée, nous le regardions avec une sorte de haine... Alors, une des mains de ces demi-fantômes qui étaient là avec moi se tendit vers lui, le doigt indicateur levé vers son disque comme pour le maudire, et une voix commença de proférer des paroles qui nous semblaient dévoiler des vérités inconnaissables, en même temps qu'elles étaient l'expression même de notre plainte à tous, de notre révolte, jusque-là muette, contre le néant inévitable et prochain.

Les paroles que la voix prononça, retrouvées ensuite au réveil, se suivaient incohérentes et dénuées de sens; là, au contraire, elles m'avaient paru d'une profondeur apocalyptique, formulant des révélations supérieures... Dans le rêve, peut-être est-on plus lucide pour les mystères, plus capable de pénétrer dans les dessous insondés des origine et des causes...

De toutes les phrases que la voix avait proférées contre le soleil, cette dernière seulement a gardé un sens, du reste banal et ordinaire, pour mon esprit réveillé: «... Le même, toujours le même!... Le même qui s'est couché à cette place, sur ces mêmes plaines, il y a des années, des siècles et des millénaires, aux âges antédiluviens, quand il s'agissait d'éclairer les bêtes de ces temps-là, les mammouths ou les plésiosaures...» Et ce nom de plésiosaure sur lequel la voix s'était tue, avait vibré étrangement, prolongé dans le silence comme un appel évocateur des monstruosités et des épouvantes originelles; la plaine crépusculaire, au son de ce mot qui traînait lugubre, s'était agrandie devant nous démesurément, avec toujours ce même terne soleil au fond de son horizon immense; la plaine avait repris son aspect antédiluvien, sa désolation et sa nudité rudimentaire des époques disparues...

Et des choses inexplicables commençaient aussi à s'accomplir autour de nous. Au fond de la salle, dans la partie obscure, la porte de ce «musée»—où jadis mon esprit d'enfant avait été initié à la diversité infinie des formes de la nature—s'était ouverte, sur la galerie haute où elle donne, et des bêtes commençaient à en sortir: les vieilles bêtes empaillées, dont quelques-unes, rapportées par des marins d'autrefois, se dessèchent depuis si longtemps dans la poussière...

Lentement, l'une après l'autre, les bêtes sortaient; du reste, il n'y avait plus ni époque, ni durée, ni vie, ni mort, et, dans cette grande confusion, rien n'étonnait...

Les oiseaux, sortis des vitrines, venaient un à un, sans bruit, se poser sur les créneaux de la haute cheminée—et je reconnaissais surtout les plus anciens, ceux qu'on m'avait donnés les premiers, quand j'étais enfant: c'est étrange comme, aux instants de fatigue ou de douleur, de très grande surexcitation nerveuse quelconque, ce sont toujours les impressions d'enfance qui reparaissent et qui dominent tout...

Les papillons aussi, les papillons morts depuis tant d'étés, avaient fui leurs épingles et leurs cadres de verre pour venir voler autour de nous, dans l'obscurité de plus en plus envahissante. Et il y en avait un surtout que je regardais approcher avec un sentiment de crainte indéfinie,—un certain papillon jaune pâle, le «citron-aurore», qui est mêlé pour moi à tout un monde de souvenirs ensoleillés et jeunes. Il venait de reprendre comme les autres sa vie légère, mais ses ailes avaient le tremblement d'agonie de celui que j'avais trouvé, trois ou quatre jours auparavant, piqué aux rideaux de mon lit de caserne. Et je m'écartais de lui avec respect pour ne pas gêner son vol, m'étonnant même de voir que les autres formes humaines présentes ne s'écartaient pas comme moi; car ce papillon était maintenant devenu une sorte d'émanation de tante Claire, un peu d'elle-même,—peut-être son âme errante...

*
*   *

Le lendemain, un rêve me revint encore dans ce même sentiment de la fin de toutes choses, mais avec déjà moins de révolte et d'horreur.

Je rêvai cette fois qu'après de longs voyages sur mer, je revenais au logis familial, ayant vieilli beaucoup et portant chevelure grise. A travers le même demi-jour crépusculaire, je revoyais les choses de tout temps connues, mais nullement dérangées, en ordre comme dans les demeures vivantes—malgré cette anxiété de mort qui continuait de planer...

J'arrivais seul, attendu par personne, après une absence qui avait tant duré. Je trouvai ma mère qui montait lentement l'escalier obscur, âgée et affaissée comme je ne l'avais jamais vue; nous nous rencontrâmes sans rien nous dire, unis dans cette même anxiété silencieuse. La prenant par la main, je la menai chez moi, dans le salon arabe, où je la fis asseoir et m'assis par terre près d'elle. Puis, attiré par je ne sais quel pressentiment inquiet vers la porte restée ouverte, j'allai jeter les yeux sur l'escalier; je sortis même, hésitant dans ce crépuscule sinistre, pour essayer de voir jusqu'en bas, si personne ni rien ne montaient après nous... La chambre de tante Claire, qui donne aussi sur ce vestibule, était ouverte, éclairée par une sorte de lueur jaune d'astre couchant; j'y entrai, pour regarder... Et là, me retournant, je la vis elle-même derrière moi, réapparue sans bruit, avec de bons yeux souriants, très tristes. Je n'en eus aucune frayeur; je la touchai seulement pour m'assurer si elle était bien aussi réelle que moi; ensuite, la prenant par la main et toujours sans parler, je l'emmenai dans le salon arabe, vers maman, à qui je dis seulement avant d'entrer: «Devine qui je te ramène.....» Quand elles furent assises toutes deux, et moi à leurs pieds, je les pris de nouveau par les mains pour les bien tenir, les empêcher de s'éteindre avant moi, n'ayant toujours pas trop confiance dans leur réalité ni leur durée... Et nous restâmes un long moment ainsi, immobiles et sans paroles, avec la conscience, non seulement d'être seuls dans la maison déserte, mais seuls aussi dans toute la ville abandonnée aux spectres, comme après une longue évolution des temps n'ayant épargné que nous trois. D'ailleurs nous savions aussi que nous allions disparaître, nous anéantir... Et je me disais, avec une désespérance suprême: j'ai pu fixer un peu de leurs traits dans des livres, les révéler l'une et l'autre à quelques milliers de frères inconnus—aussi angoissés que moi-même par la perspective de la mort et de l'oubli; mais ils sont passés, tous ceux qui m'ont lu, tous ceux de ma génération, et, à présent, c'est fini même de cette sorte de vie factice que je leur avais donnée à toutes deux dans le souvenir des hommes; c'est fini d'elles, fini de moi; notre trace même va être effacée, perdue dans l'absolu néant...

*
*   *

Mars 1891.—Déjà plus de trois mois que tante Claire nous a quittés...

Presque au lendemain de sa mort, je suis brusquement parti, laissant la maison encore dans le désarroi sinistre, et le pays dans le froid sombre du grand hiver; je m'en suis allé retrouver le soleil et la mer bleue, appelé au loin par mon métier de marin.

Et je suis revenu hier, en congé de quelques heures, par un temps déjà printanier, très lumineux, très doux. J'ai été presque attristé de l'ordre parfait rétabli partout, de la tranquillité insouciante des choses... Le temps a passé, l'image de tante Claire s'est éloignée.

Un soleil chaud, un peu hâtif, surprenant, a recommencé d'égayer notre cour, que j'avais quittée encore toute transie de ces froids noirs—avec les branches vertes de la jonchée funéraire encore entassées dans un coin sous de la neige. Plusieurs de nos plantes sont mortes, de celles que tante Claire soignait et auxquelles je tenais à cause d'elle; on les a remplacées par d'autres, apportées en hâte avant mon arrivée... Même dans cette cour, qui avait été son domaine, la trace de son bienfaisant et doux passage sur la terre aura bientôt disparu.

*
*   *

Nous allons tous ensemble au cimetière, faire visite au caveau où elle dort, murée dans des pierres neuves. Le plus joyeux soleil printanier joue sur nos vêtements noirs. Le cimetière secoue, lui aussi, la torpeur de cet hiver long et mortel: les plantes, dont les racines touchent aux morts, bourgeonnent doucement et vont revivre.

Il semble presque que nous venons là voir une tombe déjà ancienne, avec un commencement d'oubli.

*
*   *

Au retour, j'entre dans sa chambre; les fenêtres sont ouvertes au vent tiède de printemps, et là encore règne un ordre parfait, avec je ne sais quel air de gaieté et de rajeunissement que je n'attendais pas. Sa présence est remplacée par un grand portrait tout fraîchement peint, qui fixe un peu de son expression et de son bon sourire; mais cette image, enchâssée dans cet or trop neuf qui se ternira, mon fils Samuel ne saura même pas qui elle représente, si on ne prend soin de le lui expliquer; après moi, elle deviendra, comme tous ces portraits d'ascendants que personne ne connaît plus, une chose simplement respectable, que l'on regarde à peine.

J'ouvre sa grande armoire. Là, les menus objets qu'elle touchait chaque jour ont été classés religieusement, rangés par ma mère d'une façon définitive, et, derrière différentes petites boîtes de forme démodée auxquelles elle tenait beaucoup, l'Ours aux pralines m'apparaît dans un coin... Tout cela restera immobile, sur ces étagères qui ne bougeront pas, dans cette chambre où personne n'habitera plus,—jusqu'à l'heure de je ne sais quelles profanations qui finiront tout, plus tard, quand je serai mort...

*
*   *

Je retourne chez moi, dans mon cabinet de travail et, accoudé à ma fenêtre ouverte, en fumant une cigarette d'Orient, je regarde, comme depuis des années, la rue familière, le quartier qui ne change pas.

De tout temps, j'ai beaucoup songé et médité à cette même fenêtre, par les longs soirs de juin surtout,—et je voudrais bien que jusqu'à ma mort on ne dérangeât pas l'aspect des vieux toits d'alentour; je m'y suis attaché, bien qu'ils soient probablement si banals et quelconques pour ceux qui n'y retrouvent pas de souvenirs.—A chacun de mes séjours au foyer, pendant toutes ces différentes phases de ma vie, qui se sont superposées si vite, j'ai passé ici des instants de rêve, des heures nostalgiques, à me rappeler et à regretter mille choses d'Orient ou d'ailleurs. Et, dans ces ailleurs, ensuite, au milieu de leurs mirages, je regrettais par instants cette fenêtre... Le petit Samuel, mon fils, a commencé d'y venir, lui aussi, apporté au cou de sa bonne; plus d'une fois déjà il a promené, d'ici même, sur le voisinage, son petit œil étonné et peu conscient. Après moi, peut-être, aimera-t-il ce lieu à son tour.

Il y fait délicieusement beau aujourd'hui; le ciel est bleu, le vent passe sur ma tête, tiède comme un vent d'avril; on sent le printemps partout; on entend déjà le chalumeau des meneurs de chèvres qui viennent d'arriver des Pyrénées; puis voici ces trois musiciens ambulants, qui, chaque été, reparaissent et rejouent leurs mêmes airs; les voici installés à leur poste sur le trottoir d'en face, prêts à recommencer leur musique des belles saisons passées... Et, en ce moment, je me laisse prendre un peu à toute cette gaieté-là, à des lendemains de soleil que j'aurai peut-être, à de la vie que je sens encore en avant de moi...

Mes yeux se portent maintenant sur la fenêtre la plus voisine de la mienne—une de celles de chez tante Claire—qui est à demi fermée et où je vois, par l'ouverture en tuile des persiennes, passer la petite tête odorante d'un vigoureux brin de réséda. (Le réséda était la fleur choisie de tante Claire; je lui en ai connu presque en toute saison, dans sa chambre,—et maman sans doute en aura conservé la tradition fidèlement, comme si elle était là encore.)

Ces deux ou trois derniers étés, elle se tenait souvent derrière ses persiennes ainsi entre-bâillées, ayant un peu renoncé, par fatigue, à tous ces ouvrages qui l'occupaient depuis plus d'un demi-siècle; nous l'apercevions donc généralement là près de nous; elle nous disait bonjour d'un sourire, par-dessus ses éternels résédas fleuris, dans les moments où nous quittions, Léo et moi, nos tables de travail—lui, ses livres de mathématiques, moi, les feuillets où je m'efforçais de fixer d'insaisissables choses emportées à mesure par le temps,—pour nous reposer à la fenêtre, nous amuser à regarder de haut les passants, les chats en contemplation sur les toits et les martinets en vertige dans l'air...

C'est que, pour tout dire, je tiens à mes passants aussi,—et j'y tiens d'autant plus qu'ils sont plus vieux dans notre voisinage. J'aime non seulement ceux qui, à l'occasion, lèvent la tête pour me faire un signe de connaissance; mais ceux-là même qui me jettent un regard méchant et niais, ruminant contre moi quelque petite vilenie anonyme; ils ne se doutent pas, ces derniers, qu'ils font partie de mon décor familier et qu'au besoin j'offrirais un pourboire à la Mort pour qu'elle me les laisse tranquilles quelque temps de plus...

Donc, je regarde du côté de chez tante Claire.—Et voici que je trouve mélancolique, à présent, ce vent qui me charmait tout à l'heure; je trouve tout à coup morne et triste, ce soleil,—et désolée, cette immobile sérénité de l'air. Ces persiennes à demi ouvertes, entre lesquelles je ne verrai plus jamais, jamais, paraître son bonnet de dentelle noire et ses boucles blanches; ce brin de réséda, qui est là tout seul me montrant innocemment une gentille tête fraîche, non, je ne peux plus continuer de regarder ces choses;—et je referme vite ma fenêtre parce que je pleure, je pleure comme un petit enfant...

*
*   *

Peut-être, mon Dieu, est-ce la dernière fois que le regret de tante Claire se produira en moi avec cette intensité et sous cette forme spéciale qui amène les larmes, puisque tout s'apaise, puisque tout devient coutume, s'oublie, et qu'il y a un voile, une brume, une cendre, je ne sais quoi, de jeté comme en hâte et tout de suite sur le souvenir des êtres qui s'en sont retournés dans l'éternel rien...

 

VIANDE DE BOUCHERIE

Au milieu de l'océan Indien, un soir triste où le vent commençait à gémir.

Deux pauvres bœufs nous restaient, de douze que nous avions pris à Singapoor pour les manger en route. On les avait ménagés, ces derniers, parce que la traversée se prolongeait, contrariée par la mousson mauvaise.

Deux pauvres bœufs étiolés, amaigris, pitoyables, la peau déjà usée sur les saillies des os par les frottements du roulis. Depuis bien des jours ils naviguaient ainsi misérablement, tournant le dos à leur pâturage de là-bas où personne ne les ramènerait plus jamais, attachés court, par les cornes, à côté l'un de l'autre et baissant la tête avec résignation chaque fois qu'une lame venait inonder leur corps d'une nouvelle douche si froide; l'œil morne, ils ruminaient ensemble un mauvais foin mouillé de sel, bêtes condamnées, rayées par avance sans rémission du nombre des bêtes vivantes, mais devant encore souffrir longuement avant d'être tuées; souffrir du froid, des secousses, de la mouillure, de l'engourdissement, de la peur...

Le soir dont je parle était triste particulièrement. En mer, il y a beaucoup de ces soirs-là, quand de vilaines nuées livides traînent sur l'horizon où la lumière baisse, quand le vent enfle sa voix et que la nuit s'annonce peu sûre. Alors, à se sentir isolé au milieu des eaux infinies, on est pris d'une vague angoisse que les crépuscules ne donneraient jamais sur terre, même dans les lieux les plus funèbres.—Et ces deux pauvres bœufs, créatures de prairies et d'herbages, plus dépaysées que les hommes dans ces déserts mouvants et n'ayant pas comme nous l'espérance, devaient très bien, malgré leur intelligence rudimentaire, subir à leur façon l'angoisse de ces aspects-là, y voir confusément l'image de leur prochaine mort.

Ils ruminaient avec des lenteurs de malades, leurs gros yeux atones restant fixés sur ces sinistres lointains de la mer. Un à un, leurs compagnons avaient été abattus sur ces planches à côté d'eux; depuis deux semaines environ, ils vivaient donc plus rapprochés par leur solitude, s'appuyant l'un sur l'autre au roulis, se frottant les cornes, par amitié.

Et voici que le personnage chargé du service des vivres (celui que nous appelons à bord: le maître-commis) monta vers moi sur la passerelle, pour me dire dans les termes consacrés: «Cap'taine, on va tuer un bœuf.» Le diable l'emporte, ce maître-commis! Je le reçus très mal, bien qu'il n'y eût assurément pas de sa faute; mais en vérité, je n'avais pas de chance depuis le commencement de cette traversée-là: toujours pendant mon quart, l'abatage des bœufs!... Or, cela se passe précisément au-dessous de la passerelle où nous nous promenons, et on a beau détourner les yeux, penser à autre chose, regarder le large, on ne peut se dispenser d'entendre le coup de masse, frappé entre les cornes, au milieu du pauvre front attaché très bas à une boucle par terre; puis le bruit de la bête qui s'effondre sur le pont avec un cliquetis d'os. Et sitôt après, elle est soufflée, pelée, dépecée; une atroce odeur fade se dégage de son ventre ouvert et, alentour, les planches du navire, d'habitude si propres, sont souillées de sang, de choses immondes...

Donc c'était le moment de tuer le bœuf. Un cercle de matelots se forma autour de la boucle où l'on devait l'attacher pour l'exécution,—et, des deux qui restaient, on alla chercher le plus infirme, un qui était déjà presque mourant et qui se laissa emmener sans résistance.

Alors, l'autre tourna lentement la tête, pour le suivre de son œil mélancolique, et, voyant qu'on le conduisait vers ce même coin de malheur où tous les précédents étaient tombés, il comprit; une lueur se fit dans son pauvre front déprimé de bête ruminante et il poussa un beuglement de détresse... Oh! le cri de ce bœuf, c'est un des sons les plus lugubres qui m'aient jamais fait frémir, en même temps que c'est une des choses les plus mystérieuses que j'aie jamais entendues... Il y avait là-dedans du lourd reproche contre nous tous, les hommes, et puis aussi une sorte de navrante résignation; je ne sais quoi de contenu, d'étouffé, comme s'il avait profondément senti combien son gémissement était inutile et son appel écouté de personne. Avec la conscience d'un universel abandon, il avait l'air de dire: «Ah! oui... voici l'heure inévitable arrivée, pour celui qui était mon dernier frère, qui était venu avec moi de là-bas, de la patrie où l'on courait dans les herbages. Et mon tour sera bientôt, et pas un être au monde n'aura pitié, pas plus de moi que de lui...»

Oh! si, j'avais pitié! J'avais même une pitié folle en ce moment, et un élan me venait presque d'aller prendre sa grosse tête malade et repoussante pour l'appuyer sur ma poitrine, puisque c'est là une des manières physiques qui nous sont le plus naturelles pour bercer d'une illusion de protection ceux qui souffrent ou qui vont mourir.

Mais, en effet, il n'avait plus aucun secours à attendre de personne, car même moi qui avais si bien senti la détresse suprême de son cri, je restais raide et impassible à ma place en détournant les yeux... A cause du désespoir d'une bête, n'est-ce pas, on ne va pas changer la direction d'un navire et empêcher trois cents hommes de manger leur ration de viande fraîche! On passerait pour un fou, si seulement on y arrêtait une minute sa pensée.

Cependant un petit gabier, qui peut-être, lui aussi, était seul au monde et n'avait jamais trouvé de pitié,—avait entendu son appel, entendu au fond de l'âme comme moi. Il s'approcha de lui, et, tout doucement, se mit à lui frotter le museau.

Il aurait pu, s'il y avait songé, lui prédire:

«Ils mourront aussi tous, va, ceux qui vont te manger demain; tous, même les plus forts et les plus jeunes; et peut-être qu'alors l'heure terrible sera encore plus cruelle pour eux que pour lui, avec des souffrances plus longues; peut-être qu'alors ils préféreraient le coup de masse en plein front.»

La bête lui rendit bien sa caresse en le regardant avec de bons yeux et en lui léchant la main. Mais c'était fini, l'éclair d'intelligence qui avait passé sous son crâne bas et fermé venait de s'éteindre. Au milieu de l'immensité sinistre où le navire l'emportait toujours plus vite, dans les embruns froids, dans le crépuscule annonçant une nuit mauvaise,—et à côté du corps de son compagnon qui n'était plus qu'un amas informe de viande pendue à un croc,—il s'était remis à ruminer tranquillement, le pauvre bœuf; sa courte intelligence n'allait pas plus loin; il ne pensait plus à rien; il ne se souvenait plus.

 

LA CHANSON DES VIEUX ÉPOUX

Toto-San et Kaka-San, le mari et la femme.

Ils étaient vieux, vieux; on les avait toujours connus; les plus anciens de Nangasaki ne se rappelaient même pas les avoir vus jeunes.

Ils mendiaient par les rues. Toto-San, qui était aveugle, traînait dans une petite caisse à roulettes Kaka-San, qui était paralytique.

Jadis ils s'étaient nommés Hato-San et Oumé-San (monsieur Pigeon et madame Prune), mais on ne s'en souvenait plus.

En langue nippone, Toto et Kaka sont des mots très doux qui signifient «père et mère» dans la bouche des enfants. A cause sans doute de leur grand âge, tout le monde les appelait ainsi; et en ce pays d'excessive politesse, on faisait suivre ces noms familiers du terme San, qui est honorifique comme monsieur ou madame (monsieur papa et madame maman); les plus petits des bébés japonais ne négligent jamais ces formules d'étiquette.

Leur façon de mendier était discrète et comme il faut; ils ne harcelaient point les gens avec des prières, mais tendaient les mains, simplement et sans rien dire, de pauvres mains ridées sur lesquelles il y avait déjà comme des plissures de momie. On leur donnait du riz, des têtes de poisson, des vieilles soupes.

Très petite, comme toutes les Japonaises, Kaka-San paraissait réduite à rien dans cette boîte à roulettes, où son arrière-train presque mort s'était desséché et tassé pendant une si longue suite d'années.

Sa voiture était mal suspendue; aussi lui arrivait-il d'être très cahotée dans le cours de ses promenades par la ville. Il ne marchait pourtant pas vite, son pauvre époux, et il était si rempli de soins, de précautions! Elle le guidait de la voix, et lui, attentif, l'oreille tendue, allait son chemin de juif-errant dans son éternelle obscurité, le trait de cuir passé à l'épaule et sondant avec un bambou la terre en avant de ses pas.

Les moments très graves, c'était quand il s'agissait de monter une marche, ou bien de franchir un ruisseau, une crevasse, une ornière,—comment se tirerait-il de là, Toto-San?... Et il fallait voir alors la pauvre vieille s'agiter dans sa boîte: cette figure inquiète, ces yeux qui brillaient d'anxiété intelligente, malgré la buée que les ans avaient soufflée dessus pour les ternir... Évidemment la frayeur d'être chavirée était une des choses qui minaient le plus sa fin d'existence.

Que se passait-il dans leurs têtes, à ces deux vieux qui s'adoraient? Qu'est-ce qu'ils pouvaient se conter l'un à l'autre, dans le recueillement du soir? Quels souvenirs exhumaient-ils de leurs jeunes années, quand ils étaient nichés ensemble sous quelque hangar pour dormir, Kaka-San déjà encapuchonnée dans le mouchoir de coton bleu qui était sa coiffure de nuit? Comment se faisaient leurs projets de promenade, pour le lendemain, qui allait recommencer tout pareil au jour d'avant, avec la même lutte pour manger, la même décrépitude et la même misère. Avaient-ils encore des joies, de petits restes d'espérance? Avaient-ils bien encore des pensées, seulement, et pourquoi s'obstinaient-ils à vivre, quand la terre était là toute prête pour les recevoir, pour achever de les décomposer sans plus les faire souffrir?...

Ils se rendaient à toutes les fêtes religieuses célébrées dans les temples.

Sous les grands cèdres noirs qui ombragent les préaux sacrés, au pied de quelque vieux monstre en granit, ils s'installaient de bonne heure, avant l'arrivée des premiers fidèles, et tant que durait le pèlerinage, beaucoup de passants s'arrêtaient à eux. Jeunes filles à figure de poupée et à tout petits yeux de chat, faisant traîner leurs hautes chaussures de bois; bébés nippons très comiques dans leurs longues robes bigarrées, arrivant par bandes pour faire leur dévotion en se tenant par la main; belles dames minaudières à chignon compliqué, venant à la pagode pour prier et pour rire; paysans à longs cheveux, bonzes ou marchands, toutes les marionnettes imaginables de ce petit peuple gai, passaient devant Kaka-San qui les voyait encore et devant Toto-San qui ne les voyait plus. On leur jetait toujours un regard bienveillant et parfois, d'un groupe, quelqu'un se détachait pour leur porter une aumône; on leur faisait même des révérences, tout comme à des gens de bonne compagnie, tant ils étaient connus et tant on est poli dans cet Empire.

Et ces jours-là, il leur arrivait à eux aussi de sourire à la fête, quand le temps était beau et la brise tiède, quand leurs douleurs de vieillesse étaient un peu endormies au fond de leurs membres épuisés. Kaka-San, émoustillée par le brouhaha des voix rieuses et légères, se reprenait à minauder comme les dames qui passaient, en jouant de son pauvre éventail de papier, se donnait un air d'être encore bien en vie et de s'intéresser comme les autres aux choses amusantes de ce monde.

Mais, quand le soir venait, ramenant de l'obscurité et du froid sous les cèdres, quand il y avait une horreur religieuse et un mystère répandus tout à coup alentour des temples, dans les allées bordées de monstres, les deux vieux époux s'affaissaient sur eux-mêmes. Il semblait que la fatigue du jour les eût rongés par en dedans, leurs rides étaient plus creuses, les plissures de leur peau plus pendantes; leurs figures n'exprimaient plus que la misère affreuse et la détresse d'être près de mourir.

Des milliers de lanternes s'allumaient pourtant autour d'eux dans les branches noires, et des fidèles stationnaient toujours sur les marches des sanctuaires. Le bourdonnement d'une gaieté frivole et bizarre sortait de toute cette foule, emplissait les avenues et les saintes voûtes, contrastant avec le rictus des monstres immobiles qui gardaient les dieux, avec les symboles effrayants et inconnus, avec les vagues épouvantes de la nuit. La fête se prolongeait aux lumières et semblait une immense ironie pour les Esprits du ciel, bien plus qu'une adoration, mais une ironie sans amertume, enfantine, bienveillante et surtout irrésistiblement joyeuse.

C'est égal, le soleil couché, rien de tout cela ne ranimait plus ces deux débris humains; ils redevenaient sinistres à voir, accroupis à l'écart comme des parias malades, comme de pauvres vieux singes usés et finis, mangeant dans un coin leurs miettes d'aumône. A ce moment, s'inquiétaient-ils de quelque chose de profond et d'éternel, pour avoir cette expression d'angoisse répandue sur leurs masques morts? Qui sait ce qui se passait au fond de ces vieilles têtes japonaises? Peut-être rien!... Ils luttaient simplement pour tâcher de continuer de vivre; ils mangeaient, au moyen de leurs petites baguettes de bois, en s'entr'aidant avec des soins tendres; ils s'enveloppaient pour n'avoir pas trop froid, pour ne pas laisser la rosée se déposer sur leurs os; ils se soignaient de leur mieux, avec le désir d'être en vie demain et de recommencer, l'un roulant l'autre, leur même promenade errante...

Dans la petite voiture, il y avait, en plus de Kaka-San, tous les objets de leur ménage: écuelles ébréchées en porcelaine bleue, pour mettre le riz, tasses en miniature pour boire le thé et lanterne en papier rouge qu'ils allumaient le soir.

Chaque semaine une fois, Kaka-San était soigneusement repeignée et recoiffée par son mari aveugle. Ses bras, à elle, ne pouvaient plus se lever assez haut pour construire son chignon de Japonaise, et Toto-San avait appris. A tâtons, à mains tremblantes, il caressait la pauvre vieille tête qui se laissait tripoter avec un abandon câlin, et cela rappelait, en plus triste, ces toilettes deux à deux que se font les singes. Les cheveux étaient rares et Toto-San ne trouvait plus grand'chose à peigner sur ce parchemin jaune, ridé comme la peau des pommes en hiver. Il réussissait pourtant à former des coques, qu'il disposait avec un goût nippon; elle, très intéressée, suivait des yeux dans un casson de miroir: «Un peu plus haut, Toto-San!... Un peu plus à droite, un peu plus à gauche...» A la fin, quand il avait piqué là-dedans deux longues épingles en corne, qui achevaient de donner du genre à la coiffure, Kaka-San prenait encore une certaine mine de grand'mère comme il faut, une certaine silhouette apprêtée de bonne femme à potiche.

Ils faisaient aussi leurs ablutions consciencieusement: on est si propre au Japon.

Et, quand ils avaient accompli une fois de plus ce lavage, perpétuellement recommencé depuis tant d'années, quand ils avaient fini cette tâche de toilette que l'approche de la mort rendait de jour en jour plus ingrate, se sentaient-ils au moins vivifiés par l'eau pure et froide, éprouvaient-ils encore un peu de bien-être, au frais matin?

O misère lamentable! Après chaque nuit, se réveiller tous deux plus caducs, plus endoloris, plus branlants, et, malgré tout, vouloir obstinément vivre, étaler sa décrépitude au soleil, et repartir pour la même éternelle promenade à roulettes, avec les mêmes lenteurs, les mêmes grincements de planches, les mêmes cahots, les mêmes fatigues; aller toujours, par les rues, par les faubourgs, par les villages, jusque dans la campagne lointaine, quand une fête était annoncée à quelque temple des bois...

Ce fut dans les champs, un matin, au croisement de deux routes mikadales, que la mort, en sournoise, attrapa la vieille Kaka-San.

Un beau matin d'avril, en plein soleil, en pleine verdure.

Dans cette île de Kiu-Siu, le printemps est un peu plus chaud que le nôtre, un peu plus hâtif, et déjà tout resplendissait dans la fertile campagne. Les deux routes se coupaient en plaine, au milieu de rizières veloutées qu'un vent léger rendait chatoyantes comme des peluches vertes. L'air était rempli de la musique des cigales qui, au Japon, sont très bruyantes.

A ce carrefour, il y avait une dizaine de tombes dans les herbes, sous un bouquet de grands cèdres isolés: des bornes carrées ou bien d'antiques bouddhas en granit assis dans des calices de lotus. Au delà des champs de riz, on apercevait les bois, assez semblables à nos bois de chênes, mais où se mêlaient quelques touffes blanches ou roses qui étaient des camélias à fleurs simples, et quelques feuillages très légers qui étaient des bambous; puis tout au loin, des montagnes ressemblant à de petits dômes, à de petites coupoles, dessinaient sur le ciel bleu des formes un peu maniérées, mais très gracieuses.

C'est au milieu de cette région de calme et de verdure que l'équipage de Kaka-San s'était arrêté, et pour une halte suprême. Des paysans et des paysannes, habillés de longues robes en cotonnade bleu sombre à manches pagode, une vingtaine de bonnes petites âmes nipponnes, s'empressaient autour de la caisse à roulettes où la moribonde tordait ses vieux bras. Ça l'avait prise tout d'un coup en chemin, tandis que Toto-San la traînait à un pèlerinage dans un temple de la déesse Kwanon.

Les bonnes petites âmes, qui s'étaient attroupées par bienveillance autant que par curiosité, se démenaient de leur mieux pour la soigner. C'étaient pour la plupart des gens qui se rendaient, eux aussi, à cette fête de Kwanon, divinité de la Grâce.

Pauvre Kaka-San! On avait essayé de la remonter avec un cordial à l'eau-de-vie de riz; on lui avait frotté le creux de l'estomac avec des herbes aromatiques et tamponné la nuque avec l'eau fraîche d'un ruisseau.

Toto-San la touchait tout doucement, la caressait à tâtons, ne sachant que faire, entravant les autres avec ses gestes d'aveugle, et tremblant plus que jamais de tous ses membres dans son angoisse.

En dernier lieu, on lui avait fait avaler, en boulettes, des morceaux de papier qui contenaient d'efficaces prières écrites par les bonzes et qu'une femme secourable avait consenti à retirer de la doublure de ses propres manches. Peine perdue, car l'heure était sonnée; l'invisible Mort était là, riant au nez de tous ces Nippons et serrant déjà la vieille dans ses mains sûres.

Une dernière contorsion, très douloureuse, et Kaka-San s'affaissa, la bouche ouverte, le corps tout de côté, à moitié tombée de sa boîte et les bras pendants, comme la poupée d'un guignol de pauvres qui serait au repos, la représentation finie.

Ce petit cimetière ombreux, devant lequel s'était accomplie la scène finale, semblait tout indiqué par les Esprits et comme choisi par la morte elle-même.

On n'hésita donc pas. On embaucha des coolies qui passaient et bien vite on se mit en devoir de creuser la terre. Tout le monde était pressé, ne voulant pas manquer le pèlerinage, ni laisser cette pauvre vieille sans sépulture, d'autant plus que la journée s'annonçait chaude et que déjà de vilaines mouches s'assemblaient.

En une demi-heure le trou fut prêt. On tira la morte de sa boîte, en l'enlevant par les épaules, et on la mit en terre, assise comme elle avait toujours été, l'arrière-train recoquillé comme durant sa vie, semblable à une de ces guenons desséchées que les chasseurs rencontrent parfois au pied des arbres dans les forêts.

Toto-San essayait de tout faire par lui-même, n'ayant plus bien ses idées et gênant les coolies qui n'avaient pas l'âme sensible et qui le bousculaient; il gémissait comme un petit enfant et des larmes coulaient de ses yeux sans regard. Il tâtait si au moins elle était bien peignée pour se présenter dans les demeures éternelles, si ses coques de cheveux étaient en ordre, et il voulut replacer les grandes épingles dans sa coiffure avant qu'on jetât la terre dessus...

On entendait un léger frémissement dans les feuillages: c'étaient les Esprits des ancêtres de Kaka-San qui venaient la recevoir à son entrée dans le pays des Ombres.

Elle avait fait des choses très malpropres dans sa boîte, pendant le laisser-aller bien pardonnable de la fin, et les coolies, pris de dégoût, parlaient de jeter aussi dans la fosse tout le ménage, souillé maintenant de matières immondes: la couverture, les loques de rechange, les petites tasses et la lanterne, jusqu'à la boîte elle-même, prétendant que la peste était dedans.

Oh! alors Toto-San perdit tout à fait la tête de désespoir, en voyant qu'on allait lui enlever tous ces souvenirs; épuisé et pleurant, il se coucha dessus pour les défendre.

Mais une autre vieille mendiante qui se rendait à la fête, elle aussi, pour y ramasser des aumônes, s'arrêta et eut pitié de lui: «Je laverai tout ça dans le ruisseau, moi, dit-elle.»

Les gens qui s'étaient attroupés continuèrent donc leur chemin vers le temple de la déesse, laissant ces deux mendiants ensemble au milieu de la solitude verte où les cigales chantaient.

Dans le ruisseau d'eau courante et claire, la pauvresse lava tout avec soin, même la boîte et ses roulettes; les détritus de Kaka-San allèrent féconder les fraîches plantes qui poussaient le long de la rive et les lotus superbes dont les premiers boutons commençaient à monter des vases profondes.

Ensuite elle étendit les loques sur des branches, au gai soleil, et, le soir, tout fut sec, bien replié, bien arrangé; Toto-San put reprendre sa route errante.

Il s'attela et repartit, par habitude de marcher en roulant quelque chose. Mais derrière lui, la petite voiture était vide. Séparé de celle qui avait été son amie, son conseil, son intelligence et ses yeux, il s'en allait au hasard, débris plus pitoyable à présent, irrévocablement seul sur la terre jusqu'à sa fin, ne retrouvant plus ses idées, avançant à tâtons, sans but ni espérance, dans une nuit plus noire...

Cependant, les cigales chantaient à pleine voix dans la verdure qui s'assombrissait sous les étoiles et, tandis que la vraie nuit descendait autour de l'homme aveugle, on commençait à entendre dans les branches les mêmes frémissements que le matin pendant la mise en terre; c'étaient encore des murmures d'Esprits qui disaient: «Console-toi, Toto-San, elle se repose dans cette sorte d'anéantissement très doux où nous sommes nous-mêmes et où tu viendras bientôt. Elle n'est plus ni vieille ni branlante, puisqu'elle est morte; ni désagréable à voir, puisqu'elle est bien cachée parmi les racines souterraines; ni dégoûtante pour personne, puisqu'elle est de la matière fertilisant le sol. Son corps va se purifier en s'infiltrant dans la terre; Kaka-San va devenir de jolies plantes japonaises,—des rameaux de cèdre,—des camélias simples,—des bambous...»

FIN