Tirage à part du recueil de 1682. Le deuxième feuillet, qui contient l'Extrait du Privilége et les Acteurs, est encore paginé, au verso, 444. Pour le reste de la pièce, la pagination a été changée.

XXIV

75. Desseins || de la || Toison d'or, || Tragedie. || Representée par la Troupe Royale du Marests, chez Mr le || Marquis de Sourdeac, en son Chasteau du Neufbourg, || pour réjoüissance publique du Mariage du Roy, & de la || Paix auec l'Espagne, & en suite sur le Theatre Royal du || Marests. || Imprimée à Roüen, Et se vend || A Paris, || Chez Augustin Courbé, au Palais, en la Gallerie || des Merciers, || à la Palme. || Et || Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, dans la || mesme Gallerie, à la Iustice. || M. DC. LXI [1661]. || Auec Priuilege du Roy. In-4 de 26 pp. (y compris le titre), et 1 f. pour l'Extrait du Privilége.

Le privilége, daté du 27 janvier 1661, est accordé pour dix ans à Augustin Courbé, qui déclare y associer Guillaume de Luyne. On lit à la fin: Acheué d'imprimer pour la premiere fois le 31. Ianuier 1661, à Roüen, par Laurens Maurry.

Le sujet de la Toison d'or, comme celui d'Andromède, avait été choisi par les Italiens pour des représentations à grand spectacle. On avait représenté sur le théâtre des Saints-Jean-et-Paul, à Venise, en 1642, un «drame ou fête théâtrale», d'Orazio Persiani, dont Marco Marazzoli avait écrit la musique, et qui était intitulé: Amori di Giasone e d'Isifile (Venezia, per Antonio Bariletti, 1642, in-12). Cette pièce, que nous n'avons pas sous les yeux, pourrait bien avoir été mise entre les mains de Corneille par les machinistes italiens ou par le marquis de Sourdéac lui-même, lorsqu'il vint trouver l'auteur du Cid pour lui demander une tragédie mêlée de musique qui pût être représentée au château de Neufbourg. Ce gentilhomme, que Tallemant des Réaux nous représente comme un «original», voulait célébrer sur ses domaines, avec une pompe inusitée, le mariage du roi avec l'infante Marie-Thérèse. Le mariage royal, arrêté lors de la paix des Pyrénées (6 novembre 1659), ne fut célébré par procuration que le 3 juin 1660, mais c'est vraisemblablement dès la fin de l'année 1659 que le marquis de Sourdéac conçut l'idée de sa représentation. Il commença aussitôt les préparatifs de la fête projetée, mais il faillit ne pouvoir s'entendre avec Corneille. «Il a, dit Tallemant (Historiettes, édit. Paulin Paris, t. VIIe, p. 370), de l'inclination aux méchaniques; il travaille de la main admirablement: il n'y a pas un meilleur serrurier au monde. Il luy a pris une [fantaisie de] faire joüer chez luy une comedie en musique, et pour cela il a fait faire une salle qui luy couste au moins dix mille escûs. Tout ce qu'il faut pour le theatre et pour les sieges et les galeries, s'il ne travailloit lui-mesme, luy reviendroit, dit-on, à plus de deux fois autant. Il avoit pour cela fait faire une piece par Corneille; elle s'appelle les Amours de Médée; mais ils n'ont pu convenir de prix. C'est un homme riche et qui n'a point d'enfans. Hors cela, il est assez œchonome.»

L'affaire se raccommoda pourtant, et la représentation eut lieu au château de Neufbourg, au commencement de l'hiver de 1660. Le marquis de Sourdéac fit ensuite don de ses machines aux comédiens du Marais, qui les installèrent sur leur théâtre. Voici ce que dit Loret, dans sa lettre du 1er janvier 1661:

Les Comédiens du Marest

Font un inconcevable aprest,

Pour joüer, comme une Merveille,

Le Jazon de Monsieur Corneille.

La représentation n'eut lieu que six semaines plus tard, et Loret nous en rend compte longuement dans sa lettre du 19 février:

La Conqueste de la Toizon

Que fit, jadis, défunt Jazon,

Piéce infiniment excellente,

Enfin, dit-on, se reprézente

Au Jeu de Paume du Marais,

Avec de grandissimes frais.

Cette Piéce du grand Corneille,

Propre pour l'œil et l'oreille,

Est maintenant, en vérité,

La merveille de la Cité,

Par ses Scènes toutes divines,

Par ses surprenantes Machines,

Par ses concerts délicieux,

Par le brillant aspect des Dieux,

Par des incidens mémorables,

Par cent ornemens admirables,

Dont Sourdiac, Marquis Normand,

Pour rendre le tout plus charmant,

Et montrer sa magnificence,

A fait l'excessive dépence,

Et si splendide sur ma-foy,

Qu'on diroit qu'elle vient d'un Roy.

J'aprens que ce rare spectacle

Fait à pluzieurs crier miracle,

Et je croy qu'au sortir de là

On ne plaindra point, pour cela,

Pistole, ny demy-pistole,

Je vous en donne ma parole.... etc.

Ce ne sont pas les seules louanges que Loret donne à la pièce de son compatriote. Il revient sur le même sujet le 3 décembre 1661, le 14 janvier et le 18 février 1662 (voy. Marty-Laveaux, t. VIe, pp. 226 sqq.).

Nous ne savons rien de la musique de la Toison d'or, mais elle ne peut avoir été composée que par un des quatre musiciens alors célèbres: Dassoucy, Cambert, Lambert ou Boesset. Dassoucy avait composé la musique d'Andromède, mais il s'était tellement perdu de réputation depuis, qu'il est difficile de croire que Corneille ait encore voulu travailler avec lui. Cambert (né en 1628, mort en 1677) composa, en 1661 et en 1662, deux opéras, dont Perrin avait écrit les paroles: Ariane et Adonis, mais il ne put les faire représenter, ce qui prouve qu'il n'était pas alors en grande vogue. Lambert et Jean-Baptiste Boesset, fils d'Antoine Boesset, le musicien de Louis XIII, jouissaient au contraire de la faveur publique, et l'on retrouvera peut-être un jour dans les ouvrages imprimés ou manuscrits de l'un ou de l'autre des fragments de la partition qui nous occupe. La complaisance avec laquelle Loret nous parle de Boesset, dans sa lettre du 20 janvier 1663, nous montre quelle était la réputation de ce musicien à l'époque de la représentation de la Toison d'or. Il s'agit d'un service funèbre célébré à Saint-Denis, en l'honneur de Madame:

La muzique de la Chapelle, de la Chapelle du Roy.

Digne d'une gloire immortelle,

Et celle de la Chambre, aussy,

Que, par un noble et beau soucy,

Le sieur Boisset, Homme trés-rare.

Qu'avec justice l'on compare

Aux Amphions du temps passé,

Etant dans son Art bien versé,

A, de belle et bonne maniére,

Remize en sa splendeur premiére,

Ces deux grandes Muziques, donc,

Admirables, s'il en fut onc,

Avec des douceurs sans-pareilles,

Charmérent toutes les oreilles,

En commençant par un Motet

Compozé par ledit Boisset,

Par où, toute la Compagnie

Admira son divin génie,

Trés-propre à faire de beaux Airs

Pour de mélodieux Concerts.

Les décorations de la Toison d'or ne furent pas gravées comme celles d'Andromède, mais, au dire des contemporains, elles les surpassèrent encore en splendeur (voy. le Théatre François, par Chapuzeau, p. 52).

Le programme auquel Corneille a donné le nom de Desseins, a dû être imprimé avec une grande hâte. Le privilége n'est que de quatre jours antérieur à l'achevé d'imprimer, bien que l'impression se fit à Rouen. Les exemplaires purent arriver à temps à Paris pour être distribués aux spectateurs le jour de la première représentation.

Les seuls exemplaires des Desseins qui aient été cités jusqu'ici sont ceux de la Bibliothèque nationale (Y. 5969. A), et deux autres exemplaires contenus dans des recueils de la Bibliothèque de Pont de Veyle (Catalogue de 1847, nos 1810 et 1813).

76. Desseins de la Toison d'or, Tragedie. Representée par la Troupe Royale du Marais, chez Mr le Marquis de Sourdeac, en son chasteau du Neufbourg, pour reiouissance publique du Mariage du Roy et de la Paix auec l'Espagne, et ensuite sur le Theatre Royal du Marais. A Paris, Chez Augustin Courbé, au Palais, en la Galerie des Merciers, à la Palme. M. DC. LXI [1661]. In-8.

Édition citée par M. Marty-Laveaux, t. XIIe, p. 531. Il ne nous a pas été possible d'en trouver un exemplaire.

77. La || Toison d'or, || Tragedie. || Representée par la Troupe Royale du || Marests, chez Mr le Marquis de Sour- || deac, en son Chasteau du Neufbourg, || pour réjoüissance publique du Mariage|| du Roy, & de la Paix auec l'Espagne, || & en suite sur le Theatre Royal du || Marests. || Imprimée à Roüen, Et se vend || A Paris, || Chez || Augustin Courbé, au Palais, en la || Gallerie des Merciers, à la Palme. || Et || Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, dans la mesme Gallerie, || à la Iustice. || M. DC. LXI [1661]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff., 105 pp. et 1 f.

Collation des feuillets prélim.: 1 f. blanc; 1 f. de titre; 3 ff. pour l'Argument; 1 f. pour la liste des Acteurs.

Le privilége commence au verso de la page 105, et occupe le recto du feuillet suivant. Il est accordé à A. Courbé, qui déclare y associer G. de Luyne, et daté du 27 janvier 1661. Il y est dit que Courbé pourra «faire imprimer, vendre et debiter en tous les lieux de l'obeïssance de sa Majesté, une Tragédie composée par le sieur P. Corneille, intitulée la Conquête de la Toison d'Or, Avec les Desseins de ladite Piece, en telles marges et tels caracteres, en un ou plusieurs volumes, et autant de fois qu'il voudra, durant dix ans entiers, à compter du jour que ladite Tragedie sera achevée d'imprimer pour la premiere fois.» Cet achevé d'imprimer est daté du 10 mai 1661.

C'est dans la première scène du Prologue de cette tragédie qu'on trouve ces vers bien connus:

A vaincre tant de fois, mes forces s'affoiblissent:

L'Etat est florissant, mais les Peuples gemissent;

Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits,

Et la gloire du Trône accable les Sujets.

Campistron imita ce passage dans la seconde scène du second acte de Tiridate:

Je sais qu'en triomphant les Etats s'affoiblissent;

Le Monarque est vainqueur, et les Peuples gémissent:

Dans le rapide cours de ses vastes projets,

La gloire dont il brille accable les Sujets;

mais au XVIIIe siècle, l'on avait encore moins de liberté qu'au XVIIe; les vers de Corneille, remaniés par Campistron, furent jugés séditieux; le poëte dut les supprimer. (Voy. l'Éloge de Campistron, dans les Œuvres de d'Alembert, édit. Belin, t. IIe, p. 578.)

Vendu: 205 fr., mar. r. (Thibaron-Échaubard), Huillard, 1870 (no 597).

78. La Toison d'or, Tragedie. Par P. Corneille. A Paris, Au Palais. Chez Guillaume de Luyne, dans la Salle des Merciers sous la montée de la Cour des Aydes à la Justice. Estienne Loyson, au premier Pillier de la grand'Salle proche les Consultations au Nom de Jesus. Pierre Traboüillet dans la Galerie des Prisonniers, à l'Image S. Hubert, & à la Fortune proche le Greffe des Eaux et Forets. M.] DC. LXXXII [1682]. Avec Privilege du Roy. in-12.

Cette édition doit compter 2 ff., 94 pp. et 1 f. Voy. ci-dessus, no 25.

79. La Toison d'or, Tragedie en Machines de M. de Corneille l'Aisné. A Paris, chez V. Adam, 1683, in-4.

Nous n'avons pu retrouver cette édition, dont les recueils de Pont de Veyle vendus en 1847 contenaient deux exemplaires (nos 1809 et 1813 du Catalogue), et dont un troisième exemplaire a été adjugé à M. Techener pour la modique somme de 2 francs, lors de la vente des livres de M. Giraud, en 1855 (no 1646 du Catalogue). Nous savons seulement que c'est un simple programme, précédé d'un prologue en vers par La Chapelle. La pièce avait été remise à la scène le 9 juillet 1683, avec des décorations nouvelles du sieur Durfort, qui avait déjà exécuté celles d'Andromède l'année précédente. Voici en quels termes les Anecdotes dramatiques (Paris, veuve Duchesne, 1775, t. IIe, p. 233) nous parlent de cette reprise:

«A une reprise de cette pièce, en 1683, la Chapelle y ajouta un Prologue; et les Comédiens, pour lui marquer leur reconnoissance, résolurent, dans une assemblée, de lui faire présent de quinze louis d'or, qu'ils lui envoyèrent par un de leurs camarades. A la dixième représentation de cette reprise, les Comédiens interrompirent le Spectacle, étant informés que la Reine venoit de mourir; et ils firent rendre l'argent à la porte.»

Il serait très-désirable que le programme de 1683 pût être retrouvé. Il contient sans nul doute des changements analogues à ceux que nous avons signalés ci-dessus (no 59) dans le programme d'Andromède de 1682.

XXV

80. Sertorivs, || Tragedie. || Imprimée à Roüen, Et se vend || A Paris, || Chez || Augustin Courbé, au Palais, en la || Galerie des Merciers, à la Palme. || Et || Guillaume de Luyne, Libraire Iu- || ré, au Palais, en la Galerie des || Merciers, à la Iustice. || M. DC. LXII [1662]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff. et 95 pp.

Collation des feuillets prélim.: titre; 4 ff. pour l'avis Au Lecteur; 1 f. pour l'Extrait du Privilége et la liste des Acteurs.

Le privilége, daté du 16 mai 1662, permet à Guillaume de Luyne «de faire imprimer deux Pieces de Theatre, composées par les Srs Corneille, intitulées Sertorius et Maximian, pendant sept années.» On lit à la fin: Acheué d'imprimer le huitiéme iour de Iuillet 1662. à Roüen, par L. Maurry.

Après Œdipe et la Toison d'or, qui inaugurèrent la seconde partie de sa carrière dramatique, Corneille revint à l'histoire romaine. Il tira de Plutarque le bel épisode de Sertorius, qu'il enrichit de détails de son invention. Il se mit au travail dans les derniers mois de l'année 1661. A la date du 3 novembre de cette année, Corneille, écrivant à l'abbé de Pure, s'excuse de ne lui avoir pas encore donné son avis sur une tragédie dont il n'avait reçu que deux actes, et il ajoute: «C'est ce qui a differé ma responce, et la priere que j'ay à vous faire de ne vous contenter pas du bruit que les Comediens font de mes deux Actes, mais d'en juger vous mesme et m'en mander vostre sentiment tandis qu'il y a encor lieu à la correction. J'ay prié Melle Des Œilletz, qui en est saisie, de vous les montrer quand vous voudrez, et cependant je veux bien vous prevenir un peu en ma faveur, et vous dire que si le reste suit du mesme air, je ne croy pas avoir rien escrit de mieux. Mes deux Héroines ont le mesme caractere de vouloir espouser par ambition un homme pour qui elles n'ont aucun amour, et le dire à luy-mesme et toutefois je croy que cette ressemblance se trouvera si diversifiée par la maniere de l'exprimer que beaucoup ne s'en apercevront pas.»

La représentation de Sertorius eut lieu vers la fin de février 1662. Loret en parle longuement dans sa lettre du 4 mars de cette année:

Depuis huit jours, les beaux Esprits

Ne s'entretiennent dans Paris,

Que de la derniére merveille

Qu'a produite le grand Corneille,

Qui, selon le commun récit,

A plus de beautez que son Cid,

A plus de forces et de graces

Que Pompée, et que les Horaces,

A plus de charmes que n'en a

Son inimitable Cinna,

Que l'Œdipe, ny Rodogune,

Dont la gloire est si peu commune,

Ny, mesmement, qu'Héraclius;

Sçavoir le Grand Sertorius,

Qu'au Marest du Temple l'on joüe,

Sujet que tout le monde avoüe

Etre divinement traité,

Nonobstant la stérilité;

Et c'est en un semblable Ouvrage,

Ce qu'on admire davantage.

On ne voit, en cette action,

Tendresse, amour, ny passion,

Ny d'extr' ordinaire spectacle,

Et passe, pourtant, pour miracle.

Certes, cét illustre Normand

Qui n'écrit rien que de charmant,

De merveilleux et d'énergique,

Passe, en qualité de Tragique,

Les Poëtes les plus hardis

Du temps prézent, et de jadis:

Il fait mieux, dit-on, qu'Euripide,

Bûveur de l'Onde Aganipide,

Mieux que Sénéque le Romain,

Prizé de tout le Genre Humain,

Et, bref, mieux que défunt Sophocle,

Qui n'a de rime qu'Empédocle,

Mais dont les Esprits mieux sensez

Dizent encor du bien assez

Depuis deux mille ans que cet Homme

Est mort, bien loin, par-delà Rome.

Les Comédiens du Marest

Poussez de leur propre intérest,

Et qui dans des chozes pareilles,

Ne font leur métier qu'à merveilles,

S'éforcent à si bien joüer,

Qu'on ne peut les en trop loüer:

Et, pour ne pas paroître chiches,

On leur voit des habits si riches,

Si brillans de loin et de prés,

Et, pour le sujet, faits exprés,

Que chaque Spectateur proteste

Qu'on ne peut rien voir de plus leste.

Les deux textes que nous venons de citer présentent une difficulté d'interprétation assez sérieuse: «Les comédiens dont Corneille parle dans sa lettre sont, suivant toute apparence, dit M. Marty-Laveaux, ceux de l'hôtel de Bourgogne, puisque c'est à cette troupe qu'appartenait Mlle des Œillets; et pourtant, d'après le témoignage de Loret, c'est au théâtre du Marais que l'ouvrage a été représenté pour la première fois. On pourrait, à la vérité, chercher à expliquer cette contradiction en supposant que Mlle des Œillets a fait, pendant quelque temps, partie du théâtre du Marais, ou que Corneille a retiré sa pièce à la troupe qui devait d'abord la jouer, pour la faire représenter à l'hôtel de Bourgogne; mais un passage d'une autre lettre de notre poëte à l'abbé de Pure, datée du 25 avril, et par conséquent postérieure de deux mois à la représentation de Sertorius, ne permet pas d'adopter une telle supposition. En effet, Corneille, expliquant pourquoi il ne pourra de sitôt donner une pièce aux comédiens du Marais, s'exprime ainsi: «Outre que je seray bien aise d'avoir mon tour à l'Hostel.... et que je ne puis manquer d'amitié à la Reine Viriate à qui j'ay tant d'obligation, le demenagement que je prépare pour me transporter à Paris me donne tant d'affaires que je ne sçay si j'auray assez de liberté d'esprit pour mettre quelque chose cette année sur le Théatre.» Certes, ce passage prouve bien que Sertorius avait été joué à l'hôtel de Bourgogne, et il semble indiquer que cette reine Viriate, envers qui Corneille se reconnaît si obligé, n'est autre que Mlle des Œillets. Comment concilier le témoignage de notre auteur avec celui de Loret?»

Le savant éditeur de Corneille déclare avoir cherché en vain une conciliation; mais, en pareil cas, les hypothèses sont permises, et l'on peut, croyons-nous, proposer au moins une explication plausible du problème. Corneille dit bien, le 3 novembre 1661, que Mlle des Œillets est «saisie» des deux premiers actes de Sertorius, mais rien ne prouve qu'elle ait effectivement joué ce rôle. Peut-être ne se sera-t-elle pas crue assez jeune pour le remplir (elle était née en 1621). Il nous paraît probable que le rôle de Viriate aura été joué par Mlle Marotte, dont Corneille parle au début de sa lettre du 25 avril 1662: «L'estime et l'amitié que j'ay depuis quelque temps pour Melle Marotte me fait vous avoir une obligation tres singuliere de la joye que vous m'avez donnée en m'apprenant son succes et les merveilles de son debut. Je l'avois veue icy representer Amalasonte, et en avois conceu une assez haute opinion pour en dire beaucoup de bien à Mr. de Guise, quand il fut question, vers la My-caresme, de la faire entrer au Marais.» Si l'on admet cette interprétation, qui nous semble naturelle, les raisons alléguées par Corneille pour ne pas donner de pièce nouvelle peuvent s'entendre dans ce sens qu'il serait bien aise de faire jouer quelque ouvrage à l'Hôtel de Bourgogne, mais qu'il craint de manquer à l'amitié qu'il a pour Mlle Marotte, en confiant un rôle à une artiste de la troupe rivale. La fin de la lettre est assez obscure, mais elle concorde avec notre explication plutôt qu'elle ne la contredit: «Ainsy, si ces Mrs les secourent ainsy que moy, il n'y a pas d'apparence que le Marais se restablisse, et quand la machine (la Toison d'or), qui est aux abois, sera tout à fait defunte, je trouve que ce Theatre ne sera pas en trop bonne posture. Je ne renonce pas aux Acteurs qui le soustiennent, mais aussi je ne veux point tourner le dos tout à fait à Mrs de l'Hostel dont je n'ay aucun lieu de me plaindre et où il n'y a rien à craindre quand une piece est bonne.» Que signifie ce passage, sinon que le théâtre du Marais, inférieur à l'Hôtel de Bourgogne pour la tragédie, a besoin pour se soutenir des pièces à grand spectacle? Si Corneille avait fait représenter Sertorius par les comédiens de l'Hôtel, dirait-il qu'il ne veut point leur tourner le dos tout à fait?

Du reste, Sertorius ne tarda pas à être joué par les troupes rivales. Le registre de Lagrange nous fournit à ce sujet des indications curieuses qui prouvent que la tragédie, dont le succès fut très-grand, fut jouée par la troupe de Molière avant d'avoir été imprimée. L'impression n'en fut achevée que le 8 juillet 1662, et la troupe de Molière la représenta, pour la première fois, le vendredi 23 juin 1662. Elle en donna trois autres représentations en 1662, neuf en 1663, trois en 1664, et vingt autres représentations de 1665 à 1670, soit, en tout, trente-neuf. Nous comprenons dans ces chiffres une représentation donnée, en 1664, à Villers-Coterets, chez Monsieur, où les comédiens séjournèrent du 20 au 27 septembre.

A l'époque de la mort de Corneille, le Manuscrit du Dauphin nous fournit la distribution suivante:

DAMOISELLES.

Aristie: Chanmeslé
Viriate: le Comte
Thamire: Raisin.

HOMMES.

Sertorius: Chanmeslé
Perpenna: Dauvilliers
Aufide: le Comte
Pompée: Baron
Celsus: Beauval
Arcas: Hubert, ou Raisin.

Au XVIIIe siècle, plusieurs acteurs se distinguèrent dans Sertorius. Grandval remplit avec un grand succès le rôle du général romain (1758); celui de Viriate fut joué avec éclat par Mlle Clairon et Mme Vestris.

La Comédie-Française a donné 107 représentations de Sertorius, de 1680 à 1814, savoir: sous Louis XIV: à la ville, 46; à la cour, 11;—sous Louis XV: à la ville, 24; à la cour, 1,—sous Louis XVI: à la ville, 7; à la cour, 4;—sous le Directoire, le Consulat et l'Empire: à la ville, 13; à la cour, 1. La pièce n'a pas été reprise depuis lors.

Vendu: 120 fr., vél., Huillard, 1870 (no 596); 102 fr., vél., et 155 fr., mar. r. (Chambolle-Duru), Potier, 1870 (nos 1233 et 1234).

81. Sertorivs, || Tragedie. || Imprimé à Roüen, Et se vend || A Paris, || Chez || Augustin Courbé, au Palais, en la || Gallerie des Merciers, à la Palme. || Et || Guillaume de Luyne, Libraire || Iuré, au Palais, en la Gallerie des || Merciers, à la Iustice. || M. DC. LXII. [1662]. Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff., 82 pp. et 1 f. blanc.

Collation des feuillets prélim.: titre; 4 ff. pour l'avis Au Lecteur; 1 f. pour l'Extrait du Privilége et les Acteurs.

L'extrait du privilége est le même que dans l'édition précédente. On lit à la fin: Acheué d'imprimer le huitiéme Iuillet 1662. A Rouen par L. Maurry.

Cette édition n'a jamais été distinguée de la précédente par les bibliographes de Corneille.

XXVI

82. Sophonisbe, || Tragedie. || Par P. Corneille. || Imprimée à Roüen, Et se vend || A Paris, || Chez Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, au || Palais, en la Gallerie des Merciers, || à la Iustice; [ou Chez Thomas Iolly, au Palais, dans la petite || Salle, aux Armes de Hollande, || & à la Palme; ou Chez Loüys Billaine, au second Pilier de la grand'Sale du Palais, à la Palme & au grand César. || M. DC. LXIII [1663]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff. et 76 pp.

Collation des feuillets prélim.: titre; 4 ff. pour l'avis Au Lecteur; 1 f. pour l'Extrait du Privilége et les noms des Acteurs.

Le privilége, en date du 4 mars 1663, donne à G. de Luyne le droit exclusif, pendant cinq ans, de publier deux pièces de théâtre des sieurs Corneille intitulées: La Sophonisbe et Persée et Demetrius. De Luyne déclare associer à son droit Th. Jolly et L. Billaine. On lit à la fin: Acheué d'imprimer pour la premiere fois le 10. Auril 1663. A Roüen, Par L. Maurry.

L'histoire de Sophonisbe, reine de Numidie, que Tite-Live, Polybe et Appien ont racontée, est un des sujets qui ont le plus souvent inspiré les poëtes dramatiques modernes. Le premier auteur qui la mit au théâtre fut le Trissin. Il fit représenter sa tragédie à Vicence vers 1510. Cette pièce eut un grand succès, attesté par les nombreuses éditions que les libraires italiens en publièrent pendant tout le cours du XVIe siècle (Sophonisba, tragedia; in Roma, Lodovico degli Arrighi et Lautitio Perugino, 1524, pet. in-4;—in Roma, per Lodovico Vicentini [degli Arrighi], 1524, pet. in-4, seconde édition, avec deux lettres grecques sur le titre;—in Vicenza, per Tolomeo Janiculo, 1529, in-4;—Di M. Giovangiorgio Trissino la Sophonisba, li Retratti, Epistola, Oracion al serenissimo Principe di Vinegia; in Vinegia, per Ieronimo Pentio da Lecho, a instantia de Nicolo Garanta, 1530, pet. in-8;—[in Vinegia], per Al. Pag. Benacense, s. d., in-8;—La Sofonisba, tragedia del S. Giorgio Trissino Vicentino; in Vinegia, per Bernardo de' Bindoni, 1549, in-8;—in Vinegia, per Gabriele Giolito et Fratelli, 1553, 1562, 1585 et 1586, in-12;—in Vinegia, per Francesco Lorenzini, 1560, in-8;—in Genova, per Antonio Bellone, 1572, in-8;—in Vinegia, per Altobello Salicato, 1582, pet. in-12;—in Vicenza, per Perin Libraro, e Giorgio Greco Compagni, 1585, in-12;—in Venetia, per Michele Bonibelli, 1595, in-12, etc.). Un autre auteur italien, Galeotto Caretto, publia en 1546 une seconde Sophonisbe qui ne fit pas oublier celle du Trissin (La Sophonisba, Tragedia del magnifico Cavaliere et Poeta Messer Galeotto Carretto; in Vinegia, appresso Gabriel Giolito de' Ferrari, 1546, in-8). La première Sophonisbe fut traduite en prose française par Mellin de Saint-Gelais, et représentée à Blois, devant le roi, en 1559. Gilles Corrozet en publia deux éditions anonymes sous ce titre singulier: Sophonisba, Tragedie tres excellente, tant pour l'argument que pour le poly langage et graves sentences dont elle est ornée; représentée et prononcée devant le Roy en sa ville de Bloys; à Paris, chez Philippe Danfrie et Richard Breton, 1559, in-8;—à Paris, chez Richard Breton, 1560, in-8. Un peu plus tard, Claude Mermet en fit une nouvelle traduction en vers (La Tragedie de Sophonisbe Reyne de Numidie, où se verra le desastre qui luy est advenu, pour avoir esté promise à un mary, et espousée par un autre; et comme elle a mieux aimé eslire la mort, que de se voir entre les mains de ses ennemis; à Lyon, chez Léonard Odet, 1584, in-8). Corneille n'a pas connu les deux traductions que nous venons de mentionner, ou du moins il n'en a pas fait usage; il ne paraît pas non plus s'être servi de la Mort courageuse de Sophonisba, par le Sieur de Reboul (Lyon, Jacques Roussin, 1597, in-12), tandis qu'il a eu entre les mains les deux imitations suivantes: Sophonisba, Tragedie, par Anthoine de Montchrestien, sieur de Vasteville; à Caen, chez la veufve de Jacques le Bas, 1596, in-8 (reproduite sous le titre de: la Carthaginoise, ou la Liberté, dans les Tragédies du même auteur; à Rouen, chez Jean le Petit [1601], pet. in-8;—à Rouen, chez Jean Osmond, 1604, pet. in-12;—à Niort, chez Porteau, 1606, pet. in-12;—à Rouen, chez Martin de la Motte, 1627, pet. in-8); La Sophonisbe, Tragedie, par le Sieur du Mont-Sacré (Nicolas de Montreux), gentil-homme du Maine; à Rouen, chez Raphaël du Petit-Val, 1601, pet. in-12.

La tragédie de Mairet est la première pièce française sur ce sujet qui eut un mérite sérieux et dont le succès fut durable. Elle fut représentée, à ce que l'on croit, en 1629, et imprimée quelques années après: La Sophonisbe, Tragi-Comedie, dediée à M. le Garde des Sceaux; à Paris, chez Pierre Rocolet, 1635, in-4. Dans cette pièce, antérieure non-seulement au Cid, mais à Mélite et à Clitandre, Mairet introduisit la règle de vingt-quatre heures, qui n'avait jamais été observée auparavant. La vogue de Sophonisbe, qui fit croire à Mairet qu'il pourrait jouer un rôle parmi les adversaires du Cid, se prolongea longtemps après le succès des chefs-d'œuvre de Corneille; aussi se produisit-il dans le public un sentiment de vive curiosité quand on apprit que Corneille se proposait de traiter le même sujet. Cette concurrence inattendue jeta Mairet dans un violent chagrin; on prétend même qu'il en fit une maladie. Corneille, qui s'était depuis longtemps réconcilié avec son ancien ennemi, ne manqua pas de protester de ses bonnes intentions; il exagéra même l'éloge de son devancier: «Depuis trente ans que Monsieur Mairet a fait admirer sa Sophonisbe sur nostre Théatre, dit-il dans la préface de sa tragédie, elle y dure encore, et il ne faut point de marque plus convaincante de son mérite, que cette durée, qu'on peut nommer une ébauche, ou plûtost des arrhes de l'immortalité, qu'elle asseure à son illustre Autheur. Et certainement il faut avoüer qu'elle a des endroits inimitables, et qu'il seroit dangereux de retaster après luy. Le démeslé de Scipion avec Massinisse, et les desespoirs de ce Prince sont de ce nombre: il est impossible de penser rien de plus juste, et tres-difficile de l'exprimer plus heureusement. L'un et l'autre sont de son invention, je n'y pouvois toucher sans luy faire un larcin, et si j'avois été d'humeur à me le permettre, le peu d'espérance de l'égaler me l'auroit défendu. J'ay creu plus à propos de respecter sa gloire et ménager la mienne, par une scrupuleuse exactitude à m'écarter de sa route, pour ne laisser aucun lieu de dire, ny que je sois demeuré au dessous de luy, ni que j'aye pretendu m'élever au dessus, puisqu'on ne peut faire aucune comparaison entre des choses, où l'on ne voit aucune concurrence.» Corneille proteste donc qu'il a simplement voulu «faire autrement, sans ambition de faire mieux»; il cite, pour se justifier, nombre de sujets qui ont été successivement traités par divers auteurs, tels que ceux de Marianne, de Panthée, de Cléopatre, etc.

La nouvelle Sophonisbe fut représentée à l'Hôtel de Bourgogne en janvier 1663. Malgré l'aigreur des critiques que l'abbé d'Aubignac dirigea contre Corneille, le succès paraît avoir répondu à l'attente du poëte. Loret le constate avec complaisance dans sa lettre du 20 janvier 1663:

Quitons cette importante Afaire,

Que le temps nous rendra plus claire;

Et parlons d'un célébre Autheur

Dont je suis grand admirateur.

Cette Piéce de conséquence,

Qu'avec une extrême impatience

On atendoit de jour en jour,

Dans tout Paris et dans la Cour,

Piéce qui peut être apellée

Sophonisbe, renouvelée

Maintenant se joüe à l'Hôtel de Bourgogne.

Avec applaudissement tel,

Et si grand concours de personnes,

De hautes Dames, de Mignonnes,

D'esprits beaux en perfection,

Et de Gens de condition,

Que, de longtemps, Piéce nouvelle

Ne receut tant d'éloges qu'elle.

Je ne m'embarasseray point

A déduire, de point en point,

Ses plus importantes matieres,

Ny ses plus brillantes lumieres:

Pour dignement les concevoir

Il faut les oüir et les voir;

Je veux, pourtant, dans nôtre Histoire,

Prouver son mérite et sa gloire

Par un invincible argument,

Car en dizant, tant seulement,

Que cette Piéce nompareille

Est l'Ouvrage du grand Corneille,

C'est pousser sa louange à bout,

Et qui dit Corneille, dit tout.

Le succès dont nous entretient Loret fut de courte durée. Les adversaires de Corneille, à la tête desquels s'était placé l'abbé d'Aubignac, rabaissèrent sa Sophonisbe en exaltant celle de Mairet. Ces critiques, dont nous parlerons dans notre chapitre XIXe, furent réfutées par divers auteurs. Saint-Evremond, notamment, mit en relief, dans sa Dissertation sur l'Alexandre de Racine, les côtés de la pièce qui avaient déplu au public. Les beaux esprits de la cour reprochaient à Corneille ce qui était son principal mérite: l'exactitude des mœurs et des caractères; ils savaient gré au contraire à Mairet de n'être sorti de son siècle que pour emprunter quelques noms à l'antiquité.

Le poëte fut très-sensible aux éloges de Saint-Evremond et lui écrivit une lettre de remerciment qui nous a été conservée: «Me voulez-vous bien permettre d'ajoûter ici, disait Corneille en terminant, que vous m'avez pris par mon foible, et que ma Sophonisbe, pour qui vous montrez tant de tendresse, a la meilleure part de la mienne? Que vous flattez agréablement mes sentimens, quand vous confirmez ce que j'ai avancé touchant la part que l'Amour doit avoir dans les belles Tragédies, et la fidélité avec laquelle nous devons conserver à ces vieux Illustres les caracteres de leur temps, de leur Nation et de leur humeur!» (Œuvres diverses de Corneille; Paris, 1738, in-12, pp. 221 sq.; Marty-Laveaux, t. Xe, p. 498.)

Un auteur qui, après avoir attaqué Sophonisbe, en devint le plus ardent défenseur, Donneau de Visé, nous fournit, dans sa première critique (Nouvelles nouvelles; à Paris, chez Gabriel Quinet, 1663, in-12, 3e partie), des détails précis sur les acteurs qui remplirent les principaux rôles de la pièce. Montfleury joua Syphax; Floridor, Massinisse; La Fleur, Lélius; Mlle des Œillets, Sophonisbe, et Mlle Beauchâteau, Eryxe.

Le Registre de Lagrange ne mentionne aucune représentation de Sophonisbe par la troupe de Molière. Les registres du Théâtre-Français n'en citent que deux représentations entre 1680 et 1700. Il ne serait même pas impossible qu'il ne s'agît ici de la tragédie de Mairet.

Le sujet de Sophonisbe a été traité deux fois au XVIIIe siècle, par Lagrange-Chancel et par Voltaire. La pièce de Lagrange-Chancel fut jouée quatre fois au mois de novembre 1716, mais elle n'a pas été imprimée; celle de Voltaire, représentée en 1764, a été publiée sous un nom supposé.

Cette dernière pièce est entièrement tirée de Mairet, dont Voltaire n'a voulu que rajeunir et que relever le style. Le succès en a été médiocre.

Vendu: 60 fr., mar. r. anc., Chédeau, 1865 (no 703).

83. Sophonisbe, || Tragedie. || Par P. Corneille. || A Paris, || Chez Guillaume de Luyne, Libraire || Iuré, au Palais, dans la Salle des Merciers, || à la Iustice; [ou Chez Thomas Iolly, au Palais, dans la petite Salle, aux Armes de Hollande & à la Palme; ou Chez Louys Billaine, au second Pilier de la grand' Sale du Palais, à la Palme & au grand César.] || M. DC. LXIII. [1663]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff., 80 pp., et 1 f. pour l'Extrait du Privilége.

Collation des feuillets prélim.: titre; 9 pp. pour l'avis Au Lecteur; 1 p. pour les Acteurs.

Cette édition, dont M. Piot possède un exemplaire, a été probablement imprimée à Paris. L'extrait du privilége est le même que celui dont nous avons parlé ci-dessus (no 80) et contient les mêmes mentions. La justification est, pour les feuillets préliminaires, de 119 mm. sur 63, et, pour le corps du texte, de 117 mm. sur 64.

XXVII

84. Oton || Tragedie. || Par P. Corneille. || A Paris, || Chez Guillaume de Luyne, Libraire-Iuré, || au Palais dans la Sale [sic] des Merciers || à la Iustice; [ou Chez Thomas Iolly, au Palais dans la || petite Sale des Merciers à la Palme & aux || Armes d'Hollande; ou Chez Loüys Billaine, au second Pillier || de la grand Sale du Palais, à la Palme || & au grand Cesar]. || M. DC. LXV [1665]. || Auec Privilege du Roy. In-12 de 2 ff., 78 pp. et 1 f.

84 bis. Othon || Tragedie. || Par P. Corneille. || A Paris, || Chez Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, au || Palais, en la Gallerie des Merciers, à la Iustice; [ou Chez Thomas Iolly, au Palais dans la || petite Sale [sic] des Merciers, à la Palme & aux || Armes d'Hollande; ou Chez Loüys Billaine, au second Pillier || de la grand Sale du Palais, à la Palme || & au grand Cesar]. || M. DC. LXV [1665]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 2 ff., 78 pp. et 1 f.

Collation des feuillets prélim.: titre; 1 f. pour l'avis Au Lecteur et les Acteurs.

Le privilége, dont un extrait occupe le dernier feuillet, est daté du dernier d'octobre 1664; il est accordé pour sept ans à Guillaume de Luyne, qui déclare y associer Thomas Jolly et Louis Billaine.

L'achevé d'imprimer est du 3 février 1665.

Les deux titres que nous avons reproduits appartiennent à une seule et même édition. Les titres, qui portent la faute d'impression, Oton pour Othon, sont certainement antérieurs aux autres et doivent être plus rares. Nous en avons cependant trouvé dans plusieurs exemplaires: à l'Institut, à la bibliothèque Cousin, etc.

«Si mes amis ne me trompent, cette Piéce égale ou passe la meilleure des miennes, dit Corneille dans la préface qu'il a placée en tête de la tragédie d'Othon. Quantité de suffrages illustres et solides se sont déclarez pour elle, et si j'ose y meler le mien, je vous diray que vous y trouverez quelque justesse dans la conduite, et un peu de bon sens dans le raisonnement. Quant aux Vers, on n'en a pas vu de moy que j'aye travaillez avec plus de soin.»

Nous savons en effet qu'Othon est une des pièces qui coûtèrent au poëte le plus de peine; on assure qu'il en refit trois fois le cinquième acte, et que cet acte lui «coûta douze cents vers». (Histoire du Théatre François, tome IXe, p. 322, note a; notes manuscrites de Tralage à la Bibliothèque de l'Arsenal, citées par M. Taschereau: Œuvres de Corneille, t. Ier, p. XXVI, et par M. Marty-Laveaux, t. VIe, p. 567.) Le sujet de la pièce est tiré des Histoires de Tacite, mais Corneille a mis également à contribution Plutarque et Suétone dans leurs Vies de Galba et d'Othon.

M. Marty-Laveaux suppose que Corneille s'est inspiré d'une pièce italienne représentée en 1652. D'après le savant éditeur, cette pièce serait de Ghirardelli, auteur de la Mort de Crispe, citée par Corneille dans son Discours de la Tragédie; mais ce renseignement, emprunté à la Biographie universelle, paraît inexact. La seconde édition de la Drammaturgia d'Allacci (Venezia, 1755, in-4o) mentionne une tragédie d'Othon imprimée avant la pièce française (Ottone, tragedia; in Bologna, per Giacomo Monti, 1652, in-4o), mais elle l'attribue à Louis Manzoni, de Bologne, et non à Ghirardelli. D'ailleurs, si la notice donnée par la Biographie universelle est exacte, l'Ottone de Ghirardelli n'aurait jamais été imprimé, en sorte qu'il eût été bien difficile à Corneille de s'en inspirer. Nous croyons donc que notre poëte n'a pas puisé à d'autres sources que celles qu'il indique avec sa bonne foi ordinaire. C'est l'exacte peinture de la politique romaine qui fait l'intérêt de sa pièce, et ce sont ces mérites historiques qui lui ont valu un accueil bien plus favorable de la part des critiques modernes que de la part des critiques du XVIIe siècle.

Othon fut joué pour la première fois à Fontainebleau, le 3 août 1664, ainsi que le rapporte Loret dans sa lettre du 2 août:

Ce qu'illec je sceus davantage,

C'est qu'Othon, excélent Ouvrage,

Que Corneille, plein d'un beau feu,

A produit au jour depuis peu,

De sa plume docte et dorée,

Devoit, la suivante soirée,

Ravir et charmer à son tour

Le Légat et toute la Cour: [Le légat Chigi]

Je l'appris de son Autheur mesme;

Et j'ûs un déplaizir extresme

Qui me fit bien des fois pester

De ne pouvoir encor rester

Pour voir, dudit Sieur de Corneille,

La fraîche et derniére Merveille,

Que je verray s'il plaît à Dieu,

Quelque-jour en quelque autre lieu.

Dans la lettre du 8 novembre 1664, nous trouvons le compte rendu de la première représentation d'Othon à Paris:

Il faut icy, donc, que j'avoüe

Qu'à l'Hôtel de Bourgogne on joüe,

Depuis un jour ou deux, dit-on,

Un sujet que l'on nomme Othon,

Sujet Romain, sujet sublime,

Et digne d'éternelle estime.

Jamais de plus hauts sentimens,

Ny de plus rares ornemens,

Piéce ne fut si bien pourvûe.

Je ne l'ay point encore vûe,

Et je ne suy que le raport

Que m'en fit hier maint Esprit fort,

Qui dit qu'elle est incomparable,

Et que sa conduite admirable,

Dans Fontainebleau, l'autre-jour,

Charma tous les Grands de la Cour.

Mais d'où luy naît cet avantage?

Et d'où vient que de cét Ouvrage

Tout le monde est admirateur?

C'est que Corneille en est Autheur,

Cét inimitable Génie;

Et que l'illustre Compagnie,

Ou Troupe Royale, autrement,

Qui la récite excélemment,

Luy donne toute l'éficace,

Tout l'éclat et toute la grace

Qu'on doit prétendre, en bonne foy,

Des grands Comédiens du Roy.

Ainsi, Loret n'a vu lui-même aucune des deux représentations, et il ne juge la nouvelle tragédie que d'après ce que lui ont dit l'auteur et certain esprit fort de sa connaissance. Le public a-t-il apprécié Othon comme l'a fait le chroniqueur de cour? c'est ce qu'il est difficile de savoir.

Boileau, dit le Bolæana (1742, in-12, pp. 132 et 134) «n'étoit point du tout content de la tragédie d'Othon qui se passoit tout en raisonnement, et où il n'y avoit point d'action tragique»; mais cette opinion ne fut pas générale. S'il faut en croire les Anecdotes dramatiques, le maréchal de Gramont aurait dit, à l'occasion d'Othon, que Corneille devrait être le «Bréviaire des Rois» et M. de Louvois, «qu'il faudroit, pour juger cette pièce, un parterre composé de ministres d'État.» Ce qui est certain, c'est qu'Othon resta au répertoire. Voici, d'après le Manuscrit du Dauphin, comment il était interprété à l'époque de la mort de Corneille:

DAMOISELLES.

Camille: le Comte.
Plautine: Chanmeslé.
Albiane: Raisin.
Flavie: Poisson.

HOMMES.


Othon: Baron.
Vinius: La Tuillerie.
Martian: Dauvilliers.
Lacus: le Comte, ou Dauvilliers.
Galba: Chanmeslé.
Albin: de Villiers.

Les registres du Théâtre-Français dépouillés par M. Despois indiquent, de 1680 à 1700, 29 représentations à la ville et 6 à la Cour. Othon fut joué une fois encore avant 1715; il n'a pas été repris depuis lors.

Vendu: 53 fr., vél., Chédeau, 1865 (no 704).

XXVIII

85. Agesilas, || Tragedie. || En Vers libres rimez. || Par P. Corneille. || A Roüen, Et se vend || à Paris, || Chez Thomas Iolly, au Palais dans la petite Salle des Merciers à la Palme & aux Armes d'Hollande; [ou Chez Guillaume de Luyne, Libraire || Iuré, au Palais, en la Gallerie des || Merciers, à la Iustice; ou Chez Loüis Billaine, au Palais, || au second Pilier de la grand'Salle, à la Palme, & au grand Cesar]. || M. DC. LXVI [1666]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 2 ff., 88 pp. et 2 ff., dont le dernier est blanc.