Rosine sourit à son tour, et, rougissant légèrement derrière son sourire:

—Vous vous trompez, mon cher oncle...

—Comment?

—J'avais faim au cours de ce que vous appelez mon excursion; je passais devant la Laiterie; j'y suis entrée et je m'y suis réconfortée d'une tasse de crème et d'un ou deux petits pains de seigle...

—Et ce lunch était confortable?...

—Exquis; si bien...

—Si bien?...

—Si bien que je vous demanderai la permission de ne me mettre à table que pour vous tenir compagnie...

Le prétendu Yankee riait toujours:

All right! déclara-t-il, voici qui tombe à merveille. J'ai moi-même déjeuné en vous attendant. Car, ceci soit dit sans reproche, votre promenade n'a pas duré moins de quatre heures. Avais-je donc tort de la baptiser une excursion? Ne serait-ce pas plutôt un voyage?...

—Monsieur... commença la mignonne, embarrassée.

—Oh! je ne vous gronde pas, mon enfant! poursuivit l'autre avec une persistante douceur. La jeunesse a besoin de mouvement, d'exercice et d'une certaine indépendance qui n'est peut-être pas dans les mœurs françaises, mais que, chez nous, en Amérique, nous laissons volontiers à nos femmes, à nos filles, sans avoir l'occasion de nous en repentir. D'ailleurs je suis persuadé que, hors de ma présence, vous ne faites rien qu'une miss de votre franchise ne puisse avouer hautement, et qui ne demeure en deçà des limites de la convenance...

Sa voix n'avait pas la moindre inflexion ironique; mais son œil, sournois sous ses caresses, étudiait le visage de notre héroïne.

Celle-ci ne possédait point l'aplomb de la Rosine de Beaumarchais.

Un flot de pourpre monta à ses joues, et ses paupières s'abaissèrent pour voiler le trouble de son regard.

Son interlocuteur continua, sans paraître remarquer ce désarroi:

—Aussi bien, au lieu de descendre dans la salle à manger, nous resterons ici, à causer, s'il vous plaît...

Il ajouta:

—A causer de choses sérieuses.

Puis, comme les yeux de Florette l'interrogeaient avec un soupçon d'inquiétude:

—Rassurez-vous. Je serai bref et je tâcherai de ne pas vous sembler ennuyeux. Ce sera l'affaire de dix minutes. Après quoi, je m'empresserai de vous rendre la clef des champs.

—Oh! mon oncle! protesta mademoiselle Fine-Lame, je serai toujours heureuse de vous entendre.

Et elle ajouta résolument:

—J'ai moi-même une confidence des plus importantes à vous faire...

—Vraiment?... Eh bien, parlez, ma chère nièce... Je vous écoute...

—Non... Vous d'abord... Je vous en prie...

Elle déposa sa cravache sur un meuble, ôta ses gants et son chapeau, et s'assit dans un fauteuil,—curieuse, attentive, émue.

L'ami Dick se promenait de long en large dans le salon.

A un moment, il s'arrêta devant la jeune fille et lui demanda brusquement:

—Eva, n'avez-vous pas envie de vous marier?

III

A BON DEMANDEUR, BON REFUSEUR

La Filleule, de Lagardère tressaillit violemment,—elle était si loin de s'attendre à une pareille question!—et répéta:

—Me marier!...

Le pseudo-Samuel poursuivit:

—Il ne s'agit pas ici de ce désir banal qui dévore toutes les fillettes de jouer à la madame, de changer de position et de conquérir une liberté qu'en France on refuse aux jeunes misses...

Non, je veux désigner cette aspiration de la femme d'esprit et de cœur à ne plus marcher seule désormais dans la vie et à s'appuyer sur le bras d'un homme vaillant et fort, qu'elle a distingué dans la foule, en qui elle a mis sa confiance et sa tendresse, et sous la protection duquel elle chemine, tranquille, heureuse et honorée...

M'avez-vous compris, mon enfant?...

—Oui, répondit notre héroïne d'un ton pénétré et convaincu; oui, je vous ai compris, mon oncle.

—Et, sans doute, vous vous êtes dit que riche et belle comme vous l'êtes,—car vous êtes merveilleusement belle...

Il prononça ces mots avec tant de passion que «sa nièce» ne put se défendre d'un mouvement de surprise.

Il s'aperçut de l'effet et se hâta de reprendre:

—Ceci n'est pas un compliment. C'est la constatation d'un fait, lequel, je crois, ne doit ni vous étonner ni vous blesser...

Donc, vous êtes belle, et l'héritage de mon aîné, de notre pauvre et cher Will, dont vous serez envoyée sous peu en possession,—j'ai écrit à ce sujet à New-York, où l'on procède, en ce moment, aux formalités nécessaires,—cet héritage fait de vous l'un des partis les plus sortables...

Dans cette situation, il est tout naturel que vous vous soyez dit que les prétendants ne vous manqueraient pas...

Il est constant qu'il s'en présentera par douzaines...

Soit, mais, parmi ceux-ci, combien—gentilshommes réduits à redorer leur blason ou plébéiens avides d'échafauder leur fortune sur la vôtre,—combien n'auront d'autre ambition que d'épouser vos dollars!...

Parmi ceux, au contraire, qui, non moins avantagés que vous sous le rapport de l'argent, solliciteront votre main avec une ardeur dégagée de tout intérêt et éperonnée seulement par la puissance de vos charmes, combien reculeront devant votre passé!...

Excusez ma parole brutale: je ne suis guère qu'un sauvage et n'ai point l'habitude de taire ni de déguiser la vérité,—dût cette vérité arracher un cri de douleur à ceux que j'aime!...

Ce passé, sur lequel je ne reviendrai plus, vous rendrez cette justice à ma discrétion, que je ne vous en ai demandé que ce qu'il vous a plu de m'apprendre...

Mais un futur époux sera plus exigeant...

Lui cacherez-vous ce qui peut-être lui sera révélé par d'autres?...

Hé! mon Dieu, je ne l'ignore point: ce passé, indépendant de votre volonté, est certainement irréprochable, et pas un citoyen de la libre Amérique n'hésiterait à donner son nom à celle qui s'est appelée la Filleule de Lagardère...

Mais nous ne sommes pas ici dans les Etats de l'Union: nous sommes dans un pays où le préjugé règne, où le ridicule tue, et où votre première jeunesse s'est écoulée sur les tréteaux de je ne sais quelle entreprise foraine...

Et puis, il y a cette histoire: la tentative de vol commise au pavillon de la Faisanderie...

On prétendra que vous avez été la complice des misérables...

Calomnie infâme, j'en conviens; cependant, n'est-ce pas un de vos écrivains qui a érigé en principe que, de la calomnie la plus absurde, il reste toujours quelque chose?...

Cette double tache originelle, tout votre or ne la lavera pas! Que dis-je! il la fera plus visible sur votre front, où iront la chercher les yeux des médisants et des jaloux!...

Un mari éperdûment épris vous la pardonnera-t-il? Le monde ne vous la pardonnera point. Le monde est injuste, cruel et tenace. Pour échapper à ses dédains, à ses sarcasmes, il vous faudra renoncer à lui...

Hélas! le bonheur s'évapore vite dans la solitude!...

L'ivresse de la lune de miel peu à peu dissipée, ne craignez-vous pas que celui qui vous aura choisie envers et contre tous, ne finisse par se révolter contre l'existence à laquelle vous l'aurez involontairement condamné, et ne sente l'indifférence, la rancune, la haine même se substituer dans son cœur à l'amour sapé par la satiété et la possession?...

Vous n'aviez pas pensé à tout cela, mon enfant...

—Vous vous trompez, mon oncle, repartit la jeune fille avec tranquillité, j'y avais pensé depuis longtemps.

Un peu de malaise passa parmi l'assurance, parmi l'éloquence de l'orateur.

Il avait compté sur des larmes, sur des protestations, sur des exclamations, tout au moins sur un mouvement.

Rien n'était venu.

Florette l'avait écouté attentivement, mais paisiblement.

—Je suis enchanté, reprit-il, que vous ayez envisagé, sans vous en émouvoir outre mesure, cet état de choses dont il était urgent que nous nous occupassions tôt ou tard. C'est d'une personne prudente et sensée. Il m'appartient néanmoins, en ma qualité de frère et de représentant de votre père, en qualité de votre tuteur et de votre unique parent en ce monde, il m'appartient, dis-je, d'aviser au moyen d'asseoir sur des bases solides votre bonheur et votre avenir. Ce moyen, je l'ai cherché à votre insu, et Dieu m'a permis de le rencontrer. Je crois avoir trouvé l'époux qui vous convient...

Il s'arrêta...

Il avait espéré jeter par ces paroles notre héroïne dans un trouble dont il profiterait pour lui arracher son secret.

Mademoiselle Fine-Lame dit simplement:

—Mon oncle, je vous sais gré de cette sollicitude; mais encore faut-il que je connaisse celui que vous me destinez.

—C'est juste.

Il poursuivit, après s'être recueilli un instant:

—Ai-je, d'abord, besoin de vous déclarer que celui-là est réfractaire à tous les préjugés, à toutes les lois d'une société qui n'a de force que contre les faibles, les timides et les désarmés?...

Cette supériorité suppose un certain âge...

De fait, ce n'est plus un jouvenceau; mais qu'est-ce que la jeunesse? Il y a des adolescents qui sont caducs. Il y a des hommes mûrs qui conservent toute la fraîcheur des premières années...

En ce qui le concerne, l'époux que je vous ai choisi ne s'est jamais montré plus robuste et plus dispos: jamais son intelligence n'a été plus lucide; jamais sa sensibilité, plus vive ni plus délicate...

Cela tient-il à ce qu'il a gardé la virginité de son cœur? J'inclinerais à le croire. S'il a inspiré des passions, il a su n'en point ressentir,—et c'est une âme neuve qu'il offre à celle qui daignera l'accepter.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En commençant cette scène, notre rusé compère n'avait qu'un but: contraindre mademoiselle Fine-Lame à se trahir.

Mais surpris, au début, par l'attitude de la jeune fille, il s'était échauffé petit à petit et sans s'en apercevoir lui-même, au point de transformer la comédie en une explosion sincère des sentiments qu'il contenait.

Les maquignons et les turfistes ont un terme particulier pour désigner l'action du cheval qui s'exaspère de son propre élan et ne connaît plus de bornes ni d'obstacles à son galop vertigineux.

Ils appellent cela s'emballer.

L'ami Dick s'était emballé.

Encore un peu, et, comme un véritable amoureux de vaudeville, il allait tomber aux genoux de notre héroïne, lorsque celle-ci—effrayée à la fin de cet aveu déguisé et de l'ardeur avec laquelle l'étrange soupirant le formulait—l'arrêta en s'exclamant:

—N'achevez pas, de grâce!

—Comment?...

—Je ne puis ni ne dois en entendre davantage...

—Cependant...

Elle eut un geste suppliant:

—Je vous en prie, ne me dites pas le nom de la personne dont vous me parlez!

—Et pourquoi tairais-je ce nom?

—Parce qu'en supposant que cette personne ait réellement sur moi les projets que vous lui prêtez, je serais désolée de la désespérer...

—Que signifie?...

—Il ne m'est pas possible d'accueillir ses hommages...

—Ah!

—Je ne m'appartiens plus: j'aime quelqu'un et j'en suis aimée...

—Vous!...

Il est certain que le faux Murphy s'attendait à cette réponse, qu'il l'avait provoquée par tous les moyens en son pouvoir, et que rien en elle ne devait le surprendre, le rapport du groom Jim l'ayant suffisamment édifié à cet endroit.

Pourtant la déclaration de Florette le frappa en pleine poitrine, et ce fut d'une voix tremblante de colère qu'il s'écria,—l'œil sombre et les traits contractés:

—Vous aimez quelqu'un!... On vous aime!... Ah! oui: ce jeune monsieur qui vous contait fleurette au Bois, ce matin!...

—Vous savez?...

—Je sais que vous m'avez trompé, que vous entretenez une intrigue coupable et que ces promenades, qui durent quatre heures, ne sont que des rendez-vous galants dans lesquels vous laissez, chaque jour, une partie de votre honneur!...

La Filleule de Lagardère releva le front sous le reproche immérité:

—Monsieur, répliqua-t-elle fièrement—elle ne l'appelait plus mon oncle,—ceux que vous avez chargés d'épier mes actions vous ont mal renseigné. C'est la première fois, ce matin, que je rencontre au Bois celui qui est mon fiancé devant Dieu et qui deviendra mon mari devant les hommes.

Elle ajouta, en pesant sur les mots:

La première fois, au Bois; car je n'ai rien à vous cacher, et je n'éprouve aucune honte à déclarer hautement qu'il y a longtemps que nous avons échangé nos cœurs et que nous nous sommes promis de n'être jamais l'un qu'à l'autre...

—A merveille! ricana son interlocuteur. C'est un pronunciamiento dans les règles. Et quel est cet heureux mortel? J'imagine quelque dandy ruiné qu'attire le rayonnement de votre dot...

—Celui-là est un vrai gentilhomme. Il était plus riche que moi et j'étais seule au monde, sans appui, sans ressources, alors qu'il m'a juré que je serais sa femme. Pourquoi ne lui conserverais-je pas ma foi, aujourd'hui que j'ai retrouvé un nom, une fortune, une famille?...

—Et lui avouerez-vous, à ce vrai gentilhomme, le milieu dans lequel vous avez vécu avant qu'il vous connût sans doute?...

—C'est dans ce milieu qu'il m'a connue. Il sait que ma vie passée est pure de toute faute. Aussi pure, j'en atteste le ciel, que ma conduite d'à présent!...

L'ami Dick toussa. La colère lui montait à la gorge. Il fit un tour dans le salon et reprit, en s'efforçant de se dominer:

—Ainsi, vous espérez que ses nobles parents...

La jeune fille affirma avec exaltation:

—J'espère tout de l'amour de Roger. Son amour l'inspirera. Il lui donnera le pouvoir de convaincre son père, et celui-ci consentira à notre bonheur à tous deux. Roger l'a dit, et je crois en lui: il est de ceux qui ne mentent point.

L'autre interrogea violemment:

—Roger, de qui?... Roger, de quoi?... Vous me ferez, je pense, l'honneur de ne pas me taire davantage le nom de mon futur neveu...

Notre héroïne ouvrit la bouche pour parler...

Mais le nom qui allait jaillir de ses lèvres ne fut point prononcé...

Car elle avait surpris la lueur fauve, sinistre et féroce que venait de darder la prunelle de l'assassin de Sam Murphy...

Il y avait dans cet éclair tout un déchaînement de menaces et d'intentions mauvaises...

Et mademoiselle Fine-Lame se défiait désormais.

Aussi répondit-elle froidement:

—Ce nom, le père de Roger vous l'apprendra lui-même, quand il se présentera à vous ainsi qu'à mon oncle et tuteur.

Mais, déjà, Richard Vautier avait ramené à un calme relatif ses traits, son ton et son regard:

—Et si je refusais, objecta-t-il, mon assentiment à cette union?

Florette se leva.

Son visage avait revêtu une remarquable expression d'énergie.

Sa voix était ferme et décidée.

—Alors, déclara-t-elle, je me rappellerais que, jusqu'à ce moment, j'ai su me passer de famille; que mon père, qui se souvenait de moi si tard, a négligé de me reconnaître aux yeux de la loi du pays où je suis née, et que ma mère seule, si j'avais eu l'immense joie de la conserver, aurait des droits sur mes actions. Je renoncerais sans regrets à l'existence que vous m'avez faite, au luxe qui m'entoure, à l'héritage qui m'appartient, et je m'en retournerais chez le brave garçon qui m'avait recueillie jadis. Jacques Périn ne me fermerait pas sa porte. C'est à lui uniquement que je demanderais conseil, aide et protection... Quant à celui à qui j'ai marié mon âme, pauvre il m'a aimée, pauvre il m'aimerait encore,—et, si je ne pouvais être à lui, du moins je ne serais à personne.

L'ami Dick parut réfléchir. Ensuite, sèchement:

—Il suffit. J'attendrai la visite que vous m'annoncez. Pour l'instant, miss Eva, nous n'avons plus rien à nous dire. Rentrez dans votre appartement. Je vous y ferai connaître ma volonté.

—Vous connaissez la mienne, mon oncle, repartit notre héroïne vaillamment.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dans son cabinet, où il avait rejoint Me Bouginier, l'ancien secrétaire du captain donnait un libre cours à son emportement:

—Je vous le répète, disait-il, si nous n'y prenons garde, la fille et les millions de Will nous échapperont en même temps... La misérable se révolte: elle a un amant—un amant qui l'endoctrine, qu'elle prétend épouser, et avec qui elle compte sans doute partager l'héritage paternel, puisque j'ai été assez sot pour ne pas suivre vos avis en l'écartant définitivement de notre chemin...

L'ex-avoué savoura une prise et murmura:

—Voilà. Je l'avais bien prévu. C'est le cas de tous les mortels...

Il haussa légèrement les épaules et modula en sourdine:

Amour, amour, quand tu nous tiens!...

L'autre continua avec la même agitation:

—C'est ce jeune drôle qui est cause de tout. Il a séduit cette niaise enfant. C'est lui qui lui a tracé sa ligne de conduite. C'est contre lui qu'il faut agir... Oui, mais elle m'a caché son nom... Comment combattre un adversaire qu'un masque dérobe à vos coups?

Il martela une table du poing:

—Oh! ce nom et cet adversaire, je donnerais pour les connaître...

—Ne donnez rien, interrompit paisiblement l'ex-officier ministériel, je vous les apporte gratis...

—Vous?...

—Parbleu! puisque je suis au courant de toute cette histoire d'amourette...

—Et vous ne m'aviez pas prévenu!...

—Je venais justement m'entretenir avec vous de ce gentil garçon...

—Ah! c'est...

—Un cavalier accompli. Aussi mignon que la minette. Je vous signe mon billet que ce sera le plus joli petit ménage...

Richard Vautier fit un geste d'impatience.

Me Bouginier poursuivit avec placidité:

—Cela vous agace. Je comprends. Passons.

Puis changeant de ton:

—La question est de savoir si nous sommes associés.

—Associés?

—Oui, dans l'affaire des millions, associés à parts égales, mêlant fraternellement nos jeux et partageant loyalement les bénéfices...

S'il en est ainsi, tope là!...

Avant trois jours, j'aurai brouillé à mort mademoiselle Fine-Lame et M. le marquis Roger de Saint-Pons,—et celui-ci ne sera plus à craindre; car, avant trois jours aussi, il aura cessé d'exister.

IV

LETTRES ANONYMES

Le lendemain, Roger de Saint-Pons qui, depuis que Florette avait quitté le pavillon de la Faisanderie pour l'avenue du bois de Boulogne, profitait de ce que son père passait toutes ses journées à la chasse pour passer, lui, toutes ses journées à Paris, Roger de Saint-Pons, disons-nous, se préparait à retourner à Carrières, où il voulait avoir avec le marquis un entretien décisif au sujet de la jeune fille.

Avant de prendre le train, il devait déjeuner avec quelques amis.

Il était dix heures. Le jeune homme était en train de s'habiller.

Népomucène Briquet entra.

Elevé à la dignité de factotum de son ancien copain de régiment, l'ex-chasseur avait conservé l'habitude de tutoyer celui-ci.

Il n'avait pas renoncé non plus à celle de guillocher son langage d'amphigourismes redondants et ambitieux.

—Mon petit Roger, fit-il, c'est une lettre...

—Une lettre?...

—Et qui infecte un bouquet de parfums olfactifs, quintessenciés et délectables!... Le Marché aux Fleurs, quoi!... Ou, censément, une boutique de coiffeur qu'on se fourrerait sous le nez!...

Il tendit à son maître une enveloppe carrée, d'un papier glacé, légèrement teinté de vert d'eau, sur laquelle l'adresse de Roger de Saint-Pons était tracée en caractères grêles, irréguliers et tremblés.

Le jeune homme l'examina et murmura:

—C'est une écriture de femme...

Il se mit à tourner et à retourner la lettre, comme s'il eût hésité à l'ouvrir.

—Pour sûr, opina Népomucène, ce ne sont pas les jambages du ministre de la guerre ou du marchef de l'escadron... Nonobstant, que j'aurais voulu avoir pour camarade de lit l'ordonnance qui l'a apportée... Une chérubine de bobonne astiquée, harnachée comme pour une revue d'inspection, avec une taille qui tiendrait dans la dragonne de mon sabre, des cheveux noirs et reluisants comme le couvercle de ma giberne et une paire de quinquets qui vous fusillent à l'instar d'une batterie de mitrailleuses!...

Tandis que Népomucène parlait, M. de Saint-Pons continuait à regarder la lettre avec une inquiétude qu'il ne s'expliquait pas.

—Qui peut m'écrire? se demanda-t-il.

Briquet haussa les épaules:

—Parbleu! ta particulière de l'avenue du Bois-de-Boulogne!...

Ces amoureux, quand ça ne jabote pas ensemble, ça a toujours un tas de choses à se communiquer, épistolairement parlant...

Ouvre, d'ailleurs, et tu verras, pendant que je vais administrer le coup de fion à ton équipement.

—Tu as raison... C'est peut-être de Florette... Mon Dieu! s'il lui était arrivé malheur?

Et le jeune homme, décachetant la missive, lut d'un trait ce qu'elle contenait.

Alors, l'ex-chasseur, qui brossait le chapeau de son maître, entendit un cri étouffé...

Il se retourna vivement...

Roger était horriblement pâle.

Les lèvres blêmes et frémissantes, il s'appuyait à un meuble pour ne pas tomber et il fixait des yeux hagards sur le papier mystérieux, qu'il tenait d'une main tremblante et crispée.

—Tonnerre! qu'est-ce qu'il y a, mon fils? s'exclama l'ancien troupier, effrayé. Est-ce que la Filleule de Lagardère serait malade?

M. de Saint-Pons fit un signe négatif.

Népomucène interrogea de nouveau:

—Est-ce qu'elle serait morte?...

—Non... Mais ce n'est pas moins affreux... Ecoute...

Népomucène se rapprocha.

Et d'une voix sourde et saccadée, le jeune homme lui donna lecture des lignes suivantes:

«Celle en qui vous avez toute confiance se moque indignement de vous. Après avoir filé, le matin, le parfait amour en votre compagnie, elle se rattrape, le soir, avec des gens qui ne sont pas assez naïfs pour l'adorer platoniquement.

»Voulez-vous en avoir la preuve?

»Trouvez-vous, à dix heures, dans une voiture fermée, rue de la Pompe, devant la porte des communs de l'hôtel Murphy.

»Vous verrez alors sortir la future marquise de Saint-Pons et vous pourrez la suivre jusqu'à l'endroit où l'attend celui qui restera son amant lorsque vous serez son époux.

»UNE AMIE

Népomucène Briquet, attentif, se tortillait la moustache.

Lorsque son maître eut terminé:

—Sacré mille noms d'un chien! tonna le brave soldat, voilà une amie qui me fait furieusement l'effet d'être une venimeuse pécore! Accuser mademoiselle Fine-Lame!... C'est le jet de bave d'une limace sur une rose!... Une lâcheté! Un mensonge! Une calomnie superlative et vexatoire!...

Et Népomucène ajouta avec une chaleureuse conviction:

—D'ailleurs, expédier une lettre anonyme, sans signature ni pataraphe, c'est le propre d'un salopiaud—ou d'une salopiaude, au choix, quand il retourne d'une dame du sexe—et c'est la consigne, pour tout un chacun qui possède pour cinq centimes de bon sens sous le cuir chevelu, de mépriser avec dédain ces dénonciations clandestines d'une vengeance de femme ou autre...

Il frappa sur l'épaule de Roger:

—Tu ne vas pas croire à celle-ci, hein? et faire à ta maîtresse l'injure de la supposer susceptible d'une trahison?...

On a voulu se gausser, je te le jure, et mademoiselle Florette est une honnête fille; je te réponds d'elle sur mes chevrons, moi à qui tu as conté tout ce qui s'est passé entre vous...

Oui, certainement, Florette est une honnête fille, incapable de fauter d'une façon plus ou moins quelconque, qui ne respire que pour toi et qui n'a jamais trompé... que le contre de quarte en tirant la botte avec les pékins...


M. de Saint-Pons lui tendit la main:

—Merci, mon vieux camarade, dit-il; tu viens de me dicter mon devoir.

Il froissa le papier et le jeta dans un coin avec dégoût.

Puis, quand il eut fini de s'habiller:

—Je vais fumer un cigare sur le boulevard, en attendant l'heure du déjeuner...

—C'est cela, et pour allumer ton londrès...

L'ex-chasseur se baissa et ramassa la lettre:

—Voilà, poursuivit-il le feu va purifier cette vilenie.

Mais le jeune homme, lui arrêtant le bras au moment où il présentait le billet à la flamme d'une allumette:

—Non, donne-moi ce papier...

—Comment?

—Je veux le conserver. Il me servira peut-être à découvrir un jour l'auteur d'une telle infamie... Oh! celui-là, quel qu'il soit, payera cher la souffrance qu'il m'a fait éprouver tout à l'heure!...

M. de Saint-Pons aurait pu ajouter:

—Et que j'éprouve encore maintenant!...

La lettre, qu'il venait de glisser dans la poche de son vêtement, le mordait à la poitrine ainsi qu'une dent de vipère.

Il sortit.

Népomucène Briquet le suivit des yeux, d'un air qui avait des commisérations et des attendrissements paternels.

Le digne troupier devinait les tortures mal dissimulées qui poignaient son jeune maître:

—Ah! grogna-t-il, si je tenais la fichue gaupe qui nous a expédié ce poulet, c'est elle qui pincerait un quadrille, avec accompagnement d'éventail à bourrique!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Presque à la même heure, une scène identique se passait à l'hôtel Murphy, dans l'appartement occupé par Flore-Eva.

Mistress Betzy Simpson, la femme de chambre de celle-ci, une Anglaise d'un âge mûr et d'une apparence absolument respectable, très dévouée à sa jeune maîtresse, mais plus dévouée encore à son maître, sir Samuel, qui lui réglait ses gages sur un pied magnifique,—mistress Betzy Simpson entrait chez notre héroïne en ayant à la main un pli d'une forme et d'un papier exactement pareils à celui que nous avons vu remettre ès mains de Roger de Saint-Pons par son fidèle serviteur et compagnon d'armes Briquet.

—Qu'est-ce? questionna Florette.

—Pour miss Eva, répondit la femme de chambre en présentant la missive à la jeune fille.

—Une lettre?... Pour moi?... De quelle part?

—C'est un commissionnaire qui l'a apportée.

—Un commissionnaire?... Ah!... Et de qui la tenait-il?

—D'un gentleman, a-t-il dit, parfaitement convenable.

Mademoiselle Fine-Lame prit la lettre. Elle pensait:

—Si c'était de Roger?... Que peut-il me mander?... J'ai peur...

Avec un mouvement de résolution, elle ouvrit le pli et en parcourut rapidement le contenu...

Puis un gémissement expira sur ses lèvres. La respiration lui manquait. Elle devint blanche comme une morte...

Son regard se voila. Tout tournait autour d'elle. Elle chancela...

Mistress Simpson s'élança pour la soutenir:

—Qu'avez-vous? interrogea-t-elle, qu'avez-vous, miss, au nom du ciel?...

La mignonne s'était affaissée sur un siège. Elle écarta Betzy du geste et murmura faiblement:

—Je n'ai besoin de rien... Laissez-moi... Je désire être seule.

La camériste se retira.

Florette passa sa main sur ses yeux.

Elle semblait ne pas vouloir, ne pas pouvoir se rendre compte de ce qu'elle venait de déchiffrer.

Elle avait hâte de relire ce message énigmatique, d'en interroger chaque ligne, de soulever le masque de chaque mot.

Nous avons indiqué que l'enveloppe en était taillée de la même façon, que le papier en était teinté de la même nuance que la lettre reçue par le jeune marquis; mais l'écriture régulière, nette et décidée, accusait une main masculine.

En voici, du reste, le contenu:

«Mademoiselle,

»M. Roger de Saint-Pons a une maîtresse,—une maîtresse pour laquelle il a commencé de se ruiner et pour laquelle il vous ruinera, vous, quand, devenu votre époux, il sera possesseur de votre immense fortune.

»Vous plaît-il de vous convaincre de la déloyauté de ce gentilhomme?

»Ce soir, à dix heures précises, échappez-vous de l'hôtel par la petite porte qui donne sur la rue de la Pompe; prenez une voiture, faites-vous conduire au pavillon d'Armenonville et demandez M. Marignan.

»Celui-là est un ami sincère et dévoué.

»Il vous fera assister à des scènes qui ne vous laisseront aucun doute sur la manière, au moins bizarre, dont votre beau fiancé tient les promesses qu'il vous prodigue, et vous fournira les moyens de vous soustraire à ses coupables spéculations.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le billet meurtrier gisait sur le parquet.

Révoltée d'abord contre les accusations qu'il renfermait, puis pénétrée peu à peu par le poison de celles-ci, la jeune fille semblait abîmée dans une douloureuse stupeur.

Mais un travail mental s'accomplissait derrière cette désolation, et, après vingt minutes environ d'immobilité, de silence et de réflexion:

—Il le faut! soupira Florette. Cette incertitude me tuerait!...

Elle sonna. Mistress Simpson,—qui était quelque part, aux aguets,—rentra presque aussitôt. Notre héroïne lui dit:

—Ma chère Betzy, j'ai quelque chose à vous demander. Jurez-moi que vous me l'accorderez.

L'Anglaise refusa, dans le principe.

Elle prétendait savoir avant de s'engager.

Mademoiselle Fine-Lame parla. Quand elle eut parlé, la camériste résista un moment, pour la forme. Quand elle eut suffisamment résisté, elle céda.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Cinq minutes plus tard, elle se présentait dans le cabinet du prétendu Murphy et annonçait à celui-ci avec une satisfaction visible sur son visage abondamment fané:

—Tout a réussi à souhait. Nous sortons ce soir à dix heures. C'est moi qui suis chargée d'aller chercher une voiture.

All right! approuva le faux Yankee. Voici la gratification promise. Continuez à me servir avec le même zèle et la même discrétion, et vous n'aurez pas à vous plaindre.

V

LE DRAME DE LA JALOUSIE

Lorsque Roger de Saint-Pons prit place à la table autour de laquelle s'asseyaient ses amis, il y fut accueilli par une acclamation générale, qui, devant l'expression involontaire de souffrance répandue sur ses traits, se changea bientôt en questions inspirées par le plus cordial intérêt.

Le jeune homme s'efforça de sourire.

—Ce n'est rien, répondit-il. Une simple migraine. Ne vous occupez pas de moi, je vous en prie.

Et il essaya de manger, de boire, de causer, de se mettre au diapason de la verve des convives aiguisée par la gaieté, l'appétit, les mets et les vins de choix. Mais il put à peine effleurer son assiette et son verre; les mots s'étranglaient dans sa gorge; son cœur gonflé semblait près d'éclater.

Au dessert, il n'y tint plus, et se levant:

—Messieurs, excusez-moi de vous fausser compagnie. C'est l'heure où je dois prendre le train pour Carrières...

Deux heures après, vous l'auriez trouvé au bois de Boulogne, errant dans les allées que, la veille, il avait parcourues avec la jeune fille.

Comment avait-il fait la route?

Il n'aurait pu le préciser.

La lettre, la maudite lettre, absorbait sa pensée tout entière.

Tantôt il se rebellait contre elle; il fouillait dans sa poche; il l'en retirait pour en semer les morceaux au vent; il se répétait que mettre en doute un moment la lâcheté mensongère de la correspondante anonyme, c'était déjà insulter Florette.

—Florette! elle! la franchise! la pureté! Se jouer de lui! Impossible! C'était impossible!...

Puis surgissait cette interrogation sinistre:

—Si cela était, cependant?...

Et il ne déchirait pas le papier accusateur: il le tournait, le retournait entre ses doigts comme si, en le pressant et en le triturant, il eût dû en extraire la vérité.

D'où venait-il? D'une femme assurément; et de quelle femme! Le style trivial l'indiquait assez.

Oui, mais derrière cette femme il y avait un homme. Roger le devinait. Ah! cet homme, tout son sang suffirait à peine pour venger l'injure et les tortures subies!...

Tantôt le pauvre garçon s'arrêtait, s'adossait à un arbre et fermait les yeux...

Alors il se revoyait chevaucher aux côtés de notre héroïne par cette matinée pleine de verdure, de gazouillements et de rayons...

Il entendait les doux propos échangés, les oiseaux qui leur faisaient fête et le tic-tac des deux cœurs qui battaient à l'unisson...

Remontant le cours du passé, son rêve le ramenait sous ces ombrages séculaires de la forêt de Saint-Germain et du parc de Saint-Pons qui avaient assisté à tant de chastes rendez-vous, de serments réitérés, de pudiques enlacements et de timides caresses!...

Ces heures roses et heureuses ne reviendraient-elles plus?

Il entra à la Laiterie et s'assit à la table sur laquelle il avait déjeuné d'une façon champêtre avec la Filleule de Lagardère. Une vachère, costumée en paysanne d'opéra-comique, accourut:

—Qu'est-ce qu'il faut servir à monsieur?

—Un carafon d'absinthe.

Au régiment, en effet, il avait vu, prise à haute dose, cette liqueur tuer la pensée.

La Suissesse improvisée le toisa.

—On ne tient pas de ça chez nous, répliqua-t-elle durement. Vous n'êtes pas ici chez le mastroquet... Allez vous achever ailleurs.

Et elle ajouta avec commisération:

—S'ivrogner de la sorte!... Si ça ne fait pas pitié!... Un si joli jeune homme!

De fait, les jambes de Roger flageolaient sous lui,—et les dames et les babies, qui se régalaient de crème et de gâteaux, regardaient avec étonnement sa pâleur mortelle, son air égaré et son tremblement convulsif.

Il se leva et sortit. Il avait soif de solitude. Il s'enfonça dans la partie la plus sombre et la plus déserte du Bois, marchant au hasard, coupant à travers les massifs et se heurtant aux arbres avec des sanglots étouffés et des ricanements féroces.

De minute en minute, il se sentait devenir fou, matériellement fou.

A la fin, harassé, haletant, en délire, il tomba sur un banc et y demeura écrasé dans un anéantissement complet.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

A l'hôtel Murphy, notre héroïne n'endurait pas un supplice moindre.

Elle s'était jetée sur son lit, pour essayer de dormir, comme si, ses paupières une fois baissées, elle n'eût plus dû apercevoir certaines réalités terribles.

Ses oreilles bourdonnaient.

Une lourdeur, une chaleur atroces s'abattaient sur son crâne et le serraient comme une main qui eût tenté de le broyer.

Vous figurez-vous Roger aux genoux d'une autre femme, répétant les mêmes paroles enivrantes avec lesquelles il avait pris l'âme et la vie de la jeune fille?

Roger! la loyauté, le désintéressement, l'honneur personnifiés! Roger, un chevalier sans peur et sans reproche! Roger, qui apportait dans chacun de ses dires et dans chacune de ses actions la prud'hommie des anciens preux, prêts à mourir pour leur foi, leur prince et leur dame!

Pourtant la dénonciation était précise, explicite et formelle...

On offrait à Florette de lui faire toucher du doigt la perfidie de son amant...

Oui, mais qui lui offrait cela?

Un inconnu qui se prétendait un ami...

Un ami!...

Non: c'était un ennemi! Tout son être le criait à la mignonne! Un envieux, un misérable, un calomniateur!...

Et chaque heure qui s'écoulait décuplait chez la pauvre enfant les doutes, les combats, les tourments!...

Cependant la nuit était venue; la chambre s'était remplie d'ombre; le gaz s'était allumé au dehors. Mistress Simpson parut et questionna:

—Miss Eva est-elle toujours dans les mêmes intentions?

—Toujours.

—Alors je prendrai la liberté de lui rappeler qu'il est près de neuf heures et demie.

—C'est bien, ma bonne. Veuillez, je vous prie, aller chercher une voiture.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand Roger de Saint-Pons sortit de sa torpeur, les arbres découpaient leurs feuillages immobiles sur un ciel moucheté d'étoiles.

Le jeune homme consulta sa montre.

Puis il se mit sur ses pieds avec peine.

Il sentait comme un courant embrasé circuler dans ses veines, et, effrayé de cet état fébrile, il essayait maintenant de réagir, de dompter son émotion et de reprendre possession de son calme habituel.

Il descendit ainsi le Bois.

Un fiacre vide le croisa: il se jeta dedans et donna rapidement ses instructions au cocher.

Dix minutes plus tard, le véhicule s'embusqua au coin de la rue de la Pompe, à quelques pas de l'hôtel Murphy et de la porte des communs de celui-ci.

Une voiture stationnait devant cette porte et semblait attendre quelqu'un.

Elle n'attendit pas longtemps.

Comme dix heures sonnaient à la chapelle Saint-Honoré,—sur la place où se trouvait autrefois l'Hippodrome,—la porte vira doucement sur ses gonds et livra passage au groom Jim.

Le boy ouvrit la portière du «char numéroté» et, se retournant vers une personne qui le suivait:

—Quand il plaira à mademoiselle? prononça-t-il en ôtant respectueusement sa casquette de livrée.

Une femme se montra, à son tour, sur le seuil des communs.

Mistress Simpson apparaissait derrière elle, une lumière à la main.

Roger avait baissé les stores de son fiacre et demeurait le front collé à une fente qui lui permettait de prendre l'autre véhicule en écharpe.

D'un coup d'œil, il avait reconnu le petit domestique.

Il reconnut aussi la duègne qu'il avait aperçue jadis assise sur le devant de l'équipage qui promenait autour du lac le pseudo-millionnaire et sa nièce.

Pour cette dernière, hélas! le doute devenait encore moins possible.

Ce n'étaient pas seulement sa taille et sa tournure qui la trahissaient de prime-abord...

En posant le pied dans la rue, elle s'était tournée vers Jim comme pour lui donner un ordre...

Et, vivement éclairée par le flambeau que tenait Betzy, elle s'était présentée de face aux regards avides du jeune homme...

C'était Florette!...

Elle n'avait même pas songé à abaisser la voilette de son chapeau!...

Florette, avec deux grands yeux brillants d'énergie dans un visage d'une lividité spectrale, d'une indicible résolution!...

Elle monta dans la voiture...

Le groom transmit au cocher l'ordre qu'il venait de recevoir...

L'attelage s'ébranla et partit au trot dans la direction du Bois...

Et le boy et la camériste disparurent à l'intérieur de l'hôtel en échangeant un sourire de satisfaction.

De son côté, l'automédon de M. de Saint-Pons avait fouetté ses chevaux à tour de bras, et, suivant les instructions fournies par notre amoureux, s'était lancé sur la piste du véhicule qui emportait mademoiselle Fine-Lame.

Ajoutons que, s'il fût resté quelques instants de plus à son poste d'observation, le jeune homme eût vu se rouvrir la porte des communs de Murphy-House.

Deux individus en émergèrent avec précaution,—le chapeau enfoncé jusqu'aux sourcils et enveloppés, malgré la chaleur de la saison, d'amples pardessus de couleur sombre.

Une fois dehors, le plus petit dit au plus grand:

—Voilà la pièce commencée. Le prologue a passé sans encombre. Hâtons-nous d'aller assister au dénouement.

—Ai-je besoin de vous répéter, fit l'autre, que je tiens essentiellement à ne pas me produire en public?

—Soyez tranquille: l'endroit où je vous conduis, le massif dans lequel nous allons nous glisser pour applaudir au succès de ma comédie d'intrigue, sont à l'abri de toute curiosité, de toutes investigations indiscrètes. Nous y serons comme chez nous. J'ai pris soin, d'ailleurs, de disposer tout autour un cordon de sentinelles qui empêcheront tous promeneurs de venir nous y déranger.

All right! Pressons le pas, alors. Aussi bien, je brûle de m'assurer si les résultats de ce plan, qui vous appartient en propre, répondront à vos espérances.

Tous deux accélérèrent leur marche, en continuant de converser à voix basse, et s'éloignèrent dans la direction de l'avenue.

Comme ils tournaient le coin de la rue, un troisième personnage, qui, dès avant l'arrivée de la première voiture, s'était dissimulé dans un angle formé par le bâtiment des communs, et qui était demeuré là, pendant tout ce qui précède, comme incrusté dans la muraille,—se détacha de celle-ci en murmurant:

—Allume! allume! Censément qu'il y a du micmac équivoque et indescriptible. Ces deux pékins en sont, pour sûr. Donc, emboîtons-leur les talons, acropédestrement parlant.

Sous sa blouse et sous sa casquette, ce personnage avait la mine d'un ouvrier qui a servi; il portait, en effet, une moustache et une mouche d'une dimension respectable et tirait la jambe avec ce mouvement de hanche et ce coup de jarret dont le battement, contre le mollet, du fourreau de la «latte» ou du «bancal» fait contracter l'habitude aux cavaliers.

En quelques enjambées, il eut rejoint les deux causeurs.

Ceux-ci, remontant la partie de l'avenue réservée aux piétons, longeaient la gare du chemin de fer de ceinture qui flanque la grille du Bois.

Ils franchirent cette grille, obliquèrent à droite et s'engagèrent dans l'allée qui mène à la porte Maillot.

Notre ouvrier voyageait à leur hauteur, sans paraître les remarquer.

Il avait mis sa casquette sur l'oreille, se dandinait les mains dans les poches, à l'instar d'un prolétaire un peu parti, et fredonnait ce refrain de caserne, évidemment importé d'Afrique:

      Quand un turco
S'en va voir sa maîtresse,
      Il la caresse
      A coup d'tricot,
Ainsi qu'un bourricot...

VI

LE PAVILLON D'ARMENONVILLE

Le pavillon d'Armenonville s'élève dans la partie du bois de Boulogne qui confine à la porte Maillot.

C'est un cabaret à la mode dans le goût de ce qu'était le Moulin-Rouge aux Champs-Elysées.

Ses charmilles, épaissies avec art, entourent de véritables paravents de verdure ses tables dressées pour les petits soupers fins et dispendieux,—et ses cabinets sont cités pour la quantité de noms de célébrités du demi-monde tracés au diamant sur leurs glaces et pour le moelleux de leurs sophas, qui ne le cèdent en rien à celui de M. de Crébillon fils.

Il a même, en manière d'antichambre à ses salons du rez-de-chaussée, une sorte de lac-cuvette sur lequel une barque semble attendre les pèlerins et les pèlerines d'un nouveau voyage à Cythère. Mais l'eau du lac se moire de moisissures, et le fond de la barque s'embourbe dans les herbes; car, en s'échappant des bosquets, des retraits dont nous venons de parler, pèlerines et pèlerins préfèrent les coussins d'un huit-ressorts ou l'abri discret d'un coupé.

Lorsque la voiture de mademoiselle Fine-Lame s'arrêta devant l'établissement, le «chasseur» de celui-ci, qui paraissait guetter l'arrivée du véhicule, se précipita à la portière de ce dernier et s'empressa de questionner:

—Est-ce que madame demande quelqu'un?

—M. Marignan, répondit notre héroïne d'une voix qui avait peine à sortir de ses lèvres.

Le domestique se découvrit:

—Madame veut-elle prendre la peine de me suivre? Je vais avoir l'honneur de servir de guide à madame. M. Marignan attend madame sous les charmilles, ici, à gauche.

Cette affectation de respectueuse politesse devait contribuer à rassurer la jeune fille, si celle-ci avait hésité dans l'accomplissement de la démarche, au moins insolite, qu'elle tentait.

Mais, nous le répétons, Florette était une de ces natures qui, fortes d'une conscience irréprochable et de la pureté de leurs intentions, vont droit au but qu'elles se sont proposé.

L'émotion, qui s'était manifestée dans le tremblement de sa voix, s'était déjà évanouie devant la netteté de la résolution prise.

Elle descendit donc de voiture sans apparence d'embarras ni de faiblesse, et accompagna le valet sans prêter aucune attention à l'endroit où elle se trouvait,—le pas ferme, la tête haute, le cœur vaillant.

Le cocher qui l'avait amenée avait été stylé d'avance. Il démasqua aussitôt la porte de l'établissement: ne fallait-il pas que Roger parvînt sans encombre à cette place et ne perdît aucun détail de ce qui allait se passer?

Le fiacre du jeune homme serrait, en effet, de près celui de la mignonne, et M. de Saint-Pons arriva juste à point pour voir cette dernière s'avancer derrière le chasseur, dans l'allée pleine de lumière qui aboutissait au perron du pavillon.

Cette allée est bordée de bosquets «particuliers».

Comme Roger sautait à terre, un homme sortit de l'un de ces bosquets.

Le domestique désigna cet homme à la jeune fille.

Cet homme, notre amoureux le reconnut de suite: les jaloux ont la mémoire prompte!

Il le reconnut à son air suffisant et effronté, à sa moustache insolente, à son élégance plus exagérée que correcte, à son chapeau planté sur l'oreille, à ses allures prétentieuses, triomphantes et vulgaires à la fois:

C'était le personnage qu'il avait rencontré jadis, en compagnie d'une dame, dans la baraque des frères Snail, et qui lui avait disputé la rose tombée des cheveux de la Filleule de Lagardère.

Celle-ci avait marché vers ce personnage.

Ils semblèrent échanger rapidement quelques paroles...

Puis le cavalier offrit son bras à la mignonne et tous deux disparurent dans l'ombre des charmilles.

Cette scène, qui dura à peine le temps que nous avons mis à l'écrire, M. de Saint-Pons l'entrevit à travers un brouillard,—confuse, indistincte, et, cependant, affreusement réelle...

Ce qui suivit dura moins encore:

La certitude de ce qu'il croyait être la trahison de Florette avait arraché à Roger un cri de colère et de douleur...

Eperdu, affolé, le jeune homme s'élança sur les traces du couple...

Il voulait écraser Florette sous les foudres de son courroux, de son désespoir et de son mépris!...

Il voulait surtout souffleter d'abord et tuer ensuite,—sinon se faire tuer par lui,—le misérable qui lui volait son bonheur!...

Mais tout à coup, jaillissant, pour ainsi dire, de l'un des bosquets qui précédaient celui dans lequel avaient pénétré Marignan et notre héroïne, une femme se jeta devant lui, s'accrocha à ses vêtements et demanda:

—Où allez-vous?

Roger essaya de se dégager:

—Que vous importe?... Je ne vous connais pas!... Laissez-moi!...

Mais, quoique petite et frêle, la survenante était douée d'une certaine vigueur nerveuse. Elle ne lâcha point prise et poursuivit:

—Vous allez faire un éclat, du chabanais, un tas de bêtises... Tout l'établissement vous tombera sur le dos... Et, pendant que vous vous expliquerez, vos tourtereaux se pousseront de l'air...

M. de Saint-Pons renouvela son effort pour l'écarter:

—Encore une fois, madame, livrez-moi passage!

Mais elle, s'attachant à lui:

—Voyons, soyez donc raisonnable!... Suivez-moi plutôt... Je vous fournirai les moyens de les pincer et de les punir...

—Vous?...

—Foi de bonne fille!... Venez!... Et tâchez d'avoir l'air plus calme, pour ne pas éveiller l'attention des garçons!...

Elle glissa son bras sous celui de Roger et s'efforça de l'entraîner.

Le jeune homme eut une dernière tentative de résistance:

—Où prétendez-vous me conduire? questionna-t-il.

—A la vengeance!

Le ton mélodramatique de cette réponse, ainsi que la trivialité de quelques-unes des expressions employées par l'inconnue,—expressions empruntées au langage, à l'argot des ateliers, du demi-monde et des coulisses,—auraient, en d'autres circonstances, paru bizarres à M. de Saint-Pons.

Mais celui-ci n'était pas en état de rien remarquer.

Il ne s'appartenait plus. Quoiqu'il se sentît éveillé, il lui semblait que ses pensées, ses actions, ses mouvements participaient de l'hallucination et du rêve.

Il céda donc,—machinalement.

Sa conductrice, à qui les habitudes et les détours du restaurant étaient évidemment familiers, le poussa vers le perron du pavillon, puis dans un vestibule, un escalier, un corridor; puis enfin dans un cabinet où un couvert était dressé pour un souper en tête-à-tête.

Ce cabinet, très exigu, comme sont, du reste, les retraits de ce genre, était en quelque sorte éclairé à giorno par deux candélabres placés sur la cheminée, en face de la fenêtre, et dont chacune des six branches supportait une bougie.

Quand elle y eut introduit Roger, l'inconnue en referma la porte à double tour, retira la clef de la serrure, coula cette clef dans la poche de sa robe de soie noire à passequilles de jais et dit en éclatant de rire:

—Vous voici en cage, bel oiseau!... Je m'institue votre pipelette... Pour sortir, il faut désormais me demander: Cordon, s'il vous plaît!

—Que faites-vous? s'écria le jeune homme.

—Tiens! je vous enferme, parbleu! C'est une précaution nécessaire. J'entends que vous ne me quittiez que quand nous aurons échangé tout ce que nous avons intérêt à nous communiquer.

—Mais vous m'aviez promis de...

Elle l'interrompit:

—Patience! Chaque chose viendra en son temps. Paris n'a pas été bâti en cinq minutes... Ah çà! on étouffe dans cette boîte... La chaleur de ce luminaire... Vous permettez, n'est-ce pas, cher?...

Elle alla à la fenêtre, l'ouvrit toute grande et s'accoudant sur l'appui:

—A la bonne heure, au moins!... On respire ici... Allons, approchez-vous et causons...

Elle ajouta avec une coquetterie enjouée:

—Est-ce que vous avez peur de moi?... En voilà un effet que je ne suis pas habituée à produire!... On n'a jamais mangé personne...

M. de Saint-Pons fit un pas vers elle et interrogea:

—Qui êtes-vous?

—Qui je suis?... Une jolie femme d'abord!... Voyez plutôt!...

Et, en un tour de main, d'un geste leste et crâne, elle enleva et envoya promener à travers la chambre son chapeau, dont l'épaisse voilette de dentelle recouvrait le museau mignon, capiteux et félin de mademoiselle Sergine Gravier.

Certes, Roger avait assisté à plusieurs des représentations de l'actrice en vogue, dont la photographie avait, d'ailleurs, popularisé les traits mutins à l'étalage des papetiers et des marchands d'estampes, de stéréoscopes et de joujoux...

Mais, en ce moment, il était tout à Florette...

Aussi ne se rappela-t-il même pas que celle qui lui parlait était cette personne qui accompagnait jadis son adversaire, son rival, au théâtre des Dislocations-Amusantes... Et, faisant un nouveau pas en avant, il répéta:

—Qui êtes-vous?

—Une amie.

Ce mot traversa comme un coup de pointe la poitrine de notre amoureux.

N'était-ce pas celui dont était signé le billet qui lui dénonçait la trahison de notre héroïne?

L'actrice s'était assise sur la tablette de la fenêtre, le dos appuyé à la balustrade ouvragée.

Le pauvre garçon se tenait devant elle, debout dans le cadre de l'ouverture.

Lui aussi, maintenant, il avait besoin d'air et il cherchait avidement dans la fraîcheur qui lui venait du dehors l'apaisement de son front, de son sang embrasés:

—Ainsi, murmura-t-il, c'est vous, vous qui m'avez écrit la lettre que j'ai reçue ce matin?

—C'est moi.

Les doigts du jeune homme se crispèrent sur son vêtement à la place de son cœur, qui l'étouffait, comme horriblement gonflé.

Ensuite il s'informa les dents serrées:

—Pourquoi?...

—Pourquoi je vous ai expédié ce poulet?...

—Oui, pourquoi?... Que vous ai-je fait?... Que vous avait fait cette jeune fille?...

Sergine l'enveloppa d'un regard étrange, et, lentement, avec un léger haussement d'épaules:

—Vous n'avez pas compris?... Vous ne comprenez pas?...

M. de Saint-Pons frappa du pied:

—Je ne comprends rien... Ma tête se perd... Il faut parler...

Elle se tut et continua à le regarder...

Il se pencha vers elle, et, les yeux dans les yeux, visage contre visage, ses mains serrant d'instinct celles de la comédienne, il réitéra tout bas d'une voix pareille à un soupir, mais chargée de la plus terrible des colères:

—Encore une fois, pourquoi m'avez-vous écrit cette lettre?

D'une brusque saccade, Sergine dégagea ses poignets de l'étreinte, et, d'un mouvement d'autant plus irrésistible qu'il était plus imprévu, nouant ses bras au cou du questionneur et attirant les lèvres de celui-ci sur ses lèvres:

—Es-tu bête, mon petit Roger! répondit-elle. Parce que je t'adore!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En abordant mademoiselle Fine-Lame, Marignan s'était incliné, puis, désignant le pavillon:

—Je n'ose, vraiment, vous proposer d'entrer dans cet endroit public; mais si vous consentez à m'entendre derrière une de ces charmilles...

Florette avait accepté le bras qu'il lui offrait avec un respect étudié.

Tous deux avaient pénétré dans celui des bosquets qui se trouvaient en face de la croisée du cabinet dans lequel sa complice allait conduire Roger de Saint-Pons.

L'obscurité de ce retrait de verdure n'était combattue que par le reflet des illuminations du rez-de-chaussée du restaurant. On y avait éteint le bec de gaz qui l'éclairait ordinairement.

Notre héroïne ne prit point garde à cette mise en scène calculée.

Elle se laissa tomber sur un siège.

Son œil—farouche—interrogea l'amant de Sergine Gravier.

—Mademoiselle, commença celui-ci, pardonnez-moi, d'abord, de vous avoir fait venir dans un établissement fréquenté par une société de plaisir qui ne saurait être la vôtre; mais, je vous le jure sur l'honneur, il m'était impossible de vous fournir ailleurs les preuves de ce que j'ai avancé dans le billet que mon dévouement m'a donné l'audace de vous adresser...

—Ces preuves, je les attends, monsieur, prononça la jeune fille avec une froideur résolue.

—Vous ne les attendrez pas longtemps, hélas! repartit son interlocuteur d'un ton de pitié affectée.

Il écarta les branchettes entrelacées qui formaient parois autour d'eux; puis, avec un geste tragique, montrant ce judas improvisé:

—Je n'ajouterai plus un seul mot, déclara-t-il emphatiquement. Veuillez vous approcher: les faits réussiront mieux que moi à vous convaincre...

Florette mit avidement ses yeux dans l'ouverture...

Ensuite elle eut un cri sourd,—un cri de surprise, de douleur et d'épouvante:

—Roger!... Et cette femme!... Oh! mon Dieu!...

Par cette sorte de meurtrière, qui permettait d'embrasser la façade du pavillon, elle avait vu M. de Saint-Pons monter le perron de ce dernier en compagnie de la comédienne qui se pressait amoureusement contre son cavalier.

Elle se demandait si elle n'était pas le jouet d'une ressemblance, d'une illusion, d'un songe affreux...

Et dans le vertige de son esprit, se parlant haut à son insu:

—Non, ce n'est pas lui! balbutia-t-elle. Qui me dit, d'ailleurs, qui me dit que cette femme est sa maîtresse?...

Marignan sourit méchamment:

—Ah! vous doutez encore? fit-il. Eh bien, vous n'allez plus douter...

Il jeta un coup d'œil à travers l'ouverture qu'il avait pratiquée dans la charmille...

Ensuite, s'écartant, il ricana:

—La place est bonne. Prenez-la. Voici le moment psychologique.

Notre héroïne obéit à cette invitation quasi impérative.

Elle se pencha et regarda:

Au premier étage du pavillon, une fenêtre se dessinait, resplendissante de lumière...

Sur ce foyer violent, deux formes—celle d'un homme et celle d'une femme—se détachaient en noir avec une singulière intensité de relief.

Vous auriez juré de deux «ombres chinoises» évoluant sur le fond étincelant de la scène de Séraphin.

La femme, c'était Sergine Gravier.

L'homme c'était M. de Saint-Pons.

Florette ne pouvait se tromper: Roger lui faisait face. Elle ne perdait pas un seul de ses mouvements; mais elle était trop loin—et aussi trop émue—pour distinguer le jeu de sa physionomie.

Ce qui la frappa, dès l'abord, c'est que l'actrice et lui causaient de fort près.

Bientôt l'entretien parut s'animer. Le jeune homme s'inclina vers son interlocutrice. Leurs mains se rencontrèrent. Leurs visages se touchaient presque.

Puis, d'un bond, Sergine enlaça Roger. Les deux corps n'en formèrent plus qu'un. Un baiser sembla s'échanger...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La Filleule de Lagardère était allée se rasseoir loin de la fatale embrasure.

Nul ne saurait décrire les tortures inouïes qui broyaient son cœur, comme jeté sous une meule ou comprimé entre les serres d'un étau.

Mais elle se raidissait dans sa pose immobile, et rien de l'horrible supplice ne transparaissait sur ses traits impassibles.

Marignan la considérait avec une compassion affectée.

Cette attention la gênait dans l'expansion de sa douleur.

Elle se leva et, la gorge sèche, la voix rauque:

—Quel que soit l'intérêt qui vous a guidé, je vous remercie, monsieur, dit-elle. Vous m'avez rendu un service dont je garderai longtemps, oh! oui, bien longtemps, la mémoire!... Je n'ai plus rien à faire ici, n'est-ce pas?... Eh bien, je sollicite de votre courtoisie l'aide de votre bras pour retourner à la voiture qui m'a amenée; car je me sens faible,—bien faible...

L'autre salua:

—Je suis à vos ordres, mademoiselle; mais, avant de nous séparer, ne vous plairait-il pas d'apprendre quel est cet intérêt auquel vous faites allusion?

Florette commença:

—Ma pauvre tête est si fatiguée...

Son interlocuteur se rapprocha, et avec chaleur:

—Vous m'entendrez, cependant; il le faut; je l'exige...

—Comment?...

Il poursuivit avec une violence croissante:

—Voilà des mois que j'attends cette occasion. Elle se présente. J'en profite.

Notre héroïne s'était redressée de toute sa hauteur:

—Je n'ignore pas, interrompit-elle amèrement, que toute peine mérite salaire, et celle que vous avez prise de porter en moi la conviction de mon malheur est telle, que je n'ai point l'intention de vous refuser le vôtre; mais c'est vraiment le réclamer trop tôt et avec une insistance qui a droit de m'offenser...